Une fois propre, Percy a réclamé son petit-déjeuner – cet enfant est un gouffre sans fond, il dévore la nourriture avec autant d'enthousiasme que la mer dévore les navires – ce sur quoi Kreattur a proposé d'emmener les deux invités de la maison à la cuisine pour leur préparer une collation.
« Est-ce que tu te charges de tout ici ? » lui demande Sally curieuse – dans beaucoup de contes, les brownies se cantonnent à une tâche bien précise du type confection de chaussures ou bien plus fréquemment entretien des écuries.
« Kreattur est un elfe de maison pour la Noble et Très Ancienne Maison des Black » répond l'être – et apparemment, elle s'est un peu trompée dans sa classification, « Kreattur s'occupe du ménage et de la cuisine et du jardinage, oh oui, et tout ce que ses maîtres lui demandent. »
Sally ne se sent pas franchement rassurée : lors de son arrivée la veille au soir, elle a trouvé la maison proprement dégoûtante et ce constat n'est pas démenti par la lumière du jour, bien au contraire. Qui sait ce qu'elle va trouver dans son assiette ? Des cancrelats et du mildiou ? Elle préfère encore s'abstenir, merci infiniment.
Elle ne formule pas cette pensée, au cas où Kreattur le prendrait mal et décide de se venger. Peut-être se débrouille-t-il mieux avec les casseroles qu'avec un plumeau, on verra bien. Elle ramasse Percy dans ses bras et suit donc l'elfe alors que celui-ci lui fait descendre les escaliers.
C'est un peu casse-gueule, avec un gamin de bientôt deux ans qui s'efforce de toucher les tableaux et les têtes coupées accrochées au mur ainsi que des marches étroites et collantes sur lesquelles ce serait atrocement facile de se tordre la cheville et déraper. Sally ne dérape pas, mais perd l'équilibre alors qu'elle approche du palier et doit se raccrocher à la rambarde en poussant un juron retentissant qu'elle a eu l'occasion d'entendre dans un bar où elle a été serveuse, et qui est parvenu à faire rougir une horde de Hell's Angels.
Kreattur lève vers elle un regard si choqué qu'il en paraît vitreux, presque granitique à la manière des séraphins dans les représentations de l'Apocalypse. Un rideau est brusquement tiré, les tringles crissant furieusement comme pour annoncer d'avantage l'effondrement de l'installation.
Sally croit au premier coup d'œil qu'elle se trouve face à une fenêtre par laquelle regarde une vieille dame toute habillée de noire, style veuve victorienne, la peau ridée et les yeux exorbités. Au second coup d'œil, elle réalise qu'il s'agit d'un cadre de tableau plutôt que de fenêtre, et que la texture et les couleurs tiennent plus de la peinture que du réel. Une peinture animée.
Comment est-ce que ça fonctionne ?
« Qui ose ?! » tonitrue la vieille dame, et une peinture pouvait-elle faire une crise d'apoplexie ? « Qui ose employer pareil vocable sous le toit de mes aïeux ?! »
Les oreilles de Sally brûlent – elle a l'impression d'avoir la tête coincée entre deux radiateurs, tout d'un coup.
« Je suis vraiment désolée, madame… Black » s'empresse-t-elle de s'excuser, « croyez-moi quand je vous assure que je suis plus polie que ça d'habitude... »
Le portrait darde sur elle un rictus ignoble, Baba Yaga et la sorcière d'Hansel et Gretel doivent arborer la même expression avant de jeter d'innocents bambins dans leurs fourneaux en guise de rôtis du dimanche, rictus qui disparaît promptement pour laisser place à la sidération, mêlée à un brin de… d'épouvante ?
« … Tu es la fille Delphini » laisse tomber la vieille dame d'une voix vacillante.
« Sally » rectifie la susnommée en rajustant sa prise sur Percy qui s'avère intrigué par ce nouveau spectacle et commence à gigoter. « Je ne crois pas vous avoir vue avant... »
« Qui pourrais-tu être d'autre ? » riposte le portrait. « Tu ressembles trop à ma nièce Bellatrix pour cela. »
L'estomac de Sally cabriole, et pas à cause de la faim. Sirius n'a livré que le strict minimum de détails concernant ses géniteurs biologiques, mais cela suffit pour que la jeune femme trouve la comparaison guère flatteuse.
Vexé de ne pas pouvoir aller examiner de plus près ce mystérieux écran télé interactif, Percy choisit ce moment pour geindre de protestation, redirigeant l'attention de la vieille dame sur lui.
« Et… c'est le garçon » articule le portrait, et c'est bien de la terreur dans sa voix, dans ses yeux charbonneux, on jurerait que Sally tient un missile nucléaire au lieu d'un petit de même pas deux ans dans ses bras.
« C'est mon fils, oui » confirme la jeune femme en se hâtant de bercer ledit rejeton pour l'apaiser un peu, sans grand succès.
« Fille » laisse tomber la vieille dame, « as-tu la moindre idée de ce que tu as fait ? De qui est le père de ce marmot ? Sais-tu seulement avec quoi tu as couché ? »
« Oh, Poséidon a bien dû me le dire une demi-douzaine de fois » lance nonchalamment Sally. « Surtout quand il essayait de me convaincre de vivre dans son royaume sous-marin pour ma protection, il jurait de me construire un palais en nacre et en coquillage. Ça aurait été splendide, mais je trouve ça un peu fragile comme matériaux de construction, non ? »
Le portrait a la bouche grande ouverte, ses joues peintes réussissant l'exploit de pâlir, donnant l'impression d'être à deux doigts de rendre l'âme si tant est qu'une œuvre d'art peut avoir une âme dans le sens mystique plutôt que dans celui de qualité où s'est investi le créateur.
« Folle à lier » croasse-t-elle, « tu es complètement folle. Ça ou désespérément niaise, je ne vois pas d'autre explication pour ta liaison avec un grand du panthéon Olympien. »
« Ou peut-être que je voulais passer un bon moment avec quelqu'un de gentil » suggère Sally, « avez-vous pensé à cela ? »
En guise de réponse, les rideaux mités encadrant le portrait se ferment tout seuls dans un gémissement de tringles sollicitées sans merci. Bon, voilà qui clôt vraisemblablement la discussion – ce qui tombe bien, parce que Percy est de plus en plus énervé.
Kreattur la zyeute en coin alors qu'il l'entraîne dans une large pièce à l'allure vaguement médiévale, et son pas alors qu'il file dans le garde-manger est nettement pressé. Elle se sent presque vexée, mais que peut-elle y faire ?
Lorsqu'ils entrent, Sirius est là aussi, agenouillé devant la cheminée et la tête dedans. L'espace d'un instant, Sally se demande si elle ne devrait pas le tirer en arrière – mais il ne paraît pas spécialement incommodé alors elle lui accorde le bénéfice du doute et comme elle s'en doutait, lorsqu'il se recule enfin, ses sourcils n'ont pas brûlé même si ça sent un peu la fumée.
« Oh ! Bonjour » lance-t-il en s'apercevant qu'il n'est plus seul. « Bon somme ? »
« Très bon » confirme la jeune femme. « Juste pour savoir, à qui appartient le portrait du vestibule ? Celui de la vieille veuve à l'air acariâtre ? »
Sirius arbore aussitôt une expression mortifiée.
« Vous avez rencontré ma mère ? Je suis navré ! »
« Votre mère ? Ce serait plutôt à moi d'être navrée, je pense l'avoir traumatisée » grimace un peu Sally – en matière de présentation, reconnaissez que c'est désolant.
Les yeux gris de son interlocuteur font mine de vouloir lui tomber de la tête.
« Miséricorde, j'ai manqué ça ? Comment vous avez réussi un coup pareil ?! »
« Apparemment, discuter de projets immobiliers avec votre amant et père de votre enfant est un crime » ironise-t-elle.
Sirius se cache le visage dans les mains, ses épaules tressautant brutalement. Soit il ravale une crise de fou rire, soit il est sur le point d'éclater en sanglots, et Sally ne voit aucunement pourquoi il réagirait de l'une ou l'autre sorte.
Elle commence à se dire que sa famille maternelle n'a pas les escaliers qui montent jusqu'au grenier, question santé mentale.
