Disclaimer: Rule of Rose ne m'appartient pas.

La princesse des sirènes

Jennifer s'éveilla face au plafond de sa chambre. Elle l'avait d'abord confondue avec un ciel de cendres et de poussières. Elle sortait d'un rêve qu'elle avait commis l'erreur de prendre pour une réalité. Elle se leva puis s'étira en même temps que Brown et s'habilla. Comme elle était quotidiennement chargée de laver le linge , on la faisait dormir dans la buanderie, pour la responsabiliser. Et pour l'éloigner des autres orphelins. D'un pas machinal, Jennifer sortit et se dirigea vers la salle d'eau. Là-bas, elle fit son travail tranquillement, en évitant de trop penser. Le savon lui piquait toujours autant les yeux, mais elle ne s'en soucia pas outre mesure.

XXX

Mr Hoffmann l'avait encore réprimandée, hier soir. Lui avait reprochée d'avoir disparu des journées entières et de n'avoir rempli aucun de ses devoirs. Passer du temps avec la fille silencieuse avait décidément une été mauvaise idée. Puis il l'avait traitée de bonne à rien et lui avait ordonné de passer dans son bureau dès le lendemain matin. Ce qu'elle décida, sans entrain ni réticence, de faire une fois son travail fini.

Après avoir parcouru l'orphelinat sans réellement prêter attention à ce qui l'entourait, elle se trouvait maintenant, Brown à ses côtés, devant la porte du bureau du directeur. Alors qu'elle s'apprêtait à frapper, entrer et recevoir une punition qu'elle avait peut-être finalement méritée, elle entendit un juron émanant de ladite porte. C'était la voix de Diana. Curieuse, la petite Jennifer approcha son oreille de la serrure. Elle n'entendit pas bien ce qui se disait, mais elle arrivait tout-de-même à capter quelques bribes de phrases.

''Où est-il ?''

''...ma responsabilité...''

''...sera furieux.''

Vint ensuite le bruit de pas se rapprochant de plus en plus. Prenant peur, la fille malchanceuse prit Brown avec elle et partit se cacher dans un coin. De là elle put voir Diana sortir du bureau, l'air à la fois exacerbée et… inquiète ? Ce n'est que lorsque cette dernière fut partie que l'enfant s'autorisa à sortir de sa cachette.

Lorsque la fille malchanceuse entra finalement dans le bureau qui servait également de chambre au professeur Hoffman, celui-ci s'était métamorphosé en ce salon VIP qu'elle avait visité à bord du dirigeable. Les aristocrates du Crayon Rouge regagnaient peu à peu son esprit. La Loi de la Rose ne tarderait pas à réclamer son dû. Mais avant de se mettre en quête d'une quelconque offrande mensuelle, la fille malchanceuse devait rendre des comptes au directeur. Ce dernier, en revanche, était totalement absent de la pièce. Afin de tromper l'ennui en attendant son retour, Jennifer se remit à explorer la salle la plus richement décorée de tout le dirigeable. Se rappelant vaguement que Diana avait été chargée de s'occuper du poisson, familier du directeur, elle dirigea ses pas et son regard vers l'aquarium de ce dernier. Le récipient était réellement mal entretenu : l'eau devenue trouble n'avait pas été changée depuis des jours et une masse verdâtre s'était accrochée au verre, obstruant encore davantage la vision que l'on pouvait avoir de l'intérieur. La carpe de Mr Hoffman faisait sa fierté, il fut même un temps où il se faisait un plaisir de le montrer aux orphelins, au même titre que son portrait de lui étant jeune. Il prétendait l'avoir pêché lui-même dans une rivière orientale. Il disait que le regarder le faisait se remémorer cette époque où rien n'était impossible, où il était un professeur patient et compréhensif, ayant servi dans la Royal Navy et dont les proches n'avaient pas encore étés emportés par la guerre. Mais cette prise formidable, cette carpe si précieuse, cette source de souvenirs qu'Hoffman avait laissé dépérir dans sa cage de verre, avait maintenant disparu. Jennifer avait remué tout le bocal, elle y avait trouvé quelques graviers, de vieilles algues, un peu de sable et même un modèle réduit de l'orphelinat mais elle n'avait vu aucun poisson à l'intérieur. Non contente d'avoir délaissé l'entretien de son aquarium, Diana avait-elle également perdu la carpe censée y résider ? Tout portait à le croire. Si la princesse tenace se trouvait réellement dans une situation aussi délicate, Dieu seul savait de quoi elle était capable et sur qui elle se défoulerait. Mieux valait éviter de la croiser, aujourd'hui plus que tout autre jour.

Comprenant que le directeur ne viendrait pas de si tôt, Jennifer décida de s'en aller. Après tout, il lui restait une offrande à trouver. Mais lorsque la fille malchanceuse détourna le regard de l'aquarium, elle vit à sa plus grande surprise que la salle VIP avait encore changé. Des cordes. Elle ne voyait plus que ça. Des dizaines de cordes avaient envahi la pièce et s'étaient enroulées autour des meubles, ligotant tout ce qui pouvait l'être. Plus aucun tiroir, plus aucun placard ne pouvait désormais être ouvert. Peu importait les secrets répugnants qu'ils pouvaient renfermer, quelqu'un ou quelque-chose les avait scellés, étouffés. Bien sûr, rien de tout ça n'était réel mais c'était cependant la forme que prendraient demain ses souvenirs. Ils demeureraient encore inchangés lorsqu'elle essaierait de se remémorer son enfance, des années plus tard.

La fille malchanceuse quitta le bureau, se dirigeant d'un pas incertain vers la boîte à offrandes. Alors qu'elle s'engageait dans le couloir débouchant sur cette dernière, Jennifer aperçut une forme large et courbée qui lui tournait le dos. Elle agrippait la boîte à offrandes et la secouait nerveusement en marmonnant un flot d'injures. Devinant plus que reconnaissant de qui il s'agissait, Jennifer se dit que peut-être il était préférable de retourner attendre le directeur. Comme tout le monde, elle préférait croiser le moins de fois possible le chemin d'Amanda, la princesse mesquine.

Amanda était une orpheline de l'âge de Jennifer, qui exposait sa dévotion à la loi de la Rose par une robe poussiéreuse et usée parsemée de ce motif qu'elle recouvrait modestement d'un gilet de la même couleur, quoique d'un ton plus pâle. Elle ressemblait un peu à Margaret, bien qu'étant son exact opposé. En effet, si elles partageaient des couleurs d'yeux et de cheveux (qu'Amanda coiffait en de larges boucles), leur ressemblance s'arrêtait là. L'une détenait un grand savoir et pas l'autre. L'une était populaire et respectée et pas l'autre. L'autre était cruelle et dérangée, et pas l'une.

Se sentant observée, Amanda se retourna et les regards des deux filles se croisèrent. Reconnaissant la fille malchanceuse, la blonde dessina un rictus sur son visage et se précipita vers elle, répétant frénétiquement son nom, tel une possédée.

« Jennifer ! Jennifer ! Je suis si contente de te voir !
-Amanda...
Il fallait dire que si le physique rondelet d'Amanda ne la mettait pas en valeur vis-à-vis des autres orphelins, son obsession pour la couture ainsi que sa manie de la délation avaient achevé de la discréditer aux yeux de tous. Sans parler de son désir désespérée d'intégrer à n'importe quel prix la haute aristocratie. Si Jennifer occupait le rang le moins élevé dans la hiérarchie, c'était parce-que la princesse mesquine avait profité de son arrivée à l'orphelinat pour monter d'un grade.
-Dis, tu as vu le cadeau de ce mois-ci ? Continua la princesse mesquine, son visage rond se faisant plus grand tandis qu'elle parlait. Ils veulent notre mort, c'est sûr, dit-elle alors qu'elle agrippait les bras de Jennifer dans ses mains, l'empêchant de fuir.
Il fut un temps où une rumeur avait couru selon laquelle la princesse mesquine avait été abandonnée. On avait du la tourmenter dès le premier jour. Pauvre Amanda, elle avait été prête à tout pour se faire accepter, quitte à devenir le pantin des puissants.
-Nous devrions faire équipe pour en trouver un, tu ne crois pas ? Poursuivit-elle avec enthousiasme sur un ton faussement amical.
Car elle avait également essayé de se faire amie de Jennifer, comme de beaucoup d'orphelins avant elle. Mais personne, pas même la fille malchanceuse, n'était dupe. Du moins pas à ce point.
-Je ne voudrais pas te punir une nouvelle fois, rit nerveusement la princesse mesquine.
Si la fille malchanceuse avait jamais réussi à se faire apprécier d'elle pour un temps, alors il fut réellement de courte durée. Amanda ne lui avait montré aucune sympathie à son arrivée, et elle avait clairement pris du plaisir à la 'punir' après que son tout premier cadeau eut déplu aristocrates.
-J'ai une idée ! Poursuivit-elle. Et si tu demandais à Eleanor de nous aider ? Elle en sait sûrement plus que nous. Peut-être même qu'elle nous dispensera de chercher un cadeau ce mois ci !
Jusqu'ici, Jennifer avait gardé le silence, rassemblant son courage pour essayer de lui répondre, lui demander de la laisser tranquille. Mais avec l'excitation palpable d'Amanda en prononçant le nom d'Eleanor, les mots vinrent tout seuls.
-Amanda, je ne crois pas que ça soit une bonne idée de la mêler à tout ça, dit-elle avec une hésitation décroissante au profit d'un détachement pur et simple. Puis elle ajouta sur un ton amer et parfaitement naturel : pourquoi nous aiderait-elle de toute façon ?
Jennifer lui aurait bien livré le fond de sa pensée sur cette fille, mais visiblement la blonde n'avait ni le temps ni l'envie de l'écouter.
-Quoi ? Fit Amanda, sa voix augmentant avec la pression qu'elle exerçait sur les bras de Jennifer. Après toutes ces journées passées avec elle, tu essayes de me faire croire que tu n'es rien à ses yeux? Que ne peux rien retirer d'elle ?
-Mais c'est vrai...
Maintenant lâche-moi, s'il te plaît. Tu me fais mal. voulut rajouter la fille malchanceuse, mais aucun son n'arrivait plus à sortir de sa bouche. De toute façon, la princesse mesquine n'écoutait plus.
-Après toutes ces journées où j'ai fait ton travail et enduré tes punitions parce-que tu étais introuvable, toi, tu ne fais rien en retour ?
La princesse mesquine la tirait maintenant vers le bas, son visage coléreux à quelques centimètres du sien. Jennifer ne fit rien pour se défendre. Brown aboya, lui, mais ne put faire grand-chose d'autre. Croyant que l'autre fille allait la frapper, Jennifer avait déjà les larmes aux yeux, balbutiant des excuses que Diana aurait qualifiées de pathétiques.
-Je suis désolée, Amanda. Je...
-Ça va, j'ai compris, coupa l'intéressée. Je n'ai pas besoin de toi, de toute façon », grogna-t-elle en repoussant Jennifer avant de s'éloigner, ombrageuse. La fille malchanceuse put tout de même l'entendre murmurer un ''sale garce'' alors qu'elle disparaissait dans les couloirs du dirigeable.

Pauvre petite chose. Si Amanda avait jamais été un jour une enfant adorable, cet endroit et les personnes y vivant l'avaient irrémédiablement détruite.

Pour en revenir à Eleanor, cela faisait plusieurs semaines que Jennifer ne l'avait vue, bien que les rumeurs eurent prétendu le contraire. Après l'avoir empêchée de commettre la pire erreur de sa vie au balcon de l'orphelinat, après lui avoir annoncé que le bonheur éternel n'était qu'une farce, la princesse froide l'avait simplement laissée. Les jours qui suivirent ne furent marqués par aucune manifestation d'Eleanor. Elle avait tout simplement cessé de lui parler comme si leurs aventures au Pays des oiseaux n'avait jamais eu lieu. Comme si elle faisait tout pour oublier ce qu'elle avait perdu. D'un côté, elle la comprenait : la mort de l'oiseau rouge était un coup dur. Sans lui, plus rien de vivant ne les rattachait au monde qu'elles avaient imaginé. Eleanor lui avait fait croire à son univers, elle lui avait donné envie de l'y accompagner. La fille malchanceuse aussi avait été touchée par la mort de l'oiseau, bien qu'infiniment moins que la princesse froide. Mais elle n'excusait pas son comportement pour autant.

Jennifer se redressa, se massa les poignets et soupira un grand coup.

Allez, oublions tout ça.

Quel cadeau les aristocrates du crayon rouge pouvaient-ils bien demander ce mois-ci ?
Elle lut l'affiche.

Cadeau du mois : une sirène célibataire

Jennifer crut avoir mal lu.
Une sirène célibataire ? Comment pouvait-on demander pareille chose ? Comment pouvait-on espérer trouver pareil prodige ? Elle avait beau croire aux lutins malfaisants, Jennifer savait pertinemment que les sirènes n'existaient pas. Les anges encore moins.
Mais uns sirène célibataire... ça lui rappelait quelque-chose. Un conte. Elle ne se rappelait plus où elle l'avait entendu. De quoi parlait-il déjà ? Une princesse sirène amoureuse d'un prince humain, un amour à sens unique...
Sa tête se remit à lui faire mal. Pourquoi fallait-il que sa mémoire soit aussi défectueuse ? Était-elle simplement une idiote ? C'était en tout cas ce qu'elle commençait à penser.

Après s'être précipitée vers l'infirmerie, quelle ne fut pas sa déception en trouvant l'endroit désert. Ni Hofffman, ni Martha ni personne d'autre n'était plus là pour s'occuper des enfants blessés. Jennifer s'agenouilla, au bord des larmes. Même si elle avait su quoi prendre pour calmer la douleur, elle n'aurait rien pu faire : des cordes identiques à celles qui avaient envahi le salon étaient attachées partout dans la pièce. Rien ne pouvait être ouvert et elle n'osait pas essayer. La fille malchanceuse étreignit son seul ami et attendit que la douleur passe, ne serait-ce qu'un tout petit peu. Si elle réussissait à trouver un cadeau du mois, peut-être la douleur s'en irait-elle.

XXX

Jennifer quitta la zone première classe. En descendant l'escalier d'accès qui la mènerait vers les niveaux inférieurs, elle entendit les bribes d'une conversation se déroulant sous ses pieds. Poussée par sa manie d'écouter aux portes, Jennifer fit passer son regard entre les planches usées qui composaient les marches de l'escalier. Ainsi découvrit-elle Margaret assise sur une caisse, l'air pensive et face à elle se tenait une fille en robe brune à la chevelure de jais, qui tenait une cage vide dans sa main gauche.
La princesse froide et la princesse sage parlaient entre elles. La fille malchanceuse écouta discrètement.
« Diana était très en colère... Tu ne penses pas que c'était trop ?
Demanda Margaret.
Comme si elle avait senti le regard de Jennifer posé sur elle, la princesse froide leva la tête tandis qu'elle parlait, montrant à la fille cachée ses yeux d'un bleu de ciel hivernal. Cette dernière éprouva alors une sensation bien étrange. La princesse froide la voyait-elle réellement, ou avait-elle simplement détourné son regard comme elle le faisait chaque fois qu'elle parlait à quelqu'un ?
- Nous devions le faire, dit-elle calmement. Et puis, les sirènes n'existent pas. N'est-ce-pas, Meg ?
L'intéressée réfléchit quelques secondes.
-Tu as tout à fait raison, finit-elle par répondre. Nous avons fait ce qu'il fallait. »
Dix minutes plus tôt, Jennifer surprenait une Diana en colère dans le bureau du directeur et voilà que maintenant elle observait deux de ses lieutenants se demander si elles n'étaient pas allées trop loin. Le lien entre les deux scènes était évident.

Les princesses froide et sage ne se disaient plus rien, aussi Jennifer décida-t-elle de poursuivre son chemin. Tandis qu'elle s'apprêtait à franchir la porte à la droite de l'escalier qu'elle venait d'emprunter, elle se demanda si elle ne devait pas interroger Meg à propos du cadeau de ce mois-ci. Peut-être avait-elle un quelconque indice à lui donner ?
Quant à l'autre, il n'y avait rien à attendre de sa part. Elle allait l'ignorer, à coup sûr. Elle n'avait pas envie de lui parler. Mais alors qu'elle allait croiser les deux enfants, ce fut, à la surprise générale, celle aux cheveux de jais qui l'apostropha.
« Et toi Jennifer, crois-tu aux sirènes ?
Elle lui avait parlé. Pour la première fois depuis un mois. Jennifer en resta sans voix.
-Ce sont de si belles et pures créatures... poursuivit-elle en la regardant.
-Tu cherches aussi une sirène, n'est-ce-pas ? lui demanda Margaret, qui semblait toujours en pleine réflexion. Jennifer hocha la tête, toujours sans rien répondre.
-Dépêche-toi, alors...
Continua la princesse sage, mais laissant la princesse froide terminer sa phrase.
-Diana pourrait en trouver une avant toi.»

Un ange passa. Comme personne ne bougeait plus et que le silence commençait à se faire pesant, Meg se décida à aller réfléchir ailleurs. Elle se leva, prit congé et laissa les deux autres filles en tête à tête. La fille malchanceuse toisa la comtesse du regard, les bras croisés.
« Le poisson de Mr Hoffman a disparu, commença-t-elle, mais j'imagine que tu le sais déjà.
-Il nous le fallait, répondit simplement la princesse froide en regardant le mur. Meg voulait... fabriquer le cadeau du mois.
Ainsi s'était-elle décidée à lui reparler. Ça aurait pu être une bonne nouvelle, si elle ne lui avait pas du même coup confessé son implication dans les récents événements.
-Qu'avez-vous fait ?
-Tu nous as entendues, répliqua-t-elle froidement. Nous avons fait ce qu'il fallait.
-Diana va le chercher. S'il lui est arrivé quelque-chose...
-Elle ne s'en occupait pas.
-Est-ce pour te venger d'elle que tu fais ça ?
Elle tenait à lui demander, même si la réponse se devinait aisément.
-Je ne sais pas. Peut-être qu'elle comprendra ce que ça fait.
Quoi, c'était tout ce qu'elle trouvait à dire ? Jennifer peinait à y croire, elle la décevait tellement.
-Ce n'est pas digne de toi, Eleanor.
Cette dernière ne répondit pas immédiatement.
-Je n'ai pas à me justifier, Jennifer. Elle me l'a pris.
L'intéressée arqua un sourcil.
-L'oiseau rouge, ou ce qu'il représentait ?
-Ce qu'il représentait n'a jamais existé, tu l'as dit toi même, rétorqua-t-elle sèchement alors qu'elle commençait à partir elle aussi.
L'orpheline se sentait bouillir intérieurement. Comment Eleanor avait-elle pu adopter pareille logique ? Si elle arrivait à peu près à comprendre ce qu'elle ressentait, d'un autre côté, en revanche, elle lui en voulait. Comment pouvait-elle laisser son univers se consumer à cause d'une seule brimade et ensuite faire comme s'il n'avait jamais existé ? Elle lui avait montré le pays de Toujours, l'y avait emmenée d'une certaine façon, elle n'avait pas le droit de l'y abandonner, de la laisser au milieu des cendres.
-Et tu as eu vite fait de me croire, s'emporta Jennifer. Ton utopie se limitait-elle vraiment à un simple oiseau ? Ne feras-tu rien pour reconstruire ce que les autres ont détruit ? (l'enfant se calma, continua d'une voix plus posée) Tu sais, il m'arrive de le voir voler dans les couloirs, d'errer dans les salles à la recherche d'un abri qui n'existe pas. À la recherche de son amie qui ne le voit pas. S'il te plaît, essaye d'y penser. »
Pas de réponse. Eleanor détourna à nouveau le regard, et finit pas s'en aller. Jennifer la regarda partir, même après qu'elle eut disparu de son champ de vision. Ses poings étaient serrés. Cela aurait pu durer encore longtemps si Brown ne lui avait pas fait détourner les yeux.
Qu'avait-il trouvé ? Une écaille, bleue et brillante. Inutile d'être devin pour connaître sa provenance. Bon, peut-être cette écaille la conduirait-elle quelque-part. Brown reniflant la piste, Jennifer s'enfonça dans les abysses du dirigeable.

XXX

Eleanor...

Dire qu'il fut un temps où elle l'avait crue l'enfant la plus sage et raisonnée de l'orphelinat... Comment peut-on être aussi posée et aussi puérile à la fois ? Jennifer avait décidément l'impression d'être la seule adulte à des kilomètres, elle qui était encore loin de l'adolescence...

Alors qu'elle réfléchissait en marchant, la fille malchanceuse arriva dans ce qui correspondait dans l'orphelinat à la salle de cours. Jennifer n'était pas une adulte, et dans cette classe, on le lui avait bien fait comprendre. Par exemple, en mai dernier, le directeur l'avait réprimandée devant le reste des orphelins. Il s'était même tellement emporté qu'il l'avait frappée avec une règle. Aujourd'hui encore il lui coûtait d'y repenser. Elle aurait aimé pouvoir se défendre ce jour là, c'était un souvenir difficile à affronter.

Quant aux événements qui l'avaient menée là, ils étaient d'autant plus malheureux que sa punition avait été sévère. Le lapin de Wendy, que cette dernière surnommait affectueusement Sir Peter, s'était échappé de sa cage. Les aristocrates avaient alors ordonné à Jennifer et Amanda de le retrouver. Alors que la fille malchanceuse poursuivait le lapin blanc dans l'orphelinat-zeppelin, le compagnon de Wendy, lui, semait le chaos partout où il allait. Mr Hoffman l'avait tenue responsable du désordre causé. Quant à Peter, lorsque enfin il fut attrapé, les aristocrates l'utilisèrent pour une de leurs cérémonies. On ne le revit jamais. Wendy se montra compréhensive en apprenant la nouvelle, même si Jennifer aurait aimé le lui rendre, comme elle avait rendu son oiseau à Eleanor quelques temps plus tard.

Ils avaient commencé par un lapin, puis un oiseau et maintenant les aristocrates demandaient un poisson... Tous étaient des familiers. Jennifer allait devoir faire attention à Brown. Les gens perdaient vite leurs compagnons, ces temps-ci.

XXX

Jennifer arriva dans les secteurs de maintenance. Les couloirs étroits et étouffants avaient cédé la place des passerelles hybrides faites de bois nu et vieillissant, jointes à des escaliers de métal grinçant et espacées entre elles par d'insondables océans de vide. Ce nouveau paysage, qui devait normalement s'étendre à perte de vue, était noyé dans un abîme de ténèbres plus grand encore. Devant l'immensité du chemin qu'il lui restait à parcourir, Jennifer se demanda si son errance dans cette quête improbable connaîtrait une fin. Plus encore, elle se demanda comment se terminerait sa dérive dans cet univers malsain. La fille malchanceuse étreignit Brown, respira profondément, et s'engouffra lentement dans la pénombre.

En s'attardant sur les voûtes et colonnes de fer parsemées ça et là, la fille vit qu'elles n'étaient pas reliées au plafond, mais au reste de la gigantesque charpente métallique qui constituait le squelette de l'appareil et qui se noyait, elle aussi, dans l'obscurité. Noirs devaient être les secrets que protégeait cette partie du dirigeable, puisque même la lumière ne semblait y trouver sa place. Elle n'était diffusée qu'en de rares endroits, via des ampoules posées à même le sol, ne produisant que de faibles halos, parfois faiblissants, souvent vacillants voire mourants. La petite Jennifer, qui se sentait de moins en moins adulte mais toujours aussi téméraire, peinait à admettre qu'elle les trouvait réconfortants. Elle qui croyait ne craindre que la solitude... Pourtant à son âge, son vrai âge, et dans un tel endroit, il n'y avait aucune honte à avoir peur du noir.

Un peu partout, sur les poteaux métalliques, la fille malchanceuse avait remarqué des affiches dessinées par des enfants. C'étaient des invitations au jeu, avec des titres tels que ''Jouons sous l'océan'' ou encore ''Vingt-mille jeux sous les mers''. Une frénésie liée aux fonds marins s'était emparée des orphelins ces derniers jours, et dont on l'avait gardée à l'écart. Proposer un cadeau du mois en rapport avec ce thème n'était pas une mauvaise idée, mais encore fallait-il demander quelque-chose de réalisable. Une sirène, franchement...

Tout-à-coup, quelque-chose se dessina dans l'obscurité. Loin devant elle, la fille malchanceuse distingua une silhouette... non, deux. Grâce au peu de lumière qui les entourait, Jennifer put reconnaître un homme aux cheveux blancs et au dos courbé, affublé de lunettes rondes et d'un ventre proéminent. Mr Hoffman. La personne qui l'accompagnait était une jeune adulte aux cheveux brun clairs arborant une chemise beige et des yeux bleu tristes. Cette fille, Jennifer était sûre de la connaître... Clara ? Mais oui ! Il s'agissait Clara, la princesse que l'on disait effrayée, la fille la plus âgée de tout l'orphelinat. Eleanor et la fille malchanceuse avaient visité sa chambre en recherchant l'oiseau du bonheur. Elle avait même lu son nom sur la porte ! Comment avait-elle pu ne pas se rappeler d'elle ? C'était comme si elle venait de se réveiller d'un rêve et qu'elle commençait à s'apercevoir des incohérences qui le constituaient. Clara avait grandi à l'orphelinat et, pour se rendre utile, s'était mise à travailler à l'infirmerie. C'était elle qui soignait les orphelins lorsque ces derniers étaient blessés. Mais ces derniers temps, on ne l'avait plus beaucoup vue. Elle ne parlait plus à personne, et semblait toujours tellement triste. Elle aurait dû s'occuper de Jennifer tout-à-l'heure, pourquoi n'était-elle pas à l'infirmerie ? Que faisait-elle avec le directeur dans les tréfonds du dirigeable ? Et surtout, de quoi semblait-elle si dégoûtée ? La fille malchanceuse n'eut pas le temps de s'interroger davantage, car la princesse effrayée disparaissait déjà, Mr Hoffman juste derrière elle, son bras passé autour d'elle et sa main posée sur son épaule.

XXX

La piste mena la fille malchanceuse jusqu'à un escalier qui semblait descendre plus bas que terre. Il était rendu étroit par deux murs de fer, ne laissant de la place que pour une seule personne. Le chemin qu'il décrivait était plus sombre encore qu'une nuit sans lune, plus sombre encore que dans la zone de maintenance. Jennifer hésita puis prit son courage à deux mains et s'y engagea d'un pas décidé : elle avait une mission à accomplir.

Dire que la descente fut longue serait un euphémisme. Jennifer crut bien ne jamais arriver au bout. De plus, les marches étaient raides, aussi dut-elle tout faire pour éviter une chute qui lui serait sûrement fatale. Dans cet endroit, elle pouvait entendre gargouillis et gémissements provenant de l'intérieur des murs. Elle entendait également des bruits d'eau coulant et circulant partout autour d'elle. Elle s'enfonçait dans les entrailles de la baleine de fer.

La fille malchanceuse reprit espoir lorsqu'elle aperçut une faible lumière en contrebas. Le sourire lui revint, et la quitta de nouveau dès qu'elle eut atteint la lumière. Celle-ci s'avéra provenir d'une lampe à pétrole posée sur une caisse. Sur cette même caisse avait été planté un hachoir à viande, couvert de sang, à côté duquel se trouvait la tête d'un poisson décapité. Le tout éclairé par la lampe peignait des ombres fantomatiques sur le mur en face. Il était mort depuis peu : sa tête saignait encore. Jennifer déglutit. Mr Hoffman serait triste en apprenant la nouvelle. Et Diana furieuse. C'était sûrement Margaret qui avait décapité le poisson, dommage qu'Eleanor y ait contribué. Au moins, Brown avait fait du bon travail. Elle ne rapporterait qu'une mauvaise nouvelle au directeur, mais c'était déjà mieux que rien. Alors qu'elle s'apprêtait à entamer une longue remontée, la fille malchanceuse remarqua quelque-chose dépassant d'un coin non-éclairé, elle le ramassa. C'étaient des jambes de poupée.

XXX

Bien étrangement, la remontée fut plus courte que la descente. Jennifer avait fait renifler le reste de la poupée à Brown, se disant que ça la conduirait peut-être vers ce qu'elle cherchait. La nouvelle piste emmena la fille malchanceuse jusqu'au secteur des câbles. L'air y était plus léger, il fallait dire que cette zone comportait un accès vers la salle d'observation de la poupe. Cette dernière consistant en un balcon à peine couvert, l'air pénétrait plus librement dans cette zone du dirigeable. Il y avait également un peu plus de lumière, on pouvait même apercevoir la carène du dirigeable dans une semi-obscurité. Cela aida Jennifer à se sentir mieux malgré la perspective des ennuis qui l'attendaient encore. Malheureusement, ce soulagement fut de courte durée, ses migraines revenant de plus belle. Sa vue se brouilla et lorsqu'elle redevint nette, elle remarqua des carcasses de poissons nageant dans les airs. Décidément, elle n'allait pas bien. Peut-être Clara pourrait-elle la guérir, si elle la retrouvait.

Une chose à la fois, Jennifer.

Se répéta-t-elle mentalement. Il fallait qu'elle trouve une offrande pour les aristocrates et, bien qu'elle en fut dégoûtée, cette sirène fabriquée par Meg était sa seule piste. Et puis comme ça elle trouverait l'autre moitié du poisson du directeur, histoire de réparer (au mieux) le gâchis causé par les orphelins. Elle ne savait pas trop pourquoi, mais elle sentait qu'elle devait le faire. Peut-être espérait-elle qu'ainsi on ne l'accuserait pas de sa disparition, ou peut-être était-ce un moyen pour elle de se faire pardonner pour avoir manqué à ses devoirs, ou bien encore voulait-elle éviter des ennuis à Eleanor, qui sait ?

Bien que pressée d'en finir avec cette histoire, la fille malchanceuse s'arrêta net quand elle discerna la chevelure rousse de Diana dans la semi-obscurité. Elle avait failli l'oublier, pourtant les deux filles recherchaient (presque) la même chose. Quel dommage en revanche qu'elles soient en compétition pour l'obtenir. Inutile d'espérer une quelconque collaboration : Diana n'était pas du genre à aider les autres. De plus, Jennifer ne pouvait pas lui dire que le poisson qu'elle recherchait était mort, la princesse tenace l'aurait tenue pour responsable. Elle ne pouvait pas non plus lui dire qui était derrière ses ennuis : tout le monde, elle y compris, finirait par en pâtir. Diana regarda dans sa direction, mais heureusement pour Jennifer, la princesse tenace ne l'avait soit pas remarqué, soit était trop préoccupée par ses propres problèmes pour prêter attention à la fille malchanceuse. La princesse tenace finit par s'en aller, mais au grand dam de Jennifer, la piste l'obligeait à suivre la même direction qu'elle.

XXX

La fille malchanceuse et son ami entrèrent dans la zone de l'escalier central, une succession de passerelles de bois croisées entre elles et plongées dans l'obscurité, d'où émanait toutes sortes de bruits mécaniques mêlés au son de l'eau parcourant la plomberie de l'aéronef. Diana avait disparu. Il fallait faire attention en avançant, car certaines de ces passerelles étaient partiellement incomplètes ou détruites, ainsi pouvait-on rencontrer un trou béant en plein milieu de son chemin et, si on ne le remarquait pas à temps, tomber dedans. Jennifer se souvenait de cet endroit, elle y avait déjà été il y a un mois, en recherchant l'oiseau du bonheur. Cet endroit l'avait réellement terrifiée, heureusement qu'Eleanor était venue avec elle. Aujourd'hui, ce n'était pas le cas. Heureusement que Brown était là, lui. Il avait beaucoup grandi en un mois, faisant maintenant presque la moitié de sa taille adulte. Il faisait d'ailleurs un excellent travail; ne se laissant pas distraire, il guidait son amie sur un chemin sûr et, plus fidèle que quiconque, ne s'éloignait jamais de Jennifer. Avec tous les orphelins qui s'acharnaient sur elle sans qu'elle sache pourquoi, la fille malchanceuse était plus proche de son ami canidé que de quiconque sur Terre.

XXX

Alors qu'elle se rapprochait de plus en plus de cette sirène tant convoitée, Jennifer eut une pensée singulière, le genre d'idée loufoque, macabre et innocente que seuls un enfant pouvait avoir. Et si, au lieu de lier la queue du poisson et le torse de la poupée, on avait lié ses jambes avec la tête du poisson ? Quel genre de créature improbable résulterait de cet union ? Jennifer se posait la question, croyant que la réponse donnerait quelque-chose d'amusant. Grand mal lui en prit, car la réponse ne tarda pas à prendre forme. Un banc entier de lutins hybrides tomba du plafond, barrant le chemin à la fille malchanceuse. Les créatures l'approchèrent en rang serré, créant une masse informe de mains d'yeux et d'écailles, murmurant des phrases à peine audibles mais d'un fascinant incompréhensible.

Jennifer eut mouvement de recul, mi-dégoûtée, mi-apeurée par le spectacle qui s'offrait à ses yeux. Puis elle se ressaisit. Avoir peur ne la mènerait nulle part. Les monstres étaient venus parce-qu'elle avait peur. Et si elle avait peur c'était parce-qu'elle sentait qu'elle touchait au but et redoutait ce qu'elle allait trouver. Ces créatures étaient là pour protéger la sirène, elles étaient le dernier obstacle qui la séparait de son objectif. Aidée par son ami, elle se fraya un chemin à travers la masse de lutins, encaissant leurs coups, se débattant pour ne pas les laisser l'emmener. Au bout d'un moment, elle discerna une ouverture et s'y engouffra avec Brown, luttant de toutes ses forces. Ils déboulèrent sur un une parcelle de passerelle où régnait une faible lumière qui semblait tenir les créatures à l'écart. Ils avaient réussi.

Dès que les deux amis eurent repris leur souffle, Brown entraîna son amie vers une porte située non loin. Il appuya ses pattes avant dessus tout en aboyant et remuant frénétiquement la queue. Sur la porte était collée une affiche qui indiquait 'chambre de la sirène'. Jennifer, frétillait d'impatience. Elle s'apprêtait à entrer lorsqu'elle entendit une plainte suivie de pleurs de l'autre côté. C'était la voix d'une fille et celle qui était malchanceuse, comme à son habitude, écouta tout.

''Je suis désolée !''

D'autres pleurs. La voix tremblait.

''Je suis désolée ! S'il-vous-plaît, pardonnez-moi ! Pardonnez-moi... je vous en prie !''

La voix commençait à bégayer. Elle sanglotait de plus belle.

''Je ne le ferai plus ! Je ne recommencerai pas !''

Puis des pleurs rien que des pleurs.

Jennifer ouvrit légèrement la porte, ce qui lui permit de voir Mr Hoffman assis sur un lit, éclairé par une lampe de chevet dans une chambre obscure. Le professeur semblait caresser de sa main gauche une forme allongée. Pouvait-il s'agir de Clara ? Était-ce elle, cette voix tremblante et désespérée qu'elle venait d'entendre ? Mais pourquoi ? Que s'était-il passé ? De quoi était-elle désolée ? Que devait-elle ne pas recommencer ? Jennifer n'était peut-être qu'une petite fille, mais elle avait déjà vu bien plus que permis pour son jeune âge, et devinait que quelque-chose de très grave s'était produit. Elle n'eut cependant pas le temps de s'interroger davantage, car elle sentit deux bras s'agripper à elle et la tirer vers l'arrière. Brown se mit à aboyer. Surprise et apeurée, elle voulut crier, mais une main vint se poser sur sa bouche avant qu'elle ne puisse produire le moindre son.

Après avoir été traînée dans un coin sombre, la fille malchanceuse entendit une voix murmurer dans son oreille.
« Alors Jennifer, toujours à écouter aux portes ?
C'était Diana. À n'en pas douter. Non pas qu'elle eût reconnu sa voix, mais la manière sarcastique dont elle avait prononcé son nom, syllabe par syllabe, l'avait trahie. Qu'est-ce qui lui prenait de faire ça ? Avait-elle tout compris par rapport à cette histoire de sirène ?
La duchesse lança un regard noir à Brown, qui cessa aussitôt d'aboyer. Elle attendit ensuite, vérifiant que les aboiements n'avaient pas attiré l'attention, et continua.
-Je te relâcherai si tu promets de ne pas faire de bruit, d'accord ?
Jennifer hocha la tête, Diana la libéra. L'enfant s'apprêtait à se confondre en excuses, à jurer qu'elle n'y était pour rien dans toute cette affaire et que sa seule faute était d'être trop curieuse, mais la princesse tenace ne lui en laissa pas le temps.
-J'ai besoin de ton aide, dit-elle calmement.
Jennifer crut avoir mal entendu, aussi lui demanda-t-elle de répéter, ce que l'autre fit. Diana lui avait bel et bien demandé de l'aider. La duchesse devait se considérer dans une situation plus que gênante, pour s'abaisser ainsi.
-L'affaire est compliquée, alors ouvre grand tes oreilles. Tu ne le sais peut-être pas, commença Diana, mais le poisson de Mr Hoffman a disparu.
Jusque là, elle ne lui apprenait rien.
-Je le cherche depuis ce matin, poursuivit la duchesse, et je suis persuadée que quelqu'un l'a caché dans cette salle, là-bas, dit-elle en pointant du doigt la chambre de la sirène.
Apparemment, elles en savaient autant toutes les deux.
-Je veux que tu ailles me le chercher, conclut la plus âgée.
Jennifer écarquilla les yeux.
-Mais... pourquoi ça ?
Diana soupira longuement, la fille malchanceuse semblait l'irriter à ne rien comprendre.
-Je ne peux pas y aller moi-même, car Mr Hoffman et Clara risqueraient de me poser des questions.
Elle avait dit Clara. C'était donc bien elle que Jennifer avait aperçu dans cette chambre avec le directeur.
-Si tu fais ça pour moi, poursuivit la duchesse, tu seras dispensée de chercher une offrande ce mois-ci. Quelle qu'elle soit.
Quelle qu'elle soit ?
-Attends... tu ne sais pas de quoi il s'agit ?
La princesse tenace secoua la tête, d'un air qui semblait dire non et je m'en moque.
-Notre princesse n'avait pas d'idée pour ce mois-ci et j'étais trop occupée pour en trouver une. Alors j'ai chargé Meg et Eleanor de s'en occuper. C'est elles qui ont choisi.
C'était donc ça, voilà d'où venait cette requête si improbable. Pauvre Diana, elle ne se rendait même pas compte qu'elle était dépassée par les événements. Vu la tournure que prenaient ces derniers, ça ne pouvait que mal finir pour la princesse tenace. Quant aux deux autres ''aristocrates'', ce qu'elles faisaient subir à leur duchesse était ignoble. Ce n'était pourtant pas le genre de Margaret. Eleanor devait avoir orchestré tout ça. Elle avait intérêt à savourer sa revanche. Après tout, Diana la lui avait offerte sur un plateau. Et si elle s'en rendait compte, elle lui ferait amèrement regretter, bien qu'il ne fut pas admis qu'Eleanor puisse ressentir le regret. Mais en attendant, Diana s'était vue confier une responsabilité, et elle allait sûrement tomber des nues en réalisant l'ampleur de son échec.
-Mais ce poisson... si tu le cherches depuis ce matin... Je ne sais pas... il est peut-être mort... non ?
En fait il était même pire que décédé, mais Jennifer ne pouvait pas se permettre de tout lui raconter. Peut-être arriverait-elle au moins à la préparer au choc.
-Je vois que tu n'es pas si bête, Je-ni-fah. Ça n'a pas d'importance. Il est aussi vieux que le directeur. Une fois remis dans son bocal, je n'aurai qu'à dire qu'il est mort naturellement.
Évidemment. C'était un plan digne de la duchesse. À ceci près que personne au monde ne pourrait jamais croire qu'un poisson décapité est mort naturellement. Et Diana qui ne se doutait de rien... si la situation n'était pas aussi grave, elle en serait presque drôle.
-Mais dis-moi, demanda la fille malchanceuse, as tu une idée de qui a pu voler le poisson ?
La rousse haussa les épaules.
-Qui sait ? Peut-être un des garçons ? Peut-être Amanda ? Ils sont tous tellement barbares... Je finirai par le savoir un jour ou l'autre.
-Bien...
La fille malchanceuse parut soulagée. Diana haussa un sourcil.
-Pourquoi me demandes-tu ça ? Y a t-il quelque-chose que je devrais savoir, Je-ni-fah ?
-Non, rien... rien du tout.
-Bien, alors maintenant va me le chercher », conclut la duchesse en poussant Jennifer en direction de la chambre.

Elle se serait bien passée d'y aller, mais Diana ne lui laissait pas vraiment le choix. Et elle ne pouvait rien lui dire sans risquer de compromettre Eleanor. Mais pourquoi s'évertuait-elle à protéger cette fille, à la fin ? Elles n'avaient plus rien en commun et la voir ne lui avait attiré que des ennuis. Bon, peu importe. Peut-être pouvait-elle revenir vers Diana avec la sirène factice et lui dire qu'elle n'avait trouvé que ça ? Ainsi se retrouverait-elle hors de cause et la duchesse ne découvrirait-elle jamais le lien entre Eleanor et la disparition du poisson. Peut-être arriverait-elle à s'en sortir, après tout. Elle attendit que le directeur quitte la chambre (Clara, qui était allongée tout-à-l'heure, devait certainement être endormie à présent) et se faufila sans bruit à l'intérieur, Brown sur ses talons.

À peine entré, Brown partit chercher quelque-chose sous le lit. Il et fit aucun bruit, et heureusement parce-que Clara avait le sommeil agité. Alors qu'elle cherchait la sirène le plus silencieusement possible, Jennifer crut voir des larmes couler des yeux pourtant fermés de la princesse effrayée. Se rapprochant pour mieux voir, elle fit grincer une planche, ce qui manqua de peu de réveiller Clara. Prenant peur, la fille malchanceuse se dit qu'elle pourrait toujours revenir une fois la chambre vide. Malheureusement pour elle, alors qu'elle essayait de sortir, quelqu'un claqua la porte de la chambre, enfermant la fille malchanceuse à l'intérieur. Diana tenait vraiment à récupérer ce poisson au plus vite. Le claquement acheva le travail du grincement, et la princesse effrayée se réveilla en sursaut.

« Qu'est-ce que tu fais là ?
Demanda-t-elle, paniquée, à l'intruse devant son lit. Ainsi redressée, ses jambes cachées par les couvertures, Clara donnait réellement l'impression d'une sirène. Elle avait même des branchies aux poignets !
-Écoute, tu ne devrais pas être ici, poursuivit-elle.
Effectivement, mais elle ne pouvait pas lui dire que Diana l'avait enfermée ici ni lui expliquer pourquoi, elle ne savait même pas par où commencer.
-Clara... je suis désolée de te déranger, mais...
Mais elle n'écoutait pas. La princesse apeurée se levait déjà pour la faire sortir. Elle chancela en s'approcha de la fille malchanceuse. Cette dernière se déroba alors alors que Clara allait la prendre par les épaules.
-Mais qu'est-ce que tu fais ? Pars !
Sa voix était si forte qu'elle donna la migraine à Jennifer. La douleur était cette fois si fulgurante que la fille malchanceuse tomba presque à genoux, la réalité semblant se déformer autour d'elle. Au bord des larmes, elle demanda à Clara ce qui lui arrivait, si elle pouvait faire quelque-chose pour que cela cesse.
-Je ne peux rien pour toi. Maintenant va-t-en !
Cette personne n'était pas Clara, c'était impossible. La vraie Clara était une fille compatissante et attentionnée, toujours là pour soigner les orphelins en difficulté. Ce ne pouvait être elle, à moins que les balafres de l'âge ne l'aient changée en une de ces coquilles vides et égoïstes que sont les adultes ?
-S'il revient et qu'il te trouve ici, in nous fera du mal à toutes les deux !
Il ? Qui ça il ? De qui Clara pouvait avoir si peur ? Pas du directeur, quand-même ? Mais elle avait déjà deviné. Pourquoi s'était-elle embarquée là-dedans ? Il est des choses qu'on aimerait ne jamais savoir.
-Pars, je te dis !
À peine l'aînée eut elle craché une énième fois ces paroles qu'elle fut pris d'un violent hoquet. Elle appuya un bras contre le mur et, sans prévenir, vomit un liquide verdâtre et opaque qui s'écrasa sur le sol. D'abord effrayée, Jennifer partit se réfugier à l'autre bout de la pièce. Puis lorsqu'elle vit la plus âgée se recroqueviller dans un coin, pleurant abondamment, elle se vit elle-même. Son cœur se serra.
-Clara... est-ce que ça va ?
-Pardon...
Brown ressortit de sous le lit. Il tenait dans sa gueule une immonde poupée hybride à laquelle était cousue une queue de poisson et dont un morceau de papier dépassait du tronc, mais Jennifer n'y prêta pas plus attention. Elle s'approcha de la princesse effrayée.
-Est-ce que je peux faire quelque-chose ?
-Je suis si seule... si seule... »

C'était tout ce que Clara parvenait à murmurer entre deux sanglots, telle une sirène exilée, prisonnière d'une inconnue et terrible réalité. Jennifer lui prit la main, la caressa doucement, essaya de lui dire qu'elle n'était pas seule et que quels que soient les problèmes qui la hantaient, elle l'aiderait à y faire face. Mais pouvait-elle réellement faire quoi-que ce soit ? Jennifer se croyait peut-être adulte par moments, mais elle n'était pour l'instant rien de plus qu'une enfant. Rien ne semblait pouvoir consoler la princesse effrayée, rien ne semblait pouvoir reconstruire ce qui s'était effondrée. Un long moment passa, au cours duquel la fille malchanceuse réalisa l'étendue de son impuissance dans ce monde qu'elle ne comprenait pas. Puis la porte finit par s'ouvrir.
« Qu'est-ce qui se passe ici ?
Le directeur venait d'entrer. Il tenait Diana par l'épaule.
-Toi, aboya-t-il à Jennifer, qu'est-ce que tu fais là ?
Le monde était soudain redevenu normal. Clara pleurait toujours, Diana se débattait vainement, le directeur hurlait des sermons et Jennifer, entre tout ce monde, contemplait l'ampleur du désastre que les aristocrates avaient provoqué. Un ange passa. Clara s'éclipsa.
C'était fini. Elles s'étaient fait attraper. Enfin. Elle pouvait enfin tout lui dire, il n'y avait plus aucune raison de ne pas jouer franc jeu.
-Monsieur, commença Jennifer en s'approchant calmement du directeur.
Elle prit la sirène dans la gueule de Brown et la montra à Hoffman.
-Je suis désolée. »

XXX

Il y a fort longtemps, la Princesse de sirènes tomba amoureuse d'un prince humain.

Mais ce ne fut pas réciproque.

Après des années, vieille et décatie,

elle gît seule sur son lit de mort.

Pauvre Princesse du royaume marin.

Qui voudrait devenir aussi laide ?

Eleanor relisait cette histoire encore et encore depuis que Jennifer lui avait parlé, essayant d'en comprendre la morale. Tandis que ses yeux se perdaient dans les mots, son esprit, lui, se remémorait les événements d'aujourd'hui. Elle avait lu l'histoire de la sirène pour la première fois dans la bibliothèque, tôt le matin. Comme elle en voulait à Diana pour avoir ôté la vie à son oiseau, l'idée lui était venue en lisant de lui rendre la pareille. Tout le monde savait que Diana était chargée de s'occuper de la carpe appartenant au directeur, mais surtout qu'elle serait tenue pour responsable si quelque-chose lui arrivait. Alors elle l'avait pris, et caché dans une serviette humide avec l'idée de le restituer plus tard, lorsque sa disparition aurait été remarquée et que la princesse tenace aurait été punie. Et puis s'il était mort tant pis, cette variété n'était de toute façon pas faite pour vivre en captivité. Eleanor n'avait pas réfléchi.

Cela aurait pu s'arrêter là, si en demandant le cadeau du mois à Diana, cette dernière, trop occupée à rechercher ce qu'elle avait perdu, ne lui avait pas répondu sur un ton détaché de choisir ce qu'elle voulait et de faire passer le message à Meg. L'occasion de lui faire du mal était trop belle, et la tentation trop forte. Très inspirée par l'histoire qu'elle venait de lire et par les différents jeux en rapport avec l'océan organisés récemment, elle fit savoir à Margaret que la Princesse de la Rose demandait comme offrande pour ce mois une sirène célibataire. La princesse sage fut d'abord confuse à l'idée d'une telle offrande, mais se sentit tout de suite beaucoup plus impliquée quand Eleanor lui annonça que si personne ne trouvait de sirène, alors sa chère Diana se ferait destituer.

Margaret... la fille censée être la plus intelligente de l'orphelinat. Et pourtant la princesse froide l'avait manipulée si aisément, en jouant avec et sur ce sentiment qu'elle éprouvait pour Diana. Un sentiment qu'elle-même connaissait peu et ne comprenait pas. À partir de là, Margaret fit tout le travail. Avec le poisson dérobé, une vieille poupée trouvée dans la salle de jeux, un hachoir à viande dérobé dans la cuisine ainsi que du fil et une aiguille empruntés à Amanda, elle consacra son 'génie' à fabriquer une sirène factice. Le résultat était immonde, mais il fallait qu'elle le fasse, pour le bien de Diana. Elle avait même été jusqu'à cacher sa création dans la chambre du directeur lui-même, juste sous son lit.

Eleanor avait de quoi être contente, sa vengeance était parfaite. Pourtant elle n'avait ressenti aucune excitation à échafauder son plan, encore moins à l'exécuter. Lorsqu'elle vit la poupée hybride que Meg avait fabriqué, elle avait même ressenti quelque-chose qu'une personne normale aurait pris pour du dégoût. Cela lui fit se demander si les sirènes, ces si belles et pures créatures pouvaient réellement exister. Ainsi, lorsqu'elle avait vu que Jennifer le espionner sous l'escalier tout-à-l'heure, elle n'avait pu s'empêcher de lui poser la question. À terme, la conversation avait pris une tournure inattendue. Même à présent, elle ne savait qu'en penser.

Une dernière page manquait à l'histoire de la sirène. Peinant trop à en comprendre la morale, Eleanor, dans un élan de bizarrerie, avait décidé de s'en débarrasser. La princesse froide leva les yeux de sa lecture. Elle se trouvait dans la bibliothèque, qu'elle balaya lentement du regard. Et là, surprise ! Sur le pas de la porte, au sol, se tenait un oiseau rouge qui la regardait fixement. Pendant un instant, Eleanor ne respira plus. Elle pencha le visage, intriguée, et cligna plusieurs fois des yeux pour voir si l'oiseau disparaissait. Il finit par s'envoler et sortir. La fille silencieuse attrapa sa cage et le suivit. Alors que les orphelins pouvaient voir Eleanor suivre un point imaginaire à travers les couloirs, les pensées de cette dernière se tournèrent vers la fille malchanceuse. Elle ne comprenait pas pourquoi elle semblait tant lui en vouloir. Après que le Pays des oiseaux eut brûlé, Jennifer avait un temps continué de venir la voir. Pourquoi ? L'oiseau était mort, son monde n'existait plus, qu'avaient-elles encore à partager ? Que leur restait-il en commun ? Absolument rien. Eleanor le regrettait, mais les choses étaient ainsi. Elle les avait pourtant aimées, ces journées à ses côtés. Pour la première fois depuis un temps qu'elle ne se rappelait plus, elle n'avait pas été seule. Elle avait eu quelqu'un avec qui parler et partager, quelqu'un qui avait vu et fait partie de son monde...

L'oiseau rouge finit par disparaître au détour d'un couloir. Eleanor s'arrêta, pensive. Non loin d'elle se tenait Xavier, le prince glouton. Celui-ci s'approcha d'elle, excité.

''Comtesse ! Comtesse ! Avez-vous entendu la nouvelle ?''

Il adorait colporter les nouvelles, même si elles étaient le plus souvent infondées.

''Il paraît que Diana a fait une énorme bêtise. Le directeur l'aurait emmenée dans son bureau pour la gronder !''

Bien. Eleanor n'avait peut-être pas réussi à rattraper son rêve détruit, mais peut-être éprouverait-elle de la satisfaction en regardant Diana payer pour ses crimes ? La fille silencieuse remercia Xavier et partit pour la salle de réception, depuis laquelle elle pourrait observer le bureau du directeur. Là-bas, elle rencontra Meg, qui avait elle aussi croisé le prince glouton. La voix irritée du directeur était audible depuis la porte joignant la chambre et la salle de réception. D'un commun accord, les deux filles l'ouvrirent légèrement, ce qui leur permit d'apercevoir Diana, pleurant abondamment, et le directeur qui lui tournait autour. Elles aperçurent également Jennifer, qui tenait la sirène factice dans ses mains. Comme la vue laissait à désirer, les princesses froide et sage profitèrent que l'attention soit concentrée ailleurs pour se glisser dans la pièce et se cacher derrière le bocal à poissons. Eleanor n'avait pas lâché sa cage.

''Mais diantre !''

Hoffman était en colère. Non pas que sa voix fut particulièrement forte, mais il tapotait le sol avec sa canne d'un geste impatient, comme si quelque-chose le démangeait.

''Mais qui a fait ça ? Qui est responsable ?

Il était face à Diana. Celle-ci pleurait, tête baissée.

''C'est toi ?''

Demanda le directeur en se penchant et en posant une main sur sa tête et en commençant à la caresser.

''Allez, dis-moi.''

Il posa ses mains sur ses épaules.

''Réponds-moi, Diana.''

Diana pleurait encore. Se mettant à genoux, le directeur se mit à lui caresser cheveux, bras, mains et joues, lui racontant qu'aucun parent ne voudra jamais d'elle si elle gardait cette tête là.

Diana pleurait toujours, elle semblait aussi avoir du mal à respirer.

''Non, je ne me mettrai pas en colère'', continua Hoffman sur un ton qui se voulait apaisant. ''Réponds-moi simplement.''

Perdant patience, le directeur prit l'enfant par le bras et l'épaule.

''C'était toi, n'est-ce-pas ?''

Il la secoua avec une impatience mêlée à une frustration non retenue. Diana se débattit faiblement. Elle fermait les yeux, refusant de croiser le regard du directeur.

''Après tout, tu en avais la responsabilité.''

Eleanor et Margaret regardaient la scène à travers l'eau trouble et souillée de l'aquarium. La petite Meg avait l'air rassurée. Apparemment le directeur se montrait compréhensif avec Diana, il avait déjà fini de la gronder ! C'était une bonne chose, non ?

Hoffman se leva, considéra Jennifer avec dédain et quitta la pièce, croyant bon de laisser les deux filles entre elles, qu'elles puissent s'expliquer. À peine fut-il sorti que Diana se mit à frotter frénétiquement ses vêtements d'un air dégoûté. Puis elle jura. Elle n'en revenait pas d'en être arrivée là, tout ça à cause d'un stupide poisson ! Ensuite elle se demanda pourquoi Jennifer avait semblé si soucieuse de savoir si la duchesse connaissait l'auteur du vol, et ce qu'elle faisait à rôder autour de la chambre du directeur...

Elle regarda la fille malchanceuse d'un air mauvais.

''Oh, je vois...''

Jennifer était restée sans rien dire à observer la scène, peinant à comprendre les gestes du directeur. Qu'aurait-elle pu faire d'autre de toute façon ? À voir comment Diana la regardait et ne souhaitant à aucun prix rester dans la même pièce quelle, elle esquissa un pas vers la porte.

''C'était toi !''

La petite Jennifer se stoppa net, paralysée par la peur. Son corps entier lui hurlait de fuir.

''C'est de ta faute si j'ai eu des ennuis!''

La voix de Diana était coléreuse, mais son expression était d'un calme dérangeant.

''Donne-moi ça !''

Elle arracha la sirène des mains de la fille malchanceuse et la déposa dans l'aquarium. La poupée descendit lentement, soulevant une masse de poussières et de crasse en atteignant le fond. La rousse ramassa ensuite un chiffon dont elle se servait pour nettoyer l'aquarium. Elle était tellement obnubilée par ce qu'elle s'apprêtait à faire subir à la pauvre Jennifer qu'elle ne remarqua même pas le visage de Margaret qui la regardait. Celle-ci souriait, heureuse de voir que sa chère duchesse reprenait du poil de la bête.

''Oh là !'' fit Diana en se tournant vers la fille malchanceuse. ''Je vois une tâche.''

Elle commença à s'approcher de Jennifer, qui recula par précaution.

''Il faut que je nettoie ça...''

Elle leva le chiffon. Les jambes de Jennifer touchèrent le lit : elle était coincée.

''...ou Mr Hoffman se fâchera !''

Diana poussa l'enfant sur le lit et se positionna sur elle, une jambe entre les siennes. Elle allait bientôt lui faire comprendre que le professeur ne lui avait pas enseigné que les lettre et le calcul. Si elle l'avait enduré, alors pourquoi pas cette moins-que rien ? Jennifer voulut crier, mais l'aînée lui plaqua le chiffon sur le visage. Elle se débattit, mais rien ne semblait pouvoir faire lâcher Diana. Lorsque cette dernière l'autorisa enfin à respirer, la fille malchanceuse avait la vision trouble. Asphyxiée qu'elle était par la puanteur du chiffon, elle peinait à reprendre son souffle. Elle avait les yeux embués de larmes.

« je t'en prie... laisse-moi partir… ce n'était pas moi...
-Pathétique ! »
La rousse prit les poignets de Jennifer dans une de ses mains. L'enfant se débattit d'autant plus, mais Diana était plus forte. Elle fit ensuite glisser le chiffon sous la robe de Jennifer. Sentant le tissu rugueux et crasseux contre sa peau, la fille malchanceuse fit la seule chose qui lui était encore permis : elle hurla.

Eleanor observait toute la scène. Margaret, quant à elle, était partie un peu avant qu'elle ne commence. La fille silencieuse tenait sa cage fermement serrée contre elle. Elle n'avait ressenti aucune satisfaction à voir Diana dans cet état lamentable, mais regarder Jennifer se faire malmener par elle lui donnait la chair de poule et faisait se serrer son cœur. Devait-elle l'aider ? Elle ne fit pourtant rien lorsqu'elle l'entendit appeler à l'aide.

''Au secours ! Pitié ! Quelqu'un ! Empêchez-la de me faire du mal !''

Elle sursauta, mais ne fit rien de plus lorsque Diana la gifla, le son résonnant dans toute la pièce. Il se passa alors quelque-chose. L'oiseau rouge, qui avait disparu, entra dans la pièce, décrivit une courbe gracieuse dans les airs et vint se poser sur le lit, juste au dessus de Jennifer, qui ne pouvait désormais plus que subir et pleurer en silence. Eleanor ne voulait pas interférer, mais ce que l'oiseau attendait d'elle était clair.

Après tout, la fille malchanceuse... Jennifer, avait fait partie de son monde. Et elle savait que c'était toujours le cas. L'oiseau rouge était peut-être mort, mais Jennifer, elle, était toujours là. Elle avait continué d'aller la voir parce-qu'elle ne l'avait pas abandonnée, parce-que la perte de l'oiseau rouge ne lui avait pas ôté l'espoir de quitter cet endroit un jour, avec elle à ses côtés. Son monde était peut-être détruit, mais elle, elle avait voulu l'aider à le reconstruire, et tant pis si le bonheur éternel n'était pas au rendez-vous. Personne auparavant n'avait cru ni en son univers ni en elle. La princesse froide soupira. Au final, Eleanor n'était pas plus avancée sur les sirènes maintenant qu'elle ne l'était en début de journée, ne savait toujours pas si elle devait y croire ou pas. Ce qu'elle savait en revanche, c'était que la seule belle et pure créature qu'elle connaissait s'appelait Jennifer, unique survivante de son royaume, et qu'elle ne la laisserait pas souffrir des sévices de Diana plus longtemps.

La fille silencieuse sortit de sa cachette.

« Ça suffit, Diana.
La rousse leva la tête de sa besogne.
-Eleanor ?
En entendant ce nom, la petite Jennifer rouvrit légèrement les yeux. Elle avait mal aux poignets, à la joue et à la lèvre inférieure, en plus de sentir un goût métallique dans sa bouche. Ses yeux embués par les larmes crurent apercevoir quelque-chose tomber du plafond, une plume, minuscule, gelée et aussi bleue que les yeux d'Eleanor, qui décrivit dans l'air un mouvement gracieux pour venir se déposer et fondre sur sa joue.
-Que fais-tu ici ? Poursuivit Diana. Depuis combien de temps nous observes-tu ?
Trop longtemps, pensa l'enfant en laissant tomber sa cage, son bruit métallique résonnant dans toute la pièce.
-Je ne le répéterai pas : Laisse. La. Tranquille.
C'était la première fois que quiconque entendait Eleanor élever la voix. Ce n'était sûrement qu'une impression, mais l'air semblait se rafraîchir. Diana n'y prêta cependant pas attention, pour l'instant. Elle se redressa et prit un air théâtral.
-Tu t'inquiètes du sort de cette... pauvresse ? Fit-elle d'un ton dédaigneux. Ce n'est pas digne de toi, Eleanor.
Puis elle regarda la fille malchanceuse, son regard empli de colère et de mépris.
-Elle mérite ce qui lui arrive.
-Elle s'appelle Jennifer et elle n'a rien fait de mal.
Cette dernière vit d'autres plumes, de plus en plus, commencer lentement mais sûrement à pleuvoir dans toute la chambre. Elles étaient accompagnées d'un vent froid qui lui aussi commençait à se lever.
-Dis-moi, poursuivit Eleanor, la crois-tu sincèrement capable de te défier ? Jennifer est-elle vraiment la seule dont tu juges bon de te méfier ?
La rousse ne touchait plus Jennifer. Quelques secondes durant, elle ne bougea pas du tout. Son expression était la quintessence du mot 'surprise'. Puis elle délaissa la fille malchanceuse et se leva lentement, son air ahuri toujours scotché à son visage.
-Toi ? C'était toi ! Le directeur te fera payer pour ça !
Et elle comptait lui en donner un avant-goût. Diana avait craché ces mots en s'approchant pas à pas d'Eleanor. Elle avait délaissé son expression de stupeur au profit d'un masque de haine. Le vent, quant à lui, s'était levé. Les plumes tournoyaient dans les airs, et ce de plus en plus vite, enveloppant Diana et Eleanor dans leur tourbillon.
-Mr Hoffman est bien inconscient de vous avoir laissées seules toutes les deux, répondit calmement Eleanor. Mais à ton avis, quelle sera sa réaction quand je lui aurai rapporté ce que tu étais en train de faire à Jennifer ?
L'attaque était vicieuse. Diana avait peur du directeur, pour une raison qu'Eleanor ignorait et dont elle se moquait. De plus ce dernier, lorsqu'il s'adressait aux orphelins via les hauts-parleurs de l'orphelinat, les appelait toujours par ordre de préférence. Si Jennifer n'avait jamais été appelée, Eleanor, en revanche, était en seconde position juste après Diana. C'était une fille sage et sérieuse à ses yeux, sa parole prévaudrait toujours contre celle des autres.
La rousse envisagea de frapper Eleanor pour avoir osé la menacer, mais elle doutait que cette dernière craigne la douleur et ça n'aurait sûrement fait qu'empirer sa situation. Diana brûlait intérieurement, sentant sa voix balbutier et la situation lui échapper.
-Comment oses-tu ? Je... je suis ta duchesse !
-Tu t'en prends à plus faible que toi et tu oses te prétendre noble ?
La voix d'Eleanor avait encore monté d'un cran. Le vent devint cinglant, le tourbillon se transforma en véritable tempête, emprisonnant les deux filles. Si la rousse paraissait en difficulté, l'autre en revanche demeurait froide et à l'aise.
-Silence !
Les yeux de Diana lançaient des flammes. Que des larmes naissantes éteignirent bien vite.
-Tu n'arriveras pas à me faire taire, Diana !
La voix d'Eleanor semblait venir de partout et résonnait autant qu'elle était puissante. Jennifer, qui contrairement à Diana était épargnée par le froid et les vents, observait même du givre s'installer sur les murs et les objets. Elle peinait à distinguer quoi que ce soit d'autre dans la tempête de plumes, seule demeurait dans son champ de perception la voix de sa comtesse qui se réveillait. Tout en parlant, ladite comtesse qu'on appelait parfois la princesse des glaces s'avançait, lentement mais invariablement, vers son opposante.
-''J'aimerai mon prochain, je punirai l'infidèle''. As-tu jamais respecté une seule ligne de ce serment ? Tu n'es pas une duchesse, Diana. Tu n'as ni titre, ni vertu ni pouvoir. Le seul droit que tu tiens de naissance est celui d'aînesse et tu ne t'en es jamais servi que pour terroriser tes pairs, pour oublier ta condition de gamine misérable, terrée dans l'ombre sans amis ni parents !
Le miroir qu'Eleanor tendait était impitoyable, et son reflet acéré. Et elle avait mentionné ses parents, le plus grand tabou que pouvaient avoir les orphelins et elle n'avait visiblement cure que la plus âgée ne s'en serve à son tour contre elle. Non pas que ça eut traversé l'esprit de Diana, qui secouait frénétiquement la tête dans un geste de déni. Tentait désespérément de réprimer ses sanglots qui déformaient sa vision. Elle n'était pas comme ça... Ce n'était pas vrai ! Elle mentait! Elle ne voulait plus l'entendre ! Elle voulait que ça cesse...
-Assez...
-Le sous-sol t'attend, Diana. Pourquoi ne pas aller faire un tour dans la cellule de solitude où tu te plais tant ? Retourne d'où tu viens ! »
Ne tenant plus, la rousse poussa un cri et jeta Eleanor au sol. La Princesse froide la regarda avec un air de défi et à la seconde suivante, Diana fondit en sanglots et courut faire ce qu'elle lui avait ordonné.

La tempête partit aussi vite qu'elle était venue. Lorsque tout fut à nouveau calme, Jennifer, fatiguée par ce qu'elle venait d'endurer, se laissa fondre en larmes. Des larmes de soulagement, et peut-être aussi d'admiration. Eleanor se releva et vint s'asseoir sur le lit à côté de l'autre enfant. Jennifer sursauta lorsque la fille silencieuse se pencha vers elle et lui toucha la joue. Elle se protégea même le visage, croyait un moment que c'était Diana qui revenait à l'attaque.
« Sshh, entendit-elle, c'est fini. Elle ne te touchera plus.
Reconnaissant la voix qui accompagnait ce murmure, la fille timide se détendit.
-E... Eleanor ?
Jennifer ouvrit les yeux. Tout ce qu'elle put voir fut le visage de sa comtesse. Était-ce à cause de l'éclairage au plafond, ou bien était-il auréolé de lumière ?
-Je suis désolée, dit-elle en essuyant du revers de sa manche les traces que Diana avait déposé ça et là sur son visage, ainsi que les larmes qu'elle y avait fait couler. Tout est de ma faute.
Mais Jennifer l'avait déjà pardonnée.
-Tu m'as manquée, tu sais ? Elle eut envie de l'enlacer, mais se ravisa, se rappelant qu'Eleanor n'appréciait pas qu'on la touche aussi intimement. Dis-moi, continua-t-elle, hésitante, pourquoi ne voulais-tu plus de moi, à un moment ?
Eleanor baissa les yeux, bien qu'elle regardât toujours Jennifer.
-J'ai été stupide, répondit simplement l'enfant. Je ne comprenais pas que tu restes à mes côtés après que mon île eut brûlé.
Jennifer soupira et ferma les yeux. Puis elle prit la main fraîche d'Eleanor, la détendit et la posa contre sa joue.
-Je suis tienne, même dans la mort. »

À suivre...