Disclaimer: Rule of Rose ne m'appartient pas.

Les sœurs chèvres

Jennifer attendait, adossée à un mur de la cave, Brown à ses pieds, qu'Eleanor la rejoigne en ce début de matinée. Cette dernière avait enflammé maintes rumeurs qui s'étaient répandues telles des traînées de poudre dans tout l'orphelinat. Selon certains dires, l'incident du mois dernier était pour elle une punition délivrée par la plus haute autorité que les aristocrates du crayon rouge puissent connaître, et que ce n'était qu'une question de temps avant qu'Eleanor ne doive laisser sa place de comtesse à quelqu'un d'autre. Susan adorait tout extrapoler. Plus sérieusement, Jennifer s'inquiétait pour son amie réservée. Elle était devenue l'ombre d'elle-même et on la traitait à peine comme la comtesse qu'elle savait qu'elle était. C'était à peine si on ne lui jetait rien, comme on le faisait de temps en temps à Jennifer. Tout ça l'écœurait. Les orphelins n'avaient pas le droit de la traiter comme ça ! Quant à Eleanor, eh bien la fille malchanceuse s'était jurée de ne pas la lâcher d'une semelle. Même si elle disait vouloir être seule, ce n'était certainement pas le moment de le rester. Elle était peinée de la voir ainsi, réduite à craindre des pièces de l'étrange maison. Mais de là à se réfugier là-bas... La cellule de solitude n'était un endroit pour personne. Eleanor n'avait rien à y faire et certainement pas sa toilette. Et puis cette cave était si froide... Jennifer avait de la peine à imaginer son amie derrière la porte, dénudée, en train de geler dans l'obscurité.

Ladite porte s'ouvrit et Eleanor en sortit. Brown se montra plus prompt que Jennifer et courut l'accueillir en sautant sur ses pattes arrière. La petite Eleanor posa sa cage et s'agenouilla pour caresser cet ami qui grandissait de plus en plus au fil des semaines. Jennifer observa la scène quelques secondes, un sourire naissant sur son visage. Eleanor finit par la regarder, alors la fille timide s'approcha à son tour et lui tendit la main.

''Viens'', dit-elle. ''Partons d'ici.''

XXX

L'agitation dans l'orphelinat était aujourd'hui palpable. Les filles malchanceuses purent s'en rendre compte après être remontées dans le hall. D'un côté, Xavier entrait et sortait du bâtiment, son épée à la main, le regard se promenant sur le sol et sa voix imitant le bouc. D'un autre, on pouvait apercevoir Susan faisant des aller-retours vers une salle à l'étage, transportant des balais dans ses bras. D'un autre côté encore, Thomas pouvait être vu courant dans les couloirs, son précieux train dans les mains, ses paroles alternant entre des bruits de locomotive et des bribes de phrases incompréhensibles.

Jennifer commenta qu'elle avait rarement vu l'étrange maison aussi animée. La fille silencieuse, qui n'avait jusqu'à peu jamais prêté attention à ce qui l'entourait, ne sut quoi lui répondre. Jennifer poursuivit en supposant quelque-chose devait avoir provoqué cette effervescence. En effet, durant leur temps libre, les orphelins se réunissaient dans leurs petits groupes et chacun vivait sa vie de son côté. Les Aristocrates de Crayon Rouge étaient les seuls à avoir jamais unifié tous les enfants de l'étrange maison sous une même loi et bannière. Autant d'animosité d'un coup ne pouvait signifier qu'une chose : le club des Aristocrates avait transmis de nouveaux ordres. Eleanor soupira avant de supposer que cadeau du mois avait dû être annoncé. La boîte à offrandes n'attendait plus qu'elles.

XXX

Alors qu'elles gravissaient les escaliers vers le premier étage, la petite Jennifer eut une idée qu'elle ne put s'empêcher de partager :

« À ton avis, quel-cadeau va-t-on devoir chercher, cette fois ?

-Pas un oiseau, lui répondit Eleanor. Pas non plus un papillon ni aucune forme de poisson.

Jennifer fit une moitié de sourire.

-Et pas de lapin non plus, compléta-t-elle. Que peut-on en déduire, à ton avis ?

-Que les Aristocrates aiment bien les animaux.

Jennifer grimaça. Tout dépendait de ce qu'Eleanor entendait par aimer. En effet, l'oiseau rouge avait connu une fin peu enviable, personne n'avait jamais revu Peter le lapin et bien qu'elle constituât un cas à part, il était inutile de mentionner cette pauvre carpe...

-J'aurais plutôt dit le contraire, rétorqua l'enfant, mais ce n'est pas à ça que je pensais. Tout le monde est censé chercher un cadeau, mais les animaux, ça ne court pas les couloirs.

-Plutôt les forêts.

-Et personne ne s'est fait punir après que j'eus attrapé Peter. Ni après que nous eûmes retrouvé ton oiseau.

-Ni après que la carpe eut retrouvé son aquarium...

-Exactement ! Avant que Peter ne s'échappe, il y a maintenait cinq mois de cela, je n'avais pas participé à sa recherche. Margaret m'avait alors fait savoir que je serais punie pour cela.

-Et tu l'aurais été s'il ne s'était pas enfui.

Jennifer acquiesça.

-Mais on m'aurait punie pour ne pas l'avoir cherché.

Eleanor haussa les épaules.

-Meg ne doit punir que ceux qui ne s'impliquent pas dans les affaires du club.

-Donc, raisonna Jennifer, quoi qu'on nous demande de chercher, nous ne sommes pas obligées de le trouver mais bien de le chercher.

Eleanor étira les lèvres, elle voyait où son amie voulait en venir.

-Je ne crois pas que les choses soient soit si simples, Jennifer. »

Leur conversation avait occupé les deux filles le temps qu'elles arrivent à la boîte à offrandes et que l'étrange maison se transforme en dirigeable. Elles purent lire sur l'affiche surplombant la boîte que le cadeau du mois consistait en deux ''sœurs chevrettes''. Eleanor comprit immédiatement.

''Mary et Sally'', dit-elle, étaient les noms des deux sœurs chèvres de l'orphelinat, deux poupées que les orphelins considéraient et traitaient comme de vrais animaux. Jennifer avait entendu parler d'elles, mais comme tout le monde redoutait que Brown en fasse de la charpie et parce-que Jennifer était une mendiante, elle n'avait jamais eu l'occasion de les approcher. En plus d'être baronne, Margaret était connue pour en avoir la garde, était-il possible qu'elle les ait perdues ? Ce mot ne faisait pourtant pas partie de son vocabulaire...

Peu importe.

Eleanor et Jennifer ne savaient par où commencer. Meg était leur seule piste. Eleanor se proposa pour lui soutirer quelques informations, de comtesse à baronne, mais encore fallait-il trouver cette dernière. Elles regardèrent dans la bibliothèque mais aujourd'hui, évidemment, Margaret ne s'y trouvait pas. La baronne étant toujours extrêmement pointilleuse (quoique toujours moins qu'Eleanor) quant au rangement de ses affaires, Jennifer ne disposait d'aucun objet empreint de son odeur qu'elle eut pu faire renifler à Brown pour la retrouver. Il allait falloir chercher à l'ancienne.

Tournant leurs regards vers la sortie, les deux petites aperçurent le prince farceur, Thomas, attendant là, les yeux perdus dans le vide. Elles l'abordèrent et Jennifer lui demanda si il savait où Margaret aurait pu se trouver.

''Hé, hé, hé... Miss Meg ? Je ne l'ai pas vue'', leur avait-il répondu avec son sourire espiègle qu'il arborait lorsqu'il ne jouait pas avec son train. Les filles malchanceuses comprirent qu'elles n'obtiendraient rien de lui et prirent rapidement congé.

''Peut-être a-t-elle été enlevée par le chien enragé, qui sait ?''

Ajouta-t-il à leur attention tandis qu'elles quittaient le secteur première classe.

XXX

Alors qu'elles descendaient, moroses, vers les niveaux inférieurs, Eleanor eut un éclair de discernement. Elle s'était souvenue d'un trait de Margaret que son indifférence de façade et son désintérêt des autres l'avaient poussée à enfouir aux confins de sa mémoire d'enfant.

''Meg'', dit-elle, ''a toujours été très créative. Son temps libre, lorsqu'elle ne le passe pas à enseigner des choses, elle le passe dans son laboratoire à en inventer de nouvelles.''

Jennifer, dont la mémoire chancelante avait été comme ravivée par ces mots, s'écria que son amie avait raison, que la princesse sage devait certainement se trouver là-bas. Ne connaissant pas la position exacte du laboratoire, elle fut d'autant plus soulagée qu'Eleanor, sans rien lui demander, la prenne par la main pour la guider à destination.

« Il n'empêche, fit remarquer Jennifer, Meg a beau être brillante, quel dommage qu'elle utilise sa créativité pour servir la Loi de la Rose.

Eleanor n'y avait jamais réellement pensé. Il était vrai que cette fille s'investissait énormément dans les affaires du Club, surtout en matière de châtiments. La princesse froide n'avait jamais eu à s'en soucier mais Jennifer, elle, avait par deux fois subi le bâton de torture, une fois pour le recevoir et une autre fois pour l'infliger. Sûrement peinait-elle à comprendre que ce système corrompu était un mal nécessaire en comparaison à ce qui les attendait Dehors.

-Peut-être, répondit-elle, mais pour être honnête je crains moins les punitions de notre baronne que les crocs du chien enragé.

Le chien enragé, pensa Jennifer. Eleanor aussi pensait-elle constamment à sa menace, ou bien son souvenir venait-il d'être ravivé par l'humour malsain du jeune Thomas ?

-Alors toi aussi tu crois à cette histoire, dit tristement la fille malchanceuse.

Le chien enragé faisait beaucoup parler de lui entre les murs de l'orphelinat-zeppelin. On n'osait que rarement murmurer, et encore moins répéter, les sombres histoires que tous connaissaient à son sujet. Celles d'un chien au regard cruel et aux crocs gigantesques, aussi imposant en taille qu'un homme adulte, qui kidnappait des enfants désobéissants qu'on ne revoyait jamais. Les Aristocrates du Crayon Rouge disaient prendre des mesures pour s'en protéger, lui faisaient des offrandes régulières pour apaiser sa faim. Wendy avait dû abandonner son lapin pour nourrir ces rituels... Des rituels auxquels même Eleanor croyait.

-Pas toi ?

La fille malchanceuse savait bien ne pas être une enfant modèle, mais de là à être dévorée pour cela... si cette créature devait un jour pénétrer dans l'étrange maison, nul doute que les enfants les moins importants lui seraient offerts en premier. Même si une partie d'elle souhaitait que Peter n'eut pas disparu pour rien, l'autre partie en revanche caressait l'espoir que toute cette histoire n'eut été qu'un vaste mensonge. Ainsi n'aurait-elle plus eu à vivre dans la peur...

-J'avais espéré que ce ne soit qu'une légende. Tu dis que la Princesse des roses est une invention de Diana, pourquoi ce chien enragé, lui, serait-il réel ?

Eleanor ne sut que répondre à cela. Pourquoi n'y avait-elle pas pensé plus tôt ? Sa stupéfaction fut telle qu'elle stoppa net sa marche, manquant de faire trébucher une fille malchanceuse qui regardait un peu trop vers le sol.

-Tu as peut-être raison, Jennifer. Tu as peut-être raison. »

XXX

Eleanor guida l'enfant timide jusqu'aux entrailles du dirigeable, qu'elles devraient traverser pour atteindre le laboratoire. Après avoir parcouru des couloirs de maintenance froids et enrouillés et fait un détour par une cuisine qu'un ouragan semblait avoir ravagé, les petites arrivèrent près d'un ascenseur à l'entrée des passerelles obscures. Aucun bruit ne régnait ici-bas, si ce n'est celui de leurs pas sur le plancher grinçant et le son régulier d'un battement -ou plutôt de quelque-chose que l'on battait- provenant de quelque-part sur les passerelles décrépites. Jennifer avait déjà parcouru ces lieux, mais cette fois-ci la lumière y semblait plus présente et sa peur, comme à chaque fois qu'Eleanor l'accompagnait, moins forte. Alors que la fille silencieuse guidait la fille malchanceuse, l'attention de cette dernière fut attirée par une forme qui flottait au ras du sol, portée par un mince courant d'air qui ne dépassait pas les pieds des enfants. Jennifer s'éloigna d'Eleanor, qui elle, suivit Brown que quelque-chose dans l'obscurité semblait attirer.

L'enfant ramassa l'objet, qui se trouvait être un morceau de papier portant l'écriture de Margaret. Le regard de Jennifer s'illumina. Plus intéressant encore, le titre du document (car le morceau de papier s'avérait être une liste de tâches et observations) : Note de la Princesse. La fille malchanceuse se fit moins enthousiaste en revanche lorsqu'elle comprit que ladite note avait pour sujet le chien enragé. Si la plus haute autorité de l'orphelinat-zeppelin était impliquée, alors la menace devait être terriblement sérieuse. Jennifer ne prit pas le temps de tout lire, préférant rejoindre Eleanor, qui n'était en fait partie que quelques mètres plus loin.

Devant elle se tenait le prince débraillé, Nicholas, accompagné de sa fidèle épée en manche à balai.

À ses pieds était couché Brown, occupé à grignoter l'os d'un animal qui traînait par là. À côté de lui se trouvait un sac lesté pendu à une corde, dont Jennifer devina qu'il devait l'utiliser comme mannequin d'entraînement.

Bah, se Jennifer pour elle-même. Tant qu'il ne vient pas réclamer le Chevalier du Seau...

Le prince débraillé (et apparemment intimidé) parlait à la princesse froide. La fille malchanceuse écouta ce qu'elle put.

« Si j'ai vu Miss Margaret ? Pour sûr, mademoiselle la comtesse. Elle est passée par ici il y a bien un quart d'heure. Elle remontait vers les secteurs supérieurs et même qu'elle semblait drôlement préoccupée, comme si elle cherchait quelque-chose, vous voyez ?

-Meg a perdu quelque-chose ?

-Ah ça j'en sais rien. 'Pas demandé. Mais elle cherchait pas un cadeau, c'est sûr. Je le sais parce-que Diana... je veux dire Miss Diana a déjà trouvé la chèvre... après je sais pas, il y en a peut-être une autre...

-Et pourquoi ne participes-tu pas aux recherches, dans ce cas ?

-Eh bien... c'est-à-dire que j'avais un duel de prévu... et il fallait que j'améliore ma vitesse et...

-Oh. Fort bien. Tu peux continuer, dans ce cas.

Avant de prendre congé, Eleanor gratifia Nicholas d'une révérence.

-Merci pour ton aide, chevalier. Bonne chance pour ton prochain duel.»

Cela fait, elle rejoignit Jennifer et les deux petites poursuivirent leur route.

XXX

« Tu as vu l'expression de Nicholas à ta dernière question ?

Commenta Jennifer en imitant le visage blême et incertain qu'avait eu le prince débraillé. Puis elle rigola.

-Je ne l'aurais jamais cru aussi timoré... ni capable de pâlir aussi vite.

Eleanor resta songeuse.

-Margaret peut être n'importe où dans le dirigeable, mais pas dans son laboratoire. Quoi qu'il en soit, nous y trouverons sûrement des indices. Et toi, as-tu trouvé quelque-chose ?

Jennifer acquiesça et sortit la feuille de sa poche.

-Une liste de notes dédiée au chien enragé. Ces mots auraient étés dictés par notre souveraine en personne.

-Et que dit donc Diana sur le chien enragé ?

-Oh tu vas rire, dit la fille malchanceuse avec amertume. D'après elle, il serait grand, fort... meurtri? Bon, si elle le dit. Tout ça en plus d'être loyal et propre. Et de kidnapper les enfants pas sages.

Eleanor ne rit pas. Pour ce que ces mots valaient dans la bouche de Diana, elle aurait aimé voir son amie plus détendue.

-Apparemment, on peut trouver des graffitis sur ce chien dans la cour de l'orphelinat, poursuivit Jennifer. Susan a été chargée d'enquêter dessus. Eleanor, te souviens-tu avoir vu de tels dessins le mois dernier, lorsque nous étions sorties dehors ?

-Laisse-moi réfléchir... non, il n'y en avait pas. La pluie les aura effacés. Puis-je voir cette liste ?

Jennifer lui tendit l'objet qu'elle regarda avec des sourcils légèrement haussés.

-C'est étrange, dit-elle après un moment. Plus je lis certains passages et plus j'ai l'impression que c'est Brown qui est décrit sur cette feuille .

Jennifer eut un gloussement enfantin.

-Tu trouves ? C'est vrai qu'il est fidèle et fort, mais je n'ai pas l'impression qu'il soit bien gros, ni qu'il ait la rage. N'est-ce-pas, Brown ? »

Ce dernier ne comprit pas vraiment de quoi les filles parlaient, mais ça ne l'empêcha pas d'aboyer sur un ton enjoué à l'évocation de son nom, ni de remuer la queue gentiment la queue quand Eleanor caressa son dos tandis que Jennifer lui répétait affectueusement qu'il était un bon compagnon.

Le bonheur des trois amis se retrouva vite troublé lorsqu'ils pénétrèrent dans la zone de stockage.

Cela commença par une voix. Un timbre doux et élégant mais porté par un ton hautain et méprisant, énumérant une pléiade de défauts tels que l'immaturité, la niaiserie et la naïveté. Il ne fallut pas longtemps aux petites pour comprendre que Diana n'était pas loin. La zone de stockage étant plus éclairée que le reste des passerelles, Jennifer et Eleanor, suivies bien sûr de Brown, durent se cacher derrière une pile de caisses entreposée là pour ne pas être vues. De là elles purent clairement voir, juste à côté d'une chèvre noire allongée sur un conteneur, que la princesse décidée et la princesse mesquine parlaient entre elles. Les filles malchanceuses écoutèrent en silence.

« ...voilà pourquoi je ne l'aime pas, dit la duchesse. Elle me suit partout... c'est pathétique. Qu'en penses-tu, Amanda ?

L'intéressée se tenait courbée face à Diana, se tripotant les mains. Elle répondit avec son habituelle voix à la fois tremblante, gloussante et dérangeante.

-On dirait presque Jennifer, vu comment tu en parles hehe... Mais ce doit être vrai si tu le dis, Diana. Tiens ça me fait penser... elle t'a écrit une lettre d'amour...

-Je l'ai déjà lue, coupa la duchesse. Lue et déchirée en deux.

-Oh...

-J'ai essayé de la faire manger à la chèvre, dit Diana en faisant un rapide signe de tête vers la chèvre à côté d'elle, mais elle ne l'a même pas regardée, soupira-t-elle.

-Je vois, répondit Amanda en orientant tour à tour son regard, alternant entre Diana et la pauvre bête couchée sur la caisse.

-Alors... que devrais-je faire de la lettre, selon toi ? »

Si Amanda pouvait être douée pour suivre le courant et flatter ses supérieurs, il ne fallait en revanche pas attendre grand chose de son inventivité ou de son avis. Le temps qu'elle donne une réponse à Diana, les filles auraient eu le temps de traverser trois fois la zone de stockage. Et bien que Jennifer fut curieuse de savoir qui avait bien pu écrire une lettre d'amour à Diana, ni Eleanor ni elle n'étaient intéressées par le nouveau jeu sadique que la duchesse essayait de mettre en place. Aussi choisirent-elles de profiter du temps de latence de la princesse mesquine et de l'attention inhabituelle que lui portait Diana pour s'éclipser, en espérant que personne ne les remarque.

Peut-être Diana avait-elle dés le début remarqué leur présence, peut-être l'attention qu'elle portait à Amanda était-elle moins prononcée qu'elles ne le pensaient. Toujours est-il qu'à peine furent-elles sorties de leur cachette que la duchesse apostropha Jennifer.

« Jennifer, pile au bon moment ! Viens, j'ai du travail pour toi.

Diana fit ensuite mine de remarquer l'enfant à la cage et la gratifia d'une révérence grandiloquente et exagérée.

-Oh, tu es là aussi, Eleanor. Tu m'autoriseras à emprunter ta souillon, j'espère.

Diana était une duchesse et Eleanor une comtesse. Elles savaient toutes deux que la question ne se posait même pas. La brune dit mot, préférant lui répondre par un rapide signe de tête qu'elle pouvait cesser son cinéma.

La rousse reporta son attention sur Jennifer, sortit une feuille déchirée de sa poche et la lui tendit d'un geste vif et autoritaire.

-Une partie de cette lettre a été déchirée et a disparu. Je veux que tu la trouves.

Jennifer prit la feuille d'une main tremblante. Dans l'ombre de la duchesse, la princesse mesquine la fixait avec des yeux empreints à la fois de satisfaction, pour la voir dans sa position d'infériorité, et de jalousie pour lui avoir enlevé l'attention de Diana.

De son côté, Eleanor, tout comme Brown, regardait plus attentivement la chèvre noire que la duchesse avait trouvé. Alors que l'enfant l'examinait, l'animal laissa échapper un cri de désespoir.

-Cette chèvre t'intéresse, Eleanor ? Amanda et moi l'avons trouvée, pour le cadeau du mois. Mais attention, qu'aucune de vous deux ne se fasse d'illusions ou vous pourriez le regretter.

Il était évident que quelqu'un ici cherchait la confrontation. Dommage pour elle, Eleanor n'avait clairement pas envie d'entrer dans son jeu.

La comtesse et la fille malchanceuse n'aspiraient toutes deux qu'à s'éloigner des deux autre filles. Il ne leur manquait qu'un prétexte qu'Eleanor trouva en promenant son regard sur le sol. En effet, aux pieds de Diana gisait une multitude de feuilles de papier, froissées, déchirées et piétinées. La princesse silencieuse posa un genou à terre puis ramassa et en regarda quelques-unes qui étaient liées entre elles. Alors qu'elle examinait ce qui s'avéra en fait être les restes d'un carnet fait main, les trois autres filles purent voir un de ses sourcils s'élever légèrement.

-Mais ce sont des notes de Margaret, commenta Eleanor.

Elle se laissa dire que toutes ces feuilles appartenaient à ce carnet que la baronne emportait partout avec elle. Étrange, elle n'était pourtant pas du genre à laisser traîner ses affaires. Ni à laisser quiconque, pas même Diana, s'en prendre à ce petit monde qu'elle avait assemblé dans ces pages.

-Je suis sûre qu'elle voudra récupérer son travail, dit-elle en se relevant. Viens, Jennifer, allons le lui rendre. »

Et la comtesse, suivie de Jennifer, gratifièrent leurs interlocutrices d'une froide révérence avant de partir sans aucune autre forme de salutation. Cela n'empêcha pas Diana, alors qu'elles quittaient la zone de stockage, de rappeler à Jennifer la tâche qu'elle lui avait confiée.

XXX

Enfin, les petites arrivèrent au laboratoire de Meg. Il ne leur restait plus pour l'atteindre qu'à descendre le petit escalier qui leur faisait face et entrer dans la salle en contrebas. Cette dernière était dépourvue de plafond et de là où elle était, Jennifer pouvait avoir un aperçu du laboratoire de la baronne. Une lumière terne éclairait une pièce étonnamment vide, dont seul un objet massif aux formes bizarres, attaché aux poutres par des câbles, semblait occuper l'espace. Les murs en eux-mêmes étaient inexistants, remplacés par des revêtements de toile blanche délavés. Le tout semblait assez spartiate et la fille malchanceuse ne put que se demander quel genre d'inventions la baronne pouvait bien concrétiser dans ce laboratoire et pourquoi elle avait choisi un endroit aussi reculé pour mener ses expériences. Ses observations et interrogations furent interrompues par la voix de la fille silencieuse.

« Quand tu seras à l'intérieur, cherche tout ce que tu pourras sur le chien enragé et les hauts aristocrates. Complète le carnet de Margaret si tu le peux.

Jennifer regarda sa comtesse, inquiète, comme si cette dernière venait de lui faire ses adieux.

-Tu ne viens pas?

Eleanor ne la regarda pas, se contentant de secouer légèrement la tête.

-Il nous faut retrouver le cadeau du mois, nous aurons plus de chances en nous séparant.

-Mais... et si on me surprend en train de fouiner?

Demanda la fille anxieuse.

-Tu n'auras qu'à dire que tu agissais sous mes ordres, répondit doucement la comtesse. Mais tu n'es pas obligée de dire ce que tu cherchais.

Même si elle ne courait virtuellement aucun danger, elle ne se sentit pas rassurée pour autant. Elle ne comprenait pas pourquoi Eleanor lui demandait pareille chose.

La fille malchanceuse hésita avant de lui demander:

-Pourquoi cherches-tu ces informations?

-Les Hauts Aristocrates du crayon Rouge causeront à notre perte à tous, j'en suis convaincue, répondit calmement Eleanor. Il faut leur faire perdre leur influence, poursuivit-elle, mais je n'y arriverai pas seule. Acceptes-tu de m'aider?

Jennifer baissa les yeux.

-Mais Diana m'a déjà confié une mission... la lettre...

-Ne t'en fais pas pour ça, je m'en chargerai.

Puis la comtesse se tourna vers la fille malchanceuse et posa ses mains sur ses épaules, la regardant dans les yeux.

-C'est toi qui as raison, Jennifer. Ceux qui se montrent dévoués aux aristocrates ne courent aucun danger. Montre-leur ton implication et rien ne pourra t'arriver.

Puis elle ajouta, tant pour Jennifer que pour elle-même:

-Tout va bien se passer. »

La petite Jennifer demeurait réticente à l'idée de s'opposer aux Aristocrates, et conspirer contre eux signifiait confirmer les rumeurs au sujet d'Eleanor. Mais elle avait également confiance en sa comtesse et tenait à ne pas à la décevoir. Si elle disait qu'ensemble elles pouvaient y arriver, alors ce devait être possible. Elle lui donna donc la moitié de lettre et reçut en échange le carnet de Meg. Les deux enfants se donnèrent ensuite rendez-vous dans le salon des invités et se souhaitèrent mutuellement bonne chance. Elles allaient en avoir besoin.

Tandis qu'elle regardait la fille malchanceuse descendre, Brown en sa compagnie, l'escalier qui la mènerait au laboratoire de Meg, Eleanor soupira. Elle avait réussi à éloigner Jennifer. Très bien. Elle n'avait pas sa place dans les événements qui allaient suivre. La princesse froide se rapprocha de la rambarde extérieure et fixa le vide un moment, essayant de discerner le ballon du zeppelin à travers les ténèbres. Elle exhala longuement et réfléchit. Diana avait demandé à Jennifer de retrouver les morceaux d'une lettre, lettre qu'elle disait avoir elle-même déchiré. Jennifer avait commenté durant leur trajet que la missive devait avoir été écrite par Margaret, que c'était sûrement ça qui devait la préoccuper. Si la duchesse souhaitait simplement s'amuser, elle se serait contentée de regarder Meg chercher la missive, ça l'aurait sûrement divertie. Mais elle avait impliqué Jennifer dans l'équation. Pourquoi? La réponse était évidente: elle lui tendait un piège. Eleanor n'en avait pas toutes les ficelles en tête, mais ça ne l'empêchait pas d'entrevoir la machination: Diana allait utiliser la princesse sage comme elle-même l'avait précédemment fait, afin de piéger quelqu'un dans une farce humiliante et barbare. Et c'était Jennifer, en l'occurrence, qui allait en faire les frais. Elle ne pouvait pas laisser cela arriver. Jennifer ne méritait pas d'être punie. Elle oui. Elle savait depuis son humiliation dans les douches que ses jours en tant que haute aristocrate étaient comptés. Quel que fut le piège que la duchesse eut mis au point, c'était à Eleanor de l'activer. En plus de trouver le cadeau du mois pour Jennifer et elle. Elle aurait juste aimé savoir, dans toute l'étendue de l'orphelinat-zeppelin, par où elle devait commencer...

C'est alors qu'un léger bruit, un battement d'ailes, parvint à ses oreilles. La fille silencieuse baissa les yeux et fut intérieurement stupéfaite d'apercevoir un oiseau aux ailes bleutées, décrivant des cercles dans l'air tout en montant dans sa direction. Lorsqu'elle arriva au niveau des rambardes, la petite créature décrivit dans les airs un mouvement gracieux et vint se poser face à Eleanor. Il la salua et lui demanda ce qui la tracassait, s'ensuivit alors entre l'oiseau et la fille une silencieuse conversation.

Eleanor raconta toute l'histoire à l'oiseau bleu, qui commenta que Diana devait avoir elle-même caché la fameuse missive. Cela allait sans dire, lui répondit Eleanor, le problème était que cette fausse duchesse pouvait l'avoir cachée n'importe où.

Pas n'importe-où, répliqua l'oiseau, car si elle connaissait surtout cette fille pour sa sournoiserie et sa paresse, alors elle ne devait pas avoir caché la lettre dans les tréfonds du dirigeable.

C'était vrai, la lettre de Meg était peut-être plus proche qu'elle ne l'avait imaginé... Oui, mais ça ne lui disait toujours pas elle devait chercher.

Mais l'oiseau lui rétorqua que cette Diana était une haute aristocrate et que par conséquent elle fréquentait surtout le secteur première classe.

Oui, il n'avait pas tort. Et si elle voulait accéder rapidement à la lettre, alors elle ne devait pas l'avoir cachée loin d'elle, ou au moins près de la boîte à offrandes.

C'était un début. Eleanor remercia son conseiller bleu, prit en main sa cage et se mit en route, l'oiseau en sa compagnie, vers le secteur première classe. Elle était résolue à retrouver cette lettre. Il fallait absolument qu'elle réussisse avant que Jennifer ne la rejoigne. Ensuite, elle accepterait et subirait en silence ce châtiment qu'elle croyait mériter.

XXX

Jennifer comprit aux bruits de pas au dessus d'elle qu'Eleanor était partie. Elle soupira, ne pouvant désormais plus compter que sur Brown et elle-même. Bon, il ne lui restait plus qu'à voir ce qu'elle pouvait tirer ce cet endroit.

Ce qui frappa le plus Jennifer, dés ses premiers pas dans l'inquiétant laboratoire, fut la déception. Certes, elle en avait déjà eu un aperçu quelques instants plus tôt, mais il n'empêche qu'elle avait attendu autre chose de l'antre de Margaret. Elle avait imaginé le petit monde de Meg empli d'inventions et de machines en tout genre, empilées les unes sur les autres dans une montagne grandissante d'inventivité. Elle avait imaginé les murs couverts de plans et de dessins divers et variés, embryons de la multitude d'idées qui naissaient abondamment dans l'esprit de la baronne. Enfin, elle avait imaginé un atelier couvert d'outils, sur lequel la princesse sage concrétisait mille projets à la fois. De tout ça, il n'était rien. Meg semblait avoir mis son imagination au placard. L'ensemble de ce que Jennifer pensait être les travaux de la princesse sage avait été rangé dans des caisses, elles-mêmes empilées aux extrémités du du laboratoire. Seuls quelques rares schémas demeuraient sur des murs dénudés et blafards, plans de quelques inventions que la jeune Margaret n'avait pas encore complètement occultées. La baronne semblait avoir délaissé tout son travail au profit de cette chose, trônant dans l'ombre au bout du laboratoire, près de l'atelier. En s'en approchant, Jennifer comprit qu'il s'agissait d'un sac de toile étiré dans les formes les plus étranges. Il dégageait une puissante odeur qui empêchait Brown de s'en approcher. La tête de Jennifer recommença à lui faire mal. En feuilletant le carnet de Meg, la fille malchanceuse avait découvert divers instruments à punitions, dont un que la baronne avait baptisé ''sac d'oignons''. Il devait s'agir de ce sac là. Jennifer ignorait le fonctionnement précis de l'instrument, mais elle put tout de même constater que le sac d'oignons comportait une large ouverture et était suffisamment grand pour contenir un corps comme le sien. Jennifer s'imagina un instant prisonnière à l'intérieur, se débattant dans la puanteur de cet espace exigu, suppliant une délivrance qu'on ne lui accorderait pas. Cette pensée la fit frissonner. Elle s'éloigna rapidement du terrible objet. Pourquoi la princesse sage avait-elle dû inventer une chose pareille? Jennifer trouvait déplorable que Meg perde son temps à mettre au point des instruments de torture, surtout au vu de ce que Jennifer la savait capable de réaliser. Les aristocrates du crayon Rouge avaient une réellement mauvaise influence sur elle. Ce n'est toutefois pas le sac d'oignons qui acheva de dégoûter et terroriser la fille malchanceuse. Alors qu'elle s'intéressait aux outils disposés sur l'atelier, Jennifer remarqua sur sa gauche, au dessus d'une petite étagère, un schéma que Margaret ne semblait pas avoir délaissé. Ce qui était écrit dessus lui glaça le sang. Le schéma expliquait comment, avec l'aide des outils disposés sur l'atelier, il était possible de fabriquer une eau crasseuse. Immédiatement, la fille malchanceuse fit le lien avec ce qui était arrivé à Eleanor le mois dernier. Meg était décidément tombée bien bas. Jennifer ne tint plus. Elle ramassa un crayon qui traînait sur une chaise (au moins Brown aurait-il quelque-chose à flairer) et quitta sans plus tarder l'affreux laboratoire.

XXX

Quelqu'un tourna a poignée de la porte de la buanderie. Remarquant cela, Susan, qui se trouvait à l'intérieur, s'arma d'un balai et se tint face à l'entrée, bien déterminée à repousser quiconque viendrait troubler la quiétude de leur nouvelle aire de jeu. La porte s'ouvrit, la princesse impétueuse s'élança, brandissant son arme improvisée pour repousser l'intrus et se gela sur place lorsqu'elle réalisa qu'elle venait de lever la main sur la comtesse Eleanor.

''Puis-je savoir ce que cela signifie, Susan?'' lui demanda la princesse froide dont le visage se tenait à quelques centimètres du balai que brandissait l'autre fille. Cette dernière, comprenant qu'elle avait peut-être fait la pire erreur de sa vie, baissa prudemment son arme en balbutiant une flopée d'excuses que n'importe-qui aurait peiné à comprendre.

''Et d'ailleurs, que faites vous ici, toutes les deux?'' poursuivit la princesse froide en remarquant l'orpheline qui se cachait derrière Susan dans la buanderie,

''Cet endroit est la chambre de Jennifer.''

La princesse impétueuse ne sut que répondre, portant plutôt instinctivement ses doigts à sa bouche, le regard baissé. En vérité, elle avait cherché un endroit pour s'amuser avec son amie au lieu de chercher le cadeau du mois. Endroit qu'elle avait trouvé en cette salle qu'était la buanderie. Bien sûr, elles étaient conscientes qu'il s'agissait de la chambre de Jennifer, mais cette dernière était l'une des aristocrates de plus bas rang. Susan s'était alors dit qu'elles pourraient occuper son espace sans problèmes. Après tout, qui se serait soucié de Jennifer ? Au moins une personne, apparemment. Et elle ne pouvait pas se permettre de lui dire la vérité quant à ce qu'elles faisaient ici.

Voyant qu'elle ne tirerait aucune réponse de la princesse impétueuse, si toutefois celle-ci avait compris ses questions, la princesse froide lui ordonna, ainsi qu'à son amie de s'en aller immédiatement. Ces deux dernières s'exécutèrent et partirent sans rien demander en quête d'un autre lieu où se cacher. Au passage bien sûr, Eleanor demanda à Susan de trouver Jennifer et de lui dire tout ce qu'elle savait sur le chien enragé.

Lorsqu'elles furent parties, la petite comtesse entra, posa sa cage à terre et se laissa choir au sol, à côté de la porte, dos contre le mur. Elle avait fouillé l'ensemble du secteur première classe, sans succès. Qu'elle aille dans le salon VIP ou dans la bibliothèque, aucune trace de de chevrette blanche ou de la lettre de Margaret. Impossible également qu'elle trouve quoi que ce fut à l'infirmerie, Clara l'aurait remarqué. Idem pour la chambre de Wendy, qu'elle n'avait pas vraiment envie de voir. Elle avait également cherché plus bas, dans la zone de cargaison, vérifié la salle de couture, pièce préférée d'Amanda. Cette dernière aurait pu collaborer avec Diana pour cacher l'un ou l'autre des objets de sa quête, mais manifestement ça n'avait pas été le cas. Et à présent elle était là, assise dans la buanderie, perdant peu à peu son calme malgré les efforts de l'oiseau bleu pour la rassurer. Il fallait qu'elle se ressaisisse, qu'elle trouve la lettre avant que Jennifer ne la rejoigne. Elle ne pouvait pas l'impliquer dans tout ça, elle devait... réfléchir. Il fallait qu'elle se calme et réfléchisse.

En promenant son regard le long des murs dans un mouvement mécanique pour dissiper son angoisse, Eleanor aperçut une irrégularité. Depuis combien de temps était-ce là? Elle venait de remarquer sur le mur, à gauche de l'entrée, un trou, visiblement creusé à la main et suffisamment large pour y passer un œil. La buanderie était juxtaposée à un placard à balais suffisamment grand pour qu'un humain puisse s'y cacher et le trou communiquait justement avec ledit placard. De là, il était possible d'observer l'ensemble de la buanderie, ainsi que ses résidents. Qu'est-ce-que cela signifiait? Quelqu'un espionnait-il Jennifer ou cela était-il réservé à un ancien résident de la buanderie? Si tel était le cas, depuis combien de temps cela durait-il? Eleanor n'en savait rien, mais elle trouvait l'idée... dérangeante, quand bien même Jennifer n'aurait pas été concernée. La petite comtesse vérifia immédiatement le placard à balais et put constater, grâce au matériel qu'elle y trouva, que quelqu'un avait jusqu'à récemment observé la fille malchanceuse. À son insu, bien sûr. Même si elle ne le savait pas, Jennifer avait plus que jamais besoin d'elle. La petite comtesse reboucha donc rapidement le judas improvisé, ramassa sa cage et se remit avec une énergie nouvelle en quête de la moitié de lettre et de la chevrette perdue.

XXX

Jennifer se dirigeait d'un pas franc vers le salon des invités. Eleanor devait déjà avoir retrouvé la lettre, à présent. Elle espérait ne pas faire attendre sa comtesse trop longtemps et puis si tel n'était pas le cas, elles pourraient toujours finir ça ensemble. Elle était néanmoins sûre d'une chose: au vu de ce qu'elle avait réussi à trouver, Eleanor serait fière d'elle. Il fallait dire que ses recherches n'avaient pas été de tout repos: des gnomes avaient tenté de lui barrer la route et elle s'était fait enfermer par Thomas au passage - ce garçon avait décidément un problème - jusqu'à ce que le prince malicieux décide de la relâcher. La fille malchanceuse s'était bien sûr inquiétée du temps qu'elle perdait, mais cela lui avait également permis de lire quelques-unes des pages qu'elle avait ramassées.

Au début du carnet de Meg, Jennifer avait trouvé des schémas illustrant des leçons de courtoisie et comment faire une révérence. Elle se rappelait qu'elle-même, après être entrée à l'orphelinat, avait passé quelques jours à apprendre et maîtriser ces bonnes manières d'aristocrates. Elle ne s'en était pas trop mal sortie, elle avait même trouvé cela amusant. Au début, du moins.

Parmi les feuilles que Jennifer avait ramassées par terre, l'une d'elles était une copie du Serment de la Rose, qu'elle avait elle-même dû prêter.

Je jure allégeance au prince et à la princesse.

Je jure d'aimer mon prochain.

J'offrirai un cadeau mensuel.

Je punirai l'indigne.

La fille malchanceuse se demandait si tout le monde avait oublié le second passage. Tout comme elle se demandait ce qu'elle avait bien pu faire d'indigne ou d'infidèle.

Plus loin dans le carnet, Jennifer avait pu lire une retranscription des paroles de la Princesse la Rose elle même. Ces mots lui avaient été adressés le jour où elle avait attrapé le lapin blanc de Wendy.

Jennifer...

Tes efforts mensuels méritent une reconnaissance spéciale.

Tu as réussi à trouver Peter et tu seras amplement récompensée.

Difficile de croire que Diana ait pu lui adresser de telles paroles, à elle ou à quiconque. C'était peut-être en partie pour cela qu'elle les avait fait prononcer par la princesse sage. Et que dire de la ''récompense'' qu'elle lui avait trouvé. La fille malchanceuse se rappellerait toujours de cette nuit dans la forêt, où tout l'orphelinat l'avait poussée et encouragée, en scandant son nom, à apposer le bâton de torture sur le visage d'Amanda... C'était à partir de cette nuit que la princesse mesquine s'était mise à la haïr pour de bon.

En complétant grâce à Brown les pages du carnet qui avaient été arrachées, la fille malchanceuse avait trouvé une description détaillée du sac d'oignons et de son fonctionnement. Ce dernier encore plus horrible qu'elle ne l'imaginait. Mais le pire, c'était que Margaret avait imaginé et dessiné les plans de nombre d'instruments du même genre. L'un d'eux, par exemple, consistait en une chaise reposant sur une sorte de mécanisme rotatif... une chaise tournante sur laquelle la fille malchanceuse n'aurait pas voulu s'asseoir. Et bien sûr, Meg ne s'imaginait pas subir une seule de ses inventions. Non, elle était trop parfaite pour ça...

Diana semblait s'être amusée à éparpiller par terre les pages du carnet de Meg. Elle avait dû croire leur contenu parfaitement inutile. Peut-être se serait-elle ravisée si elle avait pris la peine de les feuilleter avant. En effet, la princesse sage avait consigné dans ses écrits des notes sur chaque enfant de l'orphelinat. Elle avait répertorié leurs traits de caractère, leur rang social ainsi que leur niveau de dévotion et de menace estimée. Elle avait récemment reconnu Eleanor comme une menace élevée. Jennifer aurait bien aimé savoir ce que les autres penseraient de l'existence de ces notes.

Enfin, dans la pièce où la fille malchanceuse avait été enfermée, Brown avait trouvé une lettre d'amour, décorée de fleurs, écrite par Margaret. La plupart du texte avait été rayé, mais quelques bribes demeuraient encore lisibles.

O Diana, Diana!

Je t'aime de tout mon cœur.

Meg

Ça lui rappelait les lettres qu'elle échangeait avec Wendy. Mais pas de chance pour Jennifer, ce n'était pas la missive qu'elle recherchait. Tout de même, elle se demandait pourquoi la princesse sage avait rayé son propre texte. Peut-être n'était-elle pas satisfaite du rendu final. C'était sûrement ça, elle devait vouloir faire quelque-chose de parfait, digne d'elle et de son amour... Pauvre Meg.

Le secteur première classe n'était plus très loin. Jennifer accéléra le pas. Elle ne voulait pas faire attendre sa comtesse.

XXX

Eleanor aurait aimé avoir Brown avec elle, il lui aurait facilité la tâche. Cependant, elle ne pouvait accepter l'idée que Jennifer reste toute seule. Elle allait devoir faire sans. Mais le problème, elle devait le reconnaître, c'était qu'elle peinait vraiment à retrouver Mary et la moitié de lettre. Il fallait croire qu'elle n'était pas douée pour ce genre de jeu de pistes... qu'est-ce-qui n'allait pas chez elle? Malgré cela, elle restait persuadée que son raisonnement était le bon: ce qu'elle cherchait n'était pas loin, peut-être même sous son nez. Qu'est-ce-qui lui échappait? Elle avait déjà revisité toutes les salles de cette partie du dirigeable, du moins toutes celles qu'elle avait déjà vues. C'était peut-être ça, son erreur. Elle n'avait pas cherché plus loin que ce qu'elle connaissait déjà. À côté de l'escalier du secteur première classe, il y avait une porte qu'elle savait déboucher sur une salle destinée à entreposer les bagages. Eleanor s'y rendit. Cette pièce demeurait toujours fermée, mais Diana la duchesse pouvait en détenir la clé. Elle aurait très bien pu l'ouvrir à titre exceptionnel, pour y cacher quelque-chose, par exemple. L'enfant posa sa main sur la poignée. Si sa théorie s'avérait exacte, elle réussirait à entrer dans la salle des bagages et y trouverait au moins l'un des objets de sa quête. Dans le cas contraire, il ne lui resterait plus qu'à reconnaître son échec. Eleanor tourna la poignée. La porte s'ouvrit. La petite comtesse laissa échapper un soupir de soulagement puis entra la nouvelle pièce.

Une odeur de renfermé assaillit les narines de l'enfant. La salle-entrepôt baignait dans une lumière terne, alimentée par une ampoule accrochée au plafond. Un ensemble de valises et autres bagages étaient disposés sur une étagère le long du mur opposé à l'entrée ainsi que sur la droite. Eleanor s'avança prudemment, se demandant si elle devrait fouiller l'ensemble des valises pour retrouver Mary ou la lettre perdue. Elle n'eut cependant pas besoin d'en arriver là, car son attention fut captée par un bruit, un grincement régulier et désagréable, provenant d'une horloge ouvrante, à sa gauche. L'enfant s'en approcha et remarqua une masse blanche et compacte, un corps, qui obstruait le mécanisme du pendule principal. Eleanor posa sa cage, ouvrit l'horloge et recula immédiatement de deux pas pour éviter le poids mort qui tomba au sol. La fillette se pencha et constata qu'elle venait de retrouver Mary. Elle remarqua ensuite quelque-chose qui sortait du ventre ouvert de la chevrette, enfin, de la peluche à effigie de chevrette qu'était Mary. C'était un morceau de papier. Une lettre déchirée. La fille s'en saisit et l'assembla avec la moitié qu'elle possédait. Les textes concordaient. La petite comtesse venait de retrouver et la lettre perdue, et le cadeau du mois. Jennifer était sauvée. Un enfant normal aurait pu sauter de joie, Eleanor se contenta de soupirer en fermant les yeux. Elle venait d'entendre Diana et Amanda murmurer de l'autre côté de la porte. Parallèlement à cela, l'horloge dont elle venait de libérer le mécanisme se remit en marche et sonna le glas de la noblesse pour la petite Eleanor.

XXX

Avant d'entrer dans la zone première classe, Jennifer rangea les notes qu'elle avait trouvé (ces dernières se faisant voyantes et encombrantes) dans la corbeille de la buanderie. Sur le chemin, elle avait été abordée par Susan qui lui avait conté, sans qu'elle lui demande rien, un récit décousu mais terrifiant sur le chien enragé, à base de sacrifices et d'enfants dévorés. Au grand dam de la fille malchanceuse, de nombreuses parties de l'horrible histoire concordaient avec les notes qu'elle avait trouvé. Il faudrait qu'elle en parle avec Eleanor, qu'elles démêlent ensemble le vrai du faux.

Jennifer s'apprêtait à regagner le secteur première classe lorsqu'elle surprit Diana et Amanda dans la salle de l'escalier. Ces dernières regardaient une porte entrouverte et se chuchotaient des choses d'un air excité. Elle n'avaient pas remarqué la fille malchanceuse. Jennifer comprit tout de suite qu'elle n'avait rien à faire là, mais elle comprit également que les princesse résolue et mesquine préparaient un mauvais coup. Ainsi se cacha-t-elle et les écouta.

''Au signal'', dit Diana, ''entre et fais comme nous avons dit.''

Amanda acquiesça en étouffant un rire. Une sonnerie grave retentit de derrière la porte près des deux filles et Amanda s'engouffra à l'intérieur, Diana la suivit d'un pas plus posé. La fille malchanceuse se rapprocha de la porte et observa, impuissante.

XXX

« Te voilà!

S'exclama Amanda en entrant d'un pas excité dans la pièce, suivie de Diana, et en pointant Eleanor du doigt. La voix de la princesse résolue fit écho, sur un ton plus venimeux, à celle de la mesquine. La fille silencieuse les regarda toutes deux sans mot dire.

-Qu'est-ce que ceci, Eleanor?

Lui demanda Diana, le menton levé et le visage incliné.

-Qu'as-tu fait à Mary? Pourquoi as-tu éventré le cadeau du mois?

La logique voudrait qu'Eleanor se doit défendue, qu'elle dise qu'elle l'avait trouvée comme ça et qu'elle n'y était pour rien. Mais elle savait que c'était inutile.

-Ton comportement est inacceptable! Indigne d'une comtesse! Eh bien, dis quelque-chose!

La fille silencieuse n'avait rien à lui dire. Elle ne lui donnerait pas cette satisfaction. Même maintenant, elle refusait de jouer à son jeu. Et puis elle n'allait tout de même pas interrompre cette mise en scène que Diana avait visiblement longtemps travaillé. Elle allait continuer à l'écouter jusqu'à ce qu'elle la destitue et se laisserait emmener dehors pour recevoir sa punition.

-Tu ne veux pas répondre? Demanda la rousse en posant les mains sur ses hanches, us sourire mauvais se dessinant sur ses lèvres. Tant pis. Amanda, attrape-la, je te prie.

-À vos ordres, duchesse, répondit la princesse mesquine en faisant un pas vers la fille malchanceuse, un sourire sadique sur son visage déformé par l'excitation.

Ça, ce n'était pas prévu. Eleanor n'avait ni besoin ni envie qu'on lui force la main. Et elle ne tenait certainement pas à ce qu'Amanda la touche. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais la princesse mesquine la poussa violemment contre l'horloge derrière elle avait qu'elle n'aie pu dire quoi que ce soit. La fillette étouffa un cri lorsque son dos heurta la surface dure derrière elle. Mais la princesse mesquine n'en avait pas fini avec elle. Eleanor lui demanda de la lâcher lorsqu'Amanda lui attrapa le bras. Mais au lieu de lui obéir, elle la tira violemment vers elle. La fille silencieuse ne put résister et finit par perdre son équilibre tomba, un genou à terre, avant qu'Amanda ne fasse plier son autre jambe puis le reste de son corps. Eleanor lui criait de la lâcher, de la laisser tandis que la princesse mesquine appuyait son corps sur elle pour la garder au sol, étouffant un rire de dément, savourant l'instant. Eleanor se débattait, impuissante et au bord des larmes, tandis qu'Amanda lui maintenait le visage dans la poussière.

Diana observa la scène, l'air fière et les bras croisés, se délectant de chaque seconde. Elle ne fut même pas dérangée lorsqu'elle entendit aboyer derrière elle.

XXX

Brown avait été plus prompt à réagir que la fille malchanceuse. Mais même après qu'il soit entré en aboyant pour défendre Eleanor, Jennifer, elle, ne fit rien. Elle n'avait rien dit quand Diana et Amanda l'avaient accusée. Elle n'avait rien fait lorsque la princesse mesquine s'était approchée d'elle de son air menaçant et elle ne faisait rien maintenant que son amie se faisait malmener et humilier. La peur lui avait gelé les membres et la honte lui nouait à présent les entrailles. Eleanor était comme piégée dans une fournaise et la fille malchanceuse savait qu'elle y serait entraînée si elle tentait de lui porter secours. Ce n'est que lorsque Diana la vit et l'invita à entrer que son corps se mit à lui obéir. À obéir à la duchesse. Brown cessa d'aboyer et regarda Jennifer d'un air interrogateur tandis que cette dernière se tenait, tête baissée, à côté de Diana.

''Eleanor a bafoué nos règles'', commença la duchesse. ''Elle n'est plus digne d'être comtesse.''

Jennifer regardait l'autre fille malchanceuse à quelques mètres de ses pieds. Elle était rouge et essoufflée, avait cessé de crier et la regardait d'un air suppliant. Jennifer ne comprit pas qu'elle lui suppliait de s'en aller, de se mettre à l'abri. Elle ouvrit la bouche pour tenter de défendre Eleanor, mais elle ne parvint à produire que balbutiements et bafouillages qui cessèrent quand Diana posa une main délicate sur son épaule.

''Ne t'en fais pas, Jennifer. Nous savons que tu n'y es pour rien. Tu n'as plus à lui obéir.''

Puis, alors que Jennifer se tenait droite, tête baissée et silencieuse, Diana ajouta, comme pour l'achever:

''Les ennuis sont terminés pour toi, à présent.''

XXX

Margaret avait passé la journée à la recherche de sa lettre. Même si, elle devait bien l'admettre, fouiller l'ensemble du dirigeable était de loin la pire des méthodes, force était de constater qu'il n'y avait que ça à faire au vu des indices dont elle disposait. Elle avait terminé sa lettre hier, l'avait lue et relue puis, fière de son travail accompli, l'avait laissée à côté de son carnet au milieu de son atelier, telle la meilleure invention qu'elle eut jamais fabriqué. Fatiguée par sa journée, elle avait eu dans l'idée de la donner à Diana le lendemain.

J'ai quelque-chose de merveilleux pour toi, Diana. Je te la donnerai demain. Lui avait-elle annoncé avant d'aller dormir.

Le lendemain, la première chose qu'elle avait remarqué en entrant dans son laboratoire fut la disparition de son travail. On lui avait également pris son carnet, mais cela demeurait pour l'instant le cadet de ses soucis. Il ne fallait pas que quelqu'un trouve cette lettre, ni aucune des autres. Pas même Diana, les choses n'étaient pas censées se dérouler ainsi.

À défaut de trouver quelque-chose au cours de ses recherches, Meg avait réfléchi à qui avait bien pu lui voler ses affaires. Qui avait pu être au courant de son travail ? Bien sûr, il y avait Amanda, qui se croyait sûrement discrète à fureter dans tous les coins. Malheureusement, lorsque Meg avait cherché à la confronter, Diana était là et lui avait assuré que la princesse mesquine n'avait rien fait de mal. Elle se demandait à présent quels suspects il lui restait. Jennifer? Nicholas? Eleanor? Elle avait pensé à Jennifer en premier car elle était réputée pour espionner, mais de là à lui voler ses affaires... Nicholas venait ensuite car lui et son ami Xavier passaient leur temps à rendre la vie impossible aux filles de l'orphelinat. Sans parler de ce qu'ils avaient fait à Eleanor dans les douches. Eleanor justement... malgré ce qui lui était arrivé récemment, Meg n'avait plus confiance en elle. Elle n'aurait jamais dû lui faire confiance, d'ailleurs. Pas après ce que Diana et elle avaient fait à son oiseau. Elle avait été idiote de ne pas s'attendre à des représailles de sa part, mais elle les avait eues maintenant. Eleanor n'avait plus aucune raison de s'en prendre à elle. Et puis il ne fallait pas non plus exagérer, elles avaient juste tué un oiseau, sans compter son implication minime dans cette affaire.

Quand Margaret arriva à l'escalier du secteur première classe, elle vit, intriguée, que sa salle de stockage en bas de l'escalier avait été ouverte. Voir Diana en émerger en lui faisant des signes de la main ne fit que confirmer son envie d'y entrer. Une fois à l'intérieur, elle vit que Diana avait son autre bras enroulé autour de Jennifer. Cette dernière ne disait mot et fixait quelque-chose derrière Meg avec un regard désespéré. De quoi s'agissait-il?

Margaret tourna lentement la tête et vit Amanda, assise sur Eleanor, elle-même étendue sur le sol. D'abord elle ne comprit pas, voulut demander ce qui se passait, puis elle vit une feuille déchirée en deux à quelques centimètres du visage d'Eleanor. C'est là que Meg reconnut sa précieuse lettre et perdit toute connexion avec la réalité. Son visage se décomposa, passa d'un air intrigué puis perdu pour finalement sombrer dans la colère.

''Comment l'as tu eue?''

Pas de réponse. Elle se précipita vers la princesse froide et ramassa ce qui restait de son travail. Ne sachant ensuite plus où se mettre, elle se précipita vers Diana. Elle seule après tout pouvait la comprendre et avait su quoi faire. La princesse tenace poussa Jennifer, qu'elle tenait toujours, sur le côté, et ouvrit les bras pour accueillir son jouet préféré. La petite Meg articulait des lamentations entre deux pleurs tandis que Diana lui caressait les cheveux.

''Comment a-t-elle pu? Comment a-t-elle pu me faire ça? Que lui ai-je fait? Je ne peux pas m'entendre avec les filles comme elle...''

Tout le monde avait détourné le regard des princesses sage et tenace. Les jeux sadiques de Diana ne regardaient qu'elle et mieux valait ne pas la déranger.

Jennifer serra les poings et ferma les yeux, tentant de se convaincre qu'elle n'était pas elle-même, qu'elle n'était pas ici et que tout ça n'avait pas lieu. Elle ne les ouvrit pas lorsqu'elle entendit la voix de Margaret déformée par la rage et le chagrin.

''Ce sera le sac d'oignons pour elle...''

XXX

Nicholas était sur le point de commencer son duel quand la duchesse l'a abordé. Lorsqu'elle lui avait dit qu'elle avait besoin de chevaliers pour surveiller la prochaine réunion du club des aristocrates, le prince débraillé avait d'abord cru que Diana se moquait de lui. Quand eut réalisé que la duchesse était on ne peut plus sérieuse, il s'était senti étonné et honoré. Lorsqu'il eut compris de quoi il retournait réellement, il s'était senti manipulé et honteux.

Le procès (mais surtout la destitution) d'Eleanor eut lieu dans la grenier, devant la Cour des Aristocrates. Nicholas et Xavier se tenaient en faction devant l'entrée de la salle, moins pour empêcher la prisonnière de fuir que pour faire croire que cette dernière était dangereuse. Xavier était d'ailleurs plus concentré sur la dégustation d'un gâteau qu'il gardait dans sa poche que sur la réunion ou la fameuse prisonnière. Diana se tenait tout en haut de l'autel. Elle avait pris la place de Margaret en tant que porte parole des hauts aristocrates et s'écoutait réciter, sur un ton grandiloquent et faussement dramatique, un texte qu'elle ne pouvait restituer de façon aussi fluide sans l'avoir préparé longtemps à l'avance.

Elle expliquait que leur comtesse n'était plus digne de son rang, qu'elle avait conspiré contre leur princesse mais avait été arrêtée à temps et qu'à crime exceptionnel châtiment exceptionnel. Elle lui arracha titre et privilèges et interdit aux autres aristocrates de lui obéir. La baronne Margaret se tenait juste en dessous d'elle et avait les yeux rivés vers le sol, sur la comtesse déchue. Ses yeux étaient emplis de haine et, quoi qui lui soit arrivé, ses larmes n'avaient pas fini de sécher.

Eleanor, quant à elle, avait été mise à genoux sur le sol face à la cour, les poignets attachés et le regard vide. Elle ne disait rien. Ne se défendait pas.

Pourquoi elle ne se défend pas?

Nicholas n'aurait su dire si elle comprenait seulement ce qui lui arrivait.

Le reste des orphelins avait été réuni sur l'autel. Diana avait insisté pour qu'ils soient tous là, mais même sans invitation, ils seraient sans doute venus, la chute d'un Grand était un spectacle à ne pas manquer. Si certains regardaient Eleanor comme un loup regarde une proie facile, d'autres, comme Susan par exemple, semblaient simplement contents de voir leur comtesse destituée. Au plus bas de l'autel, Nicholas pouvait distinguer Jennifer, assise, pour la première fois lui semblait-il, parmi les autres orphelins. Elle avait un visage livide et observait Eleanor en silence, d'un air désolé.

Pourquoi elle ne la défend pas? Pourquoi elle ne fait rien?

Avait-elle vendu sa comtesse en même temps que son âme pour avoir sa place à la cour?

On demanda à Eleanor si elle avait quelque-chose à dire pour sa défense, et aux orphelins si l'un d'entre eux souhaitait plaider sa cause. Seul le silence répondit.

Pourquoi personne ne fait rien?

Le discours de Diana arriva à son ultime partie : la proclamation de la sentence. En fait Nicholas n'était pas vraiment étonné, il savait que les choses se termineraient ainsi. Après tout, pour quelle autre raison lui aurait-on fait installer l'instrument qui servirait à punir la comtesse déchue, une heure avant le début de la réunion?

XXX

Le sac d'oignons avait été installé dans l'arrière-cour, près de l'incinérateur. Les chevaliers l'avaient préparé sous la supervision d'Amanda, à qui la baronne avait donné une copie des plans de l'instrument. Le sac d'oignons fonctionnait selon un concept simple: un orphelin qu'on avait choisi de punir était enfermé à l'intérieur pendant la durée d'une nuit. Petite subtilité cependant: chaque autre orphelin devait déposer dans le sac, via un orifice prévu à cet effet, un ou plusieurs insectes. La manière dont ceux-ci étaient transportés importait peu, ainsi pouvait-on très bien déposer dans le sac une mante religieuse, une araignée ou encore un gâteau infesté de fourmis. Nicholas, pour sa part et même si cela le rebutait, avait bien dû trouver quelque-chose il jetterait son 'offrande' en tâchant le plus possible d'éviter Eleanor. Quant à Jennifer, elle ne s'était pas donné la peine de chercher quelque-chose à déposer dans le sac, elle n'en avait pas eu besoin. Peu après la fin de la réunion, Diana avait retenu la fille malchanceuse et lui avait tendu un petit coffre à combinaison, le lui présentant comme son offrande au sac d'oignons. Jennifer l'avait pris dans ses mains et l'avait ouvert. Nicholas avait alors pu sentir la puanteur envahir les lieux, même de là où il les observait. Après avoir vu son contenu, la fille malchanceuse avait regardé Diana d'un air horrifié.

''Je ne peux pas faire ça.'' l'avait-il entendue dire.

''Mais bien sûre que si, Je-ni-fah.'', avait répliqué l'aînée. ''À moins que tu ne préfères rejoindre Eleanor. Après tout, il ne faut jeter qu'un insecte.''

Chaque orphelin déposa quelque-chose dans le sac. Jennifer passa en dernier. Alors que tout le monde était déjà reparti à l'intérieur, Nicholas s'attarda pour observer la fille malchanceuse. Celle-ci se tenait sur le marchepied avec dans les mains le coffret que Diana lui avait donné. Le prince débraillé tendit suffisamment l'oreille pour l'entendre murmurer quelque-chose, au bord des larmes, et la vit jeter le contenu du petit sac dans l'orifice.

XXX

Eleanor respirait à peine. Non pas que ses liens furent trop serrés, elle savait simplement que crier ou se débattre ne l'aiderait en rien à se libérer, mais ne ferait au contraire que la tirer davantage vers cette hideuse réalité dont elle cherchait désespérément à se soustraire. Elle était presque entièrement plongée dans le noir, l'unique lumière lui parvenant provenait de la lune, dont quelques minces rayons traversaient l'orifice d'où tombaient ce que les orphelins lui envoyaient. Leur contact la dégoûtait, mais au fond elle n'en avait cure. Elle laissait les insectes tomber, dégringoler sur elle comme des gouttes de pluie sur une statue. Elle n'avait pas peur, savait parfaitement dans quoi elle s'était impliquée et que tant qu'elle s'y pliait, Jennifer serait en sécurité. Et puis il était difficile d'avoir peur de vulgaires insectes quant on avait déjà subi une douche de sang. Cela n'empêcha cependant ses jambes de trembler lorsqu'elle sentit des fourmis commencer à escalader ses mollets.

Ne pas bouger. Ce n'est pas en train de m'arriver. Je ne suis pas là. Mon esprit est ailleurs.

Eleanor ferma les yeux, tenta convoquer des images rassurantes, agréables. La salle de jeux, Thomas qui joue avec son train, l'oiseau rouge qui chantonne et vole dans sa cage... Voler avec les oiseaux, le pays de Toujours, tel qu'il avait été, tel qu'il redeviendrait. Jennifer.

''Je suis désolée.''

Sa voix. Eleanor bascula en arrière lorsqu'elle sentit quelque-chose de plus lourd tomber sur sa tête.

La petite fille ouvrit les yeux, et le regretta aussitôt.

On ne referma pas immédiatement l'ouverture dans le sac d'oignons, ainsi la lumière y pénétra-t-elle, imposant à Eleanor de réaliser qu'on venait de lui jeter le cadavre de son oiseau rouge. À quelques centimètres de son visage, la lune lui montra son corps désarticulé, ses plumes tombant inévitablement de sa carcasse pourrie et desséchée que la vermine rongeait encore à certains endroits. Puis l'ombre s'installa, et la réalité la rattrapa d'un coup.

XXX

«...après je l'ai entendue étouffer un cri... le sac s'est tordu dans tous les sens et... et...

Et Jennifer fondit en larmes. Wendy la prit dans ses bras. Une bougie faisait vaciller leurs ombres tremblantes sur le mur de la chambre d'infirmerie. La princesse esseulée était allongée dans son lit, la fille malchanceuse assise auprès d'elle à lui conter sa mésaventure.

-Je ne comprends pas, Wendy... avait-elle gardé son cadavre tout ce temps juste pour que je le lui jette? Diana prévoyait-elle tout ça depuis si longtemps ?

La princesse esseulée lui caressa les cheveux, tentant de calmer le chagrin de son aimée.

-Je ne sais pas, Jennifer. Je ne sais pas. Diana a toujours été ivre de pouvoir. Elle n'a jamais su s'arrêter.

Et la fille malchanceuse non plus ne s'arrêtait pas de pleurer.

-Eleanor... Elle me disait que tout se passerait bien... et moi je n'ai rien vu venir...

Wendy se dégagea et tenta d'essuyer les larmes de la fille malchanceuse, qui elle, gardait la tête baissée, honteuse.

-Tu ne pouvais pas savoir, Jennifer. Et tu n'as pas eu le choix non plus, tu ne pouvais plus rien pour elle.

-C'est moi qui aurais dû être dans le sac... Eleanor n'a rien à y faire...

Wendy prit délicatement le visage de Jennifer dans ses deux mains.

-Eleanor savait ce qui allait lui arriver. Elle a tout fait pour te l'éviter et ne voudrait certainement pas que tu la rejoignes.

Jennifer se calma un peu et détourna les yeux.

-C'est vrai... tu as sûrement raison.

-Ça ne te servira à rien de ressasser tout ça. Quand j'ai entendu qu'une fille allait être châtiée... (elle serra de plus belle la fille malchanceuse dans ses bras) oh Jennifer... j'ai eu tellement peur. S'il-te-plaît... Dormiras-tu avec moi cette nuit ?

Jennifer s'apprêtait à répondre quand on tambourina à la porte. La voix d'Amanda se fit entendre, invitant la fille malchanceuse à venir manger.

-Je devrais y aller, dit-elle en regardant tristement l'élue de son cœur.

-Sois prudente, là-bas, mon prince. Et reviens-moi.

Jennifer embrassa sa princesse, se leva et sortit suivre Amanda. La fille malchanceuse ne ressentit aucun mal de tête cette nuit là, elle éprouva cependant dans son cœur une douleur bien plus insidieuse.

XXX

Quelques mois plus tôt, les Aristocrates du crayon Rouge n'auraient jamais envisagé une punition comme celle du sac d'oignons. Avant, quand ils souhaitaient punir un de leur membres, ils se cachaient toujours un minimum, que ce soit dans le grenier ou dans une partie connue de la forêt qui bordait l'orphelinat. Sinon, les adultes les en auraient empêchés. Mais les choses avaient changé, et plus vite que Nicholas ne l'aurait cru. Madame Martha était partie et le directeur s'absentait de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Et lorsqu'il revenait, il n'était vraiment pas beau à voir, titubant dans tous les sens et faisant plus pitié que peur, les orphelins obéissaient de moins en moins aux ordres qui accompagnaient son haleine fétide. Au final, la seule adulte qui restait à l'orphelinat était Clara. Mais franchement, qui faisait encore attention à cette fille?

Ainsi étaient les choses, ainsi les orphelins pouvaient-ils se réunir dans le réfectoire pour un repas de minuit, afin de fêter le lynchage de leur ancienne comtesse.

Diana la duchesse dominait la table où les aristocrates s'étaient réunis, leva son verre à la destitution d'Eleanor. Sa fidèle baronne Margaret, assise à sa droite, la suivit immédiatement, presque en même temps que la princesse mesquine, assise à la gauche de la duchesse, séparée d'elle par la fille timide. Cette dernière suivit également le mouvement, lorsqu'elle sentit peser sur elle les regards des trois aristocrates autour d'elle. De toute façon, au final, tout le monde dut lever son verre.

À la chute de la traîtresse ! À la nouvelle future comtesse !

Les princes débraillé et glouton, en leur qualité de chevaliers, avaient étés installés côte à côte en bout de table. Nicholas n'écoutait que distraitement la conversation qu'avait Xavier avec la princesse impétueuse et le prince malicieux, qui tournait autour de la qualité des restes qu'on leur avait servi en guise de repas. Il tendit plutôt l'oreille vers ce qui se disait en haut de la table.

La princesse mesquine parla la première.

« Quand aurons-nous de nouveau une comtesse ?

-Quelqu'un endossera ce titre lorsqu'il s'en montrera digne, lui répondit la duchesse. En attendant, le siège de comtesse restera vacant.

-Mais il doit y avoir une nouvelle comtesse...

Ajouta la fille timide, les yeux baissés.

-En effet, Jennifer, lui répondit la baronne sur un ton amical. Ça pourrait même être toi.

Nicholas ignora la princesse mesquine qui essaya de revendiquer implicitement le titre auprès de la duchesse et se concentra plutôt sur ce que la fille timide, confidente de l'ancienne comtesse, répondit.

-Vraiment ? Eh bien... merci à toi. Mais dis-moi... Meg, y a-t-il une chance qu'Eleanor.. je veux dire la traîtresse... pour qu'elle reprenne sa place ?

La réponse fut immédiate et catégorique.

-Absolument aucune ! Il est des choses que notre souveraine ne pardonne pas. Après ce qu'elle m'a... ce qu'elle nous a fait, la traîtresse n'occupera plus jamais de position élevée dans notre club !

-Je vois... j'espère que c'est bien ce que tu voulais, Margaret.

Cette dernière sembla hésiter à répondre, alors la duchesse le fit à sa place.

-Bien sûre que c'est ce qu'elle voulait ! Pourquoi ? Pas toi, Jennifer ? N'es-tu pas heureuse d'être libérée de son joug ?

Nicholas vit la fille timide se mordre la lèvre et serrer son poing. Il leva un sourcil. Allait-elle oser ? Elle n'en eut pas l'occasion, car la princesse mesquine intervint en lui donnant une tape dans le dos.

-Allons, duchesse, laissez-là tranquille. Vous voyez bien qu'elle est encore sous le choc. Elle ne réalise pas encore que le cauchemar est fini. »

Et la fille timide se dépêcha d'acquiescer puis la discussion prit une tournure beaucoup plus mondaine. Non, se dit le prince débraillé elle n'allait pas oser, ne s'engagerait pas dans un conflit qui risquait de la déchirer. Nicholas comprit qu'il n'entendrait plus rien d'intéressant ce soir.

XXX

Alors que les orphelins se réunissaient dans le réfectoire, le sac d'oignons avait été délaissé. Le seul être qui soit resté dans l'arrière-cour après la cérémonie de destitution, à part bien sûr la fille silencieuse, était Brown. Jennifer l'avait laissé y aller une fois tous les orphelins partis, se disant qu'il serait sûrement plus fidèle à Eleanor qu'elle n'avait su l'être. Ainsi se tenait-il là, couché devant le sac d'oignons et la cage d'Eleanor que la princesse mesquine avait jeté là d'un air triomphant. La lune s'était retirée. Lasse d'assister davantage au sordide spectacle qui se déroulait ici bas. Elle s'était voilée de nuages, privant par là même de toute lumière salvatrice quiconque en aurait eu besoin. Et dans les ténèbres glacées de la nuit, le sac d'oignons se mouvait, animé d'une respiration lente, suffocante et désespérée.

Eleanor, à l'intérieur, était recroquevillée sur elle-même. Son corps tremblant était couvert d'insectes et son visage échevelé de larmes. Malgré la présence de Brown qu'elle avait entendu, elle ne s'était jamais sentie aussi seule et salie. L'enfant ne voyait dans le noir que la carcasse putréfiée de son oiseau rouge, la maintenant éveillée malgré la fatigue. Elle avait cessé de se débattre, ne pouvait et ne voulait plus lutter. Affamée, épuisée, elle désirait simplement s'en aller d'ici, qu'on lui rende sa cage et sa liberté. Que quelqu'un vienne la sauver.

Ce n'était pourtant pas la dernière nuit qu'elle passerait dans les ténèbres froides.

Pour ne pas sombrer dans la folie, elle se concentrait sur la respiration haletante et suffoquée qui sortait de sa gorge, gelée par la froideur de la nuit. Ainsi n'entendit-elle ce pas lent et sourd se rapprocher d'elle que lorsque Brown se mit à aboyer pour lui barrer le chemin. Le son d'un coup de bâton déchira l'air, suivi des plaintes du compagnon de la fille malchanceuse qui, inquiète, apostropha ce dernier.

''Brown ?''

Pas de réponse. Les pas frappèrent le métal de sa cage et continuèrent leur chemin vers l'enfant prisonnière. Ils s'arrêtèrent pile devant le sac d'oignons. Eleanor entendit le marchepied se faire pousser violemment sur le côté et se mordit la lèvre. Qui que fut cette personne, elle se dit qu'elle s'en irait peut-être si elle ne faisait aucun bruit. Une main toucha son épaule à travers le tissu crasseux du sac et la petite se crispa. Vint ensuite le bruit sec et acéré d'un murmure à son attention.

''Pauvre, pauvre Eleanor. Dire que ce matin encore, tu étais comtesse...''

La voix était difficilement reconnaissable. C'était celle d'une fille, à n'en pas douter, mais il ne s'agissait pas de Diana, de Margaret ni même d'Amanda. La main glissa de son épaule jusque dans son dos. Le sang d'Eleanor ne fit qu'un tour.

''Vois ce que tu es devenue.'' continua la voix tandis que la main se promenait le long de son dos pour finalement remonter jusqu'à ses cheveux.

''Une noble déchue. Une traîtresse. Une paria.''

La main attrapa l'enfant par les cheveux et tira, faisant s'agenouiller son corps dans la douleur. Insectes et carcasse volèrent à l'intérieur du sac.

''Et tout ça pour quoi ?''

Jennifer, au secours !

Eleanor serra les dents, ferma les yeux et réprima un gémissement de douleur, tenta d'attraper la main avec les siennes, sans succès.

''Eh bien, tu ne dis rien ?''

La fille malchanceuse sentit quelque-chose de dur et contondant descendre le long de son flanc gauche, douloureuse caresse, jusqu'à la cuisse. Elle avait envie de crier, de pleurer, ne savait pas comment elle faisait pour s'en empêcher.

''Le silence ne te sauvera pas, tu sais.''

Une légère brise se leva en même temps que la main qui tenait le bâton. L'enfant serra ses paupières, d'anticipation. Le vent souffla. Le coup tomba. La douleur explosa. La fille malchanceuse gémit silencieusement, essayant d'oublier la souffrance qui affluait dans le côté gauche de son bassin.

''Tu me déçois beaucoup, Eleanor.''

La main qui tenait ses cheveux la lâcha, faisant s'écrouler l'enfant.

''Eh bien, dis quelque-chose !''

Pas de réponse. Même si la douleur ne l'avait pas assaillie, Eleanor n'aurait daigné parler à sa tortionnaire, qui qu'elle fut. Alors à la place, elle reçut d'autres coups, chacun plus fort que le précédent. Un à l'épaule droite, une autre à l'avait-bras gauche puis plusieurs dans les côtes et aux jambes. La petite avait enroulé ses bras autour de sa tête pour la protéger. Ce n'est que lorsqu'elle reçut son onzième coup, au poignet, qu'elle céda et que sa langue se délia.

''Qui es-tu ?''

Pourquoi me fais-tu tout ça ?

Les coups cessèrent de pleuvoir, la voix sembla reprendre son souffle entre deux bises gelées.

''Je suis la gardienne de cet orphelinat. Je suis la souveraine à qui tu as juré allégeance. Je suis celle qui avait jugé bon de te faire comtesse !''

Quoi ? Mais... et Diana alors ?

Et les coups repartirent de plus belle. Depuis le premier d'entre eux, Eleanor s'était interdit de crier ouvertement. Elle le fit pourtant, lorsque le bâton s'abattit, plus fort que les autres fois, dans son dos entre ses côtes et son bassin. Les yeux de l'enfant pleuraient abondamment, elle se consola à l'idée que sa tortionnaire ne pouvait les voir.

''Jennifer est peut-être une idiote obstinée, mais j'ai des projets pour elle. Et tu n'en fais pas partie.''

Jennifer ? La Princesse de la Rose s'intéressait à Jennifer ? Mais que pouvait-elle lui vouloir ? Ce n'était pas important. Vu comment cette souveraine traitait ses subordonnés, elle n'allait certainement pas laisser son amie l'approcher. Sinon, Jennifer finirait certainement dans la même situation qu'elle. En train de geler dans un sac à recevoir des ordres ponctués de coups.

''Tu entends ? Reste. Loin. De Jennifer !''

Le bras qui frappait Eleanor sembla s'engourdir et la voix s'essouffler. L'enfant entendit quelque-chose de lourd être tiré devant le sac, probablement le marchepied que la princesse redressait. Ainsi la voix fit-elle demi-tour, enjambant Brown et laissant la pauvre Eleanor meurtrie dans les ténèbres, à la merci des bises glacées. Elle aurait aimé croire que tout ceci n'était que cauchemar, mais elle savait bien à son corps blessé qu'il n'en était rien. Alors qu'elle laissait volontiers le froid engourdir sa douleur, seuls quatre mots formaient encore un tout cohérent dans son esprit désorienté. Quatre mots qu'elle se répétait comme si sa vie à elle en dépendait.

Jennifer est en danger !

XXX

Wendy dormait paisiblement. La journée avait été épuisante pour beaucoup de monde, mais elle était à présent finie. La petite fille était trop heureuse d'avoir son prince à ses côtés pour penser à autre quoi que ce soit d'autre. En acceptant de venir dans son lit cette nuit, Jennifer avait fait d'une princesse esseulée une princesse comblée. Ainsi reposait-elle dans son lit, enlacée à son amour véritable et éternel.

Jennifer, de son côté, n'avait réussi à fermer l'œil. Bien sûr, l'étreinte chaleureuse de Wendy l'y invitait, tout comme le souffle doux et régulier de ses lèvres rose, auquel elle aurait aimé mêler le sien. Elle ne pouvait cependant s'empêcher de penser à Eleanor, toute seule dans le froid de la nuit. Elle ne méritait rien de ce qui lui avait été fait. Jennifer avait manqué à plus de devoirs que la fille silencieuse n'en eut jamais fait. C'était elle qui aurait dû se retrouver dans le sac d'oignons, quand bien même ça n'aurait toujours pas été juste. Elle regarda Wendy qui dormait, blottie contre elle, la tête au creux de son cou. Elle l'appelait son prince, laisser une innocente souffrir était-il digne d'un prince ? Jennifer soupira. Wendy l'avait suppliée d'être prudente, de ne rien faire qu'elle puisse regretter par la suite libérer une prisonnière des Aristocrates du crayon rouge n'était en rien raisonnable, mais quand bien même, le regretterait-elle ? Elle n'aurait jamais de remords à ce sujet, de ça elle était certaine. En tout cas toujours moins que si elle restait là à ne rien faire.

Doucement, silencieusement, Jennifer s'écarta de Wendy et se dégagea de son étreinte. À pas de loup et sans se retourner, elle quitta la chambre.

Jennifer avait les idées étonnamment claires. Pour la première fois depuis des lustres, elle n'éprouvait pas le besoin de demander des indices au chevalier du seau, mais peut-être lui raconterait-elle plus tard comment elle avait sauvé son amie. Le sac d'oignons avait été conçu de manière à empêcher son prisonnier d'en sortir, une corde solide maintenait close son ouverture. Jennifer savait qu'elle ne pourrait l'ouvrir à mains nues, elle avait besoin de ciseaux pour sectionner la corde. Si sa mémoire était bonne, Amanda en gardait une paire dans la salle de couture. La fille malchanceuse s'y rendit.

Elle trouva, juste à sa gauche après l'entrée, la commode où elle se souvenait avoir vu les ciseaux. Sans remarquer ni se douter que quelqu'un d'autre était déjà dans la pièce, la fille malchanceuse commença à fouiller le petit meuble. Pas de ciseaux. Elle n'eut cependant pas le temps d'être déçue ou de se poser des questions, car elle sentit une main lui agripper la bouche. Effrayée, la fille malchanceuse se débattit mais cessa lorsque son assaillant lui intima de se taire et lui montra de sa main libre une paire de ciseaux rouillés, ceux qu'elle était venue récupérer.

« C'est ça que tu cherches, pas vrai ?

Jennifer reconnut la voix derrière elle et se retourna aussitôt que le garçon eut retiré sa main.

-Nicholas ! Qu'est-ce-que tu fais ici ?

Chuchota Jennifer, les poings serrés, se croyant d'abord la cible d'une de ces plaisanteries de mauvais goût dont les garçons comme lui avaient le secret.

-Ben la même chose que toi, j'imagine. Je veux libérer Eleanor.

Libérer Eleanor ? Étonnamment, Jennifer avait du mal à y croire. Le prince débraillé avait aidé à mettre en place le sac d'oignons et surveillé Eleanor durant la dernière réunion, et maintenant il avait des remords ? Pourquoi la fille malchanceuse avait-elle l'impression qu'on lui tendait un piège ?

-Vraiment ? Et pourquoi ferais-tu cela ?

Nicholas haussa les épaules.

-Je crois pas que ce qui se dit sur elle soit vrai. Ni que ce que nous lui avons fait subir soit juste... et puis, un chevalier, ça secourt les dames en détresse, pas vrai ?

Jennifer desserra les poings. Diana avait un don pour manipuler les gens, peut-être Nicholas en avait-t-il été victime, ou peut-être était-il sincère...

-Mais puisque tu es là, poursuivit-il, je crois que tu devrais aller sauver Eleanor à ma place.

Jennifer recommença à se méfier, croisa les bras et haussa un sourcil.

-C'est pas moi qu'elle s'attend à voir et je sais pas si elle me ferait confiance. Tu sais comment elle est, ajouta Nicholas avant de lui tendre les ciseaux.

Il n'avait pas tort. De plus, malgré les bonnes intentions du garçon, Jennifer savait que ce n'était pas à lui de le faire. Mais elle demeurait tout-de-même sceptique.

-Pourquoi devrais-je te faire confiance ?

-Oh pitié, s'exclama-t-il en croisant les bras à son tour, les ciseaux toujours dans la main. Si je voulais te faire punir, j'aurais posé les ciseaux quelque-part, t'aurais laissée les prendre et faire le travail puis t'aurais arrêtée en flagrant délit. D'ailleurs, tu crois qu'il se passera quoi demain ? Quand on ouvrira le sac d'oignons et qu'on se rendra compte qu'il est vide ?

Jennifer se mordit la lèvre. Elle n'avait pas réfléchi jusque là.

-Moi, poursuivit Nicholas, je suis censé libérer Eleanor, demain matin. Je pourrais dire qu'elle était dans le sac. Personne pourra me contredire puisque je me lèverai tôt pour n'avoir personne avec moi. Maintenant, s'il-te-plaît, prends les.

Il lui tendit à nouveau les ciseaux. Jennifer était confuse, n'avait encore jamais vu aucun garçon de l'orphelinat agir de façon aussi bienveillante. Ni intelligente.

-Je ne sais pas quoi dire, Nicholas... juste...merci.

Elle prit enfin les ciseaux et reçut par la même un sourire complice.

-Allez, va sauver ton amie. Je vais surveiller le dortoir et essaierai de faire diversion si vous réveillez quelqu'un.

-Et si c'est toi qui te fais prendre ?

Nicholas lui adressa un sourire malicieux.

-Je suis une ombre, ça n'arrivera pas. »

Jennifer le vit ensuite sortir et repartir vers le dortoir en longeant les murs, se croyant invisible. Encore un instant, et il avait réellement disparu. Étrange rencontre, se dit la fille malchanceuse. Si tout se passait bien, il faudrait qu'elle dise à son amie ce que Nicholas avait fait pour elles.

Elle regarda ce que le garçon lui avait donné. L'instrument était rouillé, mais il fonctionnerait. Alors que la fille malchanceuse examinait les ciseaux, ils se mirent à parler : ''Tu sais, il vaudrait peut-être mieux rester prisonnière que d'être libre et de souffrir.''

Nous verrons bien.

Jennifer avait à présent tout ce qui lui fallait pour ouvrir le sac d'oignons. Lui vint alors à l'esprit qu'Eleanor aurait sûrement besoin d'une toilette ou au moins de se changer, vu tous les insectes qu'elle avait dû recevoir. Elle repensa avec amertume à la cellule de solitude, puis eut une idée.

XXX

Brown accueillit Jennifer d'un air insistant lorsqu'elle entra dans l'arrière-cour. La fille malchanceuse enlaça rapidement son ami et se rendit compte que ce dernier avait mal à une patte, il faudrait qu'elle regarde ça, plus tard. Elle se précipita ensuite vers le maudit sac d'oignons, ciseaux à la main, déterminée. Elle était un prince et Eleanor une princesse, une fée, que des sujets stupides et cruels avait condamnée pour sorcellerie. Et Jennifer allait la sauver.

La fille silencieuse entendit une voix douce l'appeler, traversant le froid et la douleur pour venir toucher son esprit.

Eleanor ? Est-ce-que tu m'entends ? Eleanor, c'est moi.

Vint ensuite un bruit de frottement métallique et la fille silencieuse sentit la puanteur autour d'elle se dissiper. Le sac avait été ouvert.

Eleanor n'avait vraiment pas l'air bien. De petites cernes s'étaient formées sous ses yeux mi-clos, contrastant avec la pâleur de son visage. Trois fourmis se promenaient sur ses joues tandis que d'autres insectes avaient envahi sa robe. Elle respirait à peine, semblait si faible, en plus d'être si froide. Avec un pincement au cœur, Jennifer la prit dans ses bras et la tira hors de cet horrible sac. Eleanor ne réalisa pas immédiatement que quelqu'un se saisissait d'elle et ne se débattit en gémissant qu'après que Jennifer l'eut allongée sur ses genoux, la gardant dans ses bras.

« Ce n'est rien, Eleanor. N'aie pas peur. C'est moi, tout va bien.

Au son de cette voix, la même qui l'avait tirée hors de l'obscure puanteur du sac d'oignons, de la mélancolie de sa solitude, la fille effrayée se calma.

-Jennifer ? Jennifer...

Sa voix était faible et étouffée. Eleanor devait mourir de soif. Jennifer la ferait rentrer dès qu'elle aurait suffisamment de forces pour se lever. Elle commença en attendant à chasser les insectes sur la robe de son amie tandis que Brown lui léchait la joue.

-Ma pauvre Eleanor... ils t'ont fait tant de mal...

Les doigts de la fille meurtrie attrapèrent la fille malchanceuse par la manche.

-Jennifer... tu es en danger... il faut que...

L'intéressée prit la main de son amie dans la sienne, tellement plus chaude, et serra doucement.

-Ne t'inquiète pas, personne ne peut nous voir. Je vais te sortir de là.

-Non, tu ne comprends pas, fit Eleanor en essayant en vain de se lever. Tu es en danger, Jennifer...

-Calme-toi, Eleanor. Tu ne sais plus ce que tu dis. Attends, laisse-moi t'aider.

L'enfant fit passer le bras de son amie autour de son cou, compta jusqu'à trois et l'aida à se hisser debout. Eleanor soupira, comprenant que Jennifer ne l'écouterait pas cette nuit. Mais malgré cela, malgré les avertissements, elle était heureuse de la voir.

-Merci d'être venue me chercher.

Jennifer, alors qu'elles firent ensemble un premier pas, lui chuchotait réconfort et encouragements.

-Viens, partons d'ici. »

XXX

Une eau tiède coula dans le lavabo. Eleanor joignit les mains et but sans retenue. Jennifer lui avait également proposé à manger, des pains au lait qu'elle gardait dans sa réserve secrète, mais la fille réservée avait poliment refusé. Son séjour dans le sac d'oignons lui avait coupé l'appétit. Alors à la place, elle l'avait emmenée dans cette pièce pour qu'elle puisse boire. Désorientée et fatiguée comme elle était, elle n'avait trop su où on l'emmenait, s'en était remise à Jennifer. Peu à peu, ses pensées se firent plus claires et elle se mit à reconnaître certaines choses.

Le sol carrelé, l'air humide, le ballon d'eau chaude...

Saisie par une vague angoisse, Eleanor recula lentement.

La baignoire sur la droite, les cabines de douche... La salle de bains.

Dans devant le lavabo, elle vit Jennifer fermer la porte, les enfermant dans la pièce. Maintenant parfaitement consciente d'où elle se trouvait et de ce qui se passait, la fille réservée déglutit, une sueur froide lui traversant le dos.

« Jennifer ? Qu'est-ce-que ça signifie ?

-Je suis désolée, Eleanor, dit la fille malchanceuse en s'approchant d'elle. Je sais que tu n'approuves pas, mais...

Eleanor fit un pas en arrière.

-Pourquoi ?

Pourquoi l'avait-elle amenée ici ? Ne savait-elle pas ce qui lui était arrivé dans cette pièce ? Avait-elle réussi à l'oublier ou bien se jouait-elle d'elle ?

-Il faut que tu surmontes ta peur de cet endroit, lui dit fermement Jennifer en lui empoignant les épaules. Tu ne pourras pas fuir toute ta vie !

-Mais...

-Et puis tu ne peux pas aller dormir dans cet état.

La fille effrayée ferma la bouche et se regarda. Elle était sale. Couverte de poussière et d'encore quelques insectes, sur sa robe comme sur son visage. Elle comprenait ce que Jennifer attendait d'elle, qu'elle enlève ses vêtements et passe sous l'eau, qu'elle se remette de ce qui était arrivé. Elle comprenait très bien ses intentions, cependant...

-Et si... st si l'eau redevenait rouge ? Et si les autres revenaient et me voyaient? Et si...

-Tu n'as rien à craindre, la rassura Jennifer. Tout le monde dort, la porte est fermée, Brown surveille l'entrée personne ne nous dérangera. Et puis regarde.

Elle la fit monter sur une chaise et elles regardèrent le contenu du ballon d'eau chaude. L'eau était limpide.

-Tu vois ?

Elles redescendirent. La petite Eleanor avait un esprit rationnel, elle savait que Jennifer avait raison, que ses craintes étaient infondées. Mais la peur à ses raisons que la raison ne connaît point et elle préférait encore se laver toute sa vie dans la cellule de solitude que de rentrer dans une des cabines. Elle tourna le dos à Jennifer, honteuse de croiser son regard.

-J'ai peur d'y aller...

-Alors j'irai avec toi. »

Eleanor sentit son cœur s'emballer. Cette fille était tellement têtue, personne n'avait jamais été aussi loin pour elle. Elle savait qu'elle ne pourrait pas l'empêcher, alors elle finit par murmurer son assentiment. À peine cela fait, Eleanor se sentit rougir et frissonner tandis que Jennifer commençait à lui défaire sa robe. Elle se dégagea vivement, assurant à l'autre fille qu'elle pouvait le faire toute seule. Jennifer s'excusa, l'air déçue et désolée, puis s'éloigna de quelques pas. Eleanor se dévêtit silencieusement, pensant à Jennifer qui faisait de même, fixant le sol pour éviter de la regarder.

De quoi ai-je peur ?

Quand elles furent prêtes, Jennifer s'avança dans la première cabine, tenant par la main la fille anxieuse, qui détournait le regard. Une fois qu'Eleanor se fut décidée à la suivre, Jennifer tourna le robinet. Une seconde plus tard, une eau froide s'abattit sur elles la fille anxieuse ferma les yeux et se crispa. Jennifer la prit immédiatement dans ses bras et lui frotta le dos pour la réchauffer. Eleanor rouvrit lentement les yeux et fut étonnée de ne pas paniquer quand elle réalisa qu'on avait envahi son espace vital.

Parce-que c'est elle.

Elle ne s'en était pas rendue compte auparavant, mais elle n'avait pas peur d'être touchée si c'était par Jennifer. Elle n'avait pas peur avec elle, se sentait en sécurité. L'eau devint plus chaude et Eleanor se détendit.

''Tu vois'', lui murmura Jennifer qui la tenait toujours dans ses bras, ''ce n'est pas si terrible.''

La fille réservée hocha la tête et laissa son amie nettoyer ses bras, son dos et le reste de son corps. Eleanor se laissa aller petit à petit jusqu'à ce que soudain, Jennifer halète et retire ses mains : la fille malchanceuse voyait des taches sombres bleuâtres apparaître partout sur le corps de l'autre enfant. Lui revint alors en tête ce qu'Eleanor lui avait balbutié plus tôt dans l'arrière-cour.

''Oh mon dieu ! Mais qui t'a fait ça ?''

Je ne sais pas.

Comme d'habitude, Eleanor ne répondit rien. Comme elle détournait le regard, Jennifer prit son visage dans ses mains pour l'obliger à la regarder.

''Eleanor, s'il te plaît ! Il faut que tu me dises...''

Sans prévenir, la fille silencieuse attrapa Jennifer et passa ses bras autour d'elle. Cette dernière fut d'abord surprise mais lui rendit bien vite son étreinte. Eleanor fit reposer sa tête sur l'épaule de Jennifer et exhala longuement. Les deux filles n'osèrent plus bouger, sentant chacune les battements de cœur et la respiration de l'autre. Petit à petit, les bruits autour d'elles s'atténuèrent et le silence se fit.

XXX

Vu l'état actuel des choses, Eleanor n'allait certainement pas dormir avec les autres orphelins cette nuit. Jennifer eut donc du mal à lui expliquer qu'elles allaient dormir ensemble, mais elle avait l'habitude. Elle guida donc Eleanor jusqu'à la buanderie et la laissa y prendre ses repères. C'était la première fois que l'enfant passait la nuit ailleurs que dans le dortoir. Jennifer la vit poser sa cage à côté de Brown au pied du lit, s'asseoir dessus et soupirer longuement avant de se laisser tomber sur le côté. Jennifer la trouva si fragile, allongée dans son lit, s'étreignant de ses bras couverts de bleus, frissonnant dans sa robe de nuit blanche et froissée.

''Comment en est-on arrivés là ?'' murmurait-elle tristement. ''Le club n'a pas toujours été ainsi... qu'est-ce-qui a mal tourné ?''

la fille malchanceuse s'assit de l'autre côté du lit et prit la main d'Eleanor, qui lui parla doucement.

« Que suis-je, à présent? Qu'est-ce-que je vais devenir?

-Tu es Eleanor, comtesse des oiseaux, répondit Jennifer en lui tirant la couverture. Et tu resteras à ici aussi longtemps que tu le voudras. »

L'enfant hocha lentement la tête et ferma les yeux Jennifer la regarda s'endormir. Elle était comme un oiseau blessé, égaré, dont il fallait prendre soin. Quelqu'un d'autre était venu voir cet oiseau cette nuit, quelqu'un qui avait blessé Brown, l'avait rouée de coups et, selon ses dires, en avait aussi après elle. Il fallait que Jennifer trouve qui avant qu'elle n'aie l'occasion de recommencer. Eleanor l'avait protégée jadis, maintenant c'était à son tour de faire de même. Les plus faibles devaient s'entraider, en ces temps plus que jamais. Une fois certaine que la fille silencieuse était dans les bras de Morphée, Jennifer s'autorisa à s'allonger à son tour, prudemment, à côté de l'autre enfant. Ceci fait, elle attendit quelques secondes puis soupira, mais eut le souffle coupé quand Eleanor, toujours endormie, s'agrippa et se serra contre elle. Jennifer, bien sûr, fut surprise mais ne bougea tandis que la fille endormie faisait reposer sa tête contre sa poitrine. Ça ne la gênait pas et peu à peu, le sommeil vint pour la petite Jennifer. Alors qu'elle se laissait glisser dans le monde des rêves, baignée dans la chaleur d'Eleanor, elle se demanda comment avait-elle jamais pu l'appeler 'princesse froide'.

À suivre...