Disclaimer : Les personnes trans sont tous·tes merveilleux·euses et plus courageux·ses que Godric lui-même. Celleux qui œuvrent contre leurs droits méritent qu'on leur crache au visage.

Attention : Rated M et relation M/M. Thématique du suicide, de la dépression et de l'addiction. Vous lisez en connaissance de cause.


Des mercis et des bisous de loin à feufollet, Tiph l'Andouille, henrismh et Sun Dae Vpour leur review. Avoir votre retour est toujours aussi précieux ! Keur:keur:keur sur vous !


Bonjour à toutes et à tous !

Comment va la vie de votre existence ?

De mon côté, je suis à J-5 des vacances et il me tarde vraiment de ne plus voir mes élèves pendant deux semaines ! Toutefois, je ne sais pas trop où sont passées le six dernières semaines (à part derrière mon tas de copies ? o.O).

Je n'ai pas autant le temps pour écrire que j'aimerais, mais j'ai attaqué le dernier chapitre de Supernova ! Je suis très curieuse de voir comment mes idées vont se goupiller pour cette fin de partie !

En ce qui concerne mes deux idiots, pas beaucoup de nouveauté, alors je vous laisse avec le nouveau chapitre que j'aime vraiment beaucoup (et qui a été très intéressant à écrire). Il y a une petite surprise au programme !


TW : torture et pensées suicidaires.


Une fois n'est pas coutume, un grand merci à Sun Dae V pour la relecture et ses retours enthousiastes ! Je vais donc redire une fois de plus : sa fic La Course au Chien Sauvage est un must-read si vous aimez Sirius Black !


Black Sunset

Spin-Off : Gravity

Chapitre 10


Gravity : A mutual physical force of nature that causes two bodies to attract each other.


Printemps 1990

La cloche tinta au-dessus de lui quand il poussa la porte de la librairie, le son si familier au bout de presque deux ans qu'il aurait sans doute été capable de le reconnaître entre cent autres. Il n'y avait personne derrière le comptoir, aussi se glissa-t-il discrètement dans les rayons, ravi que la chance joue en sa faveur et lui offre une occasion de surprendre Regulus.

Eugène était occupé avec un jeune homme au niveau des livres d'histoire de la magie, des cartons attendaient d'être rangés près de la porte de la réserve.

Regulus n'était pas là.

Il rejoignit le comptoir, les sourcils froncés, essayant de se rappeler si son petit-ami était censé rendre une visite aux antiquaires aujourd'hui ou s'il était vraiment possible que, par le plus grand des miracles, il ait juste pris sa pause déjeuner tard.

Il s'était presque décidé à aller jeter un coup d'œil du côté de leur boulangerie habituelle, quand il sentit Eugène – surprise, ennui, une pointe d'agacement – et son client – soulagement, enthousiasme – venir vers lui. Il gagnerait son temps à poser la question au patron de Regulus.

Le jeune homme régla son achat, promit de repasser en fin de semaine pour récupérer sa deuxième commande, puis quitta la librairie d'un pas pressé.

- Tous les ans, c'est la même chose, grommela Eugène tout en rangeant son argent . Ils se réveillent au dernier moment pour rédiger leur fichu mémoire et c'est à moi de faire des pieds et des mains pour obtenir les livres qu'il leur faut.

Il eut un sourire.

- C'est marrant, je connais quelqu'un d'autre qui tient le même discours.

Eugène secoua la tête.

- On sait tous les deux que les malédictions de Nigel sont bien plus fleuries que les miennes.

Regulus avait beau se cacher derrière de l'anglais quand il insultait copieusement les étudiants parisiens, son ton et son expression mauvaise ne laissaient pas beaucoup de doute quant au fond de sa pensée.

- Comment va-t-il ? demanda Eugène, son inquiétude soudainement plus intense.

Il le dévisagea.

- Comment ça ?

Eugène se racla la gorge.

- Il m'a appelé en début de semaine pour me dire qu'il était malade ? Je pensais que tu veillais à son bon rétablissement.

Ce fut à son tour d'être inquiet.

- J'étais en conférence à Lyon jusqu'à hier, dit-il.

Et puisque Regulus refusait à la fois de venir chez lui quand il n'était pas là, et d'installer un téléphone dans son appartement, il n'avait pas eu de nouvelles de toute la semaine.

D'inquiet, Eugène passa à angoissé, ce qui, assorti à son teint un peu plus pâle, lui fit craindre le pire.

Il déglutit.

- Quoi ?

Eugène passa une main tremblante sur son crâne un peu dégarni.

- C'est juste que, même brûlant de fièvre, il est toujours venu travailler les autres fois où il a été malade. J'ai pensé que tu l'avais obligé à se montrer raisonnable mais si ce n'est pas le cas, j'ai un peu peur qu'il ne soit vraiment très malade.

Il fit de son mieux pour ignorer l'angoisse glaçante qu'Eugène semblait infuser dans toute la librairie. Si Regulus était vraiment malade, il allait avoir besoin de toutes ses capacités pour s'occuper de lui.

S'il était vraiment malade.

Si j'avais dû partir, je l'aurais déjà fait.

Il secoua la tête pour éloigner cette possibilité – même si son déplacement à Lyon lui aurait offert la parfaite occasion de disparaître en toute discrétion –, Regulus avait assez maugréé contre le fait qu'ils ne pourraient pas se voir pendant plusieurs jours, son agacement parfaitement sincère.

Je reste.

Non, il devait vraiment être malade.

Il prit une profonde inspiration. Il n'y avait pas trente-six façons de s'en assurer.

- Est-ce que tu connais le numéro de son appartement ?

Ce fut au tour d'Eugène de le dévisager. Puisqu'il avait plus urgent à faire que de lui expliquer que, en deux ans, Regulus s'était toujours arrangé pour éviter qu'il lui rende visite, il se contenta de plisser les yeux.

- Aucune idée. Je suis toutefois certain qu'il est au dixième étage ?

Il hocha la tête puis pivota sur ses talons. C'était mieux que rien. Son empathie lui permettrait sans doute de le retrouver.

Il descendit la rue au pas de course, réalisant au passage que cela faisait des mois qu'il ne s'était pas approché de l'immeuble où vivait son petit-ami, parce que Regulus passait le plus clair de ses nuits chez lui depuis leur semaine de vacances en Grèce.

Il crut qu'il allait devoir se battre pour pouvoir entrer dans l'immeuble – il n'y avait pas la moindre chance pour qu'il vienne à bout des sortilèges de verrouillages rapidement – mais une femme sortit au moment où il arriva, ce qui lui simplifia la tâche. Il monta les escaliers quatre à quatre, évitant de relever comme il le put les traces de moisissures le long des murs, la peinture écaillée, la rambarde mal fixée au troisième étage et l'absence de lumière à partir du sixième.

Il n'aimait pas cet endroit.

Le dixième – et dernier étage – était mansardé, la peinture avait dû être beige dans une autre vie et le parquet était si usé qu'il ne serait pas surpris d'apprendre qu'il soit attaqué par des Doxys ou quelque chose du même acabit. Puisque toutes les portes se ressemblaient et qu'aucun nom n'était indiqué nulle part, il se résigna à utiliser son empathie.

Il espérait que Regulus n'était pas complètement inconscient et que les sortilèges sur sa porte ne joueraient pas le rôle d'écran, parce qu'il ignorait comment il allait pouvoir le retrouver autrement.

Il s'arrêta devant la première porte et prit plusieurs inspirations profondes. S'il voulait être en mesure d'utiliser son empathie à pleine puissance, il devait d'abord faire le point sur ses propres émotions, les accepter, puis ne devenir qu'une sorte d'ardoise vierge sur laquelle les émotions des autres pourraient se manifester.

Il se sentait angoissé par la situation – Regulus pouvait se montrer particulièrement négligent concernant sa santé –, il avait peur de ce qu'il pourrait trouver derrière l'une de ces portes, ce qui le rendait un peu fébrile aussi. Il blâma la pointe de dégoût sur le compte de cet endroit. Quant à la sphère dorée qui pulsait gentiment au fond de son cœur, il n'avait plus besoin de la nommer depuis longtemps.

Il s'accorda tout le temps nécessaire pour faire le vide, se concentrant sur la façon dont l'avant de son corps se soulevait à chaque inspiration pour s'affaisser ensuite quand il libérait l'air.

Il ouvrit ensuite sa conscience à ce qui l'entourait – aux bruits, aux odeurs, à la façon dont la lumière se reflétait dans le couloir –.

Derrière la première porte, il sentit de la solitude, de l'ennui, de la tristesse, mais la sensation était diffuse, un peu froide.

Étrangère.

Il n'y avait rien derrière la deuxième et la troisième porte – vu l'heure, leurs occupants étaient sans doute en train de travailler –.

La cinquième – plaisir, excitation, affection, joie – le fit presque rougir et invoqua des souvenirs dont il se serait bien passé.

Son cœur manqua un battement à la sixième.

Douleur, peur, impuissance, fatigue, culpabilité.

Les émotions étaient confuses et s'il n'avait pas connu Regulus aussi bien, il aurait sans doute eu du mal à les distinguer les unes des autres.

Il poussa la poignée, espérant que la porte ne soit pas verrouillée, sans succès. Il frappa avec force sur le battant de bois.

- Nigel ? C'est Raphaël. Est-ce que tu peux m'ouvrir ?

Rien ne changea de l'autre côté de la porte, ce qui ne lui laissa pas d'autre choix que de sortir sa baguette magique. Une chance qu'il ait travaillé pendant un an au service d'urgences extérieures. Il avait appris une chose ou deux sur les sortilèges de verrouillage.

Il finit par obtenir un clac sec.

- Nigel, je vais entrer, dit-il.

La pièce était plus petite que ce qu'il s'était imaginé. Il grimaça à l'odeur – un mélange acre de renfermé et de fluides humains –. Une quinte de toux grasse – qui intensifia la douleur – déchira le silence.

Il referma la porte derrière lui et s'avança jusqu'au lit. Ce qu'il y découvrit lui serra la gorge. Regulus avait le teint rouge, ses boucles sombres étaient collées sur son crâne, des cernes d'un violet profond soulignaient ses yeux, ses lèvres étaient desséchées et il était plus émacié qu'une semaine plus tôt.

Même si la seule chose dont il avait envie était de le prendre dans ses bras, il s'obligea à être le Médicomage Delacour, parce que de ce qu'il voyait – et entendait –, Eugène avait eu raison de craindre que Regulus soit très malade.

Il posa sa main sur sa joue – brûlante – avec douceur et caressa la légère barbe sur sa mâchoire.

- Je suis là, mon amour. Ça va aller.

Sa seule réponse fut un gémissement plaintif, qui entraîna une nouvelle quinte de toux.

Il repoussa les couvertures pour découvrir le torse de Regulus. Il avait une fine idée de la maladie dont il souffrait et les quelques sortilèges qu'il jeta sur ses poumons furent sans appel.

Broncho-pneumonie.

Parce qu'évidemment, Regulus ne faisait jamais les choses à moitié.

Il contempla la possibilité de le faire transplaner aux Anges pendant une poignée de secondes, avant de repousser l'idée. Regulus avait horreur des hôpitaux et, pour le moment, il se sentait capable de gérer la situation.

Il se mit donc au travail, se raccrochant aux réflexes qu'il avait forgé depuis qu'il avait obtenu son diplôme pour ne pas trop réfléchir au fait qu'il ne s'agissait pas d'un patient comme les autres et qu'il ne se pardonnerait jamais si son état s'aggravait encore.

Puisque Regulus était brûlant, la priorité était de faire baisser sa température. Il n'y parviendrait pas totalement sans potion, mais il pouvait déjà le rendre plus confortable.

Il le découvrit complètement, puis le débarrassa de sa veste de pyjama. Ses côtes étaient à nouveau saillantes, ce qui lui tira une moue dure, sans toutefois le surprendre.

Dans la petite armoire – à moitié envahie par des livres –, il trouva des serviettes qu'il ensorcela pour qu'elles restent bien fraîches.

Regulus se mit à frissonner quand il les déposa sur sa poitrine, son front et derrière sa nuque.

Pour faire bonne mesure, il entrouvrit aussi l'unique fenêtre, surpris au passage que la poignée ne lui reste pas dans la main.

Juste à côté de l'évier, il y avait deux fioles de potions – une pour la fièvre, une pour de la toux sèche – qui auraient eu autant de chances de guérir Regulus que de l'eau. Toutefois, il devait déjà s'estimer heureux que Regulus ait fait l'effort d'aller acheter de quoi se soigner.

Il ouvrit l'unique placard de la minuscule cuisine – si un évier et une petite plaque électrique méritaient cette appellation – à la recherche d'un verre.

Il marqua un temps d'arrêt en le trouvant quasiment vide.

Oh, il y avait bien plusieurs boîtes de thé, un paquet de gâteaux secs et deux conserves de haricots à la tomate, en plus d'un peu de vaisselles – le strict minimum – mais la liste s'arrêtait là.

Il ferma les yeux une brève seconde tandis que la colère faisait battre son cœur un peu plus vite. Quand bien même Regulus n'était plus que de passage ici, il avait comme l'impression qu'un garde-manger aussi vide était la norme plutôt que l'exception.

Par Adèle, Regulus avait de la chance d'être inconscient, parce qu'il n'aurait pas manqué de lui répéter la promesse qu'il lui avait arraché, des mois de cela.

Derrière lui, une nouvelle quinte de toux, plus longue, plus douloureuse aussi, lui rappela qu'il avait plus urgent à gérer.

Il remplit le verre d'eau puis s'employa à le faire boire à Regulus, s'aidant de sa baguette pour guider le liquide jusqu'à son estomac.

C'était loin d'être suffisant – vu son état de déshydratation, il n'allait pas faire de miracle sans potion – mais il n'avait rien de mieux sous la main.

Il le détailla à nouveau avec attention. Son visage était déjà moins luisant et, s'il se fiait à son empathie, il était un peu moins fébrile. Toutefois, sa respiration était sifflante et laborieuse, ce qui ne lui donnait pas du tout envie de le laisser seul.

Il savait pourtant qu'il n'avait pas le choix. Il devait aller chercher des potions, de quoi remplir le garde-manger – au moins un peu – prévenir les Anges qu'il ne viendrait pas travailler avant plusieurs jours et appeler Lucie pour qu'elle prenne Alexis ce soir.

L'envie de l'emmener aux Anges revint, un peu plus forte qu'avant.

Il se frotta le visage de ses deux mains, ébouriffant ses cheveux au passage. Ce n'était pas un doigt cassé, ou un méchant rhume ou même des crampes musculaires. C'était une pneumonie, les bronches et deux lobes du poumon droit étaient touchés. Si Regulus s'était présenté aux Anges, aucun de ses confrères ne l'aurait laissé repartir dans cet état.

Regulus toussa à nouveau, le son si rauque qu'il avait l'impression qu'il allait se décoller les poumons.

Il contempla sa baguette magique pendant une longue seconde, avant de pester en silence.

- Je te laisse deux jours pour commencer à aller mieux, tu m'entends ? Et si je juge que ton état empire d'ici demain, je te fais transplaner et je n'hésiterai pas à t'attacher à un lit s'il le faut.

Sa menace resta sans réponse.

Par sécurité, il le redressa un peu, conjurant deux oreillers supplémentaires pour le caler confortablement.

- Je reviens le plus vite possible. Tâche de ne rien faire de ridicule d'ici là.

Il faillit tomber dans sa précipitation à descendre les escaliers plusieurs fois. L'apothicaire fut son premier arrêt. Il demanda plusieurs potions, deux sortes différentes d'emplâtres et un mélange de plantes à inhaler.

- Il vous faut une prescription de la part d'un Médicomage pour toutes ces choses.

- Je suis un Médicomage et j'ai un patient dans un état critique. Ce n'est pas le moment de me faire une leçon de procédure.

La femme – qui devait être dans les âges de ses parents – haussa un sourcil impérieux.

- Je vais quand même avoir besoin d'un peu plus que votre bonne foi, Monsieur.

Son agacement nourrit le sien. Il dut se secouer pour ne pas tomber dans une boucle infernale qui pourrait bien se terminer par une perte de contrôle, ce qui l'empêcherait de s'occuper de Regulus.

Il prit une profonde inspiration puis sortit son badge des Anges de la poche de sa veste.

- Et bien voilà, ce n'était pas si difficile, ironisa-t-elle.

Son sarcasme, teinté d'hostilité lui donna envie de grogner, ce qu'il ravala au prix d'un immense effort. Il n'avait définitivement pas la patience pour ça aujourd'hui. Il déposa une poignée de pièces devant elle.

Par Adèle, il était censé passer une bonne journée !

- Je reviendrai chercher tout ça dans une demi-heure, dit-il sèchement.

Il fut aussi rapide que possible à l'épicerie. Il n'acheta que des choses faciles à avaler et à préparer même si, dans un premier temps, il allait déjà faire en sorte que Regulus reprenne connaissance.

Pour finir, il s'arrêta à la librairie.

Eugène était seul derrière son comptoir, son front plissé et son inquiétude toujours aussi glaçante.

- Alors ?

- Alors il devrait être à l'hôpital des Anges s'il avait deux sous de jugeote, dit-il. Est-ce que je peux utiliser le téléphone ?

Eugène s'empressa de lui tendre le combiné. Sa cheffe de service ne fut pas très contente d'apprendre qu'elle devrait se passer de lui pendant au moins quatre jours – sûrement une semaine – et il dut promettre d'enchaîner plusieurs gardes à son retour pour ne pas s'attirer sa rancune éternelle.

Il eut de la chance que Lucie lui réponde à la deuxième sonnerie.

- Et tu es sûr qu'il ne vaudrait pas mieux que tu l'emmènes aux Anges ? demanda-t-elle.

Il soupira, puis ébouriffa ses cheveux de sa main libre. Il avait l'impression que la peau de son avant-bras gauche le picotait et il avait désespérément envie d'une cigarette.

- C'est une méchante pneumonie mais je peux m'en occuper, répondit-il finalement.

- D'accord… Tiens-moi au courant, OK ? Et ne te rends pas malade.

- Promis. Embrasse Alexis pour moi.

Lucie éclata de rire.

- Comme si notre ado allait me laisser faire un truc pareil.

Il eut un bref sourire. Depuis le début de sa deuxième année à Beauxbâtons, Alexis semblait avoir décidé qu'il était désormais trop âgé pour les marques d'affection. Il grognait quand Lucie ou lui l'embrassait et il se crispait quand il essayait de lui voler une étreinte.

Parfois, son petit garçon affectueux lui manquait un peu et, là tout de suite, il n'aurait pas été contre le serrer contre lui.

Eugène le détaillait du coin de l'œil quand il raccrocha.

- Il est si mal que ça ?

Si son inquiétude était toujours aussi prononcée, elle était aussi teintée de culpabilité.

Il força un sourire rassurant par habitude.

- Je n'exclue pas la possibilité de le faire admettre à l'hôpital mais il va s'en sortir.

Eugène hocha lentement la tête.

- Est-ce que je peux faire quelque chose ?

Il réfléchit rapidement. Il était censé avoir pensé à tout pour les prochaines vingt-quatre heures, mais il était incapable de savoir si l'état de Regulus n'allait pas soudainement s'aggraver – parce que son petit-ami avait un don certain pour tout compliquer –.

- Pour le moment, non. Toutefois, je veux bien que vous passiez à son appartement demain en début d'après-midi, au cas où. Il est bien au dixième étage, sixième porte.

- Je serai là.

Ce n'était pas la première fois qu'Eugène ressentait de la reconnaissance envers lui : il n'était pas bien sûr de savoir ce qu'il en pensait, au-delà du fait qu'Eugène tenait beaucoup à Regulus et qu'il semblait soulagé de pouvoir compter sur quelqu'un d'autre pour l'aider à veiller sur lui.

- A demain, dans ce cas, Eugène.

Il récupéra son sac de courses et reprit la direction de l'apothicaire. Le sourire de la préparatrice était un peu tendu quand elle lui tendit sa commande. Il ignora du mieux qu'il put son agacement.

Les dix étages lui laissèrent le temps de retrouver son sang-froid. En presque dix ans de carrière, il avait été confronté à des situations bien plus délicates – Adèle en soit témoin, Alexis s'était un jour ouvert le crâne sous ses yeux –. Il était un Médicomage compétent, il savait ce qu'il avait à faire, Regulus serait remis sur pied en un rien de temps.

Il se raccrocha à cette résolution quand il poussa la porte de l'appartement quelques secondes plus tard.

Regulus était encore inconscient, sa respiration demeurait laborieuse et il frissonnait légèrement, ce qui était déjà un bon signe. La douleur et la fatigue étaient toujours aussi intenses, aussi ne perdit-il pas plus de temps. Il administra la potion pour la fièvre, celle pour traiter l'infection au niveau des poumons, puis il appliqua l'un des cataplasmes sur son torse. L'odeur de moutarde était forte, ce qui tira une grimace familière à Regulus.

Il ne put retenir un sourire attendrit malgré tout.

Dans sa poitrine, son cœur devint comme un peu plus chaud. Il passa une main sur son visage en secouant la tête, avant d'embrasser le front de Regulus doucement.

Il ne lui fallut qu'une poignée de minutes pour ranger tous ses achats dans le garde-manger. Il se débarrassa ensuite de son manteau puis s'installa au chevet de Regulus sur la seule chaise de la pièce.

Puisqu'il n'avait rien à faire d'autre qu'attendre – que les potions fassent leur effet, que le cataplasme pose – et comme Regulus ne donnait pas le moindre signe de vouloir se réveiller – ce qui ne tarderait pas à vraiment devenir inquiétant –, il ne put s'empêcher de regarder autour de lui.

En deux ans – et plus particulièrement depuis la première fois où il avait raccompagné Regulus devant chez lui – il s'était plusieurs fois demandé à quoi pouvait bien ressembler l'appartement de son petit-ami, parce qu'il ne manquait jamais de sentir de la honte et une pointe de dégoût quand il l'évoquait.

Il comprenait un peu mieux pourquoi.

La pièce était minuscule et elle semblait plus petite encore à cause des livres qui étaient empilés partout où le moindre espace libre le permettait. Les murs étaient de la même couleur jaunâtre que le couloir et il était presque sûr que les marques noires au plafond n'étaient rien d'autre que de la moisissure, ce qui expliquait en partie comment Regulus s'était débrouillé pour attraper une pneumonie pareille.

Les livres étaient encore une bonne chose, parce qu'ils donnaient l'impression que quelqu'un vivait là – un savant un peu fou peut-être mais quelqu'un – car à l'exception d'une photo d'eux deux prise en Grèce sur la table de chevet – qu'il lui avait offert à Noël –, il n'y avait pas la moindre décoration personnelle.

Regulus avait laissé entendre qu'il avait fait table rase de son passé en arrivant à Paris.

Il n'avait pas menti.

Il avait pensé qu'il y aurait quand même quelque chose – une photo de son frère, le blason de Slytherin, même une carte de Londres – parce que Regulus était bien plus sentimental que ce qu'il essayait de faire croire au reste du monde – et parfois à lui-même –.

Bien entendu, il n'était pas vraiment surpris du contraire. Presque huit ans après son arrivée en France, Regulus était encore terrifié quand la guerre contre Voldemort était évoquée et la simple mention du Royaume-Uni lui donnait des sueurs froides.

Il se demandait parfois s'il était vraiment prêt à entendre toute l'histoire.

Ses yeux revinrent sur lui, retraçant presque de mémoire les nombreuses cicatrices sur le corps de Regulus. Il avait passé suffisamment de temps à les dessiner du bout des doigts pour reconnaître qu'il s'agissait de griffures – humaines selon toute vraisemblance, tout comme l'étaient les morsures –. Il ne parvenait pas à imaginer dans quelles circonstances il avait pu les obtenir.

Il secoua la tête. Le Médicomage qu'il était pouvait facilement imaginer dans quel état avait été Regulus avant d'être raccommodé par des médecins moldus et il évitait d'y penser parce qu'il ne tenait pas à en faire des cauchemars à son tour – surtout depuis qu'il savait que Regulus avait fait deux arrêts cardiaques –.

Il se rencogna contre le dossier de sa chaise avec un soupir et entoura la main droite de Regulus entre les siennes, priant en silence pour que, même inconscient, il sente qu'il n'était pas seul – qu'il ne serait plus jamais seul –.

- Réveille-toi vite, mon amour, souffla-t-il.

Il se noyait.

Les Inferis s'agrippaient à lui et le tiraient vers le fond du lac. L'eau remplaçait peu à peu l'air dans ses poumons, accentuant la brûlure dans sa poitrine. L'obscurité l'engloutissait.

Avant, il se serait laissé couler. Parce qu'il avait déjà accompli ce pour quoi il était venu et peu importait qu'il y laisse sa vie.

Il méritait de couler.

Avant.

Même dans ses cauchemars les plus sombres, même ceux sans issue, il y avait maintenant cette petite lumière au fond de son cœur qui refusait de s'éteindre et qui, parfois, se mettait à briller si fort qu'elle éloignait la peur, l'horreur et l'impuissance.

Qui lui donnait envie de se battre.

Please let me live, I don't want to die.

I don't want to die.

Les coups frappés sur la porte le sortirent de sa torpeur dans un sursaut. Un regard vers Regulus lui apprit qu'il était toujours inconscient, même si ses traits étaient un peu moins tirés que la veille.

Quand il se leva, les muscles de son dos protestèrent : il avait passé l'âge de somnoler quelques heures, mal assis sur une chaise, l'oreille tendue, une partie de son cerveau toujours alerte.

Vigilant.

Il trouva Eugène de l'autre côté de la porte, un sac à la main, son front plissé mais l'inquiétude moins étouffante que la veille. Il écarquilla les yeux en le voyant.

- Qu'est-il arrivé à ton visage ?

Il grimaça. Il n'avait pas seulement mal à la tête – conséquence d'une nuit trop courte et agitée – et au dos. La moitié gauche de son visage était gonflée, voire douloureuse au niveau de sa mâchoire et de son œil. De ce qu'il avait vu une paire d'heures plus tôt, il avait un bel œil au beurre noir et une lèvre enflée.

- Nigel n'est pas un patient facile, éluda-t-il.

Vu l'état dans lequel il l'avait trouvé la veille, il ne s'était pas imaginé une seule seconde que son petit-ami serait en mesure de se débattre comme il l'avait fait au moment où il avait entrepris de l'aider à expulser les fluides coincés dans ses poumons.

Il ne savait toujours pas quoi penser de sa panique, ni de sa terreur – il en avait eu du mal à garder la tête froide – mais il était certain que ça n'avait rien à voir avec lui.

Il essayait donc de ne pas prendre trop personnellement le coup de coude qu'il avait reçu en plein visage au milieu de la nuit.

Les coins de la bouche d'Eugène frémirent, mais il eut le bon ton de retenir le sourire moqueur qu'il voyait dans son regard.

- Comment va-t-il ?

Il passa une main lasse sur son visage.

- La fièvre est presque tombée. La pneumonie est sous contrôle. Il a ouvert les yeux deux ou trois fois mais il délire. Je ne désespère pas qu'il se réveille vraiment avant ce soir.

Dans tous les cas, Regulus avait intérêt à se réveiller avant le lendemain s'il ne voulait pas que la suite de son traitement se déroule aux Anges.

Eugène grimaça, son inquiétude à nouveau pesante, surtout quand elle se mêlait à la sienne et qu'il se savait un peu moins bien armé pour gérer son empathie après la nuit qu'il venait de passer.

- Besoin de quelque chose ?

Il récupéra la prescription qu'il avait rédigé – principalement de la potion de Sommeil sans Rêves et des onguents pour son œil au beurre noir –.

- Et un paquet de cigarettes.

Eugène haussa un sourcil mais il garda son commentaire pour lui. Il préféra lui tendre le sac qu'il avait apporté.

- De la soupe pour notre idiot préféré et un plat pour toi. Je crois que tu en as besoin.

Une telle attention de la part d'Eugène ne le surprit pas vraiment. Il savait depuis longtemps que l'homme avait pris Regulus sous son aile et qu'il veillait sur lui.

Pour tout ce qu'il en savait, il était sans doute la seule figure paternelle digne de ce nom que Regulus n'avait jamais eu.

- Je reviens avec le reste.

- Merci, Eugène.

Il eut à peine le temps de ranger les plats dans le garde-manger, de se préparer un café – de la poudre instantanée qui n'en avait que le nom, parce que Regulus ne jurait que par le thé – et d'examiner Regulus – rien de mieux, rien de pire – qu'Eugène revenait déjà.

- Je peux faire quelque chose d'autre ?

- Non, ça ira, c'est gentil.

Eugène hocha la tête, son geste un peu raide, puis il lui serra brièvement l'épaule.

- Je repasse demain à la même heure.

Son ton excluait toute négociation, aussi se contenta-t-il de le suivre des yeux avant qu'il ne disparaisse dans les escaliers.

Sa tasse de café fumante à la main, il se laissa retomber sur la chaise.

- Tu as vraiment un patron sympa, Reggie. J'espère que tu en as conscience.

S'il avait été réveillé, Regulus n'aurait pas manqué de lever les yeux au ciel – sa réaction favorite quand il ne voulait pas reconnaître qu'il avait tort –. Ça, et son éternel « je ne vois pas de quoi tu parles » qui était en passe de devenir un synonyme du parfait contraire.

Bien sûr, seul le silence lui répondit, ce qui lui donna envie d'ouvrir immédiatement le paquet de cigarettes – le seul qu'il s'autoriserait –.

C'était stupide mais Regulus lui manquait.

Ce dernier serait sans doute surpris de l'apprendre – malgré ses déclarations à ce sujet – mais il avait besoin de lui.

Deux jours plus tôt, il avait été atrocement déçu de retrouver son appartement vide, les quelques traces témoignant des passages de Regulus – le livre qu'il lisait quand il était chez lui, le thé qu'il buvait le matin, son odeur ténue sur son oreiller, ses vêtements dans l'armoire – comme plus injustes encore à ses yeux. Après plusieurs jours à baigner dans le mélange d'arrogance, d'ennui, de jalousie et d'hypocrisie des uns, à peine tempérés par la curiosité, la bienveillance ou l'enthousiasme des autres, sentir les émotions de Regulus – à la fois assez tranchées pour qu'il n'ait pas l'impression de passer son temps à les disséquer, et familières – lui aurait donné l'impression de trouver un parfait refuge quand, avec d'autres, cela aurait tout eu de l'épreuve.

Il avala la dernière gorgée de son café en secouant la tête.

Il avait passé l'âge de se raconter des histoires. La vérité était bien plus simple.

Il était amoureux.

L'ironie étant que, tout empatte fut-il, il avait cru avoir déjà été amoureux, quand, vraiment, ce qu'il ressentait pour Regulus renvoyait ses autres relations à des amourettes – des distractions, presque –. La seule autre personne pour qui il ressentait quelque chose d'aussi profond était Alexis, et il était son fils.

Il était amoureux et il avait besoin de Regulus comme il avait besoin de sang dans ses veines ou d'air dans ses poumons.

Il avait besoin de sa tendresse, de son rire, de leurs discussions d'apparence unilatérales, de son regard gris, aussi changeant que ses émotions, et de son ironie mordante.

Il avait même besoin de sa mauvaise foi.

Un coup d'œil vers le petit réveil lui rappela qu'il lui fallait reprendre son rôle de Soigneur, ce qui rythma le reste de sa journée. Il veilla sur son sommeil agité jusqu'à ce que la fatigue ne devienne trop forte.

Contrairement à la nuit passée, il s'allongea à ses côtés sur le lit étroit, embrassa sa joue râpeuse et se contenta de son odeur en attendant de le retrouver tout à fait.

Il n'avait jamais pensé qu'il remettrait un jour les pieds Square Grimmaurd.

Le grand salon vert du premier étage n'avait pas changé. Sa mère et sa cousine se tenaient devant la cheminée. Walburga Black avait cette expression mauvaise qu'il avait appris à craindre, puisqu'elle avait toujours précédé les punitions de Sirius. Les yeux plissés, les lèvres si serrées qu'elles ne formaient plus qu'un trait sur le bas de son visage, elle ressemblait à un oiseau de proie prêt à fondre sur sa victime.

Bellatrix contenait difficilement sa fureur. Une lueur malsaine assombrissait son regard gris, un rictus mauvais découvrait ses dents à la manière d'une bête sauvage.

La main qui tenait sa baguette magique ne tremblait pas.

Les deux femmes étaient étrangement figées. Il parcourut le reste de la pièce du regard. Son père se tenait en retrait près de la tapisserie, Narcissa était assise sur le long canapé vert entre ses parents comme s'il s'agissait d'un trône, Andy était absente.

Elle était toujours absente.

La scène était familière et il baissa les yeux, certain d'y trouver Sirius une fois de plus.

Il se sentit blêmir en reconnaissant Raphaël.

Des larmes avaient tracé des sillons sur le sang qui maculait son visage. Il gémissait doucement tandis que son corps était secoué de tremblements.

- Non ! cria-t-il.

Il voulut s'interposer entre Bellatrix et lui, mais des mains se refermèrent sur ses bras, leur prise semblable à de l'acier. Ils ne bougèrent pas quand il commença à se débattre.

Comme si Bellatrix avait attendu qu'il prenne la mesure de la situation, elle leva sa baguette un peu plus haut et croisa son regard.

- Tu ne croyais quand même pas que tu allais t'en sortir aussi facilement, pas vrai, cousin ?

- Laisse-le partir ! Il n'y est pour rien !

Bellatrix éclata de rire.

- Il n'est même pas Sang-Pur et c'est un petit sodomite. Je ne fais que le remettre à sa place. Observe et apprends, Regulus. Endoloris.

Les cris de Raphaël résonnaient à l'infini dans le salon vert tandis qu'il était secoué de convulsions au sol. Il sentit des larmes couler le long de ses joues tandis qu'il échouait à se libérer pour le protéger. L'impuissance lui déchirait les poumons, la culpabilité lui donnait envie de vomir.

- Raphaël !

Les cauchemars n'étaient pas nouveaux. Ils ne manquaient jamais de le réveiller en temps normal, soit parce que son empathie lui permettait de deviner que quelque chose n'allait pas jusque dans son sommeil, soit parce que Regulus se mettait à se débattre.

Il pouvait se passer plusieurs mois sans qu'il n'en fasse un seul, comme il pouvait en faire plusieurs nuits d'affilées. Si Regulus refusait de lui décrire ses rêves, son empathie lui avait permis d'en différencier plusieurs sortes.

Il y avait celui de son accident, qui était de loin le plus récurrent et le plus intense. La peur y disputait la douleur. Parfois, il avait senti cette résignation qu'il avait souvent croisé chez des patients sur le point de mourir. Regulus se rendormait rarement après celui-ci.

Il y avait ceux sur la guerre qui n'étaient jamais une surprise. Regulus se renfermait, lui arracher une phrase de plus de trois mots était un tour de force et il devait déployer un trésor d'imagination pour lui faire avaler quelque chose. Ses regrets, sa culpabilité, sa honte et la haine qu'il se vouait noyaient toutes ses autres émotions. Il mettait des heures à s'endormir, sans vraiment trouver le repos. Il ne désespérait pas qu'il se confie un jour, au moins un peu.

Et puis il y avait ceux sur son frère. Il ne s'expliquait pas vraiment pourquoi il était convaincu de ça, mais il y avait quelque chose dans la confusion des sentiments de Regulus qu'il associait systématiquement à ce mystérieux grand frère enfermé à Azkaban – s'il était toujours en vie –. De tous, c'étaient ceux-là qui provoquaient les larmes et dont les confidences semblaient brûler la langue de Regulus.

Quand le premier « No ! » le réveilla en sursaut, il fut submergé par la panique qui semblait jusqu'à saturer l'air, plus puissante encore que la veille, quand il avait vidé les poumons de Regulus pour l'aider à mieux respirer.

Son crâne lui donna l'impression de devenir trop étroit pour son cerveau. Il ralluma difficilement la lumière.

Le visage de Regulus était de nouveau luisant, sa peau brûlante. Son front était plissé, ses yeux dansaient derrière ses paupières, il se débattait avec les draps qui s'étaient emmêlés au niveau de sa poitrine.

Regulus marmonna quelque chose. Sa panique se teinta de haine et d'impuissance.

Il passa ses deux mains sur son visage sans que cela ne lui permette vraiment de retrouver ses esprits. Son empathie s'emballait. Il fallait qu'il réagisse maintenant s'il ne voulait pas en perdre le contrôle, ce qui ne ferait qu'empirer la situation.

- Raphaël !

Il ignorait qu'on pouvait prononcer son prénom avec une telle urgence. Sa gorge se serra.

- Let him go ! Please, let him go ! Kill me instead but let him GO !

La panique avait laissé place au désespoir. Il sentit ses propres yeux le brûler.

Merde.

Il posa sa main sur la poitrine de Regulus, juste au-dessus de son cœur, et il se concentra sur l'émotion qui était la plus facile à trouver. Deux profondes inspirations plus tard, il la projeta vers Regulus avec toute la force qu'il pouvait.

Ce n'était pas l'idéal, mais avec un peu de chance, la surprise réussirait à mettre fin à son cauchemar.

Pendant une brève seconde, il n'y eut que l'amour brûlant qu'il portait à Regulus.

Puis il se transforma en une glaçante dévastation qui lui donna l'impression que son propre cœur se brisait en deux, le laissant à moitié aveuglé.

- Raphaël… sanglota Regulus.

Cette fois, il le secoua avec force.

- Réveille-toi !

Regulus ouvrit enfin les yeux. Sa respiration était haletante et sifflante. Il pouvait sentir les battements erratiques de son cœur sous sa main.

Il devait réagir vite car Regulus n'était pas en état de faire une crise de panique.

Il lui donna l'impression de le fixer sans le voir pendant une éternité, puis son regard gris redevint cohérent.

- You died. She killed you.

Aussi cohérent que possible, de toute évidence.

Il se pencha pour embrasser son front.

- Tu as fait un cauchemar, souffla-t-il. Je vais bien.

Il se rallongea ensuite et attira Regulus contre lui. Son petit-ami enfouit son visage dans son cou comme il le faisait quand ses démons le menaçaient de l'intérieur, s'agrippa à ses vêtements à s'en faire blanchir les phalanges, son corps aussi raide qu'une planche.

Il raffermit sa prise sur sa taille puis caressa ses cheveux avec douceur.

Les larmes ne furent pas une surprise. Les sanglots un peu plus.

C'était peut-être une bonne chose que Regulus soit si malade car il se rendormit plus vite que les autres fois. Il doutait qu'il se souvienne de grand-chose plus tard.

Il aurait aimé l'imiter, mais son empathie était en roue libre.

Il avait envie d'ouvrir ce paquet de cigarettes même si, au fond, il rêvait de quelque chose de plus fort.

Le prénom de son fils, tatoué sur son avant-bras gauche, lui rappela qu'il avait fait une promesse, près de treize ans de cela, et qu'il ne pouvait pas se permettre de la briser.

Endormi, les émotions de Regulus cessèrent d'être aussi entêtantes. A force de respirations profondes – saturées par l'odeur réconfortante de son petit-ami –, les battements de son cœur finirent par ralentir. Peu à peu, il réussit à faire l'inventaire de ses propres émotions. L'ébullition à l'avant de son crâne s'apaisa. Quand il rouvrit les yeux, plus d'une heure s'était écoulée. S'il avait à nouveau l'impression d'être lucide, il était aussi convaincu qu'il ne retrouverait pas le sommeil.

You died. She killed you.

Sa gorge se serra.

Entre son empathie et les quelques confidences que Regulus concédait parfois – de plus en plus souvent –, il s'était convaincu qu'il avait réussi à reconstituer une partie de son histoire. Il avait rapidement deviné qu'il avait grandi dans l'une de ces grandes familles Sang-Pur britanniques, celles-là même qui avaient été les premières à rejoindre le camp de Voldemort et qui avaient donné naissance aux Mangemorts les plus fanatiques d'entre tous comme Sirius Black et Bellatrix Lestrange.

S'il avait remarqué que, comme eux, Regulus avait été nommé après une étoile, il n'avait pas encore osé demander si cela était plus qu'une simple coïncidence.

Ses remords, sa honte et la haine qu'il se vouait – un cocktail si puissant qu'il en avait eu le souffle coupé à plusieurs reprises – n'avaient pas tardé à lui permettre de comprendre que Regulus avait été du mauvais côté de la guerre.

She killed you.

L'accident qui avait failli lui coûter la vie demeurait nimbé de mystère. Le sujet était hors-limite. Regulus lui avait donné l'impression de se transformer en un immense nerf à vif les rares fois où il y avait fait allusion.

She killed you.

Il retraça les cicatrices blanches dans son dos. Il ne parvenait pas à imaginer qu'un autre être humain ait pu les causer. Il avait passé en revue toutes les créatures magiques connues et, avec ce qu'il connaissait de Voldemort, il penchait pour des Inféris. Les moldus n'auraient pas réussi à le sauver s'il s'agissait de Vampires – il n'existait pas d'antidote à leur venin – et les loups garous étaient dangereux uniquement pendant la pleine lune – à quelques exceptions près –.

She killed you.

Il soupira. Peut-être s'était-il trompé, finalement.

Il remplaça ses doigts par ses lèvres, inspira profondément plusieurs fois, puis il se dégagea en douceur. Regulus grimaça quand il l'obligea à se redresser – le laisser dormir allongé sur le ventre n'était vraiment pas une bonne idée –. Il lui administra une nouvelle dose de potion contre la fièvre et la douleur, puis fit un tour dans la salle de bain pour terminer de se rafraîchir les idées.

Son reflet dans le miroir lui apprit qu'il avait une tête affreuse. L'œil au beurre noir avait presque disparu, mais les cernes étaient bel et bien là.

Il reprit place sur la chaise à côté du lit de Regulus et ouvrit le livre de Beedle le Bard qu'il lui avait offert. Il eut un sourire en reconnaissant son écriture sur la première page.

A de nouveaux bons souvenirs.

RD.

Il n'avait pas oublié le moment où il l'avait écrit, s'appliquant plus que d'habitude pour être certain d'être lisible. Il avait pensé lui offrir pour son anniversaire – ou ce qu'il pensait être son anniversaire –, mais Lucie lui avait dit qu'elle trouvait son idée ridicule et qu'il était temps qu'il soit fixé une bonne fois pour toutes. Bien sûr, cette soirée-là ne s'était pas du tout déroulée comme il l'avait prévue : il n'avait pas trouvé le courage de faire la déclaration qui lui brûlait la langue depuis plusieurs mois, l'intensité des émotions de Regulus avaient bien failli lui faire perdre pied avec son empathie et il avait cru rêver celles qu'il avait découvertes quand Regulus avait brièvement baissé les armes.

D'une certaine façon, c'était ce qui l'avait convaincu de tenter le tout pour le tout quelques semaines plus tard.

Regulus n'avait pas jeté la carte du restaurant où il l'avait invité, la date et l'heure au verso lui donnèrent l'impression de remonter le temps. Puisque Regulus était affreusement ponctuel – et qu'il avait été dévoré par le doute toute la journée –, il était arrivé en avance au restaurant. Jamais quinze minutes ne s'étaient écoulées aussi lentement. Et peut-être que son cœur s'était un peu brisé dans sa poitrine quand Regulus n'avait pas passé la porte du restaurant à l'heure convenue.

Attendre – alors qu'il avait eu envie de se réfugier chez lui pour noyer ce rejet cuisant avec de l'alcool – avait été l'une des meilleures décisions de sa vie.

Presque un an plus tard, il ignorait encore ce qui avait décidé Regulus à venir à ce rendez-vous. Il savait toutefois qu'il n'oublierait jamais le moment où il avait relevé les yeux du fond de son verre et qu'il l'avait surpris sur le trottoir, échevelé et hésitant, son expression déchirée entre la peur et l'espoir.

Il avait eu l'impression de passer le reste de la soirée perché sur un fil tendu au-dessus du gouffre sans fond que Regulus avait creusé entre lui et le reste du monde. Chaque sourire arraché lui permettait d'avancer un peu plus chaque regard fuyant comme une rafale de vent glacé qui le faisait vaciller. Les émotions de Regulus avaient été un vrai trou noir, ce soir-là, masquant celles de toutes les autres personnes dans le restaurant, manquant de dévorer les siennes au passage.

Dans tout un tas d'autres circonstances, il aurait pu perdre le contrôle sur son empathie. Ça n'avait pas été le cas.

Il était resté lucide, même quand il avait pris la main de Regulus dans la sienne et que ce seul geste avait provoqué un désir qui les avait surpris tous les deux, l'encourageant à lui avouer les fantaisies qui ne lui laissaient aucun répit.

Malgré l'incrédulité de Regulus et malgré son moment de panique sur le pont, il avait cru que le plus dur était fait, que le message avait été reçu, que leur relation avait quitté les rivages de l'amitié. Et peut-être que ça ne serait pas aussi simple que ce qu'il aurait aimé, mais au moins n'était-ce plus sans espoir.

Ça avait été sans compter sur la ténacité de Regulus.

Ton « ami » se montre particulièrement stupide aujourd'hui. Viens t'occuper de son cas ou il va finir une nouvelle fois aux Urgences parce que je l'aurais assommé.

Il avait prévu de passer à la librairie après son service pour dire à Regulus qu'il viendrait le chercher le lendemain pour leur deuxième rendez-vous – et pour le voir, plus simplement –. Il ne s'était pas attendu à recevoir un coup de fil de la part d'Eugène, ni à devoir jouer au Guérisseur dans la réserve de la librairie.

Encore moins de s'entendre confirmer une de ses hypothèses

Je suis un Mangemort.

Pas j'étais, pas de fausses excuses, pas de tentative pour rejeter la faute sur les autres ou sur les circonstances au Royaume-Uni à ce moment-là. Juste la vérité crue et des remords glaçants qui lui avaient donné l'impression que la température de la pièce avait chuté de plusieurs degrés.

J'ai tué et j'ai torturé.

Même sans son empathie, le visage de Regulus lui aurait permis de comprendre à quel point il se haïssait pour ce qu'il avait pu faire. Et qu'il espérait le faire fuir en le lui avouant.

Ça l'avait jute convaincu de rester.

Toute la haine que son cœur était capable de contenir avait été pour la famille de Regulus. Quelle sorte de parents jetait leur fils de seize ans en pâture au plus grand psychopathe du pays ? Où était la pureté de leur sang quand ils condamnaient leur héritier à faire couler celui des autres ?

Il avait lamentablement échoué à expliquer cela à Regulus pendant leur dîner. Une tournure de phrase maladroite et la situation lui avait échappé. Un an plus tard, sa naïveté d'alors lui donnait envie de se mettre des claques. Regulus avait laissé sa prothèse le torturer pendant des mois sans rien faire, parce qu'il s'était convaincu que la douleur était une opportunité de plus d'expier ses crimes. Il avait sous-estimé la haine qu'il se vouait. Évidemment qu'il avait voulu se briser le cœur tout seul quand l'occasion s'était présentée.

C'était d'ailleurs cette certitude qui l'avait poussé à se lancer à sa poursuite, dès qu'il avait réussi à payer l'addition sans se faire prendre à partie parce que la personne qu'il essayait de séduire était un homme.

Aujourd'hui, il était incapable de se souvenir pourquoi il avait décidé d'appeler sa mère, les émotions de Regulus si intenses qu'il n'avait été qu'à moitié lucide par moment. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il était heureux de l'avoir fait. Simone Bonaccord avait su trouver les mots et les arguments juridiques contre lesquels Regulus n'avait rien eu à redire, parce qu'il ne jurait lui-même que par les faits et la logique.

Et bien sûr que Regulus n'avait pas été convaincu – il ne l'était toujours pas, d'ailleurs – mais sa mère avait réussi à faire vaciller ses certitudes, à créer une faille qui n'existait pas avant et par laquelle il avait pu se faufiler.

Certains détails étaient devenus flous, maintenant, mais il se souvenait encore de la façon dont Regulus tremblait quand il l'avait attiré dans ses bras, de la terreur qui saturait l'air, puis de cette seconde où Regulus avait accepté de lui – leur – laisser une chance.

Ça avait ressemblé à une terrible défaite pour lui, ses remords et sa culpabilité aveuglants, sa résignation glaçante.

Puis, la première étincelle d'espoir, qui avait suffi à embraser un désir étourdissant. La cabine téléphonique était devenue une fournaise quand Regulus avait embrassé sa peau, posé ses mains sur lui, pressé son corps contre le sien. Après tant de mois à s'imaginer dans une telle situation, la réalité lui avait confirmé que Nigel Sky avait été fait pour être dans ses bras, parce que personne d'autre n'avait été une telle évidence avant lui.

Ne pas l'embrasser avait presque été plus difficile que de le voir quitter le restaurant.

Il sourit plus largement en découvrant le ticket pour le Parc des Étoiles.

Regulus s'était détendu à la seconde où il avait aperçu les télescopes. Une partie du poids sur ses épaules s'était évaporée, lui permettant de se tenir plus droit. Il avait souri plus librement, rajeunissant de plusieurs années sous ses yeux. Le masque du parfait petit Sang-Pur était tombé, découvrant l'homme passionné et flamboyant – magnétique et fascinant – qu'il n'avait fait qu'entrapercevoir – de plus en plus souvent – au fil des mois.

Celui dont il était tombé amoureux.

Il n'avait jamais été très bon en astronomie, en partie parce que son sens de l'orientation était catastrophique, surtout parce qu'il se fichait bien de savoir quand sa magie était à son apogée ou quand la position de Saturne risquait de transformer un antidote en poison. Il avait son empathie pour sentir les fluctuations de sa magie – les pleines lunes accentuaient les émotions de tout le monde et rendaient son don plus puissant encore – et il n'avait aucune des qualités requises pour devenir potionniste – il était incapable de suivre une recette de cuisine plus de deux lignes –. Toutefois, il pourrait passer des heures à observer Regulus naviguer dans l'immensité qui entourait la planète Terre. Il aimait encore plus l'écouter lui parler des étoiles comme s'il s'agissait d'amies dont il avait appris tous les secrets.

Il n'avait pas encore percé le secret d'Arcturus – la première étoile que Regulus avait pointé –. Il savait désormais pourquoi son petit-ami s'était troublé quand il avait réglé le télescope sur son homonyme.

Regulus était véritablement l'une des seules étoiles qu'il savait retrouver dans le ciel. La constellation du Lion – celle du signe astrologique de Louis – avait été comme un ange gardien qu'il avait souvent cherché des yeux quand il avait été à Beauxbâtons, que son empathie ressemblait à une malédiction et que son grand frère lui manquait.

Vraiment, quelles étaient les chances ?

Regulus marmonna quelque chose dans son sommeil agité. Il porta ses doigts à ses lèvres, puis se pencha pour embrasser son front poisseux, souhaitant en silence que le geste tendre apaise ses rêves.

Et peut-être qu'il passa plusieurs minutes à le détailler pendant que sa mémoire rejouait à la perfection leur premier baiser.

La façon dont Regulus avait serré sa nuque avec force, comme pour l'empêcher de s'écarter – ce qu'il n'avait pas envisagé une seconde -. Ses lèvres sur les siennes, chaudes, et douces, et sucrées.

Délicieuses.

Ses émotions l'avaient percuté à la manière d'une vague irrésistible, le laissant étourdi. Rien d'étonnant à ce qu'il perde le contrôle sur son empathie. Plus étonnant que sa projection ne décontenance pas plus Regulus que ça et qu'il lui renvoie sa propre joie magnifiée, son rire émerveillé, de nouvelles lumières dans son regard gris, ses joues juste un peu plus rouges.

Il regrettait un peu de ne pas avoir pu prendre une photo : il s'efforçait donc de ne pas oublier. Et peut-être de lui arracher la même expression le plus souvent possible, parce qu'il le pouvait.

S'il avait dû parier, il n'aurait pas pensé que Regulus l'embrasserait de cette façon – de tout son cœur – ce soir-là. Pas après ses adieux théâtraux dans le restaurant, ses larmes dans la cabine téléphonique et ses propres aveux concernant son empathie. Cela ne l'avait pas empêché d'espérer, tout en se promettant de laisser cette décision à Regulus, parce qu'il avait eu la fine intuition qu'une fois qu'il aurait commencé à l'embrasser, il ne pourrait plus s'arrêter – ce qui avait été le cas -.

Regulus l'avait surpris à ce moment-là et il n'avait eu de cesse de le prendre de court depuis lors.

C'était comme si, une fois sa décision prise de rester, Regulus avait été incapable de faire marche arrière.

De rendez-vous en rendez-vous, confidence après confidence, les murs autour de lui étaient tombés, lui permettant de voir éclore les bourgeons d'amour qu'il avait pu deviner à plusieurs reprises, douloureusement conscient que Regulus se l'autorisait pour la première fois depuis très longtemps – pour la première fois tout court, peut-être -.

Toute à la fin du livre, Regulus avait glissé une photo de lui. Ses cheveux en bataille, sa légère barbe et son expression particulièrement éprise le firent grimacer. Il n'avait pas besoin de l'inscription au dos – 15/07/1989 – pour se souvenir qu'elle avait été prise le lendemain de ses trente ans.

Je t'aime.

Aujourd'hui,il avait parfois l'impression d'avoir imaginé ces premiers mois pendant lesquels chaque vague d'amour – qui le percutait sans prévenir, lui volant son souffle, tandis que son cœur menaçait d'éclater et que sa vision se brouillait pendant une folle seconde – était suivie par de l'incompréhension, du doute, dela peur et de la douleur. Les semaines précédant son anniversaire, il avait bien senti les hésitations de Regulus, la façon dont sa déclaration semblait juste au bord de ses lèvres mais son courage vacillant. Il avait fallu que ses démons le mettent à genoux pour qu'il cesse de se torturer en silence. Il supposait qu'il pouvait blâmer sa famille de fous furieux pour ça aussi et, à défaut de pouvoir leur faire payer le mal qu'ils avaient fait, il faisait de son mieux pour aimer Regulus comme il le méritait.

Et par Adèle qu'il était facile à aimer.

C'était la première fois que son empathie n'était pas un nuage sombre au-dessus de sa relation avec quelqu'un. La présence et les émotions de Regulus apaisaient son don. Le bruit permanent au fond de son crâne – cette incessante litanie qu'il avait toujours connue – juste un peu moins entêtante, presque insignifiante, comme s'il était normal.

Bien sûr, cela ne suffisait pas toujours. Parfois, une projection lui échappait. Là où d'autres – tous les autres – avaient eu tendance à mettre de la distance entre eux, Regulus le serrait un peu plus contre lui, ses émotions promptes à reprendre le dessus, lui permettant de retrouver le contrôle.

Il s'en voulait, souvent, de lui infliger ça. De ne pas être capable de porter ce fardeau seul. Pour être de l'autre côté, il savait à quel point une projection était douloureuse, combien il pouvait être difficile de se reconnecter à ses propres émotions. La résilience de Regulus ne cessait de l'impressionner puisque, d'après son petit-ami, il n'avait pas le droit de s'inquiéter.

Ca ne me dérange pas.

Une telle déclaration demeurait incompréhensible et, pourtant, c'était celle que Regulus lui murmurait, avec plus ou moins d'agacement, à chaque fois qu'il s'excusait pour un énième dérapage de son empathie.

A vrai dire, il avait la nette impression que Regulus s'était promis d'en provoquer le plus possible, ce pourquoi il n'hésitait pas à faire preuve de coups bas – parce que c'était la philosophie de Slytherin – comme pour l'en convaincre définitivement.

Une quinte de toux l'arracha à ses pensées. La main de Regulus tressauta dans la sienne. Une sorte de gémissement plaintif lui serra le ventre. Son visage rouge lui apprit tout ce dont il avait besoin de savoir.

La fièvre était une alliée capricieuse. Si elle était le signe que le corps de Regulus se battait farouchement contre la maladie, elle drainait aussi ses maigres ressources. Les traits de son petit-ami était encore plus émacié que la veille, ses côtes étaient saillantes sur sa poitrine, son abdomen s'était creusé. Il savait déjà qu'il allait devoir ruser pour y remédier, ce pour quoi Regulus devait déjà se réveiller.

Il lui administra de nouvelles doses de potions, puis appliqua des serviettes fraîches aux endroits stratégiques et rouvrit le livre de Beedle. Tandis que son pouce caressait les phalanges de Regulus avec douceur, il commença à lui lire le conte des Trois Frères.

...

Le soleil se levait lentement sur Paris. La lumière semblait laiteuse, comme s'ils étaient encore au cœur de l'hiver et que la neige n'était pas loin. Une légère brise emportait la fumée de cigarette, lui laissant à peine le temps de former un nuage devant son visage.

Le bout de son nez était froid, l'air piquait un peu sa gorge à chaque fois qu'il inspirait, et s'il se concentrait suffisamment, il pouvait entendre les premiers chants des oiseaux.

Paris n'était jamais apaisante, sauf à cette heure de la journée.

Quand il était de garde la nuit aux Anges, l'arrivée de l'aube s'accompagnait souvent d'une accalmie aux Urgences. Il aimait sortir prendre l'air et regarder le soleil se lever depuis l'un des ponts qui surplombaient la Seine entre l'île de la Cité et le reste de la ville.

Il se retrouvait seul, ce qui lui permettait aussi de lâcher prise sur son empathie.

Il prit une dernière bouffée sur sa cigarette. Il suivit le mégot des yeux après l'avoir jeté : il disparut quand il toucha la barrière invisible qui dissimulait le quartier sorcier aux yeux des moldus.

Derrière lui, la surprise et l'incompréhension précédèrent de quelques secondes son prénom.

- Raphaël ?

Il inspira profondément l'air frais parisien avant de tourner la tête.

Regulus le fixait, les yeux ronds.

- Bonjour, bel endormi, dit-il, juste un peu moqueur.

Entre la fièvre, les derniers jours passés alités et ses propres mains, les cheveux de Regulus ressemblaient à un nid d'oiseau. Sa barbe le vieillissait, ce qui était accentué par ses cernes, ses traits fatigués et ses yeux rougis.

Regulus le dévisageait intensément, son front plissé.

- What are you doing here ? demanda-t-il, sa voix rauque.

Il s'assit sur le bord du lit et posa sa main droite sur la joue de Regulus. Il s'abandonna aussitôt dans la caresse, à la manière d'un chat. Il tourna la tête pour embrasser sa paume, ce qui suffit pour que son cœur lui donne l'impression de vibrer.

- Tu étais malade, répondit-il finalement. Je fais juste mon truc de Soigneur.

Le doute dans le cœur de Regulus ne s'attarda pas longtemps. Il se redressa avec des gestes maladroits et une grimace douloureuse – sûrement sa poitrine –. Il était prêt à lui faire la morale : c'était la première fois qu'il se réveillait vraiment en deux jours, il n'était certainement pas en état de se lever, mais Regulus entoura juste sa nuque de ses bras et enfouit son visage dans son épaule avec un soupir satisfait.

- Missed you, marmonna-t-il.

Il entoura sa taille et l'attira un peu plus contre lui.

- Tu m'as manqué aussi, mon amour.

Le surnom ne manquait jamais de déclencher une vague de tendresse, gratitude, amour, qui le fit sourire. Son cœur se mit à battre à grands coups dans sa poitrine, la sensation à la fois étourdissante par son intensité et réconfortante, surtout après les dernières heures.

- Tu sens le tabac.

- Tu étais très malade. J'étais inquiet.

Il ferma les yeux, resserra ses bras autour de lui à la recherche de réconfort à son tour.

La pneumonie n'était pas la vraie coupable.

Tu as rêvé que ta famille me tuait.

La haine lui tordit les entrailles et diffusa un goût métallique dans sa bouche.

Tout le monde savait que les Sang-Purs étaient prêts à sacrifier leur propre famille sur l'autel des traditions. Les mariages d'amour étaient rares et les unions avaient pour seul but de renforcer l'influence des deux parties, en plus d'assurer la conception d'héritiers. Les femmes étaient encouragées à rester à la maison pour élever les enfants, les hommes occupaient des postes prestigieux au plus près du pouvoir. L'homosexualité – chez les uns comme chez les unes – ne manquerait pas de remettre en cause l'équilibre immémoriale, aussi certaines familles y voyaient une preuve de folie quand d'autres n'hésitaient pas à tuer pour laver la honte.

Il ne voyait pas pour quelle autre raison l'inconscient de Regulus avait imaginé son meurtre.

- Je pensais que c'était juste de la fièvre et de la toux, souffla-t-il.

S'il n'avait pas trouvé les deux potions à côté de l'évier deux jours plus tôt, la sincérité de Regulus l'aurait convaincu qu'il ne mentait pas. Il savait aussi qu'un an plus tôt, Regulus se serait contenté d'ignorer le fait qu'il était malade pour aller travailler, même s'il risquait de s'effondrer dans la rue entre ici et la librairie, obligeant Eugène à l'appeler en renfort.

- Je sais, dit-il.

Il ferait mieux de profiter que Regulus soit vraiment réveillé pour l'examiner de plus près, lui donner ses potions, le faire manger un peu et lui faire faire une inhalation, parce qu'il allait se fatiguer vite pendant encore plusieurs jours.

Au lieu de ça, il caressait son dos lentement, au rythme de ses propres inspirations, savourant cette première victoire sur la maladie, le poids de Regulus dans ses bras et l'amour qui ne finissait jamais de faire gonfler son propre cœur.

Bien vite, la respiration – bien qu'encore crépitante – de Regulus s'approfondit et ses émotions devinrent plus confuses.

- Ne t'endors pas, mon amour. Il faut que tu manges un peu.

La répulsion lui tira un sourire amusé.

- Tu es ridicule, dit-il contre la peau de sa nuque.

Il se dégagea avec douceur, puis l'aida à s'installer confortablement contre les oreillers.

- Comment te sens-tu ?

Regulus grimaça.

- Comme si quelqu'un m'avait roué de coups.

Il haussa un sourcil pour l'inciter à lui fournir un peu plus de détails, puisque l'expérience lui avait appris qu'il était capable de ne pas tout lui dire – parce qu'il ne manquait jamais une occasion de se comporter comme un crétin –.

Face à son regard insistant, Regulus bascula la tête en arrière, les yeux fixés sur le plafond, exactement comme deux ans plus tôt, aux Urgences des Anges.

Cette fois, il avait le droit d'entourer ses mains des siennes et de caresser ses phalanges avec son pouce.

- J'ai mal à la gorge quand je déglutis, et à la poitrine quand je respire, un peu comme si j'avais une côte cassée. Je n'ai sans doute jamais été aussi courbaturé de ma vie.

L'embarras et l'agacement se disputaient la première place, ce à quoi il avait eu le temps de s'habituer. De tous ses défauts, la fierté de Regulus serait sans doute celui qui le mènerait à sa perte. Il acceptait un peu plus facilement de baisser sa garde avec lui, mais ce n'était jamais facile.

Il blâmait sa famille de fous furieux pour ça aussi.

Dans tous les cas, il avait appris à diffuser la tension dans ces moments-là.

- Plus ou moins courbaturé que le lendemain de ton anniversaire ? demanda-t-il, sa voix aussi neutre et professionnelle qu'il le pouvait quand, vraiment, son traître de cerveau ne lui simplifiait pas la tâche.

L'anniversaire de Regulus était tombé un dimanche. Il avait réussi à convaincre Eugène de lui laisser son lundi – Réveillon de fin d'année ou pas – et ils avaient passé trois jours complets dans son lit à faire l'amour, à se toucher, à se souffler des mots tendres et des déclarations.

Selon lui, c'était la meilleure façon de célébrer la nouvelle année.

Cette fois, si les joues de Regulus devinrent un peu rouges, ce n'était pas du tout à cause de la fièvre. Il lui lança un regard accusateur auquel il répondit par un clin d'œil.

- Si je te dis plus courbaturé, tu vas le prendre comme un défi, n'est-ce pas ?

Il eut un sourire en coin, qu'il lui avait volé.

- Peut-être…

Le gris de son regard prit cette couleur orageuse qui ne manquait jamais de lui donner envie de le plaquer contre la surface horizontale la plus proche et de l'embrasser jusqu'à ce que leurs poumons crient grâce.

Personne – homme ou femme – n'avait jamais eu un effet pareil sur lui avant.

Le désir qui enflamma brièvement le cœur de Regulus lui rappela que c'était parfaitement réciproque, ce qui expliquait sans doute pourquoi le sexe variait de particulièrementsatisfaisantà extraordinaire.

Par Adèle, il avait envie de l'embrasser.

Regulus fut pris d'une quinte de toux qui l'obligea à remettre ce projet à plus tard.

Il s'attela donc à faire en sorte que la guérison de Regulus soit la plus rapide possible en lui donnant ses potions, puis en lui préparant un thé – ce qui semblait être un remède universel – qu'il sucra plus que d'habitude et agrémenta de lait.

La grimace de Regulus lui confirma qu'il s'agissait d'un crime de lèse-majesté à l'encontre de tout un pays.

- L'art du compromis, mon amour.

Il leva les yeux au ciel mais avala une première gorgée sans discuter.

Dans tous les cas, le thé rencontra plus de succès que le bol de porridge qu'il lui tendit quelques minutes plus tard, quand bien même c'était à peu près la seule chose qu'un estomac vide depuis longtemps allait supporter.

- Tu as vraiment besoin de manger quelque chose, répéta-t-il en le voyant pousser un morceau de banane du bout de sa cuillère.

- Ce dont j'ai besoin, c'est d'une douche. Et de me raser.

- Deux choses que ton Soigneur ne t'autorisera pas tant que tu n'auras pas retrouvé assez de force. Je me demande ce qui te rendra raisonnable en premier, la barbe ou l'odeur ?

Sa réponse lui valut un énième regard assassin, qui n'était pas du tout crédible au vu de son allure générale.

Il éclata de rire.

- Je te déteste.

- Je vois que tu commences déjà à retrouver ton état normal. Mange !

Malgré ses malédictions et ses grommellements, il finit tout de même son bol. D'ici à ce qu'il termine son inhalation, il commençait à somnoler, son regard rendu à nouveau vitreux par la fièvre et la fatigue.

- Lie down with me ?

Et, vraiment, il ne savait pas lui refuser grand-chose quand il le regardait de cette façon – comme s'il était le centre de son univers – et quel'amour et la tendresse affolaient son empathie comme une boussole proche d'un aimant.

Il se glissa entre lui et le mur. Regulus bascula aussitôt contre lui, sa tête sur sa poitrine. Un soupir satisfait passa ses lèvres.

- Ce n'est vraiment pas la meilleure position pour toi, souffla-t-il, sans pouvoir s'empêcher de l'entourer de ses bras.

- I don't fucking care.

Regulus parlait un français presque parfait. Parfois, certains mots de vocabulaire lui échappaient et son accent n'était pas aussi lissé que celui d'un parisien.

Le retour de l'anglais était toujours le signe que, d'une façon ou d'une autre, les murs qu'il avait dressé autour de lui – et jusque dans sa propre tête – étaient affaiblis, pour ne pas dire à terre.

Dans ces moments-là, ses émotions devenaient plus entêtantes encore, mais il avait fini par s'habituer – et par prendre la mesure du privilège qui lui était accordé –.

Il savait que profiter de la situation ne serait pas tout à fait honnête.

Il hésita pendant de longues secondes, son regard fixé sur les traces de moisissures au plafond qu'il n'avait pas réussi à faire disparaître.

- Tu as fait un cauchemar la nuit dernière, dit-il. Tu t'en souviens ?

Un frisson secoua le corps de Regulus. Sa détresse était glaçante.

- She killed you, marmonna-t-il.

Sa main droite s'agrippa à son maillot de corps avec force.

Il enveloppa ses doigts avec douceur.

- Qui ça ?

Regulus serra les paupières. Un pli apparut entre ses deux sourcils. Un mélange de terreur et de haine lui donna l'impression que des aiguilles transperçaient son cerveau.

Regulus se remettait d'une sale pneumonie. Il aurait mieux fait de se taire.

- My cousin. Bellatrix.

Il ferma les yeux à son tour jusqu'à faire danser des kaléidoscopes multicolores.

Qui d'autre ?

Il sentit le moment où Regulus s'endormit à la façon dont son corps s'alourdit.

Il fut incapable de l'imiter.

- Ça va aller ?

Regulus continua à ajuster sa prothèse sans relever les yeux vers lui. Son agacement, lui, s'enflamma brièvement, ce qui était une réponse comme une autre.

Deux ans, et la mention de sa prothèse – de ses cicatrices, de son passé – ne manquait jamais de lui donner l'impression que Regulus se transformait en hérisson, quand bien même il était la seule personne à qui il acceptait de se confier.

Ce qu'il faisait au prix d'un immense effort. Chaque mot aussi douloureux qu'une dent arrachée sans anesthésie, tandis que des ombres se mettaient à danser sur ses iris grises. Ses traits se creusaient, son teint prenait une couleur cireuse et c'était comme si le poids de toutes les étoiles pesait sur ses épaules.

Il ressemblait à un vieillard qu'une bourrasque de vent trop forte pourrait terrasser.

Sans parler du maelstrom d'émotions négatives qu'il pouvait sentir dans ces moments-là…

Avec ce qu'il avait appris – arraché – deux jours plus tôt, il comprenait un peu mieux pourquoi.

- Depuis le temps, je serais sans doute capable de la fixer dans mon sommeil, grinça Regulus.

Il secoua la tête.

- J'ai bien fait de la mettre hors de portée, dans ce cas.

Cette fois, il lui jeta un regard sombre. Il retint difficilement un sourire amusé.

C'était presque trop facile.

Regulus enfila sa robe de chambre puis se hissa sur ses jambes d'un geste moins assuré que d'habitude.

Il vacilla presque aussitôt, ce qui lui donna une bonne raison d'attraper ses épaules maintenant qu'il était établi qu'il avait raison.

Regulus jura entre ses dents. Sa honte et sa colère lui firent lever les yeux au ciel.

- Comme je te l'ai dit toute à l'heure, tu es resté allongé plus de dix jours. Évidemment que tu as des vertiges.

Une petite quinte de toux l'empêcha de répliquer quelque chose de stupide. Il accepta de s'appuyer contre lui jusqu'à la salle de bain.

Déjà, il avait le souffle court et le teint pâle. Il l'aida à s'asseoir sur le bord de la baignoire.

- J'ai horreur d'être comme ça.

- Personne n'aime être malade, mon amour.

Toutefois, s'il devait parier, il dirait que ce n'était pas tant le fait d'être malade que Regulus détestait, mais plutôt d'avoir l'impression de revivre la convalescence qui avait suivi son accident. Il ignorait encore ce qu'avaient bien pu lui faire subir les médecins moldus à Londres pour s'attirer sa haine éternelle, mais près de dix ans plus tard, elle semblait intacte.

Le bain se remplit doucement d'eau chaude, la plomberie à l'image du reste de la pièce. Il y était venu tous les jours depuis qu'il veillait sur Regulus, ce qui lui avait permis de se convaincre que seule la magie tenait encore le carrelage sur les murs et que les Réparos seraient bientôt insuffisants pour empêcher la baignoire de fuir.

Pour être tout à fait honnête, il était encore surpris de ne pas avoir croisé de cloportes ou de rats.

Il n'aimait vraiment pas cet endroit et il avait hâte que Regulus ait repris assez de force pour supporter un transplanage sans terminer inconscient à l'arrivée et de rentrer chez lui.

Regulus n'attendit même pas que la baignoire soit tout à fait remplie pour se glisser dans l'eau. La satisfaction et le soulagement chassèrent sa fatigue et sa mauvaise humeur plus facilement que n'importe quelle potion.

Peut-être même plus facilement que son empathie.

S'ils avaient été dans son appartement, il aurait pu se permettre de le laisser seul – moyennant que la porte reste ouverte au cas où il fasse un malaise – mais puisque, ici, la salle de bain était commune, il n'avait pas d'autre choix que de monter la garde au pied de la baignoire.

A la place de Regulus, il aurait sans doute préféré être tranquille pour se laver après autant de temps à se contenter d'une toilette sommaire.

- Tu comptes me rejoindre à un moment ou pas du tout ?

Même sans son empathie, il aurait été capable de deviner son sourire amusé – celui qui n'étirait que la moitié de sa bouche et le laissait entrevoir le gamin qu'il n'avait pas pu être –.

- Je me suis lavé ce matin. Je ne crois pas me souvenir que tu te sois plaint de mon odeur.

A chacun de ses réveils, Regulus avait essayé de le convaincre de le laisser rejoindre la salle de bain pour qu'il puisse prendre une douche digne de ce nom. Après tout ce temps, l'obsession de Regulus pour son hygiène n'était pas une découverte – surtout quand il s'agissait de ses cheveux – mais, vraiment, il avait cédé pour éviter une crise de nerfs qui s'annonçait épique.

Il était presque certain que cela aurait été plus mauvais pour sa santé qu'un effort trop important.

Cela ne signifiait pas qu'il n'allait pas saisir l'occasion de se moquer plus tard.

Pendant longtemps.

Derrière lui, Regulus soupira. Il retint un sourire en sentant son agacement teinté d'amusement. Le bruit d'eau précéda le torse mouillé de Regulus contre sa hanche.

- Cela va faire près de deux semaines que je ne t'ai pas vu nu. Déshabille-toi et rejoins-moi dans l'eau.

Il sentit son visage devenir brûlant tandis que son cœur s'accélérait. Le désir de Regulus n'était pas aussi dévorant que d'habitude – il n'avait pas l'impression que son cerveau fondait dans sa boîte crânienne et que ses muscles devenaient liquides –. C'était plus doux, teinté de tendresse et d'amour.

Ce serait facile – si facile – de fermer les paupières et de s'y noyer, juste quelques secondes.

A la place, ses yeux trouvèrent les siens. Le gris de son regard semblait presque translucide dans la lumière de la salle de bain, comme deux fenêtres ouvertes sur son âme.

- S'il te plaît ? souffla-t-il.

Il caressa sa joue avec douceur avant de se lever.

Regulus l'observa tandis qu'il enlevait ses vêtements, avec une telle intensité qu'il se sentit presque gêné.

Ce qui était ridicule, parce que ce n'était rien de ce que Regulus n'avait jamais vu et qu'il savait qu'il n'avait pas à rougir de son corps.

Il s'installa derrière Regulus, qui bascula aussitôt contre son torse, ses mains trouvèrent ses genoux et il lui donna l'impression d'être vraiment détendu pour la première fois depuis longtemps.

Il devait reconnaître que, même si la salle de bain était défraîchie, l'eau chaude était agréable.

Le corps nu de Regulus contre le sien l'était encore plus.

Il se pencha pour embrasser son épaule, s'autorisant à vraiment goûter sa peau, ce qu'il s'était bien gardé de faire ces derniers jours, conscient que ce n'était pas le moment.

Le soupir appréciateur de Regulus lui tira un sourire. Il remonta en direction de sa nuque, embrassant les gouttes d'eau qui s'étaient accrochées à sa peau, les quelques grains de beauté familiers sur son chemin, s'attardant sur ses cicatrices. La tête de Regulus roula, lui offrant sa gorge. Il pouvait sentir sa respiration devenir plus saccadée sous ses mains à mesure que le désir enflait dans son cœur, chaud et rougeoyant comme les braises après un grand feu.

Il releva les yeux vers son visage.

Son souffle se bloqua dans ses poumons.

Même dans la lumière peu flatteuse de la salle de bain de cet immeuble sordide, il était simplement magnifique quand il s'abandonnait dans ses bras.

Ses longs cils noirs projetaient des ombres mystérieuses sur ses paupières frémissantes. Un léger fard commençait à s'épanouir sur ses pommettes et les ailes de son nez droit, accentuant la blancheur laiteuse de sa peau. Ses lèvres étaient entrouvertes, comme une invitation supplémentaire aux baisers.

Regulus ne manquerait pas de pointer du doigt les quatre lignes blanches qui traversaient sa joue, entre son menton et son oreille, comme si tous les chefs d'œuvre du monde n'avaient pas leurs défauts. Il trouvait que ses cicatrices rendaient ses traits aristocratiques plus humains et il s'était donné pour mission de l'en convaincre.

Même s'il devait y consacrer une vie entière.

La main gauche de Regulus attrapa sa nuque, guidant son visage vers sa peau offerte, l'incitant en silence à reprendre là où il s'était arrêté.

Il s'exécuta avec un sourire.

Il embrassa la base de son cou – lui arrachant un soupir – puis il laissa une traînée brûlante jusqu'à son oreille.

- Je t'aime, Regulus.

La main sur sa nuque se resserra et il rouvrit les yeux.

L'orage était de retour dans ses iris assombries par ses pupilles un peu dilatées. Il le dévisagea, l'amour et la tendresse si entêtante dans son cœur qu'il avait l'impression de fixer le soleil.

- Je t'aime aussi, souffla-t-il.

L'amour passa de son cœur au sien, le laissant un peu étourdi mais profondément heureux.

D'une pression de sa main, Regulus le guida vers ses lèvres. Leurs langues se trouvèrent presque aussitôt, la caresse sensuelle et familière.

Grisante.

Avec un délicat gémissement, Regulus pivota légèrement vers lui, sa main gauche s'agrippa à son épaule tandis que les ongles de sa droite s'enfonçaient dans la peau de sa nuque.

Il glissa un peu dans le bain, sa tête bascula en arrière, ce que Regulus mit aussitôt à profit.

Une petite voix dans sa tête – qui avait les intonations de Lucie, même s'il préférerait se couper un membre plutôt que de le lui avouer – lui rappela que Regulus était encore loin d'avoir récupéré et que ce n'était définitivement pas raisonnable.

Il enfouit sa main droite dans les cheveux mouillés de son petit-ami tout pareil. L'autre glissa le long de sa gorge, caressa le creux entre ses clavicules, son torse, ses côtes à nouveau trop saillantes, sa taille, sa hanche. Il attrapa une pleine poignée de sa fesse – ce qui lui valut un nouveau gémissement – puis il caressa sa cuisse, sa main plus ferme quand il atteignit le bout de son moignon.

Regulus se mit à trembler légèrement.

Il avait envie de le faire pivoter complètement – son érection était en bonne voie, Regulus devait être dans le même état que lui –, ce serait facile d'onduler doucement l'un contre l'autre, oublier les derniers jours – la maladie, les cauchemars, les démons de leur passé – et juste s'abandonner.

Regulus mit brusquement fin au baiser pour tousser longuement, la douleur noyant tout le reste tandis qu'il s'agrippait aux rebords de la baignoire, son visage enfoui dans l'un de ses coudes.

Il mit plus longtemps que les autres fois à reprendre son souffle – chaque respiration plus crépitante que la précédente – et il se fit violence pour ne pas attraper sa baguette.

Le mélange d'émotions sombres qu'il pouvait sentir le laissait penser qu'il pourrait se prendre un nouveau coup de coude s'il se risquait à jouer le Guérisseur.

Finalement, Regulus se redressa et bascula contre lui à nouveau, les yeux fermés, les traits tirés et le teint pâle.

Il glissa sa joue contre la sienne.

- J'embrasse si bien que ça ? souffla-t-il.

Le coin de ses lèvres frémirent. Les plis sur son front s'atténuèrent. Sous sa main, son cœur s'apaisa.

- Combien de temps encore ?

- Avec du repos et trois repas par jour ? Au moins deux semaines. Tu n'as pas fait les choses à moitié.

Regulus plissa le nez. A la façon dont son agacement fut aussitôt remplacé par une intense impression de manque, il était prêt à parier que cette tendance aux excès était aussi la spécialité de son mystérieux grand frère.

- Tu crois que je serais remis pour notre anniversaire ?

Si son ton était moqueur, il sentit tout de même une pointe d'inquiétude qu'il ne commenta pas. Il le connaissait assez pour savoir que son ironie cachait très mal le fait que Regulus adorait quand il faisait preuve de romantisme. Cela tombait assez bien, parce qu'il avait l'impression de tomber un peu plus amoureux à chaque fois qu'un rendez-vous surprise ou un cadeau le rendait bégayant et rougissant.

Dans tous les cas, pour quelqu'un qui avait pris l'habitude de lui envoyer un bouquet de fleurs aux Anges chaque dix-sept du mois, il n'avait pas vraiment le droit de se moquer du fait qu'il ait prévu de célébrer leur un an dans les règles de l'art.

- Tu as intérêt.

Quand bien même cela ne serait pas tout à fait le cas – ce dont il doutait –, l'air marin et le soleil méditerranéen allaient plus facilement l'aider à aller mieux que le contraire, aussi ne prévoyait-il pas d'annuler quoique ce soit.

- N'ai-je pas gagné le droit à un indice après m'être comporté comme un patient modèle ?

Il eut un mouvement de recul si brusque qu'il se cogna la tête contre le mur.

- Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre ! Le seul fait que tu sois dans ce bain et pas dans ton lit est bien la preuve que tu es tout sauf un patient modèle !

Regulus fit la moue, déçu, mais très loin d'être résigné. Depuis qu'il lui avait demandé de s'arranger avec Eugène pour obtenir quelques jours de vacances, Regulus avait décidé qu'il devinerait ce qu'il avait prévu, incapable d'apprécier qu'il s'agissait d'une surprise. C'était loin d'être la première fois qu'il jouait à ce jeu-là – son empathie lui permettait en général de contrer ce genre de curiosité mal venue – mais Regulus n'était rien sinon opiniâtre. Il n'hésitait pas non plus à profiter de l'effet qu'il avait sur son pouvoir pour essayer de lui arracher des confidences, parce qu'apparemment, c'était ce qu'on apprenait aux petits Slytherin à Hogwarts.

- Je déteste être de ce côté-là des surprises, grommela-t-il.

Il resserra ses bras autour de lui, embrassa son épaule.

- C'est parce que tu imagines toujours le pire. Je te promets que ça va te plaire.

Pour la majeure partie, du reste.

Il grimaça.

Il fallait qu'il arrête un peu avec ça ! Contrairement à leur premier rendez-vous, il s'était assuré que Regulus sache à quoi s'en tenir, cette fois. Il avait multiplié les allusions et les déclarations d'intention. Les plus récentes avaient même été accueillies avec une excitation mêlée d'espoir. Il avait failli sauter sur l'occasion, avant de se raviser.

Il ne s'était pas donné autant de mal pour tout gâcher si près du but !

- Fais-moi un peu confiance, hmm ? reprit-il avec douceur.

L'expression de Regulus vacilla. Dans son cœur, ses émotions s'affolèrent si brusquement qu'il se retrouva aveuglé et incapable de suivre le tempo. Tout juste réussit-il à se raccrocher à l'amour pour ne pas se noyer.

Regulus le fixait, les yeux brillants, quand il réussit à rouvrir les siens.

- It's not fair of you to say that. You know I trust you.

Face à son expression vulnérable – la plus rare de toutes –, il sentit son cœur se mettre à vibrer dans sa poitrine. Il caressa doucement sa joue, puis l'embrassa délicatement.

Ce fut l'étrange chaleur contre son front qui le fit mettre fin au baiser, ce que Regulus salua par un grognement agacé.

- Tu as de nouveau de la fièvre, dit-il, face à son regard accusateur.

- Je vais bien !

Et comme si son corps en avait assez d'être le complice de sa bêtise et de sa mauvaise foi, il fut pris d'une nouvelle quinte de toux qui le laissa si pâle qu'il crut qu'il allait faire un malaise.

Il ne put que se maudire d'avoir cédé. Regulus n'avait pas encore assez récupéré pour rester nu dans une eau de moins en moins chaude, ses poumons à la merci des courants d'air.

- A ce rythme, tu vas réussir à tomber encore plus malade. Ton bain a duré assez longtemps.

Regulus plaida qu'il ne s'était pas encore lavé les cheveux, ce qu'il finit par faire pour lui pour gagner du temps, avant de l'aider à s'asseoir sur le bord de la baignoire quand il se mit à grelotter comme un damné.

Malgré ses protestations, il le porta jusque dans sa chambre, sa prothèse sous le bras.

Les potions, un thé bien chaud et des sortilèges sur les couvertures ne furent pas de trop pour que Regulus cesse de frissonner.

Emmitouflé dans sa robe de chambre, ses paupières frémissantes, son visage blanc, sa respiration laborieuse, il avait l'air plus fragile que ce qu'il était vraiment.

Son cœur se mit à battre plus vite dans sa poitrine, presque douloureusement.

Sa résolution vacilla.

Il savait que la question qui lui brûlait la langue pouvait attendre – il avait un plan, après tout – mais si la maladie savait mettre en évidence quelque chose, c'était bien que la vie était une aventure qui pouvait se terminer plus brutalement que toutes les autres.

Il se glissa entre Regulus et le mur, enlaça ses doigts avec ceux de son petit-ami. Il aimait le contraste entre leurs peaux.

Il l'aimait tout court.

Regulus serra sa main en retour puis rouvrit les yeux, ses paupières lourdes mais son regard cohérent. Il prit une profonde inspiration.

- J'ai quelque chose à te demander, souffla-t-il.

L'air crépitait quand il gonflait la poitrine de Regulus.

- Anything.

Les émotions de Regulus étaient toujours intenses mais certaines l'étaient plus que d'autres. L'amour lui donnait parfois l'impression qu'il perdait connaissance pendant une brève seconde. La confiance qu'il lui portait le laissait souvent les yeux brûlants. Il réussit à ne rien montrer.

- Emménage avec moi.

L'expression de Regulus n'aurait pas été très différente s'il lui avait donné un coup de poing. Sa panique leur vola leur souffle à tous les deux. Il raffermit sa prise sur sa main et refusa de le laisser détourner le regard. Il vit ses yeux gris devenir de plus en plus brillants tandis que le doute, la peur et l'anxiété devenaient si fortes qu'il faillit ne pas remarquer le bonheur caché dans un repli de son cœur. Même s'il avait envie de l'embrasser, de le serrer contre lui, de caresser son corps afin de graver son amour pour lui à la seule force de ses mains, de remonter le temps – et l'espace – pour le protéger de ceux qui lui avaient fait croire qu'il n'était pas digne d'être aimé ni d'être heureux, il se força à attendre en silence qu'il trouve le courage de lui faire face à nouveau.

Il ne commenta pas non plus les quelques larmes qui lui échappèrent, tout juste embrassa-t-il sa joue. Regulus renifla sèchement puis se racla la gorge.

- Pourquoi me demandes-tu cela maintenant ?

Il haussa un sourcil un peu moqueur.

- On sait tous les deux que j'ai multiplié les allusions depuis des mois et que tu as remarqué chacune d'entre elles.

Peut-être pas les toutes premières, quand il lui avait donné la clé qui permettait de lever les sortilèges sur la porte de son appartement, mais il savait désormais que son indifférence n'avait rien de personnel. C'était un réflexe forgé par une enfance qui lui donnait envie de prendre un Portoloin pour Londres et d'utiliser son empathie pour le venger.

Dans tous les cas, il avait appris à ne pas faire preuve de subtilité quand il devait lui faire passer un message. Regulus n'était pas si obtus.

Son petit-ami le dévisagea quand même avec intensité.

- Ce n'est pas la question.

Son ton sec fut comme une claque cinglante. Il prit une profonde inspiration.

Tout empatte fut-il, mettre son cœur à nu lui coûtait autant qu'aux autres. Plus, même, peut-être.

- Tu n'as pas idée à quel point j'étais déçu de ne pas te retrouver dans mon appartement quand je suis rentré de Lyon, la semaine dernière. Je déteste ne pas pouvoir te prendre dans mes bras tous les soirs et je déteste chaque matin où je ne me réveille pas à tes côtés. Je veux pouvoir te raconter mes journées quand je rentre des Anges et je veux t'entendre maudire Eugène et les étudiants parisiens après ta journée à la librairie. Je… je ne veux pas prendre le risque qu'un truc comme ça se reproduise et je déteste l'idée que tu sois parfois ici quand tu pourrais être chez moi.

Il détestait cet endroit avec une haine d'autant plus brûlante qu'il ne fallait pas être un fin psychologue pour comprendre pourquoi Regulus y vivait encore après toutes ces années. La petite chambre ressemblait au croisement parfait entre une bibliothèque et une cellule.

Les livres pour se couper du monde la cellule pour se punir.

Adèle en soit témoin, Regulus était tenace.

- Je ne veux pas de ta pitié.

Il serra les dents. Une vague de chaleur le traversa.

Regulus eut le bon goût de regretter sa réplique.

- L'amour et la pitié sont deux choses très différentes, Regulus. Et ne te méprends pas, mes motivations sont plus égoïstes que tu ne le penses.

Il voulait être en mesure de passer le plus de temps possible avec cet homme impossible, et pas seulement parce qu'il l'aimait tellement que ça lui foutait parfois la trouille. En dépit de toutes les années, il était toujours un Narco et Regulus était la drogue la plus pure qui lui avait été donnée de goûter. Être avec lui, ça avait quelque chose de grisant qu'il ne parvenait toujours pas à expliquer.

Regulus finit par passer une main tremblante sur son front puis il bascula contre lui, ce qui ressemblait beaucoup à une rédhibition. Il embrassa sa tempe avec douceur, puis caressa sa nuque lentement, reproduisant le geste tendre que Regulus avait le plus souvent pour lui.

- Arrête de réfléchir autant, souffla-t-il. Je t'aime, je veux vivre avec toi et tu es obligé de reconnaître qu'il est plus logique que tu emménages chez moi que le contraire.

Il sourit quand Regulus laissa échapper un bref éclat de rire étranglé.

- Je doute qu'Alexis soit un grand fan de cette idée.

Son sourire ne fit que s'élargir. Alexis ferait un scandale mémorable et déciderait de passer tous ses weekends chez sa mère.

- Ça ne va pas le déranger ?

Il était toujours un peu surpris par le tact dont pouvait faire preuve Regulus dès qu'il s'agissait d'Alexis. Il semblait avoir décidé que son fils était la priorité absolue en toute circonstance – peut-être parce qu'il n'avait pas eu cette chance en grandissant, peut-être parce qu'il ne se pensait pas aussi important que lui à ses yeux –.

- Je lui en ai déjà parlé. Tant que tu ne remplaces pas sa collection de jeux vidéos par tes livres, il s'en fiche un peu. Pour la énième fois, il t'aime bien, mon amour.

Regulus se détendit un peu, puis il bascula sur le dos, ce qui l'obligea à se redresser sur son coude. Regulus prit une dernière inspiration prudente puis rouvrit les yeux pour croiser son regard.

Il semblait incertain. Presque timide.

- Comment ça marche ?

Son cœur s'accéléra dans sa poitrine, parce que c'était comme s'il venait de dire oui. Il repoussa une mèche qui retombait au milieu de son front, puis caressa doucement sa joue droite.

- Et bien, je pensais qu'on pourrait utiliser la magie pour transporter tous tes livres. Je suppose qu'il va me falloir faire un grand tri dans ma bibliothèque mais…

Son regard devint de plus en plus sombre, son expression presque mauvaise, ce qui le fit ricaner. La main de Regulus fusa vers ses côtes, visant l'endroit où il était chatouilleux en guise de vengeance. Il réussit à attraper son poignet juste à temps et ramena son bras près de son visage.

Une autre fois, Regulus n'en serait certainement pas resté là – il était très mauvais perdant et ne reculait devant aucun coup bas pour gagner – mais il devait vraiment être fatigué car il abdiqua aussitôt.

A la place, il éclata de rire, ce qui le faisait paraître presque dix ans plus jeune. Il sembla plus détendu après.

Heureux.

- Je suis sérieux, souffla-t-il.

Il ne le savait que trop bien. A force de patience, il avait réussi à lui arracher des confidences sur ses précédentes relations. Il y avait essentiellement eu sa fiancée – une certaine Emily, dont il avait demandé la main à dix-sept ans selon les volontés de ses parents – et des coups vite fait avec des garçons dans les recoins de Poudlard – il était presque sûr que, dans une autre vie, l'un d'eux aurait pu vraiment compter, mais il n'avait pas de preuves –. Il était sa première relation sérieuse et Regulus était décidé à faire les efforts pour que ça marche.

Ces discussions-là n'étaient pas vraiment les plus romantiques mais elles étaient nécessaires. Dans tous les cas, il lui avait promis de toujours lui répondre.

- Que veux-tu savoir ? demanda-t-il, tandis qu'il libérait son poignet pour enlacer ses doigts aux siens.

- Les finances ? Ne suis-je pas censé payer la moitié du loyer ou quelque chose comme cela ?

Il ne serait pas vraiment surpris s'il trouvait un – plusieurs – parfait petit guide des relations amoureuses quelque part dans la collection de livre de Regulus, parce qu'il l'avait déjà surpris à lire un guide sur les jeux vidéos – pour Alexis – et un autre sur la cuisine – ce qui n'avait pas empêché un désastre –. Il se demandait parfois quels livres il avait lu pour lui sans qu'il ne le sache.

Lorsque Regulus était dépassé par les événements, il se raccrochait aux livres pour inverser la tendance.

Il trouvait ça touchant.

- Je suppose que oui, répondit-il.

Regulus plissa les yeux.

- Tu supposes ?

Il haussa un sourcil.

- Jamais emménagé avec quelqu'un avant toi. Et je n'ai pas réfléchi au côté pratique de la chose.

La surprise de Regulus lui tira un sourire amusé, qui s'élargit quand elle laissa place à de la satisfaction qui tirait vraiment sur de la suffisance.

Bien entendu, son excès de confiance en lui ne dura que quelques secondes. Le doute lui fit détourner les yeux et serrer les lèvres.

Il lui fallut une longue minute pour reprendre le dessus sur ses émotions.

- Pourquoi moi ? murmura-t-il enfin, son regard brillant, son expression vulnérable.

Il aurait aimé avoir une explication rationnelle, à l'aulne de la Métamorphose théorique ou de l'Arithmancie, à lui donner. Quelque chose pour lui faire comprendre une bonne fois pour toute que ce n'était pas une erreur, qu'il n'allait pas changer d'avis, qu'il n'était pas fou.

Les seules raisons qui lui venaient étaient tout le contraire.

Parce que j'ai besoin de toi. Parce qu'emménager avec quelqu'un n'a jamais été une telle évidence – et que la seule raison pour laquelle j'ai attendu aussi longtemps est que je ne voulais pas te faire peur –. Parce que tu es comme une ancre au milieu des tempêtes. Parce que je suis heureux avec toi – si heureux – et que tu es heureux avec moi, et qu'à la fin de la journée, je ne veux que ton bonheur.

- Parce que je t'aime, Regulus. Tellement.

Il le détailla, son regard gris si perçant qu'il devait être en mesure de voir son âme.

Ce qu'il y vit l'apaisa peu à peu. Regulus posa sa main libre sur sa mâchoire et le guida jusqu'à ses lèvres avec une telle douceur – et tellement d'amour – qu'il crut que son cœur allait exploser dans sa poitrine.

Ils s'embrassèrent délicatement et l'univers cessa sans doute de tourner pendant une petite éternité.

Et malgré le fait qu'ils soient encore dans cette maudite chambre de bonne, dans les bras de Regulus, il avait l'impression d'être chez lui.

Il avait l'impression d'avoir remonté le temps.

Vidée de tous ses livres et de ses quelques affaires, la petite chambre de bonne était à nouveau aussi nue que la première fois qu'il y avait mis les pieds, presque huit ans plus tôt.

Il n'avait pas eu le luxe de faire le difficile à l'époque. Il n'avait pas beaucoup d'argent – le gouvernement moldu britannique lui versait une petite somme tous les mois parce qu'il était un infirme et qu'il était censé avoir perdu la mémoire – et il n'avait pas d'emploi. Le propriétaire avait été l'un des seuls à accepter de fermer les yeux sur sa situation précaire pour peu qu'il lui paye quatre loyers en avance.

Il avait consacré les semaines qui avaient suivi son installation à chercher des objets de première nécessité dans le monde moldu et sorcier, regrettant un peu son absence de baguette magique qui aurait pu lui simplifier la vie.

Il se souvenait encore à quel point il s'était senti seul et misérable.

Il avait perdu le compte du nombre de fois où il avait contemplé les eaux de la Seine en essayant de rassembler assez de courage pour sauter et en finir une bonne fois pour toute. Il avait échappé à la noyade une fois, sûrement un tel miracle ne se reproduirait pas à nouveau.

Ses yeux se posèrent sur la plainte derrière la table de nuit.

Raphaël pensait que tous ses livres étaient désormais chez lui – chez eux – et attendaient de trouver leur place sur les étagères de la bibliothèque – qu'il allait falloir agrandir, d'une façon ou d'une autre – mais il en restait un dernier pour lequel il n'arrivait pas à se décider.

Il avait des contacts avec des antiquaires à travers tout le pays et au-delà. Parfois, certains clients étaient à la recherche d'un volume dangereux et quand ils possédaient une autorisation en bonne et due forme du gouvernement français, il lui revenait de trouver la perle rare. Au fil des années, il avait permis à leur petite librairie de gagner une belle réputation à ce sujet.

C'était à l'occasion d'une de ces recherches qu'il était tombé sur une édition manuscrite d'Herpo l'Infâme en grec ancien. Il n'avait eu besoin que de le feuilleter rapidement pour deviner qu'il y détaillait tout ce qu'il avait bien pu découvrir sur les Horcruxes.

Il l'avait acheté et caché ici en se disant qu'il s'assurait ainsi qu'il soit hors de portée d'un autre Seigneur des Ténèbres, refusant de croire qu'il pourrait un jour en avoir besoin.

Lord Voldemort avait été détruit. Personne n'avait plus entendu parler de lui depuis cette nuit d'Halloween. Il avait toujours pensé qu'il avait créé bien plus qu'un Horcruxe mais peut-être s'était-il trompé. Peut-être Kreattur avait-il réussi à le détruire comme il le lui avait ordonné. Privé de toute attache terrestre, le reste de l'âme de Voldemort s'était dissoute dans le Grand Tout, comme toutes les autres depuis la nuit des temps.

Finalement, il n'était pas si spécial.

Toutefois, la possibilité demeurait et le doute l'empêchait parfois de trouver le sommeil.

Des bruits de pas derrière lui précédèrent un bras autour de ses épaules.

- Nostalgique ? demanda Raphaël doucement.

Il enlaça sa taille de son bras gauche.

- Non. C'est juste étrange de penser que je ne reviendrai plus jamais ici.

Il n'était plus le gamin de dix-neuf ans qui avait débarqué à Paris après avoir fui Londres – la guerre, sa famille, son titre d'héritier Sang-Pur, sa fiancée – avec trois sous en poche, une démarche maladroite et presque la peau sur les os.

Ce qu'il avait fait quand la Marque des Ténèbres ornait son bras le hanterait toujours. Il avait tué, et il avait torturé, et il était fort probable qu'il termine en Enfer, même s'il avait essayé de se racheter en participant à la destruction de l'Horcruxe de Lord Voldemort.

Dans tous les cas, si d'aventure, son histoire avec Raphaël se terminait mal, il se connaissait assez pour savoir qu'il quitterait Paris – peut-être la France pour faire bonne mesure – et qu'il contemplait ces quatre murs pour la dernière fois.

- Tu n'as rien oublié ?

Il embrassa la pièce du regard – le coin cuisine, le lit étroit, l'armoire branlante, le petit bureau – qui avait été son refuge pendant toutes ces années. Il y avait léché ses blessures, il s'y était reconstruit péniblement, il y était devenu Nigel Sky.

Il fit un premier pas en arrière.

Il espérait que vivre avec Raphaël lui permettrait de devenir pleinement lui-même.

Enfin.

- Non. Rentrons à la maison.

Raphaël souriait largement quand il tourna la tête vers lui, son regard débordant de cet amour qui lui coupait le souffle et qui était le véritable miracle.

Le livre resta caché dans le mur.

Il avait fait sa part.

Il ne devait plus rien à personne.


Et c'est une page importante qui se tourne pour Regulus:)


Behind the Scene :
Il était plus que temps que je donne la parole à Raphaël. Je ne vous cache pas que j'ai un peu galéré pour retranscrire son empathie, mais je suis carrément satisfaite du résultat ! Promis, il reviendra de temps en temps.


Comme d'habitude, je suis curieuse d'avoir votre avis sur :

- Cette plongée dans la tête (et le cœur, surtout) de Raphaël Delacour (je ne sais pas où commencé le concernant, parce que je l'aime vraiment beaucoup et je le trouve très touchant).

- Regulus, malade (tout en demi-mesure) et qui n'est vraiment pas un patient modèle (quelle surprise!). Heureusement qu'il a un médecin personnel dévoué !

- Eugène, qui continue à veiller sur Regulus (et qui est le président du fan club du couple Regulus/Raphaël depuis le début).

- Raphaël qui arrache une confidence à Regulus dont il ne sait pas trop quoi faire (stay tuned).

- Regulus, qui accepte enfin de quitter sa foutue chambre de bonne (il est coriace ce petit!)

Je crois que j'ai presque rien oublié !

J'ai beaucoup plus de boulot cette année, donc je ne vous fais pas trop de promesse pour la prochaine mise à jour (à part que ça sera sans doute plus par ici que du côté de Supernova).

Orlane.


On n'oublie pas de laisser une review avant de fermer la page ! Sans déconner, ça prend deux minutes !


Mis en ligne le 12/02/2022