Disclaimer: Rule of Rose ne m'appartient pas.
La Princesse de la Rose
Amanda se glissa à l'intérieur des toilettes. Sans un bruit, elle patienta plusieurs secondes et écouta, le temps de s'assurer que le lieu soit désert et que les princesses sage et tenaces ne tenaient une de leurs réunions secrètes. Lorsqu'elle fut sure d'être tout-à-fait seule, elle se rua à l'intérieur d'une des cabines.
Face à elle, sur la lunette relevée, était dessiné un symbole des aristocrates. Celui-ci consistait en un œil aux cils saillants, avec une rose en guise de pupille. Chaque symbole propre à l'aristocratie du crayon rouge avait une signification propre. Si la signification officielle de celui-ci était 'La princesse de la Rose veille sur toi', tout l'orphelinat avait vite compris qu'il signifiait plutôt 'Nous te surveillons'.
Bien sûr, ce n'était qu'un symbole, un banal graffiti dans les toilettes, il n'empêche que son message n'en demeurait pas moins efficace sur l'esprit des orphelins. Les garçons, par exemple, s'étaient mis à faire beaucoup moins de farces aux filles depuis que ces dessins idiots, comme ils les appelaient, s'étaient répandus dans l'étrange maison. Quant aux plus jeunes, telles que Susan et Olivia, elles concevaient parfaitement que les hauts aristocrates puissent voir à travers ce graffiti et étaient convaincues qu'elles auraient des ennuis si elles faisaient des bêtises devant. Amanda, pour sa part, n'était plus vraiment sûre de quoi croire. En fait elle s'en fichait. De toute façon, quoi qu'elle fasse, elle aurait des ennuis.
Elle s'était longtemps demandée ce qui clochait chez elle, pourquoi les autres enfants ne l'acceptaient pas parmi eux. Elle faisait tout pour se faire belle et on la rejetait. Elle servait avec dévouement les aristocrates et ils l'humiliaient. Elle s'en souviendrait toujours, de toutes ces fois où à plusieurs ils l'avaient prise à parti, avaient tourné autour d'elle, l'avaient poussée en tous sens jusqu'à la faire tomber, chantonnant leur comptine 'Amanda la gueuse, Amanda la truie'. Leurs voix résonnaient encore, claires comme du cristal, alors même qu'ils avaient disparu. Ils ne la laissaient jamais tranquille. Ils l'avaient toujours vue comme la plus misérable, même avant que le club ne soit fondé. Qu'avait-elle bien pu leur faire pour que même Jennifer demeure au dessus d'elle ?
Jennifer...
La simple évocation de ce nom fit pousser un grognement à Amanda. Dire qu'il fut un temps, elle avait été heureuse de la connaître, de l'accueillir parmi eux à l'orphelinat. Heureuse qu'on lui offre une chance de ne plus être la dernière. Et un temps, ce fut le cas. Mais ça avait eu vite fait de se terminer ! La détestait-on à ce point pour qu'une nouvelle arrivante, naïve et marginale, que personne ne connaissait, lui passe devant dans la hiérarchie ? Et pourquoi fallait-il qu'elle occupe le rang pile au dessus du sien, comme pour la narguer ?
Et si seulement les choses en restaient là... les orphelins s'amusaient depuis longtemps à lui imposer les châtiments les plus humiliants, quand-bien même Amanda ne les méritait pas. Et maintenant il fallait que ce soit cette nouvelle qui les lui applique ! De quel droit ! Elle se souvenait encore de cette nuit dans la forêt où Jennifer l'avait punie avec le bâton de torture. Les voix des aristocrates scandant son nom alors que cette peste frottait ce rat contre son visage... ça avait du lui plaire, c'était obligé !
De ça, Amanda en était sûre, car elle même avait dû la punir le mois précédent, pour l'offrande déplorable qu'elle avait faite à la cour. Elle se souvient encore de ses cris... Oh oui, Amanda avait adoré cette sensation, lorsque les rôles avaient enfin étés inversés et qu'elle avait pu infliger au lieu de subir. Servir de souffre-douleur à l'orphelinat tout entier détériorait l'esprit et développait la mesquinerie, il fallait bien qu'Amanda se défoule sur quelque-chose. Ou quelqu'un, c'était bien normal. C'est vrai, Amanda avait endossé pire que ça, pourquoi cette sale nouvelle devrait-elle y échapper ? Elle lui avait fait subir ça de plein droit !
Tout comme elle avait le droit de soutirer quelques services à cette fille, moins grâce à leur embryon d'amitié (car elle avait tenté de sympathiser avec Jennifer les premiers jours) que parce-que la princesse mesquine était de loin la plus imposante. En parallèle, Amanda ne manquait jamais une occasion de la rabaisser plus bas que terre, de lui montrer que même si elles se situaient toutes deux en bas de la chaîne alimentaire, la princesse mesquine lui demeurait supérieure. C'était bien légitime : elle n'allait pas laisser cette nouvelle lui passer devant, pas quand elle représentait déjà moins que le dessous du panier. Bien sûr, Amanda était un peu triste pour elle, savait très bien par quoi elle passait. Mais les forts s'en prenaient toujours aux faibles, c'était dans l'ordre des choses alors au fond tant pis pour elle, c'était chacun pour soi.
Oui, mais même ça, ça n'avait pas duré ! Cette petite garce était, le diable seul sait comment, entrée dans les bonnes grâces de la comtesse Eleanor. Eleanor ! La princesse froide, la fille incapable d'aimer qui que ce soit ! Et à cause d'elle, non seulement Amanda ne pouvait plus l'approcher, mais plus personne dans l'orphelinat ne le pouvait ! Sans parler des passe-droits qu'elle devait lui accorder ! De quel droit faisait-elle ça ? Avait-on jamais pris la défense d'Amanda depuis qu'elle était arrivée en ces murs ? Tout ce qu'on lui avait fait endurer, pourquoi cette sale nouvelle devrait-elle y échapper ? Eleanor devait l'avoir prise comme servante attitrée ou quelque-chose dans le genre, mais pourquoi avait-elle choisi Jennifer ? Pourquoi pas elle ? Amanda était là depuis plus longtemps que cette misérable et savait faire plus de choses !
Et le pire dans tout ça, c'était que Jennifer avait osé lui dire dans les yeux qu'il n'y avait rien entre elle et Eleanor. Mais tout le monde voyait bien qu'elle lui appartenait ! Elle refusait juste de partager ce privilège avec elle, oui !
Et puis, si Eleanor n'avait vraiment que faire de cette fille, elle n'aurait pas défié sa propre duchesse pour elle. En effet, selon les rumeurs, Diana elle-même aurait essuyé un revers humiliant pour s'être trop approchée de cette misérable ! C'était d'ailleurs probablement pour cela que la princesse résolue s'était enfermée des heures durant dans la cellule de repentance située au sous-sol. Juste après être passée dans l'atelier de couture pour le mettre à sac et réduire en morceaux la machine à coudre sur laquelle Amanda était affairée. Même lorsqu'elle ne faisait rien il fallait qu'elle paie les pots cassés !
Amanda adorait la couture, elle pouvait passer des heures assise dans l'atelier à utiliser la machine. Ses sons et bourdonnements avaient sur elle un effet reposant, voire même un peu grisant. Peu lui importait alors de confectionner des robes ou de rapiécer des serpillières, ce n'était que lorsqu'elle cousait qu'Amanda se sentait pleinement tranquille, bien à l'abri dans son petit monde rien qu'à elle. Là-bas, elle n'était plus cette gamine rondelette et mesquine que les autres enfants méprisaient, mais plutôt cette reine enchanteresse qu'elle avait toujours rêvé d'être, capable de changer la plus hideuse des loques en la plus somptueuse des robes... mais, même ce phantasme lui avait maintenant été enlevé ! À cause de cette vermine de Jennifer et de sa traîtresse de bienfaitrice !
Elle avait envie de la frapper. Encore et encore. Cette pensée l'obsédait peu à peu. Elle avait bien envisagé un moyen de soulager cette pulsion, mais il demeurait irréalisable tant que la machine à coudre ne fonctionnait pas. En attendant, la haine d'Amanda ne pouvait que croître, jusqu'à atteindre un point de non-retour...
''Si seulement tu n'existais pas, Jennifer !''
L'enfant sortit son journal intime et s'agenouilla devant la cuvette fermée. Comme on l'avait accusée d'avoir détruit la machine à coudre, le directeur l'avait punie et lui avait interdit tout accès à l'atelier. Et comme cet incident avait attiré l'attention sur elle, tous les orphelins ne pensaient désormais plus qu'à enfoncer davantage le clou. Elle ne pouvait se promener dans les couloirs ou entrer dans une salle sans qu'on lui jette quelque-chose, ses affaires étaient régulièrement mises à sac et elle recevait quotidiennement des lettres d'insultes écrites par des personnes visiblement trop courageuses pour les lui dire en face.
On la laissait rarement seule, aussi volait-elle quand elle le pouvait un moment de solitude pour entretenir son journal et sa haine. Amanda détestait pour ainsi dire tout le monde et aurait volontiers fait disparaître quelques orphelins si elle en avait la possibilité. Mais pour l'heure, seule Jennifer lui importait. Elle n'avait pas le droit de rester à l'abri sous l'aile d'Eleanor tandis qu'elle subissait toutes les brimades ! Elle avait travaillé trop dur, accompli trop de tâches ingrates pour tolérer ça ! Ainsi la princesse mesquine se tenait-elle là, agenouillée dans l'ombre et la puanteur à vomir sur papier sa rancœur et sa jalousie. Réalisait-elle seulement qu'elle ne faisait cracher à sa plume que trois mots ? Trois mots que son esprit hurlait et qu'elle réécrivait encore et encore, inconsciemment et inlassablement. Trois mots qui noircissaient aussi bien ses idées que les pages de son cahier.
JE LA HAIS !
Tandis qu'elle recouvrait les pages de son journal de sa pensée unique, son visage se tordait dans un rictus de colère. Sa bouche, entre deux rires gras et déments, vociférait tantôt des paroles sans queue ni tête, tantôt des insultes destinées à la fille malchanceuse. Cette vision perdura un moment, jusqu'à ce qu'une voix vienne la troubler.
''Amanda, Amanda... Qu'est-ce-qui peut bien te mettre dans des états pareils ?''
La voix était suave, féminine et murmurante. Au début, la princesse mesquine crut à un tour de son imagination et se remit à écrire, mais la propriétaire de cette voix avait de la suite dans les idées.
''Eh bien, Amanda, je t'ai posé une question.''
Le ton était plus fort cette fois-ci, suffisamment pour faire relever la tête à la princesse mesquine. Privée de sa concentration, le regard d'Amanda se posa un instant sur le symbole aristocratique qui la surplombait.
Elle te surveille, semblait lui dire silencieusement le symbole. Amanda secoua vivement la tête et chercha d'où provenait cette voix qui l'apostrophait. Quelqu'un l'avait observée alors qu'elle avait perdu le contrôle. Et tandis qu'elle écrivait son journal de surcroît ! Si le bruit venait à se répandre, ce ne serait pas bon. Pas bon du tout...
« Qui est là ?
Demanda la princesse mesquine sur un ton qu'elle croyait menaçant.
-Allons Amanda, tu n'as pas une petite idée ?
Pas vraiment, non, et au fond elle s'en fichait. La seule chose qui intéressait la princesse mesquine était de connaître le rang de la fille qui l'épiait, de savoir quels torts elle risquait lui causer et comment elle allait s'y prendre pour la faire taire.
-Tu m'as pourtant juré fidélité avec tant de ferveur...
C'est là qu'un déclic se fit au fin fond du crane de la princesse mesquine. Sa voix se fit tremblante et hésitante, le genre de voix qu'on pourrait avoir si on venait de rencontrer un fantôme ou une apparition.
-Princesse ?
-Bravo Amanda, répondit la voix d'un ton sarcastique. Mais dis-moi, tu sembles perturbée. Il est vrai que je me montre rarement, en étais-tu venue à douter de mon existence ?
À gauche. La voix provenait de la cabine à sa gauche. Sans plus réfléchir, la princesse mesquine colla son oreille à la paroi qui la séparait de son interlocutrice.
-Non. Non non non non, bien-sûre que non. J'ai toujours cru en vous, Princesse, même dans les temps les plus durs. Je mourrais dévorée si cela pouvait vous servir, vous le savez, n'est-ce-pas ?
-Oui, Amanda, bien-sûr, répondit la Princesse des roses sur un ton neutre, et tu n'es pas sans savoir que le bonheur de mes sujets m'importe beaucoup, quitte à sacrifier les plus... nuisibles au profit du plus grand nombre.
La petite Amanda déglutit péniblement.
-Cela va de soi... je suppose.
-J'ai eu vent de ce qui s'est passé avec la machine à coudre, Amanda.
À ces mots, le cœur de la princesse mesquine faillit s'arrêter.
-Mais je veux que tu saches, poursuivit la princesse, que je te sais innocente. Comme je sais à quel point la couture te plaît, je m'assurerai que Margaret la répare le plus tôt possible.
Convaincue que sa souveraine pouvait la voir, la princesse mesquine s'inclina dans une pose à la limite de la prosternation, des larmes de joie coulaient même sur ses joues.
-Sa majesté est trop bonne...
-Oui... mais tu ne sembles toujours pas en paix, ma pauvre Amanda. Pourquoi ne pas me dire ce que tu as sur le cœur ?
Pas de réponse. La princesse mesquine hésitait. Cette compassion dans la voix de la princesse, ne risquait-elle pas de disparaître si elle lui ouvrait son âme ? Ne risquait-elle pas d'annuler ce qu'elle venait de lui promettre ? Pire, ne risquait-elle pas de tomber à jamais en disgrâce à ses yeux ? Elle ne se voyait certainement pas endurer toutes les punitions de la cour jusqu'à la fin de sa vie. Elle allait se taire. Le risque était trop grand. Cependant, la Princesse de la Rose, comme si elle parvenait à lire dans l'esprit de sa sujette, la rassura.
-Sois sans crainte, tout ce que tu diras restera entre nous. Je ne suis pas là pour te juger, Amanda.
Alors l'ultime barrière de cette dernière s'affaissa et Amanda fondit en larmes. Elle confessa tout.
De sa jalousie malsaine de ne pas être une haute aristocrate jusqu'à de son sentiment écœurant d'injustice vis-à-vis de Jennifer qui était devenue la pupille de la comtesse, en passant par les inavouables malheurs qu'elle rêvait d'infliger à certains orphelins, elle confessa tout à la Princesse de la Rose, qui écoutait patiemment. Quand la princesse mesquine eut fini de cracher son venin, le silence se fit pendant ce qui sembla durer des heures. Il se brisa toutefois, quand vint la réponse de la Princesse, faisant par la même sursauter la pauvre créature qui s'était crue à nouveau seule.
-Tu es fidèle et dévouée à la cour, Amanda. Pour ça, je saurai te récompenser. Mais s'il-te-plaît, parle-moi encore de Jennifer et d'Eleanor. »
XXX
Eleanor se sentait bien, une émotion difficile à décrire s'il en est. Elle ne se rappelait plus la dernière fois qu'elle avait ressenti cela, si toutefois une telle chose lui était bien arrivée. Bien sûr, l'enfant avait plusieurs raisons d'être satisfaite, mais avoir fait réprimander Diana par le directeur ou se faire féliciter par ce dernier pour sa dernière dictée n'en faisait pas partie. Les événements qui revenaient le plus dans sa tête ces derniers temps remontaient à il y a trois semaines, lorsqu'elle avait sauvé Jennifer d'un sort peu enviable.
Depuis qu'elle s'était confrontée à Diana, la fille silencieuse se sentait comme libérée d'une entrave, mais ce n'était rien comparé à son soulagement lorsqu'elle vit que Jennifer allait bien et ne lui en voulait pas pour ce qui était arrivé. Depuis, elles avaient recommencé à se fréquenter. Ainsi se tenait-elle là, devant la porte de la salle d'eau, à attendre que Jennifer vienne la retrouver. Se jurant de l'emmener un jour, pour de bon, dans ce monde rêvé auquel elle l'avait convaincue de ne pas renoncer.
Elle s'était également rapprochée de Brown, qui commençait à lui obéir comme à sa première amie. Si Eleanor ne l'avait pas vraiment apprécié au début, elle avait fini par s'y attacher. Moins qu'à son oiseau ou sa cage, certes, mais elle y était attachée tout de même. Elle avait même pris l'habitude de s'agenouiller à côté de lui et de le caresser pour tromper l'attente.
Quant à l'oiseau, elle recommençait à le voir lui aussi, voltigeant à son gré dans les salles et les cieux de l'orphelinat. Actuellement, il tournoyait autour d'elle et Brown et faisait des allers-retour le long du couloir. Tandis qu'Eleanor le regardait voler, les plumes de l'oiseau tombaient pour être remplacées par d'autres de couleur différente, faisant naître dans le couloir une neige duveteuse et diaprée. Elle vit son compagnon épouser chaque couleur de l'arc-en-ciel pour finir sur une teinte bleutée avant de se poser sur l'épaule de Jennifer, qui venait de sortir de la salle d'eau et lui adressait un sourire. Le rouge ne représentait pas le bonheur, Eleanor le comprenait à présent.
Depuis que cette fille était entrée dans sa vie, Jennifer recommençait à voir quelques couleurs. Eleanor se rendait-elle seulement compte du bouleversement qu'elle avait provoqué? Non contente de lui apporter un peu de réconfort, elle lui avait aussi montré que les aristocrates du crayon rouge n'étaient pas tous impitoyables ni tout puissants, qu'il existait un autre monde que le leur. Elle aurait aimé pouvoir l'en remercier comme il se doit, faire naître sur son visage ce même sourire qu'elle lui avait rendu... Bien sûr, Eleanor n'était pas totalement inexpressive, mais il fallait bien avouer que sa froideur de façade était singulière, dérangeante même. Jennifer se demandait si son amie était née ainsi, ou si la vie lui avait fait revêtir un masque qu'elle ne pouvait ou ne voulait plus retirer. Si cette dernière hypothèse était avérée, il restait pourtant une chose qu'Eleanor était incapable de dissimuler : son regard. Si elle avait eu l'occasion de voir ses yeux pleins de rêveries ou de tristesse, de détermination ou d'incompréhension, de volonté ou de fatigue, d'ennui ou de mépris. À présent, elle commençait à voir quelque-chose ressemblant à la joie remplir et réchauffer le ciel hivernal de son regard.
Jennifer était une fille étonnante, pleine de vie quoique timide, un prodige quand on connaît sa vie à l'orphelinat. Mais là où Eleanor était impressionnée, c'est qu'elle eut réussi à lui faire changer ses habitudes. Il y a peu, elle était capable de réciter son emploi du temps à la seconde près. Elle était même en mesure de dire ce qu'elle faisait il y a un an jour pour jour à la même heure. Mais depuis que Jennifer l'avait fait sortir de la salle de jeux et l'avait fait descendre du balcon, elles faisaient chaque jour quelque-chose de différent. Eleanor détestait le changement, la routine la rassurait. Au départ, elle avait été plus que réticente à suivre Jennifer, elle l'étai encore même aujourd'hui. Mais le temps la faisait petit-à-petit s'habituer au changement. Et puis elle faisait tout-de-même quelques efforts. Après tout, elle avait montré son monde à Jennifer, maintenant elle lui faisait découvrir le sien.
XXX
Quelques jours plus tôt, Jennifer avait présenté à Eleanor le "chevalier du seau", un épouvantail au corps de balais avec un chiffon pour vêtement et, comme son nom l'indiquait, un seau en guise de tête. La fille malchanceuse l'avait décrit comme son confident le plus intime, une oreille attentive à qui elle se confiait quand elle se sentait perdue et qui lui apportait toujours lumière et réconfort. Jennifer lui avait proposé d'aller le voir elle aussi, si jamais elle se trouvait désorientée. Eleanor avait presque ri, rétorquant que son chevalier n'était qu'un vulgaire épouvantail construit puis délaissé par les garçons. Elle avait ajouté que jamais elle ne s'abaisserait à adresser la parole à un objet inanimé. Inutile de dire que Jennifer l'avait très mal pris tandis qu'Eleanor, elle, n'avait pas compris ce qu'elle avait pu dire ou faire de mal. La princesse froide était gauche en bien des manières sûrement était-ce pour cet état d'esprit qu'elle avait été choisie pour devenir comtesse.
Toujours est-il que la fille malchanceuse lui en avait voulu. Elle avait arrêté céans de lui adresser la parole et était partie avec Brown, laissant la fille silencieuse seule avec le chevalier du seau. À la surprise de la fille malchanceuse, Eleanor avait tout-de-même continué de la suivre. Jennifer n'avait cependant rien lâché et s'était contentée d'ignorer sa présence. Voyant que l'enfant ne lui répondait plus quand elle lui parlait, Eleanor redevint à son tour rapidement silencieuse. Cela dura une journée entière, au cours de laquelle elles arpentèrent l'orphelinat ensemble, tout en restant froides l'une à l'égard de l'autre. Personne, ni les orphelins, ni Brown, ni Eleanor ne comprit ce qui s'était passé entre les deux filles pour qu'elles en arrivent jusque-là. Elles finirent, en fin d'après-midi par s'asseoir dans la cour, sur les marches devant l'entrée. Regardant tour-à-tour la fille malchanceuse et le ciel qui s'obscurcissait, la petite Eleanor avait soudain ressenti une profonde tristesse l'envahir et s'était mise à regarder le sol.
''Parle-moi, Jennifer...''
L'enfant avait tiqué en entendant son nom et s'était autorisée à regarder brièvement l'autre fille. Elle avait l'air perdue comme le jour où on lui avait enlevé son oiseau du bonheur, ne comprenait pas pourquoi on la rejetait.
''Parle-moi, s'il-te-plaît...''
Jennifer avait alors soupiré. Elle avait bien vu qu'Eleanor était désolée, qu'elle n'arriverait pas à en tirer davantage. Elle était comme ça, incapable d'exprimer ses sentiments. Et puis Jennifer avait détesté jouer ce rôle. Elle s'était levée, avait pris la fille silencieuse par la main et l'avait invitée à rentrer. Ainsi leur querelle muette avait-elle pris fin.
XXX
Ça n'avait pas été leur premier incident, et la petite Jennifer craignait bien que ce ne fusse pas le dernier non plus. Elle avait par exemple appris à ses dépens qu'en plus de parler peu, Eleanor supportait très mal que quelqu'un la touche. Les discussions qu'elles avaient digressaient souvent, et se terminaient rarement bien elles aussi.
Mais cette fille n'avait pas que des mauvais côtés, loin de là. Elle se montrait même un peu candide, de temps à autres, mais surtout elle ne craignait pas d'être vue en compagnie d'une mendiante malchanceuse. De plus désormais, à chaque fois que quelqu'un s'approchait de Jennifer d'un air mauvais, qu'il s'agisse de Diana, d'Amanda, ou de n'importe qui d'autre, Eleanor s'interposait, clamant que nul ne toucherait Jennifer tant qu'elle serait comtesse des Aristocrates. Aucun autre enfant n'avait jamais fait pareille chose pour elle.
Jennifer lui avait également parlé de ses maux de tête, de ces images qui remontaient de temps à autre dans son esprit et qu'elle savait liées à son passé. Pour la première fois depuis qu'elles se connaissaient, la fille silencieuse s'était montrée curieuse. Bien vite, une fascination pour l'histoire, -ou plutôt l'énigme- de Jennifer avait grandi en elle, mêlée à un profond désir d'aider la fille malchanceuse à la résoudre. Ainsi Eleanor l'avait-elle poussée un peu chaque jour à rechercher ses souvenirs, lui soutenant que ces images qu'elle voyait étaient semblables aux pièces d'un puzzle, aux pages d'un livre, qu'elle avait, quoi qu'il représente, besoin de compléter. Ainsi Jennifer avait-elle pris un peu chaque jour un temps pour s'asseoir quelque-part et se concentrer, plonger dans son esprit, explorer ses souvenirs, reconstituer sa mémoire et lui en lire l'histoire.
Celle-ci commençait, d'après la fille malchanceuse, avec une petite fille, adorable et précieuse princesse, qui vivait avec des parents aimants.
Eleanor ne se rappelait pas en avoir jamais eu.
La princesse, toujours d'après la fille malchanceuse, avait également une amie, toute de rouge vêtue, qui ne la quittait jamais. Jennifer se rappelait qu'un beau jour, la princesse, sa meilleure amie ainsi que ses parents embarquèrent pour une odyssée fantastique vers les Indes, à bord d'un aéronef qui l'était tout autant.
S'agissait-il d'un dirigeable ?
Oui, peut-être...
Elle se souvenait ensuite d'une tempête, du hurlement du vent, de l'explosion, des flammes dans les couloirs, des cris. De la chute...
L'histoire n'allait pour l'instant pas plus loin. Il fallait dire que plus le récit avançait, plus Jennifer peinait à recouvrer ses souvenirs. Elle finissait de plus en plus son récit en larmes, bien souvent sans qu'il eût avancé d'un pouce, mais plus cela arrivait, plus Eleanor se montrait prévenante, réconfortante et encourageante.
Elle apportait même ses propres idées et interprétations de ce qui était arrivé à la fille malchanceuse. Aujourd'hui, elle lui demanda de lui décrire le plus précisément possible ce fameux aéronef dans lequel elle avait embarqué. La petite comtesse ne put alors que constater à quel point cet appareil ressemblait à un dirigeable. Un dirigeable de luxe avec des pièces et plans semblables à celui que les orphelins se représentaient lorsqu'ils jouaient aux Aristocrates du Crayon Rouge. Ce même dirigeable dont ils avaient participé à l'inauguration au printemps de l'année dernière, avant son départ pour l'Inde. Le plus grand aéronef du monde, leur avait-on dit...
L'événement avait à l'époque mis tout l'orphelinat en effervescence. La comtesse de Bedford avait même été présente pour l'occasion. Une comtesse à Cardington ! Même Eleanor avait été excitée, c'était dire l'émoi provoqué auprès des enfants...
Au final, ils avaient bien participé à la cérémonie d'inauguration, mais il n'avait jamais été question de les faire monter à bord. Une chance au final, car peu de temps après le décollage, l'aéronef avait été porté disparu. De toute évidence, l'envol avait viré à la chute, vu que Jennifer avait rejoint l'orphelinat quelques temps plus tard. Quant aux orphelins, ils avaient beau n'être jamais montés à bord de l'appareil, ça ne les avait pas empêchés pas de recréer ce lieu maudit et de le faire à jamais exister dans leur imaginaire collectif.
« Es-tu sûre de ce que tu dis, lui demanda une Jennifer inquiétée par de telles conjectures. Ça pourrait juste être une coïncidence.
-Une énorme coïncidence, alors, lui répondit aussitôt la princesse froide. De plus, nous ne jouions pas au dirigeable avant ton arrivée.
Eleanor lui disait tout ça sans la regarder, alors qu'elles s'étaient installées sur des chaises dans le grand hall.
-Alors les autres sauraient ? Pour mes parents et pour l'accident ?
À dire vrai, Jennifer avait déjà quelques doutes. Jouer au dirigeable ne lui faisait pas plaisir. La princesse froide haussa les épaules.
-Crois-tu, continua-t-elle hésitante, crois-tu que je devrais leur expliquer ?
-Surtout pas. Il y en a peut-être qui s'en doutent déjà et rien ne dit qu'ils arrêteront d'y jouer si tu leur en parles. Le contraire est même plus probable.
La fille malchanceuse sentit ses lèvres trembler. Eleanor ne s'était jamais souciée de rien, comment pouvait-elle avancer tout ça ? Et au nom de quoi les autres pouvaient-ils lui faire ça ?
-Mais alors qu'est-ce-que je peux faire ?
-Je ne sais pas. Mais il ne faut rien leur dire. Ne rien leur donner. Sinon ils te prendront tout.
Mais était-il seulement encore temps de suivre ce conseil ? Jennifer avait la mémoire embrouillée, pourquoi n'aurait-elle pas déjà fait part de ces images à quelque orphelin curieux pour soulager son fardeau ? Qui aurait à son tour propagé l'histoire de cette nouvelle fille que personne ne connaissait ? Était-elle la seule architecte de cet endroit horrible qu'on imposait sans cesse à son esprit ? Et quand-bien même, fallait-il à présent qu'elle se mure dans le silence ? Qu'elle se complaise dans la froideur jusqu'à ce que les années flétrissent son corps et aigrissent son âme ? La fille malchanceuse ne voulait pas être comme ça. Elle ne voulait pas être comme elle !
Les larmes commencèrent à monter.
-Il doit bien y avoir quelqu'un de différent !
Eleanor ne pouvait pas être la seule enfant à qui parler ! Jennifer eut du mal à respirer. Ses mains tremblaient et ses jambes lui hurlaient de fuir. Pourquoi avait-il fallu qu'elles parlent de ça ? Elle ne voulait pas la croire, ne voulait plus l'entendre. Il fallait qu'elle mente ! Elle n'avait déjà pas le courage de lui dire tout ça en face !
-Je suis désolée Jennifer. Peut-être aurais-je dû me taire, dit Eleanor en remarquant enfin ce qu'elle faisait à la fille malchanceuse.
-Mais pourquoi, Eleanor ? Pourquoi mériterais-je une chose pareille ?
-Pourquoi l'oiseau rouge est-il mort ? Ce n'est pas ta faute, Jennifer, c'est cet orphelinat. Tout y est pourri jusqu'à la moelle...
Disant cela, la petite comtesse baissa les yeux et les plongea dans le vide. Jennifer finit par se calmer et la regarda, l'air peiné. Combien d'horreurs avait-elle enduré pour en venir à adopter cette vision ? Jennifer voulut lui prouver, ainsi qu'à elle-même, que ce monde n'était pas tel que la princesse froide le décrivait. Alors son cœur lui rappela la preuve irréfutable qu'Eleanor se trompait.
-Non... non, pas tout.
Eleanor la regarda, sans trop comprendre. Jennifer se leva et la prit par la main.
-Viens, suis-moi. »
XXX
Wendy soupira, sa santé fragile ne lui permettrait pas de quitter la chambre aujourd'hui. Pas plus qu'hier, avant-hier ou même les autres jours. Bien sûr, la princesse esseulée y était habituée, mais rester clouée au lit tandis qu'elle pouvait entendre les autres orphelins rire et courir en passant devant sa porte ne pouvait que faire grandir sa mélancolie. La pauvre princesse, comme on aurait pu le deviner, ne recevait que bien peu de visites. Il y avait bien le professeur Hoffman, qui lui faisait apprendre et réciter des leçons qu'il peinant de plus en plus à expliquer correctement. Venait également Clara, qui lui donnait ses médicaments mais cette fille n'était plus que l'ombre d'elle-même. La solitude et le temps qui passe l'avaient rendue si triste... Enfin, il y avait Miss Martha, qui venait pour nettoyer la chambre et changer ses draps, mais cette dernière n'était pas revenue depuis plus d'un mois, et Wendy savait qu'elle ne viendrait plus.
Le soleil éclairait la petite chambre d'infirmerie depuis la fenêtre, mais la pauvre enfant, dans un moment où ses forces l'avaient rejointe, avait tiré les rideaux. Toute la lumière du monde n'aurait su rendre ses couleurs à l'univers de la princesse esseulée, devenu froid et sombre. Wendy avait beau avoir un cœur tendre, les nouvelles d'un monde extérieur encore plus triste que celui dans lequel elle vivait ne l'aidaient qu'à se morceler.
Aujourd'hui pourtant, quelque-chose allait ébranler le petit monde mélancolique de la princesse esseulée. Cette dernière était alors assise dans son lit, telle une poupée aux cheveux blonds abandonnée, à ruminer quelque sombre pensée. Ses yeux tristes d'un bleu pur demeuraient baissés, regardant le vide tandis que ses petites mains s'occupaient à froisser la couverture, lorsqu'elle entendit la poignée de la porte se tourner. Wendy ne leva pas la tête, croyant d'abord à une nouvelle visite du directeur quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle entendit l'adorable voix de son unique et meilleure amie avant de la voir ouvrir les rideaux, ramenant lumière et couleurs dans son monde en même temps qu'elle.
''Jennifer !''
Cette dernière se précipita dans les bras de Wendy qui l'avait apostrophée et la serra dans ses bras, partageant avec la princesse une étreinte aussi affectueuse que chaleureuse. Comme elle lui avait manqué ! La fille au cœur tendre aurait voulu ne jamais lâcher Jennifer. Pour la première fois depuis fort longtemps, un sourire était né sur ses lèvres rose et une larme de joie coulait sur sa joue pale, illuminant son visage d'enfant malade.
Parce qu'elle avait fermé les yeux pour savourer l'instant, Wendy n'avait pas remarqué la moitié de cage qui dépassait de l'entrée de sa chambre. Ce n'est que lorsqu'elle entendit Jennifer inviter quelqu'un d'autre à entrer et qu'elle comprit qu'elle ne s'adressait pas à son chien que l'enfant rouvrit les yeux. C'est alors qu'elle la vit. Marchant sans bruit dans les pas de Jennifer, sa cage de métal grinçant à la main, cette fille interdite, la princesse froide, Eleanor, pénétra dans la chambre d'une princesse stupéfaite.
''C'était donc vrai.''
XXX
''Regarde.''
Margaret tendit à Susan le livre qu'elle venait de trouver. La bibliothèque regorgeait d'ouvrages que le professeur Hoffman ne leur enseignerait jamais, mais qu'elle se faisait toujours un plaisir de faire découvrir aux autres orphelins. Tout en lisant, les deux petites partagèrent un rire complice sous les rayons de la bibliothèque. Au-delà d'être amusée par le récit comique qu'elle venait de découvrir, Meg était également très fière que Susan le comprenne en même temps qu'elle. Dire qu'il y a quelques mois, elle peinait à comprendre les cours écrits au tableau...
Quelqu'un frappa à la porte, Margaret referma aussitôt l'ouvrage et demanda qui était là. Elle espéra qu'il ne s'agisse pas encore d'un orphelin venant lui annoncer que le bâton de torture et le rat qui y était rattaché avaient disparu. Elle s'en fichait. Les affaires des Aristocrates du Crayon Rouge la lassaient, elle avait besoin de s'en détacher, ne serait-ce qu'un temps. La porte s'ouvrit pour révéler le visage de Diana, qui restait devant l'entrée. Immédiatement, Susan prit congé de la baronne et s'en alla par la seconde porte de la bibliothèque. Elle avait appris à ne pas déranger ces deux là lorsqu'elles étaient ensemble.
« Bonjour, Meg.
-Bonjour...
-On ne s'est pas beaucoup vues ces derniers temps... Est-ce que je peux entrer ?
Margaret ne s'était pas enfermée dans la bibliothèque plusieurs semaines durant par pur amour des livres, ni par besoin de tranquillité. Après avoir appris l'altercation que Diana et Eleanor avaient eue et comment elle s'était finie, Meg n'avait plus craint que de redevenir le défouloir de sa bien-aimée. Elle aurait cependant menti en prétendant que cette dernière ne lui manquait pas.
-Je t'en prie.
La jeune fille entra et se dirigea vers le bureau où la petite Meg venait de s'asseoir, semblant s'intéresser aux livres posés dessus. Tout en marchant lentement, elle demanda sur un ton distrait :
-Que voulait Susan ?
Tandis que Diana s'asseyait sur le bureau, tout près de Meg, cette dernière lui expliquait que Susan était venue rattraper ses leçons. En effet, la petite baronne avait promis de l'aider à apprendre ses cours, le professeur Hoffman devenant de plus en plus difficile à suivre et de moins en moins présent. Elle ajouta qu'elle se sentait heureuse d'aider les orphelins de bas niveau et qu'à défaut d'avoir eu un excellent pédagogue étant petite, elle pourrait néanmoins en devenir une dans sa vie d'adulte.
-Je suis fière de toi, Meg, dit Diana en lui caressant les cheveux. La plus jeune se laissa aller et glissa lentement jusqu'à faire reposer sa tête sur le ventre de son aînée.
-Tu es sage et pleine d'altruisme, ajouta cette dernière en jouant avec une mèche. Contrairement à une certaine personne...
Meg acquiesça, compréhensive. La princesse froide avait déçu beaucoup de monde récemment. Au-delà de la peur que Diana ne découvre son implication dans ses récentes mésaventures, Meg avait également honte de ne pas s'être davantage méfiée de la petite comtesse. Elle se disait que si elle était restée quelques instants de plus, elle aurait pu l'empêcher de se rebeller. Seulement, elle l'avait laissée seule et voilà le résultat !
-Eleanor n'avait pas le droit de te parler comme ça. Je ne comprends pas à quoi elle pensait.
Tout jouant avec les cheveux de Meg, l'aînée la caressa le long du dos de sa main libre. La plus jeune se sentit rougir et se mordit la lèvre.
-Cela dit, reprit Diana, rien de tout ça ne serait arrivé si ce poisson était resté dans son bocal...
Mais les choses auraient été bien pire pour elle si personne n'y avait touché. Meg avait participé à tout ça pour la protéger, mais ça, Diana ne pouvait le comprendre.
-Peut-être Eleanor l'a-t-elle pris parce-qu'elle y était obligée ?
-Oui, j'ai entendu dire que le cadeau du mois était une sirène, répondit doucement Diana. Évidemment, je devine ce qui lui est passé par la tête, mais tu avoueras qu'il y avait plus facile à faire pour obtenir un cadeau décent.
En effet, elle n'avait pas tort. Quand la princesse froide était venue la voir avec la carpe du directeur, la princesse sage avait paniqué et agi sans réfléchir. Ni elle ni l'autre fille n'avaient été bien malignes. Pourquoi s'embêter à coudre une poupée de sirène alors qu'un bête dessin aurait suffi ? Eleanor aurait facilement pu s'en occuper, elle qui passait son temps à en faire...
-Peut-être, en effet.
La main de Diana remonta jusqu'à son cou. Meg sentit ses ongles se promener de sa nuque jusqu'à son épaule.
-Ce qui m'ennuie le plus dans cette histoire, c'est qu'elle ait fait tout ça en sachant pertinemment les risques qu'elle me faisait courir.
Et Meg s'en voudrait toujours pour ça. Eleanor lui avait dit que Diana souffrirait si elle ne l'aidait pas. Elle avait accepté de l'aider et Diana avait quand-même souffert.
-C'était vraiment idiot de sa part...
Meg la sentit caresser le long de son bras, alors elle le fit passer autour de la taille de Diana. Un second bras fut ajouté alors que cette dernière parlait.
-Tu as vu l'horreur qu'elle a cousu, demanda la plus grande d'un ton railleur, avec la queue de la carpe et ce torse de poupée ? Je ne la savais pas aussi dérangée.
-Moi non plus, répondit Margaret en gloussant de bon cœur de sa propre stupidité. Peut-être est-elle vraiment folle, finalement ?
Tout en plaisantant, Meg fit glisser son visage jusqu'à faire reposer sa joue sur la cuisse de son aînée.
-En fait, je ne savais même pas qu'Eleanor savait coudre.
Diana délaissa les cheveux de Meg et promena son index le long de sa joue.
-Elle a peut-être reçu de l'aide de quelqu'un, suggéra la princesse sage sans la moindre honte. Peut-être Amanda ou cette vermine de Jennifer...
-C'est aussi ce que je me suis dit.
La princesse sage, rouge jusqu'aux oreilles, regarda timidement sa bien-aimée. Elle s'apprêta à lui dire à quel point il était bon de la revoir, mais Diana fit passer son index sous le menton de Margaret, le lui faisant relever.
-Et puis, continua-t-elle, je me suis rendue compte que Jennifer ne savait pas coudre et qu'Amanda n'aurait jamais osé toucher à cette carpe, même déjà morte.
Alors le silence s'installa. Le regard de Diana se fit plus acéré et froid qu'Eleanor n'aurait jamais su l'être. Tandis qu'elle dominait Meg du regard, cette dernière avait le souffle coupé, la gorge comme enserrée de fils invisibles sur lesquels Diana s'amusait à tirer lentement.
-C'est toi qui as aidé Eleanor, n'est-ce pas ?
-Oui...
-Tu as décapité la carpe et cousu cette horreur.
-Oui...
-Pourquoi ?
Les lèvres de la petite Meg tremblèrent. Elle avait peur de répondre, mais savait qu'elle perdrait Diana à jamais si elle ne disait rien. Les cordes autour de son cou se muèrent en ronces, mais ce n'est que lorsque Diana fit mine de s'en aller que l'enfant, alors au bord des larmes, lui raconta tout, lui jura de n'avoir agi que pour son bien, qu'elle s'en voulait de ne pas avoir été plus sage qu'Eleanor et qu'elle n'avait jamais cherché à lui causer du tort. Avant de fondre en sanglots, elle la supplia de lui pardonner son manque de discernement.
Diana avait ce qu'elle voulait. Avec un sourire en coin et un léger pincement au cœur, elle redressa Margaret et la serra dans ses bras, la berçant presque, lui murmurant de ne plus pleurer.
-Si tu l'as fait pour moi, alors je te pardonne. Cependant je suis désolée, mais il faut que tu le saches : Eleanor t'a trahie. »
XXX
''Je sais qu'elle n'en a pas l'air, mais je peux t'assurer qu'Eleanor est quelqu'un de bien.''
Telle était la première chose que Jennifer eut dit une fois entrée dans la chambre, du moins la première chose qu'Eleanor eut entendu. Immédiatement après que Wendy l'eut remarquée, son visage souriant s'était décomposé en une mine inquiète et elle avait demandé à Jennifer ce que la fille silencieuse faisait avec elle. La fille malchanceuse avait alors tôt fait de la rassurer et s'évertuait à présent à lui raconter à quel point Eleanor leur ressemblait. Alors que Wendy continuait de la fixer de ses yeux craintifs, Jennifer lui tenait les mains tout en lui racontant les moments qu'elles avaient passé ensemble. Elle lui parla longtemps (peut-être un peu trop) du Pays des oiseaux, le monde d'Eleanor, d'à quel point elle l'avait trouvé magnifique et de combien elle souhaitait le lui faire visiter. Eleanor avait alors détourné le regard. Du coin de l'œil, elle put cependant voir la princesse esseulée embrasser Jennifer sur le front avant de lui dire que tout cela coïncidait bien peu avec ce qu'elle avait entendu. La fille silencieuse, sans regarder Wendy, avait alors décidé de prendre la parole.
''Et qu'as-tu entendu ?''
L'enfant malade prit une profonde inspiration et conta aux deux autres filles la légende noire qui s'était formée autour d'Eleanor. On murmurait dans les murs de l'orphelinat que le silence de la petite comtesse l'avait plongée dans une folie aussi grande que ces cieux qu'elle rêvait de dominer. On murmurait qu'elle en avait après l'honneur de la baronne et le titre de la duchesse. On murmurait qu'elle s'était rebellée contre cette dernière et ferait bientôt de même avec la Princesse de la Rose. Pour finir, on murmurait qu'à cette fin elle avait fait de la pauvre Jennifer son pion et bouc émissaire, l'isolant des autres enfants.
« C'est fou ce qu'ils ont comme imagination.
La réponse d'Eleanor ne s'était pas faite attendre.
-Susan adore déformer la réalité, tu l'as dit toi-même, ajouta Jennifer avec un sourire.
-Il n'empêche, je me demande où elle va chercher tout ça.
Comme elle demeurait prisonnière de sa chambre, Wendy, fatalement, devait être plus encline à croire les rumeurs, voire douter de la vérité, même sortant de la bouche de sa meilleure amie.
-Mais alors, qu'en est-il de cette histoire, dans le bureau du directeur ?
Jennifer lui conta ce qui s'était réellement passé, comment Diana s'en était lâchement prise à elle et comment Eleanor, telle un ange gardien, était sortie de nulle part pour la sauver. Elle lui conta avec quel héroïsme elle avait défié la duchesse, bien qu'elle ait à peine entendu l'échange qu'elles avaient eu. Au bout du conte, elle ajouta qu'aucune haute Aristocrate du crayon Rouge ne serait jamais plus digne qu'elle de régner sur l'orphelinat.
Eleanor, de son côté, avait toujours le visage tourné, ses yeux fixant le sol. Jennifer avait oublié de mentionner pourquoi Diana s'en était prise à elle, chose que Wendy ne manqua pas de demander.
-Eh bien je n'ai pas tous les détails, lui répondit Jennifer. Je crois qu'Eleanor sera plus à même que moi de t'expliquer. »
Un ange passa avant que cette dernière ne leur rende leurs regards. Ensuite elle leur raconta tout. Comment elle avait imaginé sa vengeance sur Diana en lisant une histoire pour enfants. Comment elle s'était laissée tenter par l'idée d'humilier son ennemie encore davantage. Comment elle avait joué avec les sentiments de Margaret pour arriver à ses fins. Tout. Son sombre récit achevé, Eleanor observa les filles esseulée et malchanceuse. La première cachait sa bouche derrière ses mains, ses yeux bleus ébahis grand ouverts l'autre tenait ses deux mains contre sa poitrine, sur son visage régnaient stupeur et déception. La petite comtesse détourna à nouveau le regard.
Le silence se fit dans la chambre d'infirmerie, pour être brisé par la voix du directeur dans le haut-parleur de l'étrange maison.
''La dernière arrivante de l'orphelinat est priée de se présenter à mon bureau. Immédiatement.''
Jennifer se reconnut et soupira avant de prendre congé de ses amies. Elle sortit ensuite, laissant seules Wendy et Eleanor.
« Ce vieillard grincheux, maugréa Wendy une fois que Jennifer se fut éloignée. Ne peut-il pas l'appeler par son prénom ?
-Jennifer est quelqu'un de bien, approuva Eleanor sans regarder l'autre enfant. Je ne comprends pas qu'on la traite aussi mal.
-Oui, elle mérite qu'on la laisse tranquille.
Le silence se fit, plus incommodant que jamais, tant pour la petite comtesse que l'enfant malade, qui décida de le briser.
-Alors comme ça... tu as tenu tête à Diana. Tu n'as pas peur que la Princesse de la Rose ne l'apprenne et la venge ?
-La Princesse de la Rose n'est qu'un mythe, rétorqua froidement Eleanor. Une invention de Diana pour se maintenir au pouvoir. Je n'ai rien à en craindre.
-Si tu le dis... Mais qu'en est-il de Diana elle-même ?
-Je sais comment la tenir à l'écart. Elle ne tentera rien tant que Monsieur Hoffman sera là. Et puis, même s'il venait à partir, Diana ne saurait plus m'atteindre de toute façon.
Wendy hocha lentement la tête, pensive.
-Et tu n'as pas peur que Jennifer se retrouve impliquée ?
Les yeux d'Eleanor se tournèrent vers l'enfant malade. Elle remarqua que cette dernière était vêtue similairement à Jennifer, quoique les manches de Wendy étaient d'un bleu plus clair.
-Comment ça ?
-Eh bien, apparemment, vous passez vos journées ensemble et tout le monde sait à quel point vous êtes proches. Pour t'atteindre, il suffirait de la toucher elle...
Eleanor ne sut que répondre.
-Je n'avais jamais pensé à ça... Jennifer n'a rien à craindre, se reprit-elle, je la protégerai.
Wendy la regarda avec des yeux compréhensifs. Soucieux également.
-Tu sais, en te montrant constamment avec elle, tu vas surtout attiser les jalousies. Et si tu es la seule à pouvoir l'approcher...
-Eh bien quoi, s'emporta la princesse froide. Tu ne me fais pas confiance ? Crains-tu que je lui fasse du mal ?
-Excuse-moi, c'est juste que je tiens beaucoup à elle, dit la princesse esseulée en serrant sa couverture dans ses mains. Comme je passe presque toutes mes journées ici, ça m'aide à tenir de la savoir entre de bonnes mains, en sécurité. Mais je n'ai pas de raison de m'inquiéter, pas vrai ?
Wendy se força à sourie.
-Elle ne manque de rien, tu t'occupes bien d'elle, n'est-ce-pas ?
Eleanor baissa les yeux.
-Tu n'as vraiment pas confiance en moi, n'est-ce pas ?
La fille au cœur tendre soupira. Elle n'allait pas lui mentir là-dessus.
-Tu sais, lui répondit une Wendy hésitante, c'est affreux ce que tu as fait à Meg. Et c'est Jennifer qui a failli le payer. Tôt ou tard, tu devras rendre des comptes... Écoute, je sais bien que tu ne me dois rien, mais quand ça arrivera, je voudrais que tu me promettes que Jennifer ne sera pas impliquée.
-Je t'ai dit que je la protégerai.
Leurs regards se croisèrent une dernière fois.
-On ne joue pas avec les sentiments des gens, Eleanor. Promets-le-moi, s'il te plaît.
-Très bien, Wendy. Je te le promets. »
Des pas se firent entendre dans le couloir et Jennifer entra à nouveau dans la chambre, s'excusant pour son absence momentanée. Wendy lui demanda ce que voulait le directeur, ce à quoi la fille malchanceuse répondit en haussant tristement les épaules. Monsieur Hoffman la convoquait toujours pour les mêmes raisons. Aujourd'hui même, dans le grand hall, un vase avait été brisé et la coupable aussitôt désignée. Jennifer avait eu toutes les peines du monde à expliquer au directeur qu'elle n'était pas là lorsque ça s'est passé, que c'était sûrement un coup des garçons, Nicholas et Xavier, qui jouaient souvent aux chevaliers à cet endroit, en agitant des manches à balais. Ce n'est qu'après avoir entendu qu'Eleanor pouvait confirmer son innocence que le directeur, bien que toujours peu convaincu, s'était renfrogné avant de lui sommer de ficher le camp.
Une fois que Jennifer eut achevé son récit, ce fut au tour d'Eleanor de s'excuser et de prendre congé. La porte se referma derrière elle et la fille silencieuse s'éloigna dans le couloir sans un bruit, comme si elle n'avait jamais été là. Jennifer, toujours près de la porte, regarda Wendy d'un air soucieux.
« Est-ce-que quelque-chose s'est mal passé ?
-Je crois qu'elle a besoin d'être seule un moment, répondit simplement la fille au cœur tendre.
Jennifer observa la chambre. Les mêmes quatre murs à la tapisserie morose, déchirée par endroits, que Wendy était lasse de contempler à longueur de journée. Un endroit aussi triste que les yeux avec lesquels elle regardait.
-Je voulais l'aider à s'ouvrir et toi tu ne vois jamais personne. Je pensais bien faire...
Mais en y repensant, présenter à l'élue de son cœur la fille pour laquelle elle l'avait délaissée était peut-être un peu déplacé.
-Je sais que tu espérais autre-chose en l'amenant ici, mon prince, lui répondit son amie d'un ton compréhensif. Mais à la vérité, elle me fait froid dans le dos.
-Je suis sincèrement désolée, Wendy, dit la fille malchanceuse en faisant un pas vers le lit. Je ne l'aurais jamais crue capable de ce qu'elle nous a raconté.
Jennifer fixa le sol, angoissée, et poursuivit.
-Imagine qu'elle reste la même en grandissant...
-Oh, mais elle a déjà changé, tu sais ?
Jennifer la regarda à nouveau, ingénue.
-L'Eleanor que j'ai connue ne t'aurait jamais sauvée des griffes de Diana.
La fille malchanceuse acquiesça, bien que toujours sceptique, en s'avançant vers la table de nuit.
-Elle reste pourtant si froide...
-Je comprends que tu veuilles l'aider, lui dit la fille au cœur tendre en lui prenant la main, mais tu as déjà fait beaucoup pour elle. Peut-être faut-il la laisser progresser toute seule, à présent ?
-Tu as sûrement raison...
Jennifer se laissa choir sur le lit. Comme toujours, Wendy savait ce qui était le mieux. Eleanor avait déjà beaucoup progressé et était assez forte, elle l'avait vu, pour mûrir toute seule. Bien sûr, elles pourraient toujours rester amies, mais pour l'heure, et contrairement à une certaine personne, la fille silencieuse n'avait plus besoin de l'avoir auprès d'elle.
Wendy l'enlaça, et Jennifer lui rendit immédiatement son étreinte.
-Tu m'as manquée, mon prince.
La fille malchanceuse retrouva le sourire.
-Toi aussi. C'est bon de te voir, Wendy. »
Et la princesse embrassa son prince.
XXX
L'eau chaude recouvrait Eleanor, une averse agréable pour terminer une journée d'orages. Il était, en vérité, bien peu de choses que la petite comtesse puisse qualifier d'agréable. Son passage quotidien dans la salle de bains, sa cage posée près de l'entrée, en faisait partie. C'était l'un des rares moments de la journée où elle pouvait pleinement se détendre et réfléchir. Elle ferma les yeux. Eleanor ne savait plus où elle en était, ne se sentait plus à sa place nulle-part. Pendant un temps, elle avait cru que Jennifer pouvait l'aider à combler le vide de son existence, à lui donner un sens. Et ça avait été le cas, jusqu'à ce qu'elle la voie avec Wendy.
Inutile d'être devin pour voir que le lien qui unissait ces deux là était exceptionnel. Personne ne devrait les empêcher d'être ensemble, et certainement pas Eleanor. Bien sûr, cette pensée la peinait : elle adorait Jennifer, ne s'était jamais sentie aussi vivante avant qu'elle n'entre dans sa vie. Seulement, le temps qu'elles passaient ensemble, Jennifer le perdait sur celui qu'elle devait passer avec sa moitié. D'autant que, même si tel n'avait jamais été son intention, Eleanor passait plus de temps à froisser et faire pleurer Jennifer qu'à réellement la rendre heureuse.
Plus le temps passait, plus elle réalisait ne pas mériter une amie comme elle, tout comme elle savait ne pas mériter pas son titre de comtesse, pas après tout ce qu'elle avait fait et laissé faire, aussi bien à Jennifer qu'à Amanda ou à Margaret.
Ce qu'elle avait fait faire à cette dernière était ignoble, Eleanor le comprenait à présent. Elle n'avait accepté d'être comtesse que pour être sûre qu'on la laisse tranquille, pour avoir la paix, puis finalement, en avait tiré avantage pour se venger. Elle ne valait pas mieux que ces autres prétendus nobles. Wendy avait raison. Tôt ou tard, elle allait devoir affronter les conséquences de ses actes. Les hauts aristocrates étaient une meute de loups voués à se dévorer les uns les autres et Jennifer n'avait rien à faire auprès de l'un d'entre d'eux. Comment Eleanor pouvait-elle garantir sa sécurité alors qu'elle ne pouvait déjà pas garantir son bonheur ? Elle pouvait laisser Wendy prendre soin d'elle tandis qu'Eleanor veillerait secrètement sur ces deux inséparables.
En y repensant, lorsqu'elles avaient rendu visite à Wendy, dans sa chambre, Brown avait dû rester devant l'entrée. La princesse esseulée devait avoir un problème avec les animaux... Peut-être Eleanor pouvait-elle s'occuper de Brown et laisser son amie en paix avec sa princesse ? L'enfant soupira et rouvrit les yeux. Dans tous les cas, elle ne pouvait pas rester avec Jennifer, elle avait du sang sur les mains. Littéralement.
Sans qu'elle ne s'en soit rendue compte. L'eau transparente de la douche avait viré à un rouge brunâtre opaque, s'était muée en une immonde masse poisseuse et méphitique qui se déversait et se répandait sur la petite fille. Le fluide nauséabond avait imprégné ses cheveux, les collant ensemble en une forme noire répugnante, et coulait le long de ses joues, y imprimant les larmes putrides d'une macabre terreur.
La chose insidieuse et repoussante l'enveloppait, s'immisçait sur son torse, sur ses bras, le long de ses jambes et entre ces dernières. Sur ses lèvres, elle sentait le goût, métallique et fétide, du sang et de la corruption.
Le flot immonde qui ne la recouvrait pas était craché sur les murs de la cabine ou se répandait, comme rampant, sur le sol, transformant la cabine ainsi que l'enfant piégée à l'intérieur en une vision d'effroyable épouvante fragment d'univers cauchemardesque et réprouvé qui prenait pied dans cette réalité.
Réalisant le tourbillon d'horreur dans lequel elle était tombée, Eleanor, pour la première fois depuis bien des années, hurla.
XXX
Les princes débraillé et glouton s'entraînaient dans le grand hall. Chose non habituelle, aujourd'hui, Xavier dominait la mêlée il fallait dire que son opposant était trop absorbé par ses réflexions pour combattre correctement. En effet, toutes les pensées de Nicholas s'étaient tournées vers une seule personne : la comtesse Eleanor. Il n'était point question d'un amour naissant, ni de quelque fascination malsaine. En fait, Nicholas aurait plutôt parlé de respect grandissant. Pendant longtemps, il avait considéré la princesse froide comme une coquille vide, sans volonté, la marionnette inexpressive des vrais aristocrates tels que Meg. Il y avait même tellement cru que, pour impressionner Xavier, il avait, il y a un peu plus d'un mois, essayé de saisir l'oiseau rouge dans la cage d'Eleanor. C'est là que cette dernière l'avait giflé, lui rappelant qu'elle était sa comtesse, lui un chevalier débraillé et quel châtiment l'attendait s'il s'avisait à nouveau de l'approcher. Depuis ce jour, l'intérêt et l'estime de Nicholas pour la princesse que l'on disait froide avait été en grandissant. Il avait essayé, puis bien vite cessé de parler d'elle avec Xavier, le prince glouton finissant toujours au mieux par lui dire son désintérêt d'Eleanor, au pire par se moquer de lui pour s'être fait gifler par une fille. L'imbécile.
Récemment, Eleanor avait beaucoup fait parler d'elle il fallait dire que les rumeurs, par ici, allaient bon train et s'exagéraient tout aussi vite. La rumeur, donc, disait qu'Eleanor s'était rebellée contre la duchesse, qu'elle l'avait effrontément menacée sans craindre de représailles alors que Diana souhaitait juste parler avec Jennifer en privé. On chuchotait dans les dortoirs la nuit, pendant qu'Eleanor dormait, que cette dernière s'était mise à comploter contre les Aristocrates du Crayon Rouge, qu'elle voulait détruire l'ordre que ces derniers avaient établi pour prendre le pouvoir et que pour cela, Jennifer lui servait de pion. Que ne fallait-il pas entendre ! En vérité, les seules choses concrètes dans cette affaire se résumaient à une dispute entre Diana et Eleanor, des cris dans le bureau du directeur et, par la suite, une Jennifer indéniablement plus proche de la comtesse. Nicholas se doutait bien de ce qui s'était passé : Diana avait encore voulu passer ses nerfs sur quelqu'un, Jennifer en l'occurrence, et Eleanor était intervenue pour sauver sa nouvelle amie. La belle affaire ! Pour une fois que quelqu'un s'opposait à ce monstre de tyrannie, il fallait qu'on en fasse un monstre plus grand encore !
Personne ne savait rien d'Eleanor, en vérité. On ne l'imaginait même pas capable de sympathiser avec quelqu'un, et certainement pas Jennifer, que les rumeurs tiraient vers le bas. Nicholas se disait que cette fille allait encore beaucoup le surprendre. Il l'imaginait bien meilleure souveraine que la Princesse de la Rose et tous les hauts aristocrates réunis. Il n'avait jamais osé se rebeller comme elle contre Diana, mais, inspiré et guidé par elle, il s'imaginait capable de tout. Il se voyait même combattre à ses côtés, terrassant un mal terrible voulant dévorer l'orphelinat tout entier. Bien sûr, Nicholas s'imaginait beaucoup de choses, aussi invraisemblables soient-elles, mais il n'était après tout qu'un petit garçon admiratif et rêveur. Il avait bien le droit.
Soudain, le prince débraillé fut arraché à ses pensées par un son horrible, un cri, que nul ici n'avait encore entendu et qui résonna à travers les fondements de l'étrange maison. Les chevaliers cessèrent aussitôt leur entraînement, puis se ressaisirent. Le cri semblait venir du couloir qui précédait l'escalier central. Poussé par son instinct de chevalier, Nicholas enjoignit son ami de s'y rendre avec lui, mais Xavier ne se montra guère enthousiaste à l'idée de rallier la source d'un cri. Le prince débraillé ne prit même pas la peine de le traiter de poltron et partit seul, laissant Xavier en plant. Une fois dans le couloir, il remarqua un attroupement d'orphelins, parmi lesquels se trouvait Amanda. Ils s'étaient regroupés devant l'entrée de la salle de bains et observaient quelque-chose à l'intérieur avec des yeux emplis de curiosité morbide, leurs chuchotements ponctués çà et là par des ricanements moqueurs.
Infect !
Qu'est-ce-que c'est laid !
Un monstre ! Un monstre !
Le petit Nicholas se mêla à eux, désireux de découvrir ce qui pouvait capter une telle attention. Il se rapprocha de la porte.
La première chose qui le frappa fut l'odeur. La salle de bains toute entière était plongée dans une indescriptible et sinistre pestilence. Il avait déjà senti des odeurs similaires en jouant avec diverses charognes dans la cour, en compagnie de Xavier, mais là, la chaleur ambiante avait décuplé la puanteur au centuple. C'était comme si quelqu'un était mort dans la pièce, avait pourri lentement, et qu'on ne s'en rendait compte qu'à ce moment précis. Nicholas couvrit son nez avec sa casquette, pour se protéger de l'odeur, et fit passer sa tête à travers à travers l'encadrement de la porte. La salle de bains était nappée d'une brume de vapeur, la cabine de douche du milieu était grande ouverte et un affreux liquide rouge-brunâtre, dont la vue lui donna un haut-le-cœur, s'en échappait, giclant contre le carrelage. Près de la sortie de la cabine, sur le sol, se trouvaient des traces de la même couleur que le liquide infect. Elles étaient larges et étirées, comme si quelque-chose, une horreur inconcevable, avait rampé hors de la cabine pour aller se terrer quelque-part dans l'orphelinat. Les traces remontaient jusqu'au bout de la pièce, près d'une fenêtre surplombant une petite table. Sous cette dernière était recroquevillée une forme malingre, tremblante et gémissante, au corps recouvert de ce fluide répugnant. Le prince débraillé fut pris de frissons et eut envie de vomir. Il n'avait jamais rien vu de tel, bien que la pauvre créature lui rappelât étrangement quelque-chose.
Arriva ensuite la fille malchanceuse, Jennifer, qui se fraya un passage à travers les orphelins, bouscula Nicholas et s'engouffra dans la salle de bains. Tout le monde la vit s'approcher, l'air horrifiée, de la créature gémissante, appelant cette dernière Eleanor. Le prince débraillé sentit un électrochoc. Cette chose était censée être Eleanor ? Ça ne ressemblait même pas à une fille !
La chose reculait et se recroquevillait autant qu'il lui était possible à mesure que Jennifer s'en approchait pour la rassurer. Et puis soudain, le chien de Jennifer, Brown, qui était resté dans le couloir, se mit à aboyer pour intimider un nouvel arrivant. Diana venait d'entrer dans le couloir. Les orphelins réunis devant la porte de la salle de bains se dispersèrent.
XXX
''Tiens, tiens, qu'avons-nous là ?''
La duchesse rousse entra d'un pas théâtral dans la salle de bains, ignorant les aboiements de Brown derrière elle. Diana parcourut la pièce du regard, considéra avec dédain la fille malchanceuse et plissa les yeux face à l'Eleanor souillée, recroquevillé sous la table. L'odeur ne semblait pas la déranger plus que ça.
''Mon dieu ! Est-ce-que c'est toi, Eleanor ?''
Son ton était plus moqueur qu'autre-chose. Elle dissimulait très bien sa surprise, si toutefois surprise il y avait.
''Eh bien'', poursuivit Diana en se tournant vers la fille malchanceuse avec au coin de la lèvre un sourire suffisant, ''Jennifer n'est pas si sale que ça, finalement.''
Sans s'en rendre compte, cette dernière lui jeta un regard noir, que cette fois-ci Diana ne dédaigna pas.
''Eh bien quoi, Je-ni-fah ? Tu as quelque-chose à dire ? Navrée de vous décevoir, mais aucune de vous n'est capable de me faire taire !''
Sans prévenir, Eleanor sortit de sous la table et se précipita, tête baissée et d'une démarche maladroite, hors de la pièce, laissant dans son sillage des traces rouge de cette immondice qui la recouvrait.
''Parfait, tout le monde verra à quel point elle est hideuse en réalité.''
Brown la suivit aussitôt. La fille malchanceuse voulut l'imiter, mais la duchesse tendit un bras devant elle, lui barrant le passage.
''Je ne t'ai pas autorisée à sortir !''
Évidemment. Ça ne pouvait pas cesser maintenant, elle s'amusait trop. Jennifer serra le poing et détourna son regard, qui se posa sur la flaque rougeâtre qui sortait de la douche. Elle leva les yeux, leur fit parcourir la tuyauterie qu'elle savait dissimulée derrière le mur pour remonter jusqu'au ballon d'eau chaude dans le coin avant droit de la pièce.
Diana continua de parler, commenta la pagaille qui régnait ici-bas, ajouta que quelqu'un allait devoir nettoyer ça tout en désignant Jennifer du regard.
Cette dernière cependant ne l'écoutait pas, avait escaladé une chaise, ouvert le ballon d'eau chaude et regardait à présent son contenu.
« Que s'est-il passé, au juste ?
Jennifer regarda Diana avec colère et mépris.
-Comme si tu ne le savais pas ! »
Puis, sans attendre de réponse, elle sauta de sa chaise, ramassa la cage d'Eleanor et sortit en courant.
XXX
Si les orphelins s'étaient dispersés à l'arrivée de Diana, Nicholas, lui, n'était pas parti bien loin. À suffisamment bonne distance dans le couloir pour ne pas être remarqué, il pouvait néanmoins entendre quelques bribes de ce que la duchesse disait à la fille malchanceuse. Il décida de se rapprocher de l'entrée lorsqu'il vit cette fille qu'il savait malheureusement être Eleanor (il avait remarqué sa cage) se ruer hors de la salle de bains, le chien de Jennifer juste derrière elle. Il hésita un instant entre la suivre et continuer à écouter, puis se décida finalement à rester quand il entendit Jennifer élever la voix contre Diana avant de sortir à son tour, suivant les traces qui maculaient le plancher. Il n'entendit pas la duchesse protester et ne la vit pas sortir à sa poursuite, sûrement était-elle trop surprise que quelqu'un ose lui réponde.
Nicholas regarda à travers l'entrée. Il vit Diana escalader une chaise devant le ballon d'eau chaude et regarder à l'intérieur de celui-ci. La jeune fille jura et se retourna. Nicholas se cacha juste à temps pour ne pas être vu. Diana sortit de la pièce juste après, le visage teinté de dégoût mêlé à quelque-chose qui ressemblait à du regret.
Maintenant complètement seul, Le prince débraillé pénétra dans la salle de bains et coupa l'eau. Il fallait qu'il voie, qu'il comprenne. Qu'avait-on pu mettre dans le ballon pour donner à l'eau cette odeur et couleur ? Il escalada la chaise et regarda à son tour. La vision de l'odeur fit perdre l'équilibre au petit Nicholas, le projetant à terre. Il quitta la salle de bains d'un pas précipité, poussé par une irrépressible envie d'aller rendre. Dans le ballon d'eau chaude baignait, ses entrailles pourrissantes et rongées par les vers flottant et coulant, son sang mêlés à ses autres fluides dilués dans l'eau, un rat, éventré, mort de plusieurs semaines.
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Jennifer était outrée. Non contente d'avoir eu sa vengeance, il fallait que Diana vienne en rajouter, qu'elle savoure sa victoire, toute fière qu'elle était de ce qu'elle avait fait ! Comment une supposée grande dame pouvait-elle concevoir une farce aussi odieuse ? Cette fille n'avait-elle donc aucune limite ? Jusqu'où irait-elle la prochaine fois ? Et cette pauvre Eleanor, allait-elle seulement s'en remettre ? Elle devait être plus que désorientée pour oublier derrière elle sa précieuse cage...
La fille malchanceuse suivit les traces qui décrivaient un chemin tout le long du couloir et se dirigeaient vers l'escalier central. De derrière la porte y conduisant, la fille malchanceuse entendit gronder une voix grave et bourrue à laquelle répondaient les aboiements de Brown.
''Qu'est-ce-que... Ah ! Tu es répugnante ! Va-t'en ! Hors de ma vue, vermine !''
La voix s'avéra appartenir à Monsieur Hoffman, le directeur, que Jennifer, ouvrant la porte, trouva le dos voûté, les vêtements tâchés de rouge-brunâtre au niveau du ventre, en train de remettre ses lunettes tandis que Brown lui aboyait dessus pour le faire s'éloigner. Apparemment, le professeur sévère n'avait pas été capable de reconnaître son élève préférée lorsque cette dernière lui était rentrée dedans, toute apeurée et déboussolée qu'elle était. Et dire que jusque-là, seul Brown avait osé prendre sa défense...
''Qu'est-ce-que tu regardes, toi ?'' lui aboya le directeur. ''Fiche le camp ! Et emmène ce sale cabot avec toi !''
La fille malchanceuse ne se fit pas prier. Elle calma Brown et repartit suivre les traces. Elle n'avait rien fait de mal, mais n'avait pas non plus de temps à perdre à argumenter.
Eleanor avait rejoint le sous-sol, sous l'escalier. La porte y menant, toujours ouverte, portait les traces de sa main sur la poignée et l'escalier pour y descendre les traces de ses pas. Jennifer avala sa salive et y descendit en compagnie de Brown.
Le sous-sol de l'orphelinat était excessivement poussiéreux et sombre aussi, bien qu'on puisse toujours s'y repérer.
Il se représentait sous la forme d'un long couloir, dont le mur à l'extrémité, celle où se trouvait la fille malchanceuse en entrant, avait partiellement cédé, rongé par des racines souterraines, laissant entrer dans le sous-sol un monticule de terre. Le couloir était garni de part et d'autre de portes menant à diverses pièces, les cellules, comme on avait pris l'habitude de les appeler. Chacune d'elles avait un nom et une utilité.
Il faisait trop sombre pour entrevoir la moindre trace, et le silence de mort qui régnait ici-bas plongeait le sous-sol de l'orphelinat dans une atmosphère sinistre et décalée. La fille malchanceuse, frissonnante, perçut tout-de-même un son plaintif, un sanglot intermittent, semblable aux battements chancelants d'un cœur blessé, émanant d'une cellule un peu plus loin. Elle ignorait quelle porte ouvrir, mais il lui suffisait de tendre l'oreille comme pour retrouver l'oiseau du bonheur.
Mais quelque-chose n'allait pas. Peut-être Jennifer était-elle trop intimidée par l'endroit, mais plus elle avançait, plus elle avait l'impression que Brown et elle n'étaient pas seuls. Elle crut entendre de sinistres murmures à travers l'obscurité tandis qu'elle s'inquiétait de plus en plus pour Eleanor. C'est alors qu'elle les vit. Rampants, se traînant dans l'obscurité, leurs corps squelettiques vêtus de loques décharnées, les lutins s'avancèrent dans le couloir du sous-sol. Ce qu'avait subi Eleanor, mêlé à l'anxiété de la fille malchanceuse les avaient attirés ici. D'autres encore arrivaient dans son dos, leurs visages d'enfants desséchés et difformes sortant du monticule de terre, la toisant d'un regard perçant depuis leurs orbites vides et sombres. Certains brandissaient vers la fille malchanceuse des armes de fortune, balais, couverts ou morceaux de bois d'autres tiraient leurs congénères par des cordes qui les liaient mutuellement. Toute la horde se mouvait comme une seule créature, esclave de la loi et pensée unique qui régissait le monde entre ces murs. Certains lutins, Jennifer n'en avait jamais vu de semblables, avaient pris une teinte rouge-brunâtre et un aspect poisseux, comme aspergés de ce même liquide corrompu qui avait assailli Eleanor. Ils étaient là pour empêcher Jennifer de la rejoindre, voulaient la submerger, la paralyser, la voir renoncer. Ils auraient presque pu réussir.
La fille malchanceuse ouvrit la cellule de repentance. La chose qu'elle trouva à l'intérieur était à peine humaine. Elle tenait à peine debout, ployant sous son corps adulte et anorexique. En guise de robe, elle était vêtue d'un drap brun déchiré, orné d'un symbole de rose rouge. Celui-ci suintait de cette matière sombre, cette corruption qui s'insinuait et s'envenimait au fil du temps. Sa chevelure noire, crasseuse et chaotique, lui dissimulait un œil, l'autre demeurant grand ouvert et injecté d'un sang dont elle voulait pleurait des larmes. Quelques plumes rouges plantées ça et là dans la chair parsemaient ses bras squelettiques qu'elle peinait à soulever. Alors même que des lutins sortaient de l'ombre pour l'assaillir de toutes parts, l'ange déchu lui hurla de partir, de la laisser seule, comme Clara lui avait dit auparavant. Jennifer n'avait su que faire pour Clara, mais elle savait pouvoir aider cette autre fille malchanceuse, alors elle choisit de lui tenir tête.
Finalement, la pauvre créature poussa un cri déchirant et se recroquevilla dos au mur, dans une mare de pétales de rose. Brown émit un son plaintif et se mit lécher sa joue pour la calmer. Jennifer s'approcha d'elle et déposa la cage à sa portée. Eleanor s'en saisit, ferma les yeux et se serra contre, tremblant comme une feuille.
« Tu ne devrais pas être là...
Sa voix vacillait autant que le reste de son être. Comme si elle essayait de contenir un orage devenu trop fort pour elle.
-Je crois qu'aucune de nous ne le devrait, répondit simplement Jennifer en s'asseyant à côté d'elle.
-Tu ne comprends pas sa voix avait cédé, s'était muée en une plainte désespérée. Rester avec moi ne t'apportera rien de bon...
Jennifer regarda ses yeux embués, trempés d'une pluie qu'Eleanor refusait de laisser tomber.
-Moi je crois que tu ne deviendras rien de bien si tu restes toute seule surtout ici et dans un moment pareil.
La fille tourmentée ferma les yeux et secoua vivement la tête.
-Mais tu ne peux rien pour moi !
Ses mots tonnèrent dans toute la cellule, suivis par d'autres, à peine murmurés.
-Je ne suis pas quelqu'un de bien...
Jennifer pâlit. Comment pouvait-elle croire une telle chose ? Son cœur faillit cesser de battre et repartit de plus belle, plus vite et plus fort.
-Oh Eleanor, tu te trompes. Tu es... la deuxième personne la plus adorable qu'il m'eut été donné de rencontrer.
Eleanor essaya en vain de serrer ses lèvres tremblantes. Son cœur à elle s'était réchauffé, mais semblait se déchirer également.
-Je n'en peux plus, Jennifer ! Ce monde n'est pas pour moi ! Il ne fait que me changer ou me détruire ! Et Diana fait tout pour que ça arrive... je ne veux pas lui donner ce qu'elle veut, je ne veux pas lui faire ce plaisir, mais... mais...
Jennifer toucha le bras de la fille malchanceuse. Elle comprenait.
-Nous sommes seules ici, Eleanor. Quoi qu'il puisse se passer, ça restera entre nous. »
Alors cette dernière, comme si elle venait d'en avoir la permission, laissa éclater la tempête. La fille fondit en larmes, pleura abondamment. Sa tête devint lourde, plus qu'elle ne pouvait le supporter. Elle la laissa tomber sur le côté, se poser sur l'épaule de Jennifer. Cette dernière la soutint en silence, posa une main sur la sienne. La fille malchanceuse voulut prendre Eleanor dans ses bras, lui dire que tout ça n'était qu'un mauvais rêve qui touchait à sa fin, la consoler jusqu'à ce qu'elle arrête de pleurer. Elle n'en fit rien, craignant de faire empirer la situation. Alors qu'elle assistait impuissante à l'effondrement d'Eleanor, tentant désespérément de l'apaiser avec sa voix, Jennifer comprit que silence allait encore longtemps rimer avec malchance.
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Amanda arrêta la machine à coudre. La Princesse de la Rose avait tenu sa promesse, elle était comme neuve et la princesse mesquine avait eu tout le loisir de l'utiliser à nouveau des heures durant. Meg s'était vraiment surpassée en la réparant aussi vite. Tout en se demandant ce qui avait pu la motiver à ce point, Amanda sortit son journal.
Tout d'abord, elle écrivit qu'on avait cessé de l'importuner, que personne ne lui jetait plus rien. Il fallait dire, pensa-t-elle avec un sourire mesquin, qu'avec ce qui était arrivé à Eleanor, les orphelins avaient eu vite fait de l'oublier.
Elle repensa à ce qu'elle avait vu dans la salle de bains ce jour-là. Elle en eut des frissons, puis continua d'écrire.
Jamais elle n'avait vu pareille disgrâce pour une aristocrate. Difficile de lui obéir, ou même de la prendre au sérieux après l'avoir vue ramper et pleurer comme elle l'avait fait. Et ce cri qu'elle avait poussé... son image de comtesse froide en avait décidément pris un coup.
La princesse mesquine ne put s'empêcher de sourire.
Dire que si Jennifer n'était pas arrivée, ne l'avait pas appelée, personne n'aurait reconnu Eleanor. À croire que cette fille portait la poisse à tous ceux qu'elle fréquentait !
Amanda étouffa un rire moqueur, se calma et continua d'écrire.
Apparemment, cette farce était un coup des garçons, mais la princesse mesquine avait sa propre idée quant à la vraie responsable. Étant donné que Nicholas était le dernier à avoir été vu près des douches, le directeur en avait rapidement déduit sa culpabilité et l'avait obligé, lui ainsi que son ami Xavier, à nettoyer la pagaille dans la salle de bains.
Amanda se dit qu'ils méritaient au moins ça après tous les ennuis qu'ils lui avaient causé.
Quant à Eleanor, elle semblait avoir développé une peur panique des cabines de douche, voire même des salles de bains. Elle se n'y rendait plus, aussi commençait-on à dire que la comtesse des aristocrates devenait aussi sale et dégradée que cette vermine de Jennifer qui la suivait partout. En réalité, et tout le monde le savait, Eleanor remplissait désormais chaque matin un seau d'eau et l'emmenait dans la cellule de solitude, au sous-sol, pour faire sa toilette.
La princesse mesquine mit sa main devant sa bouche, ne pouvant s'empêcher de rigoler en se demandant quel genre de comtesse pouvait bien faire ça.
La porte de l'atelier s'ouvrit. Immédiatement, Amanda cacha son journal. Diana entra et la salua avec un sourire de conspiratrice.
''Bonjour, Amanda ! Oh, n'aie pas peur, je ne viens rien casser. Dis-moi plutôt, ne trouves-tu pas que notre comtesse devrait laisser sa place à quelqu'un d'autre ?''
À suivre...
