Disclaimer: Rule of Rose ne m'appartient pas.

Le pays des gnomes (première partie)

« Eleanor !Où est-ce que tu crois aller comme ça ?

La Princesse sage venait d'apparaître au fond du couloir souterrain, devant la porte de la cellule de repentance. Elle serrait dans ses bras un nouveau carnet fait main qu'elle écornait inconsciemment de ses doigts crispés. La colère s'était déversée sur son visage tant à la vue d'Eleanor qu'à la réalisation qu'elles se trouvaient seules au même endroit. La Princesse froide se figea. Elle se tenait au niveau de l'embranchement vers l'escalier, sa cage dans la main gauche et Brown à ses pieds. Nonchalamment, elle regarda Margaret, laissa passer un blanc et pencha la tête.

-Ai-je fait quelque-chose de mal?

L'aristocrate cilla devant la réponse, tellement impassible qu'elle la trouvait désinvolte. Si elle avait appris à parler avec fermeté, elle n'avait cependant pas l'habitude que les orphelins de classe inférieure ne s'écrasent pas devant son rang.

-Non, mais...

-Alors je n'ai pas à te répondre.

Et Eleanor s'avança dans l'embranchement, sortant du champ de vision de Meg qui enragea bouche bée, avant de s'élancer à sa suite dans l'escalier.

-Il est tard, qu'est-ce-que tu fais debout à cette heure?

-Je me demandais où il était passé, mentit-elle calmement en indiquant Brown d'un mouvement de tête. Puis voyant que la baronne continuait de la suivre, elle ajouta: Et toi, Meg? Tu as fini de torturer pour cette nuit?

Cette dernière détourna les yeux, visiblement mal-à-l'aise.

-Je ne fais... on ne fait qu'appliquer la loi... c'est tout.

-Ah, la loi, répéta Eleanor avec une calme ironie.

Elles avaient rejoint le rez de chaussée à présent. L'aristocrate suivait la fille malchanceuse alors qu'elle se dirigeait vers le couloir. Au grand soulagement d'Eleanor, la cacophonie des haut-parleurs s'était tue.

-Dis-moi, Meg, quelle merveilleuse invention as-tu encore mis au point pour punir qui transgresserait cette 'loi'? C'est une création récente, n'est-ce pas? Était-il déjà prévu de l'utiliser quand la 'loi' a été ratifiée ou bien est-ce encore un de ces cas exceptionnels?

-Je ne vois pas où tu veux en venir... balbutia Margaret avec agacement. Je ne fais qu'obéir à la Princesse...

-Obéir à la Princesse, hein ? Avait encore répété Eleanor sans la regarder alors qu'elle passaient devant la porte du réfectoire. Explique-moi alors, à quoi bon écrire des règles si le régent peut les outrepasser à sa guise ?

-C'est un cas exceptionnel ! S'emporta la baronne avant de s'étouffer, réalisant qu'elle venait de lui donner raison. Enfin, tu as l'as bien vue nous a mentir ouvertement, nous insulter la Princesse et nous ! On ne peut pas laisser passer des affronts pareils !

-Ah bon, Jennifer a fait ça ?

-Oh, ne me dis pas que tu t'es laissée avoir. Tu es plus maligne que ça et Jennifer n'aurait jamais enlevé Joshua l'ours toute seule.

-Si tu me crois coupable, pourquoi ne suis-je pas dans la cellule de repentance avec elle?

-Parce-que tu es maligne, Eleanor. Maligne et calculatrice. Et tu persuades toujours les autres de faire le sale travail pour toi.

-Quel monstre je suis, répondit-elle à ces imprécations sans que Meg remarque qu'elle roulait des yeux. Vraiment, le Chien Enragé fait pâle figure face à moi.

-Celui-là nos rituels qui le gardent à l'écart. Et nos règles vous gardent dans le rang. L'un ne va pas sans l'autre. Mais toi, je le sais, tu veux détruire le Club maintenant que tu n'es plus Comtesse ! Pauvre imbécile égoïste, tu veux tous nous faire dévorer ?

-Crois-tu vraiment que ça fonctionne comme ça?

-Oui ! En tant que baronne je nous protégerai ! De lui. De toi. De nous-mêmes. Et j'inventerai mille châtiments s'il le faut pour maintenir l'ordre !

Eleanor crut se rappeler que la Loi de la Rose précédait le mythe du Chien Enragé, quoiqu'elle fut autrefois moins sévère... peu importait à présent.

-En voilà un monde qui vaut la peine qu'on se batte pour lui, dit-elle amère. Peut-être ce Chien Enragé n'est-il que notre punition après tout.

-Tu le penses peut-être mais pas moi! Les autres enfants non plus, d'ailleurs! Et ils approuvent tous que Jennifer soit punie, ils ont même vivement encouragé à ce qu'elle le soit pour ce qu'elle a fait!

-Alors maintenant c'est un châtiment populaire?

La réponse d'Eleanor irrita d'autant plus Margaret qu'elle avait commencé en une parodie de gloussement.

-Dis-moi, Meg, poursuivit la Princesse froide, punirais-tu Diana de la sorte si elle devait un jour enfreindre ta précieuse 'loi'?

-Ça suffit! S'écria l'aristocrate.

La fille malchanceuse s'arrêta, consciente d'avoir dépassé les bornes. Elles venaient d'entrer dans le couloir reliant l'escalier intérieur au hall d'entrée.

-N'oublie pas à qui tu parles, mendiante!

Eleanor lui fit face et posa sa cage.

-Mille excuses, dit-elle en s'inclinant dans une révérence.

Elle garda la tête tournée de côté, un tic gestuel qu'elle avait de ne pas regarder les gens en face, que Jennifer l'aidait peu à peu à soigner et que l'aristocrate prit à ce moment pour de la soumission.

-Maintenant tu vas me dire ce que tu manigances! Tu ne vas ni vers le dortoir ni vers la buanderie, tu prétends être venue chercher ce cabot, moi je crois que tu me mens!

Eleanor se maudit intérieurement pour sa négligence. À force de mépris, elle en était venue à oublier à quel point Meg pouvait être vive d'esprit... mieux valait éluder ses questions.

-Je vous assure, baronne, que je n'ourdis rien qui puisse causer de tort à notre Club ou à ses membres...

-Je n'écouterai pas tes boniments, Eleanor, se déchaîna-t-elle. Par deux fois tu m'as bernée et t'es servie de moi, ça n'arrivera plus jamais! Tu m'entends? Plus jamais!

-Je ne t'ai menti qu'une fois...

Le soufflet tomba sans prévenir. Fit basculer la tête de la fille silencieuse à l'impact, pareillement à une poupée de chiffons que malmènerait une enfant en colère, et ne causa guère plus de réaction de sa part. Et cette passivité bien sûr ne fit qu'enrager toujours plus la fille qui se voulait sage. Sa réaction avait été viscérale. Même maintenant, elle n'aurait su dire si la Princesse froide s'était voulue sarcastique ou si elle avait simplement fait montre de cette logique obtuse qui plaisait tant au professeur Hoffman. Nonobstant la curiosité et l'assiduité de Meg durant ses cours. Ni aucun autre de ses efforts pour avoir son approbation.

Brown en revanche, voyant une fois de plus son amie malmenée, s'interposa entre elles et aboya avec une agressive véhémence contre l'aristocrate du Crayon Rouge. Cette dernière eut un mouvement de recul ponctué d'une mimique à mi-chemin entre l'intimidation et la répulsion pour le jeune chien. Non content d'être crasseux cet animal était dangereux ! Disgrâce et folie que de garder une pareille bête entre leurs murs ! Mais à la surprise de la baronne, Eleanor s'agenouilla aussitôt et retint son compagnon de ses bras. Elle le calma et l'envoya l'attendre à l'angle du couloir. Aussi appréciée qu'elle fut, l'intervention de Brown n'aurait fait qu'envenimer davantage la situation.

Ce n'est qu'après coup, alors que le chien s'éloignait et que la fille silencieuse se relevait, que Margaret réalisa son geste. Elle sentit le malaise l'envahir, ses yeux s'écarquiller et sa main trembler. Elle avait perdu le contrôle. Agi en toute impulsivité. S'était montrée indigne de son rang de noble.

-Si ma mémoire est bonne, reprit la fille malchanceuse en se touchant la joue, j'ai déjà payé pour ces offenses. (Elle leva les yeux, croisant de nouveau le regard de Meg) De même que Jennifer, qui alors déjà n'avait rien fait.

Meg serra le poing et se renfrogna de plus belle.

-C'est pour avoir déchiré mon carnet et ma lettre à Diana que tu as payé, rien de plus!

Et tu me hais au point de punir Jennifer à ma place? Avait-elle envie de rétorquer. Mais ça n'aurait mené à rien. Sa réponse n'en demeura pas froide pour autant.

-Je faisais pas allusion qu'à ça. Que disait le schéma déjà? 'Comment faire une eau répugnante'?

Aveuglée par l'énervement elle ne comprit pas immédiatement, puis finalement la réalisation frappa Margaret en pleine face, se rappelant l'humiliation d'Eleanor dans la salle de bains quelques mois auparavant. Sous le choc, sa fermeté vacilla et elle devint blême, fixant l'autre fille de ses yeux exorbités.

-Oh baronne, n'ayez pas l'air si surprise, renchérit la Princesse froide. Vous l'aviez laissé en évidence dans votre laboratoire. Je suppose que me voir couverte d'ichor ne vous a pas suffi, il fallait que le châtiment soit officiel.

-Quoi? Non, tu te trompes... je n'ai pas...

-Si ce n'est toi, c'est donc Diana. Mais ne me dis pas que tu viens juste de faire le lien. Tu es plus maligne que ça.

-Eleanor, je te le jure... on m'a demandé de faire ces recherches, c'est vrai, mais je ne pensais pas que... ce que tu as eu... mon schéma n'allait même pas jusque-là... je ne voulais pas...

-Et as-tu seulement enquêté à ce moment là? Pourtant quelqu'un avait clairement enfreint la loi et attenté à un Haut Aristocrate.

Margaret balbutia, tenta en vain de se trouver une excuse convaincante pour finalement se taire. La Princesse froide avait beau ne rien dire, elle devinait sans peine les sarcasmes qui lui brûlaient les lèvres.

Estimais-tu que je méritasse ce qui m'arrivait ou refusais-tu de suspecter ta duchesse?

Eleanor pencha la tête et fixa la baronne, guettant une réponse de sa part.

-On n'a pas arrêté Jennifer sans enquête, lâcha finalement Meg après un effroyable silence. Quelqu'un l'a dénoncée...

Amanda, à n'en point douter , pensa la Princesse froide. Il n'y avait aucun doute qu'elle fut la délatrice et encore moins que sa parole n'était pas digne de confiance. Et Meg le savait très bien elle aussi. Ou plutôt s'en serait-elle rendue compte en parlant si elle n'avait pas décidé de botter en touche.

-Et puis elle a ouvertement défié la Princesse, renchérit-elle, s'enfonçant dans le déni. On ne pouvait pas la laisser faire!

Eleanor échappa un soupir.

-Toute cette mascarade à cause d'un ours en peluche alors que vous avez tué mon meilleur ami pour vous divertir. Quel dommage qu'aucune loi n'ait protégé mon oiseau rouge de la sorte, tu ne trouves pas?

-C'est... c'était Brown, glapit une Margaret soudain livide, pointant du doigt vers où le chien était parti. C'est lui qui l'a tué...

-Brown ne lui aurait jamais fait de mal, il l'adorait. Si tu ne veux pas être prise pour une idiote, n'en fais pas de même avec moi!

La princesse froide n'avait pas répondu bien fort, mais assez pour faire tressaillir l'aristocrate du crayon rouge. Elle serrait maintenant son carnet comme pour se cacher derrière, convaincue qu'Eleanor allait la gifler à son tour.

-Regarde-moi dans les yeux, Meg, et ose me dire que vous n'avez rien fait à mon oiseau.

L'orpheline qui se voulait noble essaya de rester digne. Rassembla sa colère comme elle put et soutint son regard.

-Tu... tu n'as pas à me donner d'ordres! Je... je ne savais pas pour l'eau putride... et c'est la vérité! Toi en revanche, tu as déchiré ma lettre! Tu... tu es aussi coupable que moi!

La Princesse froide ne cilla pas.

-Meg, t'en es-tu prise à mon oiseau oui ou non?

L'enfant qui s'était prise pour une aristocrate sentit sa bouche trembler et elle baissa les yeux, ne supporta plus le regard d'Eleanor quand-bien même sa vue se brouillait de larmes.

-Je... je suis désolée, Eleanor... Je n'ai pas réfléchi.. je voulais juste..

Faire plaisir à Diana? Vous amuser? C'est difficile d'être de l'autre côté de la barrière, n'est-ce-pas, 'Baronne'? Autant d'invectives que la fille malchanceuse brûlait de lui rétorquer. Mais Margaret était déjà assez pathétique comme ça. Similaire à Diana après la machination de la poupée sirène. Alors déjà Eleanor n'avait tiré que peu de joie de sa souffrance. Et puis si elle poussait Meg davantage, Jennifer risquait de payer pour ses torts, une fois de plus... Elle détourna la tête et soupira.

-Ce n'est pas moi qui ai déchiré ta lettre Meg, dit-elle en fixant le mur. Et de ce que j'ai pu en lire elle était très belle. J'aimerais pouvoir écrire comme toi.

À cela la Princesse sage ne sut d'abord que répondre. Elle sécha ses larmes alors que la fille silencieuse en profitait pour la dépasser et passer son chemin.

-Si ce n'est pas toi, alors qui? risqua-t-elle finalement tandis qu'Eleanor entrouvrait la porte menant au grand hall.

Au fond elle connaissait la réponse, Eleanor en était certaine. Mais si elle devait sortir de sa bouche à elle, elle savait que l'orpheline ne la croirait pas. Elle n'avait pas assez confiance en Eleanor et n'avait pas le contrôle de ses émotions. Tôt ou tard, elle l'accuserait d'essayer de la monter contre Diana. Alors elle haussa les épaules.

-Je ne sais pas, Meg. Qui aurait eu intérêt à te voir en colère contre moi ? Cela dit, elle l'a peut-être juste fait pour s'amuser. »

Et sur ce elle franchit la porte, Brown à sa suite, laissant seule la petite Margaret, toute vacillante à l'instar de ses convictions.

XXX

Eleanor surveilla un moment la porte du couloir après l'avoir refermée. Prêtant l'oreille aux bruits de pas et à tout autre son pouvant trahir une quelconque présence, elle imita son amie la fille timide et vérifia par le trou de serrure que Meg rebroussait chemin. Ce n'est qu'une fois certaine de ne pas être suivie qu'elle s'autorisa à s'avancer plus avant dans le hall principal de l'étrange maison.

Contrairement au couloir qu'elle venait de quitter, aucune lumière n'avait été allumée dans la vaste salle et mieux valait qu'il en reste ainsi au risque d'attirer l'attention. Rien ne disait qu'elle était la seule orpheline à se promener dans l'orphelinat en pleine nuit. D'ailleurs, même sans connaître les jeux et rituels du Club des Aristocrates, elle était sûre de ne pas l'être. De ce fait, donc, le grand hall resterait noyé sous une écrasante obscurité. Et Eleanor regretta cependant de ne pas avoir une bougie avec elle, contrairement aux autres fois où les orphelins avaient quitté le dortoir pour aller jouer dans le grenier. À l'instar des enfants de son âge, elle n'aimait pas beaucoup être dans le noir.

En haut à sa droite, elle pouvait distinguer le limon de l'escalier principal qui sortait du plafond en une ombre anguleuse et pesante. Les ombres, en réalité, rampaient et ondoyaient dans chaque chaque recoin et renfoncement de l'énorme salle, y laissant croître des silhouettes aussi lugubres qu'insensées. Certaines d'entre elles, Eleanor le savait, n'étaient en fait que des plantes décoratives confinées dans l'ombre et cherchant désespérément la lumière, leurs feuillages se balançant comme des pendus au bout de leurs formes recrues. Le peu de clarté qui parvenait jusqu'ici – et qui demeurait hors de leur portée – ne les aurait en rien revigorées. Filtrant à travers les larges fenêtres surplombant l'escalier principal hors de vue, des rais de lune aux teintes spectrales balafraient l'éther aux confins de la grande pièce. Ils dessinaient une forme vaporeuse à l'allure fantomale, habitée de poussière en suspension qui décrivait dans l'air une valse étrange et dont la vue globale s'étiolait à petit feu. Sans doute la lune se couvrait-elle d'un linceul de nuages en ce moment-même. À travers cette forme diaphane agonisante, tout au bout du hall, la petite fille pouvait apercevoir un disque singulier aux reflets pales.

L'horloge, pensa-t-elle.

Une pendule dénuée d'aiguilles qu'Eleanor de jour avait vue mille fois, mais qui mantelée de ténèbres avait soudain une allure que l'enfant trouvait pesante. Elle lui évoquait dans son esprit un présage funeste, comme si le temps était soudain piégé dans une effroyable seconde où régnaient les ombres et que la nuit n'allait jamais pendre fin. Plus elle la regardait, plus cette pensée la gagnait et plus l'horloge elle-même semblait la fixer en retour. Unique œil argenté d'un monstre invraisemblable sortant du mur, tout droit venu du cœur de la nuit et des cauchemars des enfants dont personne ne voulait...

Brown attira son regard dans la direction opposée.

Ce n'était rien, se rasséréna la fille malchanceuse. Juste une horloge cassée dont on n'avait jamais pris la peine de la décrocher du mur. Rien d'autre, se répéta-t-elle juste un peu plus qu'il ne l'aurait fallu.

Si le fond du hall avait au moins été garni d'un sinistre semblant de lumière , il en était tout le contraire pour le vestibule enténébré qui marquait l'entrée de l'orphelinat. Séparé du reste du grand hall par une cloison, il avait des airs de tunnel sépulcral qui dévorait jusqu'à la lumière elle-même et semblait ne mener qu'à un extérieur de noirceur perpétuelle, une nuit infinie dépourvue d'étoiles. Comme si rien n'existait hors de l'étrange maison, du Club des Aristocrates et du monde que la Loi de la Rose avait façonné. Pourtant, et ce malgré qu'elle n'y vît rien, la fille malchanceuse sentait un regard posé sur elle depuis cette antichambre obscure.

«Tu peux te montrer, Nicholas.

De longues secondes passèrent avant qu'un murmure étouffé ne lui réponde.

-Tu t'es disputée avec la Baronne...

Ainsi les avait-il entendues. La voix de Meg avait de toute évidence porté jusqu'ici. Restait à espérer qu'elle n'eut atteint personne d'autre.

-Elle a tenté de m'interroger, mais j'ai réussi à me débarrasser d'elle. Elle ne viendra pas ici.

Eleanor avait ajouté la dernière phrase avec un peu de délai, voyant que le Prince débraillé hésitait à se révéler. Ombre parmi les ombres, il ne la laisserait la voir que s'il en avait envie. Plus comme un maître espion que comme un chevalier, bien que la petite fille n'estima pas sage de le lui faire remarquer. Elle se l'imagina un instant, rampant tel une goule hors de la pénombre. Elle savait ne rien avoir à craindre de lui, et pourtant cette pensée qui l'angoissa. Lui fit maudire encore plus les ténèbres environnantes. Elle comprit alors que Nicholas avait tout autant peur qu'elle. Tous deux avaient conscience des risques qu'ils prenaient et de la punition qui les attendait – que recevait déjà Jennifer – s'ils se faisaient prendre.

C'est alors que Brown prit les devant et s'engouffra dans le vestibule. Quelques secondes à peine après qu'il eut disparu de son champ de vision, elle entendit le garçon rigoler et appeler Eleanor, lui demandant de rappeler le jeune chien. Immédiatement l'ambiance se fit moins sinistre, la tension retomba et la fille malchanceuse s'autorisa quelques pas dans le vestibule. Ses yeux s'habituant enfin à l'obscurité, elle y trouva Nicholas par terre, couvrant de ses bras son visage que Brown couvrait de léchouilles. De toute évidence, le jeune chevalier s'était couché au sol pour plus de discrétion et l'encore plus jeune chien en avait profité pour monter sur son ventre.

-C'est bon, c'est bon, je me rends, lâcha-t-il entre deux rires.

Eleanor rappela son ami qui descendit du garçon d'un air enjoué. Une certaine insouciance les avait tous les trois envahis à cet instant.

-Comment du t'es débarrassée de Meg? Demanda le Prince débraillé en se relevant.

-Je lui ai parlé.

-C'est tout? Insista le garçon en s'essuyant le visage, quelque-peu admiratif.

Eleanor haussa les épaules avec légèreté avant de changer de sujet.

-La musique s'est arrêtée.

-Ouais, je suis allé faire un peu de sabotage dans le bureau du directeur, expliqua Nicholas. Une chance qu'il soit pas là en ce moment... j'aurais pas dû ?

-Oh non tu as très bien fait, chevalier. Très bonne initiative. Mais assez tergiversé, sortons. »

XXX

Comme Eleanor l'avait deviné, des nuages avaient couvert la lune, obscurcissant de plus belle la cour de l'orphelinat. Un mur de briques encerclait la propriété en un petit mur d'enceinte qui délimitait le domaine des Aristocrates du Crayon Rouge du reste du monde. Devant l'entrée s'étendait un sentier dallé de pierres vieillies jusqu'au large portail principal rouillé et continuait au delà en un chemin de terre qu'aucun parent adoptif n'avait arpenté depuis des lustres. Deux arbres dénués de feuilles – dont on se demandait s'ils n'étaient pas morts – trônaient aux coins des murs de part et d'autre du portail. A l'exception d'un lointain chant de criquet pour bruit de fond, la cour était plongée dans le silence. Et baignait dans le froid.

Alors qu'elle descendait les trois marches du perron de la double porte principale, Eleanor se demanda quelles images, quelles fantaisies ce paysage nocturne évoquait au chevalier à sa droite. Peut-être d'antiques fortifications, murailles d'un fortin perdu dans une nuit sans fin. Dernier bastion qui séparait monde des hommes des terres des gnomes, goules et de toutes les horreurs de la nuit. Peut-être au contraire une muraille à franchir, un obstacle à surmonter pour s'évader de cette horrible demeure et explorer le monde. Un peu comme Eleanor le pensait quand elle rêvait de voler parmi les oiseaux...

«L'aire d'embarquement... le dirigeable vole à l'aveugle cette nuit, dit le Prince débraillé pour combler le silence qui s'était installé.

-Inutile de jouer au dirigeable maintenant, Nicholas, lui répondit la fille malchanceuse, aussi déçue de la réponse à son questionnement que surprise se l'être posé. Les Aristocrates ne peuvent pas nous entendre.

-J'ai dû prendre l'habitude à l'époque où je cherchais à vous plaire, dit-il nonchalamment en posant ses mains derrière sa tête.

Ils longèrent en silence les murs de la bâtisse et se dirigeaient vers la clôture dégarnie qui séparait la cour principale des autres sorties annexes.

-C'est qu'on nous regarde bizarrement quand on joue pas le jeu, finit-il par renchérir. À défaut de nous regarder tout court.

-J'ignorais que le regard des autres t'importait à ce point, chevalier des ombres, déclara Eleanor en ouvrant le portillon dans un grincement.

-Ben je peux pas être une ombre si je me fais remarquer. Regarde Jennifer par contre, on l'a vue se tromper tellement de fois pendant qu'on jouait que ça a fini par irriter tout le monde. C'est pratiquement devenu son surnom, tiens. Pourtant la règle du jeu est pas dure, même Olivia y arrive...

Jennifer l'irritante, pensa Eleanor avec ironie alors que le Prince débraillé se perdait dans son soliloque, la suivant le long du passage qui menait vers l'arrière-cour.

Les Hauts Aristocrates s'irritaient pourtant bien assez entre eux et cela devait arranger la Princesse de la Rose. Mais si ses lieutenants étaient trop occupés à s'entre-dévorer pour comploter contre elle, elle devait se méfier de la colère du bas peuple. Des gens comme Jennifer. L'idée lui traversa l'esprit, peut-être la Princesse de la Rose voulait-elle corriger cette... tendance à irriter. Elle avait 'des projets pour Jennifer' après tout. Et si cette longue nuit de 'correction' s'avérait probante, peut-être pourquoi ne pas l'appliquer à tous les membres séditieux – voire un tant soit peu hésitants – du Club... sous couvert de 'cas exceptionnel'. Il n'y avait qu'à changer le nom, passer de nuit de punition à séance, disons, d'ajustement... Eleanor secoua la tête. Elle ne voulait pas penser à ça.

-Jennifer à toujours fait de son mieux pour plaire au reste du Club, finit-elle par dire au Prince débraillé qui ne se taisait pas. Mais quoiqu'elle fasse, ça n'a jamais suffi.

-Je sais pas Eleanor, dit-il, indifférent de s'être fait couper la parole. Elle a l'air d'être tête en l'air... Il a fallu que le directeur se fâche contre elle pour qu'elle se décide à faire ses corvées. Et pas toujours très bien, ajouta-t-il en montrant ses vêtements débraillés.

Le souvenir de Monsieur Hoffman frappant Jennifer était douloureux, mais le garçon n'avait pas entièrement tort. Jennifer s'était souvent soustraite à ses devoirs depuis son arrivée à l'orphelinat et tout le monde en avait été irrité. Même maintenant, il était difficile de dire si le fantôme du crash du dirigeable y était pour quelque-chose où si elle n'avait simplement jamais eu à travailler du temps où elle avait encore ses parents. Et effectivement, même si elle s'était depuis acquittée de ses corvées de nettoyage des habits, on ne pouvait pas dire qu'elle l'avait toujours fait avec autant de soin qu'il aurait fallu... peut-être aurait-elle mis plus de soin à l'ouvrage s'ils l'avaient mieux traitée cela-dit... Mais Eleanor lui fit remarquer que Jennifer s'était améliorée depuis – après qu'elles se soient toutes les deux rapprochées, maintenant qu'elle y pensait – et que les habits de Nicholas lui-même en avaient bénéficié. Il n'avait vraiment pas à se plaindre de son travail.

-De toute façon, ajouta-t-elle pour conclure, elle a ses raisons de ne pas aimer jouer au dirigeable.

Mais cette dernière phrase eut l'effet inverse et fit lever un sourcil à Nicholas, rendu plus curieux par ces derniers mots d'Eleanor que vexé par son sermon.

-Ah bon? Lesquelles?

La Princesse froide se gifla mentalement. Ça non plus elle n'avait pas envie d'en parler. Mais l'apparente ingénuité du garçon l'agaçait tout autant.

-Je ne sais pas, Nicholas. Tu ne vois rien qui puisse la gêner à constamment prétendre être dans un dirigeable? Tu n'as pas entendu de rumeurs?

-Non, vraiment pas, dit le prince débraillé en se grattant la tête. Et pourtant Xavier adore les déblatérer.

-Intéressant...

Ainsi les orphelins n'étaient-ils pas au courant pour les parents de Jennifer. Eleanor s'en voulut d'autant plus d'avoir convaincu son amie du contraire, mais peut-être serait-elle soulagée de l'apprendre une fois libérée...

-Tu comptes m'expliquer? Demanda Nicholas en constatant le mutisme de la fille silencieuse.

Elle n'en avait pas vraiment l'intention, non. Si les orphelins l'ignoraient, mieux valait qu'il en reste ainsi. Ils n'allaient pas cesser de jouer au dirigeable si elles leur expliquait. Le contraire était même toujours plus probable vu qu'ils ils la trouvaient irritante. La méfiance d'Eleanor demeurait justifiée.

-C'est à elle de t'en parler. Si elle en a envie.

-Je croyais qu'elle me faisait confiance...

-Ça n'a rien à voir, répondit-elle sans remarquer le désappointement du garçon.

-Alors quoi?

Ah, mais c'était lui qui était irritant à la fin! N'avait-il aucun sens de l'intimité?

-Nicolas, dit-elle en prenant une grande inspiration, ce n'est... pas quelque-chose dont aucun de nous n'aimerait parler.

-Ça concerne ses parents?

Eleanor voulut se gifler une seconde fois. Avait-elle trahi Jennifer en donnant trop d'informations ou le Prince débraillé était-il lui aussi plus perspicace qu'elle ne n'imaginait? Elle ne sut que répondre et son silence parla pour elle. Nicholas continua sur sa lancée.

-Ils sont morts... dans un accident de dirigeable? continua-t-il ingénu sur sa lancée. Comme celui qu'on devait inaugurer?

Ses questions la mettaient autant mal-à-l'aise qu'elles se passaient de réponse, et pourtant il en attendait clairement une. Eleanor se sentit pressée, pressurée et gagnée d'une crispation qu'elle n'avait jamais su soulager que par la colère. Une partie d'elle lui disait que Nicholas ne pensait pas à mal et l'autre rétorquait que ce n'était pas à elle de lui parler de ça. Son souffle commençait à monter et elle se demanda combien de temps elle avait avant que Nicholas s'en rende compte... puis, baissant les yeux, elle remarqua Brown qui tournait entre les jambes du garçon.

Il lui fait confiance...

Elle soupira. Et décida d'en faire de même.

-Oui, lui répondit-elle, celui-là même. Enfin c'est ce que je pense.

-C'est affreux, s'exclama le garçon dans un souffle, véritablement outré. Et de tous les orphelinats du pays, c'est au nôtre qu'elle a été envoyée?

-Je pense plutôt qu'elle voyageait avec ses parents. Elle n'est pas arrivée là par hasard.

-C'est pas croyable, murmura le chevalier. Tu crois qu'on l'aurait croisée si on était montés dans le dirigeable? Ça a dû être un cauchemar...

-Je ne suis pas au fait des rumeurs, continua-t-elle, je pensais que tout le monde le savait.

-C'est pas le cas, objecta le garçon avec véhémence. Xavier m'en aurait parlé... et j'aurais refusé d'y jouer si j'avais su!

-Pourtant tu n'avais pas l'air de l'apprécier plus que ça.

-Bon, j'avoue, j'ai été jaloux quand elle a trouvé Brown. J'ai toujours voulu avoir un chien... hein bonhomme?

Eleanor le regarda s'accroupir et gratter la tête de Brown qui essaya en retour de monter sur ses genoux. Elle ne pouvait s'empêcher de douter de ses dires. Aurait-il vraiment résisté à la pression des autres enfants? D'autant plus si Jennifer était accablée de fausses rumeurs? Aurait-il vraiment eu des scrupules à évoquer la mort de ses parents s'il avait été persuadé d'avoir affaire à une sale garce?

-Pourtant on ne s'est pas privés pour Amanda...

Ils ne s'étaient pas privés, ni l'un ni l'autre, pour spéculer ouvertement que les parents de la Princesse en haillons l'avaient abandonnée. Qu'elle n'était pas une enfant désirée. Elle vit Nicholas ouvrir la bouche, mais aucun son qui en sortit ne parvint à expliquer en quoi son cas était différent. Ni à justifier les humiliations quotidiennes que tous lui infligeaient.

-Et maintenant, poursuivit Eleanor, brisant l'inconfortable silence qui s'était installé, elle fait payer à Jennifer les conséquences de nos abus...

-On la sauvera, lui assura le chevalier en se reprenant»

L'ancienne comtesse opina d'un air solennel et ils reprirent le pas.

Ils continuèrent de longer le mur de la bâtisse et passèrent devant l'une des deux portes arrière de l'orphelinat. Ils auraient pu l'emprunter pour se rendre où ils allaient, mais cela aurait impliqué de se risquer dans les couloirs, où il était plus difficile de se cacher. Ils n'étaient pas les seuls orphelins debout à cette heure de la nuit, Margaret ou Diana auraient pu les surprendre. Et le graffiti sur le mur à côté, une fresque grossière d'un chien enragé à la gueule démesurée, ternie par le temps mais toujours visible, leur rappela le peu de chances pour que d'autres enfants qu'eux s'aventurent en dehors de l'étrange maison. Enfin ils atteignirent la sortie annexe de l'orphelinat, non loin de la palissade close qui menait à l'arrière-cour.

«C'est par là qu'elle est arrivée, dit Nicholas en observant le portillon surmonté d'une arche et munie d'un verrou coulissant. Tu te rappelles?

-Non, répondit Eleanor. Je n'étais pas présente lorsqu'elle a embarqué. Je ne l'ai rencontrée que plus tard.

-C'est Xavier qui lui a ouvert, fit-t-il avec morosité.

Il l'avait accompagné ce soir là, ainsi que Meg et d'autres orphelins, pour accueillir Jennifer dans l'orphelinat-dirigeable. Le mur d'enceinte n'étant pas bien haut, ils s'y étaient agrippés pour l'observer de l'autre côté. On lui avait distribué un ticket d'embarquement qu'elle n'avait qu'à présenter via l'orifice dans le mur, normalement réservé au courrier, pour qu'on lui ouvre la porte.

"Présente ton ticket ou tu resteras dehors." lui avaient-ils soufflé entre maints gloussements.

Nicholas n'avait pas compris à l'époque pourquoi elle semblait si mal-à-l'aise et à force de la voir hésiter à glisser son fichu ticket dans l'ouverture, s'était retrouvé à clabauder avec le autres que la nouvelle arrivante avait l'air un peu bête... À présent il comprenait. Et regrettait.

-Alors, fit-il en secouant la tête pour chasser le souvenir. C'est quoi ton plan?

Eleanor lui raconta l'histoire de l'épée du Juste dont il pensait que c'était une légende, de la pièce de la reine disparue dont il pensait qu'elle n'était qu'invention tant personne ne l'avait jamais vue. Enfin elle lui parla la la cache supposée, au delà des limites de l'orphelinat, de la Princesse en haillons dont il ne s'étonna guère de la malice.

-Ça veut dire qu'on va dehors, demanda-t-il sans cacher son entrain. Dans le pays des gnomes ?

Il fut déçu de voir Eleanor secouer la tête.

-Brown et moi nous y allons. Mais j'ai besoin de toi ici, ne serait-ce que pour nous rouvrir.

-Comtesse... Eleanor, t'y penses pas sérieusement, s'emporta Nicholas, passant de la déception à l'indignation, oubliant son habituelle déférence envers elle. Il fait nuit noire et ça grouille de gnomes là dehors, et Dieu sait quoi d'autre! Je peux pas te laisser y aller toute seule!

-Je ne serai pas seule, dit-elle calmement en montrant Brown. Il m'aidera à trouver mon chemin et me protégera des monstres. J'emporterai aussi ça, ajouta-t-elle en montrant sa cage à oiseaux, ainsi je ne serai pas sans défense si des gnomes nous attaquent.

-Il faut vraiment que tu fasses ça ? Pourquoi on n'enfoncerait pas sa cellule de force pour la libérer ? On pourrait même tabasser Diana et Amanda au passage. Renverser les Aristocrates !

-On pourrait tenter un putsch, c'est vrai. Mais il serait de courte durée. Tout l'orphelinat pense que Jennifer est une ignoble traîtresse et on nous verrait également comme tels.

-Et alors? On sait se défendre! Traîtres ou pas, ils oseront pas nous approcher!

-Ils n'auront qu'à attendre qu'on s'endorme.

Le Prince débraillé déglutit, comprenant où elle voulait en venir. S'il s'était bien dit quelque-chose le jour où ils avaient enterré Jennifer vivante, c'était qu'il n'aurait pas voulu être à sa place. Et il n'avait aucune envie de se réveiller prisonnier dans un cercueil, abandonné au milieu de la forêt, s'il devait de réveiller tout court...

-Si l'on doit se rebeller contre le Club, poursuivit Eleanor en voyant l'expression du garçon, il nous faudra le faire avec le peuple de notre côté. Mais pour l'instant, il nous faut jouer selon leurs règles.

-Et donc sortir dans la forêt, admit un Nicholas vaincu mais pensif en considérant tour à tour le chien et la cage.

Brown était quand-même bien jeune et il doutait qu'il soit pratique de s'encombrer d'une si grosse cage... Puis il regarda Eleanor, vit la détermination froide taillée sur son visage comme dans un cristal de givre et peina à soutenir son regard.

-Je serai quand-même plus rassuré si je t'accompagnais, maugréa-t-il.

-Je ne doute pas que tu veuilles me suivre, Chevalier, mais j'ai besoin de toi ici. Je veux que tu empêches les Aristocrates de torturer Jennifer. Fais tout ce que tu peux pour les perturber.

Le Prince débraillé voyait l'idée. Trouver la deuxième pièce allait prendre du temps et il ne voulait pas imaginer dans quel état ils allaient récupérer Jennifer à la fin. Il était un Chevalier et elle une demoiselle en détresse, mais...

-Comment tu veux que je fasse?

-Tu as déjà réussi à saboter le haut-parleur, je ne doute pas que tu sauras encore être créatif. Puis elle ajouta, après un moment d'hésitation. Je ne peux me fier qu'à toi, Nicholas.

Le garçon se gratta la tête et regarda de côté. Après une longue grimace, il se pencha vers son nouveau copain Brown et lui dit:

-Ramène-la en un seul morceau, d'accord?

Le chiot répondit en lui léchant la main et la fille silencieuse soupira.

-Merci Nicholas.

-Remercie-moi quand tu reviendras, dit-il en ouvrant le portillon. Alors que la fille malchanceuse et son compagnon en franchissaient le pas, une sombre pensée vint au chevalier. Et si vous tombez sur le Chien Enragé ?

-Alors il ferait mieux de passer son chemin.» dit la Princesse froide en refermant derrière elle.

XXX

Cela faisait à peine quelques minutes que la fille malchanceuse avait quitté l'enceinte de l'orphelinat et déjà avait-elle failli faire demi-tour trois fois. Évidemment, la piste que remontait Brown les menait vers la forêt dense qui encerclait l'étrange maison comme un garrot. Évidement! Se murmurait-elle avec une frustration paniquée. Amanda ne pouvait pas avoir caché son butin dans une cache un peu plus sure. Pas quelque-part sur la colline, étrange et silencieuse mais au moins plus dégagée qui précédait et cachait l'étrange maison aux visiteurs extérieurs. Encore moins le long du sentier délabré qui allait de l'arrêt de bus jusqu'à l'orphelinat. Non, non, non il fallait que ce soit à l'opposé, dans la forêt!

Eleanor n'en était pas réellement surprise outre-mesure, elle le savait, elle l'avait même expliqué au Prince débraillé avant de partir... seulement, entre parler de s'aventurer seule dans une forêt obscure où rôde sûrement un monstre tueur d'enfants et concrétiser lesdites paroles, il y avait un monde que la petite Eleanor n'avait ni réalisé, ni envie de traverser. D'où son espoir – naïf, il fallait le reconnaître – de ne pas avoir à poser le pied dans cette forêt dédaléenne.

Plus elle en regardait la lisère et plus elle lui paraissait colossale et menaçante avec ses arbres dénudés et courbés vers l'extérieur comme autant de griffes perfides à l'affût, attendant d'écorcher un voyageur malchanceux. Du vent soufflait entre les troncs, murmurant des appels glacés dans une langue impossible et les feuillages, sur les arbres qui en avaient encore, pulsaient et ondoyaient au rythme des soupirs du vent comme la respiration ensommeillée d'un mal enfoui.

De même qu'Eleanor soutenait peu les regards, elle peinait à supporter la vue de l'étrange forêt, comme si des choses qu'elle ne parvenait à discerner mais dont elle pouvait sentir la présence la scrutaient, cachées parmi les ombres et les fourrés. À moins qu'il ne se fut agi de la forêt elle-même. Par deux fois avait-elle failli faire demi-tour rien qu'à force de la regarder et par deux fois Brown l'en avait-il empêchée, se mettant devant elle et l'appelant de ses aboiements insistants. D'une certaine façon, il parvenait à lui évoquer le supplice que leur amie commune était en train de traverser. Et le secours qu'ils se devaient de lui apporter.

La troisième fois cependant, cela faillit ne pas suffire. La tête tournée de façon à ne regarder ni Brown ni la forêt, la fille malchanceuse avait dû faire un effort colossal pour arrêter ses jambes. Puis, fermant ses yeux aussi fort qu'elle serrait sa cage entre ses doigts, elle s'était forcée à imaginer la déception et la désillusion de Nicholas de la voir revenir aussi vite sur ses pas. Surtout après les efforts qu'elle avait dû faire pour dissimuler son angoisse quand elle lui avait expliqué son plan. Sans parler du moment où il avait mentionné le Chien Enragé ! Évidemment qu'elle serait plus en sécurité avec lui ! Fulminait-elle intérieurement. Elle avait bien vu son expression, il semblait réellement convaincu qu'elle pouvait vaincre la bête si elle devait en croiser le chemin... elle avait presque envie d'en rire.

Elle se demandait, en vérité, combien de temps encore elle parviendrait à maintenir l'illusion auprès de lui. Le Prince débraillé, Jennifer... ils semblaient la voir comme un leader né, peut-être même comme un génie, destiné à mener la révolution contre les Aristocrates du Crayon Rouge. La vérité bien sûr, elle le savait, était bien moins reluisante. Elle n'était pas une comtesse, n'avait rien d'une princesse et n'était pas non plus une reine des neige ou des oiseaux ni aucune autre sorte d'être extraordinaire. Juste une petite fille malingre, introvertie et spéciale– mais pas dans le sens où ses partisans l'entendaient – en qui ils avaient choisi on ne sait trop comment de placer leur confiance. Et même maintenant, malgré le récent revers qu'ils venaient d'essuyer, ils continuaient de le faire. Alors s'il devait inévitablement venir, ce jour redouté où elle finirait réellement par les décevoir, elle ferait en sorte que ce soit le plus tard possible. La Princesse froide – car c'est ce qu'elle avait besoin d'être à cet instant – rouvrit donc les yeux dans un long souffle et, serrant toujours fort sa cage, franchit l'orée de l'étrange forêt qu'elle se garda bien de regarder en face.

XXX

Si la nuit, dépourvue qu'elle était de lune, était déjà bien sombre, c'était encore pire sous l'entrelacs des arbres. À croire que la lumière elle-même se refusait à pénétrer dans cet endroit. La fille malchanceuse peinait à voir à plus d'un mètre autour d'elle, alors elle garda les yeux rivés sur Brown qui lui montrait le chemin et la rassurait. Avec le temps, sa vision finit par s'adapter à la noirceur ambiante et elle se surprit même à reconnaître les reliquats du sentier que le directeur avait l'habitude de leur faire emprunter du temps où ils faisaient encore des promenades dans les bois.

Cet endroit n'était pas si terrible, pensa-t-elle en se rassérénant. Elle avait déjà arpenté ce chemin plusieurs fois, y compris de nuit quand les Aristocrates du Crayon Rouge osaient encore sortir de l'orphelinat pour mener leurs sinistres rites. Elle ne l'avait jamais fait seule, certes, mais elle l'avait déjà fait. Elle pouvait y arriver. Se risquant à regarder autour d'elle, la fille malchanceuse put constater que le terrain était bien plus accidenté que dans ses souvenirs. Délaissée par les promeneurs et malmenée par les orages et le temps, le paysage s'était couvert d'un limon poisseux, de fourrés sauvages et grouillants et par dessus tout, de feuilles mortes. Nombre d'arbres, à l'instar de ceux à la lisière, s'étaient désaxés dans des angles bizarres et plus encore s'étaient effondrés sous leur poids, jonchant le bois de leurs corps inertes, empilés les uns contre les autres en de sinistres amoncellements chaotiques. Eleanor sentait toujours des regards mauvais la fixer, tant depuis les recoins sombres de ce paysage abject que dans les tréfonds de son propre esprit, mais quoi que furent ces choses, elle ne semblaient pas décidées à l'approcher. Pour le moment.

Une difformité dans le sol l'arracha à sa réflexion, manquant de la faire tomber. La boue macula une part de sa jambe et du bout de sa robe et elle se réceptionna de justesse, le souffle court. Elle avait peut-être arpenté la forêt autrefois, mais elle avait décidément bien changé... Et elle comprit que le pire restait encore à venir quand elle discerna l'enchevêtrement de troncs qui obstruait le sentier un peu plus loin...

Eleanor peinait à imaginer la force qu'il avait fallu pour déraciner ces arbres. Sans doute était-ce l'œuvre d'une des nombreuses tempêtes qui s'étaient abattues sur la région cette année. Ou peut-être le territoire des gnomes abritait-il des spécimens bien plus imposants que les orphelins n'avaient pu l'imaginer...

Quoi qu'il en soit, le terrain était trop accidenté sur les côtés et trop infesté de broussailles épineuses pour que la fille malchanceuse puisse envisager de contourner l'obstacle. Brown pouvait passer sans problème entre les troncs, mais Eleanor allait devoir escalader... elle hissa donc sa cage en hauteur et entreprit de gravir l'amas de bois chaotique. Ses mains frêles peinèrent à trouver des prises mais la fille malchanceuse tint bon malgré tout. Arrivée au sommet de l'empilement, elle hésita à faire tomber sa cage de l'autre côté, remarquant le terrain en pente au delà. Alors qu'elle s'apprêtait à redescendre, prenant de grandes inspirations, son pied glissa contre un tas de feuilles pourries et la petite fille chuta de l'autre côté dans un cri effaré. Elle sentit sa précieuse cage lui échapper des mains dans un fracas de branches et de brindilles, puis son corps roula et dégringola la pente boueuse dans un enchaînement de tonneaux, chacun plus douloureux que le précédent, chacun la rapprochant bien trop vite du sol en contrebas, le visage toujours en avant. Puis ce fut le trou noir.

XXX

La fille malchanceuse émergea en sursaut dans un monde d'ombre et de douleur. Elle avait beau cligner des yeux et tourner fébrilement la tête, quelque-chose tout près de son visage l'empêchait de voir ce qui l'entourait. En voulant lever les bras pour dégager sa vue, elle réalisa qu'elle ne pouvait pas bouger non plus. Comme dans le cercueil...

Non... pas ça... pas encore...

Incapable de voir ou de se mouvoir, Jennifer fut prise de panique et se débattit vainement. C'était encore pire cette fois-ci. Au moins la première fois avait-elle pu apercevoir la lune entre deux planches du couvercle, tandis que les Aristocrates du Crayon Rouge la transportaient jusqu'à leur lieu de rite dans la forêt. Là elle ne voyait rien. Rien du tout. Et son corps était encore plus entravé cette fois-ci, si bien qu'alors qu'elle se tortillait futilement, elle n'arrivait même pas à se retourner. Saisie d'un affolant besoin d'air, la fille malchanceuse inspira vivement et fut prise à la gorge. Tant par le remugle de poisson mort et de moisi – si vif qu'elle se demanda comment elle n'avait pu le sentir plus tôt – que par l'âpreté poisseuse de ce qu'elle comprit être un sac de tissu encrassé qui lui couvrait le visage et s'agrippait à ses lèvres dans un baiser écœurant, l'empêchant de respirer pleinement. Il lui rappelait le chiffon avec lequel Diana avait essayé de l'étouffer...

Mais cette fois personne ne viendra...

Crachotant dans une toux écœurée pour chasser l'air empuanti de ses narines et les fibres moisies de ses lèvres, Jennifer s'aperçut qu'elle n'était pas étendue dans une caisse de bois vermoulu mais plutôt sanglée à une sorte de tabouret aussi inconfortable que l'assise paraissait instable, tournant de droite à gauche alors qu'elle se débattait fébrilement. Une hampe de bois rigide tenait moins le rôle de dossier que de support pour y ligoter la fille malchanceuse et creusait dans son dos un sillon de douleur tant on l'y avait fermement attachée. Elle avait beau ne rien voir, elle sentait le monde tourbillonner autour d'elle en une spirale émétique alors même qu'elle demeurait immobile.

"On dirait qu'elle a repris ses esprits..."

Dit quelque-part devant elle une voix qui semblait détachée. On aurait dit la Princesse résolue, mais quelque-chose dans son ton ne correspondant pas à son titre...

"Réveillée, Jennifer ?"

Une autre voix. Suffisante et cruelle. Et bien plus proche d'elle cette fois-ci. Si bien que Jennifer sursauta en l'entendant. Elle qui rassemblait son courage pour apostropher Diana et l'appeler à l'aide...

"Te revoilà, parmi nous dans ta cellule." poursuivit la voix, si près que son souffle vicieux ondulait sur le sac de toile et faisait plus frémir la fille malchanceuse que l'air souterrain de la cellule de repentance ne l'aurait jamais pu.

"T'ai-je déjà dit à quel point elle t'allait bien?"

Jennifer frissonnait d'autant plus que le timbre fat de son bourreau lui semblait familier. Bourreau car on aurait dit un jeune garçon, mais pas un que Jennifer ait rencontré à l'orphelinat. Pourtant elle était sûre de la connaître... d'une horrible et inconcevable manière, elle lui rappelait quelque-chose...

"Joshua?"

Elle n'eut qu'un ricanement pour réponse.

"Dis-moi, Jennifer. Est-ce que tu comprends que tu t'es mal comportée ?"

Jennifer était perdue... balbutia son incompréhension... comment pouvait-il être là... avec les Aristocrates... était-elle... n'était-il pas...

"Je vois" la coupa Joshua sans égard. "On ne t'a pas encore assez punie... Amanda!"

Elle entendit la Princesse mesquine s'exclamer avec enthousiasme quelque-part derrière elle, suivie par l'ignoble cliquètement d'une manivelle qu'on tourne. Et immédiatement, Jennifer se sentit tournoyer à son tour. D'abord lentement, puis de plus en plus vite.

S'il-vous-plaît... pas encore... non...

La fille malchanceuse supplia et se débattit vainement sur la chaise rotative. Alors que la nausée la gagnait de nouveau, elle entendit vaguement Joshua apostropher la Princesse résolue, lui intimant d'apporter le seau d'eau par ici. Son sang ne fit qu'un tour. Elle lutta de plus belle pour se libérer mais ne le put pas.

"Non... je vous en prie..."

Ses suppliques n'empêchèrent pas le soufflet glacé de déferler sur elle, s'écrasant sur son visage.

XXX

La Princesse froide reprit connaissance avec une ignoble sensation de tournis et le contact d'une chose humide contre sa joue. Elle leva la main pour se protéger des léchouilles de Brown et calmer ses glapissements inquiets.

"Je vais bien, Brown. Je vais bien..." répétait-elle à son ami en se relevant péniblement.

Puis elle s'épousseta, réalisant par la même qu'elle avait mal partout. Sa robe était maculée terre, de boue et des feuilles s'y étaient collées par endroits. À d'autres, elle remarqua plusieurs entailles et déchirures. Sûrement s'était-elle râpée contre des brindilles rêches dans sa chute, ou alors Brown l'avait-il protégée de gnomes charognards pendant qu'elle était évanouie... Quoi qu'il en soit, elle pouvait s'estimer heureuse de s'être écrasée sur un sol un tant soit peu meuble et pas sur une surface plus dure comme un tronc ou une pierre. Elle avait de la chance dans son malheur. C'est du moins ce qu'elle pensa avant de soudain réaliser qu'elle ne voyait plus sa cage.

Non... non... non...

Immédiatement son sang ne fit qu'un tour et elle se mit à la chercher fiévreusement. S'agenouilla et fouilla à pleines mains parmi les feuilles et les fourrés, nonobstant la douleur et le sol poisseux. Elle devait être là quelque-part. Il fallait qu'elle la retrouve. Elle en avait besoin. Elle n'allait pas s'en sortir sans elle... oh, pourvu qu'elle n'ait pas roulé dans les tréfonds de la forêt...

Brown eut toutes les peines du monde à la tirer un tant soit peu de sa transe paniquée. Lorsqu'il eut enfin son attention, il guida la fille malchanceuse qui le suivit presque à quatre pattes. Il l'amena un peu plus en aval de là où elle était tombée, jusqu'à la cage étendue dans les brindilles. La petite Eleanor se rua dessus et enserra la cage métallique tant recherchée comme une enfant de son âge enlacerait un ours en peluche. À l'image de la fille malchanceuse, la cage était un peu cabossée mais heureusement rien de grave et Eleanor en murmura maintes et maintes fois son soulagement alors que son souffle erratique se calmait peu à peu. Remarquant à nouveau le museau de son ami contre son bras, elle l'ouvrit pour l'enlacer abondamment lui aussi.

Merci... Merci beaucoup!

Ils restèrent ainsi un moment. Lorsqu'elle s'estima suffisamment remise de ses émotions et de sa chute, la fille et son ami reprirent leur quête.

XXX

Eleanor avait beau connaître ces bois, s'y être promenée de jour en compagnie des orphelins et des adultes et y avoir rodé la nuit lors des rituels des Aristocrates, elle avait beau deviner l'esquisse de la forêt de ses souvenirs sous ce canevas malsain et délabré, elle ne pouvait réprimer cette anxiété dévorante qui se creusait dans son ventre à chacun de ses pas. Cette insécurité suppurante mêlée à la détestable impression de ne pas être la bienvenue en ces lieux. Elle se sentait comme une étrangère perdue dans une terre étrange malgré les monceaux de paysage partout autour qui lui semblaient familiers. Chaque fois qu'elle en regardait un, qu'elle se concentrait pour raviver le souvenir d'un temps antérieur, plus heureux et réconfortant, il ne lui renvoyait que sa vision actuelle et décharnée, corrompue par l'entropie, les gnomes et les rituels du Crayon Rouge. Et à chaque fois ces visions s'insinuaient un peu plus en elle. C'était comme si la forêt elle-même regardait à travers elle en retour et à vrai dire, Eleanor se sentait effectivement observée.

De toutes parts autour d'elle, grouillant à la lisière buissonneuse de ce reliquat de sentier, rampant à travers les fourrés hirsutes, se faufilant entre les racines noueuses, terrées au travers des gueules béantes du creux d'arbres malades ou sautillant le long de branches nues et torsadées, elle discernait les regards fugaces et scrutateurs d'une myriade de créatures. Autant de regards miroitant et clignotant dans les ténèbres en une multitude de pièces d'argent et d'or blanc, mais aucune d'elles n'était celle de la Reine que la fille malchanceuse cherchait désespérément. Certains de ces disques allaient par paire et d'autres se tenaient seuls en des regards aussi borgnes que torves, tous se refermant ou leurs propriétaires s'enfuyant à la hâte quand Eleanor les fixait plus d'une seconde. Cette dernière se rassérénait en se disant qu'il devait s'agir de petits animaux, les gnomes qu'elle connaissait, après tout, étant dépourvus d'yeux. Et elle s'inquiétait davantage de ce qui était tapi au delà de ce que les siens lui permettaient de voir. Les crissements et craquements dans le sombre lointain qui lui semblaient se rapprocher, les chuchotis mêlés aux murmures du vent qui se levait... abscons de prime abord, ils se muaient, à mesure qu'Eleanor les écoutait, en les vers de cette comptine macabre qu'elle et les Aristocrates ne connaissaient que trop bien.

Lundi un pois sortit dans les bois.

Mardi un pois à s'enfuir, échoua.

Mercredi le pois n'y pensa même pas.

Le Chien Enragé aura ses pois.

C'était comme si, même des mois plus tard, l'odieuse mélopée de leur dernier rite hantaient toujours ces bois. La fille malchanceuse réalisa alors que, sans qu'elle s'en rende compte, ses jambes l'avaient précisément emmenée sur les lieux de la dernière réunion du Crayon Rouge. À l'instar de la sombre comptine qui résonnait dans l'air à cet endroit, d'autres vestiges décrépits des Aristocrates ornaient cet îlot circulaire de terre cernée de buissons. Les trois arbres au centre desquels ils avaient établi leur autel étaient encore balafrés des cordages décharnés d'un système de poulies sorti de l'imagination de la baronne. Diana s'en était servie pour suspendre le sac qui avait renfermé Sir Peter le lapin. Ce même sac qui gisait à présent éventré dans la poussière, toujours imprégné d'un relent de sang malgré qu'il fut vide. De toute évidence, quelqu'un ou quelque-chose était venu décrocher l'offrande...

Les aristocrates ne s'étaient pas non plus donnés la peine de ramener les deux chaises qui formaient l'autel de fortune. Elles aussi avaient pourri, maltraitées par le temps, le vent et pluie. Les pieds de celle de droite avaient cédé, inclinant cette dernière dans un angle dérangeant et celle de gauche s'était avachie vers l'avant. Un lichen vert de gris avait proliféré sur elles, de même qu'une multitude d'insectes et autres vermines visqueuses avaient fait leur nid dans leurs entrailles de bois flétri. Le tout donnant à l'agencement les airs d'un autel à la gloire non pas de l'aristocratie, mais à la déliquescence d'une caste corrompue.

Si la fille malchanceuse peinait à raviver un quelconque souvenir rassérénant dans cette forêt malsaine, ce n'était pas le cas pour les images de son dernier passage ici. Elles affluaient, virevoltaient dans sa tête comme un tourbillon de feuilles mortes et la réalité lui sembla faire de même. S'altérant dans une hideuse régression jusqu'à cette nuit de mai et de tourment.

Elle s'était tenue exactement au même endroit, et revoyait clairement l'ombre démesurée des barreaux de sa cage, portée par les bougies maintenant consumées qui avaient été disposées sur les pierres autour de l'autel. De même, sur sa gauche, s'étendait l'ombre de ce manche à balai affublé d'un rat mort à sa pointe, brandi par Diana et que l'on appelait le bâton de torture. Entre les deux filles, Eleanor revoyait la baronne Meg, récitant le discours d'ouverture d'une réunion de Club tout en contemplant d'un regard zèle le sac ensanglanté de Peter se qui se balançait comme un pendu au dessus de l'autel. Ou peut-être était-elle juste fière de son invention qui avait permis de le hisser. Puis les trois Hautes Aristocrates s'étaient retournées, dos à l'autel et face aux buissons d'où elles savaient que les classes inférieures se tenaient agenouillées, défendues qu'elles étaient d'approcher et tenues de prier à bonne distance.

Eleanor n'avait jamais demandé à son amie comment on se sentait là-bas, hors de portée des bougies. Si le Club devait jamais organiser une nouvelle réunion dans les bois, à cet endroit, c'était sûrement là-bas qu'elle se tiendrait.

Diana avait apostrophé Jennifer de son ton sournois et Amanda avait poussé cette dernière hors des fourrés comme une brebis qu'on envoie parmi les loups. C'était la seconde réunion de Club pour Jennifer et elle avait été punie lors de la première pour n'avoir su trouver un papillon assez beau à offrir. Tous les membres, Eleanor compris, avaient alors enjoint Amanda à lui prodiguer le châtiment, scandant son nom et l'applaudissant en rythme dans une odieuse parodie d'ovation alors qu'elle apposait le bâton de torture sur le visage d'une Jennifer terrorisée. Au début, la Princesse en haillons avait hésité, mais elle avait bien trop peur de ce que les Aristocrates pouvaient lui faire si elles leur désobéissait. Puis, petit à petit, sa réticence s'était désagrégée. Envoûtée par les acclamations des orphelins, portée par la réalisation qu'elle n'était enfin plus la dernière au bas de l'échelle, l'hésitation avait disparu de ses traits. La sensation nouvelle d'avoir du pouvoir sur quelqu'un pour la toute première fois, la satisfaction d'infliger au lieu de constamment subir, l'avaient remplacée par un rictus croissant de satisfaction sadique. Peut-être était-ce de voir cela, plus que le rat encore vivant qui se tortillait au bout du bâton, qui avait fait s'évanouir Jennifer...

Sans doute la Princesse en haillons s'était-elle attendue à ce que l'histoire se répète une fois encore cette nuit de mai. Qu'une fois encore le Club punisse la nouvelle souillon au bas de la hiérarchie. Mais à son grand désarroi, Meg lui avait au contraire adressé les félicitations de la Princesse, ainsi que la promesse d'une ample récompense. Puis Diana avait parlé à son tour et pris un malin plaisir à annoncer qu'Amanda avait été déchue du maigre échelon qu'on l'avait laissée gravir le mois précédent. Ça avait alors été à son tour de s'avancer et à celui de Jennifer d'apposer le bâton de torture sur son visage. Et bien qu'elle eut d'abord hésité à saisir le bâton, la même ovation menaçante, entonnée comme un sinistre sortilège, avait eut raison de sa réticence.

Jennifer lui avait raconté qu'Amanda avait essayé d'être son amie les premiers mois. Qu'elle avait regretté après coup ce que le Club lui avait fait faire et s'en était profusément excusée, d'une façon qui l'avait rendue fort mal-à-l'aise d'ailleurs. Peut-être avait-elle été sincère à ce moment, mais alors qu'elle revoyait le théâtre de ces horribles moments, qu'elle revivait la mise en scène des Hauts-Aristocrates dont elle avait fait partie, Eleanor constata avec amertume que la pièce n'aurait jamais pu bien finir. Plus que Peter cette nuit-là, ils avaient tué dans l'œuf l'amitié entre Jennifer et Amanda. Ainsi qu'Amanda elle-même.

XXX

"Amanda... Amanda, c'est toi ? Arrête... je t'en supplie, arrête..."

La Princesse résolue observait, à l'écart, la Princesse mesquine aiguillonner Jennifer l'irritante du manche de son balai. Cette dernière se tortillait désespérément sur la chaise rotative comme une puce dans la toile d'une araignée mesquine. Ladite araignée en l'occurrence prenait un malin plaisir à la frapper aléatoirement de son unique mandibule boisée, la touchant à chaque fois là où elle était le plus vulnérable et se délectant avec ostentation des cris et des pleurs qu'elle provoquait chez sa proie. Grelottante et bégayante, tant à cause du manque de sommeil que de l'eau glacée qui trempait sa robe et l'imprégnait jusqu'aux os, Jennifer suppliait Amanda d'arrêter, ce à quoi elle répondait par des ricanements et ahanements malsains.

"Non, Jennifer. Je n'arrêterai pas. Je suis la comtesse et toi une sale mendiante et peux te faire ce que je veux !"

Au dessus d'elles, l'ampoule de la cellule de repentance les éclairait chichement d'un halo jaunâtre qui vacillait de temps à autre. Entre deux clignements, Diana se voyait sanglée sur la chaise rotative à la place de Jennifer et au lieu d'Amanda, elle voyait le professeur Hoffman qui la malmenait, les mots de la Princesse mesquine coulant comme du venin de la bouche du directeur. Un autre clignement et Jennifer était de retour sur sa chaise, mais c'était elle-même, Diana, qui se tenait à présent à la place d'Amanda et du professeur. Elle détourna le regard, empreinte d'un mélange de dégoût, de colère et de quelque-chose qui ressemblait à du doute.

«Dis... Joshua, tu es sûr qu'on en fait pas un peu trop? On ne devrait pas au moins attendre que le haut-parleur soit réparé?

La Princesse résolue sentait quelque-chose se nouer dans son estomac. Elle n'aurait su dire si c'était dû à l'hystérie perverse de la Princesse mesquine, qui déversait sa frustration accumulée sur la fille malchanceuse, ou à cause de l'enfant qui se faisait appeler Joshua, qui observait la scène avec une fascination malsaine.

-Ne t'en fais pas pour ça, dit-il avec détachement sans détourner le regard de l'ignoble scène. C'était probablement superflu de l'allumer au départ. Et puis, les crimes les plus graves méritent les châtiments les plus exemplaires, tu le sais bien. Il leva le tête plus avant vers la fille malchanceuse. N'est-ce-pas, Jennifer? N'est-ce-pas que tu mérites une punition? Tu le sais, que tu n'as pas été sage, hein? Continue, Amanda, je crois qu'elle n'a pas encore compris!

-Mais personne à part nous n'est là pour le voir, ce châtiment, insista la Princesse résolue après que Joshua eut fini de ricaner. Je ne suis pas sûre d'en comprendre l'intérêt.

-C'est que tu ne vois pas les choses assez loin, répondit-il agacé. Mais ce n'est pas grave, je suis là pour ça.

-Moi je crois surtout que tu prends un malin plaisir à la tourmenter, Joshua. Et ça non plus je ne comprends pas bien, je croyais que...

-Remettrais-tu en cause la volonté de la Princesse, Duchesse? Demanda-t-il en se tournant enfin vers Diana, un éclair de colère illuminant son regard. Tu ne sais même pas comment diriger! Le Club ne tiendrait même pas une semaine avec toi seule à sa tête. Reste donc à ta place et laisse le pouvoir à ceux qui savent...»

Joshua ne finit jamais sa phrase, interrompu par une toux glaireuse et visiblement déjà à bout de souffle après sa tirade.

Diana tira un semblant de revanche et une certaine satisfaction à le voir se courber malgré lui. Incapable qu'il était de réprimer sa quinte, il expectorait de plus en plus fort et en souffrait clairement. L'idée traversa la duchesse de lui tapoter le dos mais le geste se fit attendre. Elle désirait davantage le voir s'affaisser sur ses genoux, les mains au sol, lançant à Diana des regards suppliants comme la chose malingre et pathétique qu'il était. Au final elle ne fit pas plus l'un qu'elle ne vit l'autre, car elle se mit à tousser elle aussi à sa plus grade stupeur.

C'était d'autant plus étrange que sa toux ne semblait pas vouloir s'arrêter. Elle n'était pourtant pas malade, ni fatiguée... était-ce à cause de toute la poussière qui recouvrait cette cave miteuse? Puis elle vit Amanda se mettre à graillonner à son tour et se dit d'un coup qu'il faisait anormalement chaud dans ce sous-sol au milieu de la nuit. Et puis elle remarqua l'odeur...

"Le feu !" s'exclama-t-elle alors, écarquillant les yeux devant le voile de fumée qui se faufilait sous l'unique porte comme un flot de vipères intangibles.

Couvrant sa bouche d'une main, la Princesse résolue s'approcha de la porte alors que Joshua se précipitait vers Jennifer et que la Princesse mesquine se contentait de paniquer. Nonobstant la chaleur sur sa paume, le picotement qui faisait pleurer ses yeux et le miasme de plus en plus prégnant qui agressait ses narines, elle tourna la poignée et fut assaillie par un amas de fumée pernicieux en ouvrant la porte. Toussant et se débattant contre le spectre éthéré qui tentait de l'imprégner, elle distingua un amas de vêtements en train de brûler dans le couloir souterrain. Instinctivement, elle se précipita vers un seau d'eau destiné à Jennifer et le vida d'un coup vif sur le brasier de fortune qui mourut dans un sifflement vaporeux, comme un serpent qu'on écrase sous une pierre.

Il fallut un moment pour que la fumée se dissipe et que les enfants puissent à nouveau respirer normalement. Ironiquement, c'était Jennifer qui avait le moins subi à cause du sac qui recouvrait son visage. Ayant entendu Diana s'écrier au feu, elle continua de paniquer après qu'il fut éteint. Se débattant vivement sur la chaise, elle sanglotait qu'elle ne voulait pas finir ainsi et bafouillait quelque-chose à propos du dirigeable. Elle devait vraiment manquer de sommeil. Amanda, qui sans surprise n'avait servi à rien, voulut la frapper pour la faire taire, braillant qu'il était trop tard pour jouer le jeu – mais ce fut finalement Joshua qui la calma. Avec plus de douceur, se dit Diana, qu'il n'était normalement décent d'en donner à un criminel qu'on est censé punir.

Choisissant de regarder ailleurs, la duchesse vit que l'emblème de rose rouge qui ornait la porte avait disparu, montrant à la place une sombre marque informe et funeste. Et au delà de la marque, dans l'encadrement de la porte de la cellule, le tableau de Joshua s'imposait à sa vue malgré ses efforts pour l'ignorer. Penché à l'oreille d'une Jennifer tremblante et sanglée à sa chaise de torture, il lui murmurait des choses que Diana entendait sans les comprendre...

Se retournant pour de bon dans un frisson malaisé, elle s'intéressa à la pile noirâtre d'où le feu avait jailli. Parmi ce qui était encore reconnaissable, elle discerna les restes d'étoffes usées et de costumes rongés par les mites qu'on sortait habituellement pour Halloween et que Diana avait toujours détesté porter. Nonobstant qui avait pu faire ça, elle devait reconnaître qu'il leur avait trouvé un meilleur usage. On aurait pu les utiliser pour alimenter la chaudière cet hiver...

«Quelqu'un a allumé ce feu, s'exclama la Princesse mesquine qui venait de la rejoindre. C'est un incendie volontaire!

-C'est certain, répondit la duchesse agacée par sa présence. De toute évidence, il ne s'est pas allumé tout seul.

-C'est un attentat, renchérit Amanda sans remarquer la pique. Diana décernait de la nervosité dans sa voix. On... on a voulu se débarrasser de nous!

-Je n'en suis pas si sûre, dit-elle calmement.

En effet, un seul foyer avait été allumé, et pas si près de la porte. Les vêtements avaient brûlé à merveille, bien sûr, mais cela impliquait que le feu n'aurait pas duré longtemps.

Il n'y aurait pas eu assez de fumée pour saturer la cellule de repentance et les étouffer. D'ailleurs, si quelqu'un avait voulu les asphyxier, il aurait été judicieux de bloquer la porte pour leur couper toute sortie. Elle avait fait l'expérience plusieurs fois avec un insecte sous un bocal, elle avait demandé à Meg de lui montrer. C'était à peu près la même chose...

-Ça ressemble plus à une diversion, dit-t-elle sans prendre la peine de partager son raisonnement avec la Princesse en haillons.

-C'est un coup d'Eleanor, j'en suis sûre! Elle veut nous empêcher de faire notre devoir d'Aristocrates!

-Peut-être, dit Diana à demi concentrée sur ce que disait la nouvelle comtesse.

Certes Eleanor lui avait déjà joué des tours par le passé, mais qu'elle aille jusqu'à allumer un feu ? Diana n'était même pas sûre qu'elle sache seulement comment faire. Et la Princesse froide n'aimait pas non plus se salir les mains...

-Tu vas voir, je m'en vais aller la corriger. Elle aura bien ce qu'elle mérite!

-Meg te dirait d'abord de mener l'enquête, répondit la duchesse, incertaine de pourquoi elle pensait soudain à la Princesse sage.

Elle était partie réparer le haut-parleur et n'était toujours pas revenue. Diana se surprit à s'inquiéter qu'il ne lui soit arrivé quelque-chose.

-Ha, éructa la Princesse mesquine, visiblement agacée à l'idée de perdre son temps en investigations qu'elle jugeait futiles. Non pas que Diana eut mieux valu qu'elle dans un cas différent. C'est vrai qu'elle est agaçante celle-là. On pourrait la faire remplacer aussi, qu'est-ce que tu en penses?

La duchesse perdit patience et leva le ton.

-Je pense que tu devrais aller chercher Eleanor si ça t'amuse tant que ça!»

Et la nouvelle Comtesse, comme si Diana venait de lui donner l'approbation qu'elle recherchait, se mit en marche d'un pas décidé vers l'escalier, son ombre colossale ondulant contre les murs à chacun de ses pas, étirée par la lueur jaunâtre et brute des ampoules au plafond.

XXX

À l'opposé de la cellule de repentance, là où le couloir souterrain se séparait en deux impasses, Nicholas observait le désordre et la confusion qu'il venait de provoquer avec un amusement qu'il peinait à garder silencieux. Caché comme il était à l'angle du mur, la Princesse en haillons ne le remarqua pas alors qu'elle remontait le couloir avant de monter l'escalier à droite, bien trop énervée et secouée pour prêter attention à ce qui l'entourait. Le prince débraillé se l'imagina retournant l'orphelinat tout entier en quête d'Eleanor.

Vas-y, cherche-la si ça te chante. Tu risques pas de la trouver.

Et il couvrit sa bouche de sa main pour s'empêcher de ricaner tout haut.

Il se félicita d'avoir fouillé le bureau du directeur au moment d'aller saboter la radio du haut-parleur. Parmi les piles de feuilles d'adoption que personne ne remplirait jamais et un journal sans intérêt, il avait trouvé un vieux briquet, pas vilain du tout, que le vieux devait tenir de son séjour à l'armée. De Hoffman lui-même il n'avait trouvé aucune trace. Sûrement était-il encore parti passer la nuit au pub du village, comme le père de Nicholas le faisait souvent lui-même quand il ne le cognait pas. Pour une fois qu'il aurait pu servir à quelque-chose...

Le Prince débraillé ne s'était pas aperçu tout de suite que saboter le haut-parleur n'allait pas épargner à Jennifer d'être torturée. Heureusement qu'il avait pensé à écouter à la porte comme cette dernière le faisait souvent. Il n'avait rien pu voir, mais les cris qui lui étaient parvenus lui avaient glacé le sang. Immédiatement, il s'était précipité vers la penderie et était revenu avec ce qu'il avait pu trouver et qui n'allait pas manquer plus tard. Il n'allait quand-même pas mettre le feu aux vêtements des orphelins, il avait des principes. Quoiqu'à ceux de Diana ou d'Amanda, maintenant qu'il y pensait...

Maintenant qu'il avait donné un peu de répit à Jennifer, il guetta un moment où Diana aurait le dos tourné... maintenant!

Se faufilant dans le couloir comme une ombre entre deux vacillements d'ampoules, il remonta l'escalier à pas de loup et vérifia par le trou de serrure que personne ne l'attendait au rez-de chaussée. La Princesse mesquine devait être suffisamment loin maintenant pour qu'il ne la croise pas et avec un peu de chance, elle serait trop concentrée sur sa recherche d'Eleanor pour s'apercevoir que le Prince débraillé n'était pas couché non plus. Le temps qu'il aille voir où Meg en était avec le haut-parleur, il essaierait de réfléchir à un nouveau subterfuge. Il avait mis une sacrée pagaille, mais maintenant qu'il était de retour dans les couloirs obscurs et que la tension était retombée, il se dit qu'il n'allait quand-même pas allumer un feu à chaque diversion. Il avait à peine réalisé ce qu'il était en train de faire la première fois et la porte serait sûrement gardée de l'extérieur à présent. Et en plus, maintenant, il devait aussi prendre garde à Amanda qui patrouillait dans tout l'orphelinat...

Bah, il se faisait sûrement du mauvais sang pour rien. À l'heure qu'il est, Eleanor devait déjà avoir trouvé cette pièce dont elle avait besoin et était déjà sur le retour... Ça ne devait plus être très long...

Reviens vite, Princesse des oiseaux, marmonna-t-il tout-de-même en pensée. Reviens et sois sauve.

À suivre...

Merci d'avoir lu