Chapitre 5: Être fort.

Son corps indolent était encore animé de petites secousses alors qu'Omilaye sentait le sexe de son amant se détacher de son antre accueillant pour qu'il s'allonge à ses côtés. Après avoir atteint le plaisir orgasmique, la jeune femme n'aimait rien de plus que les sessions de caresse qui suivaient. Il n'y avait rien de plus agréable que ces instants surtout après une union des corps plus que désirée et satisfaisante.

Sani, en sueur, silencieux, laissa retomber son corps musclé à sa droite. Son souffle reposait toujours au creux de son cou. Il était beau ainsi, les traits détendus. Les yeux bronze ne fixaient qu'elle dans ce cocon qu'était cette chambre, ce lit dans lequel ils partageaient des instants d'intimité et de tendresse.

La jeune femme s'approcha de lui pour l'enlacer et il se laissa faire, étourdi. Elle n'aimait rien de plus que cette sensation de plénitude et de ne faire qu'un avec son homme après leurs ébats. La Grande-flamme était heureuse et satisfaite. Enfin, elle goutait aux joies de l'amour. Elle s'abandonnait sans crainte et peur du lendemain. Omilaye aimait Sani.

Alors qu'elle allait à nouveau lui voler un baiser pour sentir ses lèvres douces contre les siennes, il se détourna pour répondre à un appel sur son smartphone.
Sa voix était presque inaudible et elle le laissa converser quelques instants, sa tête contre son torse, à quelques centimètres de son cœur tambourinant.

« Omilaye, je dois retourner travailler... Soupira l'homme d'affaire en passant une main sur son visage, agacé.

— Déjà? Ton patron ne te fait pas trop bosser? se plaignit-elle, une mine boudeuse.

— Ne fais pas cette tête… On se verra dans trois jours… murmura Sani à son oreille avant de s'éjecter de la couche.

— Ce serait bien si on passait plus qu'un weekend tous les deux. On pourrait prendre des vacances. » continua Omilaye alors que son homme faisait couler l'eau dans la pièce adjacente.

Elle ne reçut pas de réponse et la jeune femme se trouva à zoner, observant la chambre de l'appartement décorée avec sobriété. Quelques photographies du père et des frères de son amant ornaient les murs d'un blanc pur et quelques fleurs étaient parfois changées et conservées dans d'énormes vases assez classes. Cependant, il manquait une présence féminine pour donner un peu de vie aux lieux. Omilaye se voyait déjà redécorer les pièces à sa convenance. Elle en parlerait à Sani lorsqu'il serait préparé.

Ennuyée, la sorcière finit par sortir du lit. Elle fit voler jusqu'à elle un bout de tissu en coton qu'elle noua autour de sa poitrine, faute de pagne, avant de se diriger vers la cuisine pour se restaurer. Comme d'habitude, le frigo était presque vide si ce n'était une bouteille de jus d'ananas. Le portable de Sani se mit à nouveau à être criblé de notifications sonores. Omilaye se servit de la boisson excédée. Même si elle avait l'habitude de circuler dans le monde des Petites-flammes, les bruits qui s'échappaient de ce gadget l'horripilaient au plus haut point. Après avoir ignoré en vain, ces éléments sonores qui s'accentuèrent, Omilaye se dirigea vers le smartphone pour le mettre en mode silencieux. Ce fut à cet instant que son monde bascula. Ses espoirs, ses rêves, ses aspirations et ce futur empli de bonheur auquel elle aspirait se brisèrent par de simples mots: «N'oublie pas d'aller les chercher les enfants.»

Ces mots étaient des tirs. Des tirs en plein cœur. L'air dans ses poumons se raréfia alors qu'Omilaye lança un sort pour déverrouiller le téléphone, dans un état second. Cela ne pouvait pas être vrai. Elle se faisait sans doute des idées. Non… C'était impossible… Sani, si doux, si gentil, si galant ne lui aurait pas cacher une énormité pareille. Il ne lui aurait pas menti avec autant d'aplomb. Il l'aimait. Il ne lui aurait pas fait ça. Elle se faisait des films. Il y avait forcément une n'avait pas pu se jouer d'elle ainsi.

Son champ de vision s'obscurcissait. L'écran lumineux était son seul contact avec la réalité. Et les caractères numériques défilaient et la frappaient. «Achète du lait avant de rentrer XOXO». Un coup. «Je t'aime chéri». Deux coups. Une photographie de deux enfants hauts comme trois pommes à une réunion de famille. Trois coups.

Omilaye avait mal à la poitrine. Elle avait envie de vomir, de mourir. Elle se sentait sale. Sani n'était pas célibataire. Sani avait une femme. Elle était jolie, souriante, belle sur une photographie au bord d'une piscine. Sani avait deux enfants. Deux bambins qui lui ressemblaient. Son cellulaire était un témoignage trop flagrant pour qu'elle se voile la face.

Omilaye avait été trompée, flouée et elle n'avait rien remarquer comme une imbécile. Elle était bête. Idiote. Comment avait-elle fait pour ne rien voir? Pourquoi ne s'était-elle doutée de rien? Elle avait déjà eu des aventures avec des hommes mariés plus jeune! Elle aurait dû voir. Elle aurait dû savoir. Elle n'aurait pas dû se laisser ensorcelée de la sorte. Dire qu'elle voulait qu'il fasse partie de sa vie, le présenter à ses parents. Comment avait-elle pu être aussi stupide?

Les larmes lui montèrent aux yeux, larmes brisées qu'elle retint tant bien que mal alors que la douleur se répandait dans son bas ventre. Elle se prostra et un son guttural s'échappa de ses lèvres. Omilaye était meurtrie.

La sorcière batailla pour ne pas éclater les vases de rage avec sa magie. Il ne manquerait plus qu'il découvre son secret qu'elle comptait partager à leur prochaine rencontre. Quelle imbécile! Comment avait-elle pu croire qu'elle pourrait vivre un conte de fée? C'était trop beau. Trop beau pour elle.

« Qu'est-ce qu'il y a ma Belle? demanda Sani, en sortant de la salle de bain, une serviette nouée autour de ses reins.

— Pourquoi tu ne m'as pas dit que tu étais mariée! rugit Omilaye, folle de rage.

— Je rêve où t'as fouillé dans mon téléphone ? » se plaignit son amant en s'avançant pour récupérer le cellulaire.

La jeune femme se débattit et jeta l'objet au sol, hors d'elle. C'était ça la question qui l'importait?! Omilaye ne pensa même pas à se justifier. Elle n'avait pas fait exprès de tomber sur le message de sa femme.

« Mais t'es complètement folle? Est-ce que tu sais combien ça coûte ?! vociféra Sani à cran.

— Comment t'as pu me cacher que t'étais marié, que t'avais des GOSSES! hurla Omilaye alors que les larmes cascadèrent sur ses joues, malgré elle.

— Calme-toi…

— Comment tu veux que je me calme! Tu ne m'aimes pas! Tu voulais juste me baiser! se brisa Omilaye.

— Non… Ma Reine… Ne dis pas que je ne t'aime pas…Ce n'est pas vrai… tenta Sani en posant ses mains sur ses épaules frénétiques.

— NE ME TOUCHE PAS! Tu t'es foutue du moi! Tu m'as pris pour qui ? Ta pute?!

— Omi… J'attendais juste le meilleur moment pour t'en parler…

— Et ça aurait été quand le bon moment, hein?! s'écria Omilaye. Quand j'aurais voulu te présenterà …Putain…»

Plus elle fixait Sani, plus elle le trouvait laid. Il n'était plus l'homme qu'elle connaissait. Il n'avait été qu'un mirage. Depuis le début. Et à présent, se réveiller était bien difficile.

« Omilaye… Je t'aime… J'allais te le dire à notre prochain rendez-vous. Je mentais pas quand je disais que je voulais t'épouser… expliqua Sani d'un ton implorant.

— Est-ce que ta femme est au courant? demanda d'une voix froide la sorcière.

— Je…»

Le silence voulait tout dire.

« Je me casse, soupira-t-elle. Ne m'appelle plus jamais.

— Non Omi… Je ne veux pas te perdre comme ça… » répondit Sani en saisissant son bras.

Ses yeux étaient emplis de détresse et d'amour. Mais peut-être que la sirène se faisait des films pour se rassurer. Pour espérer que cette passion entre eux n'était pas issue de son imagination. Mais même si ses sentiments avaient existé, ce n'était pas suffisant. Omilaye ne pouvait être que l'officieuse, la concubine. Au mieux, elle pouvait être la deuxième femme qui devrait toujours se battre pour faire valoir ses droits et son amour, agaçant tout le monde et bouleversant la vie de gosses qui n'avaient pas demander des demi-frères et sœurs et une belle-mère.

« Je pars en premier. Prends au moins le temps de te préparer. » déclara Sami, comprenant que la jeune femme n'était pas d'humeur à débattre de quoi que ce soit.

Dans l'appartement qu'Omilaye considérait comme un cocon, il ne restait qu'un silence froid, tortueux qui l'enveloppait à l'instar de l'amour de ce traitre, de ce salaud. Ce silence était un tapis dressé pour que ses pensées éparses s'écoulent sans mal, à sa plus grande peine.

L'esprit d'Omilaye dérivait. La tristesse insondable qu'elle ressentait ne s'amenuisait pas. Le goût de la trahison non plus. Elle n'avait plus, ni la force de hurler ou de pleurer. Le trajet jusqu'à son logis fut morose. Elle regretta de ne pas avoir ramené des tongs car les talons hauts lui faisaient un mal de chien. La sirène ne s'était pas rendu compte que c'était aussi douloureux à l'allée. Elle ne savait pas encore.

La sirène décida de transplaner jusqu'à sa chambre même si cela était plus poli de passer par la porte. La jeune femme n'avait pas la force de faire semblant d'être enjouée et de bonne humeur. Même si elle s'était exécutée, ses sœurs et peut-être même sa mère s'en seraient rendue compte.

Omilaye n'était pas assez forte pour canaliser ses émotions. Sa mère le lui avait toujours reproché d'ailleurs. Elle était un peu trop sanguine, une fille qui manquait de mesure. Cela la rendait moins infaillible, moins forte car on pouvait profiter d'elle. Elle pouvait perdre le respect de beaucoup de monde. Surtout des hommes. C'était ce que sa mère avait dit à elle et à chacune de ses sœurs.

Il fallait être forte car le monde était cruel. Se méfier, surtout des Petites-flammes qui vivaient dans des conditions différentes des leurs. Et il était important de remplir ses devoirs. Toujours. Et ne jamais s'y soustraire. Ce n'était qu'ainsi qu'on pouvait penser à l'amour et à construire une relation et une famille solide.

Ce n'était pas n'importe quel homme qui pouvait rentrer dans une couche, qui avait le privilège de partager des instants si fugaces avec une femme. «Ton corps est un temple.», sa mère disait. Une sirène se devait de choisir la bonne personne pour l'ensorceler.

Et tout cela, Omilaye avait été incapable de le faire. Encore une fois elle s'était trompée. La sorcière ne regrettait pas les relations purement charnelles qu'elle avait pu avoir par le passé malgré les qu'en-dira-t-on. Cependant, toutes les expériences sérieuses qu'elle avait vécues s'étaient soldé par des échecs si importants qu'elle préférait ne pas y penser. Comment avait-elle pu ne pas remarquer qu'une autre femme se trouvait dans la vie de Sani? Il l'avait trompée. Cette situation était pire que son ancienne relation avec Rick. Quel salaud! Elle voulait lui faire avaler toutes ses cravates pour qu'il s'étouffe avec ou le noyer dans l'océan et faire dériver son corps des jours et des nuits.

Mais malgré sa rage, la sirène l'aimait toujours. Et elle l'avait reçu en elle il y avait à peine quelques heures. De douleur, de dépit mêlé de honte, Omilaye fit exploser le vase plein de fleurs d'hibiscus qui ornait sa coiffeuse.

Ses yeux auburn se mirent à scintiller alors que ses cheveux noirs ornés de longs rajouts marron clair qui cascadaient sur ses épaules se soulevèrent sous l'impulsion de sa magie à fleur de peau.

Se rendant compte qu'elle perdait le contrôle d'elle-même, la sirène décida de se jeter dans sa source d'eau en connexion avec l'Atlantique. Laissant toute sa puissance se libérer dans ce milieu aqueux, Omilaye ne s'était jamais sentie aussi apaisée en opérant sa transformation. Ses jambes fusionnèrent pour laisser place à une énorme queue de poisson aux écailles dorées. Elle étincelait même dans l'eau à l'instar des rayons du soleil qui couraient sur les vagues au lever du jour.

Seule dans cette étendue silencieuse, Omilaye nageait, l'esprit embrumé jusqu'à rentrer en contact avec la source d'eau de la cuisine. Sans sortir, elle observa sa famille via l'écran d'eau magique. Sa mère écoutait d'une oreille distraite une histoire que devait raconter son père tandis qu'elle sortait la soupe Afang de la marmite pour en garnir les assiettes. De sa place, elle sentait déjà l'odeur si caractéristique des écrevisses, du poisson frais et des feuilles de Okazi mêlées. Omilaye en aurait eu l'eau à la bouche si la souffrance ne perçait pas son écaille, armure face au monde.

La sorcière observait ses sœurs. Famuyiwa répondait à son père avec sa verve et son éloquence caractéristique tout en posant les derniers couverts tandis qu'Oyeniran commençait déjà à nettoyer les ustensiles sales avant de passer à table, toujours aussi gracieuse. Ses deux sœurs étaient fortes. Ses deux sœurs ne décevaient pas leurs parents à chacune de leurs actions et ne s'étaient jamais retrouvées dans une situation aussi pathétique que la sienne. Est-ce qu'Omilaye avait vraiment sa place parmi elles? Elle qui n'avait rien trouvé de mieux à faire que de s'intéresser à des futilités comme l'habillage, les cheveux et le maquillage jusqu'à en faire son métier. Elle qui n'était qu'une folle bonne qu'à mettre dans son lit pour quelques nuits. Elle qui ne pouvait prétendre à mieux que de devenir une amante ou une seconde femme moins honorable que la première.

Omilaye retint des sanglots et s'éloigna de sa maison pour dériver dans l'océan afin de masquer le goût et la sensation de ses larmes glissant sur sa peau.


La répétition de la chorale dans laquelle chantait Oyeniran depuis son adolescence finissait enfin après un entraînement haut en couleur. Enfants et adultes étaient excités à l'idée de leur prochaine représentation qui aurait lieu au festival des Ibeji, les orishas jumeaux. Alors qu'elle sortait de la salle, Oyeniran aperçut un des chanteurs principaux et l'ignora sciemment.

Elle ne voulait pas parler avec Femi depuis qu'il avait critiqué ses représentations au restaurant. Des représentations frivoles et fantasques. Selon lui, son succès n'était pas lié à un quelconque talent mais à ses pouvoirs de sirène.

L'assertion agaçait au plus haut point Oyeniran. Même si ce n'était pas son rêve de devenir professionnelle de la chanson, son travail et sa fierté en avaient pris un coup et elle n'avait aucune envie de débattre avec cet énergumène.

Oyeniran dit au-revoir à ses camarades du cours. À l'extérieur de la bâtisse, le soleil tapait fort en ce début d'après-midi. Elle marchait d'un pas tranquille jusqu'au palais royal. Une de ses amies des eaux avait eu un empêchement et Oyeniran avait accepté de la remplacer. La somme pour ce travail était plutôt coquette et ce n'était pas bien difficile. Il fallait se rendre dans les bassins royaux et les débarrasser des esprits des eaux. Ces petits chenapans effrayaient souvent les animaux qui n'osaient plus s'abreuver et se désaltérer en leur présence. Les sirènes ayant une affinité avec ces créatures, la cour les embauchait souvent pour ces missions courtes.

Cela faisait des lustres qu'Oyeniran n'était pas entrée au Palais. Elle se sentait mal à l'aise. Tout le faste et le luxe indolent qui y régnait la déstabilisaient. Dire que Famuyiwa devrait s'habituer à circuler dans ce type d'environnement si elle se mariait avec Akinola ! Elle tomba sur la supérieure qui lui indiqua l'emplacement des jardins royaux. Ils étaient vraiment magnifiques et entouraient tout le palais. Il y avait plusieurs entrées et sorties et toute la végétation mêlée aux animaux et aux plantes se mêlaient en un fouillis naturel d'une beauté saisissante.

La sirène trouva sans peine la petite rivière qui circulait dans cet espace de quiétude. À cette heure de la journée, il y avait peu des habitants du palais en vadrouille dans cette étendue de verdure.

Oyeniran plongea ses pieds dans l'eau et opéra sa transformation. Il y avait toujours un effet libérateur à retrouver cette forme et la douceur de l'eau sur sa peau. Même si Oyeniran aimait sa forme humaine et vivre sur terre, nager était une activité des plus libératrices. En étant une sirène, les futilités du monde des hommes disparaissaient et elle ne sentait jamais autant en phase avec sa magie qu'en ces instants. Elle n'arrivait pas imaginer comment les Petites et Grandes-flammes pouvaient supporter leur vie sans avoir une autre forme, plus proche de la nature et des énergies les plus intimes et indiscibles du vivant. Oyeniran nageait et dans sa course dans cette eau claire, elle attrapa tous les esprits volages qui s'ennuyaient. Certains voulurent débattre mais après des négociations serrées, Oyeniran réussit à les faire emprunter un portail magique vers la lagune. Lorsque son travail fut terminé, Oyeniran décida de rester un peu profiter de la rivière magique. Le jardin luxuriant embaumait d'un tas d'odeurs qui ne disparaissaient pas lorsqu'elle s'enfonçait dans l'eau peu profonde. C'était agréable de barboter ainsi.

Alors qu'elle avançait, elle croisa une ribambelle de poissons aux mille couleurs qui reprirent leurs droits dans l'eau. Oyeniran les salua avec un sourire avant de continuer son exploration. Le Roi avait fait un excellent travail en aménageant les lieux.

Alors qu'elle se promenait, Oyeniran sentit une présence humaine, non loin d'elle. Elle sortit de l'eau pour ne pas l'effrayer mais se figea face au spectacle qui lui était offert.

Akinola avait ses jambes à moitié plongée dans l'eau et tentait tant bien que mal de nourrir un énorme hippopotame. L'animal semblait peu intéressé par l'herbe fraiche dans le panier d'osier qu'il lui tendait. À la place, l'hippopotame préféra laper le visage et le crâne d'Akinola qui ria aux éclats à son geste d'affection.

« Arrête de faire ça et mange plutôt ! Qu'est-ce que tu feras si ton bébé n'est pas assez gros parce que tu fais la difficile , hein ? » se plaignit-il.

Akinola attrapa le panier qui était tombé dans l'eau et usa d'un sort pour ramener vers lui les feuilles qui s'échappaient à cause du courant. Oyeniran ne l'avait jamais vu aussi serein et paisible de sa vie. Ainsi, il n'était pas aussi intimidant et froid que d'habitude. Elle le trouvait même plus beau sans son armure. Et la sirène ne savait pas si elle avait le droit d' être témoin de cet instant de quiétude. Elle pensa à faire demi-tour mais le soldat remarqua sa présence. Ses yeux s'écarquillèrent de surprise. Il se referma un peu mais lui fit tout de même un signe de la main. Oyeniran se décida donc à approcher.

« Salut Akinola !

— Bonjour. Je ne savais pas que tu travaillais aussi au palais. D'habitude, c'est Esther qui nous débarasse des esprits.

— Je la remplace juste, expliqua Oyeniran. C'est la première fois que je vois les jardins du chateau. C'est très joli…

— Kayin essaie de faire passer un amendement pour qu'il soit ouvert au public quelques jours par semaine. » déclara-t-il.

Omilaye trouvait toujours cela très étrange qu'il se réfère au prince avec autant de familiarité.

« Ce serait une bonne idée. Mais il faudra pas vous plaindre si une horde de sirènes et d'autres créatures finissent par squatter ! s'amusa Oyeniran. Elle est enceinte c'est ça ?

—Oui elle devrait mettre bas dans deux mois. Tu dis bonjour Kiboko ?

— Bonjour Kiboko ! Tu es magnifique, tu sais ? Il vient d'où ce prénom…

— Ça veut juste dire hippopotame en swahili. »

Oyeniran éclata de rire à son explication.

« Très original… se moqua-t-elle.

— J'avais cinq ans lorsqu'on me l'a offerte… se défendit Akinola, embarrassé avant de caresser le dos de la femelle.

— Ma pauvre… Ton ami n'a vraiment pas de goût. N'est-ce pas ? »

Kiboko lui répondit avec un grognement approbateur. Puis la grosse bête se pencha et lui lécha la main. Omilaye la caressa à son tour avant de rire lorsque celle-ci se mit à laper son visage.

« Elle est déjà éprise de toi… s'amusa Akinola en s'asseyant au bord de l'eau.

— J'ai toujours eu plus de succès avec les animaux malheureusement, s'amusa Oyeniran.

— Chante une chanson et tu pourras avoir tous les animaux du jardin dans ta poche, la rassura-t-il.

— Si tu le dis…

— C'est sûr que ça marchera ! Si ça a déjà de l'effet sur les humains pourquoi pas sur les poissons ?

— Tu penses que c'est ma voix ou mes pouvoirs de sirènes qui font cet effet ? demanda soudainement la jeune femme, prise d'une étrange pulsion.

— Ben ta voix pourquoi ? Personne n'irait voir tes spectacles si c'étaient juste pour tes pouvoirs. J'aurais pas invité les gars de la garde non plus. On a l'habitude de voir des sirènes débarquer et faire les folles furieuses pour trouver leur âme-soeur depuis des lustres. »

Oyeniran lui lança un regard noir à sa dernière phrase. Et pour la premières fois, Akinola ne se détourna pas du sien.

« Quoi ? Vous êtes des créatures puissantes, liée à Yemaya en plus. Et vous êtes effrayantes lorsque vous avez choisi votre âme-soeur et qu'il leur arrive quelque chose, déclara tranquillement Akinola.

— C'est parce que lorsque c'est pour la famille, nous donnons tout. Nous ne sommes pas des folles furieuses mais des folles dangereuses…

— Haha ! C'est vrai que ça vous va bien comme appellation…

— Si Famu et toi décidez de vous marier, tu seras protéger par chacune des sirènes de notre famille de la même façon, expliqua-t-elle. D'ailleurs, t'avais pas rendez-vous avec elle aujourd'hui ?

— Euh…

— Ne me dis pas que t'as déprogrammé ? jugea Oyeniran, déconcertée.

— Ne me regarde pas comme ça ! Je n'avais pas la tête à ça aujourd'hui. C'est mon jour de congé et c'est angoissant les rendez-vous… avoua-t-il.

— T'inquiète. Je ne lui dirais rien…»

Elle n'avait aucune raison de créer une broutille entre sa soeur et lui. Ce n'était pas comme si Famuyiwa faisait des efforts de son côté.

Akinola la remercia avec un sourire sincère. Oyeniran se surprit à penser qu'elle aimerait le voir plus souvent. Ce sourire tranquille dévêtu de toute mesure et politesse appuyée. Puis il caressa à nouveau Kiboko qui avait fini par poser sa grosse tête sur ses genoux. Oyeniran discuta avec lui car elle n'avait pas de travail à faire avant l'ouverture du restaurant à dix-huit heures.

Au cours de leur échange, elle finit par se dire qu'Akinola n'était pas qu'un bon prétendant. C'était une personne gentille, posée et sa timidité dissimulée sous une couche de froideur était adorable. Oyeniran était certaine que leurs deux familles pourraient se greffer l'une à l'autre sans problème.


Chaque semaine, après avoir bu un verre avec son ami Innocent et déjeuné en compagnie de la gouvernante de la maison où il passait trop peu de fois, Adegoke se rendait au cimetière pour se recueillir sur le lieu de repos de son défunt amour.

Adegoke se souvenait encore du sourire de Defunke et de son regard de feu. Certains avaient osé dire que Defunke ne méritait pas sa place dans le temple de Shango parce que son corps n'était pas comme celui des autres soldats du temple mais l'orisha ne se trompait jamais. Il n'y avait pas de personne plus fougueuse et plus puissante que Defunke. Adegoke s'était battu à ses côtés, avait aimé à ses côtés et même six pieds sous terre, il l'appelait encore dans ses rêves et lui partageaient les nouveautés et évolutions dans sa vie. Adegoke lui parlait de l'enfant porté par son corps si fort parti trop tôt.

Adegoke n'avait jamais vécu de jours plus lumineux que ceux qu'il avait passé à ses côtés malgré les coups d'état et la guerre. C'était le sacrifice de Defunke et celui de nombreux soldats et civils qui avaient permis de mettre fin au règne terrible du roi Shangobiyi.

À cette époque, c'était la terreur. Pour échapper aux désastres qui arrivaient aux Petites-flammes depuis des siècles, leur roi avait comme les précédents renforcer les barrières et refermer les frontières. Mais Shangobiyi avait voulu aller encore plus loin, les empêchant de commercer ou voyager avec les autres peuples sorciers de la région, bloquant également les accès aux sorciers Yoruba de l'extérieur. Toute personne contre cette politique avait perdu la vie. Sans le soulèvement populaire et la rebellion de son seul fils, le souverain actuel, toute cette folie macabre aurait continué dans une logique implacable.

Defunke et Adegoke s'étaient rebellés, entrainant des camarades comme Innocent à leur suite et ils avaient gagné. Aux prix du sang et des larmes. Defunke l'avait protégé d'une flèche avec son propre corps. Et son amour était mort dans ses bras. Akinola était un petit miracle.

Cette bataille avait-elle eu du sens si leur enfant ne pouvait pas vivre paisiblement à son tour ? Adegoke avait espéré qu'Akinola n'ait pas à se battre avec autant de ferveur que lui. Son fils n'avait pas besoin de toutes ces douleurs. Même s'il avait déjà goûté au champ de bataille, ce n'était pas la même chose de se battre entre soldats et de voir des civils tomber comme des pantins.

Adegoke voulait qu'Akinola, malgré son travail, puisse profiter des joies de l'amour, sans avoir l'impression de pouvoir mourir à n'importe quel instant. Il avait été soulagé que son fils ne s'éprenne pas d'une guerrière. Il pourrait avoir une vie hors de la politique et du champ de bataille. Et Adegoke voulait qu'il puisse ressentir des émotions nouvelles. Car il l'avait élevé pour qu'il soit fort comme tous les hommes de sa lignée avant lui. Sauf que Defunke lui avait appris qu'être fort, c'était aussi être capable d'ouvrir son coeur. Adegoke avait appris à être fort à ses côtés.

« Mon amour, il y a des ombres qui nous menacent. Je cours après un nom que je ne connais pas et je me demande si notre fils aura la force de le combattre. Est-ce que tu penses que je lui ai donné les armes pour ? »

L'étendue d'herbe ne lui répondit pas. Le soldat resta seul, assis au pied de ce lieu de repos, à profiter du temps clément en lisant des registres à la recherche du nom Fatumbi. Adegoke travailla auprès de cette tombe jusqu'à ce que le Soleil se couche.


Fatumbi avait aimé. Elle avait aimé à en mourir. À en crever. Et à présent elle n'était qu'une ombre. Ses sentiments vivaient encore à travers d'autre. À travers leur sang, à travers les souvenirs et les brumes passées. À travers les autres corps morts, les cendres de vies disparues, les ombres continuaient de suivre les pas de leurs descendants. Mais elle ne s'était pas éteinte totalement.

Fatumbi aurait pu décider de se transcender. Comme les autres spectres. Cependant, la femme avait refusé. Elle ne pouvait pas reposer. Cette terre de feu l'attendait encore. Elle voulait se repaitre des douleurs de toutes ces Flammes, les faire renaitre pour provoquer une explosion. Elle voulait détruire ce monde qui continuait de tourner et de broyer les existences de son sang, de son peuple. Cette rage était puissante, tout comme leur amour. Mais ce désir de vaincre, de détruire dormait à l'intérieur d'eux, lorsqu'ils ne l'utilisaient pas contre leurs propres frères.

Fatumbi, contrairement à ces Flammes, ne craignait pas cette noirceur. Elle était la fondatrice de cette maison effilochée. Et cette gardienne allait se repaitre de leurs douleurs, de leurs peines et de leur rage. Fatumbi utiliserait ces brasiers de sentiments épars pour en faire une explosion qui détruirait tout sur son passage. Car les pleurs de la Grande-flamme s'étaient taris depuis des lustres. Et elle ne désirait qu'une chose à présent. La destruction.