Chapitre 6 : Lagon de sang


Ayaba reviendrait au Nigeria dans quelques jours. Avant de la revoir, Grace avait prévu de passer du temps avec sa propre famille.

Grace était surprise de ressentir un brin de nostalgie à l'idée de quitter le village où vivait sa grand-mère maternelle. Pour leur dernière journée passée dans cette petite maison rurale, Grace avait pris le temps de piler l'Agoun avec son aïeule et sa mère. Les deux femmes plus âgées discutaient entre elles avec tranquillité tandis que le bruissement du vent faisait vibrer le feuillage des palmiers environnants.

Lorsqu'elle était venue deux fois au collège et une fois au lycée, la jeune femme avait trouvé cette activité des plus ennuyantes et avait espéré quitter la cambrousse où le réseau était plus que bancal et où il n'y avait pas grand-chose à faire. C'était surprenant qu'en quelques années à peine, elle s'était mise à apprécier les lieux. Le talus sur lequel elle adorait faire des galipettes petite s'offrait à sa vue et il fallut que sa grand-mère répète deux fois sa demande à Grace pour qu'elle comprenne qu'on lui avait demandé une bouteille d'eau. Son frère revint avec du poisson pêché dans la rivière non loin, accompagné de deux garçons du quartier. Ils firent tous ensemble la prière tandis que le feu de la vieille cuisinière crépitait tranquillement dans un coin.

Puis ils se mirent à consommer leurs délicieux plats à l'arrivée de son père. Il était entré avec l'un de ses oncles et alors que tous les adultes participaient à une discussion animée, Grace observait les épaules moins tendues et les visages plus ouverts de ses parents. Dans moins de dix ans, ils reviendraient définitivement. Grace et Nick s'en étaient fait la promesse. Leurs parents avaient trimé pour leur offrir un avenir et des opportunités aux Etats-Unis malgré les galères. Ils avaient trimé pour améliorer leurs conditions de vie aux Etats-Unis et au pays. Un jour, leurs parents rentreraient. Ce serait l'un de leurs derniers voyages avec un billet aller-retour.

Bien entendu, sa grand-mère ne put s'empêcher de remplir l'un de leurs anciens sacs à cadeaux d'aubergines à leur départ. Alors que Grace s'était déjà assise à l'arrière de la voiture avec son père au volant, sa mère et Nick faisaient encore leurs adieux à la petite dame qui était le portrait craché de sa mère. Grace était fière d'avoir ses yeux. Profonds comme les abysses indiscernables.

La famille mit les voiles pour filer vers la capitale, Abuja. Le voyage risquait d'être long. Ses deux parents discutaient déjà des affaires et des personnes qu'ils rencontreraient. Le projet d'expositions itinérantes jusqu'à Lagos occupait toutes les pensées de son père. Titulaire d'une licence en droit , propriétaire d'un kiosque à journaux et d'une épicerie dans le Queens et surtout passionné d'art et d'histoires, son père avait toujours rêvé de pouvoir ouvrir des galeries à Abuja, exposé des artistes et entretenir l'histoire et les explications des œuvres d'art précoloniales. Le projet de toute sa vie était de finaliser sa maison déjà construite dans un beau quartier d'Abuja et surtout, d'ouvrir une galerie dans laquelle des artistes locaux pourraient exprimer toute leur créativité. Grâce saisissait à peu près la conversation puisqu'elle tournait autour de business et son frère mettait son grain de sel de temps à autre tout en sortant un essai qu'il allait sans doute annoter comme un forcené tout le trajet. Grace sortit son téléphone inutilisé depuis plusieurs heures et vissa son casque sur ses oreilles tout en laissant les paysages sablonneux, terreux et la verdure traverser son monde.


Comme toutes les capitales, Abuja était un maelstrom de quartiers et de lieux aux différentes facettes dans laquelle des millions d'habitants se frayaient un chemin à travers les dédales du destin. La ville était pourtant beaucoup plus calme que Lagos, véritable bastion économique du pays. Ville de fous furieux et de débauche si elle en croyait les témoignages de sa cousine Peace. Grace avait vécu une bonne partie de sa vie à New York, les grandes villes ne devraient pas lui faire peur. Et pourtant, elle flippait à l'idée de retrouver Ayaba là-bas même si elle serait accompagnée.

Les routes étaient de plus en plus praticables et goudronnées à mesure qu'ils s'approchaient des quartiers pavillonnaires et huppés de la ville et Grace pouvait compter de nouveaux gratte-ciels derrière la majestueuse mosquée nationale. Sa coupole d'or reflétait les rayons du soleil mais les tours juste derrière, de par leur modernisme criard, enlaidissait le paysage. Grace sortit tout de même son appareil pour prendre un cliché.

C'était un petit rituel qu'elle reproduisait à chaque fois qu'elle revenait.

« C'est vraiment moche. Ils auraient au moins pu essayer de s'inspirer de certains jeunes architectes au lieu de vouloir absolument reproduire l'Occident. Genre un truc moderne mais plus adapté aux conditions météo quoi. On doit crever de chaud au dernier étage…déclara son ainé contemplatif.

— Je savais pas que t'avais un diplôme d'architecte… ricana Grace.

— Avoue c'est moche…

— Je paye à personne des études de construction alors qu'il y aurait eu besoin hein… se plaignit leur père en garant leur voiture.

— Allez aider votre père à monter les bagages au lieu de jouer les philosophes.

— Oui Mama. » soufflèrent-ils en coeur avant de quitter le véhicule.

Leur maison à deux étages se dressait de sa blancheur de lait, fière à l'instar des rêves, de la sueur et des espoirs qui suintaient de chacune de ses fondations de béton et de terre cuite. Grace prit l'un des sacs les moins lourds par pure paresse avant de s'engouffrer à l'intérieur de l'habitacle d'une fraicheur salvatrice. Malgré tous ses questionnements et l'impression de marcher sur des œufs à longueur de temps, Grace était heureuse d'être rentrée.


Après avoir passé une première journée à vivoter dans leur chambre ou au salon et à manger dans un restaurant du coin, Grace et Nick s'étaient décidés à visiter la ville seuls pour leurs deux jours restant dans la capitale. Nick avait fait tout un programme voulant aller au marché, faire les librairies, les galeries d'arts, découvrir de nouveaux restaurants, revoir deux amis qu'ils s'étaient fait en partant seul ici lors des vacances de Thanksgiving, avec un billet à prix cassé. Puisqu'ils ne devraient rencontrer leurs cousins et cousines que l'après-midi, ils auraient tout le temps de faire le programme prolifique de Nick.

Une partie de l'esprit de Grace avait une fatigue monstre à l'idée de tout ce programme un brin trop prise de tête pour des vacances. Mais une partie d'elle saisissait le besoin presque viscéral de Nick de se reconnecter avec cette culture qui leur filait entre les doigts malgré les éléments éparses qui les reliait à elle de manière indubitable. Grace n'avait juste pas encore la force ou la tête à s'y plonger. Néanmoins, c'était la première fois qu'elle était au pays sans que ses parents ne voient le besoin de la superviser. Elle était une adulte et pouvait découvrir la ville sans être chaperonnée par une présence non désirée. Et cet état de fait était à la fois effrayant et vivifiant.

Grace laissa son grand-frère la guider à travers la ville. Elle le regardait observer le monde avec ce regard acéré qu'il avait toujours, mais dépétri de sa fausse nonchalance. Malgré les barrières de langue et ses maladresses, Nick était moins enfermé à l'intérieur de lui-même qu'à New York. Alors qu'il cherchait dans un panier à bijoux, un pendentif qui pourrait seoir à sa petite amie Keysha, Nick était beau. Son simple tee-shirt noir à manches courtes, son jean bleu et ses grosses baskets ne le camouflaient pas. De son visage sûr de lui et pensif, un soupçon de vie, une part de lui pouvait transpercer son objectif. Grace déguéna son appareil et immortalisa l'instant.

Surpris par le flash, son frère fit la moue avant d'éclater d'un rire franc. Puis il l'obligea à ranger le coûteux appareil qu'il lui avait offert dans son sac.


Comme ce que Grace avait prédit, la réunion de tous les cousins de la famille sous une impulsion de Naima afin de resserrer les liens avait été plus que gênante et fatigante. La jeune mère de famille de vingt-cinq ans organisait le buffet d'une main de fer, son petit garçon dans ses pattes. Alors que Grace l'avait toujours connue enjouée, Naima semblait avoir perdu des couleurs.

Le repas était savoureux. Tout le monde avait mis la main à la pâte. Comme Nick était parti discuter avec Nicholas, Grace s'était rapprochée d'une de ses cousines au troisième degré dont elle avait oublié l'existence mais qui avait le mérite d'avoir son âge. Et surtout de ne pas être très à l'aise en anglais, vivant en France. Cela permettait à Grace de ne pas recevoir de questions trop intempestives notamment sur sa vie amoureuse. Laeticia semblait quant à elle soulagée de l'avoir à ses côtés.

Peace arriva plus en retard que la moyenne. Solaire, sa coupe au carré avec ses vanilles noires faisait ressortir les traits ronds et doux de son visage maquillé avec soin. Ses paupières serties d'un rose pétant se mariaient avec ses talons hauts de la même couleur. Son pantalon moulant en cuir épousait ses hanches plantureuses et son long gilet en soie crème flottait dans l'atmosphère, répandant son parfum musqué à travers la pièce.

Grace ne manqua pas le regard plein de dédain que lui lança Naima avant de l'accueillir. Ce fut au moment où Grace profitait de son jus de fruits que Peace finit par quitter Naima et ses autres cousins pour la rejoindre :

« Sale vipère ! Au moins j'ai pas un mari qui me refile des IST à tout va ! marmonna-t-elle dans sa barbe avant de lui lancer un grand sourire ! Alors comment vont la petite américaine et la petite française ?

— La petite américaine va bien. » sourit Grace avant de répondre à sa bise appuyée.

Peace était une des cousines dont Grace était la plus proche. La femme de vingt-huit ans travaillait dans une agence de divertissement à Lagos depuis maintenant un an après avoir enchainé les postes d'activité dans différentes entreprises avant de détaler lorsque les conditions de travail ne lui plaisait pas. Vilain petit canard de la famille de son père, tout le monde la critiquait pour son manque de pudeur, sa vulgarité, sa vie dévergondée et surtout le fait qu'elle était beaucoup trop têtue et toujours pas mariée. Pour tout le monde, les portes de l'enfer étaient déjà ouvertes pour l'accueillir. Pourtant Peace faisait fi de tous ces cancans et dirigeait son gouvernail avec force. C'était la seule qui savait pour son lesbianisme en dehors de son frère et de ses parents. C'était elle qui l'avait deviné il y avait deux ans. Bon peut-être bien qu'elle avait dit qu'elle était folle de ne pas apprécié le corps et la puissance d'un homme dans ses bras et qu'elle trouvait ça super bizarre mais Peace ne l'avait pas sermonné, ni rejeté. Cela faisait que Grace l'aimait encore plus.

Peace parla à Grace et à Laeticia. Beaucoup. Elle leur prodigua des conseils, se moqua un peu d'elles, se plaignait de tout le bruit, de son travail à Lagos, de la dernière collection de vêtements d'une star passant du coq à l'âne avec une volubilité saisissante. La fin du repas était beaucoup moins morne.


Leurs bagages en main, Peace, Nick et Grace attendaient la voiture qui les amèneraient jusqu'à Lagos. Les parents de Grace leur avaient à peine dit au revoir avant de rejoindre des amis, surexcités. Peace se collait des faux-ongles, son matériel en équilibre précaire sur le haut de sa valise tandis que Nick tentait pour la énième fois de contacter leur chauffeur.

« Qui est-ce que Papa a engagé déjà ?

— C'est l'un des artistes qui fera partie de la collection itinérante. Grace, je t'avais montré certaines de ces photos non ?

— Le pote que tu t'es fait l'année dernière ? Celui qui a pris les photos de la rue ?

— Oui. Allo ? Will t'es où ? Dans dix minutes… Ok…Il a pris du retard à cause des bouchons.

— Pourquoi il fait le chauffeur ?

— Les photos payent pas toutes les factures. » déclara Peace avant de grignoter une noix de cajou.

Leur vieux pick-up rouge finit par se garer juste en face d'eux. Le fameux Will sortit du siège passager, sans éteindre la radio. C'était une vieille chanson des années quatre-vingt qui passait. Grace la reconnaissait. Sa mère adorait chanter "Ja funmi" ou "Bats-toi pour moi" lorsqu'elle était petite.

Le jeune homme lança une accolade franche à Nick avant de les aider à mettre leurs bagages à l'arrière du véhicule. Si on ne lui avait rien dit, Grace n'aurait jamais pensé que ce garçon banal avec ses chaussures usées, son jean déchiré et son tee-shirt contrefait aurait pu être l'auteur de si beaux clichés. Will ne parlait pas beaucoup mais il avait un joli sourire et ne semblait répondre qu'à Nick, ravi de le retrouver après tous ces mois. Peace lui posa des questions sur sa vie à Lagos puisqu'ils résidaient dans la même ville tandis qu'ils s'engouffraient tous à l'intérieur du véhicule pour mettre les voiles.

Grace écoutait leur discussion d'adultes plus avancés dans la vie d'une oreille distraire. Le Yoruba bancal de son frère butait avec maladresse sur sa langue mais il s'efforçait de continuer malgré le rire ingénu de son ami. La plus jeune ne suivit pas mais ils finirent par parler des relations, d'amour et des galères de l'existence. Ces discussions lui firent penser à Zaynab. Avec tous ces trajets et celui de onze heures qui se profilait, elles ne s'étaient pas échangées plus que quelques mots par message. Le chant de King Sunny Ade pour toile de fond, Grace s'endormit.


Deux ans plus tôt

Parfois, Grace avait l'impression de se noyer entre deux rives. Elle avait la sensation que le monde pouvait s'écrouler, l'écraser. Dans tous les cas, elle ne pourrait respirer correctement. Cet étau revenait. Il n'était pas toujours aussi lourd. C'était un compagnon de voyage et Grace savait que ses ancêtres l'avaient allégé et alourdi au fil de leurs pas. Mais il y avait des jours parfois, elle se sentait fantôme. À l'étroit dans son enveloppe, enserré malgré l'air tout autour d'elle et Grace devait se rappeler que cette douleur sourde qu'elle ressentait, que l'ombre qui la suivait, n'était pas suffisante pour qu'elle puisse vouloir dormir pour toujours.

Se sentir comme un pantin désarticulé n'était pas suffisant malgré la fatigue. Plus les années passaient, plus elle se sentait fatiguée. Pourtant, Grace n'avait que seize ans. Elle avait passé une réunion de famille où elle avait été lorgnée par des membres qui voulaient faire tomber ses parents. Le corps de son grand-père avait emprunté son dernier voyage, retrouver sur sa peau le poids de la terre le recouvrir, le pétrir pour qu'enfin son enveloppe corporelle retrouve le reste des êtres-vivants. Pour qu'enfin son âme puisse atteindre l'au-delà sans continuer sa course dans notre monde visible, esseulé.

Et à cette réunion, ils ne parlaient que d'héritages et de partage de terres. Sa grand-mère n'avait jamais semblé aussi frêle. Sa petitesse semblait le seul témoignage de sa tristesse. Son visage était une barrière infranchissable. Et Grace n'avait qu'une phrase banale pleine de platitude mal prononcée à offrir. Rien de plus que sa voix mal assurée et sa présence.

Son père n'avait pas pleuré mais elle sentait sa douleur derrière le mur de fierté.

Grace avait l'habitude des barrières. Elle en avait aussi. Toutes les émotions, toutes les ombres étaient trop fortes. Peut-être que chacun avait si peur de les partager, de noyer l'autre malgré les similitudes de l'expérience vécue qu'ils préféraient se taire et rester fantômes. Peut-être que c'était pour ça que certains recherchaient si ardemment le salut. Le salut dans les sons, dans le mouvement, dans la religion, dans l'amour. Le salut dans la mort était envisagé mais parfois il donnait envie à Grace de dégueuler. Parce que la mort était comme une camarade, l'amante des ombres poursuiveuses.

Et Grace ne craignait pas vraiment son baiser. Elle espérait simplement que ses lèvres ne toucheraient pas les siennes trop tôt. Grace rêvait encore de plénitude.

Elle avait été envoyée dans l'aire marchande par sa mère, sans supervision. Alors qu'elle savait qu'ainsi, sa fille serait incapable de négocier et que son accent américain trahirait le poids de sa bourse, entraînant une augmentation faramineuse des prix.

Mais sa mère l'avait envoyée dans une volonté attentive de la protéger. Et Grace ne pourrait jamais lui redonner aux centuples tout ce qu'elle faisait encore pour lui permettre de voler, malgré les cages. Sa mère l'avait envoyée parce que son oncle avait commencé à lui parler de mariage et du fait qu'elle devrait être une fille bien, une fille prude respectant les préceptes contrairement à certaines de ces cousines dévergondées sans savoir une seule seconde qu'il s'adressait à une fille déjà perdue à ses yeux.

Où pourrait-elle aller si même Dieu ne voulait pas d'elle ? Grace devait se rassurer que même si elle pêchait déjà, elle atteindrait les enfers pour une autre raison.

Grace voulait juste voler quelque part. Elle voulait arrêter de penser à des futilités de ce genre le jour de l'enterrement de son grand-père.

Grace acheta des poivrons. Trop chers. Elle continua sa course et dans son trajet, elle aperçut un stand avec des toiles de peinture qui côtoyaient des objets en tout genre dans un mélange des plus étranges. Un homme d'une trentaine d'années au sourire avenant discutait avec un client. Assis à côté d'elle, une fille au voile aussi rouge que le sang frais, pianotait sur son vieux téléphone portable. Elle portait un simple pantalon ample avec une blouse fleurie et un long gilet blanc qui recouvrait ses bras et ses formes.

Grace ne l'avait pas remarquée, perdue dans l'ombre de ses pensées. L'américaine ne l'avait pas remarquée jusqu'au moment où elle braqua ses yeux noisette, sur elle. À cet instant, Grace s'était perdue dans le miroir de son regard. Et elle était certaine que cette fille, si belle l'avait vraiment vu elle. Pas son armure. Et Grace avait cru apercevoir les crevasses de la sienne. Grace avait dit des banalités pour étendre cette sensation étrange. Elle l'avait écouté parler des tableaux. C'était elle qui les avait peints en utilisant les restes d'encre de son cousin qui peignait les petits bibelots qu'ils vendaient.

Grace avait fini par intercepter son nom : Zaynab. Puis elle lui avait acheté une de ses toiles. Le nom de ses réseaux était sur sa signature. Bien entendu, elle la suivit sur le champ, ignorant l'étrange sensation qui l'avait prise. Ignorant la curiosité et le désir qui l'animaient pour cette femme qui l'avait ébranlée. Cette fille devant laquelle elle voulait se prostrer et offrir la Lune. Était-ce l'imagination fébrile de Grâce qui avait créé l'éclat d'attirance dans les yeux de Zaynab ?

C'était une première rencontre à Abuja. Elles ne s'étaient pas parlé. Elles avaient à peine échangé sous des posts. Elles n'avaient vraiment fini par se parler qu'un an après. Alors que Zaynab s'était enfuie de chez elle lors de sa deuxième année de faculté pour échapper à sa famille et à la mort. Alors que Grace avait l'impression de ne pouvoir fuir nulle part.

Leur amitié, leur amour, Grace les chérissait comme un trésor malgré la distance. Et jamais elle n'avait oublié les teintes amères et tendres qu'avaient revêtu ce jour humide.


Bamidele était heureux. Toutes les femmes les plus importantes de sa vie étaient réunies en cette belle soirée d'été. Famuyiwa fit entrer ses amis alors qu'il aidait son épouse à placer l'énorme gâteau à trois étages sur la table. Ils pourraient utiliser la magie pour déplacer tous les aliments et les couverts. Mais utiliser leurs mains comme les Petites-flammes donnait toujours une sensation de satisfaction personnelle qui n'avait pas de prix. Lorsque tout était prêt, il fut temps d'aller chercher Ayaba.

Malgré cette histoire d'ombres et leurs propres angoisses, Ayo et lui y étaient arrivés. Et en croisant son regard aussi fier et satisfait que le sien, le coeur de Bamidele s'emplit d'un amour indescriptible auquel il ne trouvait pas les mots. Ayo et lui avaient construit une famille. Même s'il ne comprenait pas ses filles. Que parfois, elles faisaient des choix qu'il ne saisissait pas et auquel il était réfractaire, leur lien était solide. Le respect et la tendresse qu'ils se portaient allait au-delà de ce qu'il aurait pu espéré.

Lorsqu'Omilaye entra dans la salle accompagnée de la reine de la soirée, Bamidele enclencha le flash de son appareil photo pour capturer l'instant de joie. Pour qu'il ne s'efface jamais de sa mémoire.


Zaynab regardait le journal télévisé avec la femme de son cousin. Fatima et elle épluchaient les légumes en discutant, la télévision en toile de fond alors que sa nièce utilisait le lot énorme de crayons de couleur que l'étudiante avait rapporté d'Ecosse.

Dans un coin de la pièce, à peine éclairée par une lampe à huile, Hassan récitait des invocations à voix basse, serein.

Alors que les nouvelles du gouvernement étaient présentées, une annonce effrayante s'échappa de la bouche de la présentatrice, tirée à quatre épingles. Une menace semblant sortir tout droit de l'enfer.

« Les ombres sont là ! Elles ne vous laisseront pas ! Elles vous tueront ! Elles vous détruiront SALES TRAITRES ! Et jamais, JAMAIS vous ne vous réveillerez ! »

D'un seul coup, le visage de la présentatrice convulsa avant que des larmes de sang glissent sur ses joues. La femme s'écroula sur le plateau comme une vulgaire poupée de chiffon sous le regard horrifié de millions de téléspectateurs.


Au sein du palais du Roi d'Ife, dans les quartiers des femmes du Conseil des Anciens, tout le monde était en effervescence.

Adegoke marchait d'un pas rapide accompagné d'Innocent. Les deux hommes de la garde écartèrent les serviteurs un peu trop curieux de la chambre d'une des Anciennes qui avait été barricadée avec un sort de protection.

Lorsqu'ils pénétrèrent à l'intérieur de la pièce, les soldats furent saisis d'horreur. À même le sol, le corps de la vieille femme de quatre-vingts ans était effondré. De ses membres suintaient une étrange magie noire vaporeuse, semblable à une ombre. Et de ses paupières refermées s'échappaient des gouttes écarlates.