Chapitre 22: Sur un arbre perché

Après qu'Hexaphorus ait, à sa façon, validé les recettes de potion que j'étais venu lui soumettre, j'avais écourté notre entrevue. J'avais obtenu de lui ce que j'étais venu chercher et n'avais pas la moindre intention de lui faire en retour quelque confidence que ce soit. Il avait beau être enfermé derrière les murs épais de la forteresse de Nurmengard, je n'étais pas absolument certain qu'il soit incapable de communiquer avec l'extérieur.

A l'évidence, Hexaphorus n'était pas un prisonnier comme les autres. Le cachot dans lequel il était enfermé, s'était transformé au fil du temps en un laboratoire de potionniste aussi complet que le mien. Sans doute sa capacité à fournir toutes les potions nécessaires aux habitants de la forteresse, prisonniers comme gardiens, lui valait-elle ce privilège, et je ne pouvais pas prendre de risque qu'une fois de temps en temps, elle lui offre aussi la possibilité de faire passer librement des messages.

Et puis, j'avais une autre raison de hâter notre départ, je voulais vérifier une idée qui venait de me traverser la tête. Dès notre retour, je fonçai directement au bureau directorial. McGonagall ne cacha pas sa surprise de me voir débouler sans précaution dans son domaine.

«Pardon, Minerva, d'arriver à l'improviste, mais je dois parler urgemment à l'un de vos hôtes.» m'excusai-je.

«Mais, je vous en prie, Severus, continuez à faire comme chez vous, puisque vous avez déjà commencé.» soupira-t-elle.

Un rapide demi-tour sur place et je me retrouvais face aux portraits des anciens directeurs et directrices qui tapissaient le mur.

«Dans mon bureau! Immédiatement!» lançai-je d'un ton impératif en fixant l'un d'entre eux.

Je repartis du même pas sous le regard sidéré de notre Directrice. En rentrant dans mon bureau, je fus accueilli par des rires. Un très vieux sorcier pouffait dans mon miroir en me regardant par-dessus ses lunettes en demi-lune.

«Ravi que ça vous amuse autant, Albus.» grondai-je entre mes dents.

«Il y a bien longtemps que je ne m'étais pas fait convoquer de façon aussi autoritaire, ça me rajeunitd'au moins cent ans !» s'amusa-t-il.

Je commençais à faire les cent pas dans mon bureau.

«Au lieu de me donner le tournis, Severus, vous pourriez peut-être me dire ce qui me vaut cette invitation impérative de votre part.» réclama Dumbeldore.

Arrivé au bout du bureau, je me retournai d'un bloc pour lui faire face:

«Je suis sûr que c'est vous qui êtes allé raconter à Albus, au «petit Abus» comme vous dites, l'histoire de la mère de Tom Jedusor.»

«Oui et non.» répondit-il de façon énigmatique.

«Oui et non, quoi?» m'agaçai-je immédiatement.

«Oui, c'est moi qui lui ai raconté cette histoire. Mais, non, ce n'est pas moi qui suis allé le trouver, c'est lui qui est venu à moi.» expliqua-t-il.

«Il serait allé vous voir dans le bureau de Minerva? Je peine à le croire.» doutai-je.

«Pas exactement.» admit-il. «J'étais dans mon poste d'observation favori dans la coursive au-dessus du Hall quand il est venu m'interroger.»

«Votre poste d'observation?» répétai-je complètement perdu.

«Un tableau de sous-bois que j'ai fait installer là-haut quand j'étais Directeur. Je viens m'y poster quelques fois. Je grimpe dans un arbre, bien que ça ne soit plus tout à fait de mon âge, et de là je peux observer, d'un côté, notre cher Rusard qui surveille la porte d'entrée en enguirlandant les élèves pour toutes sortes de motifs plus ou moins imaginaires, et, de l'autre côté, l'entrée de la Grande Salle et même les élèves assis près de la porte. J'adore cet endroit.» raconta-t-il.

«Par Merlin, Albus, vous êtes aussi maboul mort que vivant!» m'exclamai-je avant d'ajouter. «Cependant, je peine à croire que l'autre Albus ait réussi tout seul à vous retrouver perché sur une branche au milieu de votre de sous-bois!»

«En effet, c'est le Baron Sanglant qui lui a raconté où il avait des chances de me rencontrer.» précisa Dumbeldore.

Le Baron, bien sûr …

«Albus est venu me voir l'an dernier après que vous lui ayez montré Voldemort dans un de vos souvenirs.» poursuivit Dumbeldore. «Il était très troublé par ce qu'il avait vu et il avait envie de comprendre pourquoi Voldemort en était arrivé à avoir un tel comportement même avec ses partisans. Je lui ai raconté ce que je savais de la jeunesse de Tom Jedusor, car c'est sans doute dans son enfance qu'il faut chercher l'origine de la folie meurtrière dans laquelle il a basculé.»

«Et il ne vous est pas venu à l'esprit de m'avertir que mon petit-fils vous avez posé des questions à ce sujet?» repris-je sans pouvoir m'empêcher d'ajouter. «Vous n'allez pas recommencer comme avec Harry!»

«Qu'est-ce que vous voulez dire, Severus?» s'inquiéta-t-il.

J'étais trop agacé pour faire taire les amertumes du passé:

«Je parle d'une période à laquelle vous vous êtes installé comme figure paternelle dans la vie d'Harry, alors même que j'étais cantonné au rôle de méchant de service!»

«Oh, mon cher Severus, ne me dites pas que vous m'enviez encore ce petit moment pendant lequel j'ai eu le privilège de m'occuper d'Harry. Si vous regardiez objectivement les choses, vous verriez que c'est moi qui ai tout à vous envier et non l'inverse. » soupira-t-il. «Quant au petit Albus, je ne vois pas bien ce que vous craignez. Il me prend tout juste pour un vieil excentrique, mort qui plus est, dont il partage le prénom, alors qu'il vous adore, qu'il vous admire et que c'est pour éviter de vous obliger à évoquer des souvenirs douloureux qu'il est venu me voir moi pour parler de Voldemort. Sans compter qu'il grandit et qu'il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il essaye de multiplier les sources et de croiser les informations sur les sujets qui le préoccupent.»

«En effet. Salazar Serpentard, Lucius Malefoy, le Baron, Lupin et vous.» égrenai-je avant d'ajouter. «Entre tous, vous êtes sans conteste le plus dangereux, Albus.»

«Vous me flattez, mon cher Severus.» s'amusa-t-il. «Mais n'est-ce vraiment que pour souligner le danger que je représente, selon vous, pour votre petit-fils que vous m'avez convoqué toute affaire cessante dans mon bureau?»

«Pourquoi? Vous aviez mieux à faire, Albus? Une petite sieste urgente ?» persiflai-je. «Mais vous n'avez pas totalement tort. Je voulais aussi vous montrer douze recettes de potions, en espérant que vous puissiez avoir une petite idée sur la manière de bloquer le processus de transformation qui s'opérerait chez la personne qui absorberait ces potions.»

Je lui montrai tour à tour chacune des recettes des douze potions que j'avais reconstituées. Quand j'en terminai, le visage de notre ancien Directeur affichait une gravité bien inhabituelle.

«Est-ce que c'est ce que je crois?» murmura-t-il.

«Si vous croyez qu'il s'agit de la série de potions qui avaient été conçues pour métamorphoser Delphini Black afin de faire réapparaître Voldemort, alors vous avez raison.» répondis-je. «A condition qu'il y ait suffisamment de son père en elle, ce qui ne semble pas évident à première vue.»

«Elle est tout de même Fourchelang comme tous les Gaunt. » remarqua Dumbeldore à voix basse.

«C'est vrai.» soupirai-je. «Ce qui signifie sans doute qu'elle n'est pas la seule à être en danger, car ces fichues potions pourraient aboutir effectivement au retour de Voldemort si on obligeait la petite Black à les absorber. Il va donc falloir …»

«Il va donc falloir prendre un risque!» m'interrompit le portrait de Dumbeldore.

«De quel risque parlez-vous, Albus?» m'inquiétai-je.

«Harry ne pourrait plus être transformer en vous, Severus.» affirma-t-il au lieu de répondre à ma question.

«Ce n'est pas n'avais pas l'intention de me servir de mon fils pour ressusciter.» ironisai-je.

Dumbeldore continuait de me fixer sans rien dire, comme s'il attendait que je comprenne le sens caché de ce qu'il venait de me dire. Petit à petit ses paroles commencèrent à infuser dans mon cerveau.

«Ce que vous voulez dire, Albus, c'est qu'Harry ne pourrait plus être transformé en moi à cause de l'adoption de sang. Harry n'est pas réellement le fils de James Potter, mais il n'est plus tout à fait le mien non plus.» réfléchis-je à voix haute.

«En effet.» confirma-t-il.

Je secouai la tête d'un air dubitatif:

« Et vous suggérez quoi? Que j'applique le même traitement à Delphini Black? Mais Harry était un bébé quand vous lui avez fait boire cette potion, son physique était encore malléable. Il a pu sans dommage prendre les traits de James Potter en grandissant. Mais Delphini Black est adulte ou presque, son apparence ne peut plus se transformer radicalement. Dans ces conditions, la potion d'adoption de sang la tuerait!»

«Evidemment, c'est l'inconvénient de cette potion dans sa version actuelle.» admit Dumbeldore. «Mais, mon cher ami, vous êtes le meilleur potionniste que j'ai connu au cours de ma très longue vie. Je suis certain que vous allez trouver une solution pour bloquer la transformation physique qui accompagne l'adoption de sang. »

Je recommençais à marcher de long en large les mains dans le dos, puis je m'arrêtai à nouveau pour fixer le portrait d'Albus Dumbeldore dans mon miroir.

«Vous savez, Albus, que même si je trouve une solution, ce sera une solution parfaitement théorique, une solution que je ne pourrais absolument pas tester avant de l'utiliser sur Delphini Black!» m'écriai-je.

«Je sais, et c'est bien pour ça que je disais qu'il allait falloir prendre un risque.» soupira le Dumbeldore du miroir.