Ils vont me tuer. Il s'agissait là de la pensée qui peuplait le plus densément l'esprit de Stiles à l'heure actuelle. Elle était multiple, nombreuse à elle seule, agissant comme une véritable nuée de parasites tous plus différents les uns que les autres. Et pourtant, il n'y avait pas plus de quatre mots dans cette pauvre réflexion, laquelle lui faisait l'effet d'un simple constat. A cause de lui, on avait vécu l'enfer. Chacune des personnes qui se trouvait actuellement à l'intérieur de ce loft s'était retrouvée dépossédée, des heures durant, de son corps et de son esprit. Alors Stiles était… Il se considérait comme un nuisible, l'insecte infecté qui avait ramené avec lui une maladie aussi étrange qu'éphémère, dont les conséquences marquaient.
Ils vont me tuer. Parce que de son point de vue, ce genre de séquelles resteraient. Elles marquaient les esprits au fer rouge. Elles hanteraient les uns et les autres jusqu'à temps que ceux-ci réussissent à en réprimer les souvenirs liés. Enfin, Stiles se basait-là sur son propre ressenti, sur son mal-être qui ne cessait de grandir.
Cela ne fit que l'obliger à se détester plus encore.
Ils vont me tuer. Stiles se savait parfois très terre à terre, très pragmatique. Il était le seul humain d'une meute comportant en majorité des… Loups-garous. Des êtres justes et aimants qui n'hésitaient toutefois pas à se venger lorsque du mal était fait à l'un des leurs.
En l'occurrence, c'était toute la meute qui avait été touchée… De l'intérieur – et trop profondément pour que cela soit ignoré.
Ils vont me tuer. Et très honnêtement, Stiles ne trouvait pas cette idée inconcevable, étrange ou… Révoltante – bien au contraire. Il ne voyait qu'elle, en termes de finalité. Il n'existait, à ses yeux, pas d'autre issue que celle-ci. Le jeune homme n'irait pas jusqu'à dire qu'elle le réjouissait, mais… Qu'avait-il le droit de faire, de penser ? Ce n'était pas lui qui déciderait de son propre sort. Puisqu'aucun des membres de sa meute n'avait pu se sauver de cette horrible situation, pourquoi aurait-il droit à un traitement de faveur ? Oui, dans un sens, Stiles assumait… Par respect, parce qu'il ne pourrait pas vivre en leur mentant. Il était honnête et… Sa culpabilité, vraie. Elle le rongeait si profondément qu'elle était la première instigatrice de cette pensée unique.
Ils vont me tuer.
C'était peut-être ce qu'il fallait faire. Peut-être que ça en soulagerait certains – un peu. Enfin, Stiles ne pensait de toute façon plus correctement depuis que cela s'était passé. Il avait eu le temps d'y réfléchir, d'y songer, de se souvenir. Trop de temps était passé pour que son silence donne lieu à des pensées objectivement cohérentes.
Dans sa tête, tout n'était que subjectivité, culpabilité et traumatismes – le mélange se révélait destructeur, froidement explosif. Enfin, il se consolait en se disant que malgré sa faute, il restait intègre, entier – dans le sens où il ne chercherait pas à se cacher plus longtemps.
Puis s'il devait payer, il paierait.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Stiles n'osa relever les yeux vers Derek, dont la voix étrangement calme le terrifiait. Pendant un court instant, les images de ce qu'ils avaient partagé malgré eux le submergèrent… Il en frissonna violemment. Pourquoi fallait-il que ce soit précisément lui qui pose cette question ? Sa pensée, la plus récurrente, changea légèrement.
Il va me tuer.
Derek, le loup de naissance si fier qui se vengeait froidement de la moindre attaque, ne pouvait pas le laisser s'en sortir indemne. Bien sûr, il ne sortait les griffes que contre ses ennemis et limitait ses accès de colère lorsqu'un membre de la meute était à l'origine de son changement d'humeur. Stiles pouvait en témoigner : même s'il l'embêtait toujours régulièrement, Derek ne se montrait plus vraiment violent avec lui. Il se contentait généralement de lui lancer un regard noir tout en lui répétant sa menace habituelle. Mais il ne faisait plus grand-chose. Stiles pouvait compter sur les doigts d'une seule main les fois où l'ancien alpha l'avait plaqué contre un mur ces derniers mois.
Mais là, Stiles ne serait même pas surpris de le voir sortir les griffes. Son calme apparent lui paraissait parfaitement anormal, trop pour que cela ne cache rien.
La réalité, c'était que Derek faisait au mieux pour ne pas le brusquer, tout en contrôlant au mieux ses propres émotions. Autant dire qu'il s'agissait d'un défi colossal pour celui qui avait pour habitude de montrer un visage neutre en permanence… A la différence que d'habitude, tout allait relativement bien.
Là, il continuait d'essayer de comprendre et de reléguer certains ressentis au placard… Le temps de mener à bien cette réunion de crise. L'idée qu'il avait été souillé dans son entier le chevillait au corps, mais il tenait.
Puis il voyait bien l'état dans lequel se trouvait tout le monde. Quoique celui de Stiles dépassait l'entendement. Jamais il ne l'avait vu aussi… Fébrile, l'odeur nauséabonde au possible. Il n'oubliait pas non plus ce jour où il l'avait croisé, au supermarché.
Stiles l'avait fui, le visage complètement défait, une lueur de terreur dans le regard.
D'ailleurs, le jeune homme ouvrit la bouche, sans doute pour reprendre la parole :
- Je… Enfin…
Autour de lui régnait un silence absolu, le genre de silence qui ne faisait rien de moins qu'augmenter la tension générale régnant dans le loft. On s'accrochait à ses lèvres, on attendait… Désespérément une explication vitale, laquelle tardait à venir.
- … C'est évident, non ?
Rien n'allait. Que ce soit sa voix, l'expression de son visage, son odeur… Rien n'allait. Stiles semblait sur le point de s'effondrer à chaque instant, comme si bien peu de choses le maintenaient debout.
- Je crois que ça ne l'est pas pour tout le monde, répliqua Derek, la gorge sèche.
Pour lui non plus, d'ailleurs. Enfin, il n'y avait que pour Stiles que les choses semblaient claires. Mais la remarque de Derek parut atteindre le jeune homme en plein cœur. Difficile de savoir quel effet elle lui fit précisément, cependant… Rien, ni dans son odeur, ni dans son attitude, n'eut l'air de s'améliorer.
Et Derek ne sut s'il devait bénir ses sens accrus par son ancien statut d'alpha, mais le fait est qu'il perçut le son si léger et quasiment inaudible de son souffle tremblant.
- C'est juste que… J'étais le premier. C'est avec moi que ça a commencé.
Léger changement dans sa posture : il vacilla, se reprit. Corrigea sa posture sans avoir l'air d'y accorder une quelconque attention et pourtant, cela se voyait. Derek, d'ordinaire peu concerné par les états d'âme de l'hyperactif, hésita à venir lui apporter son aide, avant de noter les places libres sur les canapés et fauteuils environnants. Puisque ses jambes semblaient le porter de plus en plus difficilement, pourquoi ne les soulageait-il pas en s'asseyant ? Derek pouvait comprendre le fait qu'il puisse se méfier des autres, avec ce qu'il s'était passé... Mais il fallait avancer, réapprendre à se faire confiance, ou du moins tenter de le faire. Et alors qu'il se faisait cette réflexion, Derek attendait inlassablement la suite de cette explication plus que bancale. Suite qui ne vint pas.
- Et ? Reprit-il, pour l'encourager à continuer.
Parce que le temps passait, continuait de s'écouler et on attendait. Toujours. Et rien ne venait. Stiles gardait les yeux rivés au sol et la bouche close. Mais ce « et » interrogatif, ce tout petit mot… Provoqua chez lui un sursaut que Derek ne fut pas le seul à noter. Qu'est-ce que… Pourquoi tant de peur ? Il se passa alors quelques secondes supplémentaires, puis ses mots s'élevèrent dans un filet de voix que l'on ne lui avait jamais connu aussi étranglé :
- … Si c'est avec moi que ça a commencé… C'est que ça venait de moi. J'ai, je ne sais pas comment… Provoqué tout ça.
Ils vont me tuer.
