Disclaimer: Rule of Rose ne m'appartient pas

Le pays de Toujours

''Tout est de ta faute, Meg!''

Diana était totalement hors d'elle. Non pas que cela fut quelque-chose de nouveau chez elle: Diana était presque toujours d'une humeur massacrante. Cela était devenu une habitude pour le reste des orphelins. Les raisons de ses sautes d'humeur étaient diverses et variées. Elles étaient parfois justifiées, comme lorsqu'elle sortait en pleurs du bureau de Mr Hoffman après l'une de leurs séances, par exemple. Mais ses crises de haine la prenaient également et très souvent lorsque quelque-chose ne se passait pas comme elle l'avait prévu. Aujourd'hui en l'occurrence, elle avait essayé se défouler sur la personne d'Eleanor. Elle avait voulu lui prendre ce à quoi elle tenait le plus, la voir se briser comme elle même avait été brisée, faire apparaître des larmes sur son petit visage insolemment froid et insouciant. Mais seulement voilà : elle n'avait pas réussi, elle n'avait pas obtenu ce qu'elle voulait. Elle avait passé sa dernière réunion du club des aristocrates à bouillonner intérieurement tandis qu'Eleanor agissait comme si rien ne s'était passé. Et maintenant elle était là, dans la bibliothèque, à déverser sa frustration sur les livres et la seule autre personne qu'elle avait sous la main. Tout est de ta faute, criait-elle encore et encore, syllabe par syllabe, renversant des piles entières de livres de leurs étagères, se mouvant tel un lion enragé prisonnier d'une cage trop petite.

La petite Meg de son côté, n'osait pas approcher la rouquine pour des raisons évidentes. Elle se contentait de se tenir nerveusement les mains et balbutiait quelques bouts de phrase. En général, lorsque Diana était dans cet état, même si c'était sa Diana, elle préférait l'éviter et se glisser hors de la pièce en attendant que la tempête se calme. Sauf que là, la porte était fermée à clé.

« ...mais tu étais d'accord... le plan... tu disais qu'il te convenait...

-Je n'ai rien dit du tout ! rugit Diana en se rapprochant subitement de l'enfant. Cette dernière recula et couvrit de ses bras son visage pour se protéger d'une gifle éventuelle. Diana continua.

-N'essaye pas de rejeter la faute sur moi ! Ce jeu de piste était ton idée, je te rappelle !

Ce n'était pas tout-à-fait vrai, elles avaient eu cette idée ensemble, élaboré le ''jeu'' ensemble, même si Diana s'était montrée bien plus investie et imaginative que l'autre petite tête blonde ne l'aurait jamais été. Mais il était inutile ne serait-ce que d'essayer de raisonner Diana lorsqu'elle était dans cet état. La parole de la duchesse faisait loi et foi en toute circonstance, et ce même si elle était erronée.

-Je ne pensais pas qu'Eleanor trouverait tous les nombres... je veux dire... pas aussi vite...

essaya d'argumenter l'enfant.

-Mais elle l'a fait ! rétorqua l'adolescente en renversant d'un coup de pied une chaise posée à quelques centimètres à peine de la fillette. Et cette sale Jennifer, elle devait être incapable de l'aider !

Meg l'avait oubliée, celle-là. Il est vrai qu'elle avait donné un sacré coup de pouce à Eleanor. Son intervention n'était pas prévue, tout ça n'aurait jamais dû arriver. Pas plus que les répercussions de ces événements. Après tout le mal qu'elle s'était donnée pour peindre les murs de ces oiseaux, changer les combinaisons des coffres et trouver cet article au contenu bien particulier... Tous ses efforts réduits en cendres à cause d'une mendiante qui ne savait pas rester à sa place ! Et pourtant Jennifer n'avait enfreint aucune règle...

Au bout de quelques minutes, Diana cessa de s'attaquer au mobilier, faute d'objets à malmener. Elle avait réussi à transformer la bibliothèque de l'orphelinat, somme toute assez bien rangée, en véritable champ de bataille. En reprenant son souffle, l'adolescente eut tout le temps de constater l'ampleur des dégâts qu'elle avait causé.

-Regarde ce que tu m'as fait faire ! Cria-t-elle une nouvelle fois à l'intention de la jeune Margaret. Cette dernière sursauta mais n'entendait pas ce que Diana lui disait. De toute façon en l'état actuel des choses cela n'avait pas vraiment d'importance...

-Hé ! Tu m'écoutes quand je te parle ?!

L'enfant sursauta une nouvelle fois. Diana tenait visiblement à ce qu'elle lui réponde.

-Ne t'énerve pas... c'est trop tard... tu ne changeras pas les choses en...

La fillette ne balbutia pas davantage, il fallait dire qu'elle était au bord des larmes.

-Alors toi, change-les. »

Rétorqua sèchement la duchesse. Sa voix n'était plus aussi forte cette fois-ci, mais toujours ferme et autoritaire. Puis sans rien ajouter, elle sortit de sa poche la clé de la bibliothèque et les cheveux roux quittèrent la pièce, suivis par le son fracassant d'un claquement de porte.

Après une minute passée dans la semi-obscurité de la bibliothèque à la recherche de son calme, Margaret commença finalement à se laisser aller. Elle avait commencé par se tenir les avant-bras et entamer un mouvement pour se bercer elle-même, comme le faisait sa mère dans ses lointains souvenirs, mais elle fut bien vite rattrapée par le présent les échos de la voix de Diana dont elle avait voulu se protéger. Tirée au sol par des hoquets et des larmes, Margaret, baronne des aristocrates du crayon rouge, gisait à présent par terre genoux repliés, telle un des livres que Diana avait malmené. Miraculeuse survivante de cette guerre guerre dont Diana était à la fois l'unique responsable, l'unique combattante et la première perdante, elle répétait sporadiquement entre plusieurs sanglots, tant pour elle même que pour sa duchesse adorée. Elle répétait ces quelques mots qui finiraient par l'obséder.

Je le ferai, Diana. C'est promis. Je vais tout arranger.

XXX

Jennifer sortit de la salle d'eau avec des yeux rouges et un dos endolori, comme à chaque fois qu'elle avait fini de s'acquitter de ses corvées. Pourtant aujourd'hui, la fille malchanceuse était de bonne humeur. La réunion du club était passée, son cadeau du mois avait été accepté, elle n'avait plus à s'inquiéter de punitions supplémentaires et son travail de lavage lui avait pris moins de temps que d'habitude. Brown l'avait attendue bien sagement derrière la porte et ils pouvaient enfin, tous les deux, profiter de la journée ensoleillée qui s'annonçait. Tout ça mettait Jennifer de bonne humeur. Il ne lui restait qu'une chose à faire avant qu'elle et son ami ne s'autorisent à sortir dans la cour. Jennifer regarda la robe brune qu'elle avait consciencieusement lavée, pliée et emportée séparément des autres vêtements. Elle n'avait jamais vu Eleanor porter autre-chose que cette robe. Après se l'être faite voler par Diana et Margaret, elle s'était dit que ça lui ferait sûrement plaisir de la récupérer propre.

Jennifer et Brown passèrent les dernières heures de la matinée à la recherche d'Eleanor. Ils regardèrent tous les endroits que la princesse des glaces avait l'habitude de fréquenter, mais pour une raison inconnue, elle était devenue aussi introuvable que son oiseau ne l'était hier à peine. À croire qu'ils s'étaient tous deux envolés. La robe que Jennifer transportait ne fut d'aucune aide, le savon en ayant chassé toute odeur que Brown fut susceptible de suivre. C'est finalement le hasard qui permit à leurs chemins de se recroiser. Alors qu'elle cherchait dans les couloirs de l'orphelinat, Jennifer entendit, venant des toilettes des garçons, les bribes d'une conversation contenant les mots ''comtesse, froide, oiseau'' et ''cage''. Poussée d'une part par sa curiosité et d'autre part par ce défaut maladif qu'avait l'enfant d'observer ce quelle ne devrait pas, la fillette posa un regard fugitif dans la fente que formait la porte mal fermée des toilettes. Elle y vit deux des seuls garçons de l'orphelinat. Le premier était petit et roux, avec un physique qui trahissait son appétit vorace. Le second était plus grand mais plus maigre aussi, et portait une casquette poussiéreuse ainsi qu'une salopette dont une seule bretelle était encore en état. Aucun de leurs vêtements n'avaient étés lavés depuis un bon moment. Il fallut quelques secondes à l'enfant pour se souvenir des prénoms de Xavier, le prince glouton et de Nicholas, le prince débraillé. D'abord surprise ne ne pas les voir jouer aux chevaliers en se battant avec des manches à balai, la fille malchanceuse écouta ensuite ce que les deux se disaient.

«As-tu entendu la nouvelle ? demanda le plus petit. Il paraît qu'Eleanor s'en est prise à Diana. Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais ça l'a mise en colère.

-Diana est toujours furieuse, de toute façon. Et puis Eleanor, elle ne ferait pas de mal à une mouche.

-Tu vois, je ne pensais pas que tu dirais ça dix minutes après qu'elle t'aie giflé ! se moqua Xavier.

Nicholas haussa les épaules.

-Ça fait même pas mal.

Xavier rit, un rire gras et étouffé qui signalait que son ami avait perdu tout auditoire. Mais Nicholas négligea ce détail.

-Je comprends pas ce qui lui est passé par la tête, j'allais pas lui faire de mal, à son espèce de poulet. Puis il sourit. Même toi tu le trouves pas appétissant.

-D'après Meg...

Devant ce nom, le prince débraillé se crispa.

-...pardon, d'après la baronne, Eleanor est devenue folle. Tu crois qu'on devrait avertir monsieur Hoffman ?

-Je crois que tu devrais surtout arrêter d'avaler tout ce qu'on raconte, ouais...

-Et Eleanor ? Tu la trouves vraiment pas bizarre ?

-Tu veux dire plus que d'habitude ? Ce que je sais, Xavier, c'est qu'elle peut demander quant elle veut à la baronne de nous punir; alors plus je suis loin d'elle, mieux je me porte. Elle peut rester dans son coin dans la salle de jeux autant qu'elle veut, j'en ai rien à... »

Jennifer en avait assez entendu. Quelques instants plus tard, elle entrait dans la salle de jeux.

La première personne qu'elle y vit fut Thomas, qui comme à son habitude lorsqu'il n'avait pas un sac en papier sur la tête, jouait avec son train miniature et seul véritable ami. Il était bien le seul enfant de la demeure à fréquenter cette salle. Après tout, quel enfant s'amuserait avec des jouets devenus trop vieux pour son époque ? L'orphelinat manquait cruellement de moyens, bien qu'aucun enfant, Meg comprise, ne sache vraiment ce que cela signifiait.

Thomas ne regarda même pas la fille malchanceuse lorsqu'elle entra dans la salle, à croire qu'il était trop absorbé par son cher train pour remarquer quoi que ce soit autour de lui. Jennifer ne lui prêta pas davantage d'attention et se mit à chercher Eleanor du regard. Ses yeux se posèrent alors sur une forme noire et blanche aux traits doux, qui se tenait à l'angle de deux murs, baignant dans la lumière de la mi-journée. Elle avait des plumes rouges dans son dos et une cage contenant un oiseau de la même couleur posée à côté d'elle.

« Eleanor !

L'intéressée ne réagit pas immédiatement lorsqu'elle entendit son nom, mais finit tout de même par se retourner. Elle ne s'était pas changée depuis hier, Jennifer se dit que sa robe devait cruellement lui manquer.

-Jennifer.

Son nom était l'invitation que la fille attendait pour s'avancer d'avantage. Elle ne devait surtout pas oublier qu'Eleanor, avant d'éventuellement devenir son amie, était et resterait sa comtesse. Elle lui tendit les vêtements, les mains de l'autre fille posèrent au sol quelque-chose que Jennifer ne regarda pas, puis accueillirent le cadeau de la fille malchanceuse. Eleanor contempla un moment sa robe retrouvée puis dirigea son regard vers celle qui la lui avait rendu.

-Je la mettrai quand j'aurai terminé.

Jennifer le savait : les formules de politesse n'étaient pas à attendre de la part d'une aristocrate du crayon rouge. Elle se demanda cependant si le silence d'Eleanor était un symbole de sa condescendance ou bien de la timidité d'une petite fille décidément bien étrange.

-Quand tu auras fini quoi ?

Le regard de la princesse froide se posa sur le sol, là où elle avait posé ce qu'elle tenait précédemment dans ses mains. C'étaient des feuilles. De simples feuilles de papier. Cependant Jennifer n'osa pas y toucher, ne sachant pas comment l'autre enfant réagirait en voyant une gueuse toucher à ses affaires. En les regardant à nouveau, elle remarqua -comment avait-elle pu ne pas le voir avant?- que ces feuilles étaient parsemées de dessins. Des dessins d'oiseaux.

-C'est toi qui les as faits ?

Eleanor ne fit que la regarder. Seules les aristocrates avaient accès aux feuilles et aux crayons. Elles avaient elle-mêmes créé toutes les affiches de leur fameux club, des panneaux indiquant les salles du dirigeable jusqu'au tableau indiquant la hiérarchie de chaque orphelin dans le royaume des roses.

Elle n'y avait pas pensé mais elles pouvaient très bien s'en servir pour leur usage personnel. La question de Jennifer ne méritait même pas de réponse.

-Ça aussi on t'en a pris, n'est-ce-pas ? Diana et Margaret s'en sont servies pour leur.. comment dire... jeu de piste d'hier.

La petite Eleanor acquiesça.

-Disperser mes affaires pour me regarder les chercher les amuse beaucoup, apparemment.

confirma-t-elle en ramassant ses dessins.

-Je vois...

Pendant un instant la fillette ne sut que dire, ou plutôt sut-elle exactement quoi dire mais était était encore trop hésitante de nature pour proposer quoi que ce soit à l'autre enfant. On n'entendait plus dans la salle de jeux que les bruits de locomotive qui sortaient de la bouche de Thomas.

-Dans ce cas, je peux peut-être t'aider. Je veux dire, avec Brown on pourrait... hé, laisse-le tranquille !

Le chiot Brown s'était approché un peu trop près de l'oiseau rouge. Il avait le museau collé entre deux barreaux de sa cage et les plumes rouges s'étaient reculées à l'autre extrémité lorsque Jennifer prit son ami dans ses bras pour l'éloigner. Ce dernier émit un bref couinement, puis se laissa dégager.

-Je disais donc, reprit Jennifer le visage rouge de gêne, que Brown pourrait trouver les autres dessins avec son flair... qu'est-ce-que tu en dis ?

Proposa-t-elle en en lui présentant le chiot qu'elle tenait au bout de ses bras. Eleanor recula, visiblement gênée par la proximité de l'animal . Un peu plus près il aurait pu lui lécher le visage.

-Tant qu'il ne touche pas à la cage... »

XXX

La récupération des dessins allait bon train. Les deux fillettes avaient parcouru l'ensemble de l'orphelinat et ramassé chaque feuille que Brown avait réussi à flairer, elles avaient même pu retrouver celles qu'elles n'avaient pas eu à chercher pendant l'épisode de l'oiseau du bonheur. Eleanor parlait peu, mais Jennifer se sentait contente à chaque dessin qu'elle la voyait retrouver. Plus tôt, elle avait craint que le flair encore naissant de Brown se révèle inefficace, mais son ami l'avait une nouvelle fois rendue fière de lui. D'autre part, Eleanor ne semblait pas détester Brown, contrairement à la majorité des autres orphelins. D'accord, elle avait eu un mouvement de recul tout-à-l'heure, mais c'était plus pour conserver une sorte d'espace vital que par dégoût pour le chiot. Jennifer se souvenait du jour où elle avait voulu présenter Brown à Wendy, la seule orpheline qui appréciait Jennifer. La réaction d'Eleanor avait été mille fois meilleure. Lorsque tout fut retrouvé, Eleanor remercia Jennifer, laquelle lui répondit avec une humble révérence.

''A votre service, madame le comtesse. ''

Cette dernière retourna ensuite vers la salle de jeux. N'ayant pas demandé à la fille timide de prendre congé, celle-ci la suivit. Après qu'Eleanor se soit changée, les deux petites passèrent le reste de la journée dans cette salle où les enfants ne venaient jamais. Jennifer s'était contentée de regarder Eleanor s'affairer à compléter ses dessins. Elle n'osa pas lui demander ce qu'ils représentaient, bien qu'elle eut compris qu'ils avaient un lien avec le ''Pays des oiseaux'', cette terre promise, ce Pays de Toujours qu'Eleanor s'était créé pour échapper au monde de l'orphelinat.

XXX

Lorsqu'elles se quittèrent au coucher du soleil, Jennifer avait le sentiment d'avoir réussi sa journée, bien qu'elle eut oublié de s'acquitter des autres tâches que Monsieur Hoffman lui avait confié. Elle se dit en se couchant qu'elle avait eu de la chance de vivre au moins une fois cette expérience avec Eleanor, de la connaître un peu mieux. Elle ne se doutait pas qu'elle aurait encore beaucoup d'autres occasions.

XXX

« Un jour, une petite fille trouva une grosse boîte. L'oiseau du bonheur était à l'intérieur. L'oiseau l'emmènerait au Pays de Toujours mais chaque boîte était la plus petite que la précédente. Dans la plus petite, elle trouva enfin...

-Bon ça suffit, Susan.

-Mais enfin... c'est toi qui m'as dit de lire...

-J'ai dit ça suffit !

Meg semblait très irritée pour la leçon d'aujourd'hui. Personne ne savait quelle mouche l'avait piquée. Depuis quelques jours maintenant, elle s'était enfermée dans ce qui, à l'échelle du dirigeable, correspondait à son laboratoire et n'en sortait guère que pour aller manger. Susan se dit qu'elle avait de la chance que Margaret accepte de la recevoir cette fois ci pour sa leçon de lecture hebdomadaire.

-Mais...

-Dehors ! »

Susan se leva courut hors de la pièce sans demander son reste.

Lorsqu'elle fut enfin seule, la petite Meg soupira longuement, tout en se demandant ce qui venait de se passer.

Margaret ne savait plus où elle en était. Depuis que Diana s'était déchaînée dans la bibliothèque l'autre jour, l'enfant ne savait plus où donner de la tête. La rousse ne lui avait plus adressé la parole depuis ce jour là, pas besoin d'être la fille la plus intelligente de l'orphelinat-zeppelin pour comprendre que cette punition silencieuse allait durer tant qu'elle n'aurait pas trouvé un moyen de la satisfaire. Elle avait passé les jours suivants enfermée dans ce qu'elle appelait son ''laboratoire'', colportant quelques rumeurs via Susan et réfléchissant à comment prendre sa revanche. Elle avait élaboré une myriade de nouveaux plans, de nouveaux jeux dont l'issue devait se solder par des larmes sur le visage d'Eleanor, et un sourire sur celui de sa bien aimée. Mais récemment une question, toute simple, s'était frayée un chemin dans son esprit.

Pourquoi avait-elle échoué la première fois ? Qu'est-ce-qui lui avait échappé ?

S'inspirer d'une histoire écrite par un visiteur régulier de l'orphelinat n'était pas un mal en soi.

La présence de cette souillon de Jennifer n'aurait pas dû être un problème, elle aurait pu trouver l'oiseau elle-même et endosser la responsabilité de sa mort. Oh, comme Eleanor l'aurait haïe ! La princesse des roses aurait de plus été satisfaite de leur travail... Mais qui aurait pu imaginer qu'elle aiderait Eleanor au lieu de la devancer... Si elle avait été à sa place, l'idée ne lui serait jamais venue à l'esprit. À moins qu'Eleanor ne fut remplacée par l'orpheline aux cheveux rouge.

Et puis quand bien même ! Elle avait elle-même inventé chaque énigme qu'Eleanor avait dû résoudre et ses calculs étaient infaillibles : même avec de l'aide, elle n'aurait pas pu retrouver son oiseau à temps. Ses énigmes, tout comme elles, étaient parfaites en résoudre uns seule aurait dû leur prendre au moins... Une seconde, et si elles n'avaient rien résolu du tout ? Il était de notoriété publique que Jennifer écoutait aux portes, et Eleanor, aussi silencieuse qu'un serpent, pouvait l'avoir envoyée espionner. Ainsi cette garce avait-elle tout prévu depuis le début... et elle avait quand même joué le jeu pour pouvoir l'huilier à l'arrivée !

Meg fut sortie de ses réflexions lorsqu'on toqua à la porte de son laboratoire.

« Quoi ?

La porte bailla, et la fille sage crut mourir d'une crise cardiaque lorsque Diana apparut dans son espace.

-Est-ce que je peux entrer ?

Meg n'osa pas refuser, la fille rousse en profita alors pour s'approcher d'elle. l'enfant essaya de reculer mais Diana lui prit délicatement les mains pour l'empêcher de se sauver.

-Excuse-moi d'avoir crié, l'autre jour.

Sa voix était beaucoup plus suave que la dernière fois.

-J'étais en colère à ce moment, tu comprends ?

Meg hocha timidement la tête.

-Je veux juste qu'Eleanor aie ce qu'elle mérite. Pas toi ?

Demanda-t-elle d'un ton mielleux.

-...si.

-Bien. Feras-tu en sorte que ce soit le cas ?

Elle imitait maintenant ce bruit que les chats font lorsqu'ils sont contents. Diana était redevenue cette fille délicieuse et raffinée qui l'avait charmée les premiers jours. Meg releva la tête vers elle, plus déterminée que jamais.

-Tu peux compter sur moi ! »

Oh oui, Diana serait satisfaite. Eleanor allait payer pour s'être moquée d'elles. Puisse-t-elle avaler son maudit volatile ! Elle allait lui faire comprendre que le rouge était tout sauf la couleur du bonheur.

XXX

Les orphelins se demandèrent plusieurs jours durant pourquoi Eleanor avait passé deux journées entières sans mettre son habituelle robe brune. Susan, chez qui répandre des rumeurs était une seconde nature, avait fait courir le bruit que les lutins avaient volé sa robe, mais comme personne ne se souciait vraiment du sort de la comtesse, cet épisode fut vite oublié. Personne ne faisait attention à ce que faisait la princesse des glaces, aussi personne ne la remarqua jamais lorsqu'elle fouillait la corbeille près de la salle de jeux. Si quelqu'un avait remarqué et rapporté qu'une haute dirigeante des aristocrates s'abaissait à de telles choses, la comtesse serait rapidement devenue une comtesse déchue.

Eleanor quant à elle était plutôt satisfaite de cette nouvelle cache. Une chance que Jennifer lui ait conseillé de l'utiliser pour ranger ses dessins, elle-même s'en étant servie pour ranger ce qu'elle appelait ses trésors. Elle avait raison : elle ne pouvait pas emporter ses feuilles partout avec elle et personne ne viendrait les chercher ici. Retrouver ses affaires là où elle se souvenait les avoir laissées était pour elle rassurant. Et inhabituel.

La corbeille contentait également quelques friandises que Jennifer devait avoir oublié de récupérer. Ne se doutant pas que la fille timide les avait laissées exprès pour elle, Eleanor n'y toucha pas. Elle récupéra ses précieuses feuilles, prit sa cage à oiseau dans l'autre main et retourna dans cet endroit secret où aucun enfant ne venait jamais. Pourquoi avait-elle l'impression d'oublier quelque-chose ? Elle s'installa dans son coin habituel, disposa ses feuilles autour d'elle, prit son crayon en main et... et rien. Quelque-chose brimait sa concentration. Quelque-chose qu'elle n'avait pas perdu mais qu'elle était incapable de retrouver l'empêchait de visualiser ce pays de Toujours qu'elle essayait de se constituer. Voyons... Thomas était toujours là, et comme d'habitude il ne faisait rien qui puisse la déranger. Aucune de ces antiquités que Monsieur Hoffman appelait jouets ne semblait avoir disparu... Pouvait-il s'agir de quelque-chose que même Jennifer avait été incapable de retrouver ?

Jennifer...

À chaque fois qu'elle essayait d'imaginer quelque-chose à dessiner, c'était irrémédiablement une image de cette fille qui s'imposait dans son esprit. Elle et son chien Brown avaient pénétré dans son univers, et consciemment ou non, y avaient laissé une marque de cela, la princesse froide en était convaincue. Mais pourquoi? Parce-qu'elle avait vu quelques-uns de ses dessins? Non, elle avait fait bien plus que ça.

Pour autant qu'elle sache, Jennifer n'avait pas d'ami dans l'orphelinat, et pourtant elle avait sauvé son oiseau du bonheur et l'avait aidée à retrouver ses affaires. Eleanor, quant à elle, n'avait pas fait grand-chose pour l'en remercier. Elle se dit que Jennifer et son ami avaient bien mérité de voir le pays des oiseaux. La comtesse se leva, prit ses affaires, et se mit en quête de celle que tous appelaient la mendiante.

Elle alla se placer devant l'entrée de la salle d'eau, se figea, et attendit, en compagnie de Brown qui dormait sur le pas de la porte, que Jennifer sorte.

La fille malchanceuse sursauta lorsqu'en sortant de la salle, elle se retrouva nez-à-nez avec la princesse froide. Elle s'empressa de lui faire une révérence avant de lui demander sur un ton moitié timide, moitié paniqué, ce qu'elle pouvait bien attendre d'elle. Eleanor, le visage légèrement penché, lui répondit d'une voix aussi froide que son expression :

''Viens avec moi.''

Puis elle se tourna et commença à marcher. Remarquant que Jennifer était trop anxieuse pour faire le moindre pas, elle vint lui prendre la main et lui dit doucement :

''Viens, Je ne te ferai pas de mal.''

Et la fille timide la suivit.

XXX

Jennifer n'arrivait pas à comprendre ce qu'Eleanor attendait d'elle. Après l'avoir attendue à la sortie de la buanderie, elle l'avait emmenée dans la salle de jeux, s'était mise à ses dessins d'oiseaux, puis plus rien. Lorsqu'elle demandait à Eleanor ce qu'elle voulait, le seul son qu'elle entendait en retour était celui du train de Thomas. Ce dernier, toujours aussi loquace, n'aidait d'ailleurs en rien Jennifer à comprendre ce qui se passait.

Lorsqu'elle essayait de sortir, Eleanor lui demandait simplement de ne pas s'en aller. Alors elle restait. Finalement elle s'y résolut, et s'assit aux côtés de la fille silencieuse. Au bout d'un moment, alors qu'ils ne savaient où se poser, les yeux de Jennifer se tournèrent vers Eleanor, puis vers l'endroit où se déversait son imagination. Après plusieurs minutes, le silence commença à se briser, fissuré par les questions de la fille timide et les réponses rapides de la fille silencieuse.

Qu'est-ce-qu'elle dessinait ? Des oiseaux.

De pareils elle n'en avait jamais vu d'où venaient-ils ? Du pays de toujours.

Et où était-il ? Sur une île.

Et de fil en aiguille, la fissure se fit de plus en plus grande. Jennifer devenait de plus en plus curieuse et Eleanor de plus en plus encline à lui parler de son monde. Vint même un moment où la fille silencieuse parlait sans même que Jennifer ne lui pose de questions. Ainsi le monde d'Eleanor se dessinait-il autour de l'enfant tandis que les images que cette dernière lui décrivaient allaient de son esprit à la feuille de papier. Les murs de la salle de jeux disparurent progressivement, l'un après l'autre, pour laisser place à un panorama verdoyant et coloré, rempli d'oiseaux en tout genre. Qu'il s'agisse de la cité de Volatile-ville, de la demeure du maire, des montagnes boisées de l'île, du petit archipel à son sud-est ou bien de la maison où Eleanor avait prévu de vivre avec sa famille d'oiseaux, Jennifer pouvait tout voir comme si elle y était. Un monde sans place pour le chagrin, la douleur et la peur, ou régnait un bonheur éternel un endroit où l'oiseau rouge emmenait quotidiennement Eleanor, et où elle y resterait pour de bon une fois une fois qu'elle aurait pris son envol, le moment venu. Bien sûr, tout cela prit du temps à Jennifer pour tout découvrir, plusieurs jours, bien qu'il lui semblait en avoir perdu beaucoup moins.

Il devint rapidement une habitude pour elles de se retrouver dans la salle de jeux et d'y passer des journées entières. Personne ne venait jamais les déranger, même pas la gouvernante, Miss Martha, qui avait mystérieusement disparu depuis quelques temps. Thomas était là lui aussi, mais il ne les dérangeait pas. Il jouait avec un train qu'il faisait tourner indéfiniment sur une voie circulaire de rails tracés à même le sol. Jennifer se demandait à quoi pouvaient bien s'occuper les passagers de cet interminable voyage. Elle s'amusa à en imaginer un, adossé à son siège, écrivant à l'aide d'une étrange machine à écrire, une histoire identique à la sienne. Puis vint un jour où Brown, qui se lassait de ne pouvoir sortir et intrigué par celle qui attirait l'attention de son amie, approcha son museau d'Eleanor, qui bien sûr eut un mouvement de recul.

''N'aie pas peur, il ne te fera aucun mal.'' l'avait rassurée Jennifer. ''On dirait qu'il t'aime bien.'' avait-elle même ajouté.

Eleanor s'étant contentée de répondre par un faible ''ah'' puis de timidement caresser le chiot, l'incident fut vite clos et les choses reprirent leur cours. Brown finit par s'habituer à la salle de jeux et passait ses journées couché à côté de l'oiseau rouge. La fille silencieuse, occupée qu'elle était à parler avec Jennifer, ne s'en aperçut que tardivement. Lorsque ce fut le cas, elle se mit à contempler la scène pendant de longues secondes, se demandant si elle ne devait pas éloigner son oiseau de cet animal que la princesse des roses détestait...

« Ils sont mignons, non ?

Commenta Jennifer, interrompant par la même son interrogation.

Eleanor pencha la tête et cligna des yeux deux fois.

-C'est vrai...

Puis elle ajouta :

-...il s'entendrait bien avec les oiseaux de Toujours.

Avant d'attraper une feuille vierge et de commencer à y dessiner Brown entouré de plusieurs oiseaux. La fille timide sourit intérieurement à l'idée que son ami plaise bel et bien à Eleanor. Cette pensée lui donna des ailes et la force de poser à la Princesse une question qui la brûlait depuis longtemps.

-Et moi ? Tu crois que je pourrais avoir une place dans ton monde ?

À ces mots, la princesse silencieuse se dressa et fixa l'enfant timide avec ses yeux d'un bleu de ciel hivernal. Jennifer déglutit, craignant fortement d'avoir dit une bêtise, d'avoir franchi une barrière aussi invisible qu'interdite. Un frisson lui parcourut la nuque. La princesse la fixa longuement, mais le froid qu'elle semblait dégager disparut lorsque ses traits s'adoucirent et que vint sa réponse.

-Tu l'as déjà.

Rien de plus, rien de moins. Le visage de Jennifer s'illumina. Eleanor retourna à se crayons immédiatement après lui avoir répondu. L'enfant resta sans rien dire ni faire pendant dix bonnes secondes. Puis Eleanor, sans pour autant la regarder, fit sortir de sa bouche des mots qui tirèrent Jennifer de sa torpeur, des mots que cette dernière retiendrait toute sa vie.

-Mais cette place, Jennifer, il n'appartient qu'à toi de choisir à quoi elle ressemblera. »

Ainsi lui offrit-elle une feuille vierge.

Arriva fatalement un jour où les deux petites épuisèrent les réserves de papier de l'orphelinat, mais lorsque cela arriva, elles n'en avaient plus besoin. À elles deux , avec tout ce qu'elles avaient dessiné, elles avaient pratiquement ramené le pays des oiseaux à l'orphelinat. Pour elles, les lois de Toujours remplaçaient celles des aristocrates. L'oiseau rouge s'était remis de ses blessures et Eleanor le faisait voler librement dans les couloirs ainsi qu'au dessus de terres entourant la propriété. Comme le soleil venait à leur rencontre, les deux enfants s'installaient sur le balcon et contemplaient leur nouveau monde. Elles vivaient dans leur propre rêve, sans personne pour leur demander de se réveiller. Elles ne savaient pas encore qu'il y aurait toujours quelqu'un pour les empêcher de rêver.

XXX

Ce fut au cours d'un beau Dimanche que leur voyage prit fin. Le soleil brillait ce jour là, attendant qu'Eleanor et Jennifer le rejoignent sur le balcon autour duquel devait probablement voler l'oiseau du bonheur. Jennifer, justement, venait de terminer son travail quotidien et sa comtesse venait de la rejoindre. Alors qu'elles entreprenaient de se rendre au point le plus élevé de leur royaume, les deux petites furent interrompues par Susan. Elle avait visiblement couru et devait par conséquent être porteuse d'un message important. Sans s'approcher trop près le la princesse froide et de son apparemment nouvelle servante attitrée, la fille s'adressa à Eleanor d'une voix essoufflée.

« Comtesse... les hautes aristocrates vous demandent dans leur salle privée... elles disent que c'est urgent.

À ces mots, Eleanor se tourna vers la fille timide.

-Si elles vous demandent, c'est que ça doit être important. Allez-y, je vous attendrai sur le balcon, comme d'habitude.

Lui dit doucement Jennifer, essayant tant bien que mal de passer pour une mendiante soumise aux yeux de Susan. Entretenir une relation ressemblant à de l'amitié avec une personne haut placée comme Eleanor pouvait attiser la jalousie, et tout ce qui va avec. La fille silencieuse détestait qu'on l'interrompe dans ses occupations, c'était souvent pour elle synonyme de problèmes. Bien sûr, Jennifer pouvait constituer une exception, mais là il s'agissait là de Diana et Margaret, et elles ne semblaient pas lui laisser le choix. Elle confia sa cage d'oiseau à Jennifer.

-Je les rejoins tout de suite. »

XXX

Lorsqu'Eleanor pénétra dans ce grenier qui servait de salle de réunion aux aristocrate du crayon rouge, la première chose qu'elle vit fut ce que les orphelins appelaient ''la Cour du Crayon Rouge'', un ensemble de chaises et de tables empilées les unes aux autres en des espaces assez larges pour s'y tenir debout ou assis, recouvertes de larges draps, le tout éclairé par une multitude de bougies et trônant au dessus d'un parterre de pétales de roses. La Cour du Crayon Rouge était la représentation physique de la hiérarchie des aristocrates de même nom. Les orphelins y prenaient place de haut en bas en fonction de leur rang dans l'organisation, ainsi Eleanor, Diana et Margaret occupaient-elles le haut de la cour, dominant les autres orphelins de caste moins élevée. Seules les castes les plus faibles, comme celle de Jennifer, n'étaient pas autorisées à siéger à la cour. C'étaient d'ailleurs toujours ces mêmes castes qui subissaient les punitions sous les yeux des autres. Un moyen de maintenir le pouvoir en place dans un système bien plus effrayant que les individus le composant. Tout en haut de la cour trônaient les deux seules personnes que même les hautes sphères comme Diana ne pouvaient voir. La Princesse des Roses et son Prince aux poste de commandants du zeppelin, dominaient dans l'ombre le royaume de l'orphelinat. Personne ne connaissait l'identité de la Princesse, seule Diana avait le privilège d'écouter et faire exécuter le bon vouloir de cette autorité suprême. Personnellement, Eleanor ne croyait pas en l'existence de cette soi-disant princesse. Elle pensait plutôt que Diana avait inventé ce personnage de toutes pièces afin d'avoir la mainmise sur l'ensemble de l'orphelinat et passer pour une victime : tout est tellement plus simple lorsqu'on prétend exécuter la volonté d'une autorité supérieure. Un argument pour valider sa théorie : le Prince des roses n'était même pas vivant, c'était un ours en peluche du nom de Joshua, une relique sacrée symbolisant l'attente d'un nouveau Prince. Connaissant Diana et son goût pour le partage (surtout celui du pouvoir), cet ours allait encore longtemps trôner aux côtés de cette princesse invisible.

Aussitôt la porte refermée, Eleanor fut acclamée par les princesses sage et résolue. Elles étaient pourtant rarement contentes de la voir.

« Eleanor ! Mais où étais-tu ?

-Cela fait des heures qu'on t'attend.

S'exclamèrent les deux filles en prenant par les mains l'enfant silencieuse, un large sourire aux lèvres.

Comme si elles étaient capables de m'attendre aussi longtemps, pensa Eleanor.

-Nous sommes tellement désolées pour ton oiseau, nous savons à quel point tu y tiens.

Elles s'excusent pour me l'avoir pris ? Se demanda l'enfant tandis qu'on l'entraînait au pied de la cour. Là bas avaient été temporairement installées une table nappée accompagnée d'une chaise. Sur la table reposait un plateau accompagné d'un couvercle.

-Tu sais, on ne comprend pas comment tu fais pour côtoyer cette sale Jennifer après ce qu'elle vient de faire.

-Oui, elle devrait appendre à contrôler cette chose qu'elle appelle son ami.

Eleanor se figea.

-De quoi parlez-vous ?

-Quoi ? Tu ne sais pas ? Nous pensions que tu étais au courant, lui dit Diana avec un sourire encore plus large que le précédent.

-Tu feras mieux de t'asseoir, alors, ajouta Meg en lui présentant la chaise.

Les deux enfants firent s'attabler Eleanor face à la Cour et se placèrent à côté d'elle. La fille silencieuse regardait à présent le couvercle argenté posé sur la table. Tandis que Diana approchait sa main pour le soulever, Eleanor contemplait son reflet dans le métal froid, une image qui semblait lui parler en silence.

Tu sais ce qu'il y a sous le couvercle. Tu le sais, mais tu refuses d'y croire. Lui disait son reflet d'un ton glacial avant que ledit couvercle ne se soulève à une vitesse fulgurante, chassant l'imaginaire de l'esprit d'Eleanor pour mieux la confronter à une hideuse réalité. Quelques plumes rouges dansèrent brièvement dans les airs, suivies par le regard de la fille silencieuse, avant de se laisser lentement mais inéluctablement retomber sur le cadavre du précieux oiseau rouge d'Eleanor.

Cette dernière avait maintenant les yeux fixés sur le plateau, Diana la regardait avec avidité, guettant le moment où son visage de décomposerait. Comme rien ne semblait se passer, elle décida de presser la chose.

-C'est arrivé dans le grand hall, lui dit-elle. Oh, si seulement tu avais pu voir comme il avait l'air heureux hors de sa cage, il volait à toute vitesse dans tous les sens... et puis il a voulu sortir et s'est cogné contre une vitre.

Eleanor ne disait toujours rien.

-Ensuite Brown est arrivé et l'a pris dans sa gueule, renchérit Margaret. Bien sûr nous avons essayé de l'arrêter, mais le temps que nous courrions vers lui, c'était déjà terminé.

-Il l'a recraché et est parti comme un lâche !

-Au moins tu n'auras plus besoin de trimballer cette cage partout avec toi. D'ailleurs où l'as tu mise ?

Pas de réponse, ni de mouvement. Pas même un clignement de paupières.

-Ne t'inquiète pas, nous punirons Jennifer comme il se doit.

-Peut-être devrais-tu cesser de côtoyer Jennifer. Quand je pense que tu lui faisais confiance ! Comment peut-on oser...

Mais Eleanor n'écoutait plus. Elle se leva lentement, et partit d'un pas monotone en direction de la porte.

-Peut-être veux-tu t'occuper d'elle toi-même, suggéra Diana. »

La seule réponse qu'elle obtint fut le bruit d'une porte qu'on referme. Pas de cris, pas de larmes.

Les princesses tenace et sage se regardèrent, se sourirent, et haussèrent les épaules.

XXX

L'oiseau rouge...

La petite Eleanor referma la porte et partit en s'assurant de ne pas être suivie. Tout en évitant soigneusement de croiser le chemin d'un autre orphelin, elle alla se réfugier dans ce qui correspondait à l'échelle du dirigeable au vestiaire pour dames.

Couleur du bonheur ?

Elle y trouva Susan jouant avec sa protégée, Olivia, bien plus jeune qu'elle. Elle leur ordonna de sortir et toutes deux s'enfuirent sans demander leur reste. Susan crut discerner de la colère dans la voix glaciale de la comtesse.

Couleur de la terreur.

Lorsque cette dernière fut enfin seule, elle appuya son dos contre la porte et se laissa lentement glisser vers le sol. Elle respirait bruyamment, essayant de reprendre son souffle. Elle avait quelque-chose de brûlant au fond de la gorge et ne savait pas si elle pleurerait ou hurlerait en la laissant sortir. Brown avait tué son oiseau, c'est ce qu'elles avaient prétendu. Était-ce aussi Brown qui avait coupé son aile gauche ? En laissant des coupures semblables à celles que feraient une paire de ciseaux ? Était-ce également lui qui lui avait crevé les yeux avec une aiguille ? En laissant l'aiguille plantée dans son crane ? Était-ce toujours lui qui avait brûlé les pattes de l'oiseau avec de la cire de bougie ? Diana avait l'air de s'être bien amusée.

Couleur de la douleur.

Et Margaret qui était son pantin ! Comment une personne censée diriger pouvait-elle être aussi aveugle ? Elles voulaient sûrement voir quelle serait sa réaction. Diana s'attendait certainement à la voir pleurer. Mais Eleanor ne pleurerait pas. La petite Eleanor n'avait jamais pleuré de sa vie, sauf peu-être (mais alors si peu) le jour de sa naissance. Ça avait rendu ses parents très fiers, au début. Sa vision devenait floue, ses lèvres tremblaient...

Couleur de l'horreur !

Non, elle ne pleurerait pas, devant personne. Elle ne pleurerait pas...

XXX

Jennifer bailla. Le soleil allait se coucher dans quelques heures. Brown commençait lui aussi à être fatigué. Était-il normal pour les aristocrates du crayon rouge de tenir des réunions aussi longues ? Il fait dire qu'elle ne s'était jamais vraiment posé la question avant de se mettre à côtoyer Eleanor. De toute façon, lorsque la fille malchanceuse était invitée à ces réunions, elle se faisait toujours punir et cela lui semblait toujours durer une éternité. Elle s'était proposé de partir chercher la fille silencieuse lorsque l'oiseau aurait regagné sa cage, mais elle n'avait pas vu signe de lui de toute la journée. Sa cage demeurait vide, posée sur l'unique table dont disposait le balcon et protégée par Brown. Cela représentait au moins une garantie : si Jennifer avait la cage, alors Eleanor viendrait forcément la chercher. Elle espérait simplement qu'elle ne tarderait plus trop longtemps, l'air commençait à se rafraîchir...

Lorsque la porte du balcon s'ouvrit et qu'une enfant en robe brune fit enfin son apparition, le nom de la fille silencieuse s'éleva dans les airs.

« Mais où étais-tu ? Cela fait des heures que je t'attends...

Bien qu'elle se fut inquiétée pour Eleanor, ce n'est que lorsqu'elle vit ses yeux rougis qu'elle comprit que quelque-chose s'était bel et bien mal passé.

-Que t'ont-elles fait ?

La princesse froide détourna son regard.

-Je crois que cette cage restera vide, dit-elle simplement.

Avec ces quelques mots seulement, Jennifer comprit toute l'horreur de ce qui était arrivé. Plus de symbole d'espoir, plus de guide pour les emmener au royaume des oiseaux. Inconsciemment ou non, les aristocrates avaient tout détruit. Leur monde, ce Pays de Toujours qu'Eleanor et elle s'étaient donné tant de mal à visualiser, il était désormais noyé sous un océan de flammes aussi rouges que la chevelure de Diana. La perspective de cet endroit magique où l'oiseau du bonheur devait les emmener lorsqu'elles seraient adultes, de ses forêts à ses mers en passant par ses Volatile-ville et la demeure de son bien-aimé maire... tout partait désormais en cendres. De ce rêve il ne restait déjà plus que des braises écarlates, semblables à des pétales. Nul n'échappait à la loi de la Rose.

-Elles disent que c'est Brown qui l'a tué, poursuivit la princesse froide sur un ton semblable à son titre tout en se rapprochant du chiot.

Jennifer bondit devant son ami pour le protéger.

-Il... il n'a rien fait ! Je le jure !

-Je sais. Elles me prennent pour une idiote si elles pensent que je vais les croire.

Elle passa à côté de Jennifer et ramassa sa cage. La fille malchanceuse, bien qu'elle ne fut pas à ce moment la plus à plaindre, se détendit.

-Je suis désolée...

Eleanor ne répondit rien. Le silence s'installa.

-Si seulement nous pouvions voler tels des oiseaux, aller partout où nous voulons, murmura la fille silencieuse.

-Eleanor ?

L'intéressée, tout en s'asseyant sur le rebord du balcon, regarda la fille timide.

-Tu n'es pas d'accord, Jennifer ? Si nous nous envolions, le Pays de Toujours nous tendrait à nouveau ses bras, en même temps que le bonheur éternel. Eleanor ferma les yeux. Peut-être qu'en me concentrant...

Et son petit corps se pencha en arrière, laissant la gravité faire le reste. Des frissons parcoururent son échine tandis qu'elle se laissait tomber. Heureusement, sa chute serait brève. Elle s'arrêta bien plus tôt que prévu lorsque deux mains empoignèrent ses avant bras. Lorsque la petite Eleanor rouvrit les yeux, elle vit qu'elle était toujours assise sur le rebords, seul son dos était penché en arrière. Face à elle, Jennifer avait ses bras dans ses mains et des larmes dans ses yeux. La fille silencieuse pencha la tête, et les yeux baisée lui demanda :

-Pourquoi ?

-Parce-que le bonheur éternel n'existe pas. »

Aucune autre réponse ne vint, l'autre enfant se contenta de tirer Eleanor vers elle et de l'éloigner du rebord.

Et parce-qu'un ange sans ses ailes ne vole jamais très loin.

XXX

Dans le grenier, attablées autour d'un cadavre d'oiseau, deux orphelines cruelles et prétentieuses qui se prenaient pour des aristocrates distinguées badinaient leur dernier exploit.

« Satisfaite ? C'était amusant, non ?

Demanda Meg sur un ton enthousiaste. Diana lui répondit par une moue.

-Je m'attendais à une réaction plus... spectaculaire. Mais ça va mieux, ajouta-t-elle en souriant.

La petite Margaret leva un sourcil en esquissant un sourire.

-Une réaction spectaculaire ? De sa part ? Je ne suis pas sûre qu'elle aie même compris ce qui se passait.

-Ou bien cette insolente n'a rien voulu nous montrer et est partie pleurer là où personne ne peut la voir, fit Diana en mimant un enfant éploré.

-Ou bien crier là où personne ne peut l'entendre, renchérit Margaret.

Les deux se désopilèrent d'un rire franc et insolemment insouciant. Lorsque le silence retomba, il demeura pendant plusieurs secondes.

-Et qu'en est-il de Jennifer ?

Demanda timidement Meg.

-Je me serais bien amusée avec elle aussi, mais la princesse des Roses n'a donné aucun ordre à son sujet. Laissons-la tranquille pour le moment.

-Oui, ça ne se fait pas de jouer avec les affaires des autres. »

A suivre...