Disclaimer: Rule of Rose ne m'appartient pas.

Attention : en raison des thèmes suggérés dans ce chapitres, veuillez considérer qu'il est en rating M.

Mille mercis à Elonyum, RabbitV, Itward, Spookythings et Justanothershrinkingviolet pour leurs retours et leur support.

Bonne lecture !

La princesse des oiseaux

Des cendres. Ce fut la première chose qu'Eleanor vit, des cendres à perte de vue. Une grisaille morne et funeste avait recouvert son île autrefois si belle, terni les cieux qui pleuraient désormais une neige sombre et sans fin, imprégné les sables de la plage où elle se trouvait pour finalement sombrer dans un océan clair jadis qui revenait mouiller ses pieds par vagues depuis la côte, l'île entière semblait s'effriter inexorablement au fil de l'eau et du temps, semblable à une feuille morte et desséchée, semblable à une feuille brûlée. Face à elle, le sable autrefois d'or était devenu noir, parfois verre en certains endroits.

Du Nord au Sud, d'énormes falaises mornes autrefois majestueuses délimitaient le Pays de Toujours, marquaient l'entrée de terres dont on aurait pu penser qu'il ne restait rien. Son monde avait souffert, Eleanor en portait les blessures. Dans son cœur s'était ancrée la mélancolie du paysage dont elle faisait partie. princesse des oiseaux dont la cruauté du monde avait brûlé les l'île, aucun bruit, si ce n'est celui des vagues qui s'abattaient, la marée montante engloutissant peu à peu et inexorablement la plage dans un flot trouble et funèbre.

Puis des ailes s'élancèrent. Un oiseau magnifique passa par dessus son épaule, frôla son oreille et dépassa l'enfant, alla se poser sur un rocher calciné et la regarda. Eleanor le reconnut : ils s'étaient rencontrés dans les ténèbres du dirigeable. Une brise chaude et agréable caressa son visage. Elle venait de plus loin, dans les terres. Les vagues cessèrent. L'enfant s'avança instinctivement vers l'oiseau qui, lorsqu'elle fut presque à son niveau, s'envola pour atterrir un peu plus loin, vers les terres intérieures et l'agréable brise qui en émanait.

L'oiseau et l'enfant traversèrent l'île, traçant derrière eux un sillage à travers les cendres grises. Ils aperçurent ça et là les forêts calcinées d'arbres de dizaines de variétés et couleurs que l'île avait abritées. Les arbres qu'Eleanor avait recensés ou imaginés avaient alimenté la fournaise que Diana avait déchaîné. Leurs restes sombres et consumés avaient pris des airs de squelettes abattus, tendant les bras vers le ciel dans une supplique désespérée qu'on abrège leurs souffrances. Quelques braises demeuraient encore sur nombre d'entre eux, elles ne semblaient pas près de s'éteindre. Quelle ne fut cependant pas la surprise d'Eleanor en remarquant que certains arbres avaient résisté.

Meurtris mais encore debout, ils se tenaient, fiers et toujours verdoyants au milieu de leurs frères dévorés que leurs graines viendraient remplacer. Au milieu de leurs branches, elle aperçut des oiseaux qui avaient survécu et s'envolaient la rejoindre à mesure qu'elle avançait. Tout autour d'elle en vérité, la vie demeurait présente. Ça et là, la verdure repoussait, et elle voyait un peu partout fleurir anémones et myosotis. Ici des oiseaux rouges déployaient leurs ailes et s'envolaient, soulevant les cendres dont ils semblaient renaître. Là encore, une famille quittait une souche creuse pour se joindre au cercle qui s'était formé autour d'Eleanor. À tous ces regards tournés vers elle, l'enfant ne put répondre que par un silence, perplexe et incommodant. Tous attendaient qu'elle dise ou fasse quelque-chose alors que son anxiété lui fit seulement détourner le regard.

L'enfant trouva même un œuf, posé sur une minuscule touffe d'herbe sur son chemin, qui commença à éclore lorsqu'elle le prit dans ses petites mains. L'oisillon qui en sortit, premier né depuis la mort de l'oiseau rouge, reconnut et appela immédiatement l'enfant qui le tenait entre ses doigts, ses pépiements résonnant aussi bien dans la petite assemblée que dans le cœur d'Eleanor. Et à tout cela bien sûr s'ajoutait ce souffle doux qui les invitait à avancer, encore et toujours.

La princesse et ses oiseaux atteignirent ensuite à Volatile-ville, ou du moins ce qui en subsistait après la grande catastrophe. La plupart des survivants, si peu étaient ils, avait déserté leurs maisons éventrées et s'étaient mis à errer sans but à travers les ruines, n'osant point s'en envoler ou n'ayant plus la force d'étirer leurs ailes brûlées.

Les autres, quant à eux, s'étaient réunis sous les toits qui tenaient encore et dans des abris de fortune, s'entraidaient et sauvaient ce qui pouvait l'être. Tous rejoignirent Eleanor lorsqu'ils la virent approcher. Cette dernière, entourée de sujets pris d'émoi par son arrivée, remarqua des traces sur le manteau de cendres qui enveloppait les routes de sa ville, les traces d'un chien. Comme soudainement pris d'un commun accord les oiseaux, tous sans exception, s'envolèrent dans un nuage de couleurs et de chants et guidèrent la petite fille le long du chemin que dessinaient les empreintes, à travers la brise chaleureuse qui se faisait toujours plus sentir. Eleanor savait où ses amis la menaient, une fille qu'elle avait invité au pays de Toujours et qui en savait tout lui avait longtemps parlé de la demeure qu'elle s'y était construite ainsi que des mille et un chemins, terrestres ou célestes, qu'elle pouvait emprunter pour lui rendre visite.

Ils arrivèrent devant une petite maison, simple mais accueillante, décorée d'achillées et de bétoines, gardée par un Brown ravi de voir tant d'amis arriver. Derrière lui, rassemblant des graines que les oiseaux se partageraient, le dos tourné, entourée d'euphorbes et d'edelweiss, se tenait la source de cette brise qui s'étendait aux confins de l'île, la fille sans qui ce rêve n'aurait jamais pu subsister. Lentement, cette dernière se retourna, regarda la petite comtesse et avec un sourire la salua. Alors le sommeil de l'enfant se dissipa.

Eleanor ouvrit lentement les yeux. Elle n'aurait su dire où elle s'était réveillée, seulement qu'elle s'y sentait bien. Le souffle chaud caressait toujours son visage, lui faisant momentanément croire qu'elle se trouvait encore au pays des oiseaux. Puis peu à peu, sa vision se fit plus nette, de même que ses souvenirs de la nuit précédente, de ses horreurs comme de ses prodiges. Peu à peu, le visage endormi de Jennifer se dessina tout près du sien. Elle respirait paisiblement et Eleanor devint toute chose en réalisant que ses bras enlaçaient ses épaules et son dos, en plus de se rappeler ce que la fille malchanceuse avait fait pour elle la nuit dernière. Et maintenant elle était là, réelle et auprès d'elle. Jamais encore quelqu'un ne l'avait fait se sentir autant en sécurité. Peu lui importait alors de ne plus être comtesse des Aristocrates, elle n'avait jamais eu cure de ce titre de toute façon.

Elle voulut se rapprocher un peu plus de Jennifer, mais des douleurs soudaines affluant de tout son corps l'en empêchèrent. Elle se remémora alors la Princesse de la Rose, les souvenirs de ses mots et de ce qu'elle lui avait fait la frappèrent aussi net que si elle s'était encore trouvée dans le sac d'oignons. Ses yeux se posèrent une dernière fois sur une Jennifer toujours aussi paisible et remarquèrent près de son cou une broche qu'elle ne retirait pas même pour dormir. Elle représentait une rose.

"Jennifer est peut-être une idiote obstinée, mais j'ai des projets pour elle. Et tu n'en fais pas partie."

Eleanor soupira et referma les yeux, tenta en vain de retrouver le sommeil. Rien de ce qu'elle voyait là n'était un rêve.

XXX

Jennifer s'éveilla doucement, bailla et distingua peu à peu les traits d'Eleanor face à elle. Elle discerna la fine ligne de ses lèvres aussi closes que ses paupières bordées de noir, reconnut son nez retroussé qui respirait calmement, contempla sa chevelure noire et courte qui penchait du côté où elle était allongée et vit que ses petites mains n'étaient plus agrippées à Jennifer, comme au début de la nuit, mais demeuraient tout près des siennes. La fille timide n'avait jamais vu sa princesse des oiseaux endormie. Elle paraissait si fragile qu'on aurait pu la croire de porcelaine, une poupée que Jennifer n'osait toucher de peur de briser son sommeil. À dire vrai elle ne semblait même pas endormie, son répit devait être aussi fragile qu'une flamme dans la brise. Ça n'empêcha pas la fille timide, toujours somnolente, de lui sourire chaleureusement. Puis Eleanor s'éveilla.

Ses yeux d'un bleu céleste s'ouvrirent, calmes et reposés, puis rencontrèrent les yeux de l'autre fille qui la salua dans un murmure. Eleanor lui répondit d'une voix plus basse encore, sans pour autant bouger d'un cheveu. Jennifer lui fit alors remarquer qu'elle paraissait bien calme comparé à la nuit précédente, à croire que dormir ailleurs que dans son lit habituel n'était finalement pas si terrible. La fille silencieuse secoua alors la tête lentement, timidement, ce à quoi Jennifer répondit en gloussant gentiment. Elle n'avait jamais vu Eleanor aussi réservée, du moins pas de cette façon. C'était quelque-chose d'étrange et d'amusant à la fois. L'intéressée voulut ensuite bouger, peut-être pour cacher son visage gêné ou pour trouver position plus confortable, mais ne put que grimacer lorsque douleur afflua dans ses côtes et ses bras. Se remémorant ce qu'elle avait vu la nuit précédente, Jennifer la fit se détendre. De toute évidence Eleanor avait encore besoin de récupérer, il fallait qu'elle bouge le moins possible.

Les volets de la chambre n'étaient pas fermés, le soleil était entré et baignait la pièce dans une lueur ambrée, signe que l'étrange maison n'allait pas tarder à s'éveiller. Au dessous d'elles, justement, les filles commencèrent à entendre les voix et pas des orphelins quittant le dortoir pour gagner le réfectoire. Si tout le monde se levait, alors Nicholas était censé avoir ouvert le sac d'oignons, Eleanor pouvait donc se montrer sans risque à l'heure actuelle.

Cela dit, lui fit remarquer Jennifer, rien ne l'obligeait à descendre dans le réfectoire dans son état, surtout après ce que les orphelins lui avaient fait la veille. Elle pouvait très bien se reposer ici en attendant de se faire oublier... qu'en pensait-elle ?

Bien, lui répondit la voix douce d'Eleanor, disons que l'idée n'était pas pour lui déplaire.

XXX

La fille malchanceuse se rendit seule au réfectoire. En entrant, elle aperçut Nicholas, avec qui elle échangea un regard et un bref hochement de tête tandis qu'il discutait avec le prince glouton attablé en face de lui. Étant arrivée un peu après tout le monde, Jennifer se dépêcha d'aller prendre une assiette, de se faire servir de ce qui restait du porridge que Meg avait réussi à préparer, et d'aller s'asseoir à une table isolée. Tout en mangeant en silence, la fille timide constata avec amertume l'ambiance légère qui régnait dans la salle. Xavier, tout en se goinfrant, parlait à Nicholas des progrès qu'il avait faits à l'épée tandis que Thomas jetait une cuillerée de à Susan, mais qui atterrit sur Olivia, la faisant pleurer. Et sous les sanglots de la princesse éplorée, mêlés aux tentatives de Susan de calmer sa protégée et aux réprimandes de Margaret envers le prince malicieux, Diana et Amanda discutaient, attablées côte à côte, se découvrant une complicité trop inattendue pour être sincère. Une vision des plus banales, en somme. Comme si rien ne s'était passé. Personne ne faisait mention ni d'Eleanor, ni de ce qui lui avait été fait la veille, ni que n'importe-qui aurait pu se retrouver dans le sac d'oignons à sa place. À quoi bon chercher à rejoindre la noblesse si même eux n'était pas à l'abri ? Jennifer rumina ces pensées d'un air sombre, remuant la bouillie de céréales dans son assiette sans trop vraiment y toucher. Elle ne releva la tête que lorsque l'ombre d'Amanda la recouvrit, alors que cette dernière venait s'asseoir en face d'elle. Quelque-peu surprise, Jennifer jeta un rapide coup d'œil à l'endroit où Amanda était précédemment assise et vit que Diana les observait avec un sourire narquois. La fille malchanceuse déglutit faiblement alors que la princesse mesquine commençait à lui parler.

"Est-ce que ça va, Jennifer ? Tu n'as pas l'air dans ton assiette."

Et ça n'allait certainement pas s'arranger avec elle dans les parages. Jennifer s'y était habituée : à chaque fois qu'Amanda venait la voir d'un air amical, elle avait quelque-chose à lui demander.

"Par pur hasard, n'aurais-tu pas croisé Eleanor ? Je pensais pourtant qu'elle aurait faim après cette nuit au fond du sac de Meg."

C'était donc ça. Diana soupçonnait-elle ce que la fille malchanceuse avait fait ou bien voulait-t-elle simplement s'amuser de voir Amanda la narguer ? Jennifer détourna la regard. Elle ne savait que répondre et n'en avait de toute façon pas envie, mais la princesse mesquine et la duchesse qui la commandait avaient d'autres idées en tête.

"Tu te rappelles comment elle s'est tortillée l'autre soir ?"

Amanda se mit à ricaner.

"Je ne sais pas ce que tu lui as jeté, mais j'aurais bien aimé être à ta place."

Allons bon, avait-elle envie de lui répondre, Diana ne t'a pas dit ce que c'était ? Et puis, si elle avait réellement été à sa place, elle aurait détesté chaque seconde de cette ignoble comédie. Comment avait-elle pu accepter d'en être ? Elle avait tellement honte...

"Alors, tu ne l'as vraiment pas vue ? Tu me diras, elle ne risque pas de redevenir comtesse. Maintenant que j'y pense, je ne vois pas ton cabot non plus... le chien enragé les aurait-il emmenés tous les deux ? Ce serait un sacré coup de chance pour toi, hein ? Ou peut-être Eleanor l'a-t-elle pris et est partie d'elle-même ? Ou bien Brown a-t-il attrapé la rage et a mangé Eleanor ? Ou bien..."

Amanda semblait se perdre dans ses provocations. Qu'essayait-elle de lui dire, exactement ? Qu'elle était pathétique d'avoir laissé punir son amie et qu'elle aurait aussi bien pu abandonner Brown ?Comme si elle avait besoin qu'on le lui rappelle. Que les sourires et politesses d'hier soir n'étaient qu'une façade ? Qu'elle ne la laisserait pas devenir comtesse à sa place ? Elle n'était pas dupe, le repas d'hier soir n'avait trompé personne. Finalement, réalisant que ses poings serrés commençaient à trembler, la fille malchanceuse se leva, prit congé en même temps que son assiette et quitta le réfectoire. La porte se refermant derrière elle, Jennifer entendit une dernière fois la voix railleuse de la princesse mesquine, prononçant les mots de Diana qui avait lu en elle.

"N'oublie pas de lui ramener des sablés, elle les adore !"

XXX

De longues minutes s'étaient écoulées dans la buanderie depuis le départ de Jennifer. Laissée à Brown et à elle-même, Eleanor avait réussi, au prix de plusieurs douleurs et en bougeant petit à petit, à se hisser le long du lit de façon à se tenir assise. Tout en grattant le ventre de Brown qui s'était rapidement installé sur ses genoux, elle réfléchissait à présent aux récent événements. Elle essayait de ne pas trop s'inquiéter pour Jennifer, espérait que la fille timide soit de retour sous peu. Quitte à choisir, elle aurait préféré descendre en bas avec elle, s'assurer qu'il ne lui arrive rien. Mais elles ne pouvaient pas se permettre de se montrer ensemble pour le moment. Tout comme elle n'aurait pu la garder ici indéfiniment, l'enfermer dans une cage n'était pas une solution. Quand bien même elle l'aurait voulu.

Contemplant d'un air distrait les murs de cette chambre de fortune, elle remarqua que le judas qu'elle avait bouché la veille n'avait pas été rouvert pendant la nuit. Personne n'était en train de l'observer. Elle hésitait à parler à Jennifer de cette découverte, celle-ci avait déjà vu et subi trop de choses sordides entre ces murs et elle ne voulait pas l'inquiéter plus que nécessaire, mais...

"Le silence ne te sauvera pas, tu sais."

Elle fut tirée de ses pensées par la patte de Brown, que ce dernier remuait pour demander plus d'attention. Reportant son regard sur lui et l'entendant se réjouir alors qu'elle lui donnait ce qu'il voulait, Eleanor se dit ce chien était réellement doué pour se faire comprendre, elle aurait bien aimé qu'il lui donne son avis sur tout ça. C'est alors que sans prévenir, il se leva et se mit à lui lécher la joue affectueusement. Peut-être était-ce sa façon de lui dire qu'elle n'était pas la seule à vouloir défendre Jennifer ? Eleanor se sentit un peu mieux, ça c'était un ami.

Maintenant qu'elle y pensait, Brown avait-il le droit de monter sur le lit ? Jennifer ne lui avait rien dit à ce sujet, elle espéra ne pas être en train de faire une bêtise... quoi qu'il en soit elle n'allait pas lui demander de descendre maintenant, pas alors qu'il la regardait avec avec ces yeux tendres tout en lui montrant ce large sourire.

La poignée de la buanderie tourna et Brown se précipita au pied du lit avant que Jennifer n'ait le temps d'ouvrir la porte. Les soupçons d'Eleanor étaient apparemment fondés, heureusement qu'il n'avait laissé sur les draps aucune tache que la fille malchanceuse n'aurait eu à nettoyer plus tard. Ce serait leur petit secret. La fille timide entra avec une assiette et une mine joviale, demandant si tout s'était bien passé en son absence, ce à quoi Eleanor répondit positivement, non sans soulever toutefois qu'elle ne s'attendait pas à ce qu'elle revienne aussi vite.

Jennifer haussa les épaules, soutenant qu'elle n'avait pas vraiment faim puis, s'asseyant auprès d'elle sur le lit avant de lui tendre l'assiette qu'elle transportait, ajouta avec un sourire que ce devait sans doute être le cas d'Eleanor.

Cette dernière répondit d'une voix douce qu'elle avait raison et la remercia tout en prenant dans ses deux mains la platée et la posa sur ses jambes. Caressant la tête de Brown qui venait poser ses pattes sur ses genoux, Jennifer regarda avec une félicité certaine sa compagne de chambre avaler une première cuillerée, l'expression adoucie sur son visage suggérant la gaieté de ses pensées. Puis Eleanor leva un sourcil, remarquant à présent (car son attention ne devait pas être au meilleur en cette matinée de septembre) les deux sablés que la fille timide avait rajoutés au bord de l'assiette. Il était vrai qu'elle ne lui avait jamais parlé de ses goûts en matière de pâtisserie. Lorsqu'elle lui demanda, mi-surprise mi-soupçonneuse, comment elle avait deviné, Jennifer ne put lui répondre que par un sourire triste.

XXX

Les jours qui suivirent s'écoulèrent lentement pour les filles malchanceuses. Tandis qu'Eleanor demeurait à l'écart et se remettait de ses blessures, sortant juste assez pour qu'on ne la croie pas disparue, Jennifer assistait entre deux corvées aux réunions des aristocrates, obligée de faire la révérence à celles qui avaient mis son amie dans cet horrible état. L'absence d'Eleanor dans le dortoir la nuit avait rapidement éveillé les soupçons des orphelins quant à sa nouvelle résidence, soupçons confirmés par le témoignage de quelques yeux indiscrets qui avaient surpris ses allées et venues quotidiennes vers la salle de bains aux heures ou personne ne s'y trouvait. Cela avait fait quelque-peu jaser au sujet de Jennifer, mais cette dernière ayant, avec Amanda, atteint la classe bourgeoise dans la hiérarchie tandis qu'Eleanor était devenue mendiante, on ne la confronta jamais à ce sujet. Bien sûr, il lui était arrivé d'entendre les orphelins murmurer dans son dos, mais au pire la pensait-on simplette d'héberger l'ancienne comtesse dans sa chambre (elle n'avait plus à lui obéir après tout), au mieux la disait-on généreuse d'offrir à une mendiante un endroit calme où dormir. Cela n'empêchait cependant pas certains orphelins tels que Diana ou encore Amanda de venir la provoquer quand l'envie leur en prenait, leurs questions condescendantes ou faussement amicales dissimulant à peine leur jeu pervers.

Mangeait-elle suffisamment alors qu'Eleanor volait la moitié de sa nourriture ?

N'était-il pas inconfortable pour elle de dormir par terre ?

Avait-elle besoin d'aide pour chasser une certaine vermine hors de sa chambre ?

Elle ne leur répondait jamais, non parce-qu'elle parvenait à les ignorer mais parce-qu'elle ne trouvait jamais vraiment la force de se rebeller contre elles. Au final la situation de Jennifer ne s'était guère améliorée, elle avait simplement échangé son quotidien avec celui d'Eleanor et vice-versa. Les privilèges de comtesse en moins, bien entendu. Elle n'avait jamais vraiment cru que sa situation changerait, au moins ne la suivait-on plus lorsqu'elle se réfugiait dans sa chambre et ne martelait-on plus à sa porte pour l'en faire sortir.

À la manière d'une cage de ronces, la buanderie était devenue le seul endroit de l'étrange maison où les filles malchanceuses pouvaient se retrouver tout en ayant la paix.

Pour aider Jennifer à trouver le sommeil après les journées les plus pénibles, Eleanor lui contait au lit des récits et légendes du Pays des oiseaux. Pour calmer sa mauvaise conscience de la laisser seule le jour, elle lui racontait que des pléiades d'oiseaux venaient lui rendre hommage et lui tenir compagnie lorsqu'elle était seule ou que Brown l'accompagnait. Un peu comme cet oiseau qui l'avait aidée à trouver Sally la chevrette. Jennifer lui demandait parfois, aux portes d'un sommeil paisible, si ces oiseaux étaient des survivants du Pays de Toujours.

Oui, c'était sûrement le cas.

Et tant qu'Eleanor serait là, tant qu'elle aurait la foi, alors son monde ne disparaîtrait pas, murmurait en s'endormant une fille timide qui ne réalisait pas sa propre importance dans cet univers là.

Jennifer, quant à elle, s'était dépassée pour que son invitée ne manque de rien durant sa convalescence. En plus de se mettre à entretenir régulièrement leur petit havre, elle avait entrepris d'y rapporter toute la nourriture qu'elle pouvait en vue de compenser les repas qu'Eleanor manquait. Ainsi volaient-elles quelques moments dans la journée (et surtout la nuit) pour manger ensemble, se parler librement. Rien à voir avec les événements mondains des Aristocrates. Pendant longtemps elle avait voulu être invitée à leurs goûters secrets. Se joindre aux autres orphelins dans le large grenier et prendre le thé dans le service en porcelaine subtilisé au directeur. Maintenant qu'elle avait atteint la bourgeoisie, on la conviait continuellement à ce genre d'escapade nocturne. Jamais elle n'y vint. Dans le cercle plus restreint qu'elle formait avec son ami et sa princesse des oiseaux, elle avait trouvé une chaleur qu'aucun titre de noblesse ni service à thé luxueux n'aurait pu lui apporter.

XXX

C'est au fil de ses excursions vers la cuisine que la fille timide s'était dit que 'havre' était plus que jamais le mot pour décrire leur chambre, car alors même qu'elle faisait tout pour garder la pièce propre et accueillante, le reste de l'étrange maison, quant à lui, tombait un peu plus chaque jour en décrépitude.

Rien que la cuisine, justement, était dans un état lamentable. Des plats entiers de nourriture jonchaient le sol, faisant le bonheur des insectes qui avaient investi la demeure et des asticots qui avaient investi les carcasses. Fruits et légumes moisissaient lentement sur la grande table, attirant chaque jour plus de mouches et repoussant autant de visiteurs de par les effluves qui s'en dégageaient. Les placards et étagères avaient maintes fois étés visités, retournés par une tornade d'orphelins gourmands laissant Jennifer se servir dans ce dont ils n'avaient pas voulu. La purée de pommes de terre et la mélasse avaient été les premières denrées à manquer, leur mélange un mets simple mais nostalgique d'un temps plus doux. Malgré ses défauts, Meg devait réellement être une fée du logis pour réussir à préparer le déjeuner dans un endroit pareil et avec toujours moins d'ingrédients.

Le reste de l'orphelinat ne valait guère mieux. Alors qu'au fil du temps les couloirs s'ornaient des gribouillis grossiers de Thomas (certains représentaient ces rails qu'il aimait tant, d'autres ces monstres qui assaillaient la fille malchanceuse), la tapisserie par endroits se détachait, laissant transparaître sur les murs dénudés des fissures et craquelures grandissantes. Par ailleurs, le niveau d'hygiène de même que l'odeur de certaines pièces qui allaient en se dégradant et étaient devenu une sorte de tabou pour les orphelins. Personne n'allait se mettre spontanément à nettoyer et tant que Monsieur Hoffman n'était pas là pour leur donner cet ordre, cela n'était ni fait ni à faire. Ainsi étaient les choses depuis que les adultes avaient délaissé cet endroit. Les filles malchanceuses se demandaient parfois combien de temps elles allaient encore tenir sans la gouvernante pour entretenir la maison ni le directeur pour éduquer les enfants, dans ce monde si petit voué à dépérir lentement, tel un fruit pourrissant ou une rose se fanant.

Elles ne pouvaient pas laisser les choses continuer ainsi, mais elles ne pouvaient rien arranger tant que les Aristocrates du Crayon Rouge continuaient à régenter l'orphelinat avec leurs règles stupides. Les bleus qui parsemaient la peau d'Eleanor avaient achevé d'en convaincre la fille malchanceuse.

Autrefois, lui avait dit Eleanor, ils étaient bien plus paisibles, bien plus raisonnables. C'était pour embellir la vie dans l'orphelinat qu'ils avaient étés fondés. À présent, on se demandait qui d'eux ou de l'étrange maison avait fait pourrir l'autre.

Leur résistance était donc en marche. Le jour, Jennifer s'intéressait au mythe du chien enragé et observait les avertissements dessinés sur les murs extérieurs en quête d'un quelconque indice quant à la réalité de cette menace tandis qu'Eleanor épluchait de son côté les notes et le carnet de Meg que Jennifer avait rapporté, tant à la recherche d'une règle obscure du Club qu'elles pourraient exploiter que de futurs pièges qu'il leur faudrait déjouer. La nuit, elles se réunissaient pour mettre en commun ce qu'elles avaient découvert et réfléchir à la meilleure façon de sauver l'orphelinat.

Elles étaient rapidement arrivées à la conclusion qu'il fallait déchoir la Princesse de la Rose, couper la tête pour que le corps meure. Cependant, si ce point marquait la convergence de leurs idées, il était également la source d'un embarrassant désaccord.

En effet, Jennifer peinait (ou plutôt se refusait) à croire qu'il existât une Princesse de la Rose autre que Diana, d'autant plus qu'Eleanor s'était auparavant évertuée à la convaincue du contraire. Elle ne pouvait cependant nier ces horribles détails qui prouvaient que son amie avait eu tort dans son premier jugement.

Effectivement, la fille malchanceuse portait les nombreuses traces de son agression en de multiples endroits de son corps. Les bleus, contusions et autres traces de coups, lorsque Jennifer les observait, la faisaient autant frémir d'angoisse que la première fois qu'elle les avait découverts et hanteraient encore ses pensées de longues années durant. Cependant, la fille n'avait pu s'empêcher de remarquer que le visage et les chevilles de son amie avaient étés épargnés. Ainsi, personne n'aurait pu soupçonner ce qui lui était arrivé, à moins d'étudier avec une certaine attention sa démarche qu'elle s'efforçait de garder naturelle malgré la douleur.

Si Diana avait levé la main sur elle cette nuit là, elle aurait fait en sorte que tout le monde le sache, l'aurait marquée au moins son visage. L'enfant n'ayant pas vu son agresseur, la duchesse des aristocrates du crayon rouge était de toute façon inattaquable. Seulement, la chose qui avait attaqué Eleanor cette nuit là avait pris soin, malgré sa profonde haine et la frénésie de ses coups, de viser soigneusement sa victime à travers le tissu du sac, afin de ne laisser aucune trace que les orphelins pussent remarquer. Elle ne tenait donc pas à attirer l'attention de qui que ce soit, mais plutôt à envoyer un message à Eleanor, un message que cette dernière (au grand désespoir de la fille malchanceuse) se refusait obstinément à lui répéter.

Et les blessures d'Eleanor, justement... Jennifer avait déjà eu plusieurs occasions de se blesser, ne serait-ce qu'en jouant. Ses bleus n'étaient jamais restés plus de deux semaines, de même que la douleur. Cela en faisait maintenant trois que les ecchymoses d'Eleanor demeuraient présentes, inchangées de même que la douleur qui l'empêchait de bouger correctement et la faisait souffrir au moindre contact ou geste brusque. Jennifer lui avait rapidement interdit de faire le moindre effort, mais force était de constater que son état ne s'améliorerait pas tout seul. C'est finalement en un début d'après-midi d'un tout jeune mois d'octobre que la fille timide se rendit à l'évidence : Eleanor avait besoin de soins. Le professeur Hoffman avait choisi ce même jour pour refaire son apparition, mais le directeur sévère ne ressemblait alors plus qu'à l'ombre de lui-même et ne leur aurait été d'aucun secours. Eleanor avait de plus fait tristement remarquer qu'aucun autre orphelin ne pouvait et ne voulait l'aider de quelque façon que ce soit.

Jennifer lui avait alors répondu que tous les orphelins ne faisaient pas partie du Club des Aristocrates. Elle avait ensuite pris Eleanor par la main pour la guider vers l'infirmerie. Il restait encore un adulte pour les aider dans cette étrange maison.

XXX

La princesse effrayée avait mal. Elle pleurait, assise au bureau de l'infirmerie, au milieu de tous ces remèdes inutiles, le cœur déchiré et sa voix étouffée par son dégoût d'elle-même. Elle était seule avec son désespoir, se savait naïve de croire qu'il puisse en être autrement. Madame Martha était partie, l'avait abandonnée comme ses parents des années plus tôt, et elle n'avait pas vu Monsieur Hoffman depuis des jours. Le directeur l'avait tant fait souffrir, lui avait tant pris... pourtant elle avait envie de le revoir. Car il était le seul à encore lui témoigner quelque intérêt.

Elle se rappelait amèrement l'enfant arrogante qu'elle avait été. Élitiste au possible, parfois cruelle envers ceux qui l'admiraient, prête à tout pour se faire remarquer... le temps qu'elle regrette ses actions et se découvre une vocation à soigner les autres, il était trop tard. Car elle avait déjà attiré l'attention du pire être qui rêves de beauté vertueuse s'étaient noyés dans les abysses, ne laissant derrière eux qu'une enfant effrayée dans un monde repoussant, sirène solitaire arrachée à la mer.

La fille porta ses mains sur son ventre. Il ne lui faisait plus mal mais la douleur persistait, à l'intérieur. Le froid l'avait gagnée, son monde n'était que froid. Et sombre également. Elle ne supportait plus d'y rester, mais avait aussi peur d'en sortir. L'extérieur était-il à l'image du directeur ? Ainsi se tenait-elle là, au milieu de ces remèdes inutiles. Aucun d'eux ne lui ramènerait ce qu'elle avait perdu... Peut-être pouvait-elle mettre fin à son cauchemar en les mélangeant ?

Quelqu'un tourna la poignée, arrachant la princesse effrayée à ses pensées, la faisant sursauter. Elle fixa la poignée avec anxiété. Croyant qu'on venait à nouveau lui faire du mal, elle chercha instinctivement à s'enfuir de l'infirmerie. Elle voulut se ruer dans un coin de la pièce pour se cacher, mais la porte s'ouvrit avant même qu'elle n'aie le temps de se lever.

Jennifer entra dans l'infirmerie, entraînant Eleanor, qu'elle tenait par la main, et Brown qui les suivait de deux pas derrière elles. L'infirmerie lui apparut bien plus accueillante que la dernière fois, quoiqu'un peu sombre au vu de l'heure qu'il était. Il faudrait penser à ouvrir le volet de l'unique fenêtre à sa droite. L'armoire ou la commode alignées sur le mur à sa gauche devaient malgré cela contenir quelque remède qui puisse soulager la douleur de son amie. Une porte de l'autre côté de la pièce conduisait à une chambre pour les malades permanents et un discret lavabo était placé dans le coin du mur à gauche de l'entrée. Il y avait également un lit d'opération déployé sur la droite, habituellement caché par un rideau qui dissimulait également qu'une table où étaient posés divers instruments. Une tâche délavée souillait le milieu du lit, mais la fille malchanceuse n'y prêta guère attention. Ses yeux s'illuminèrent surtout en remarquant la jeune femme assise au bureau.

« Bonjour Clara ! S'il-te-plaît, il faut que tu nous aides... Eleanor s'est fait mal il y a quelques jours et ses bleus ne partent pas. Peux-tu faire quelque-chose ?

L'aînée les fixa avec une expression livide et pourtant semblait ne pas les voir. Jennifer dut répéter sa question et la fille détourna le regard, ne leur donnant pour réponse qu'un faible balbutiement.

-Je ne peux pas vous aider...

-Mais pourquoi ? s'enquit Jennifer ingénue. C'est pourtant toi qui tiens l'infirmerie, non ? Continua-t-elle en s'approchant un peu plus de l'aînée. Tu peux au moins regarder ce qu'elle a...

Clara releva la tête, tenta de soutenir le regard suppliant de la fille malchanceuse et regarda brièvement la petite comtesse qu'elle tenait par la main. Celle-ci regardait ailleurs et restait en retrait, semblait désireuse de sortir d'ici au plus vite... Elle s'imagina examiner le corps blessé de la petite et se souvint de ses cris affolés la première fois qu'il avait fallu l'examiner. De l'épouvante frénétique avec laquelle elle s'était débattue. De comment elle avait fini par la maintenir de force en lui intimant de se laisser faire... Puis elle vit avec effroi ses propres traits sur le visage d'Eleanor et baissa la tête, regarda ses mains et frissonna comme elles lui apparurent un instant ridées, poisseuses et horriblement familières.

-Je ne peux aider personne... elle ne se laisserait pas ausculter de toute façon, lâcha finalement Clara d'une voix faible et navrée.

Jennifer lui répondit par un sourire compréhensif avant de tirer gentiment son amie un peu plus vers l'avant.

-Je promets qu'elle se laissera faire cette fois-ci. N'est-ce-pas, Eleanor ?

L'intéressée tourna légèrement le visage vers les deux autres filles puis hésita avant de risquer un timide 'J'essaierai' auquel Jennifer répondit en enlaçant ses bras autour de son cou.

-Tu vois ? Allez, s'il-te plaît, Clara, continua Jennifer d'une voix implorante. On a vraiment besoin de ton aide.

La plus âgée posa sur elles un regard ému et ouvrit la bouche, avant de se raviser et de détourner son regard. Une fois de plus.

-S'il vous plaît, allez vous-en...

-Mais pourquoi ? Clara, je t'en prie !

La petite Jennifer ne vit pas les larmes de l'aînée, mais les sentait gagner ses propres yeux. Pourquoi Clara refusait-elle de les aider ?

-Dis-moi au moins quoi lui donner...

Pas de réponse. Elle s'était remise à fixer quelque-chose dans le vide comme si elles n'étaient pas là.

Tant pis ! pensa Jennifer.

Elle lâcha Eleanor et s'approcha d'une commode qui semblait intéresser Brown. Que Clara l'aide ou pas, elle allait bien trouver quelque-chose pour soigner ces bleus ! Étrangement, la jeune adulte fut bien plus prompte à se lever pour l'empêcher d'ouvrir le meuble qu'à remplir son rôle d'infirmière. Au début, elle ne sembla pas réagir, mais quand elle réalisa que la fille malchanceuse s'approchait du meuble à pharmacie, elle se précipita d'un air paniqué et lui barra le passage.

-Non ! Ne... ne regarde pas là-dedans...

Jennifer perdit patience. Comment pouvait-on être à ce point égoïste ?

-Mais enfin qu'est-ce-qui te prend ? Clara, regarde-moi...

Mais Clara, secouant la tête et les yeux fermés, n'avait pas envie de l'écouter.

-Tu ne peux pas comprendre, lui lança-t-elle de sa voix plaintive en serrant ses bras autour d'elle-même. Tu ne veux pas comprendre...

Comprenant surtout que Clara ne voulait pas l'aider, Jennifer baissa les yeux et détourna le regard. Elle serra le poing, mais le relâcha vite.

-Alors c'est ça, être une adulte ? lui demanda-t-elle, déçue, avant de se tourner vers son amie. Viens Eleanor, allons nous-en d'ici.

La fille silencieuse obtempéra, reprenant la main de son unique amie, se laissant guider vers la porte menant au couloir. Au moment de la franchir, elle se tourna vers la fille effrayée et pour la première fois depuis qu'elle était entrée ici, lui parla.

-C'est étrange comme tu ressembles à Diana. Elle aussi a peur du directeur... »

Puis, sans rien ajouter, les filles malchanceuses quittèrent l'infirmerie sous le regard désemparé de la princesse des sirènes, leurs mains et cœurs vides de ce qu'elles étaient venues chercher.

La porte se referma et Clara se retrouva à nouveau seule. Les suppliques de Jennifer résonnait encore dans sa tête alors qu'elle prenait peu à peu conscience de ce qui venait de se passer. Pour l'amour du ciel, que venait-elle de faire ? Comment avait-elle pu renvoyer ainsi deux orphelines venues quérir son aide ? Comment avait-elle pu refuser de soigner une âme inoffensive qu'elle avait vue grandir ? N'était-elle donc toujours qu'une sombre égoïste, doublée d'une créature couarde et repoussante ? S'était-elle complu dans sa déchéance jusqu'à régresser à ce point ?

Mille questions et pensées tourbillonnèrent dans l'esprit de Clara, et des choses qu'on lui avait fait oublier émergèrent des flots de son affliction.

Elle n'avait pas toujours été aussi triste, tout comme elle n'avait pas été qu'une pauvre égoïste... Son monde n'avait pas toujours été cet endroit froid et obscur où elle s'était enfermée... Il y avait quelque-chose au delà des portes de cette pièce, autre chose que la chambre du directeur ! Dans la salle d'à côté se reposait une enfant malade dont elle devait prendre soin ! Derrière la porte qui venait de se fermer, dans le couloir longeant l'infirmerie, marchaient deux orphelines qui étaient venues la quérir car elle ne la voyaient pas comme elle se voyait elle-même !

Clara avait l'impression de se réveiller d'un songe tourmenté, d'émerger à la surface d'une mer obscure et glacée. Toutes ses idées n'étaient pas encore claires et il lui manquait encore la force d'agir, mais elle se rappelait pourquoi elle avait voulu, à l'origine, occuper ce poste à l'infirmerie. Elle ne pouvait pas laisser sa honte la submerger jusqu'à l'empêcher d'avancer, elle ne pouvait pas laisser tous ces orphelins dans la tourmente.

Cela dit, honte ou pas, elle ne pouvait pas non plus les laisser découvrir son secret. C'était sûrement l'odeur de ce dernier qui avait attiré le chien de Jennifer vers la commode. La vue de ce qui était caché à l'intérieur était déjà difficile à supporter pour elle, alors il était hors de question de leur montrer à elles. Et dire qu'elle n'aurait rien eu à cacher si elle n'avait pas croisé la route de ce monstre...

"C'est étrange comme tu ressembles à Diana. Elle aussi a peur du directeur..."

Clara fut prise d'un horrible doute. Qu'avait-elle voulu dire ? La princesse effrayée se retourna vers son bureau et sortit du tiroir une photo prise le jour de l'arrivée de Jennifer. L'image avait été encadrée sur un mur du premier étage, avant de disparaître mystérieusement à peine quelques jours plus tard. Clara l'avait retrouvée, un jour par hasard, en ramassant le contenu d'une corbeille que les garçons avaient renversé en jouant. Elle l'avait gardée depuis, craignant qu'on la dérobe à nouveau.

Jennifer, sur le cliché, se tenait au premier rang et partageait le centre du cadre avec Wendy, l'orpheline que Clara voyait le plus. Derrière et autour d'elles se tenait le reste des enfants, alignés sur trois rangées, encadrés par Madame Martha sur la gauche et le professeur Hoffman sur la droite, qui tenait l'interrupteur de l'appareil. Clara avait bien failli ne pas être sur la photo, son cher directeur l'ayant assignée de corvée ce jour là. C'était à Madame Martha, qui était venue la chercher, qu'elle devait d'avoir son visage dans le cadre, dommage qu'il fut si triste.

La fille anxieuse repéra rapidement Diana, au milieu du troisième rang. Tous les orphelins avaient leur petite expression : Jennifer et Wendy affichaient un sourire sincère, de même que Thomas et Amanda alors que Meg arborait un air plus sérieux. Même Eleanor y avait mis du sien ce jour là, dommage que son sourire forcé fut tout sauf réaliste. Xavier et Nicholas, à l'extrémité droite, étaient les seuls à refuser de jouer le jeu, alors que Susan et Olivia, les plus jeunes, ne semblaient pas comprendre ce qu'elles faisaient là. Diana, en revanche, arborait un air qu'elle voulait impassible. Seul son regard trahissait l'angoisse sur son visage blême, obscurci par l'ombre du directeur.

La princesse effrayée porta une main à sa bouche. Elle connaissait bien cette expression. Elle-même l'avait découverte en même temps que les penchants du professeur Hoffman. Les deux filles s'étaient tenues côte à côte le jour de la photo, et dire qu'elle ne remarquait ça que maintenant !

"Diana... alors toi aussi ?"

Clara vit ensuite, à droite de Diana, le directeur, la main avec laquelle il tapotait la tête d'Eleanor, son élève favorite, et le destin qui attendait cette dernière dans quelques années si personne ne s'y opposait.

XXX

« Qu'as-tu dit à Clara tout à l'heure ?

Les filles malchanceuses retournaient vers la buanderie quand la plus timide des deux posa cette question, curieuse et désireuse de briser le silence.

-Je te demande pardon ?

-En sortant de l'infirmerie, reprit Jennifer, tu lui as dit que Diana aussi avait 'peur du directeur'. Qu'est-ce-que ça veut dire ?

Eleanor émit un faible ah, distraite, avant de hausser les épaules.

-Je n'en sais rien.

-Comment ça ?

-Je sais que Diana et Clara ont un problème avec Monsieur Hoffman, qu'elles sont celles avec qui il passe le plus de temps et qu'elles n'ont pas l'air de savoir l'une pour l'autre. Je me suis dit que Clara réagirait si je lui en parlais.

-Ah... et tu n'as aucune idée de pourquoi il leur fait si peur ?

Eleanor secoua la tête.

-Et toi ?

Jennifer réfléchit un instant. Elle était peut-être jeune et quelque-peu naïve, mais elle le savait, elle avait déjà surpris nombre de choses qu'elle n'était pas censée voir. Ce sujet ne faisait pas exception, bien qu'elle n'était plus sûre de ce qu'elle avait vu les quelques fois où elle avait surpris le directeur et Clara le soir dans l'infirmerie. Maudite soit sa curiosité maladive. Monsieur Hoffman était un homme sévère et ombrageux en soi, tout le monde le savait, mais quel genre de punition répugnante et abjecte avait-il pu infliger à Clara et Diana pour qu'elles le redoutent à ce point ? Se pouvait-il que ce soit ces mêmes sévices qui avaient fait d'elles ce qu'elles étaient aujourd'hui ? Jennifer n'en avait aucune idée précise, mais se doutait que ce supplice dépassait de loin l'imagination d'un enfant et que malgré sa curiosité maladive, elle n'avait nulle envie d'en comprendre la nature. La fille malchanceuse sentait que quelque-chose n'allait plus chez cet homme. À chaque fois qu'il la convoquait dans son bureau-chambre, elle craignait d'avoir elle aussi droit au même traitement...

-A-t-on besoin d'une raison pour avoir peur de lui ? »

Eleanor ne répondit rien.

XXX

« J'ai aperçu Eleanor ce matin. Ne ne crois pas qu'elle m'ait remarquée.

-Fascinant. Je vois mal, cependant, en quoi cela aidera à choisir la nouvelle comtesse...

-Plus je la regardais, plus j'avais l'impression qu'elle avait du mal à marcher. J'imagine que ça ne vous évoque rien...

-Y a-t-il quelque-chose dont tu souhaites me parler, Diana ?

-Majesté, je sais que vous lui avez fait quelque-chose dans mon dos.

-Regretterais-tu de ne pas l'avoir frappée toi-même ?

-Ce que je regrette, c'est cette mise en scène du sac d'oignons. À quoi bon faire des châtiments collectifs si...

-Les châtiments collectifs, Diana, soudent notre société et découragent les séditieux.

-Parce-qu'ils y réfléchiront à deux fois avant de nous défier ?

-Parce-qu'aucun ne se sentira légitime de la faire s'ils y ont participé. De même que les condamnés n'iront pas chercher le soutien de ceux qui y auront pris part.

-Eleanor y a maintes fois participé, pourtant elle s'est rebellée.

-Contre toi. Pas encore contre le Club, c'est vrai... mais mieux valait la remettre à sa place.

-Vous lui aviez pourtant déjà envoyé un avertissement.

-Ah oui, le rat dans la salle de bains... tu as vu dans quel état ça l'a mise ?

-En effet. Jennifer a cru que c'était moi.

-De même que tout l'orphelinat et c'est tant mieux.

-Je ne vois pas en quoi il est bon de laisser des mensonges salir mon honneur de Duchesse.

-Parce-qu'une duchesse crainte redoutera toujours moins les rébellions qu'une duchesse respectée. Qu'ils te haïssent, pourvu qu'ils te craignent. Tu regagneras leur estime plus tard.

-Quand ?

-Suis mes ordres et cela viendra en temps voulu.

-Tant que n'avez pas à en porter le blâme.

-Dis-moi, Diana, en parlant de suivre les ordres, n'avais-je pas interdit qu'on touche à Jennifer ? Eh oui, les nouvelles circulent. Pensais-tu vraiment que je n'en saurais rien ? Eh bien, pourquoi me regardes-tu avec ces yeux ? Il y a un chien enragé derrière moi peut-être ?

-Dois-je comprendre que vous souhaitez me punir ? Dois-je m'attendre à être destituée, moi aussi ?

-Je me contenterai d'un avertissement, pour cette fois. Tu peux te détendre. Quant à Eleanor, rappelle-toi que tu as uniquement pu la piéger parce-que l'ai bien voulu.

-Pourquoi ?

-Parce-que sa première humiliation ne t'a pas suffi.

-Vous ne lui avez pas fait ça pour moi. Vous vouliez la voir souffrir et vous l'avez vue disgraciée, soumise au sac d'oignons, mais est-ce-que ça vous a suffi ?.

-Non. »

XXX

Retournées au premier étage, les deux petites pénétrèrent dans le couloir menant à leur chambre, espérant y trouver un peu de réconfort après le refus de Clara. Ce qu'elles trouvèrent devant l'entrée les fit s'arrêter net. Adossée à la fenêtre au bout du couloir, les bras croisés et le visage coléreux, la princesse mesquine semblait les avoir attendues impatiemment. Sûrement aurait-elle même guetté leur arrivée directement dans la buanderie si Jennifer n'en avait pas verrouillé la porte avant de sortir. Les filles malchanceuses préférèrent rebrousser chemin plutôt que de croiser celui d'Amanda, et l'entendre apostropher Eleanor d'un aboiement ne fit que les encourager. Celle-ci ne leur en laissa cependant pas le temps et attrapa la fille silencieuse par l'épaule avant de la plaquer contre le mur.

« Où est-il ?

La princesse mesquine serra maintenant fermement ses épaules dans ses mains, l'empêchant de se dégager, tel un molosse aboyant sur une proie qu'il venait d'acculer. Jennifer protesta, Brown aboya et Eleanor la regarda donc dans les yeux.

-Bonjour, Amanda.

Son ton était calme, distant. Jennifer se tut un instant, impressionnée par son sang-froid. Amanda fut d'abord surprise par sa réaction (ou plutôt son manque de réaction), puis se ressaisit et secoua l'autre fille d'un geste rude.

-Ne me fais pas perdre mon temps! Où est-il ?

La princesse froide demeura stoïque, détourna le regard dans un mouvement presque dédaigneux.

-Si je savais de quoi tu parles...

Amanda grogna et la secoua à nouveau. À nouveau, Jennifer protesta, mais préféra prendre Brown dans ses bras avant que l'orpheline imposante ne lui décroche un coup de pied. Ce n'était pas la première fois qu'il voyait Amanda s'en prendre à une de ses amies.

-Ne te moque pas de moi ! Le couteau, où tu l'as mis ?

Eleanor tourna légèrement le visage vers la princesse mesquine, la regardant d'un œil bleu glacial.

-Ah, ça... Je l'ai donné à quelqu'un qui méritait de l'avoir.

Elle lui avait répondu d'un air distrait et détaché, méprisant leur différence de classe comme si sa destitution n'avait jamais eu lieu. Amanda déglutit, décontenancée, puis aboya de plus belle.

-Qui ça ? Dépêche-toi de me dire son nom !

-Je n'ai aucune raison de t'en parler, rétorqua sèchement la princesse froide en écartant de ses épaules les mains de l'orpheline. C'est une affaire de comtesse après tout.

La princesse mesquine ne sut que répondre l'espace seconde. Si elle avait su faire plier et hurler cette fille trois semaines plus tôt, elle doutait d'en être capable aujourd'hui. Elle ne s'était décidément pas attendue à voir Eleanor lui résister. Et à côté d'elles Jennifer, cette gueuse avec son chien dans les bras, lui lançait qu'elles n'avaient rien à lui dire, lui ordonnait de s'en aller... Amanda ne sut répondre qu'en jappant, espérant sans trop y croire qu'Eleanor céderait si elle lui criait dessus suffisamment fort.

-Tu... Tu n'en es plus comtesse !

-Et toi tu ne l'as jamais été, Amanda.

Elle avait raison de ne pas croire en sa méthode, non pas qu'elle eut pu faire grand chose d'autre. Et c'était étrange, mais plus Eleanor la fixait de son regard froid, plus la princesse mesquine ressentait un frisson le long de sa colonne, comme si un vent glacial la traversait... mais cela n'empêchait pas sa colère de monter. Elle était bourgeoise à présent ! Cette mendiante n'avait pas le droit d'être aussi désinvolte avec elle ! Perdant un instant le contrôle, elle esquissa un mouvement de la main mais fut stoppée net par la voix de Jennifer.

-C'est ça que tu appelles aimer ton prochain ? T'a-t-on ordonné de lever la main sur elle ou dois-je aller prévenir Meg que tu as désobéi au serment ?

Amanda grimaça et se calma, ce malgré Eleanor qui lui répéta une dernière fois :

-Tu n'es pas encore comtesse, Amanda.

-Pour l'instant, Eleanor. Pour l'instant. »

Puis elle se détourna et partit, bousculant Jennifer au passage.

Une fois la princesse mesquine éloignée, Eleanor s'affaissa contre le mur et respira bruyamment, exténuée par la tension qui commençait à redescendre.

« Est-ce que ça va ? Lui demanda la fille malchanceuse en se précipitant pour la soutenir.

-Oui, répondit elle en regardant sa main qui tremblait comme une feuille. Merci d'être intervenue.

Brown vint la réconforter lui aussi tandis que Jennifer soupira, soulagée et quelque peu essoufflée elle aussi.

-Je ne comprends pas, de quoi parlait-elle ? Qu'est-ce qui lui a encore pris ?

-Oh, c'est assez simple... »

XXX

Assis sur une marche dans la grande cour de l'orphelinat, le prince débraillé admirait le présent que la maintenant déchue comtesse lui avait fait. Il était censé s'entraîner avec Xavier dans la cour actuellement, mais l'enfant qu'il était n'arrivait pas à détacher ses yeux de son nouveau jouet, le faisant briller sous les rais de lumière des fenêtres. Le couteau d'apparat brillait de reflets dorés soulignant les fines gravures ornant les extrémités de son manche ainsi qu'un titre de noblesse gravé au milieu. Même après plusieurs semaines, le petit Nicholas n'arrivait toujours pas à croire que le couteau de Comte lui appartenait.

Comte, Vicomte, Marquis, Baron et Duc, se répéta le Prince négligé. Et alors...

Il décrivit dans l'air des gestes d'escrime, comme si la rapière lui appartenait déjà. Déjà il se l'imaginait au bout de son bras, scintillante du même éclat que le jour où il l'avait découverte, par hasard, en aménageant le grenier sous la mansarde pour y installer la Cour des Aristocrates. Il repensa à cette malle d'un autre temps, qui déjà lui avait évoqué le coffre de quelque trésor oublié. On avait dû y ranger les couteaux il y a fort longtemps, bien avant que l'étrange maison ne devienne l'Orphelinat du jardin des roses... Mais c'était bien la sixième lame qui avait retenu son attention, bien plus impressionnante en tout point.

Une drôle d'épée, avait commenté Xavier.

Une rapière, avait rectifié Meg en l'examinant.

Une arme véritable, la première que les orphelins avaient jamais vu ! Ils s'étaient vite confondus en théories quant à son origine et l'on avait décidé que c'était l'épée d'un noble ayant habité l'étrange demeure avant eux. Oh, l'engouement que ça avait été ! Bien sûr, on n'avait pas mis le directeur au courant et Nicholas avait trouvé ça normal. Il l'aurait confisquée et on ne l'aurait plus jamais revue ! Ça l'avait choqué, cependant, que la Princesse de la Rose prenne au final une décision similaire.

La rapière était trop dangereuse pour laisser n'importe-qui l'avoir, avait rapporté Meg.

Une belle connerie oui ! Et il n'avait pas été le seul à le clamer ! Il fouetta l'air d'un coup sec. En y repensant, ils n'étaient pas passés loin de l'émeute ce jour là, s'il avait pu pousser un peu plus... au lieu de cela, la Princesse avait trouvé un compromis. Ainsi qu'une utilité aux cinq couteaux de nobles. Trois furent donnés aux Hauts Aristocrates, incorruptibles, les plus sages et les plus respectables de tout le Club. Nicholas gloussa d'amertume en y repensant. Un autre fut légué à la bourgeoisie, dont on laissa le soin de décider quel membre le garderait. Un dernier, enfin, fut laissé à la basse classe. Entre les mains de l'unique mendiante, la Princesse en haillons qui par dessus tout ne rêvait que de grandeur. Les couteaux en eux-mêmes coupaient peu et ne peut-être qu'à décorer, mais si jamais un orphelin les rassemblait tous, alors il se verrait octroyé le droit de brandir la rapière.

Si posséder pareil objet constituait en soi quelque-chose d'incroyable, ce n'était rien comparé à la renommée qui attendait celui qui s'en emparerait, engouement oblige. La Princesse de la Rose avait dû s'attendre à une telle effervescence, peut-être en redoutait-elle d'ailleurs les effets. Un orphelin s'attirant autant de sympathie risquait de rivaliser en influence avec les Hauts Aristocrates du crayon rouge... Nicholas n'était guère intéressé par le pouvoir, mais il convoitait l'épée car un chevalier digne de ce nom avait besoin d'une arme digne de ce nom.

Le garçon possédant déjà le couteau de Vicomte, qu'il avait trouvé il y a fort longtemps. Le prochain à obtenir était celui de Baron, mais il hésitait encore à aborder Margaret pour le lui demander... peut-être qu'en lui rendant quelque service en bon chevalier qu'il était... Le Prince débraillé se sentit fallait-il qu'il trouve le courage d'aller la voir...

Les deux derniers couteaux seraient les plus difficiles à récupérer. Celui de duc, pour commencer, était longtemps resté entre les mains de Diana, manipulatrice mais arrogante. C'était là son point faible. Il n'aurait pas été facile de le lui faire lâcher, mais Nicholas avait tout-de-même tenté de le lui réclamer le soir de la destitution d'Eleanor, après que Xavier et lui eurent mis en place le sac d'oignons. Exultante et vaniteuse comme elle l'avait été cette nuit là, Diana le lui aurait donné si elle ne l'avait pas déjà offert à Amanda deux semaines plus tôt. Amanda qui détenait également le couteau de Marquis.

Et cela compliquait beaucoup les choses, car la princesse mesquine n'était ni crainte, ni respectée, ni appréciée. Elle n'était pas une Haute Aristocrate que l'on pouvait flatter ni un membre de la bourgeoise (en tout cas jusqu'à récemment) avec qui on pouvait marchander. Une gueuse-la-morveuse, voilà ce qu'elle était, prête à n'importe quelle bassesse pour s'extirper de sa condition et s'élever dans la hiérarchie. Elle désirait bien trop le respect des autres orphelins pour ne pas convoiter la rapière de chevalier. Il devait se méfier d'elle, Amanda devait savoir qu'il était son rival. Il rangea le couteau de Comte dans sa poche. Pour cette raison, le prince débraillé gardait toujours son butin sur lui. Il ne pouvait pas se permettre de perdre ses trésors maintenant, le consensus commun voulant que si un orphelin perdît quelque-chose, alors il ne méritait pas de l'avoir. Peut importait alors que le serment exige d'aimer son prochain : trouver était trouver, reprendre était voler. Le vol, lui, demeurait punissable mais encore fallait-il avoir des preuves... et une princesse mesquine ne pouvait que profiter d'un pareil système.

Le garçon secoua la tête, chassa ces dernières pensées, tout ça était encore loin. Pour l'heure, il pouvait simplement se réjouir de l'avancée de sa quête. Les Aristocrates du Crayon Rouge lui avaient causé bien des désillusions, mais il n'avait pas encore réalisé que ladite quête avait été pensée pour être impossible. Mais peut-être était-ce justement parce-qu'il l'ignorait qu'il parvenait à progresser.

Ce qu'il avait longtemps cru impossible, c'était qu'Eleanor la froide lui offre son couteau de bonne foi, sans rien exiger en retour. Il se sentait touché qu'elle ait choisi de lui accorder sa confiance, mais il l'était encore plus par l'intérêt et la gentillesse dont elle avait fait preuve lorsqu'ils s'étaient parlés ce jour là. Jennifer ne devait pas avoir une mauvaise influence sur elle, comme quoi cette fille n'apportait pas que des ennuis, contrairement à ce qu'on murmurait à son sujet dans le dortoir la nuit. On la savait fainéante, mais au fond c'était une brave fille. Brave jusqu'à aller libérer son amie du sac d'oignons nonobstant son nouveau statut d'aristocrate... ça forçait le respect, il fallait bien l'avouer. Tout comme de prendre soin d'Eleanor après que cette dernière eut été destituée. Elle aurait fait un bon chevalier si elle n'avait été une fille... lui se sentait toujours redevable envers l'ancienne comtesse et espérait bien pouvoir lui rendre la pareille un jour...

XXX

« Nicholas ? Tu crois qu'on peut avoir confiance en lui ?

Eleanor avait posé la question à demi allongée sur le lit, dos contre le mur, sa précieuse cage non loin. Après l'altercation avec Amanda, les filles malchanceuses avaient amèrement réalisé que de simples réflexions ne les aideraient pas à faire tomber les Aristocrates du Crayon Rouge. Elles étaient toutes deux étroitement surveillées et n'auraient aucun moyen de se défendre si leurs plans étaient découverts. Elles avaient besoin de soutiens, d'orphelins ralliés à leur cause qui pourraient les aider dans l'ombre à faire pencher la balance. Et surtout avec qui on ne pourrait pas soupçonner leur affiliation. Assise sur le lit auprès de la fille malchanceuse, Jennifer hochait la tête.

-Je le crois. Je n'aurais pas pu te sauver l'autre nuit sans son aide.

Ça et le fait que les notes de Meg à son sujet le décrivaient comme 'nuisible'. De toute évidence les hauts aristocrates ne le portaient pas dans leur cœur.

-Je ne sais pas... (Eleanor détourna le visage) c'est vrai que la noblesse ne l'intéresse pas, mais...

-Et tu l'estimes suffisamment pour lui avoir donné ton couteau, renchérit Jennifer.

-Ce n'est pas la même chose. Je voulais surtout qu'il ne tombe pas entre les mains de Diana, ou d'Amanda... Je doute qu'il accepte de nous aider.

Eleanor avait baissé les yeux en prononçant cette dernière phrase. L'enfant semblait davantage hésitante que méfiante et sa voix le traduisait clairement. Il fallait dire qu'elle ne faisait pas confiance à grande monde et l'épisode du sac d'oignons n'avait rien arrangé. Jennifer la rassura en posant une main chaleureuse sur la sienne, qui agrippait les barreaux de sa cage.

-À mon avis il le fera. Il t'estime plus que tu ne crois, tu sais.

Peu après ces mots, Eleanor soupira releva la tête, adressant à la fille timide un regard doux. Dans ses yeux se lisaient toute la foi qu'elle voulait lui accorder.

-Vraiment ?

Puis l'ancienne comtesse plongea son regard dans le vide, signe qu'elle-même plongeait dans les méandres d'une profonde réflexion. Elle haussa finalement les épaules quelques secondes plus tard.

-Il peut refuser de nous aider, finit-elle par dire, mais au moins il ne nous dénoncera pas. On peut toujours lui demander... Et que penses-tu de son ami ?

Jennifer leva un sourcil.

-Qui ça ? Xavier ? »

XXX

Le prince glouton attendait, ennuyé, devant l'entrée des toilettes des garçons. Les filles auraient quand-même pu choisir un meilleur moment pour parler à Nicholas, ils étaient censés s'entraîner à l'épée cet après-midi. Bon, ils faisaient ça pratiquement tous les jours, mais c'était embêtant quand-même, après tout ce temps passé à améliorer son équilibre... Xavier se demandait tout de même pourquoi Jennifer et Eleanor pouvaient avoir besoin de son ami. Cela avait il un rapport avec ce lutin à tête de porc qui avait attaqué la princesse froide hier après-midi ? Voulaient-elles qu'un chevalier les protège ? Ou bien voulaient-elles de l'aide pour nettoyer les saletés de Jennifer avant que les lutins ne viennent s'occuper d'elles ? Elle n'aurait pas ce problème si elle n'était pas aussi fainéante. Il espérait bien que Nicholas lui raconte tout plus tard, le prince glouton adorait se repaître des nouvelles et se plaisait encore plus à les répéter. Il espérait tout de même que leur discussion ne dure pas trop longtemps, c'est qu'il commençait à avoir faim... peut-être avait-il le temps de chaparder quelque-chose à la cuisine ?

XXX

« Vous aider à détrôner Diana ? Bien sûr que je suis partant !

Les filles intimèrent en cœur au prince débraillé de baisser la voix, un index sur leurs lèvres. Ils n'avaient pas besoin que ses paroles tombent dans une oreille indiscrète qui passerait par là. Ils avaient déjà étés surpris par Thomas quelques minutes auparavant parce-qu'ils avaient oublié de vérifier qu'ils étaient bien seuls avant de commencer à parler. Le prince malicieux était sorti en se moquant des filles malchanceuses, comprenant qu'elles s'étaient trompées de toilettes. Avec un peu de chance, personne ne s'intéresserait plus que d'habitude aux propos incohérents de Thomas. Ils n'avaient pas besoin que les hauts aristocrates découvrent leur point de rendez-vous avant même qu'ils n'aient planifié quoi que ce soit. Nicholas se racla la gorge, gêné, puis s'excusa.

-J'apprécie ton enthousiasme, lui assura Jennifer, mais Diana n'est pas la vraie princesse. Quelqu'un d'autre tire les ficelles.

Allons bon. D'abord on lui proposait de se révolter contre la tyrannie de Diana et maintenant on lui annonçait qu'il existait pire que la princesse résolue ? Le prince négligé se tourna vers son ancienne comtesse, l'air intrigué mais aussi passablement inquiet.

-Est-ce que c'est vrai ?

La fille acquiesça en silence. Oui, et elle en avait bien peur. Jennifer raconta donc au prince débraillé ce qu'elle avait découvert sur le corps d'Eleanor. Cette dernière n'eut pas à se dévêtir pour prouver ses paroles mais releva tout de même une de ses manches. Nicholas fut pris d'un frisson d'angoisse et son visage se décomposa. Les marques qui parsemaient le bras de la petite fille n'avaient clairement pas été causées par une figure imaginaire. Dans quoi venait-il de s'embarquer ? Un ange passa, puis le prince négligé reprit contenance.

-Très bien... alors, par où on commence ?

-Hors de question de se précipiter, on sait ce que les Aristocrates du Crayon Rouge font à ceux qui les défient, lui répondit Jennifer tout en lançant un regard soucieux à son amie qui recouvrait à nouveau son bras. De toute façon, on n'est pas assez nombreux.

Voilà encore autre-chose. Lorsque les filles l'avaient abordé un peu plus tôt, assumant qu'elles avaient besoin de son aide, le prince débraillé s'était attendu à pouvoir jouer de son épée, pourfendre des monstres quels qu'ils soient, un travail de chevalier en somme. Bien sûr il allait les suivre, mais comment allaient-ils détrôner la Princesse de la Rose s'ils restaient passifs ?

-Mais on ne va quand-même pas protester en silence, si ?

-Non, lui concéda calmement Eleanor, mais nous devons être prudents. Il faut d'abord découvrir qui est la Princesse de la Rose, connaître notre adversaire pour espérer le vaincre.

Le chevalier acquiesça. Elles n'avaient pas tort, la discrétion serait de mise en attendant d'en savoir plus. Et il pouvait toujours détourner l'attention des hauts aristocrates avec quelques plaisanteries dont Xavier et lui avaient le secret. Les filles lui avaient montré les notes prises à son sujet, il ferait comprendre à la noblesse qu'il était bien plus que nuisible.

-Mais avant ça, intervint Jennifer, il faut absolument s'occuper de tes blessures.

Tous les regards se tournèrent vers Eleanor, qui resta un instant perplexe avant de détourner le sien.

-Je vais bien...

Elle avait répondu d'un ton évasif, hésitant. Quelque-peu gênée, elle voulut soupirer mais ne parvint qu'à pincer les lèvres avant de poser une main sur ses côtes endolories.

-Non, Jennifer a raison, répliqua un Nicholas peu convaincu. Tu ne peux pas rester dans cet état.

-Il faut que tu ailles mieux, renchérit la fille malchanceuse en faisant un pas vers elle. On n'y arrivera pas sans toi, Eleanor.

-Tu as déjà vaincu Diana, tu peux recommencer.

De cela les deux enfants semblaient profondément convaincus, leur petite comtesse avait déjà prouvé sa valeur et ils savaient qu'elle recommencerait. Mais aucun d'eux ne semblait remarquer en revanche que cette dernière paraissait de plus en plus mal à l'aise à mesure qu'ils la couvraient d'éloges.

-Arrêtez...

-Après, continua le prince débraillé, tu nous diras quoi faire pour arrêter cette princesse. Une seule personne ici est digne de porter ce titre.

-Et grâce à elle, ce cauchemar sera bientôt terminé.

-Guide-nous vers la victoire, Eleanor !

-Tout ira enfin bien, et ce sera grâce à toi.

Ne tenant plus, Eleanor se tendit et fit éclater sa voix.

-Arrêtez ! »

Un silence de plomb tomba net entre les deux autres enfants perplexes et la fille angoissée . Cette dernière les regarda une seconde avec des yeux brillants de larmes, respirant bruyamment, puis se précipita hors des toilettes, parvenant presque à courir malgré la douleur évidente.

Le prince débraillé voulut la rattraper, mais Jennifer l'en empêcha d'une main sur son épaule. À son regard perplexe elle répondit en secouant la tête, Eleanor avait envie d'être seule et elle ne lui faisait suffisamment confiance pour qu'il puisse arranger quoi que ce fut en allant la voir.

« Depuis que je la connais, dit le garçon perplexe, c'est seulement la deuxième fois que je l'entends crier. Qu'est-ce-qui lui arrive ?

-Je crois qu'on s'est laissés emporter. Elle n'est pas vraiment habituée à tout ça, en plus d'être fatiguée. Elle en a vu de dures, tu sais.

Le prince débraillé acquiesça d'un air compréhensif. Il n'avait que rarement pensé à ce que la classe inférieure du club endurait au quotidien mais ne se souvenait que trop bien de la cérémonie du sac d'oignons. Sans parler des coups qu'elle avait reçu juste après...

-Et elle doit aussi avoir mal... mais j'y pense, vous avez essayé l'infirmerie ? Je sais qu'il y a un baume là-bas qui pourrait la soulager.

-Oui, répondit tristement Jennifer, mais Clara a refusé de nous aider.

Le prince débraillé haussa un sourcil. Ça ne lui ressemblait pas.

-Vraiment ? Qu'est-ce qui lui arrive à elle aussi ? (il haussa les épaules) De toute façon, on n'a pas pas besoin d'adultes. On peut très bien faire sans elle, il nous faut juste une occasion.

-Tu parles de te servir ? s'enquit la fille timide. Mais... et si tu te fais prendre ? Sais-tu au moins à quoi le pot ressemble ?

-T'en fais pas pour ça, lui dit le prince débraillé avec un sourire Clara m'en donnait souvent quand je me blessais en jouant avec Xavier. Pour le reste, je suis une ombre tu te rappelles ?

Jennifer considéra un instant l'idée puis finit par hausser les épaules. Ils n'avaient pas vraiment le choix de toute façon.

-D'accord. Je vais m'occuper d'Eleanor de mon côté. Merci, Nicholas.

Ce dernier haussa les épaules.

-Remercie-moi quand je l'aurai. »

XXX

Lorsque la fille malchanceuse et le prince débraillé avaient tourné leurs regards et espoirs vers Eleanor, tout ce dont ils avaient parlé auparavant, toutes ces tâches à accomplir, lui avaient soudain paru des obstacles titanesque et infranchissables.

Elle n'avait pu s'empêcher trouver les deux orphelins monstrueux et agressifs alors qu'ils parlaient, s'était sentie effrayée par le dévouement que l'enfant avait réveillé chez eux et redoutait le jour inéluctable où elle finirait par les décevoir. Elle ne croyait pas que la moitié de ce qu'ils avaient alors dit à son sujet puisse un jour être vrai et plus elle les avait écoutés, plus l'idée d'être une odieuse imposture abusant de leur confiance s'était insinuée en elle. Ainsi Eleanor avait-elle ressenti l'envie, le besoin même, de disparaître, de s'exiler dans un monde à part où elle serait seule et où il n'y aurait donc jamais personne pour croire en elle.

Seulement, peu de temps après qu'elle eut fui, une fille suffisamment malchanceuse pour avoir foi en elle était venue la tirer de sa cellule de solitude, avait su trouver les mots pour l'apaiser. Eleanor, en revanche, n'avait su lui dire comment démasquer la Princesse de la Rose, ni osé la faire pleurer avec elle en lui annonçant que le cauchemar allait encore longtemps perdurer.

C'était la deuxième fois que Jennifer venait la chercher dans ce coin reculé du sous-sol, cette fois encore ses murmures la décrivaient comme une fille extraordinaire, ajoutant qu'elle accomplirait un jour de grandes choses. Eleanor savait que son amie ne cherchait qu'à l'aider à devenir meilleure, tout comme elle savait que s'enfermer ici-bas n'était synonyme que de régression. Alors, pour ne pas davantage décevoir Jennifer, elle se laissa raccompagner jusqu'à sa chambre. Une fois là-bas, Jennifer la fit s'allonger sur son lit puis passa le reste du temps dont Eleanor se rappelait à l'aider à trouver le sommeil. À la demande de son amie, la fille timide lui conta la suite d'une histoire qu'elle avait commencé à lui narrer près d'un mois plus tôt.

C'était l'histoire d'une jolie petite fille bien précieuse au destin bien triste. Elle en était au moment où la fille avait perdu amie, parents et presque tout le reste au cours d'un voyage qui avait horriblement mal tourné. La pauvre enfant se retrouva seule parmi les décombres, et eut peur, tellement peur. Et mal aussi. Tout son univers était en train de s'effondrer tandis qu'elle appelait désespérément à l'aide de sa voix éplorée. Mais personne ne lui répondait. Personne ne se réveillait. La fille peinant à respirer. Il faisait tellement chaud... et il y avait cette odeur... cette abominable odeur... Elle entendit ses appels à l'aide résonner à travers le feu et les décombres, étouffés par le crépitement infernal et le fracas du métal... et elle réalisa l'étendue écrasante de son insignifiance. La fille, à présent, était seule au monde. Elle allait mourir, elle le comprenait alors que le monde, lui, continuerait à tourner sans elle... Puis quelqu'un vint. Un homme, plutôt grand, qui prit la fille dans ses bras forts et emmena la fille avec lui, loin des flammes. Il pansa ses blessures, lui donna une maison et même un nouveau nom...

Qui donc était ce mystérieux sauveur ?

Le temps que Jennifer réponde qu'elle ne s'en rappelait plus, Eleanor s'était endormie.

XXX

Jennifer referma la porte de la buanderie, laissant là-bas son ami veiller sur Eleanor. Lorsqu'elle se retourna, la fille malchanceuse sursauta, et son cœur s'emballa. Quelques mètres devant elle, la princesse au cœur tendre la regardait de ses yeux bleu et tristes. Elle était vêtue de sa robe de nuage, ceinte de manches d'un bleu de ciel d'été terni dont au bout se joignaient ses mains crispées. Sa courte chevelure dorée était coiffée de son habituel chapeau cerné d'un ruban et son visage d'ange, de chagrin.

« Lorsque je me suis endormie avec toi l'autre nuit, commença-t-elle, j'étais certaine de te trouver à mes côtés le lendemain.

-Wendy...

-Comme je ne t'ai pas trouvée, je me suis dit que tu t'étais levée plus tôt et que tu reviendrais me voir dans la journée. Ou le lendemain. Ou le surlendemain...

Et ainsi de suite, jusqu'à ce que cela fasse près trois semaines en tout qu'elles ne s'étaient pas vues.

-J'ai cru que tu t'étais rebellée, continua Wendy. J'ai cru qu'ils t'avaient attrapée.

Jennifer s'approcha d'elle le cœur serré, touchant la broche à son cou avec anxiété.

-Je suis désolée...

Les lèvres de la princesse au cœur tendre tremblèrent et Jennifer vit qu'elle se retenait de pleurer. Bien vite le serrement dans sa poitrine se mua en une profonde douleur.

-Tu me manques tellement, Jennifer, dit-elle alors que les yeux de cette dernière brillaient de regret. Tu disparais toujours tellement longtemps... ça me fait peur... Parfois j'ai l'impression que tu ne veux plus de moi...

La princesse esseulée détourna le regard, se refusant à montrer ses larmes qu'elle ne savait retenir.

-Oh, Wendy, tu te trompes... (elle se précipita et la serra dans ses bras) Je t'aime, Wendy. Je t'aime tellement ! Je sais que je ne te mérite pas...

Bien vite, et tant les larmes de Wendy étaient communicatives, la fille malchanceuse se mit à pleurer à son tour.

-Je suis tellement désolée que tu doives souffrir de tout ça... Il se passe tellement de choses... et je t'ai oubliée... je suis désolée... c'était la dernière fois, promis !

Ce n'était pas le première fois qu'elle lui disait ces choses. Que le Prince se voyait happé par le tourbillon d'intrigue des Aristocrates, par la vie dans cet orphelinat, même par son propre passé... et qu'il en oubliait de visiter sa Princesse. Et Jennifer se décomposa plus encore à l'idée d'oublier à cette promesse qu'elle venait de faire...

Mais la princesse soupira et lui tapota le dos, signalant qu'elle ne lui en voulait pas.

-Allons, ce n'est rien. Ne pleure plus, mon Prince. Je suis contente que tu ailles bien.

Et comme Jennifer ne se calmait pas elle ajouta :

-Et si tu me disais ce qui t'est arrivé tout ce temps ? Raconte-moi donc tes aventures !

Alors la fille malchanceuse se reprit, au moins un peu, et conta ce qui était arrivé à Eleanor. Que Jennifer l'avait libérée du sac d'oignons le soir même où on l'y avait mise et lui avait offert asile dans sa chambre dans la buanderie. Elle lui parla des allusions que Diana et consorts faisaient maintenant à son sujet, d'Amanda et de cette autre chose de la nuit qui l'avaient agressée, lui dit à quel point elle était révoltant qu'on la traite comme on le faisait maintenant !

-C'est monstrueux, acquiesça Wendy en baissant les yeux. Pauvre Eleanor.

-Elle est aux antipodes du monstre que les rumeurs décrivent... Et dire aurait pu être l'une d'entre nous dans ce sac d'oignons, tu te rends compte ? Les Aristocrates vont beaucoup trop loin ! Mais ne n'inquiète pas, ma Princesse. Ils n'en ont plus pour longtemps.

-Comment cela ?

La fille malchanceuse se tût aussitôt et regarda autour d'elle si personne n'écoutait. Elle avait peur d'en avoir déjà trop dit.

-Jennifer, regarde-moi, insista Wendy. De quoi parlais-tu ? Jure-moi que tu ne vas rien faire de dangereux, je t'en supplie !

L'enfant se mordit la lèvre. Elle pouvait bien sûr lui parler des récents événements, de ce que son petit groupe et elle prévoyaient de faire, mais cela signifiait impliquer sa princesse dans un affrontement impossible à fuir, l'exposer à cette guerre que Nicholas voyait venir. La fille malchanceuse ne voulait ça pour rien au monde, mais elle ne voulait pas non plus se fâcher avec Wendy. Même le véritable amour était déchiré par les conflits.

-Je peux tout te dire, si tu promets de garder le secret.

Le visage de la princesse s'illumina.

-Tout ce que tu voudras, mon prince.

Jennifer se sentit soulagée, elle savait que Wendy ne dirait rien à personne. C'était maintenant à elle de faire en sorte que personne ne lui demande rien. Et puis s'il n'y avait que ça pour qu'elle retrouve le sourire, elle n'allait tout de même pas se brouiller avec son aimée alors qu'elle pouvait enfin quitter la chambre.

-Tu as l'air d'aller mieux, murmura-t-elle à la fille qui la serrait à présent dans ses bras.

Wendy rigola gaiement, hochant la tête qu'elle avait enfouie dans le cou de son prince. Elle se dégagea finalement lorsqu'elles entendirent un groupe d'orphelins se diriger d'un pas enthousiaste vers la grande cour, à croire qu'un événement plaisant et inattendu s'y déroulait en ce moment même. Wendy prit alors son prince par la main et le gratifia d'un large sourire.

-Et si nous allions nous promener un peu ? »

XXX

Wendy et Jennifer entrèrent dans la grande cour. L'air était exceptionnellement chaud pour une journée d'octobre et le paysage en cette fin d'après-midi offrait un spectacle d'une étrange beauté. Le ciel s'était chargé de nuages sombres qui aurait peut-être paru menaçants s'ils avaient caché le soleil, mais celui-ci, au contraire, demeurait bien visible et resplendissant. Dardant ses rayons sur l'ensemble de la cour, il faisait ressortir la végétation y demeurant, des touffes d'herbe vert absinthe qui poussaient ça et là aux plantes grimpantes et leurs feuilles ambrées qui parsemaient les murs en passant par les arbres brunissants qui bordaient l'extérieur de la cour. Leurs couleurs resplendissaient d'un éclat singulier, contrastant avec la noirceur des cieux dans lesquels l'orphelinat-zeppelin allait tôt ou tard replonger.

La poignée d'orphelins qu'elles avaient aperçu un peu plus tôt s'était massée près du portail, appelant quelqu'un les mains tendues et l'air surexcité. Ils ne pouvaient sortir au delà de la cour car

le portail, bien que ce ne fut pas toujours le cas, demeurait irrémédiablement clos. On racontait que sa clé demeurait cachée quelque-part dans la chambre de Monsieur Hoffman, à moins qu'il ne l'eut simplement jetée après qu'il eût interdit les visiteurs dans l'étrange maison. Pas étonnant, se disaient des orphelins outragés, qu'aucun d'eux n'eut jamais été adopté ! Ils ne comprenaient pas que ce n'était ni l'égoïsme, ni la stupidité, mais bien d'inquiétantes disparitions d'enfants relatées par les journaux qui avaient poussé le directeur à garder le portail fermé et les enfants en sûreté.

Curieuses de savoir qui pouvait bien provoquer un tel engouement, les deux compagnes s'approchèrent du petit groupe avant de se frayer un chemin à travers celui-ci. La mystérieuse distraction s'avéra être une homme, plutôt grand mais au regard triste. Une casquette recouvrait son visage fatigué et un manteau pareillement sombre son dos, voûté par des années de labeur que sa carrure laissait deviner. Mise à part sa carrure plutôt imposante, l'homme n'aurait cependant rien eu d'exceptionnel si il ne distribuait pas gâteaux et sucreries aux orphelins enjoués à travers le portail.

L'homme remarqua quant à lui la petite Jennifer au milieu des enfants et son expression changea, comme s'il la reconnaissait. Son visage se mua en quelque-chose qui ressemblait à de la joie. La fille malchanceuse quant à elle sentit une douleur monter dans sa pauvre tête à mesure qu'elle regardait cet homme à l'allure familière et qu'elle sentait son regard sur elle. Puis il se mit à l'appeler, l'apostrophant d'une voix vive et rauque, semblable à un aboiement, par un nom qui lui parut familier mais qui n'était pourtant pas le sien.

Un millier d'images défila dans sa pauvre tête, lui rappelant le dirigeable en flammes, le crash, les décombres... et l'homme – cet homme ! – venu la sauver. C'était lui ! Jennifer devait la vie à cet adulte au regard triste enfermé à l'extérieur ! D'autres images s'imposèrent à son esprit. Un jardin de roses, une maison qui fut un temps la sienne, une chambre sous le sol, de la tristesse, des murmures, Joshua...

Voyant que l'enfant était troublé et peiné qu'elle ne lui réponde pas, l'homme étrange sortit de son manteau un tas de feuilles jaunies, liées entre elles par des morceaux de vieux scotch. Sur la première figurait le dessin d'une fille accompagnée d'un ourson. Le tout formait un livret miteux qu'il tendit à une fille malchanceuse et confuse.

"Tiens, Joshua."

Tout ça sous les yeux des autres orphelins, tout aussi déroutés qu'elle par ce qui était en train de se passer, mais mécontents car l'homme aurait continuer de distribuer ses friandises si Jennifer n'était pas arrivée.

"J'ai écrit ça pour toi, Joshua." insistait-il à l'intention de la fille trop timide pour faire le moindre geste. Un étrange malaise s'installa donc, et dura jusqu'à ce que Wendy décide d'agir, attrapant le livret de fortune avant de prendre son prince par la main et de l'éloigner du portail, de l'homme étrange et des autres enfants.

XXX

« Ne vous approchez pas !

-Qu'y a-t-il, Clara ? Tu ne me reconnais pas ? Tu n'as pas encore fait une bêtise, si ?

-Ne me touchez pas !

-Clara, voyons, tu sais que je ne te veux aucun mal... qu'est-ce-que tu fais ? Allons, repose ça...

-Vous êtes un monstre...

-Qu'est-ce que tu viens de me dire ?

-Allez-vous en !

-Mais...

-Partez ! »

Le professeur Hoffman quitta l'infirmerie en catastrophe, suivi de près par les boites et flacons que sa protégée lui jetait et de leur bruit fracassant contre les murs et le plancher. De toute évidence, Clara ne le suivrait pas dans sa chambre cette nuit... Peut-être serait-elle plus encline à lui obéir demain ?

Le directeur souleva machinalement sa bedaine, s'engagea dans le couloir et traversa son orphelinat d'un pas lent, tel un ogre irascible, chassant les enfants remarquant son retour d'un revers de la main ou, pour les plus agaçants, en agitant la règle qu'il gardait dans la poche de sa veste.

Une fois dans sa chambre, il considéra l'idée de s'affaler dans son fauteuil au coin de la pièce avant de finalement s'avachir sur la chaise de son bureau, moins loin et faisant face aux fenêtres. Cela fait, il sortit de sa veste l'unique trousseau de clefs de l'étrange maison et ouvrit un des tiroirs verrouillés du bureau pour en sortir son nouveau meilleur ami, une bouteille de bourbon frappée d'un symbole de quatre roses.

'Encore des roses !' maugréa-t-il dans sa barbe.

Elles étaient partout. Dans son orphelinat du jardin des roses, dans ce jeu bizarre auquel jouaient les enfants, fascinés par elles, même dans la culture de ce maudit pays et maintenant dans son verre ! Plus Hoffman les voyait et plus elles le rendaient malade, mais l'appel de l'ivresse restait plus fort.

Tout en remplissant son verre, il tourna ses pensées vers la princesse craintive. Il devait vraiment avoir une sale tête pour que même Clara refuse de le laisser approcher...

Le directeur avala cul sec, sentit un torrent de feu dévaler son gosier et soupira tout en claquant son verre contre la table.

Voilà au moins bonne une chose que les américains savent faire ! se dit-il. Ça et les fusils, évidemment.

Puis il tourna sa chaise, la faisant grincer, et s'intéressa à l'état de la pièce. Les deux fenêtres à côté de lui baignaient le bureau, une partie du plancher ainsi que lui-même dans une fade lumière jaunâtre. La lampe de sa table de nuit, seule autre source de lumière dans la chambre, éclairait d'une faible lueur semblable à celle projetée depuis les fenêtres, quoique plus vacillante. Quelqu'un, probablement Clara ou un autre orphelin, l'avait laissée allumée et il allait bientôt falloir changer l'ampoule. De même, si les décorations de bois vieillissant, qui recouvraient les murs du plancher jusqu'au dessus des portes, semblaient tenir le coup, il faudrait en revanche repeindre de blanc la partie non couverte qui rejoignait le plafond et commençait à s'effriter çà et là. Et il allait aussi falloir raccommoder la tapisserie, dont des morceaux se détachaient un peu partout. Pas question de la changer. Hoffman pouffa amèrement. Comme si l'orphelinat pouvait se payer ce genre de fantaisies...

La poussière s'était installée dans la chambre, de même que la crasse s'amoncelait de plus en plus dans l'aquarium. Hoffman distinguait à peine les quelques plantes d'eau qui s'y étiraient mollement. Diana avait encore oublié de le nettoyer...

Bah, se dit-il, ce n'est pas comme si quelque-chose vivait encore là-dedans... cela dit, il pourrait toujours convoquer cette petite rousse ici sous ce prétexte, histoire de s'assurer qu'elle nettoie bien cet aquarium, et quelques autres petites choses...

Le directeur se servit un second verre, qu'il descendit aussi sec.

Son bureau était globalement dans un désordre inquiétant, quoiqu'il ne s'en soucia pas outre mesure, aidé qu'il était par les cinquante degrés de son ami des cuves du Kentucky. Plusieurs documents administratifs qu'il avait auparavant empilés et rangés se trouvaient éparpillés sur son plan de travail, de même que plusieurs formulaires d'adoption vides se promenaient sur le tapis victorien rongé par les mites au milieu de la pièce, ainsi que sur le plancher de bois vieillissant, qu'une fuite à la base d'un mur rendait humide et malodorant. Des enfants étaient-ils venus jouer ici ? Ou bien Clara, qui dormait dans cette pièce (sauf ce soir bien sûr), avait-elle bazardé ces documents dans un accès d'hystérie ?

Ce n'était pas important. Personne ne viendrait adopter ces marmots, de toute façon. Cependant... ce pouvait être une excuse pour faire venir la princesse craintive ici. Cette pauvre chérie voulait se rendre utile, elle pouvait bien passer un après-midi dans le bureau du directeur pour l'aider à mettre un peu d'ordre... même pas besoin de lui demander en personne, un appel via l'interphone de l'orphelinat, situé sur le mur opposé, ferait l'affaire. Et une fois le rangement fini, voire avant même qu'il ne commence, il pourrait l'inviter à partager un verre avant de passer à des choses plus sérieuses...

Se félicitant d'avoir sa chambre directement dans cette pièce, le directeur commença à se servir un troisième verre. Restait à savoir avec laquelle il allait commencer, il n'allait quand-même pas faire descendre les deux en même temps... il n'avait pas revu Diana depuis quelques temps, avait-elle encore grandi en son absence ? Elle le lui montrerait bien assez tôt, le ferait patienter en attendant que l'aînée aille mieux...

"Vous êtes un monstre..."

Le professeur Hoffman regarda son ver avec amertume. Il vit son reflet distordu dans la liqueur et peina à se reconnaître. L'espace d'un instant, le vieux directeur sentit une rare éclaircie de lucidité le traverser et se demanda comment il en était arrivé là. Réalisa à quel point il était ravagé et misérable, à l'image de cette chambre où il vivait. Se demanda si un lambeau de l'homme qu'il avait été subsistait encore, enfoui quelque-part sous tout ce vice et cette déviance...

Pour se réconforter, il se remémora ce jour où le petit Thomas s'était retrouvé coincé en haut de l'arbre de la grande cour. Hoffman était allé chercher une échelle et avait pris le garçonnet en pleurs

dans ses bras pour le ramener sur la terre ferme. Le soulagement avait été palpable lorsqu'ils étaient redescendus, et Thomas lui-même ne fit aucune bêtise pendant plusieurs jours. Le vieux directeur savait inspirer le respect à cette époque... Plus tard on avait fini par couper l'arbre. Il était devenu trop vieux et risquait de causer des dégâts si une de ses branches se cassait, alors on l'avait déraciné avant que les choses s'enveniment. Depuis il avait disparu de la cour, et l'incident avec Thomas, des mémoires. Peut-être aurait-il mieux fallu qu'Hoffman s'en aille, lui aussi, avant de causer davantage de mal...

Il secoua la tête. À quoi pensait-il ? Il était ici chez lui enfin ! Et bon Dieu, il n'avait pas si mal fait son travail ! D'accord, il s'était laissé quelques fois, mais le reste du temps il avait été un directeur et un professeur patient, compréhensif, exemplaire même ! Et il fallait voir de qui il devait s'occuper ! Cette sale gamine par exemple... cette petite paresseuse qui écoutait aux portes... D'où venait-elle d'abord ? Elle était sortie de nulle part et lorsqu'il lui avait posé la question, elle avait juré ne pas s'en souvenir. Mon œil oui ! Tout allait bien avant son arrivée ! Et maintenant plus aucun des sales gosses ne l'écoutait, ni ne le respectait... et cette lâcheuse de Martha avait disparu du jour au lendemain !

Je n'ai rien fait pour mériter ça !

Il allait se reprendre... remettre de l'ordre dans cet orphelinat décrépit... ré-instiller un semblant de discipline chez ces enfants insolents. Il pouvait y arriver. Il pouvait restaurer cet endroit, tout comme un jour il ferait restaurer son portrait.

Son portrait... il ne l'avait jamais décroché de la salle de réception, même après qu'on eut barbouillé son visage d'une grossière expression et dessiné des crocs monstrueux avalant son torse. Il tenait trop à cette image du jeune homme qu'il avait été, sans doute la seule qui lui restât. Il avait toujours été fier de le montrer aux orphelins, ce tableau où il transpirait bienveillance et dignité... mais peut-être n'était-ce dû qu'au talent du peintre. Et Hoffman lui-même peinait à se remémorer ses traits à présent. Plus il essayait de s'en rappeler, plus ils se dérobaient à lui, tels les brumes fugaces d'un songe éphémère.

Ce n'est plus moi...

Il voulait prétendre qu'il n'avait pas changé, qu'il était toujours le même homme que dans le tableau, mais même cette image du passé maintenant lui apparaissait floue et lointaine. Si lointaine...

XXX

La princesse silencieuse se réveilla lentement, incertaine quant à la durée de sa torpeur. Se redressant, elle promena son regard autour d'elle pour ne trouver que Brown allongé au pied du lit, heureux de la voir enfin rouvrir les yeux. Le temps d'un soupir de contentement et les deux amis se levèrent pour sortir flâner dans le premier étage. Bien sûr, la douleur empêcha Eleanor de marcher normalement, mais la fillette n'en avait cure, prise qu'elle était par l'envie de se promener. En longeant la rambarde du grand hall, son attention fut attirée par des rires en contrebas, échos lointains d'un monde qui n'était pas le sien. S'approchant de la rambarde, Eleanor aperçut Jennifer et sa princesse au cœur tendre qui venaient de franchir la grande porte et batifolaient insouciamment en direction des couloirs. Elle caressa le petit couple d'un regard bienveillant, partageant leur gaieté alors qu'elle les observait en silence. Elles semblaient si heureuses, si insouciantes... une joie que la Princesse de la Rose n'allait pas tolérer.

Voilà, se dit-Eleanor. Voilà pourquoi elle devait se battre. Voilà pourquoi elle devait être à la hauteur. Elle se sentait prête à défier mille tyrannies pourvu que ces deux là puissent être ensemble. Et Jennifer, cette fille merveilleuse, ne s'ébattrait pas dans l'insouciance en compagnie de son aimée si elle n'avait pas confiance en Eleanor pour la protéger. Il fallait qu'elle soit digne d'elle, qu'elle devienne ce que Jennifer et Nicholas voyaient en elle.

Reconnaissant la fille malchanceuse en contrebas, Brown voulut descendre l'escalier pour la rejoindre mais fut stoppé par la fille silencieuse qui le prit dans ses bras pour lui montrer des yeux affectueux mais tristes. Rien ne devait empêcher le monde de leurs amies d'exister, pas même eux.

Au même moment de la journée, Nicholas profita de la diversion provoquée par l'homme au portail pour s'introduire dans une infirmerie à première vue déserte, trouver l'onguent qu'il recherchait posé en évidence sur le bureau et s'en aller promptement avec car il avait eu l'impression de ne pas être tout-à-fait seul. Mais quoi qu'il en fut réellement, au final, le résultat était le même.

Cette nuit, Eleanor profita pour la première fois depuis des semaines des joies d'un sommeil paisible, soulagée de ses blessures, et rêva à nouveau à son pays de Toujours. À nouveau les oiseaux se réunirent autour d'elle, acclamant leur comtesse enfin retrouvée. Et cette dernière, cette fois-ci, leur ouvrit ses bras, que tous viennent se nicher dans son étreinte ou trouver appui sur ses épaules. Elle les protégerait, eux ainsi que tous ceux qui avaient foi en elle, car tel était son devoir. Elle ne se doutait pas, cependant, à quel point les jours prochains mettraient son rôle à rude épreuve.

À suivre...