Chapitre 2: Rencontre


Visiter l'Ecosse était une expérience très enrichissante. Elle ne pouvait s'empêcher de remercier Dieu pour lui avoir donné la force d'accomplir tout ce qu'elle faisait à présent.

Cependant, Zaynab était fatiguée. Elle était éreintée, même. Elle qui se faisait une joie de découvrir la Grande-Bretagne avec Grace commençait à être épuisée ou tout du moins à perdre patience. Une douleur, une colère sourde se répandait en elle et elle en avait un peu honte.

Celle-ci s'était ranimée lorsqu'elles avaient arpenté les quartiers gays d'Edimbourg. Elle ne s'était jamais sentie aussi peu à sa place et les regards circonspects frôlant le voile sur sa tête n'avaient fait qu'aggraver les choses. Ses interrogations quant à sa venue ne disparaissaient pas même si elle fixait toute son attention sur Grace et sa main contre la sienne.

Elle se sentait comme venant d'une autre planète. Elle les connaissait, elle avait vu à travers les réseaux et la télévision qui ils étaient. Ce qui les faisait vibrer. Elle ne les détestait pas. Une part d'elle espérait qu'ils pourraient trouver leur bonheur également car ils partageaient une douleur commune. Cependant, elle ne pouvait s'empêcher de voir leur regard naïf, condescendant sur elle et elle les détestait pour ça. Zaynab n'avait pas pu s'empêcher de remarquer que Grâce s'était montrée plus tactile comme pour leur prouver quelque chose. Mais leur prouver quoi ? Zaynab avait déjà du mal à se prouver qu'elle n'était pas une erreur de la nature. Pourquoi avoir besoin de prouver à des personnes qui la considérait à peine comme un humain qu'ils avaient des points communs ? Pourquoi essayer à ce point de s'humaniser à leurs yeux ? Cela n'avait pas de sens et elle avait l'impression que Grâce faisait des courbettes. En aurait-elle fait plus si elles s'étaient retrouvées dans son Amérique natale ?

Zaynab ne savait pas. Elle voulait simplement continuer d'observer comment fonctionnait ce pays pour retenir ce qui était intéressant et laisser ce qui était à jeter afin d'aider à la construction de sa contrée.
Néanmoins, ce périple lui jetait en pleine face à quel point Grace et elle était différente. À quel point Grace restait américaine au fond même si elles étaient liées par leur terre natale.
Même là-bas, peut-être ne se seraient-elles jamais croisées. Sa famille avait de l'argent au pays et aux États-Unis. Grace n'aurait jamais eu à traîner, comme elle, dans les marais et les quartiers malfamés de Lagos.
Si elle avait vécu au Nigeria, peut-être ferait-elle partie des étudiants assez aisés de sa promotion. Ceux pouvant parcourir le monde car leurs parents auraient eu les moyens de leur trouver un passeport étranger leur permettant de parcourir la Terre en conquérants. Grace ne se serait pas retournée sur elle durant les cours de physique, l'aurait à peine remarqué, même à l'une des réunions d'organisation des manifestations. L'une de celle où de jeunes élèves tentaient de raviver le rêve panafricaniste de leurs aînés. Là, peut-être, l'aurait-elle remarqué, ou alors se serait-elle tournée vers une femme plus exubérante et volubile, vers quelqu'un qui n'aurait pas des cicatrices trop lourdes à porter et une foi inébranlable malgré ce que certaines interprétations de textes pouvaient penser ?
Zaynab était une femme optimiste de manière générale et pleine de ressources. Elle l'avait toujours été depuis qu'elle était petite. Elle avait toujours couru après ses rêves. Si elle n'avait pas vu les choses en grand. Elle n'aurait jamais pu avoir sa place dans un cursus d'ingénierie à l'université de Lagos ! Elle n'aurait pas saisi les chances et ses petits miracles que le Seigneur avait placé sur sa route. Elle aurait peut-être déjà mis fin à ses jours. Non. Cela était peut-être un peu trop dramatique.

À chaque fois que cette idée germait dans son esprit et accompagnait ses pas, quelqu'un, un verset, une main tendue, des paroles lui avaient permis d'y faire face. Il n'y avait pas de places dans l'au-delà pour ceux qui s'ôtaient la vie.
Zaynab ne savait pas pourquoi elle tergiversait autant. Elle avait juste mal et elle ne pouvait supporter de penser à ces sujets si lourds alors qu'un si beau monument s'offrait à elle.

« Zaynab, ça va ? Tu n'as pas l'air bien depuis tout à l'heure ?
— Je t'avais dit que je n'étais pas très à l'aise dans ce genre d'endroits, expliqua-t-elle en yoruba, trop fatiguée pour parler en anglais pour une fois.
— Ce n'était pas une boîte de nuit. Je pensais que... Les filles qui ont parlé avec nous étaient sympa tu trouvais pas ... ?
— Elles n'étaient pas méchantes mais tu voulais leur prouver quelque chose...
— Toi aussi... Tu ne parlais quasiment pas. Ce n'est pas la peine d'en faire tout un plat, déclara Grâce circonspecte.
— Je ne vois pas pourquoi elle voulait qu'on parle autant de nos vies...
— C'est pour pouvoir se donner une sensation de proximité...
— On peut très bien être proches sans avoir besoin d'étaler sa vie. Elles font comme si, ici, elles ne pouvaient pas se faire cracher dessus.
— Au moins elles ont des lois contre ça, répliqua Grace embarrassée. Elles ne se font pas mettre en prison.
— Je sais bien qu'il y a plein de choses bien en Occident, surtout pour protéger les gens ! À ton avis pourquoi j'ai voulu venir, imbécile ! vomit la jeune femme. Mais contrairement à ces filles, à toi peut-être, je ne sais pas, j'aurai pu mourir que le monde entier n'en aurait eu rien à foutre, que j'aime les femmes ou non !
— Quoi ?
— Parfois, tu es vraiment une idiote. » déclara Zaynab excédée.

Malgré la rapidité de l'élocution de Zaynab, Grâce comprit l'insulte à son encontre. On ne ratait jamais les insultes, même lorsque la compréhension d'une langue était bancale.
Sa petite amie écarquilla les yeux au moment où Zaynab fit demi-tour.
Sur son chemin, esseulée, Zaynab essaya de se rassurer en se disant qu'au moins, elles étaient Yorubas. Si l'une d'elle avait été Igbo, même la langue n'aurait pu être un lien ténu entre elles. Et cette constatation lui fit mal.


Zaynab était partie. Laissant Grace, seule face au Scott Monument. Pendant quelques instants, la jeune femme sentit tout le poids de la terre la rattraper. Les derniers mots de sa petite amie étaient une claque. Et elle n'était pas certaine de les avoir bien saisis.
Grace avait trouvé ce petit café charmant et elle avait pensé que la sensation avait été réciproque. Grace pensait que Zaynab ne se sentait peut-être pas assez à l'aise avec son lesbianisme et qu'avec un peu d'acclimatation, cela irait mieux. Elle se sentait stupide.
Une gamine. Une personne aveugle et imbécile.
Elle se focalisa sur ses talons ocre pour ne pas perdre la face. Incapable, dans l'état où elle était d'observer le monument gothique.
Grace aurait sans doute mieux fait d'organiser un circuit de voyage classique.

Zaynab avait raison. Elle n'avait pas besoin d'exister dans ce monde-là. C'était elle, aux États-Unis, qui en avait terriblement besoin. D'exister dans cette société détestable où sa communauté n'avait jamais eu sa place. Elle avait essuyé des choses difficiles mais elle aimait toujours autant être bercée de mille couleurs car des personnes comme elle s'étaient battus pour ce drapeau, pour conserver un semblant de dignité. Elle avait sa place également. Grace le savait mais elle ne pouvait pas forcer Zaynab à la rejoindre.
Elle ne pouvait pas la forcer à voir le monde par son prisme d'enfant chérie par ses parents quoi qu'il arrive et qui avait réussi à se hisser où elle le souhaitait malgré les obstacles.
Zaynab n'avait pas à jouer au caméléon comme elle pour être acceptée partout. Elle avait mieux à faire.
Son cœur se serrait alors qu'elle se rendait compte que malgré tout l'amour qu'elles se portaient, il pourrait être plus aisé de tout arrêter là.
Rien que l'idée lui fit monter les larmes aux yeux et elle en eut honte. Elle avait honte d'être aussi faible. Ce n'était pas grand-chose ce qui était arrivé. Si elles se séparaient, Grace n'aurait qu'à remonter la pente. Ce n'était pas sa première relation.

« Zaynab n'est plus là. Vous vous êtes disputées ? demanda Aya coupant court à son flot de pensées incessant.
— Comment est-ce que tu as deviné ?» marmonna Grace, une boule dans la gorge.

Son amie avait toujours ce don. Celui de voir plus loin que le monde visible. Lorsque ses yeux presque noirs la fixaient, Grace avait l'impression qu'elle ne pouvait pas y échapper et elle voulait tout lui dire, tout lui confier. Même si Grace savait au fond d'elle qu'Ayaba lui cachait des choses, elle pouvait faire comme si de rien n'était parce que sa présence constante et réconfortante dans sa vie valait tout l'or du monde.

« Il n'y a pas besoin d'être devin pour voir que tu es triste. Laissons Walter Scott de côté et raconte-moi. » déclara Ayaba avant de lui prendre la main et de l'asseoir avec elle sur un coin d'herbe.

Grace se dit que son amie l'était un peu, une sorcière. Après tout, elles s'étaient toutes les deux rencontrées chez une guérisseuse dans un village reculé de l'État de Nassarawa. Ayaba, alors âgée de neuf ans, avait été son assistante.
C'était une rencontre étrange mais la jeune femme se rappelait très bien comment la vieille avait consolé son grand frère meurtri et le pacte qu'elle avait formulé avec son père.

«Alors ? demanda Ayaba en s'asseyant. La jeune femme prit soin de ne pas salir son jean déchiré et son Agbada vert clair dans le processus.
— Je... Je n'ai pas bien pris en compte ses sentiments de ... Elle m'en veut... Je me suis comportée comme une idiote...
— Elle aussi se comporte de manière idiote. Elle a sans doute peur que tu décides de la quitter plus tard. N'importe qui qui n'aurait pas l'habitude de cet environnement se serait senti en danger. Tu sais sans doute mieux que moi qu'elle a le profil que les gens aiment considéré comme étant à sauver alors qu'elle se débrouille très bien seule. Sa fierté est importante.
— Tu as raison... Mais j'ai peur qu'à cause de ça, elle veuille mettre fin à notre relation. Si ça se trouve, elle trouverait ça mieux d'être avec une fille qui serait capable de parler et de la comprendre sans avoir le vocabulaire d'une enfant de huit ans. Une fille qui serait certaine de vivre avec elle à Lagos même si c'est caché ! Une fille qui aurait exactement les mêmes références qu'elle et qui n'aurait pas ma vision de la vie qui est si éloignée de la sienne. Si on veut vivre ensemble, il faudrait que je la rejoigne ou bien qu'elle se batte des années pour tenter l'aventure aux États-Unis face aux caprices d'une administration de merde. Sauf que je ne sais pas, moi, si j'ai envie de vivre définitivement au Nigeria ! Ce n'est pas le lieu où je suis née, où j'ai grandi. Elle a toutes les raisons de ne plus vouloir de moi... vomit Grace, perdue.
— Grace, c'est clair comme de l'eau de roche qu'elle t'aime, déclara avec lenteur son amie en levant un sourcil. Et tu l'aimes aussi non ? Je ne dis pas que votre relation sera facile. Tu le savais sans doute déjà quand tu t'es mise avec elle, non ? Et inversement. De toutes les relations que tu as eues depuis que tu m'as annoncé que tu aimais les femmes, c'est la moins pire. Et Zaynab veut d'une vie qu'elle pourrait partager avec quelqu'un jusqu'à la mort. Même si tu essaies de jouer la fille détachée, je sais que toi aussi. Tu auras forcément des problèmes de visa et autre mais ça aurait été le cas à partir du moment où tu serais tombée amoureuse de quelqu'un au pays. Je sais que c'est difficile mais c'est toi qui as décidé de t'enfoncer dans ce bourbier et de choisir l'amour donc il faudra faire avec.
— T'es la pire pour réconforter les gens. Tu es censée me dire que tout ira bien, répliqua Grace avec un sourire amusée.
— Tu sais bien que c'est faux. Ce n'est pas moi qui fais de la sociologie. Tu connais beaucoup plus tout ce que votre relation implique que moi, roula des yeux son amie.
— Oui, c'est pour ça que ça me choque toujours de t'entendre parler avec autant d'aplomb alors que tu ne savais même pas ce qu'était une facture d'électricité avant que je ne t'en parle, se moqua la jeune femme.
— J'étais jeune !
— Treize ans ce n'est pas jeune ! On était assez âgées pour que tu me brises le cœur ! répondit Grace.
— Arrête, même si j'avais été de ce bord-là, j'aurais été une petite-amie affreuse pour toi. Allez, va la rejoindre. » intima Ayaba avant de bailler.

Grace la serra dans ses bras quelques instants. Son amie se crispa car elle était beaucoup moins tactile. À travers ce simple câlin, l'afro-américaine voulait lui transmettre toute sa gratitude. Ayaba était toujours la première à l'avoir soutenue à chaque moment important de sa vie et elle était reconnaissante. Tellement reconnaissante d'avoir cette sorcière dans sa vie.


Elles avaient fini par se réconcilier. Bien sûr qu'elles avaient fini par se réconcilier. Tout n'était pas réglé. Grace et Zaynab auraient encore beaucoup d'épreuves à surmonter. Cependant à présent, elles avaient moins peur.

Zaynab lui avait avoué qu'elle se sentait parfois inférieure et qu'elle avait peur qu'elle ne finisse par l'abandonner. Stupidité.

Grace lui avait aussi fait part de ses craintes. Lorsqu'elles avaient pu enlacer leurs doigts et qu'elles s'étaient promis qu'elles affronteraient toutes ses difficultés ensemble. Grace avait décidé de croire à nouveau. Avec la même force que Zaynab.

Elles avaient rejoint Ayaba qui les attendaient toujours, son casque sur les oreilles. Son amie avait fait comme si de rien était. Elles avaient pris le bus pour le festival de musique dont Ayaba n'avait pas arrêté de parler. Et Grace était tellement soulagée qu'elle oublia de se plaindre. Même si elle détestait les festivals.


Le groupe des Stars n'était pas si mauvais que ça finalement. Cette musique n'était pas la tasse de thé de Zaynab mais elle pouvait faire un effort pour Ayaba. La meilleure amie de Grace était une fille bien. Même si elle la trouvait étrange par moment.

Ayaba disait que sa famille vivait à Lagos mais était toujours vague sur les lieux de scolarité de ses cousines. Alors qu'elle avait l'air d'avoir de l'argent. Plus que Grace, c'était certain.

Les membres de sa famille devaient donc être dans de bons établissements de la ville. Pourtant, silence radio. Mais Ayaba ne mentait pas en disant qu'elle partait tous les étés là-bas. Elle parlait très bien le Yoruba comparé à Grace. Il n'était pas difficile de faire mieux que Grace à ce niveau mais elle ne parlait pas comme une personne né et ayant vécu toute sa vie en dehors du pays.

Si Grace lui faisait confiance alors Zaynab l'aimerait comme une soeur à son tour. En soit, Ayaba était sympathique malgré les zones d'ombre de sa vie.

Alors que tout se passait pour le mieux et qu'Ayaba revenait vers elles, la jeune femme commença à avoir un comportement bizarre. Elle s'éloigna brusquement à leur grande surprise.

« Aya, ça va ? demanda Grace.

— Oui, j'ai juste… ».

Ayaba se figea d'un seul coup, à quelques pas d'elles. Grace l'appela mais elle semblait dans une transe étrange. Puis elle s'effondra. Zaynab se leva pour s'assurer qu'elle n'avait rien de casser mais elle la repoussa avec violence. Ses mains étaient brûlantes. Et Zaynab avait cru apercevoir d'étranges éclats lumineux s'en échapper.

Ayaba n'écouta pas leurs appels et dans un état second, s'enfonça dans la forêt. Effarée, Zaynab la poursuivit sans réfléchir et entendit à peine le cri de sa petite amie à sa suite. Alors qu'elle s'enfonçait à travers les arbres, elle finit par retrouver Ayaba. Elle était prostrée au sol, tremblante.

Elle serrait dans ses poings une écharpe multicolore. Elle parlait dans sa barbe et tout ce qu'elle percevait étaient un mélange hétéroclites de mots en Yoruba et en anglais incompréhensibles avec des termes comme "pas un moldu", "enfer" et "loups-garous".

« Aya, regarde-moi. » lui intima Grace en s'agenouillant à ses côtés.

Ses yeux étaient embués de larmes. Ayaba semblait effrayée et perdue. Mais ce n'était pas le problème. Ses pupilles étaient trop brillantes, son visage presque irréel sous sa douleur. Son corps brûlant était traversé d'une énergie étrange.

Est-ce qu'elle était possédée ? L'idée effara Zaynab. Comment était-elle censée la délivrer ? Grace proposa d'aller à l'hôpital. Heureusement, Ayaba s'y opposa, hystérique.

«Ça ne ferait qu'empirer si on l'envoyait là-bas. Le mieux est de la ramener à l'appartement et d'essayer de contacter ses proches. Soit elle a une maladie, soit elle est possédée. Dans tous les cas, on peut pas gérer ça tout de suite et seules. » proposa Zaynab.

Elles se décidèrent à rentrer. Ayaba finit par se reprendre et son regard se vida de toute substance. Elle entendait à peine leurs directives alors qu'elles faisaient le chemin inverse. Zaynab ne pensa qu'à la mettre en sécurité, évitant soigneusement de remettre sur le tapis l'intuition qu'elle avait.

Lorsqu'elles arrivèrent dans leur appartement, Grace assit sa meilleure amie sur le canapé et Zaynab partie à la recherche d'eau et de textes à réciter pour les protéger du mal. Pas se protéger d'Ayaba mais les protéger toutes.

Ayaba n'était pas humaine. Zaynab en était certaine.