Ambiance musicale recommandée :
Pour la première partie, j'avais clairement en tête « My stupid heart » de Walk off the earth, « Uncharted » des Piano Guys, « Maria » dans West side story, et « Regardez l'humilité de Dieu » de Anne-Sophie Rahm ;
Pour la seconde partie, Northern lights de Ola Gjeilo, que j'ai littéralement écouté en boucle pour écrire cette partie, et « One hand, one heart » dans West side story de Bernstein.
TW : guimauve rose, collante et sucrée en vue. C'est aussi l'un des chapitres les plus longs de toute l'histoire.
Dire que Joseph dormit mal la nuit qui suivit sa révélation serait un euphémisme. Il passa plusieurs heures à tourner et retourner cette pensée dans son esprit, et quand enfin il s'endormit, son sommeil fut peuplé de rêves merveilleux et terribles. Quand il s'éveilla, bien avant l'aurore, il eut de la peine à se concentrer pour réciter ses prières quotidiennes, les images de la nuit précédente dansant toujours devant ses yeux. Il implora le Seigneur de l'aider à surmonter cette épreuve, et passa un long moment en méditation, à réfléchir. Il avait dû se tromper. Il n'était pas vraiment amoureux d'Asenath. Il ne pouvait pas être amoureux d'Asenath. Il l'appréciait beaucoup, et manifestement, il la désirait, mais il n'était pas assez stupide au point de convoiter consciemment la seule jeune fille du domaine qu'il ne pourrait jamais avoir !
Oui, certainement, ce n'était que du désir, de la concupiscence. Après tout, il avait 21 ans, il était un jeune homme en bonne santé, et il n'était pas ignorant des choses de la vie. Il était tout naturel qu'il éprouve du désir pour une jolie jeune fille. Il aurait pu se montrer plus judicieux dans l'objet de son désir, mais c'était très accessoire. Il lui serait sans doute très facile de reporter son désir sur une autre jeune femme du domaine. Les servantes de Zuleika, par exemple, étaient toutes plus jolies les unes que les autres, et il savait qu'il plaisait à plusieurs d'entre elles. Peut-être était-il temps qu'il mette son orgueil et ses idéaux de côté, et qu'il prenne une compagne. Putiphar finirait bien par lui rendre sa liberté, peut-être même l'autoriserait-il à construire une petite maison un peu à l'écart où il pourrait s'installer avec sa femme et ses enfants. Il n'éprouverait pas pour elle le même amour que son père avait éprouvé pour sa mère, mais l'amour est un choix, n'est-ce pas ? Il serait un époux attentif, fidèle et affectueux, et il faudrait bien que cela suffise. Il satisferait ainsi ses désirs physiques, et il oublierait la jeune maitresse.
Quant à pourquoi son désir s'était éveillé maintenant, il y avait certainement une explication tout à fait logique et rationnelle. Asenath, malgré ce que pouvait en dire son père, était particulièrement jolie et gracieuse, elle était la nièce du maitre, tout ce à quoi Joseph aspirait et n'atteindrait plus jamais, elle représentait l'interdit. Sa liberté de penser était exotique, quoique loin d'être malvenue, aux yeux d'un Joseph plus habitué à ce que les femmes demeurent en silence à l'arrière de la maison, sans compter qu'il passait beaucoup plus de temps avec elle qu'avec aucune autre. Il n'était pas étonnant qu'il soit attiré par elle. C'était simplement malheureux.
Non, il devait porter son dévolu sur une autre, et il oublierait très vite Asenath, ne gardant pour elle que le respect qu'il devait à sa future maitresse. Dans l'intervalle, il tâcherait d'éviter la jeune femme. C'est avec la résolution de mieux observer les jeunes filles de la maison qu'il se prépara enfin pour sa journée. Il ne fut pas particulièrement productif ce jour-là, mais s'il se montra un peu distrait, personne ne s'en offusqua : tout le monde savait que le jeune intendant travaillait trop. Quand arriva la veillée, il renonça à mettre son plan à exécution dans l'immédiat, et alla se coucher tôt. Il n'était pas pressé.
Le jour suivant se déroula sans incident particulier, et le soir venu, quand Petra sortit sa flûte pour faire danser les filles, Joseph les observa longuement. Il élimina d'office les jeunes femmes qui ne lui avaient jamais accordé plus d'un regard, et celles dont il savait qu'elles avaient des amoureux – il ne s'y intéressait généralement pas beaucoup aux potins de la maison, mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre quand on en parlait à côté de lui. Il porta son dévolu sur Nethy. C'était la plus jolie des servantes de Zuleika, et elle lui avait bien fait savoir qu'elle n'aurait rien contre passer une ou deux nuits en sa compagnie, et peut-être même plus. Il flirtait parfois avec elle, sans aller plus loin, mais il n'avait pas le souvenir d'avoir échangé avec elle sur des sujets sérieux. Quand enfin, Petra cessa de jouer, et que les filles cherchèrent à s'asseoir, Joseph adressa un sourire étincelant à Nethy qui vint s'asseoir près de lui en minaudant. Certainement, coucher avec elle suffirait à lui faire oublier la jeune maitresse. Il flirta doucement avec elle, mais au moment où il pensait se pencher pour l'embrasser, il se sentit soudainement froid et honteux. Il se recula légèrement. Elle méritait mieux que d'être utilisée ainsi par un homme qui cherchait à en oublier une autre. Gentiment, il mit fin au flirt, et alla se coucher. Après tout, il ne dérogeait pas à ses habitudes, et Nethy lui pardonnerait.
Il dit machinalement ses prières, et se coucha de mauvaise humeur. Malgré sa fatigue, il mit du temps à trouver le sommeil. Ce n'est qu'au bout de deux heures à se tourner et se retourner qu'il comprit ce qui l'avait gêné avec Nethy : il s'était senti adultère. Il avait eu l'impression de tromper Asenath. Seigneur ! Comment pouvait-il être adultère à une femme qui n'était même pas à lui ? N'avait-il pas été assez puni ? N'était-ce pas assez qu'il soit en exil, esclave sans espoir de retrouver un jour les siens ? Pourquoi fallait-il qu'il soit tourmenté ainsi ? C'est en ruminant ces questions qu'il finit par s'endormir.
Cette nuit-là ne fut pas beaucoup plus reposante que les précédentes. Il avait été tourmenté par des cauchemars, mais cette nuit-là, il rêva, et c'était pire, qu'il était digne d'Asenath, et qu'elle l'aimait en retour. Il rêva qu'elle l'épousait, et qu'il mettait à ses pieds tous les trésors d'Egypte. Il rêva enfin qu'il présentait leurs enfants à son père. Il se réveilla en larmes, et il lui fallut quelques instants pour se rendre compte qu'il était dans son lit chez Putiphar, seul et esclave. Asenath ne serait jamais à lui, et il ne reverrait jamais son père. Il était assez douloureux de s'en souvenir éveillé, pourquoi fallait-il que ses rêves le tourmentent ainsi en lui montrant l'impossible ?
Il passa le reste de la semaine furieux contre lui-même, à mal dormir et à être absolument infect avec tout le monde. Même le maître, face à qui Joseph se surveillait pourtant particulièrement, le remarqua, et finit par le prier sèchement d'aller passer sa mauvaise humeur ailleurs que sur la maisonnée. Putiphar n'avait pas souvent à le réprimander, et Joseph, conscient du traitement de faveur dont il bénéficiait, était à peu près certain qu'un autre ne se serait pas vu pardonner si facilement son insolence. La période était heureusement assez chargée pour que tout le monde, maître compris, mette sa mauvaise humeur sur le compte de la fatigue et du stress – on avait découvert tardivement qu'une partie des semences pour l'année avaient été mal stockées, si bien qu'elles avaient pourri, et Joseph s'en voulait autant qu'à ceux qui n'avaient pas suivi ses instructions. Entre deux ruminements amoureux, il avait donc passé une partie de sa semaine à rappeler tous les services que les intendants des domaines voisins lui devaient pour récupérer des semences à bas coût. Mais enfin, ce n'était pas une raison pour faire pleurer Tya, l'une des plus jeunes servantes ! Nani l'avait déjà verbalement éviscéré, et il devait se surveiller, autrement, il était certain qu'il n'échapperait pas à une sévère correction !
Assis au bord du Nil un soir après sa journée de travail, tout en sculptant avec son couteau une petite vache de bois qu'il comptait offrir à Tya pour se faire pardonner, il analysa soigneusement ce qu'il ressentait pour Asenath. Il avait pour elle une profonde amitié, c'était certain. Il la désirait, de cela non plus, il ne pouvait pas douter. Mais ce n'était pas le même désir qu'il éprouvait pour Nethy et ses compagnes quand il les regardait danser : il aimait bien observer leurs silhouettes gracieuses, il était flatté des regards aguicheurs qu'elles lui jetaient, et il éprouvait pour elles un désir physique. Il flirtait volontiers avec l'une ou l'autre, mais elles étaient pratiquement interchangeables à ses yeux, et il ne parlait jamais de rien d'important avec elles. D'ailleurs, la réciproque était probablement vraie.
Ce qu'il éprouvait pour Asenath n'avait rien à voir. Il la trouvait très belle, avec sa peau sombre, ses yeux dorés, et son sourire lumineux, mais ce n'était pas sa beauté qui l'attirait en premier lieu. Il aimait les discussions qu'ils avaient ensemble, il aimait les questions qu'elle lui posait, il aimait les suggestions faussement naïves qu'elle proposait, il aimait sa manière spirituelle de raconter une anecdote, et même quand elle parlait de sujets qui ne l'intéressaient pas particulièrement, elle parvenait toujours à captiver son attention. Quand il voyait quelque chose d'inattendu ou d'inhabituel, sa première pensée était de se demander comment elle réagirait, et il attendait avec impatience le moment où il pourrait lui en parler. Il se sentait bien avec elle, il se sentait libre et en sécurité quand ils parlaient ensemble, et il n'avait pas le souvenir d'avoir jamais eu davantage confiance en qui que ce soit qu'en elle. Même le désir qu'il éprouvait pour elle était inédit, bien plus fort qu'une simple attirance physique : il voulait découvrir chaque parcelle de sa peau, connaître le goût de ses lèvres, lui donner du plaisir ; il voulait s'unir à elle en corps et en esprit, et qu'ensemble ils ne fassent plus qu'un. Il voulait qu'elle soit sa première vision au réveil, et sa dernière vision au coucher. Il voulait être le père de ses enfants. Il voulait lui appartenir, et qu'elle soit à lui, et il ne pouvait envisager d'être heureux si elle ne l'était pas.
Il soupira en taillant les cornes de sa vache, qui ressemblait pour l'heure davantage à un âne qu'à un bovidé. Cela ne servait à rien de se mentir : il était sérieusement épris, et il était trop tard pour qu'il y fasse quoi que ce soit. Peut-être qu'un jour, il lui appartiendrait effectivement, pensa-t-il avec un petit rire dépréciateur. Mais il serait toujours son esclave, au mieux son serviteur : il ne pourrait jamais être son mari. Tout au plus, elle pourrait le prendre comme amant tant qu'elle n'était pas mariée– chose inconcevable dans son pays d'origine, mais les Egyptiennes étaient bien plus libres que les Cananéennes - mais ils devraient rester discrets, et il ne pourrait probablement pas prendre le risque de la mettre enceinte. Qu'importe, tant qu'il pouvait lui donner du plaisir.
Il se reprit brutalement. A quoi allait-il songer ? Tout rêve d'une liaison entre eux était futile. Elle se marierait bientôt. De toute façon, elle méritait bien mieux qu'une histoire honteuse. Elle méritait un mari qui l'adorerait, qui mettrait le monde à ses pieds, et qui pourrait l'honorer aux yeux de tous. Elle méritait d'être heureuse, et tant pis si ce n'était pas avec lui. Ce n'était comme s'il avait jamais eu la moindre chance avec elle. Elle ne lui devait rien, et pourtant, elle lui accordait estime, respect et amitié : c'était bien plus qu'il ne méritait, bien plus que ce qu'il n'était autorisé à espérer, et il devrait s'en contenter.
Il mettrait ses sentiments sous le boisseau, décida-t-il en finalisant sa figurine. Personne n'avait deviné les tendres pensées qu'Asenath lui inspirait, il en était certain. Elle ne devrait jamais les connaître, Putiphar non plus, ni personne. Il continuerait à agir comme il l'avait toujours fait, mais doucement, il tâcherait de passer moins de temps avec elle, de subtilement l'éviter. Et pour tenter de l'oublier, il dresserait la liste des défauts de la jeune fille, et se concentrerait dessus, résolut-il en se retournant vers le domaine.
Ce plan aurait presque pu fonctionner s'il n'y avait pas eu Asenath elle-même. Il avait résolu de l'éviter subtilement, mais c'était oublier que c'était généralement la jeune fille elle-même qui recherchait sa compagnie, et il ne pouvait pas vraiment refuser quand elle décidait de l'accompagner prendre des mesures dans un champ, ou rencontrer des fermiers. Bien sûr, quand il devait aller aux confins du domaine, Asenath, qui ne montait pas bien à cheval, ne l'accompagnait pas. Elle venait cependant parfois à sa rencontre, et exigeait souvent un compte rendu de ses activités bien plus détaillé que ne l'aurait fait Putiphar. Il se pliait à ses exigences, en songeant qu'elle serait un jour une maitresse remarquable. Il avait parfois songé à esquiver ces rencontres en prétextant des tâches urgentes réclamant qu'il rentre immédiatement au domaine, mais il ne pouvait pas utiliser souvent cette excuse : Asenath connaissait trop bien ses habitudes et ses méthodes, elle aurait compris que quelque chose n'allait pas.
Il aurait pu cesser de descendre de cheval quand il la rencontrait, elle ne l'y aurait sans doute pas forcé. C'était un accord implicite entre eux : il était son ami, pas son esclave, et elle ne lui donnait jamais d'ordre.
Il aurait pu lui expliquer que, maintenant qu'elle était une femme, leur amitié n'était plus vraiment convenable. Il aurait pu suggérer à Putiphar que peut-être, il ne devrait permettre à sa nièce de sympathiser autant avec ses futurs serviteurs. Mais le jour où il avait voulu aborder le sujet, Putiphar avait déclaré qu'il était bien content que son intendant puisse former la jeune fille à ses devoirs d'héritière, car elle avait vraiment trop d'énergie pour que lui-même s'en sente encore capable. Joseph avait renoncé. De toute façon, l'amitié entre lui-même et Asenath n'était pas un secret. Putiphar aurait probablement posé des questions, et Joseph, qui avait pour principe de ne jamais mentir ouvertement à son maître, aurait sans doute dû avouer ses sentiments, et il ne tenait pas franchement à tendre les verges pour se faire battre. Il ignorait volontairement la petite voix dans son esprit qui remarquait qu'un mensonge par omission est tout de même un mensonge.
Mais la vérité, c'est qu'il tenait trop à l'amitié d'Asenath pour y renoncer complètement comme il savait qu'il aurait dû le faire. C'était un trop grand effort pour son cœur. D'ailleurs, il observait bien que quand il parvenait à l'éviter plus de deux jours, il était davantage sujet à la mauvaise humeur et aux migraines, ce qui n'était agréable ni pour lui, ni pour les autres.
Alors, à défaut de tenir la première partie de son plan, il résolut de se concentrer sur les défauts de la jeune fille. S'il cherchait assez, il finirait bien par identifier un défaut rédhibitoire qui le dégoûterait. Cette idée aurait peut-être pu fonctionner si l'amour qu'il éprouvait avait été encore naissant. Mais il était déjà bien avancé sur le chemin de l'amour avant de se rendre compte qu'il avait seulement commencé. Un amour naissant, plus fragile, aurait ssss doute pu être tout de suite étouffé, mais celui qu'il éprouvait était déjà un brasier ardent, qui se nourrit de tout. Oh, il lui trouva des défauts, bien sûr, mais ceux-ci ne lui rendaient la jeune femme que plus chère.
Elle était terriblement têtue, d'aucuns auraient même dit obstinée. Elle n'était certes pas l'idéal de soumission qu'on lui avait toujours présenté comme désirable chez une femme. Mais plus le temps passait, moins il percevait comme un défaut qu'elle sache ce qu'elle voulait. Au contraire, il trouvait son assurance très séduisante.
Elle était franche, et assénait ses opinions sans faire de manières, avec lui du moins : il était d'ailleurs certain qu'elle n'était aussi franche avec lui que parce qu'elle n'avait pas besoin de l'impressionner, et ne le considérait pas vraiment comme un être sexué. Mais il savait qu'elle était également très fine, et qu'elle savait nuancer ses propos quand la situation l'exigeait ; par ailleurs, elle ne s'offensait pas qu'il lui réponde avec la même franchise, et il chérissait l'honnêteté reposante qui caractérisait leurs échanges.
Elle ne connaissait pas son Dieu, et adorait les dieux d'Egypte, mais après tout, c'était le cas de toutes les jeunes femmes qu'il connaissait en Egypte, et Asenath, contrairement à d'autres, était curieuse et l'interrogeait souvent sur ce Dieu qu'elle ne connaissait pas.
Elle était désordonnée, et avait une fâcheuse tendance à laisser trainer ses affaires, mais il pensait souvent qu'il ne rechignerait pas à ranger après elle s'il pouvait partager sa vie. Elle manquait parfois de patience, et avait une légère tendance à juger le monde en se fondant sur ses premières impressions, mais il était tout à fait satisfait de faire preuve d'une épouvantable mauvaise foi quand elle lui parlait de ses prétendants.
Elle avait un père détestable, mais il était bien placé pour savoir qu'on ne choisit pas sa famille. Elle serait un jour sa maitresse, mais outre qu'elle n'était pas responsable de cet état de fait, elle ne le traitait jamais comme un esclave, et il était à peu près certain qu'elle l'affranchirait sitôt qu'elle prendrait possession du domaine, si tant est que Putiphar ne l'ait pas fait d'ici là. D'ailleurs, il se contenterait de rester indéfiniment son esclave s'il pouvait la voir tous les jours. Enfin, elle faisait parfois preuve d'une terrible naïveté, mais elle était encore très jeune, et il aurait tout fait pour qu'elle n'apprenne jamais que le nom du monde est souffrance.
Après plusieurs mois de ce manège, il dut bien se rendre à l'évidence : il était complètement vaincu, et il n'avait jamais eu la moindre chance, ni l'envie d'ailleurs, de triompher de ce combat. L'amour qu'il portait à Asenath faisait partie de lui-même, il n'y pouvait plus rien. Il était vain d'espérer qu'elle lui rende un jour ses sentiments, vain d'espérer un avenir à ses côtés, mais il avait essentiellement fait la paix avec cet état de fait. Elle lui accordait son amitié, sa franchise et son temps, c'était bien plus qu'il ne méritait, et il refusait de perdre la moindre pépite de ce privilège. Il savourait donc la moindre minute passée en sa compagnie, et se pliait à ses quelques caprices.
A force d'insistance, elle lui avait arraché la promesse de lui enseigner sa langue. Sur ce point, il s'était fait prier, mais elle l'avait si bien cajolé qu'il avait cédé. L'argument qu'il risquait d'oublier sa propre langue s'il ne la parlait pas de temps en temps avait fait mouche: il reconnaissait qu'il devait parfois chercher ses mots quand il priait ou parlait à son chat. Petit à petit, il lui apprenait les mots qui désignaient ce qui les entouraient. Il ne lui donnait pas de véritables leçons : les maîtres approuvaient les leçons informelles de gestions que l'intendant dispensait à leur nièce mais ils n'auraient sans doute pas approuvé qu'elle apprenne une langue barbare, et Joseph se refusait à désobéir trop ouvertement, même pour Asenath.
Il se résignait également au rôle de confident qu'elle lui avait attribué, et écoutait patiemment quand elle se plaignait des hommes qu'elle rencontrait lorsqu'elle accompagnait ses oncle et tante aux réceptions de la cour. Quoiqu'en dise son père, elle était très courtisée, et pas seulement parce qu'elle avait une belle dot, mais aucun prétendant ne trouvait grâce à ses yeux. Quand elle lui demandait son avis, il s'obligeait à être la voix de la raison et à se faire l'avocat de ces hommes – l'âge d'un homme est-il une raison suffisante pour qu'on le refuse ? – mais il était secrètement ravi qu'elle les refuse les uns après les autres. Certes, il n'aimait pas beaucoup ce rôle, qui lui rappelait sans cesse qu'il n'était même pas sur la liste des candidats, mais il ne lui aurait jamais dit, bien entendu. Un jour, cependant, fatigué de l'entendre répéter chaque fois le même discours, il lui avait demandé qui était l'homme qu'elle aimait. Il lui semblait évident que le cœur de la jeune fille avait déjà choisi : elle dirait non à tous les autres, il était inutile de chercher plus loin. Elle n'avait pas répondu, mais après un instant de réflexion, elle l'avait regardé avec de grands yeux, et avait rougi autant que sa peau, nettement plus sombre que celle du jeune homme, le lui permettait. Elle n'avait plus jamais évoqué ses prétendants avec lui.
Il s'était vaguement inquiété de l'avoir vexée, mais comme elle avait continué à chercher sa compagnie et à le harceler de questions, il en avait conclu qu'elle ne lui en voulait pas. Il avait noté qu'elle se montrait plus affectueuse avec lui depuis quelques temps. Quand il évoquait un sujet difficile pour lui – elle posait beaucoup de questions sur Canaan, et il ne pouvait faire autrement qu'évoquer sa famille pour lui répondre - elle lui prenait parfois la main. Au fil du temps, il lui avait révélé beaucoup de son passé, et même s'il ne lui avait jamais vraiment dit – il parvenait à peine à penser les mots, sans même parler de les prononcer – il était à peu près certain qu'elle avait deviné ce que ses frères lui avaient fait. La seule fois où il avait évoqué de loin le sujet, elle l'avait serré contre elle, et il s'était félicité qu'il n'y ait personne à plusieurs centaines de mètres à la ronde pour le voir lui rendre maladroitement son étreinte. Quand elle le trouvait assis au bord du Nil à prendre une pause en fin de journée – il avait trouvé une petite butte environnée de roseaux, bien à l'abri des regards – elle le rejoignait souvent, et posait parfois sa tête sur son épaule. Il chérissait et savourait la douce torture de ces contacts. Il savait qu'il aurait dû la repousser, mais il ne pouvait s'y résoudre. Il n'aurait jamais plus mais il n'avait pas besoin de plus, tentait-il de se convaincre.
Mais ce qu'il préférait, c'était quand Asenath lui posait des questions sur son Dieu, qui semblait la fasciner. Comme beaucoup d'Egyptiens, Asenath trouvait très étrange qu'il n'adore qu'une seule divinité. Par diplomatie, il ne contredisait jamais les autres quand ils parlaient de leurs dieux. Il se bornait à dire qu'il n'appartenait qu'à un seul Dieu, un Dieu jaloux, et qu'aucun autre dieu n'avait de pouvoir sur lui, ce qui était vrai.
Mais à Asenath, parce qu'il lui accordait sa pleine confiance, il le disait sans fard : il n'accordait aucun crédit aux dieux d'Egypte, il n'était même pas convaincu de leur existence. D'ailleurs, même s'ils existaient, il persistait à croire son Dieu supérieur, car il doutait franchement de la divinité d'êtres que l'on peut duper. Son Dieu ne se laissait pas attendrir ou séduire par un cœur hypocrite ou par des sacrifices. Le seul sacrifice qui lui plaisait, c'était celui d'un cœur sincère et humble. La seule offrande qu'Il désirait, c'était celle de la Vérité.
Asenath était intriguée par la foi de Joseph. Elle ne connaissait personne capable de parler d'un Dieu avec tant d'assurance et de dévotion dans la voix. Elle connaissait depuis toujours les dieux égyptiens et leurs histoires, et savait quel sacrifice offrir à quelle divinité pour obtenir ses faveurs. L'idée d'un Dieu plus grand et plus terrible que ceux de son enfance, d'un Dieu omniprésent et omniscient l'attirait autant qu'elle la terrifiait.
Les dieux égyptiens avaient cela de rassurant qu'ils étaient lointains, et que malgré leurs têtes d'animaux, ils restaient en fait terriblement humains : ils s'aimaient, se mariaient, avaient des enfants, se trompaient, se haïssaient, se disputaient, s'entretuaient et, parfois, se réconciliaient. On pouvait s'attirer leurs bonnes grâces en offrant des sacrifices, en prononçant les bonnes formules magiques, ou en soudoyant un prêtre : avec un peu d'argent ou de talent, il était toujours possible de leur échapper. D'ailleurs, les livres de morts qui accompagnaient les défunts dans l'Au-delà n'étaient jamais que des guides pour affronter sans crainte le jugement éternel, et Asenath, qui les avait étudiés, savait bien qu'ils contenaient souvent des arrangements avec la vérité. Elle connaissait les différentes versions des 42 déclarations d'innocence que doit prononcer un défunt devant le tribunal divin, et comptait sur les doigts des deux mains les gens qui puissent les réciter sans mentir sur au moins l'une d'elle. Joseph en faisait partie, Joseph, qui affirmait pourtant ne pas se soucier de ces déclarations.
Elle comparait parfois la prétendue foi de son père, grand-prêtre du dieu Amon, et celle de son ami, et la tiédeur du premier l'écœurait. Il parlait des dieux avec calcul, et ne semblait jamais se soucier que de ce que ceux-ci pouvaient faire pour lui. Il courtisait leurs faveurs, mais il ne semblait pas les tenir en haute estime. A l'inverse, l'ardeur sans artifice de Joseph l'attirait comme un feu dans la nuit, ou comme une source d'eau fraîche dans le désert. Quand Joseph lui parlait de son Dieu, il en parlait comme d'un ami, comme d'un père, comme d'un être dont il était éperdument amoureux. S'il se comportait bien, c'était par désir de plaire à cet Ami plutôt que par crainte d'être puni. Et elle songeait souvent combien elle désirait rencontrer cet Ami incomparable dont la simple évocation faisait rayonner le jeune homme de cette extraordinaire lumière.
Mais il est difficile de renoncer aux croyances d'une vie, et si l'amour de Joseph l'attirait vers ce Dieu inconnu, elle redoutait trop la colère des dieux égyptiens pour se détourner tout à fait d'eux. Dans le doute, elle avait résolu de suivre l'exemple du jeune homme doux et humble qu'était son meilleur ami : ainsi, l'heure venue, elle n'aurait à mentir devant personne.
Une année passa ainsi. Asenath parlait désormais un hébreu tout à fait honorable, malgré un accent prononcé, et si quelqu'un avait remarqué les fréquentes rencontres au bord du Nil entre l'intendant et la nièce des maîtres, il n'en avait rien dit. La profonde amitié qui unissait les deux jeunes gens n'avait jamais été un secret pour personne, et si Putiphar ne s'y opposait pas, Joseph ne voyait pas de raison de s'en priver. Il se demandait parfois si le maître avait bien conscience de cette amitié qui dépassait largement le lien habituel entre un esclave et sa maitresse, mais il aurait fallu être aveugle et sourd pour ne pas le remarquer. Que le maître ne fasse pas de commentaire arrangeait du reste bien le jeune homme, qui n'allait pas vérifier les dents d'un cheval donné. Il supposait que Putiphar estimait, à raison d'ailleurs, qu'Asenath était en sécurité avec lui.
En revanche, Joseph avait l'impression qu'Asenath avait remarqué les tendres sentiments qu'elle lui inspirait. Elle n'en avait jamais rien dit, mais il avait surpris plusieurs fois sur lui son regard pensif. Il avait craint au début qu'elle ne découvre ses pensées, et ne s'en offense, ou ne se moque de lui. A présent, il se rendait compte qu'il lui importait peu qu'elle le sache. Ce qu'il éprouvait n'engageait que lui, de toute façon, et ce n'était pas comme s'il y avait la moindre chance qu'elle rende ses sentiments. De toute façon, tant qu'il ne disait rien, ils pouvaient tous deux faire comme si de rien n'était. En rêve, parfois, il se voyait, honoré et respecté, devenir son époux, le compagnon de ses jours et de ses nuits, le père de ses enfants, et c'était une petite mort à son réveil de se rappeler que cet avenir n'avait aucune chance d'advenir. Mais l'habitude finit par détacher de tout, et il finit par ne plus y prêter attention.
Il ne savait pas ce qui l'avait pris ce jour-là. Il y avait environ un an qu'il s'était avoué ses sentiments. Il avait passé une longue journée à superviser les semailles. La crue qui venait de se terminer, sa sixième sur le domaine, n'avait pas été excellente. Elle n'avait pas été catastrophique, et le domaine n'était absolument pas menacé par la famine, mais certains champs n'avaient pratiquement pas été inondés, et Joseph avait dû adapter ses plans pour garantir une bonne récolte. La journée aurait été suffisamment rude ainsi, mais il avait par-dessus le marché dû se rendre au sud du domaine pour parlementer avec l'intendant d'un domaine voisin à propos d'une sombre histoire de borne déplacée pendant la dernière crue. Son excellente mémoire était précieuse dans ce genre de situation, et il avait eu gain de cause, mais il se serait bien passé de cette discussion. Enfin, mieux valait l'intendant que le propriétaire, qui ne cachait pas son mépris pour Joseph, sans que celui-ci ne parvienne à savoir si le noble lui reprochait son âge, ses origines, ou son statut. Il devrait absolument parler de cette rencontre à son maître le lendemain, nota-t-il dans un coin de son esprit.
Il n'avait qu'une hâte à présent, aller se laver de la poussière de la journée dans le Nil, et retrouver sa retraite habituelle. Il y passait tous les jours un peu de temps en remontant de son bain, et personne ne lui contestait l'heure quotidienne où il disparaissait. Asenath l'y retrouvait parfois selon le temps dont elle disposait, et de l'avis de Joseph, la demi-heure qu'il passait alors avec elle était le meilleur moment de la semaine. A son grand bonheur, elle l'y attendait quand il remonta de son bain. Ils échangèrent un sourire complice, et il s'assit à côté d'elle sans prétention. Comme souvent, elle l'interrogea sur sa journée, posant des questions pertinentes et précises, avant qu'ils ne s'abiment dans le silence : ils n'avaient pas besoin de parler pour apprécier la compagnie l'un de l'autre. Asenath observait attentivement une famille de canards qui luttait contre le courant, et Joseph, assis à ses côtés, l'admirait sans vergogne. Elle avait le front un peu plissé par la concentration, et elle se mordillait doucement la lèvre, dans une mimique que Joseph trouvait particulièrement charmante.
Les canards disparurent, ayant probablement regagné avec succès leur nid, et la jeune fille, satisfaite, tourna son regard vers son ami. En principe, Joseph aurait anticipé ce moment et détourné les yeux de sorte à ne pas afficher trop ouvertement sa dévotion. Mais pas ce jour-là. Quand elle tourna la tête vers lui, leurs regards se croisèrent, et il resta captivé. Oubliant subitement toutes ses précautions, il se noya dans les grands yeux dorés de la jeune fille. Elle ne détourna pas le regard, aussi captivée que lui.
Peut-être était-ce la fatigue. Peut-être était-ce le fait qu'elle était particulièrement en beauté ce jour-là. Peut-être était le silence tout particulier qui s'était abattu sur la petite clairière. Quelle qu'en soit la raison, il ne songea pas à retenir ses mots quand les vers décousus d'un poème de son pays auquel il songeait souvent quand il pensait à Asenath lui vinrent naturellement aux lèvres.
- Ah ! Que tu es belle, mon amie ! Ah ! Que tu es belle ! murmura-t-il dans sa langue.
Tu as blessé mon cœur, d'un seul de tes regards, d'un seul anneau de ton collier.
Qu'elles sont belles, tes amours, ma sœur fiancée ! Qu'elles sont bonnes, tes amours : meilleures que le vin ! L'odeur de tes parfums, une exquise senteur ![1]
Elle sourit timidement, mais ne détourna pas le regard. Ils se regardèrent longtemps, les yeux dans les yeux. L'air autour d'eux était soudain plus épais, les bruits de la nature autour d'eux étaient soudain plus étouffés. Asenath avait-elle toujours été aussi proche de lui ? Quand leurs mains s'étaient-elles rencontrées ? Il sentit sa respiration s'accélérer, sa tête devenir toute légère. Seuls comptaient le parfum d'Asenath, et la douceur de sa main dans la sienne, et le mouvement délicat de ses lèvres, et surtout, surtout, le merveilleux secret qu'il lisait dans ses yeux. Imperceptiblement, elle se pencha vers lui, et imperceptiblement, il se pencha en miroir. Presqu'inconsciemment, il caressa la joue de la jeune fille qui ferma les yeux.
Très lentement, il inclina la tête. Et quand leurs lèvres se rencontrèrent enfin, le monde disparut autour d'eux. Qu'importe l'air, qu'importe la vie, songea-t-il vaguement en l'enlaçant. Qu'importe le monde et qu'importe son nom. Asenath l'embrassait, et rien ne pouvait compter davantage que ce moment de paradis. Ses lèvres étaient plus douces que le miel, plus enivrantes que le vin, chaudes et prometteuses comme une matinée de printemps. Le baiser se fit plus insistant, plus profond, les mains d'Asenath exploraient ses bras et son dos, et il en voulait plus, bien plus, toujours plus. Il la serra davantage contre lui, et elle répondit à son étreinte.
Un bruyant cancanement les fit sursauter et le charme fut rompu. Asenath jeta un œil à l'entour, alors que Joseph se reculait précipitamment. Qu'avait-il cru faire ? se gronda-t-il intérieurement. Il s'était promis de garder son cœur, de ne jamais rien dire à Asenath, et voilà qu'il lui récitait de la poésie mièvre, et essayait de la séduire ! Si son maître l'apprenait, Joseph serait bien chanceux de s'en tirer avec une simple bastonnade. Il était plus probable que Putiphar ne choisisse de le dépecer. Vivant, de préférence.
- Je suis désolé, marmonna-t-il, mortifié.
- Désolé de quoi ? demanda Asenath, manifestement déçue.
- Je me suis oublié, balbutia-t-il. Je …
- Il s'interrompit, à court de mots. La jeune fille attendit un instant qu'il poursuive, puis soupira.
- Joseph, il faut être deux pour s'embrasser, et j'étais d'accord. Plus que d'accord, même !
- Mais ce n'est pas possible, petite maitresse, répondit-il, anxieux. Je n'en ai pas le droit, tu le sais bien !
- Mais je te le donne, ce droit ! Et c'est juste un baiser, rien de plus.
Joseph blêmit. Au temps pour le merveilleux secret.
- Pour moi, c'est bien plus qu'un jeu ou une expérience, petite maitresse, avoua-t-il. Ne joue pas avec mon cœur, s'il te plaît.
- Je n'ai pas dit que ce n'était qu'un jeu, ou que ça ne voulait rien dire, répliqua-t-elle, agacée. Je dis simplement que tu ne m'as pas forcée, et que nous n'avons rien fait qui pourrait avoir des conséquences. Je ne t'ai pas forcé non plus, rassure-moi !
- Non, bien sûr que non, répondit Joseph, toujours agité. Mais Asenath, ça fait des mois que j'essaie de me convaincre que je serai capable de supporter ton mariage avec indifférence, de respecter ton mari, que je serai même heureux pour toi quand tu te marieras, et que je ne désire rien de plus que ton amitié, et que c'est déjà bien plus que je ne mérite. Mais maintenant, je connais le goût de tes baisers, et je ne pourrais jamais oublier l'empreinte de ton corps contre le mien, et maintenant que j'ai dit ce que j'ai dit, je ne pourrais plus jamais l'ignorer ! Comment veux-tu que je ne meure pas de jalousie le jour où tu te marieras ?
- Eh bien c'est une bonne chose que je n'ai pas l'intention d'en épouser un autre que toi, déclara-t-elle avec un petit sourire satisfait.
Il lui jeta un regard noir.
- Je ne plaisante pas, dit-il, agacé par sa désinvolture.
- Moi non plus, rétorqua-t-elle. Ecoute, Joseph, tu m'as demandé qui était l'homme auquel mon cœur compare tous les autres. Eh bien, c'est toi. Tu es celui que mon cœur a choisi ! Personne ne t'arrive à la cheville, et je t'aime. Je t'aime depuis le premier jour où j'ai croisé ton regard, et je n'ai jamais cessé de t'aimer depuis. Si je ne peux pas t'avoir, je n'aurai personne.
Joseph se figea, comme foudroyé. Son cœur exultait, son âme était en fête, Asenath venait de dire qu'elle l'aimait. Mais son esprit rationnel, celui qui se souvenait que le nom du monde est souffrance, ne l'entendait pas de cette oreille, et reprit immédiatement le dessus.
- Ne dis pas ça, supplia Joseph. Je t'en supplie, ne dis pas ça ! Tu sais bien que c'est impossible, qu'il n'y a pas d'avenir pour nous ensemble.
- Et pourquoi pas ?
- Mais parce que… parce que tu mérites bien mieux que moi ! Tu feras un grand mariage, tu épouseras un homme puissant, le vice-roi sans doute, qui t'adorera, et qui mettra le monde à tes pieds. Soyons réalistes, ça ne peut pas être moi, un esclave, étranger, et qui de surcroît adore un Dieu étrange
- Le vice-roi, rien que ça, railla-t-elle en levant les yeux au ciel. Je n'ai rien à faire du vice-roi ! Je te répète que c'est toi que je veux, et je t'assure que cela n'a rien d'impossible. Tu ne resteras pas esclave des années ! Je t'accorde que socialement, ce ne sera sans doute pas le mariage de la dynastie, mais ce ne serait pas une situation totalement inédite. Tu te fais trop de soucis, très cher !
- Et toi, tu ne t'en fais pas assez, rétorqua-t-il.
- Tu sais, répondit-elle, si tu ne veux pas de moi, tu peux le dire ! Je ne t'en voudrai pas !
Il ne pouvait pas la laisser croire ça, protesta son cœur en reprenant le dessus. Il s'agenouilla face à elle, et planta fermement son regard dans celui de la jeune femme.
- Asenath, déclara-t-il d'une voix basse et intense, si j'étais encore un fils dans la maison de mon père, je te courtiserais comme jamais femme n'a été courtisée, je t'épouserais et je te serais fidèle jusqu'à la fin de mes jours. Et je te fais le serment que pouvoir t'épouser un jour est mon souhait le plus cher. Mais je ne suis plus un fils. Je n'ai rien à t'offrir.
- Oh mon chéri, tu es plus qu'assez à mes yeux, répondit-elle en lui caressant la joue.
Il ne résista pas quand elle l'embrassa à nouveau très doucement. Elle soupira.
- L'idéal serait que mon oncle t'adopte et fasse de toi son héritier. Ainsi, tu serais de nouveau un fils dans la maison de ton père, n'est-ce pas ? Et alors rien, ni personne ne pourrait s'opposer à notre amour.
Il se figea à nouveau. Il rêvait, dans le secret de son cœur, que Putiphar l'aime comme un fils, mais il n'avait jamais considéré ce désir secret comme autre chose qu'un rêve. Et même dans ses rêves les plus fous, il n'avait jamais imaginé que Putiphar puisse l'adopter. Et pourtant, Asenath en parlait comme d'une évidence. Il s'obligea à rire, d'un rire faux et nerveux.
- Nous parlons de possibilités, pas de rêves futiles.
- Il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu'il t'aime autant qu'un fils. Je suis certaine qu'il y pense, rétorqua-t-elle sans se démonter, et ne viens pas me dire que tu refuserais qu'il t'adopte.
C'était parfois le problème avec Asenath : elle lisait en lui comme dans un livre ouvert. Il se rassit sur ses talons.
- Non, bien sûr, finit-il par reconnaître. Mais même s'il m'aime effectivement comme un fils, ça ne veut pas dire qu'il fera vraiment de moi son fils. Il ne voudra sans doute pas te priver de ton héritage.
- J'ai déjà l'héritage de ma mère, et de toute façon, si nous nous marions, peu importe lequel de nous deux héritera en titre du domaine, objecta-t-elle avec bon sens. S'il faut que ce soit toi l'héritier pour que tu puisses m'épouser, je n'y ai pas d'objections.
- Mais il ne parle même pas encore de m'affranchir, coupa Joseph. Alors m'adopter…
- Pourquoi tu ne lui demandes pas de t'affranchir ?
Elle avait raison, se rendit compte Joseph. Pourquoi ne pas demander sa liberté à Putiphar ? Il avait conscience que les Ismaélites l'avaient vendu pour bien peu, ignorant ses talents : il valait au moins deux fois la somme que Huy et Bekh avaient payé pour l'acheter, et il avait encore pris de la valeur au fil des ans grâce aux enseignements que Putiphar lui avait donnés. Il valait facilement trois fois ce qu'il avait coûté. Par ailleurs, il avait rapporté beaucoup à son maître. Bien sûr, même avec ces arguments, cela ne signifiait pas que Putiphar accepterait de l'affranchir, mais le maître était juste, et accordait généralement à Joseph ce qu'il demandait.
L'idée le submergea d'une angoisse déraisonnable.
- C'est trop tôt, répondit-il en relevant le regard sur la jeune fille. Il ne voudra pas, et j'aurais des ennuis pour mon insolence.
- Je pense au contraire que tu n'as qu'à demander pour qu'il t'accorde ta liberté, observa-t-elle. En revanche, je pense que si tu ne lui demandes pas, ce n'est pas lui qui rompra le statu quo. Pas avant sa mort, en tout cas, et j'apprécierai de ne pas devoir attendre la mort de mon oncle pour t'épouser.
- C'est toi qui le dis, rétorqua-t-il. Il m'estime, mais je ne reste qu'un esclave, et il ne me doit rien. Je risque gros, très gros, à demander ma liberté sans être absolument certain qu'il me l'accordera. Soit il accepte, soit il refuse, et alors il pourrait s'emporter contre moi. Il pourrait me battre, me tuer, me revendre. Je ne pense pas qu'il le ferait, la coupa-t-il avant qu'elle ne puisse répondre, mais je ne suis pas certain pour autant qu'il m'accordera ma liberté alors que je lui suis si profitable. Et même s'il accepte, qui nous dit qu'il ne me chassera pas de sa maison? C'est trop tôt, je le sens au plus profond de moi. Dans quelques temps, peut-être…
- Mais quand, Joseph ? exigea-t-elle.
Il réfléchit un instant avant de répondre.
- Donne-moi jusqu'à la moisson l'année prochaine, concéda-t-il.
- Tant que ça ? protesta-t-elle.
- A la moisson dans un an et demi, cela fera sept ans que je suis ici. Alors, je demanderai ma liberté, et nous aviserons selon sa réponse, et si tu veux encore vraiment de moi.
- Évidemment que je voudrai toujours de toi ! s'exclama-t-elle.
- Je ne t'en voudrai pas si tu changes d'avis, insista-t-il. Même une fois que je serai libre, il s'écoulera peut-être encore des mois voire des années avant que nous ne puissions être ensemble.
- Je t'attendrai le temps qu'il faudra. A moins que toi tu ne veuilles plus de moi, répliqua-t-elle.
- Ma colombe, murmura-t-il en lui prenant délicatement le visage, incapable de lui résister, je ne désire rien de plus que pouvoir passer la vie à tes côtés.
Elle le regarda dans les yeux, et s'adoucit en posant son front contre celui de son amoureux.
- Je te promets de t'attendre, aussi longtemps qu'il le faudra, et je te promets de n'appartenir à aucun autre que toi, déclara-t-elle.
- Je te promets de te rester toujours fidèle, et de n'appartenir à aucune autre que toi, répondit-il.
Doucement, elle l'embrassa, et chastement, il lui rendit son baiser, comme pour sceller cette promesse. Et quand ils se séparèrent pour rentrer chacun de son côté, Joseph se surprit à penser qu'il y croyait. Un jour, il serait libre, et un jour, elle serait sa femme.
[1] Cantique des cantiques, chapitre 4, différents versets. Traduction AELF. Oui, c'est probablement un anachronisme
Je ne sais pas combien de versions ce chapitre a eu, mais beaucoup, et pour être parfaitement honnête, même si c'est mon chapitre préféré, je n'en suis toujours pas parfaitement satisfaite. Mais Asenath est têtue comme une mule, alors que voulez-vous. Ils sont toujours un peu dramatiques, mais ils sont très jeunes, l'un comme l'autre.
Aussi, l'avis de Joseph sur le Cantique des cantiques n'engage que lui.
Comme vous aurez remarqué, j'ai décidé de donner des titres aux chapitres. Celui de ce chapitre vient d'une ravissante mélodie de Gabriel Fauré
