Chapitre 3 : Pensées obscures


Omilaye chantonnait alors qu'elle appliquait une dernière touche à son maquillage avec un rouge à lèvres pourpre. Elle observa quelques instants la perruque indigo qu'elle venait de poser sur sa tête et dont les mèches ondulées cascadaient sur ses épaules. La sorcière apprécia son reflet puis se décida à renforcer le contour de ses lèvres charnues avec un crayon à lèvres plus foncé. Avec cette dernière touche, la jeune femme était parfaite. Elle enfourcha ses talons aiguilles aux motifs abstraits d'un bleu pétant, pris un sac cabas assez grand pour que sa mère ne se pose pas un tas de questions inutiles. Puis elle s'assura qu'aucune branchie ne s'échappait de son cou en inspectant une dernière fois son reflet dans le point d'eau de sa chambre.

Omilaye quitta la pièce satisfaite. La jeune femme ne se préoccupa pas de marcher comme si le couloir la menant au restaurant familial était un podium de défilé de mode des Petites-flammes. Elle ignora le cri de Famuyiwa qui lui demandait de faire moins de bruit. Plus sa cérémonie approchait, plus sa sœur ainée modèle était agaçante. La sirène se demandait comment des bruits de talons sur le carrelage pouvaient être une source de distraction. Seule une forcenée du travail comme Famu pouvait penser une chose pareille.

En ce milieu d'après-midi, tous les clients étaient repartis vaquer à leurs occupations et seules quelques tantes et hommes d'âge mur étaient encore présents à débattre des dernières nouvelles de la cité d'Ife ou à se raconter les ragots du quartier autour d'un café. Sa petite sœur, Oyeniran, était en train de faire le service aux cotés de sa mère et son sourire illuminait toute la pièce alors que son plateau tenait sur sa main malgré ses bras frêles.
« Où est-ce que tu vas ? Demanda sa mère perplexe. — Je pars au salon pour remplacer Fatou... — N'oublie pas d'acheter du zobo au marché et de passer aux impôts, déclara la cuisinière en lançant un regard désapprobateur à ses faux ongles. — Oui, maman.» répondit Omiyale frivole avant de lui envoyer un baiser papillon.

La sorcière ne voulait pas débattre avec la maitresse de maison de son accoutrement ou de son attitude. Elle se sentait bien trop à l'aise et magnifique aujourd'hui pour se prendre la tête avec des futilités. Cette fois, Omilaye savait qu'elle n'avait pas fait d'erreurs alors qu'elle marchait dans la ville grouillante de vie. L'odeur de pluie de la veille était encore présente dans l'atmosphère alors que la chaleur caressait sa peau lisse, huilée et parfumée pour son rendez-vous.

Elle se rendit jusqu'au portail permettant de se rendre dans le monde des Petites Flammes. Le gardien à temps partiel de celui-ci, Jim, ne manqua pas de se moquer d'elle.

«Omilaye, tu pars te trouver un homme riche ou quoi? Peur de finir vieille fille? se moqua l'employé aux dents écartées.

— Plus riche et intéressant que toi, c'est certain, répliqua Omilaye sans se démonter. Au moins, mon homme a réussi ses études contrairement à quelqu'un…

— J'ai juste besoin d'un peu plus de temps que les autres pour saisir toutes les subtilités du grand Shango! se défendit l'étudiant dont l'orisha du tonnerre et de la foudre était connu pour son impétuosité.

—Et moi un peu de temps pour avoir une bague au doigt. Tu vois on est pareil!» déclara Omilaye avec un clin d'œil juste avant de traverser la pluie d'eau magique qui la séparait du monde de son amant.

Omilaye atterrit dans l'un des plus grands marchés de Lagos. Sa robe fourreau n'était clairement pas la plus pratique pour marcher à travers les étales et la chaussée mal définie. Les cris des commerçants et les discussions fendaient l'air alors que l'odeur du poisson fraichement pêché atteignit ses narines. Elle usa de ses pouvoirs pour trouver avec plus de facilité la marchande qui pourrait lui offrir des fleurs d'hibiscus de qualité. Certains habitants pressés la lorgnaient d'un mauvais œil, se demandant pourquoi elle s'était si bien apprêtée pour un jour de marché et ne se pavanait pas plutôt dans une des limousines des riches désinvoltes de la ville.

La sorcière finit par trouver ce qu'elle cherchait et paya une femme d'une quarantaine d'année qui discutait avec son associée, assise au sol avec tous ces paniers d'osier bien garnis. Puis elle s'échappa de la cacophonie ambiante pour rejoindre les quartiers huppés de la ville. Après s'être assurée que personne ne l'observait, Omilaye se téléporta jusqu'à Ikoyi. Près de la route et des tours en construction, la jeune femme prit le temps d'enfiler sa nouvelle paire de lunettes et d'attendre la voiture qui devait la récupérer. Elle s'adossa à un palmier et sortit son opele magique quelques instants pour remercier son orisha attitré Yemoja, déesse des eaux et mère du monde, et pour lui demander sa protection.

Même si elle savait que les orishas ne rentraient quasiment jamais en contact avec les sorciers, Omilaye aimait tout de même sentir ce lien avec sa magie profonde et l'entretenir. Elle n'était peut-être pas une sirène et une sorcière au parcours exemplaire mais elle aimait ses pouvoirs et cet attachement viscéral qu'elle éprouvait pour les océans et ces sentiments qu'étaient l'amour et la tendresse.

Omilaye en avait bavé auparavant. Elle avait enchainé les aventures catastrophiques, elle, la fille frivole, trop dévergondée, la sirène indomptable et incontrôlable bonne qu'à mettre dans son lit. Mais cette fois, son être intérieur se disait qu'elle ne se trompait pas. La sirène se disait qu'elle avait trouvé l'homme qu'elle pourrait tenter d'ensorceler au point qu'il veuille rester avec elle par amour jusqu'à ce qu'elle s'en lasse. Non. Omilaye ne pourrait jamais se lasser de la gentillesse qui transparaissait dans les mots doux que lui envoyait Sani tous les matins. Elle ne se lasserait jamais des regards fiévreux et appuyés qu'il lui lançait lorsqu'ils étaient seuls, de sa peau contre la sienne, de sa voix grave qui rendait la maitrise de ses pouvoirs plus que difficile. Pour la première fois, Omilaye se sentait prête à faire entrer définitivement un homme, dans son monde, dans sa famille, dans son foyer. Elle se sentait prête à construire une vie de famille. Et même si ces copines du salon trouvaient son enthousiasme un brin précipité, son instinct était si fort qu'elle ne semblait pas pouvoir lutter contre.

La sirène était conquise par cette Petite-flamme de vingt-sept ans au cœur d'or. Lorsqu'elle reconnut une belle voiture blanche au capot luisant, elle ne put empêcher un immense sourire de parer son visage. Omilaye était stupidement amoureuse. Et elle avait beau avoir charrié ses amies lorsqu'elles lui décrivaient cette sensation, là c'était bien son cœur qui se secouait dans sa poitrine.

Le véhicule s'arrêta et Sani ouvrit la portière côté passager avec un sourire éclatant. Sa peau ébène contrastait avec son élégant costume trois pièces gris et sa chemise verte aux motifs inspirés de ceux de boubous plus traditionnels.

«Salut, Ma Reine…» murmura-t-il avec chaleur alors qu'elle s'assit à ses côtés.

Omilaye aimait quand il l'appelait ainsi. C'était le genre d'attention qui lui donnait envie de le garder à ses côtés pour toujours. Elle voulait faire de lui son Roi. Et elle était prête à se battre pour cet amour même si une relation avec une Petite-flamme était un chemin long et sinueux.


Famuyiwa se trouvait dans la bibliothèque du temple d'Orunmila avec Enitan. Son camarade avait déjà fini ses dernières recherches et l'attendait patiemment en méditant. Ses longs cils blancs ombrageaient à peine ses joues pâles. Une aura magique apaisante entourait tout son corps et son fauteuil flottait à quelques centimètres du sol.

Il n'y avait rien de plus stimulant et encourageant que de travailler avec lui. C'était une personne talentueuse, fidèle à elle-même et sérieuse. Les deux étudiants avaient fini par se lier d'amitié au cours de leur cursus. Ils avaient été choisis pour faire partie des quatre personnes pouvant devenir prêtres du temple. Si Orunmila l'acceptait bien entendu.

Ils étaient aussi les deux personnalités les plus inattendues. Surtout Enitan. Il était un orphelin né de Petites-flammes. Sans son talent naturel et son travail acharné, il n'aurait jamais pu arriver à ce stade. À leur rencontre trois ans plus tôt, lors de leur premier cours de divination avancée, Famuyiwa l'avait trouvé prétentieux, hautain et difficile à approcher. Ce ne fut qu'en étant assignés à plusieurs projets en duo que Famuyiwa avait vu au travers de sa fausse nonchalance. Enitan se protégeait juste de la méchanceté et de la douleur.

Ce fut par un concours de circonstances qu'elle avait décidé de le présenter à Joseph lors d'une recherche au temple d'Eshu. Et c'était son meilleur ami qui avait pris les rênes et avait sorti Enitan de sa coquille.

À présent, Famuyiwa était heureuse de le compter parmi ses proches.

« Famu, ça fait des heures qu'on est là ! Je te signale qu'on est en congé… bougonna Enitan en rouvrant ses yeux.

— Je n'avais pas fini ce travail hier soir. Et puis je faisais des recherches supplémentaires… expliqua-t-elle en refermant un parchemin.

— Il nous faut du repos pour réussir cette dernière épreuve, déclara-t-il .

— J'ai tout de même besoin de travailler un peu plus que toi, petit génie, répondit-elle en rangeant toute sa paperasse.

— Pourquoi tu te concentres sur les textes sur les âmes-soeurs ? Ce n'est pas dans notre programme, ni dans notre domaine de compétences. Laisse les amourettes aux personnes compétentes.

— Ayaba a un problème… Tu t'y connais en loup-garou ?

— La petite Aya est liée à une créature ? C'est nouveau ça ! s'exclama Enitan. Nan je m'y connais pas. Ce sont des hommes-loups ? Ils sont dangereux ?

— Je n'en sais rien. Je veux justement savoir s'ils sont moins dangereux que des sirènes. D'ailleurs ne partage pas cette info pour l'instant. Aya ne voudrait pas que ça s'ébruite.

— Je serai muet comme une tombe. » lui rassura-t-il.

Alors qu'ils sortaient du temple, Famuyiwa se souvint qu'elle voulait acheter un nouveau tissu pour l'une des tenues d'Oyeniran. Elle serait bientôt à court. Avec cet appel nocturne de sa cousine alarmée, elle avait presque oublié.

« Avant de passer chez toi, je dois passer chez le couturier. Tu as besoin de quelque chose ? demanda Famuyiwa.

— Pour qui ? T'as pas déjà assez tenues ? questionna Enitan en enfilant des lunettes de soleil.

— Pour Oyeniran… Elle ne va pas porter toujours les mêmes robes. Et puis, Joseph et Monifa doivent déjà nous attendre. Je vous rejoins.

— On y va ensemble, c'est pas grave.

— Mais…

— Ne fais pas d'histoires. Je porterais les tissus sur mes genoux.» déclara Enitan en faisant voler son fauteuil plus vite.

Il était vrai que c'était plus rapide de faire ce détour à deux et ils arrivèrent enfin devant la maison qu'avait construite Enitan et Joseph lorsqu'ils avaient emménagé ensemble. Famuyiwa s'était toujours demandé pourquoi le couple avait acquéri un terrain aussi grand. Cependant, la maison était très agréable à vivre. C'était le genre d'endroits où elle aimerait habiter. Près d'un lac et d'un coin de verdure sans être trop éloignée du centre-ville. Avec un ilôt de vie commune et assez de pièces à utiliser pour pleins d'activités et profiter d'instants de solitude.

Dès qu'ils entrèrent, les deux amis tombèrent sur Joseph. Il portait sur ses épaules le fille de Monifa. Elle était en train de défaire ses nattes qui tenaient à peine sur sa tête. Il aurait bien besoin d'un passage chez le coiffeur.

« Tata ! Tonton ! Regardez comme je suis grande !

— Tu es incroyablement grande, Ashake ! s'extasia Famu en riant.

— Si tu pouvais ne pas éclater l'horrible coiffure de Joseph, ça me rassurerait, ricana Enitan.

— Arrête de me critiquer ! Dis à Omilaye que je passe la voir au salon demain Famu ! se plaignit Joseph. D'ailleurs Enitan pourquoi tu portes des lunettes de soleil ? Il y a des sorts pour protéger tes yeux…

— Pour le style. »

Famuyiwa les laissa se chamailler et récupéra sa filleule en sac à patates avant de retrouver Monifa à la cuisine. Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pas passé du temps tous ensemble ainsi. La fin de la journée fut marquée par les rires, les discussions et les débats plus ou moins futiles. L'ogogoro fait maison de Monifa était particulièrement doux à la bouche. Famuyiwa appréciait tant ses instants passés avec ses amis. Elle avait l'impression que le temps pouvait s'étirer à l'infini que cela ne la dérangerait pas.

Dans la soirée, elle reçut un oiseau messager d'Omilaye qui la suppliait de passer aux services des impots de la ville pour régler leur dû. Elle avait complètement oublié de le faire et ne voulait pas se faire engueuler par leur mère. Pourquoi cette écervelée était incapable de s'organiser ?

Famuyiwa soupira et prit congé de ses amis.

« Attends, tu pars déjà ? se plaignit Joseph.

— Oui. Je dois régler une facture…

— Omi ou Oye pourrait pas le faire ?

— Elles sont toutes les deux occupées. Ne t'inquiète pas, le rassura Famuyiwa.

— Je t'accompagne un bout de chemin. » déclara Joseph sans se faire prier.

Famuyiwa savait qu'elle ne pouvait pas débattre avec le prêtre du temple d'Eshu. Elle le laissa remettre ses sandales. Le soleil couchant embrassait leur peau alors qu'ils quittaient la bâtisse.

«Famu, je veux vraiment que tu fasses attention à toi. Te surcharges pas trop. Okay…

— T'inquiètes, je ne fais pas les mêmes erreurs qu'il y a quatre ans…Cette fois, je gère tout très bien. » ricana-t-elle.

Famuyiwa n'angoissait pas au point de se faire vomir et manger à en étouffer, cachée aux yeux de tous. Elle avait eu tellement honte à cette époque. Si Joseph ne l'avait pas forcée à voir l'une des peu nombreuses psychomagiciennes, elle serait encore dans de beaux draps. Elle ne voulait pas repenser à ces instants où elle avait été au plus bas.

« Je sais bien que tu gères tout. Mais tu n'es pas obligée de le faire. Comment ça se passe avec Akinola d'ailleurs ? demanda-t-il avec un sourire malicieux.

— Argggg…Ne me parle pas de ça. Je n'ai pas envie d'y penser, se plaignit Famuyiwa.

— Il est beau gosse pourtant. Et il n'a pas l'air si mal. Ce serait dommage que tu te fermes à l'amour par peur.

— Je n'ai pas peur…

— Alors c'est quoi le problème ? demanda tranquillement Joseph avant de se mettre à chantonner.

— Je ne sais pas moi-même… Mais je ne crois pas que c'est lié au fait d'avoir peur de… de m'ouvrir. C'est autre chose…

— Tu m'en parleras quand tu seras prête alors.

— Assez parler de moi ! Combien de pièces vous voulez encore rajouter à cette maison ?

— Autant qu'il en faudra ! On aura même besoin de ton avis !» s'amusa Joseph.

Famuyiwa ne savait pas pourquoi ses amis l'impliquait autant dans l'agencement de leur chez-eux mais elle se plongea dans cette discussion. Ils parlèrent immobilier. Avant de se quitter devant l'intersection, Joseph lui offrit l'un de ses plus gros câlins dont il avait le secret.

À partir du moment où elle se retrouva seule, Famuyiwa rumina. Elle repensa à la question de Joseph. Qu'est-ce qui n'allait pas avec Akinola ? Avec n'importe quelle personne d'ailleurs? Au départ, Famuyiwa pensait que c'était sa peur de se montrer vulnérable qui l'avait empêché de ne jamais aimer passionnément quelqu'un. Puis elle avait appris à s'ouvrir à ses meilleurs amis petit à petit et même si elle était toujours cachée derrière une armure, elle savait que ce n'était pas sa plus grande crainte.

Famuyiwa avait aussi peur d'être cadenassée comme beaucoup de femmes, ramenés sans cesse à son rôle de mère et d'épouse. Sauf qu'elle se connaissait pertinemment et savait qu'elle ne s'oublierait pas dans une relation. Akinola pourrait lui offrir la puissance, le train de vie et la liberté auquel elle aspirait. Ils cochaient toutes les cases. Mais voulait-elle vraiment qu'ils partagent ce genre de vie ensemble ?

Maintenant qu'elle y pensait, Famuyiwa n'avait jamais rêvé de mariage, d'enfants et de maison pleine de vie. Elle se voyait bien dans le rôle de tante riche ou de vieille sage à qui l'on demanderait conseil. Le sexe ne l'intéressait pas plus que ça. Elle ne ressentait pas grand-chose. Était-elle donc un être étrange, bizarre, sans cœur ?

Elle qui rêvait de magie, sans cesse et qui était incapable d'aimer comme tout le monde ? Famuyiwa n'avait pas peur de la solitude. Mais elle craignait ses propres désirs et le fait de ne pas se connaître. Quand cet examen final passerait, que lui resterait-il ? Que voudrait-elle ?

Famuyiwa crut apercevoir d'étranges ombres sur un des palmiers sur sa route. Mais lorsqu'elle s'approcha, elles disparurent telles un mirage.


Will s'ennuyait à mourir à cette cérémonie mais les mariés l'avaient payé grassement pour photographier les moments les plus importants de leur vie. Et on lui offrait aussi de la nourriture en plus de l'argent donc il n'avait pas le choix que de donner le meilleur de lui-même. Il ne savait déjà pas comment il allait manger dans les prochains jours donc autant faire des économies sur les courses. Il n'aurait pas à proposer son aide à des marchands en échange d'un repas. Les flashs et les voix de tous les invités étaient un peu horripilants mais le jeune photographe mettait toute son implication à la tâche, n'hésitant pas à prendre les positions les plus improbables pour obtenir les plus belles photographies.

Il s'agissait d'un mariage de deux familles Igbo et il prit soin d'enlever le bruit des flashs lorsque la magnifique mariée se plaça devant son père, haut fonctionnaire, pour s'abreuver du vin qu'elle offrirait à son mari.

L'excitation était palpable, les invités, émus, avides ou jaloux dans leurs plus beaux attirails et la cérémonie était émouvante surtout à la fin. Il prit soin de zoomer sur cet instant entre père et fille qui resserrait ses propres entrailles. Est-ce que Will aurait un jour la possibilité d'offrir et de vivre ce genre d'événement clinquant avec une femme? Il en doutait. Les vœux étaient touchants. La mariée était resplendissante avec une robe en george wrapper d'un rose pimpant assorti au Kaftan de son époux.

Comme d'habitude, les paroles des uns et des autres éternisèrent plus que nécessaire l'événement mais le travail finit plus tôt que Will ne l'avait prévu. Il accepta la nourriture offerte après des dernières félicitations et se prépara à rentrer chez lui pour développer les images et faire les retouches avant la création du petit film souvenir.

Will aurait aimé vivre en vendant ses autres photographies mais les jolies clichés d'un gars des brousses et des marais que personne ne connaissait n'intéressaient pas grand monde. Et il aurait pu finir dans une situation bien pire que celle dans laquelle il était actuellement. Les jours avaient été bien pires. Il quitta les quartiers chics de Lagos pour se rendre dans son petit logis, maison construite à coup de débrouille avec un ami qui vivait comme lui au bidonville Makoko lorsqu'il était enfant. Alors qu'il roulait sur sa petite moto, il aperçut sur l'un des ronds-points une épaisse fumée noire. Qu'avait-il bien pu se passer? Y avait-il eu un accident? Will décida de changer d'itinéraire pour ne pas se trouver empêtrer dans des problèmes mais il entendit tout de même les cris et les rumeurs des gens qui parlaient d'un accident entre deux hommes qui s'étaient disputés. L'un d'eux aurait décidé de foncer sur le chauffeur sans raison expliquée. Et une dispute avait éclaté entre deux autres personnes qui s'étaient poignardées à la suite de tous ces bouchons. Cela n'avait aucun sens. Ce type de violence était inhabituelle ici. On n'était pas au nord du pays.

Will irait sur les réseaux sociaux plus tard pour s'enquérir des dernières nouvelles. Il continua à tracer sa route et tomba sur un des garçons voisins de chez lui qui sortait des cours avec son petit sac plein des quelques lampes torches qu'il tentait de vendre. Il lui proposa de le déposer et ils slalomèrent ensemble jusqu'à chez eux.

Will se laissa bercer par l'air chaud qui frôlait son visage. Il n'y avait rien de plus sympathique que de conduire son bolide, de prendre de la vitesse et de se sentir libre ainsi, loin de son chez-lui trop petit et des factures de son opérateur qui l'attendaient.

Les deux garçons arrivèrent enfin dans leur quartier:

«Merci de m'avoir accompagné !

— Passe le bonjour à ton grand-père. Et pas de bêtise surtout, répondit le plus âgé.

— Oui j'ai bien retenu ce que Yoann m'a dit. Ne pas finir comme lui, dit le garçon de dix ans avant de rouler des yeux.

— C'est ça. Et tu pourras aller loin comme ça.» déclara Will dans un rire.

Le jeune homme de vingt-trois ans se rendit chez lui et tomba sur son ami en train de monter un autre de ses plans louches pour leur faire gagner de l'argent.

«Alors l'artiste? demanda Yoann en rafistolant une batterie qu'il avait récupéré il ne sait où.

— J'ai gagné assez pour les factures et j'ai de la bouffe.

— Alors tu refais ma journée, mec! J'ai pas réussi à réparer ce truc pour le vendre! se plaignit son ami. Tiens mon tel pour payer MTN. Manquerait plus qu'on est plus de réseau!

— Demain j'irais montrer mon projet à quelques galeries de la ville.

— T'as des contacts? demanda sceptique le réparateur avant de saisir un morceau de viande pour le savourer, aux anges.

— Nick revient des Etats-Unis et son père connait un des gardiens de l'une des galeries les plus huppées de la ville, expliqua Will un soupçon d'espoir dans la voix.

— J'espère qu'ils aimeront les photos…

— Les Américains aiment bien quand on s'inspire de truc un peu traditionnel et pré-colonial. Je me suis inspiré des statues d'Ife.

— Celles du musée à Osun? Elles faisaient flipper un peu… Plus que les histoires qu'on raconte en ce moment…

— Les histoires?

— Il y a des rumeurs comme quoi des ombres sortent la nuit dans les rues. Il y a la vieille au fond du quartier qui a été touchée par l'une d'elle. Certains gourous disent que c'est pour ça que certaines personnes perdent la tête ces temps-ci, murmura Yohann comme s'il craignait qu'une ombre ne pénètre dans leur foyer.

— Y a toujours eu le bordel avec ou sans ombres…Me dis pas que tu vas aller voir un prêtre, un guérisseur ou un imam pour te faire purifier… roula des yeux Will, sceptique.

— J'ai pas dit mais tu devrais faire attention. Au cas où.»

Will était peu convaincu par les peurs de son ami et de ses voisins. Au vu de son expérience, il avait plus de chances de se faire tuer par un de ses semblables que par une force supérieure. Mieux valait se concentrer sur ce qui était tangible que craindre des forces invisibles. Cependant, il prit tout de même soin de bien fermer la porte de leur maison avant de dormir.


La douleur. La peur. La haine. La haine des autres et la haine de soi. L'Ombre se reput de ses émotions grossières, sales, impures qui dévoraient tout sur leur passage et détruisaient à petit feu. Les questionnements, les injustices outrancières qui transformaient des corps ivoires en des biens jetables qui se confondaient avec ses ombres. L'oubli inéluctable. L'oubli horrifique des esprits qui ne disparaissaient jamais et se dissimulaient dans la nuit. Fatumbi dévora toute cette matière, tapie dans ces marécages depuis tant d'années d'attente. Esseulée, elle engloutit cette énergie puissante qui s'échappait de tous ces corps qui continuaient de vivre, de se battre, de rire aux éclats malgré le poids de la mort.

Fatumbi absorba toute ces forces qui ne savaient pas où atterrir. Forces des Grandes mais surtout des Petites-flammes éperdues. Puis elle disparut avant l'Aurore qui éveilla la ville de Lagos jamais assoupie. Cachée dans sa grotte perdue dans la forêt tropicale à cheval entre le monde des sorciers et celui des Autres, elle gronda. Et son soupir était semblable aux vrombissements qui accompagnaient les éclats du tonnerre.


N'hésitez pas à commenter et à la semaine prochaine !