Stiles avait toujours été du genre à réfléchir à outrance pour faciliter la vie des autres, sans faire la même chose pour lui-même. Il aurait pu appeler son père pour lui demander de venir le chercher à l'aéroport dans trois jours, mais non. Il aimait faire des surprises et considérait que celle-ci ne devait être gâchée sous aucun prétexte. Enfin la vérité, c'est qu'il avait aussi parfois besoin de respecter certains petits rituels qu'il avait.

En résumé, conduire lui ferait du bien. La route ne lui faisait pas peur, d'autant plus qu'il aimait rouler. Ce n'était pourtant pas gagné car des années plus tôt, c'était son père qui l'avait tanné pour qu'il apprenne à conduire et qu'il finisse par passer son permis. Stiles ne voulait pas au départ: la voiture, ça lui faisait peur.

C'était drôle de voir comment les choses changeaient, comment elles avaient évolué. Il n'y avait pas pour lui de plus grande sensation de liberté que celle que lui procurait la conduite. Il aimait beaucoup sentir le vent caresser sa peau et la vitesse pénétrer son corps. Il adorait conduire les vitres ouvertes, y compris en hiver. Il se savait parfois frileux, mais le froid ne lui faisait quand même pas peur. Puis rien ne valait cette sensation, toujours la même, si grisante… Un petit bonheur parmi la grisaille.

Enfin pour l'heure, il lui fallait travailler ou plutôt continuer… Et il détesta la façon dont il percevait son travail à cet instant. Il pensait tant à son futur départ qu'il ne ressentait plus l'envie d'être productif alors que ce fait lui faisait d'ordinaire toujours du bien. Il s'agissait d'une sorte d'exutoire pour lui, surtout depuis que son esprit s'était retrouvé préoccupé par la nouvelle qu'il avait apprise quelques mois plus tôt – la même qui avait fait naître chez lui cette colère froide contre Scott. Il faisait tout pour ne pas l'entretenir, mais il ne pouvait pas faire grand-chose pour l'éteindre. En avait-il seulement l'envie? Il fallait pouvoir désigner un coupable pour une quelque histoire que ce soit, y compris pour celle-ci. Et ne pas le faire le boufferait.

Puis il ne voyait pas comment Scott ne pourrait pas avoir le mauvais rôle, encore moins depuis le dernier appel qu'il avait eu avec lui. Son comportement, Stiles ne le trouvait pas digne d'un alpha, ni même d'un ami.

Alors Stiles jugea davantage son retour comme nécessaire. A défaut de redresser la barre – ce qui n'était de toute façon pas son rôle –, il pourrait peut-être simplement… Faire un peu de bien autour de lui, susciter un peu de joie chez ses amis. Leur rappeler qu'il était et serait toujours là malgré la distance et leur apprendre qu'il prendrait très probablement une retraite anticipée pour se reconvertir dans un autre domaine, histoire de pouvoir retourner à Beacon Hills de manière définitive depuis plusieurs années. Parce que s'il adorait son boulot, il commençait lentement mais sûrement à se dire qu'il préférait être auprès des gens qui comptaient pour lui. Sa carrière, elle pouvait passer après. Ses amis et son père, eux, n'avaient rien d'éternel et il se rendait progressivement compte du fait qu'un rien pouvait les arracher de lui.

Alors autant contrer le mauvais sort, ou du moins en partie… En commençant par prendre quelques petites vacances. Puis, la suite viendrait naturellement: ses séjours se feraient plus fréquents et s'allongeraient jusqu'à ce qu'il dépose sa lettre de démission à son supérieur.

Stiles s'y voyait déjà et pourtant, il aimait son travail, vraiment. Evidemment, il y avait des hauts et des bas, des avantages et des inconvénients… Comme dans n'importe quel métier.

La différence, et il s'en rendait doucement compte, c'était cette distance qui le séparait de la meute… Et qui se faisait de plus en plus pesante sur son cœur.

Stiles mit l'étude de son dossier en pause et se frotta les yeux. Tout ceci l'épuisait. Cette réflexion continuelle, ces doutes de moins en moins forts, cette certitude grandissante quant au fait qu'il devait retourner à Beacon Hills, bouger, changer le cours de son existence au chemin pourtant si bien tracé… Il ne trouva aucun sens dans tout ce fatras et pourtant, chaque élément semblait couler de source. Concentre-toi, s'ordonna-t-il toutefois. Il finissait tôt aujourd'hui et considérait qu'il aurait tout le loisir de penser à tout ceci chez lui, au calme. Ce n'était pas comme s'il avait quoi que ce soit à faire de toute façon.

Ce n'était pas non plus comme s'il était si sociable qu'il n'avait ici que des connaissances et aucun ami. Le soir, il ne sortait donc que rarement et n'avait pas envie de se forcer, de s'acoquiner avec des collègues pour qui il n'éprouvait rien, pas même le moindre sentiment amical. Ils le laissaient tous de marbre… Ou bien peut-être qu'il était devenu aigri avec le temps, nul ne saurait le dire. Le fait est que c'est sa bonne amie la solitude qu'il retrouvait le soir en rentrant et que, loin de s'en plaindre, il s'en accommodait plutôt bien. Elle ne lui pesait pas, hormis lorsqu'il pensait à la meute et à cet incident sans nom. Dans ces moments-là, il regrettait de se trouver si loin. Sa poitrine sembla se compresser légèrement et le jeune homme mit cela sur le compte des émotions qui le tiraillaient.

Stiles décida de mettre son dossier de côté et d'aller se chercher un petit quelque chose à boire – puis il se disait que marcher un peu ne pourrait que lui faire du bien, lui changer momentanément les idées. Cette petite pause était un tout qui lui semblait on ne peut plus bienvenu. Il alla même jusqu'à songer à sortir dans la cour intérieure du complexe pour prendre un peu l'air. Il regarda la montre sur son poignet. Il avait le temps.

Quelques instants plus tard, Stiles débarqua dans le petit parc – c'était ainsi qu'il aimait surnommer la cour –, une canette d'un soda quelconque dans la main droite et une barre chocolatée dans la gauche. Il s'assit sur l'un des quelques bancs disponibles et profita de l'air frais de l'extérieur, air qui lui parut étrangement plus pur que celui, pourtant bien filtré, des bureaux. Et ce qui était marrant, c'est qu'il ne s'était jamais fait cette réflexion jusqu'alors. Elle s'accentua lorsqu'il retourna à l'intérieur une petite dizaine de minutes plus tard: l'atmosphère, bien qu'inchangée, lui parut un peu plus lourde. En d'autres termes, il respirait un peu moins bien – mais pas suffisamment pour l'alerter. Puisqu'il avait l'esprit plus léger – laisser son regard courir sur les feuillages denses des arbres de la cour lui avait vidé la tête –, il mit cette fois-ci la chose sur le compte de la fatigue. Il ne pensait absolument plus aux émotions qui l'avaient pris quelques minutes plus tôt.

Enfin, il se réinstalla à son poste de travail de départ.

Il avait encore du travail avant de partir, de rentrer chez lui.

A son appartement, puis à Beacon Hills.