Marco reprit sa forme humaine sur le pont, et Shirohige reposa son immense choppe en le regardant d'un air sérieux.
- Bon retour, fils.
- Bonjour, Oyaji. Bonjour tout le monde.
- Tu n'aurais pas perdu un frère sur la route ?
- J'ai ramené un ami en crise à son équipage, c'est tout, yoi. Je te l'ai dit, Oyaji. Oui, je comprends la motivation et le message. Lui aussi l'a entendu, mais la méthode n'était pas la bonne. Tu disais qu'il pouvait partir, mais tu le ramenais à chaque fois, yoi. Sauf si tu es aveugle, et on est nombreux pour te le rappeler, il était littéralement en train de se laisser mourir. Ce n'est pas quelque chose que je cautionne en tant que médecin, yoi.
- Il va se faire tuer s'il continue à brûler aussi vite sa jeunesse et son énergie sur cet océan, nous le savons tous.
- Un feu, on l'alimente, on ne l'étouffe pas.
Il tourna les talons et commença à s'éloigner en arrangeant son sac de voyage sur son épaule avant de s'arrêter.
- Cela revient à mettre un oiseau en cage, yoi.
Shirohige plissa des yeux.
- Il est de la famille ? Alors, accepte de laisser tes enfants faire leurs erreurs et se casser la gueule. Faire leurs choix. Ne les étouffe pas, montre-leur que tu es là quand ils en ont besoin sans t'imposer, sa jeunesse n'est pas une excuse pour décider ce qui est le mieux pour lui. Je serai dans ma cabine si on me cherche, que ce soit pour mes devoirs habituels ou me punir pour mon insubordination, yoi.
Et le blond alla rejoindre sa cabine, passant ses frères et sœurs silencieux. Il savait que son comportement pouvait mener à des dérives sur l'autorité de leur capitaine, mais il n'arrivait pas à rester assis à regarder son amant mourir à petit feu. Et même si depuis qu'il avait laissé Ace, l'oiseau en lui était redevenu silencieux, le blond savait que sa part zoan approuvait son geste. Lentement, il descendit les échelons jusqu'à l'étage inférieur et ouvrit sa cabine sans chercher à savoir si Haruta et/ou Thatch avaient fait une sale blague en son absence.
En soupirant, il laissa mollement tomber son sac sur son lit avant de tirer sa chaise de son bureau. Il prit quelques feuilles de ses tiroirs, sa plume, buvard et bouteille d'encre, se préparant à l'écriture de son rapport.
Il se sentait vidé de toute énergie, de toute vie, de toute substance.
Il appuya son visage sur son poing et leva la plume pour se préparer à écrire. La pointe ne toucha pas le papier. Les perles rouges sur son poignet droit étaient comme des tâches de couleur flamboyante dans un univers en noir et blanc qui absorbèrent toute son attention et sa concentration.
Ace lui manquait.
Il se sentait un poil pathétique de s'être attaché aussi vite à lui. Ils se connaissaient à peine dans les faits, pourtant, ils arrivaient si bien à se comprendre, le laisser partir était une décision difficile, mais plus que quiconque, il savait ce qu'était le sentiment d'être en cage. Et même si ça partait d'un bon sentiment, on disait bien que l'Enfer est pavé de bonnes actions. Il ferma les yeux comme pour se donner du courage et releva un peu plus la main pour commencer son travail.
Toc toc
Résigné, Marco referma sa bouteille d'encre et reposa sa plume. Il se leva et alla ouvrir sa porte. Il s'en doutait. Thatch et Haruta étaient juste derrière.
- Pour quelle raison vous me sautez dessus alors que je viens de revenir, yoi ?
- Gol D. Anabela, dit sérieusement Haruta.
Marco sentit un frisson d'inquiétude dans son dos. La double identité d'Ace s'était-elle éventée ?
Thatch s'avança dans la cabine et étala un journal sur le bureau. Il tapota simplement la grande photo sur la Une. Le zoan revint vers le meuble et récupéra le journal. Elle était là, en noir et blanc, des couleurs qui la complimentaient presque trop bien. Elle n'avait pas son manteau et elle portait juste un débardeur en lieu de chemise. Ses bandages ne faisaient que lui rappeler combien de poids elle avait perdu durant ces trois mois. Combien ils étaient passés si proche du drame.
- T'as pas perdu quelque chose ? demanda Haruta.
- Pardon ?
Thatch passa à côté de son frère et tapota le bras gauche de la demoiselle. Elle avait un bracelet à frange autour du biceps. Un truc familier, mais il n'arrivait pas… Pris d'un doute, il regarda ses chevilles.
Il était tellement habitué à avoir le bracelet de cuir qu'il n'avait même pas capté son absence.
- C'est elle, pas vraie ? Celle qui te fait tourner la tête. Ta petite-amie, allez avoue, appuya Haruta. Sans compter qu'on a retrouvé ceci.
Il sortit une prime de sa poche qui était pliée en quatre et la dévoila pour montrer que c'était celle d'Ann, en couleur cette fois, toujours assise sur un toit. Décidément, Ace aimait s'asseoir sur les toits. Thatch passa un bras autour des épaules de Marco et du doigt, pointa le cou de la brunette sur la prime. Des perles très familières s'y trouvaient. Suffisamment familière pour qu'il se balade avec au poignet.
- Tu plaides coupable ou on doit te livrer au Mei-Ô pour savoir ce qu'il en pense ? déconna le roux.
Marco adressa un regard trahi à ses frères à l'idée.
- Et tu sais, on a retrouvé une prime du petit-frère, parce que, que tu le ramènes à son équipage ou pas, ça change rien, continua Haruta en fouillant son autre poche. Et il se trouve qu'on a capté un truc intéressant. Tellement intéressant qu'on a embauché Izou pour fouiller un peu plus.
- Clairement, si la Marine n'a rien capté, on peut comprendre que le monde aille aussi mal, continua Thatch.
Pourquoi Marco la sentait mal cette découverte ? Son pressentiment se justifia quand on lui rajouta dans les mains la prime d'Ace. Avec le même collier de perles.
- Alors, on avait raison ou pas de dire qu'il y a quelque chose entre vous deux ? Hein ? Hein ?! insista Haruta en mettant un coup de coude dans les côtes du zoan.
- La tête du Mei-Ô quand il saura que tu courtises la fille de son défunt capitaine !
- Je tue qui en premier ? demanda simplement le Phénix avec une voix froide.
- Seulement si tu avoues. Vous avez littéralement échangé vos bijoux, Marco. Même Thatch et Hina ne faisaient pas des trucs si mignons quand ils étaient encore ensemble.
- Mon couple te zut profondément, Haruta. Revenons à toi Marco. On a relié tous les points, tu ne peux pas le nier.
- Pourquoi on est frère, déjà ? demanda Marco en sentant une veine palpiter sur son front.
- Parce que tu pourras compter sur nous quand les anciens de Roger viendront te demander des comptes. Oyaji sait ?
Marco garda les lèvres closes alors que des flammèches commençaient à apparaître sur ses épaules et à se répandre sur lui. Le double meurtre allait devoir attendre parce qu'un pirate passa sa tête dans la cabine.
- On a le Mei-Ô au denden qui voudrait te parler spécifiquement, Marco. Tu veux qu'on lui dise que tu le feras plus tard ?
Le blond allait répondre quand Haruta se mit à humer la Marche Funèbre. Thatch avait déjà une main sur le cœur et faisait semblant de sangloter sa mort prochaine. Il allait vraiment les tuer tous les deux. Il inspira profondément, posa un peu violemment le journal et les primes sur son bureau avant de sortir de sa cabine. Il exsudait une telle envie de meurtre que le messager se colla contre le mur pour ne pas finir comme cible innocente de sa mauvaise humeur. D'un saut, il se retrouva à l'étage, le faisant remonter le nouveau couloir jusqu'à la salle de réunion grande ouverte sur le denden qui patientait. En soupirant, il ferma la porte derrière lui, la verrouilla et rajouta en plus une chaise pour bloquer l'ouverture.
Il ne pouvait rien faire contre les fouines si elles collaient leur oreille au bois, mais il espérait au moins qu'on respecte son intimité un minimum. Sans meilleure solution, il alla prendre le denden.
- Bonjour, Silvers, il paraitrait que tu veux me parler, yoi ? demanda le blond avec le ton le plus blasé du monde.
"Quelqu'un passerait-il une mauvaise journée ?" demanda l'ancien à l'autre bout.
- Une attaque de la part des fouines de l'équipage alors que je ne suis pas rentré depuis…
Il regarda l'horloge de la salle de réunion.
- Quinze minutes.
"Quinze minutes ? Quelqu'un commence à te connaître presque trop bien."
- Comment ça, yoi ?
"Ace est rentré à Shabondy avec son équipage, et son frère Sabo en bonus. Il m'a appris que tu l'avais aidé à quitter les tendances surprotectrices de ton capitaine. Chose pour laquelle je te remercie, d'ailleurs."
D'un côté, Marco était content de savoir que les Spades étaient à l'archipel, et donc, Ace sous la surveillance de son parrain, de l'autre… de quoi parlait l'ancien en disant qu'on commençait à bien le connaître ?
"Quand Ace a su que je voulais t'appeler, après avoir noté que chercher à me dissuader ne servait à rien, il m'a dit d'attendre aujourd'hui et cette heure précise avant de le faire. Je doute que tu lui ais dit combien de temps il te faudrait pour faire ta mission et revenir à bord."
Ace avait deviné correctement ? Impressionnant.
Etrangement, cela fit plaisir à l'oiseau en lui.
"Merci d'avoir pris soin de lui. Même si j'ai quelques réticences avec votre relation…"
- Chose que je comprends, assura Marco.
"D'un côté, je t'ai connu quand Frey se faisait passer pour le premier commandant à ta place pour que tout le monde ne se jette pas sur toi pour avoir tes plumes alors que tu sortais à peine de l'adolescence. Et je sais que Roger t'aimait bien… après, il s'agit d'Ace. J'ai encore du mal à voir autre chose que le petit démon qui courait partout dans la maison pour me montrer un dessin qu'il avait fait pour moi. Tu peux comprendre que je me fasse du souci de savoir qu'un homme plus vieux et plus expérimenté s'intéresse à mon filleul à peine majeur."
- Je le comprends, yoi.
"Bien. Après, j'ai élevé Ace, donc, je sais, autant que Javier-san que chercher à dissuader ce petit idiot de te fréquenter ne ferait que l'encourager."
- Silvers, avec tout le respect que j'ai pour toi, j'ai le regret de te dire que j'ai bien plus peur d'Ace que de toi. On parle de quelqu'un qui m'a fréquenté réellement pendant seulement trois mois et qui a pourtant réussi à prédire mon emploi du temps avec une exactitude effrayante, yoi.
Cela fit rire Rayleigh.
- Je pense aussi que tu aimerais savoir qu'on a quelques fouines qui ont connecté quelques points.
"Je vois… cela tombe très bien, Shanks-kun aurait quelques mots à toucher à Shirohige. Il est assez mécontent sur l'accueil qu'Edward a fait à son neveu. Et la seule raison qui fait que je vais le laisser gérer, et ne pas m'en occuper, est parce que je reconnais qu'il avait le cœur à la bonne place en agissant ainsi. C'est la façon de procéder qui est à revoir."
- Je me suis tué à le lui dire. Mais je suis certain qu'il sera ravi de l'entendre de ta bouche, yoi.
L'éclat dans le regard de Rayleigh disait tout.
"Je t'en serai reconnaissant. Ah, et Ace m'a demandé de te transmettre un message. Tu as besoin d'un tête à tête avec ton kiseru."
- Si j'arrive à sortir les fouines de ma cabine, c'est ce que je vais faire, parce que j'en ai grand besoin, yoi.
Il avait envie de faire passer un message à Ace, lui dire qu'il pensait à lui, mais épancher ses sentiments auprès du parrain protecteur n'était pas une bonne idée. Bientôt le denden fut dans la main de Shirohige et le Yonkou se reçut une sublime engueulade pendant que Marco retournait à sa cabine pour un peu de paix. Il sortit de son placard son immense kiseru avec les herbes relaxantes qu'il fumait. Sauf qu'il constata quelque chose dans le tuyau. Un bout de papier qu'il prit entre ses doigts et déplia.
Call me.
Et un numéro de denden.
La frustration, l'agacement et la colère de Marco fondirent en un instant. Il avait le numéro de denden d'Ace, c'était bien assez pour le mettre de bonne humeur.
.
.
Ann était assez remontée.
Ou plutôt très remontée.
Elle devait retourner avec ses gars dans le Shin Sekai, Shanks lui avait donné une adresse d'un charpentier naval qui pourrait lui rendre service sans poser de questions. Le contrat qu'elle voulait lui présenter était une pierre de plus dans sa quête pour solidifier l'existence de son personnage féminin et l'éloigner encore plus de son identité d'homme.
Seulement, pour arriver à tout cela, elle avait besoin de Rayleigh pour l'enrobement, parce que le vieil homme avait littéralement menacé tous les artisans du coin pour s'assurer qu'ils fourniraient un enrobement plus que parfait pour pas un rond à son filleul. Autant dire que personne ne voulait faire le boulot à présent. Qui voulait se mettre à dos le Mei-ô ou faire un travail de haute qualité sans rémunération ? Soit Rayleigh avait pensé bien agir, soit il avait fait cela volontairement pour s'assurer que personne ne prendrait le contrat, le laissant comme seul enrobeur pour leur navire. Dans un cas, comme dans l'autre, sans lui, les Spades étaient bloqués à Shabaody.
Dans le soleil couchant, Ann continua sa marche colérique au travers les toits de l'archipel, scannant les environs de son Haki à la recherche de l'aura signature de son oncle. Pour avancer, elle faisait confiance à Iro. Peut-être un peu trop, ou alors, son scannage l'obnubilé bien trop.
Pourquoi ?
Parce qu'elle finit par tomber stupidement d'un toit alors que tout se passer à merveille. Le pire, ce fut qu'il y avait quelqu'un qu'elle manqua d'écraser.
Alors qu'elle se relevait en entendant Iro (qui avait pris sa couleur naturelle pour l'occasion) lui faire des reproches pour ne pas l'avoir écoutée, la pauvre personne qui avait échappé à la collision se manifesta :
- Dites donc, vous pourriez faire attention, princesse !
- Déso… commença Ann avant de s'interrompre et de tourner la tête vers la voix jeune et féminine qui s'adressait à elle. Je vous demande pardon ?
Depuis quand on l'appelait princesse ?
Toujours sur le toit, Iro se moqua royalement de son amie qui lui adressa un regard noir au travers son bandeau. En tout cas, l'étrangère eut un instant de silence avant de dire d'un ton amusé :
- Une femme en noir accompagnée d'une panthère, il me semble évident que vous êtes Ann. Je m'excuserais bien de vous avoir surprise, mais comme vous avez failli m'atterrir dessus, disons juste qu'on est quittes.
Ann fronça un poil les sourcils avant de s'incliner poliment pour s'excuser :
- Je suis désolée pour l'incident. Et la surprise, c'est plutôt qu'on m'a jamais appelé princesse...
Enfin, sauf ses frères pour se moquer d'elle alors qu'à l'époque, seul Sabo avait vu sa forme féminine vue qu'elle avait cherché à garder cela au maximum comme un atout dans sa manche. Combien de fois elle avait eu envie de leur mettre des claques pour leur connerie.
- Et je n'étais pas au courant que la panthère allait avec la description de mon avis de recherche, poursuivit la logia.
Ce qui allait être problématique. Elle avait besoin de Iro, mais même en mode camouflage, il y avait un risque qu'on la reconnaisse. Lui faire changer en permanence d'apparence ne ferait que renforcer les soupçons. Il fallait qu'elle trouve une autre solution pour son amie à fourrure. Bien heureusement pour elle, l'inconnue avait de quoi la rassurer.
- Pas l'avis de recherche, mais j'ai déjà visité des équipages qui vous connaissaient personnellement, et bien qu'ils n'aient jamais prononcé votre nom, comme ils parlaient d'une panthère...
Bon, ça leur laissait un peu de temps pour réfléchir à tout ça avant que quelqu'un d'autre ne fasse le rapprochement. Après un court instant de silence et un bruit de tissu qui indiqua à Ann que la fille en face d'elle avait légèrement bougé, l'inconnue se présenta enfin :
- Appelez-moi Estia. Et avant que vous ne cherchiez à me faire taire, rassurez-vous : je suis probablement la seule à avoir fait ce rapprochement et je n'ai pas l'intention de le crier sur les toits.
- Ah... Ah... euh... Estia...?
Pourquoi ça lui parlait comme nom ? Elle l'avait lu quelque part mais où ? Une ampoule s'alluma dans son crâne. Javier en parlait dans ses lettres comme son apprentie. Certes, râleur comme il était, il avait trouvé des tas et des tas de prétextes pour se plaindre (Pedro disait que si son capitaine ne le faisait pas, c'est qu'il avait un pied dans la tombe), mais entre les lignes, Ann savait que son oncle avait une haute estime de la demoiselle.
- Ouais, j'ai déjà entendu ce nom. Javier ne tarie pas d'éloge à votre sujet. Donc, pas besoin de me présenter ou de présenter Iro, c'est ça ?
- Pas vraiment, mais je dois dire que je suis ravie de vous rencontrer, répondit la demoiselle. Je vous admire beaucoup à ma façon.
Il y avait un sourire visible dans la voix qui exprimait quelque chose de plus… quelque chose de positif et de sincère qui agit comme une caresse apaisante sur le Haki suspicieux de la logia. Comme pour Marco, tout son être lui disait que tout allait bien, qu'elle pouvait se détendre et faire confiance. Et puisque le précédent ne l'avait pas trompé, elle s'y autorisa. Sa posture se relaxa et elle ramena un de ses pieds, brisant l'appui instinctif qu'elle avait toujours en rencontrant des étrangers. Cet appui qui lui donnait le parfait équilibre pour passer à l'attaque. Elle s'autorisait à faire confiance. Pas parce que Javier la connaissait, mais parce que la voix et l'aura de la jeune demoiselle devant elle disait clairement qu'elle ne comptait pas lui porter préjudice. Elle pouvait lui faire confiance sans même avoir vu son visage.
Après, elle devait avouer que savoir qu'elle était une source d'inspiration la prenait un poil au dépourvu. Elle avait entendu et lut tellement de conneries au sujet de ce persona qu'elle avait monté de toutes pièces…
- Je... je ne savais pas que j'étais une source d'admiration. C'est... très bizarre de l'entendre... rit-elle nerveusement.
Elle se rappela à cet instant de la raison de leur rencontre et de ce qu'elle faisait en premier lieu.
- Vous ne sauriez pas s'il y a un tripot ou un autre truc de jeu d'argent dans les environs ? Non parce que je cherche un vieux sénile bon pour la maison de retraite. Sa femme m'a demandé de le ramener à la maison avant qu'il ne se ruine encore une fois au jeu.
Et accessoirement, elle-même avait besoin de lui pour rejoindre le Shin Sekai, mais ça restait un détail. Mais devoir chercher son oncle en se faisant passer pour aveugle, ce n'était pas drôle. Elle et Iro en avaient marre des idées stupides de l'ancien. Elle tourna la tête légèrement en entendant un léger son de surprise de la part de Iro alors qu'une aura animale se rapprochait d'Estia avec un parfum de hot dog. C'était très étrange.
- Je ne sais pas vraiment, je ne suis pas venue très souvent dans le coin, je fais encore du repérage- Ah, te revoilà, canaille !
Ah, donc l'animal inconnu était avec Estia.
La réponse fut un jappement. Un son qu'elle avait entendu plus d'une fois dans la jungle. C'était un jeune loup. Et si elle se basait sur le comportement de Iro, ce devait être possiblement une femelle. Elle entendit son amie bouger et se raidir, incertaine de ce que faisait le félidé.
- Iro ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Pas de réponse, outre la paramecia qui continuait de renifler la « canaille ». Curieuse, Ann prit le temps de scanner les environs de son Haki. La rue était vide, donc, il devait commencer à se faire assez tard pour qu'on veuille éviter de se balader dans une zone sans lois. Elle prit donc le risque. Sans geste brusque, elle s'accroupit et souleva juste un peu son bandeau pour voir la bestiole.
Et elle fondit littéralement.
La petite femelle ne devait pas avoir plus d'une dizaine de mois et encore, peut-être moins. Elle avait un dos gris et un ventre crème, mais ce qui captait son attention, c'était son museau de bébé et ses grands yeux brillants. Le bébé la regarda et poussa un petit jappement.
Ce fut suffisant pour qu'Ann rende les armes, parce que la louve était tout bonnement adorable. Quant à Iro, elle était blanche de perplexité, la faisant ressembler à King. Etrange, elle avait déjà vu des loups dans les jungles de Dawn, ce ne devait pas être ça qui la rendait perplexe.
- Adorable, n'est-ce pas ? gloussa Estia. Je vous présente Musha, une petite guerrière qui s'est invitée sur mon navire.
- Elle est craquante, oui, sourit Ann en se faisant léchouiller la main par la petite Musha.
Comme elle s'y attendait, Iro vira au vert et se mit à lui gronder dessus, clairement jalouse.
- Mais je ne le dirais pas trop fort, Iro est du genre jalouse.
Les chevilles de Marco l'avaient bien saisi, vu qu'elle avait tendance à les attaquer les quelques moments qu'ils avaient pu se trouver en tête à tête (elle ne serait jamais assez reconnaissante de la proportion déraisonnée des Shirohige à faire la fête pour tout et n'importe quoi).
Elle remit son bandeau en place quand Estia répondit à son commentaire :
- Evitez de le dire à voix haute, sinon on se doutera que vous n'êtes pas aveugle.
Ann arrangea le tissu sur ses yeux, resserra le nœud sous sa queue de cheval en se relevant.
- Sinon... vous n'auriez pas croisé un vieux pirate à la retraite, les cheveux longs et belle barbe blanche, en cape, bermuda et claquette ? Lunette ronde, cicatrice à l'œil, l'air malicieux ?
- Non, désolée. Mais si vous avez besoin d'aide pour voir où il est, j'ai tout mon temps.
La proposition était venue de nulle part. Avec quelqu'un pour l'aider, ça rendrait la chose moins insupportable. Sans compter que pour le coup, elle avait quelqu'un avec des yeux pour l'aider à le repérer si son Haki ne le captait pas. Et repérer les Marines au besoin si Iro ne le faisait pas. D'une façon ou d'une autre, Ann était une créature sociale, alors une compagnie ayant des choses intéressantes et nouvelles à lui dire était la bienvenue. Ce fut pour cela qu'elle joignit les mains avec joie et reconnaissance.
- Merci Davy Jones pour cette bonne âme que tu as mis sur ma route. Vous m'aidez et je vous paie un café dans le coin le plus peinard de cette zone si... si...
Elle chercha le mot le plus adapté pour résumer ce qu'était la zone sans lois de l'archipel, mais c'était difficile de le faire. Plus elle passait de temps sur cette mangrove, plus elle réalisait pourquoi elle puait autant. Il y avait tellement de saleté, de trafics, de choses dérangeantes derrière la façade idyllique. Et ça lui donnait envie de vomir. Quand elle essayait de défaire un des nœuds, un des problèmes, ce n'était que faire de la place pour une autre entreprise dépravée. On disait que la nature n'aimait pas le vide, et ici, à Shabody, le vide était comblé par des choses abominables.
Ses pensées furent coupées par la réponse d'Estia :
- Comment refuser une telle offre ?
Alors, puisqu'il était temps de se mettre en marche, Ann s'orienta pour qu'elles descendent la rue pour reprendre les recherches. Cependant, chose qu'elle ne pouvait pas voir, c'était que son geste du bras indiquait pour le coup une boutique, et non pas la route. Iro prit donc sur elle de lui faire arranger sa position en lui tirant un bout de son pantalon dans la bonne direction. Pour le coup, la logia décala son bras vers le lieu que lui indiquait son amie.
- Vous me permettez de vous attraper le bras ? Ce sera probablement plus simple, proposa Estia.
- Le droit alors. Et merci pour le coup de main, Estia-san.
Et la compagnie, aussi, mais elle se sentait stupide de le rajouter. Elle sentit la demoiselle clairement plus petite qu'elle lui prendre son bras droit avec délicatesse et calquer son pas sur celui d'Ann quand elle se mit à avancer. Machinalement, la D. arrangea son fusil sur son épaule gauche pour garder au final la main autour de la lanière de cuir de son fusil alors qu'elles descendaient la rue.
Ne supportant pas de laisser s'installer le silence, Ann se racla la gorge et lança la conversation :
- Cela fait longtemps que vous êtes sur l'archipel ?
- C'est la première fois que je viens, je fais du repérage, je cherche à me fournir un Eternal Pose, et ensuite je repars, répondit la jeune femme à son bras.
- Il y a bien cette petite boutique sur le port qui fournit des Eternal Pose, mais il les fait hors de prix, sans compter qu'il a tendance à revendre aux autorités des infos personnelles sur ses clients. Après, il y a toujours cet artisan dans le Shin Sekai, à Bakunawa. Je sais que l'oncle Shanks m'en avait parlé. Si cela vous intéresse, je peux passer un petit coup de fil à l'alcoolique pour savoir si l'homme fait une livraison. Ou au pire, lui demander d'en récupérer un pour le déposer ici à sa prochaine descente.
Elle se sentait très cruche d'embarquer une inconnue dans la quête de Rayleigh, alors, si aider lui permettait de se sentir moins conne, elle serait ravie de le faire.
- La boutique hors de prix se trouve où ? se renseigna Estia.
- Grove soixante-quinze, dans la zone hôtelière. Elle est à mi-chemin entre la base Marine et la zone sans loi.
Ann s'arrêta et pencha la tête comme pour mieux écouter quelque chose, forçant Estia à en faire autant. Elle était presque certaine d'avoir perçu l'aura de Rayleigh.
- Vous comptez acheter malgré tout ?
- Je vais tâter le terrain, me renseigner, possiblement prendre l'apparence de la mère du tenancier pour le dissuader de quoi que ce soit… Bref, la routine.
Ann orienta sa tête vers la demoiselle. Javier ne lui avait parlé d'aucun fruit, d'aucun pouvoir, de la part de cette femme, permettant de changer d'apparence. Alors, soit elle l'avait gardé pour elle et le patriarche Portgas n'avait rien capté, soit elle était très douée pour se déguiser et là, ça serait digne d'encore plus d'intérêt et d'admiration. Elle eut un rire et se remit en marche en constatant qu'elle s'était trompée.
- Je comprends pourquoi Javier vous aime bien.
- Merci du compliment.
.
.
Elles avaient marché jusqu'à ce que la nuit commence à être bien avancée. Elles avaient fait la tournée de toutes les salles illégales de vente possible et imaginable. Mais outre apprendre que son oncle était déjà passé et devait donc à chaque fois plus d'argent, elles avaient fait choux blancs. Et diable, Ann avait gueulé. Tout le monde savait dans l'archipel que Rayleigh n'avait pas un rond, pourtant, on le laissait parier des sommes mirobolantes. Et ça, ça l'ulcérait. D'où pourquoi elle poussa plus d'une gueulante et menaça plus d'une personne de se prendre son pied au cul. Mais durant cette balade, Estia ne pipa mot. Elle se contenta de souffler de temps à autre, mais elle n'eut pas plus de réaction que ça.
Finalement, après cette longue balade infructueuse qui laissa la logia et Iro dans un profond agacement, la D. se décida de mettre fin au calvaire. Durant toute cette balade, la seule à s'amuser avait été Musha, la petite louve, qui avait cherché plus d'une fois à jouer avec Iro pendant la marche.
- Je suis désolée pour... la balade, les claques qui se sont perdus, les coups de gueules... surtout ça, parce que je sais que j'ai une sacrée paire de poumons quand je m'y mets... et principalement, pour la perte de temps, soupira Ann en se frottant la nuque alors qu'elles sortaient d'une énième salle de jeu.
- Des gens avec un sale caractère, j'en connais pas mal, je dirais que vous êtes dans le top trois des gens que je ne voudrais pas déranger, répondit la miss avec un sourire audible dans la voix.
- Le classement implique Monkey D. Garp ?
- Il ne peut pas compter si je ne l'ai pas rencontré.
- Si ce jour funeste arrive, il passera facilement numéro un. Si ce n'est pas le cas, je demande à rencontrer le numéro un.
- Non…
Ann fronça les sourcils. Il n'y avait plus de sourire dans la voix, il y avait de la peur. Une peur légitime qui fit courir un frisson sur la peau d'Estia, si puissant que la logia parvint à le sentir.
- Vous ne voulez pas, termina-t-elle tout aussi bas.
Il y avait une histoire, un trauma, quelque chose de gros. Une bombe sur laquelle la pirate venait de mettre le bout de sa botte. Alors, avec précaution, elle retira son orteil métaphorique de la situation où elle les avait mis. Elle porta ensuite sa main gauche sur le bras qui la guidait et le serra très délicatement, sans dire un mot de plus sur le sujet. Elle orienta la conversation sur autre chose.
- Nous avions dit un café, non ?
La D. afficha un mauvais sourire.
- L'addition sera pour mon oncle sénile.
- Volontiers, accepta Estia.
- Nous nous rendons donc au Grove Treize. Iro connait le chemin. Pas vrai, ma princesse ? Allez, on retourne au Rip-Off.
Iro ramassa Musha délicatement dans sa gueule pour la faire avancer plus vite. Résultat, la petite louve se mit à japper de joie et sa queue s'agita si vite que c'est tout juste si elle ne dépoussiérait pas le menton de la panthère. Ce ne fut pas pour autant que cette dernière ne s'arrêta pas dans sa mission de guide au travers Shabaody. La scène fit glousser Estia.
- Cela fait longtemps que tu t'occupes de cette petite boule de poil ? se renseigna Ann pour passer sur quelque chose de moins lugubre.
- Quelques mois. Elle s'est invitée sur mon navire en décembre dernier.
Donc, la petiote avait passé plus de temps avec Estia qu'avec sa propre mère. Mais de là à dire invitée… Le bébé s'était-il glissé incognito à bord du navire de la jeune femme ?
- Invitée ? Je peux rire ?
- Allez-y.
Ann ne se priva donc pas de roucouler en imaginant la scène. C'était à la fois drôle et adorable.
- Je peux vous dire que j'ai pas vraiment ri quand j'ai vu qu'elle était tranquillement installée sur mon lit alors qu'on avait quitté son île depuis quoi... Cinq heures ? raconta Estia.
- Je peux l'imaginer. Mais elle est restée, et elle en a l'air très contente.
- Et moi aussi, c'est une des meilleures choses qui me soient jamais arrivée, renchérit Estia avec une voix pleine de tendresse.
Ann eut un grand sourire.
- Je dirais bien que je vois ça, mais vu ce que j'ai sur le visage, je me contenterai d'un, je l'entends.
- Je veux bien vous croire, je n'ai pas fait trois ans de théâtre pour me retrouver incapable d'exprimer des émotions par la voix.
- Trois ans de théâtre ? Damn, j'ai intérêt à faire attention à ne pas me faire avoir ! déconna la logia.
L'humour fut perçu et eut une réponse améliorée.
- Vous êtes déjà tombée dans mon piège, mouhahaha !
- Alors, non, je suis tombée pour la louve, pas pour vous, très chère Estia. Mais ce fut bien tenté.
- Alors, c'était ça la blague, Musha est un piège dont personne ne s'échappe.
- Oh miiiiince.
Ann claqua des doigts avec une moue exagérée inspirée d'un vieux show qu'elle avait entrevue durant son enfance.
Bien vite, elles furent devant l'arbre dont l'une des larges racines servait à héberger le bar de Shakky. Là, Iro posa Musha devant celle-ci pour ensuite gratter le bois, avant de monter sur la racine. Comprenant de quoi il en retournait, Ann fit donc la traduction à sa nouvelle amie :
- Nous sommes bientôt arrivées, le bar est derrière l'arbre, juste en haut de la racine.
- Pas de problème, je suis la mistinguette.
Ann pencha la tête avec curiosité devant le terme avec lequel elle n'était pas familière. Cela ressemblait à du patois d'un autre océan que ceux qu'elle connaissait. Sa curiosité lui coûta cependant un poil, puisqu'elle ne leva pas le pied assez haut et manqua de se ramasser sur la racine, chose qui la fit aigrement rire. C'était le risque quand on se faisait passer pour aveugle et qu'on n'avait pas le nécessaire pour se déplacer comme tel.
- Attention où vous mettez les pieds, lui recommanda Estia avec une pointe d'inquiétude.
- Meh. Vu toutes les gamelles que je me suis prise pour arriver à ce niveau d'autonomie sans l'usage de mes yeux… manquer une marche à la montée, c'est rien de bien méchant.
Elle avait déjà fait plusieurs chutes bien plus graves durant son entraînement ou avec ses crises de narcolepsie, qui, par miracle, l'avait épargnée aujourd'hui. Réalisant que sa camarade avait besoin d'aide, Iro revint sur ses pas et miaula pour guider la logia afin qu'elle puisse grimper sur la racine.
Iro était la meilleure assistante du monde. Elle lui devait bien trop pour accepter qu'on la relègue comme un objet ou une propriété. C'était son amie, sa gardienne. Estia toujours à son bras, Ann commença l'ascension de la racine, marchant derrière Musha et Iro.
En arrivant devant le lieu si paisible par rapport au reste de la mangrove, la nouvelle amie eut un reniflement amusé.
- On m'a conseillé de ne pas m'approcher de cet endroit.
Cela stoppa Ann qui tourna la tête vers la demoiselle. Malgré le chapeau et le bandeau, on devinait aisément qu'elle avait levé ses sourcils de perplexité.
- Qui ?
- Un local de la zone sans loi.
Ann eut un reniflement amusé à son tour. Compréhensible que les voisins parlent mal de Shakky et Rayleigh. Quand on cherche les merdes, il est normal que l'on déteste celles-ci quand elles s'avèrent avoir un poil plus de mordant qu'attendu. Alors, par amusement, elle prit un accent bien particulier qu'elle avait entendu en passant durant son séjour à Wano.
- Aya gurl ! Des ignorants ! Tous ! Viens !
Et elle embarqua la demoiselle avec elle alors qu'Iro s'était hissée sur ses pattes arrière pour ouvrir la porte et entrer, Musha la suivant avec enthousiasme.
- Bonsoir ! salua Estia quand elle passa à son tour la porte avec Ann.
- Ara ! salua Shakky depuis derrière son bar. En voilà une entrée.
- Navrée, mais je n'ai pas trouvé le vieux sénile que tu as épousé. Si tu le vois avant moi, dis-lui que Sab' et Shanks sont d'accord sur l'idée de l'auspice pour sa carcasse. J'ai déjà les signatures, je n'ai besoin à présent que de celle de Lu'.
Cela fit rire la brune tenancière alors que la logia se tournait à présent vers Estia en tendant une main vers Shakky qu'elle percevait avec son Haki pour la localiser.
- Voici ma tante Shakuyaku. La meilleure informatrice de la zone. Et la propriétaire de ce bar. Sauf si tu cherches vraiment les problèmes, tu es ici dans l'endroit le plus tranquille et protégé de ce petit coin de l'enfer.
- Enchantée, et désolée d'avoir menacé Ann à coup de Musha pour avoir un café ! salua avec bonne humeur Estia.
- Ann-chan est une grande fille, et je pense que si elle t'avait bien vue, il n'y aurait pas eu que cette adorable petite boule de poil qui l'aurait charmée, sourit la barman. Faîtes comme chez vous, les filles, je vais préparer les cafés. Pour la note, c'est à la charge de ton oncle, je présume, Ann-chan ? Tu sais que s'il est porté disparu, c'est qu'il a des soucis d'argents, non ?
La logia haussa des épaules. Ce n'était pas son souci, Rayleigh était un adulte responsable. Elle sentit la queue de Iro autour de sa cheville qui l'orienta vers une table dont les fauteuils suivant la courbure du bar. Elle tourna un instant la tête vers Estia en percevant une aura de déprime. Cela la rendait plus curieuse de l'apparence de sa nouvelle amie, mais elle ne voulait pas prendre le risque de soulever le bandeau alors que n'importe qui pouvait entrer. Elle s'assit et retira son chapeau pour le poser sur la table et resserra sa queue de cheval, avant de tapoter le siège à côté d'elle en invitation pour sa nouvelle amie pour qu'elle s'installe à sa table.
- Tout va bien ? Je n'ai pas besoin de voir pour deviner un gros nuage noir au-dessus de ta tête, se renseigna la logia.
- Oui... Tout va bien... souffla la demoiselle.
Les cafés furent servis et les deux femmes se mirent à papoter. Ann laissa même son numéro à sa nouvelle amie. Elle était sympa et ouverte, alors la logia voulait bien lui servir d'intermédiaire si l'une de ses affaires la menait à entrer en contact ou se renseigner sur le Shin Sekai ou les Yonkou. Après tout, Shanks était son "oncle" et elle avait un contact régulier par denden avec Marco. On pouvait donc dire que oui, elle avait un pied dans le Shin Sekai utile pour la récolte d'informations.
