Chapitre 5:
Fond musical recommandé: «Va pensiero» dans Nabucco de Verdi pour la première partie. «Dies irae» du Requiem de Verdi, «Requiem» de Joe Hisaishi dans Princesse Mononoke, et «Sixth station» du même Joe Hisaishi dans Le voyage de Chihiro pour la seconde partie
Plusieurs mois s'écoulèrent, rythmés par les saisons et les travaux. Joseph avait 20 ans, à quelques semaines près. Il savait qu'il avait eu 17 ans quelques semaines avant de quitter la maison de son père, et qu'il était arrivé sur le domaine de Putiphar trois ans plus tôt, juste avant le début de la moisson. A ses yeux, c'était cette date qui marquait le début de sa nouvelle vie.
Comme il l'avait promis à son maître, Joseph travaillait un peu moins – comprendre: il ne se tuait plus à la tâche, et prenait même un peu de repos les jours de festival, quand tous les autres sortaient. Il en avait de toute façon moins besoin. A mesure qu'il prenait de l'assurance dans son rôle d'intendant, il avait développé une routine. Chaque jour, il se réveillait à l'aurore, et prenait quelques instants pour prononcer ses prières: chaque jour, il rendait grâce au Seigneur de le conserver en vie, lui demandait de bénir le domaine et tous ses habitants, et de le guider dans ses tâches. Il se lavait ensuite les mains et le visage, se rasait et traçait un trait de khôl sur ses paupières avant de passer son vêtement, de coiffer sa perruque, et ranger sa couche. Il partageait le repas du matin avec Bekh, avec qui il discutait des tâches à accomplir. Il accomplissait ensuite ses tâches quotidiennes, qui variaient selon les jours. Deux fois par semaine, il allait faire son rapport à son maître, et une fois par semaine, il partait inspecter le domaine avec lui. Il faisait généralement une seconde inspection, seul, plus tard dans la semaine pour compléter ce qu'il n'avait pas eu le temps de voir avec son maitre. Sur l'insistance de Nani, qui aimait se plaindre qu'il ressemblait à un poulet déplumé, il se joignait à elle pour une collation en début d'après-midi, juste après le repas des maîtres. Ils se concertaient sur les décisions domestiques, avant que chacun ne retourne à ses occupations. Il s'arrêtait généralement de travailler deux ou trois heures avant le coucher du soleil, allait rapidement se baigner dans une petite crique du fleuve tout proche, puis partageait à nouveau son repas avec le contremaître, qui, le cas échéant, lui rapportait les évènements de la journée dont il n'avait pas encore connaissance.
Il passait ses soirées diversement: quand les maîtres recevaient, charge lui revenait de superviser les serviteurs pour que la soirée se déroule sans que ni Putiphar, ni Zuleika n'ait à s'inquiéter de rien. Certains soirs, certains esclaves et serviteurs aimaient raconter des histoires autour du feu qu'on allumait parfois dans la cour. Parfois, on sortait des instruments de musique pour faire danser les jeunes filles de la maison. Joseph écoutait discrètement ces divertissements, mais osait rarement y prendre part. Les histoires de sa jeunesse étaient trop douloureuses à raconter, et il préférait regarder les jeunes filles que danser avec elles. Du reste, il chantait faux, et il aurait été incapable de jouer d'un instrument de musique si sa vie en avait dépendu. Une à deux fois par mois, il faussait compagnie à la maisonnée avant le souper, et il rendait visite à son vieux tuteur, apportant souvent du pain ou des fruits du verger de Putiphar. Comme promis, Huy et Mina l'accueillaient à bras ouverts, et la vieille femme entreprenait de le gaver comme une oie, affirmant elle aussi qu'il était trop maigre pour son propre bien. Autour d'une cruche de bière, il conversait avec Huy jusque tard, lui demandant parfois son conseil sur les problèmes les plus épineux. Il se retirait ensuite dans sa chambre, et à nouveau, priait le Seigneur avant de se coucher.
Il n'avait pas d'ami de son âge parmi ses camarades. Il était en bons termes avec tout le monde, mais il était trop différent pour se lier particulièrement avec qui que ce soit. Bekh était une exception notable, car ils étaient de rangs similaires, et ils travaillaient souvent de concert, mais Joseph n'aurait pas pour autant qualifié d'amitié leur lien. C'était davantage une relation de respect et d'estime mutuels que d'amitié. Quant à Nani, il avait avec elle la même relation qu'il avait eue avec Bilha, la servante de sa mère, qui avait mis au monde deux de ses frères, et lui avait servi de nourrice, c'est-à-dire une affection aussi profonde que discrète.
Cette vie bien réglée ne lui déplaisait pas. Bien sûr, il ne pouvait pas oublier qu'il était un esclave, et il désirait un jour gagner sa liberté, mais il avait l'estime de son maître et de ses pairs, et pour l'heure, c'était plus qu'assez pour qu'il se sente à sa place. Il priait quotidiennement pour sa famille, mais à mesure que le temps passait, leur souvenir s'estompait dans sa mémoire, et se rappeler des traits de son père ou de la voix de sa mère lui demandant un effort. Il savait qu'il ne les reverrait jamais, et avec le temps, il en avait fait son deuil. Même s'il obtenait sa liberté, il ne retournerait pas en Canaan. Il était trop différent du garçon qui en était parti : son cœur demeurait hébreu, bien sûr, mais c'était en Égypte qu'il était chez lui, désormais. Il se refusait à oublier les collines et les rivières qu'il avait arpentées enfant, et le bruit de la pluie tombant sur une toile de tente bien tendue la nuit lui manquait un peu, mais il trouvait la régularité du Nil majestueux rassurante. On ne souffrait pas de la faim en Égypte.
Il avait changé depuis son arrivée chez Putiphar. Il n'était plus le garçon prétentieux qu'il avait été chez son père, et il préférait l'homme qu'il devenait, travailleur, honnête et attentif aux autres, à celui, paresseux, égoïste et arrogant qu'il serait probablement devenu en Canaan. S'il était parfaitement honnête avec lui-même, il devait reconnaître que son père ne lui avait pas rendu service en le gâtant à ce point, et en le dispensant des travaux les plus pénibles. Physiquement, il demeurait mince et élancé – et non maigre, quoiqu'en disent Nani et Mina – mais ses épaules s'étaient élargies, et il s'était musclé. Il avait aussi grandi de quelques centimètres, et se tenait plus droit qu'à son arrivée. Avec ses yeux bleus et ses cheveux bruns tirant sur le roux – il retirait sa perruque dans les moments informels, et préférait garder les cheveux courts plutôt que complètement rasés - il était, de l'avis générale des servantes auprès desquelles il rencontrait un certain succès, «beau comme un dieu». Même s'il disait parfois en plaisantant que vu les têtes des dieux égyptiens, il n'était pas certain que ce soit un compliment, il était secrètement ravi de ce succès, et savoir que plus d'une aurait accepté avec joie de partager sa couche le gonflait de la vanité propre aux garçons de son âge.
Par orgueil ou par romantisme, cependant, il n'acceptait jamais leurs avances. S'il ne se privait pas de flirter quand l'occasion se présentait, aucune servante ne lui plaisait particulièrement, et au fond de lui, il rêvait d'aimer sa future compagne autant que son père avait aimé sa mère. Du reste, songeait-il, tout enfant né de lui serait né en servitude: il acceptait son esclavage comme pénitence des péchés commis contre ses frères. Il refusait d'en faire porter le poids à un enfant innocent. Peut-être un jour, plus tard, quand il aurait gagné sa liberté, pourrait-il envisager une descendance. Pour l'heure, c'était un rêve lointain.
De l'eau. De l'eau partout. Au-dessus, en dessous de lui. Il tenta d'ouvrir les yeux. De l'eau encore, qui troubla sa vue. Il devait trouver la surface, c'était une question de vie ou de mort, mais il ne savait pas où se trouvait le haut, ni le bas. Il lui sembla distinguer un rayon lumineux à sa droite: était-ce le soleil?
Comment était-il arrivé là? Il était parti comme souvent vérifier les champs, en ce début de crue. Il était pressé, il devait rentrer au domaine, et il avait décidé de passer par le vieux raccourci qui coupait à travers les fourrés, plutôt que par la route. Il évitait en général ce chemin qui longeait le fleuve, le trouvant trop dangereux, trop glissant et trop infesté d'insectes en temps de crue, mais il était pressé ce jour-là, et le raccourci lui permettait de gagner presqu'une demi-heure. Son cheval, une brave bête placide, s'était engagée sur le chemin sans renâcler. Soudain, sans qu'il sache quelle mouche le piquait, l'animal s'était cabré, et avait commencé à ruer dans tous les sens, déstabilisant son cavalier. Joseph montait bien, il le savait, mais il n'était pas rompu à la voltige comme Putiphar ou Khety. Après tout, on lui avait appris à monter pour qu'il puisse remplir plus efficacement ses devoirs, et même s'il appréciait l'exercice, il n'était pas question pour lui de monter uniquement pour le plaisir. Il avait tenté de s'accrocher à la crinière du cheval, de le calmer, mais en vain: la bête était soudain furieuse, et à force de le secouer, avait envoyé voler son cavalier. Heureusement pour lui, il était tombé dans l'eau plutôt qu'au sol, où il se serait certainement fracassé le crâne. Malheureusement pour lui, il était arrivé dans l'eau sans pouvoir s'y préparer, le choc l'avait à moitié assommé, et l'air venait déjà à lui manquer. Par-dessus le marché, s'il nageait correctement en eau calme, il n'avait jamais tenté de s'aventurer dans les eaux profondes et rapides du fleuve en crue.
Où était la surface, pour l'amour du ciel? Il commençait à paniquer. Sa réserve d'air était presque vide. S'il ne respirait pas très vite, il était mort. Il se noierait, dans une mort silencieuse et inconnue. On retrouverait son cadavre gonflé par l'eau des jours, des semaines plus tard, comme ce pauvre fermier qui était mort emporté par la crue l'année précédente. A moins que les crocodiles qui infestaient le fleuve ne le dévorent avant. Son maître croirait qu'il s'était enfui, il garderait de lui un souvenir entaché, et cette idée lui déchira le cœur.
Il tenta de se calmer et de réfléchir. Il n'était pas encore mort. Où était la surface? Elle ne pouvait pas être bien loin, si? Il devait respirer. Non, il ne fallait pas. S'il respirait maintenant, c'était la mort. Mais s'il ne respirait pas, c'était la mort aussi. Il n'avait plus d'air. Il ne voyait plus rien.
- Seigneur, sauve-moi! implora-t-il, tentant de préserver ses dernières forces.
De l'eau. De l'eau partout. Dans ses yeux, dans son nez, dans sa gorge. Il était en train de se noyer. Il allait mourir, dans cette eau sombre, froide et étrangère. Il était déjà mort, comprit-il, en s'abandonnant, et toutes ses certitudes n'avaient été que des illusions. Au moins, songea-t-il dans un dernier accès de lucidité, il obtiendrait la consolation dans le sein du Seigneur. Mais au moment où il allait perdre connaissance, une présence familière, solide et rassurante l'enveloppa soudain, le saisit par les aisselles et le tira à la surface pour le ramener sur la berge un peu plus loin, là où la corniche descendait et permettait de reprendre pied. Joseph s'y traina, secoué par une toux violente, qui laissa bientôt la place à de terribles haut-le-cœur, alors qu'il se mettait à vomir ce qui lui sembla des torrents d'eau et de bile.
- Reste avec moi, mon grand!
Son père était venu le chercher, songea Joseph, confus et soulagé, avant de perdre connaissance. Il ne sentit pas l'homme le hisser devant lui sur son cheval, et le ramener au trot au domaine.
Quand Joseph reprit connaissance, il était dans son lit. Une migraine lancinante battait ses tempes, et il grelottait de fièvre, blotti sous une épaisse couverture. Nani se tenait dans un coin, occupée à tresser un panier. Quand elle vit qu'il était réveillé, elle l'aida à se soulever, et refusa de lui dire quoi que ce soit tant qu'il n'aurait pas bu le bol de bouillon qu'elle avait à côté d'elle. Encore épuisé de sa quasi-noyade, et toujours grelottant de fièvre, Joseph se rendormit avant d'avoir fini le bol. Quand il rouvrit les yeux plus tard, il ne savait plus où il était. Il avait trop chaud, et en même temps trop froid. Il ne savait plus si c'était le jour ou la nuit, et même s'il sentait confusément que ce n'était pas le cas, il avait l'impression d'être un très petit enfant.
- Père! appela-t-il. Ne me laisse pas tout seul.
Une silhouette s'approcha de lui. C'était son père, il en était certain, pensa-t-il, soulagé, et il était en sécurité dans sa maison. L'homme lui caressa le front, dit quelque chose, mais Joseph avait l'esprit trop embrumé pour comprendre. Il sombra à nouveau dans le sommeil.
Il ne se réveilla pour de bon que le lendemain: il s'était écoulé deux jours depuis sa noyade, lui dit enfin Nani, et on avait tant craint pour sa vie que Putiphar, après l'avoir repêché, avait immédiatement envoyé chercher le médecin, qui avait déclaré le jeune homme entre les mains des dieux. Putiphar, lui signala la gouvernante d'un air entendu, n'avait pas pratiquement pas dormi depuis, et l'avait veillé lui-même. Joseph avait déliré dans sa langue toute la première nuit, si bien que personne ne comprenait ce qu'il disait, et il s'était montré particulièrement confus durant ses brèves périodes de veille. Enfin, la vieille femme le laissa, appelée par d'autres devoirs. Joseph la remercia, et se rallongea. Il n'avait plus sommeil, mais il se sentait plus faible qu'un chaton, et de toute façon, le médecin lui avait interdit de sortir de son lit sauf pour les nécessités naturelles pendant une semaine. Bekh pouvait tout à fait gérer les fermiers quelques jours, le temps que l'intendant se remette, et Nani avait déjà arrangé pour que quelqu'un reste toujours à le surveiller. Du reste, son chat, en passant la majeure partie de son temps couché sur les jambes de son maître, faisait un garde-malade très efficace. Joseph passa donc une longue semaine à alterner de courtes siestes avec de longues réflexions.
Oisif, son esprit ne pouvait s'empêcher de ressasser ce dernier accès de conscience, juste avant de s'évanouir, et Joseph n'aimait pas beaucoup la tournure que prenaient ses pensées. Sur le moment, il avait été persuadé que c'était son père qui était venu le chercher sous l'eau, qui l'avait ramené à la vie. Mais maintenant qu'il était conscient, il savait pertinemment que ce n'était pas Jacob, que cela ne pouvait pas être Jacob: Jacob était en Canaan, et croyait probablement Joseph mort. Non, c'était Putiphar qui avait plongé à ses propres risques et périls, et l'avait arraché à la mort, bien sûr. Qui d'autre? C'était Putiphar que Joseph avait pris pour son père. Il avait désiré voir son père de toutes ses forces, et dans son esprit confus, la silhouette de Jacob s'était confondue avec celle de Putiphar, Putiphar qui l'avait sauvé, Putiphar qui l'éduquait, Putiphar qui prenait soin de lui.
Ce n'était pas vraiment une surprise, devait-il admettre en lui-même. Même s'il ne l'aurait jamais reconnu à voix haute, car il lui semblait que c'était trahir Jacob, il savait bien que depuis quelques temps déjà qu'il commençait à regarder Putiphar avec une affection filiale proche de celle qu'il avait eu pour son père. Certes, quand il pensait en hébreu, c'était toujours le visage de Jacob qu'évoquait le mot «père». Mais quand il pensait en égyptien, le mot «père» convoquait, de plus en plus souvent, l'image de son maître.
Il se mit à pleurer silencieusement, de chagrin et de honte. Il ne devait pas se leurrer. Il n'était qu'un esclave. Il n'était plus un fils pour personne, et certainement pas pour son maître. Certes, de loin, il était possible de se méprendre. Ce n'était après tout un secret pour personne sur le domaine que le maître avait beaucoup d'estime pour son intendant. Joseph avait lui-même conscience que sa relation avec Putiphar n'était pas celle qu'un maître a typiquement avec son esclave. Il y avait des mois qu'il était capable de faire les inspections du domaine seul, et d'ailleurs, il en faisait seul l'essentiel. De ce que Huy lui avait dit, Putiphar avait longtemps été satisfait de ne faire ses inspections qu'une fois par mois, et de s'en remettre à son intendant le reste du temps. Il n'avait adopté le rythme hebdomadaire que lorsque Huy s'était avéré trop vieux pour s'occuper lui-même de ce genre de choses. Il avait été entendu qu'il garderait ce rythme jusqu'à ce que le jeune intendant soit capable de reprendre tout seul la charge. Pourtant, Putiphar continuait à faire le tour de son domaine, accompagné de son intendant, une fois par semaine. Joseph avait d'abord pensé que son maître ne lui faisait pas encore pleinement confiance, mais la manière qu'avait le maître d'approuver la quasi-totalité de ses propositions contredisait cette hypothèse. Ce n'était cependant pas la place de l'esclave de questionner la décision du maître.
A dire vrai, ces sorties étaient davantage des récréations que du travail pour Joseph. Il était désormais un cavalier correct, si bien que Putiphar s'amusait de lui faire monter les différents chevaux de son écurie, et de lui soumettre de petits défis. Joseph avait mis quelques temps à les prendre au sérieux, jusqu'au jour où son maître l'avait rabroué: il n'était plus un débutant! Joseph avait hésité, puis avait décidé de courir le risque: son maître n'était du genre à abuser de ses serviteurs, ni à donner des ordres contradictoires. Quand Putiphar l'avait défié à la course la semaine suivante, il s'était autorisé à dépasser son maître et à se laisser griser par la vitesse. L'air satisfait de Putiphar l'avait convaincu qu'il avait bien fait.
Parfois, son maître affirmait que sa vieille blessure de guerre le faisait trop souffrir pour monter à cheval, et plutôt que laisser Joseph partir seul, il chargeait Khety d'atteler pour eux le char. Naturellement, Joseph avait appris aux côtés du maître d'écurie à procéder lui-même à l'attelage, et Putiphar avait entrepris de lui en enseigner la conduite. Quand Putiphar déclara qu'il avait atteint le niveau des écuyers de l'armée, Joseph le reçut pour le grand compliment que c'était. Et si son maître réclamait qu'il l'accompagne quand il partait chasser, qui était-il pour refuser?
Ce n'était pas tout. Deux ou trois fois par an, la maitresse était prise d'une profonde mélancolie. Pendant deux ou trois semaines, elle peinait à quitter ses appartements et dormait beaucoup. Il n'y avait pas grand-chose à faire, à part l'obliger à manger, lui faire jouer de la musique, et attendre que la mélancolie ne passe. Plutôt que de passer ses soirées seul à se morfondre, Putiphar avait pris l'habitude de convoquer Joseph pour que le jeune homme lui tienne compagnie, qu'il lui fasse la conversation ou la lecture. Le jeune homme le servait à table, mais après quelques fois, le maître l'avait invité à partager son repas. La première fois que c'était arrivé, Joseph en était tombé des nues, mais il n'aurait jamais osé désobéir à un ordre direct. Quand Zuleika était enfin sortie de sa mélancolie, Putiphar avait pris l'habitude de garder son intendant à sa table après ses rapports bi-hebdomadaires. Joseph servait respectueusement son maître, mais attendait systématiquement d'y être invité pour s'asseoir et se servir.
Il n'était pas certain de ce qui poussait le maître à lui accorder une telle faveur, mais il estimait que ce n'était pas sa place de questionner les excentricités de son maître, et si celui-ci désirait le nourrir à sa table et lui enseigner la philosophie égyptienne, il ne commettait certainement aucun mal en profitant de l'aubaine. Il s'autorisait même à être un peu gourmand. Il faut dire que les mets à la table de Putiphar étaient autrement plus raffinés que ce que mangeaient habituellement les serviteurs. C'est avec son maître que Joseph avait découvert les délices de la caille farcie et du pain à la fleur de farine, des figues, du melon et de la bonne bière. Putiphar lui avait aussi fait goûter une fois du vin au lotus bleu, censé procurer une douce ivresse, mais Joseph n'avait guère aimé: le goût âcre lui avait donné la nausée, et il était certain que la fleur n'était pas étrangère à la migraine épouvantable qui l'avait frappé le lendemain. Du reste, il trouvait le vin égyptien, normalement réservé aux nobles et aux grandes occasions, très inférieur au vin qu'il buvait en Canaan.
Ces repas étaient l'occasion de confidences du maître à son esclave, l'alcool aidant. Putiphar souffrait de la mélancolie de son épouse, souffrait de ne pas savoir la consoler. Zuleika avait autrefois été joyeuse et spirituelle, confia-t-il un soir à son intendant. Ils avaient eu l'espoir d'avoir des enfants, une descendance nombreuse. Zuleika était tombée enceinte six fois, mais trois de ces grossesses s'étaient conclues par des fausses-couches, et deux avaient vu naître des enfants qui n'avaient guère vécu. Seule, la dernière avait vécu plus longtemps. Elle aurait dû vivre, expliqua en pleurant Putiphar, mais une maladie l'avait emportée à seulement deux ans. Elle aurait eu 12 ans. Joseph écoutait ces confidences avec attention et respect, mais sans commenter. Il avait assez vu la douleur de sa mère, qui avait fait plusieurs fausses-couches après sa naissance, pour savoir que les parents endeuillés ne cherchent souvent qu'une oreille attentive.
Mais malgré les confidences et le traitement de faveur que Putiphar lui accordait, malgré le fait même qu'il l'ait veillé lui-même la première nuit, et soit venu trois fois lui tenir compagnie dans sa chambre de malade, le jeune homme savait bien que c'était chercher les ennuis que de penser que le maître le considérait peut-être comme plus qu'un esclave. Il y avait d'autres explications, bien plus logiques et rationnelles que ce rêve puéril. Putiphar continuait à inspecter le domaine chaque semaine par désœuvrement: après tout, du temps de Huy, il était encore capitaine de la garde de Pharaon, et n'avait pas tant de temps à consacrer au domaine. Il enseignait la conduite à Joseph par goût, et parce que sa vue baissait: il aurait été dangereux que Putiphar sorte son char sans personne pour le relayer. Il racontait ses histoires par nostalgie, et lui faisait des confidences comme Joseph lui-même faisait des confidences à son chat. S'il arrivait au maître d'appeler Joseph «fils», c'était un simple tic de langage, rien de plus, de la même manière que Jacob appelait parfois «mon gars» ses ouvriers. Et si Putiphar l'avait sauvé, l'avait fait soigner et venait le surveiller, c'est parce qu'un bon maître prend soin de ses serviteurs, et que Joseph était objectivement un serviteur précieux. Mais il n'était qu'un esclave, et il n'avait aucun droit d'espérer quoi que ce soit de son maître.
Note historique: en général, les Égyptiens sont représentés avec le crâne rasé sous la perruque, MAIS les sources que j'ai trouvées sont assez contradictoires, et la momie de Ramsès II a encore des cheveux, tout comme celle présumée de la reine Tiyi, l'épouse d'Amenhotep III (qui montera sur le trône dans quelques chapitres). Donc Joseph garde ses cheveux.
