Il y a fort longtemps à Seattle, en l'an 1836...
Tout le monde reconfirma. Plusieurs fois. Kris ne pu que rester là, l'esprit tout engourdi de terreur noire et de colère bien rouge. Il avait écouté les sales mensonges de tous ses camarades comme de très loin, comme s'il se noyait. C'était lui qui avait eu l'idée d'écrire la lettre, dirent-ils, lui qui les avaient convaincus de se faufiler dans le bureau pour voler l'encre, tout. P'tit Alphonse mentit tout pareil, sans regarder Kris même une seule fois. De toutes façons, Kris aurait été le coupable même s'ils avaient eu le temps de s'enfuir, y en avait pas un seul autre dans tout ce trou à rat qui aurait eu une raison de voler de l'encre, personne d'autre savait écrire.
Y avait qu'un livre dans tout St-Colin, un livre de conte avec des images toutes déchirées. Kris avait apprit à le lire rien que lui, tout seul, en gambergeant jusqu'à ce que les mots marchent les uns avec les autres. Chaque soir les petits se rassemblaient autour de lui en piaillant comme des marcassins, pour l'écouter lire. C'était la seule et grande fierté de Kris, leur regard émerveillé quand il déchiffrait les signes sur le papier, comme s'il était un genre de sorcier, capable de donner vie à des choses qui n'existaient pas. Le livre était le seul moyen pour Kris de sortir, et Kris était le seul moyen de sortir pour les autres garçons.
Et maintenant, juste à cause de ça, il allait se faire crever, Kris.
-Chut..., murmura l'Empailleur. Respire, Christophe.
Le surveillant le serrait doucement dans ses bras depuis plusieurs longues minutes, pendant que ses camarades gardaient les yeux rivés sur le plancher au bois moisi, en rang d'oignon contre le mur du bureau du directeur.
-N... j... je... vous en... supplies..., haleta Kris contre l'adulte.
-Respire pour moi. Tout doux...
Il avait tellement peur, sentir les mains moites de l'Empailleur sur lui l'horrifiait si fort qu'il ne parvenait même plus à penser correctement.
C'était pour de faux, bien-sûr, que l'Empailleur le serrait dans ses bras. Rien qu'un faux réconfort, pour mieux précipiter Kris tout au fond de la trouille, dans une trouille qu'on ressent qu'en ayant été bercé dans les bras d'un adulte juste avant. Les orphelins étaient fortiches, pour se blinder pendant les punitions. Quand on allait leur faire du mal, ils fermaient les yeux et s'imaginaient ailleurs, ils abandonnaient leur corps entre les mains des surveillants et ne ressentaient plus rien jusqu'à ce que ce soit fini. Alors l'Empailleur les ramollissaient d'abord. Une fois, il avait chanté des berceuses à Andrew tout en même temps qu'il lui versait de l'eau bouillante dans le cou pour le punir d'avoir rigolé. Kris le savait, et pourtant, c'était en train de marcher. Sa coquille fondait, il sentait malgré lui ses sanglots s'amenuiser, sa respiration se calmer. Encore un peu. Dés qu'il ne pourrait plus se blinder du tout, dés qu'il ne saurait plus refréner la moindre émotion, la punition commencerait.
Et pourtant au fond, même pour de faux, c'était si bon de se faire consoler.
- « Que me soit donné la force d'accepter ce qui ne peut être changé », récita l'Empailleur sans cesser de cajoler Kris, « le courage de changer ce qui peut l'être, et le discernement pour les différencier l'un de l'autre ». C'est une citation de Marc Aurèle. Savez-vous ce qu'elle signifie, les garçons?
Personne répondit. Personne était censé répondre. Quand l'Empailleur parlait, la réponse, elle n'avait pas d'importance. Le sort de la petite bande était déjà scellé.
-Elle signifie que vous êtes trop faibles d'esprit et trop peureux pour comprendre que vous ne pouvez rien changer à votre situation, déclara enfin l'Empailleur lorsque Kris n'émit plus un son et se contenta de trembler contre lui. Mais je comprends. Vraiment. L'Homme est un être de désir. Même pour vous, il est normal de désirer des choses que vous n'aurez jamais. De vouloir être des personnes que vous ne serez jamais. Vous en savez trop peu sur le monde pour avoir conscience de la chance que vous avez. La gratitude s'apprend. Et vous l'apprendre...
Kris tressaillit en sentant la caresse sur sa nuque se changer en serre.
-...fait partie de mon travail.
L'Empailleur repoussa enfin Kris, et le traîna au bureau de bois massif par la peau du cou.
-Vous... vous faites quoi?, balbutia Kris alors que l'adulte le plaquait contre le bureau.
-Pose les mains bien à plat, mon chéri. Respire doucement. Si tu bouge, ou si tu parles, je te brises les deux genoux.
Et Kris posa les mains, aussitôt, en courbant bien le dos comme un chrétien. Il y en avait, des estropiés, à l'orphelinat. C'était les jouets préférés de l'Empailleur, et quand il se lassait d'eux, il n'y avait pas le droit de continuer à leur donner à manger. L'Empailleur ouvrit un tiroir et en extirpa une longue cravache. Kris en avait vu d'autres, c'était le cas de le dire, mais celle-là? Non, jamais celle-là. Une cravache pour les grands, avec une extrémité pointue en métal. Kris n'en était pas à sa première rossée, il avait connu les punitions dans le noir, les punitions attaché, même une fois les punitions avec du métal brûlant. Mais c'était pour faire obéir. La cravache, là, elle avait l'air faite pour détruire plus que pour apprendre.
-Mais avant tout cela..., ajouta l'Empailleur en passant une main sur le dos de Kris, j'ai besoin d'un garçon pour m'aider dans ma chambre, ce soir. Mais il faut que ce soit un très gentil garçon, parce qu'il n'aura même pas de coups de cravaches. Ca pourrait même être toi, Kris, si tu pouvais me prouver que tu ne recommenceras plus, que t...
-C'est moi qui mérites le plus de pas avoir les coups, m'sieur, bondit aussitôt Farell, fébrile. Je... j'ai dis la vérité direct, moi. Celui qu'a monté le coup faudrait que tout le monde le voit se faire punir, c'est pas vrai? Sinon ils apprendront pas leur leçon.
Sans la main caressante de l'Empailleur sur son dos, Kris aurait presque pu se jeter sur Farell pour le cogner, le griffer, le mordre jusqu'à ce qu'il en reste rien de lui non plus, que lui aussi, il soit détruit tout pareil. Le surveillant éclata de rire.
-Tu as raison, mon beau. Faute avouée à moitié pardonnée, n'est-ce pas? Tu peux y aller, Farell.
-Grand merci, m'sieur, opina sagement Farell. J'vais faire briller vos godasses comme vous aimez et changer vos draps.
-Bien. Je te rejoindrai un peu plus tard pour parler de ce que tu as fais.
Une bouffée de haine coupa le souffle à Kris lorsqu'il entendit leur camarade quitter le bureau sans un regard en arrière. De la haine, pour la toute première fois de sa jeune vie. Quand un garçon était prit la main dans le sac, il pouvait craindre mille enfers différents. Mais pas ce rapporteur de Farell. L'Empailleur l'emmenait toujours dans sa chambre ou dans le bureau. Kris était pas idiot, il savait bien que ça devait cacher de belles saloperies. Mais quand il revenait, Farell, il avait pas de bleus. Il lui manquait pas de dents, ni d'oeils. Il se tenait bizarre, comme s'il souffrait que de l'intérieur, mais ça pouvait pas être pire que se faire ravager la gueule ou estropier, dans tous les cas.
Dés que le traître eu refermé la porte, l'Empailleur passa aux choses sérieuses :
-Je suis sûr que vous vous en voulez vraiment, pas vrai les garçons ?
-Oui m'sieur, lâchèrent-ils tous en choeur derrière Kris.
-Je vous proposes un petit jeu. Actuellement, chacun d'entre vous s'apprête à subir une correction si sévère que vous pourriez bien ne jamais tout à fait vous remettre. Vous finirez par perdre un œil. Peut-être même un bras ou une jambe. Et alors, vous ne serez plus bons à rien, n'est-ce pas ?
Kris ne pouvait plus voir ses camarades, mais quelqu'un exhala une expiration vacillante, comme s'il était sur le point de s'évanouir.
-Vous allez déguster, continua l'adulte d'une voix doucereuse. Quoi qu'il arrive. Mais je vais vous laisser une chance de me prouver à quel point vous voulez vous rattraper.
La main osseuse de l'Empailleur passa dans l'épaisse chevelure de Kris, avec une infinie douceur. Puis tout tendrement, comme pour ne pas le réveiller, il lâcha des mots qui glacèrent le petit garçon jusqu'aux os :
-Chaque coup que vous donnerez à notre cher ami Kris sera un coup de plus que je ne vous infligerais pas. Plus vous le frapperez, et moins je vous ferais de mal. C'est équitable, non? Après tout, c'est de sa faute. Mais attention. Si Kris perds connaissance, c'est celui qui l'aura assommé qui devra continuer le jeu à sa place. Je vous conseille donc d'économiser ses forces, hum? Il n'a que neuf ans.
Quatre punitions. Kris allait subir quatre punitions au lieu d'une. Le gamin éclata en sanglots pour de bon, plus fort que P'tit Alphonse, plus fort que jamais, en hurlant comme un animal devenu fou. Les mains bien à plat sur le bureau.
-Chhh..., murmura l'empailleur en déboutonnant Kris pour remonter sa chemise. il est bien trop tôt pour perdre la tête, mon petit prince...
-Non, implora Kris lorsque l'adulte eu fini d'exposer son dos à nu. Non...
-Allez... je te veux très calme, Kris. Comme un grand. Rien de tout ça ne t'arriverais si tu avais pu simplement apprécier ce que tu as ici, hum?
-C'était... pas... m... moi...
-Ne parle plus, à présent. Parler, c'est pour les gens. Tu n'es plus une personne.
Là-dessus, l'Empailleur laissa la cravache sur la table et recula avant de dire:
-Bien-sûr, vous n'êtes pas obligés. Vous avez le choix de rester loyal envers votre petit-frère.
Il y avait un sourire dans sa voix lorsqu'il conclut :
-Vous êtes libres.
Un moment, Kris cru qu'ils ne le feraient pas. Que ça ne pouvait pas arriver. A l'orphelinat, c'était chacun pour soi, tout le monde le savait, mais l'Empailleur leur demandait de tuer Kris, rien de moins, de lui briser les os et le saigner. Être changé en monstre, en tueur, c'était bien pire qu'être puni, non? Ils ne le feraient pas. Kris le cru vraiment.
Pourtant, après ce qui lui sembla une véritable éternité, c'est bien la main tremblante de P'tit Alphonse qui s'avança tout près de lui pour s'emparer de la cravache.
Kris hurla lorsque le premier coup planta ses crocs dans son dos, juste derrière le cœur.
Se fut presque un soulagement pour Kris lorsque l'Empailleur le jeta dehors dans la neige glacée, au beau milieu de la nuit. Tout son corps n'était plus qu'une grande brûlure, une plaie béante.
-La voilà, ta liberté!, lui lança l'adulte sur le pas de la porte. Le monde te plaît?
Le surveillant lui avait enfilé sa chemise de nuit, celle qui tombait jusqu'aux genoux, et elle s'était aussitôt teintée de rouge sur toute la largeur du dos – un rouge magnifique, nota l'Empailleur, qu'aucune teinture ne permettait d'obtenir. Il y avait quelque-chose de cassé en lui, Kris en était sûr, juste entre ses omoplates, comme un os prêt à percer la peau s'il essayait de se redresser.
Kris avait cru mourir. Ses amis l'avaient frappé comme on ne frappe que pour sauver sa vie, désespérément, et plus Kris hurlait, plus les autres garçons étaient rassurés, parce que toute la douleur qu'ils pouvaient lui donner était une douleur qui ne serait pas pour eux. Alphonse n'arrêtait pas de pleurer, même en frappant, et étonnamment, Garf aussi. Comme Kris était encore conscient après un premier tour, étendu sur le sol et rampant vers la porte, l'Empailleur les avaient fait recommencer. Et ils l'avaient tous faits. Absolument tous, à nouveau, même Alphonse.
Alphonse. Il était trop petit, encore plus que Kris. Est-ce qu'au moins les garçons avaient assez frappés Kris pour échapper à leur punition, au final? Et si l'Empailleur, il estropiait Alphonse quand même? Ou pire, et si c'était Alphonse qu'on faisait tourner, juste parce qu'il avait fait tomber l'encrier? Même Farell, plus Kris avait peur et moins il lui en voulait. Parce qu'il avait jamais aussi bien su de quoi leur aîné avait essayé de les sauver, il le sentait bien bien, là, jusqu'au fond de sa chair. Les punitions, la terreur, un monde où les fins heureuses n'existaient pas, jamais. Aujourd'hui c'était Kris, mais un jour ou l'autre, ils y passeraient tous, même ceux qu'étaient sages. Ils crèveraient de faim, de froid, y crèveraient en pataugeant dans leur sang après une punition, en essayant de sortir ou en faisant ce qu'il fallait faire pour rester. Alors oui, ça valait bien de risquer d'envoyer une lettre pour s'échapper. C'était plus facile d'essayer de s'enfuir seul que sauver tout le monde, mais Farell avait essayé de monter un plan pour qu'ils s'en sortent tous, même s'il s'était dégonflé sur la fin.
Tremblant de douleur, Kris se redressa sur les genoux, face au surveillant qui le regardait avec des yeux brillants de plaisir.
-D'accord, balbutia Kris. J'ai compris... je suis... je suis dés... désolé... plus jamais... plus jamais je n'écrirai, je raconterai même plus les histoires, je vous promets que je ne ferai plus rien...
-Qu'est-ce qui ne va pas, Kris? Tu ne voulais pas sortir?
-Je... je vous en supplies... j'ai froid...
-Voilà pourquoi je ne supportes pas les enfants ingrats. Ce n'est que maintenant que tu réalises à quel point il faisait chaud à l'intérieur, pas vrai?
L'Empailleur se détourna une seconde pour chercher à l'intérieur. Et soudain, il jeta à Kris un plein seau d'eau glacée. L'enfant hurla en reculant, épouvanté. Le froid était si intense qu'il avait l'impression de brûler.
-Va mourir, maintenant, déclara tranquillement l'adulte.
-Je... je dois aller où?, hoqueta Kris. Faut que je fasses quoi?
L'Empailleur se retourna à demi sur le pas de la porte, l'air presque surpris que Kris soit encore là. Il l'avait déjà oublié, il le regardait comme si son dîner venait de se mettre à causer.
-Je m'en fous, Kris. Tout le monde s'en fout. Tu n'as qu'à crever dans la neige. Oh, et, j'oubliais... Joyeux Noël.
Et il lui claqua la porte au nez.
Kris se jeta sur le panneau de bois en sanglotant, désespéré. Il sentait quelque-chose de pire que le froid se glisser un peu plus dans ses os à chaque seconde, comme si pour de vrai de vrai il pouvait sentir la mort arriver.
C'était sûrement rien que pour cet instant qu'avait eu lieu toute la punition de l'Empailleur. Kris, hurlant et tambourinant à la porte pour rentrer, alors que tout le plan des garçons, c'était de réussir à sortir. Peut-être que si Kris tenait assez longtemps, l'Empailleur le reprendrait, il comprendrait que Kris avait pigé, qu'il ne recommencerait plus. Il tambourina et hurla pendant presque une heure, Kris. Il serait sage, promit-il, il serait le plus sage de tous, il ne causerait plus jamais de problème, il serait aussi doux et serviable que Farell, même encore plus. Il continua de hurler et de promettre jusqu'à ne plus avoir la moindre force et que le sang gèle sur son dos. Jusqu'à ce qu'il lui semble que ses poings allaient exploser en mille éclats de glace s'il les abattait encore sur la porte. Il hurla aussi aux petites silhouettes qu'il apercevait aux fenêtres de l'orphelinat, mais elles se retiraient dés que Kris levait la tête.
Il dû se rendre à l'évidence. L'Empailleur le tuait. Il était en train de se faire tuer, aussi sûrement que s'il se vidait de son sang. On ne laissait Kris respirer que parce que c'était la façon la plus terrifiante de partir.
Désespéré, il se releva en chancelant et commença à errer comme un bossu, incapable de se redresser sans être transpercé par la douleur. Le monde du dehors, c'était aussi moche et sans espoir que dedans. L'orphelinat prenait la boue au milieu d'un quartier miteux où la terre battue débordait entre les pavés mal chaussés. Des masures grises et anonymes se dressaient des deux côtés de la rue – en fait le bâtiment en bonne pierre de l'orphelinat avait presque l'air friqué, à côté. Le seul lampadaire de la rue était éteint. Dans la nuit noire, tout se ressemblait. Kris savait qu'il aurait dû retirer sa chemise de nuit avant qu'elle ne finisse de geler sur sa peau, mais l'idée de se trimballer tout nu dans les bas quartiers de la ville, sous la neige, était tout simplement effroyable.
Par contre... le ciel était magnifique. Kris n'avait jamais eu droit à la couchette près de la fenêtre, et même de là, on n'en voyait qu'un bout. Ici, le ciel était sans fin. Et tout là-haut, il y avait une étoile qui brillait plus fort que toutes les autres.
-Je suis dehors, haleta l'enfant juste pour entendre sa voix. Je suis sorti.
Pour la toute première fois de sa vie. Même si ses pieds étaient en feu et que le sang qui coulait de son dos continuait à teinter la neige sur son passage. Il passa devant un magasin de jouet qui vendait des ours en peluche et des toupies de bois, et même une enseigne qui se vantait de vendre des livres. Mais il eu beau frapper et crier, toutes les portes restèrent closes. Il dû se presser contre le mur pour éviter d'être écrasé par une calèche qui caracolait sur le sol inégal. Un instant, il se demanda s'il n'était pas déjà mort sans s'en rendre compte. Peut-être que c'était ça, la mort. Errer dans le froid, inexistant et sans réponse, en flottant dans une robe blanche. Ironiquement, Kris retourna s'asseoir contre la porte de l'orphelinat. Il n'osait pas s'éloigner, s'éloigner ce serait mourir. Même maintenant, il n'était toujours pas libre, il était toujours enchaîné à cet horrible endroit.
Il regarda encore l'étoile. C'était comme un cadeau. Il pouvait au moins contempler ça. Il la regarda longtemps, si longtemps qu'elle sembla presque grandir, devenir gigantesque.
-J'vous en supplies, murmura Kris. Si j'pouvais avoir juste rien qu'une chance. C'est pas pour moi, c'est juré. C'est pour Farell et les autres. Ils sont pas vraiment méchants. C'est comme... comme être malade. Les petits, ils vont se faire contaminer s'ils restent là, et... c'est pas leur faute. D'aucun d'eux. Y veulent pas mourir, c'est tout. On vie en enfer. Y croivent qu'en enfer il faut être méchant pour ne pas mourir, mais moi je sais qu'il y a une autre solution. Si j'pouvais juste avoir une chance de rendre tout le monde heureux rien qu'une nuit, rien qu'un instant, alors je sais qu'ils comprendraient qu'on peut s'en sortir tous ensemble.
-C'est un très joli vœu, Kris.
Le petit garçon leva les yeux. Une part de lui voulu bondir de surprise, mais il découvrit qu'il ne pouvait pas bouger. Il ne pouvait plus rien faire du tout. Il ne sentait plus la douleur.
Il mourait.
Il mourait, et un homme le regardait en souriant sous son chapeau. L'homme le plus grand que Kris avait jamais vu, avec de très longues jambes de sauterelle. Il portait un uniforme vraiment chouette, bleu, liseré de rouge, avec des boutons d'argent qui luisait à la lumière de la lune comme si on venait de les astiquer. On aurait dit un genre de facteur. Non, pas un facteur. Un contrôleur de train, avec un immense sourire ravi. Il était là, debout devant lui, surgi de nul-part.
-Tu aurais pu souhaiter ton propre bonheur, lui lança doucement le contrôleur. Il faut énormément de courage et de bienveillance, pour comprendre que le bonheur d'un seul dépends de celui de tous.
-Qui... qui êtes-vous ?, murmura Kris en bataillant pour garder les yeux ouverts.
-Chut...
Son nouvel ami – car il semblait évident à Kris que cet homme là voulait être son ami – posa sur ses lèvres un long doigt ganté de blanc.
-Les souhaits peuvent prendre bien des formes, révéla-il à Kris comme un secret. Mais ils sont tous faits de foi, pas vrai? Les miracles marchent moins bien, si on les questionnent.
-Vous... vous êtes un miracle ?
-Cela dépends de toi. Puis-je être ton miracle, Kris ?
-Mon...
-Le bonheur pour ceux que tu aimes autant que pour ceux que tu détestes. La joie pour chacun, rien qu'une nuit, rien qu'un instant, afin que tous puissent enfin se comprendre et s'accrocher à ce souvenir tout le reste de l'année.
Quelque-chose se réchauffa dans la poitrine mourante de Kris, comme si un peu de l'étoile était descendu y briller.
-Ouais, souffla l'enfant émerveillé. Je... je veux ça.
-Il existe un endroit, Kris, révéla le contrôleur en ouvrant de grands yeux bleus où tournoyait les astres. Un lieu où l'on fabrique les vœux et les miracles. Tu pourrais aller y demander celui-ci à l'homme qui les fabrique, si tu le voulais.
-Qui que c'est, cet homme ?
-Le Père Noël, évidemment. Il n'y a qu'une seule règle. Quoi que l'on demande au Père Noël, le voyage est un aller-retour. On doit revenir exactement là d'où on est partis.
Il se pencha un peu plus sur Kris, en ouvrant des yeux bleu ciel immenses, dans lesquels on aurait pu s'envoler, et chuchota en confidence:
-Revenir exactement d'où l'on vient, même si on vient de l'enfer.
Kris réfléchit un instant. Ce n'était pas grave, si? De toutes façons, le Père Noël aurait exaucé son souhait. Tout le monde connaîtrait le bonheur. Kris voulait bien revenir à l'orphelinat si les gens y étaient heureux.
-Je veux aller voir le Père Noël, opina vivement le petit. Comment... comment je dois faire ?
-C'est simple, Kris, si simple. Crois-tu?
-Si... si j'crois?
Il fallait faire vite. Ça, Kris avait pas besoin qu'on lui dise. Il continuait de s'éloigner, sa vue commençait à se brouiller. Il était même sûr d'être incapable de parler, maintenant, ou presque. Peut-être que c'était qu'un beau rêve. Peut-être qu'il était juste là, à crever, et...
-Crois-tu que tout peut changer? Crois-tu aux vœux et aux miracles, à ce que nous allons accomplir toi et moi? En la magie? Crois-tu au Père Noël?
Changer ce qui pouvait l'être. Vivre. Et il suffisait de croire que c'était possible, que l'Empailleur avait tord, qu'il y avait autre chose que ce qu'il avait prévu pour les enfants de St-Colin. Même si c'était aussi dingue qu'un contrôleur de train qui surgissaient de nul-part, aussi dingue que de la magie.
Mais Kris s'était déjà endormi. Il était quasiment sûr qu'il dormait, qu'il mourait, pourtant, peut-être parce qu'il y croyait tout aussi fort en rêve, parce qu'il y croyait même mort, il réussit à fermer les poings et articuler:
-...j... j'y... crois...
Et soudain, un rugissement délirant fit bondir le petit Kris sur ses pieds. Il écarquilla les yeux, ébahi. Elle était là. Une locomotive plus grosse que l'orphelinat et si foutrement longue qu'elle en disparaissait au coin de la rue, et elle venait de surgi du néant, comme ça. Ou... est-ce qu'elle était là depuis le début, et que Kris ne l'avait pas vue? Elle était absolument magnifique. Rutilante, elle exhalait de la vapeur en sifflant par une centaine de cheminée, des milliers de fenêtres libéraient une chaude lumière dorée comme autant d'étoiles, et le wagon de tête avait même une lampe si grosse qu'on aurait dit la lune, une lampe qui aurait peut-être pu éclairer jusqu'à l'infini. Des rires et des cris en jaillissaient en tournoyant, en même temps qu'une douce odeur de chocolat chaud qui fit saliver Kris.
-Est-ce que je suis mort?, osa tout de même demander Kris au contrôleur.
-Mourir à Noël?, s'étonna l'adulte en levant ses fins sourcils jusqu'aux étoiles. Non mon petit monsieur. La foi tient chaud, cette nuit. Aussi, je te recommandes de t'y accrocher encore un peu. Voici ton billet.
Il tendit un papier à Kris dans un geste magistrale.
Le billet était si beau que Kris n'osa presque pas le prendre. Une large carte qui avait l'air toute feuilletée d'or, faites pour annoncer de grandes, très grandes choses très importantes. Et pourtant, elle parlait de lui, de Kris.
« Kris Kringle, Vrai Croyant
9 ans, Boston, aller-retour
00:00, Polar Express »
-Le Polar Express, souffla Kris. Et... un « Vrai Croyant » ?
-Je vois que tu sais lire!, s'enthousiasma le contrôleur en sautant sur le marchepied du train. Voilà un don remarquable. Les Vrais Croyants sont extrêmement rares. C'est leur cœur d'or que le train repère au-delà du blizzard et de l'obscurité. Nous ne t'aurions jamais trouvé, sans cela.
-Je pourrais tirer le sifflet du train?
-Naturellement, fit l'adulte en haussant les sourcils. A quoi bon monter dans un train, sinon?
Foutre, la fière allure qu'il aurait là-dedans, Kris! Mille questions pétillèrent sous son crâne: est-ce qu'il aurait un chouette uniforme, lui aussi? Est-ce qu'il pourrait le conduire, même, le train?
-Mais avant tout cela, ajouta l'adulte, nous devons nous assurer que ton vœu soit accompli, pas vrai?
Le contrôleur écarta les bras. Aussitôt, les lumières de l'orphelinat s'allumèrent, toutes les lumières sur tout le long de la longue façade. Pas les loupiotes froides et blafardes que Kris avait toujours connues : des lumières comme celles du train, comme si St-Colin était soudain animé par quelque-chose d'autre. Les fenêtres s'ouvrirent en grand d'un seul mouvement, laissant pointer les tignasses ébouriffés des enfants stupéfaits. Kris recula et sauta à son tour sur la première marche du train pour saisir la main du contrôleur, un peu effrayé, quand la porte de l'orphelinat s'ouvrit. Mais l'Empailleur n'était pas derrière. Kris n'aurait jamais souhaité qu'il soit du voyage, ni lui ni aucun adulte, et donc il n'était pas là. C'était P'tit Alphonse qui avait ouvert. Un de ses yeux était gonflé par un énorme bleu, et il lui manquait plusieurs chicots qu'il avait encore le matin même. Il sortit, suivi de Farell, le gros Théo, Garf, puis Danny, Jo', Gaston, Auguste...
Bientôt, des dizaines et des dizaines d'enfants en pyjama se déversèrent sur le trottoir, l'air un peu perdu. Aucun d'eux ne tremblait dans la nuit glacée, et, réalisa Kris, il n'avait plus froid non plus. La douleur dans son dos pulsait de plus en plus faiblement s'il serrait la main du contrôleur bien fort. Hébétés, Alphonse plongea une main dans la poche de son pyjama.
Il en sortit un billet doré, juste comme Kris, et il su sans le voir ce qu'il y aurait écrit dessus.
«Alphonse Fowley, Vrai Croyant
6 ans, Seattle, aller-retour
00:00, Polar Express »
L'un après l'autre, plusieurs enfants firent la même découverte. Ebahi, Kris comprit ce qu'il avait souhaité. Le bonheur pour tout le monde, ceux qu'il aimait et ceux qu'il aimait moins. Tous les orphelins allaient pouvoir rencontrer le Père Noël et faire un vœu eux aussi.
Farell s'avança le premier pour lever le nez vers Kris au sommet du marchepied, hésitant. Farell qui avait dénoncé Kris, qui avait même pas tâté de la cravache, juste été envoyé dans la chambre de l'Empailleur pour lui filer un coup de main. Une seconde, Kris sentit l'aiguillon de la haine revenir le titiller. Mais rien qu'une seconde. Parce que même s'il avait pas une égratignure, Farell, il se déplaçait plus douloureusement que tous les autres, comme un vieux monsieur. A croire que l'Empailleur l'avait rempli de vieillesse.
-Qu'est-ce qu'il se passe ?, osa-il demander à Kris en jetant un regard inquiet au contrôleur.
-C'est un train qui va chez le Père Noël!, s'exclama Kris absolument ravi en serrant plus fort la main de son sauveur. Il exaucera un de nos vœux chacun.
-Tu... tu l'as appelé?
-J'sais pas trop, fit le petit en cherchant le regard du contrôleur pour se rassurer un peu. On s'en fiche, non? Il est là! Mais il faut y croire, surtout, sinon ça ne marchera pas.
Les enfants commencèrent à parler tous en même temps, une rumeur excitée où enflait l'espoir, que jamais Kris n'avait entendu à St-Colin. Comme de la musique. P'tit Alphonse osait à peine regarder Kris dans les yeux. Il était vraiment salement amoché, à peine moins que Kris.
-Tu l'as appelé pour nous aussi?, demanda le tout petit d'une voix badigeonné de culpabilité.
Cette fois, Kris sauta à terre pour rejoindre la foule d'orphelins. P'tit Alphonse se ratatina comme si Kris allait le frapper, mais son aîné se contenta de lui prendre la main, souriant.
-Ben ouais, fit Kris. Pour que tout le monde soit heureux.
-T'as fais le vœu qu'on puisse tous venir ici avec toi ?, demanda Farell.
Kris hocha la tête timidement.
-Pourquoi?, insista Farell les larmes aux yeux. On t'as donné à l'Empailleur.
Kris réfléchit un instant, mal à l'aise. Tous les autres gars le regardaient en silence comme s'il était censé tout expliquer, et il n'avait pas trop l'habitude d'être le centre de l'attention. Ou le centre de quoi que ce soit, d'ailleurs.
-Dans les contes, dit-il, tout le monde mérite une chance d'être vu comme la personne qu'il pourrait devenir, au lieu de celle qu'il est là tout de suite. Au moins une chance.
-On n'aurait pas dû, murmura Farell d'une voix rauque. On n'aurait jamais dû te... oh, Kris, merde...
-On est désolé, renchérit P'tit Alphonse en tremblant. C'était de ma faute, Kris. J'suis un trouillard.
-On voulait pas crever, osa dire le gros Théo en baissant les yeux. On voulait tellement pas que...
-C'est Noël, les petits !, s'exclama le contrôleur. Ce n'est pas une nuit pour les larmes et les excuses! Il est temps d'embarquer, à présent !
Il ouvrit la porte du wagon dans un grincement mélodieux, et la douce lumière dorée baigna les orphelins dans sa chaleur, en faisant disparaître leurs dernières douleurs.
Kris bondit le premier dans la lumière. Les odeurs sucrées et entêtantes lui remplissaient le crâne, une véritable chaleur enveloppait les haillons des enfants pour la toute première fois de leur existence. Tous les autres s'apprêtaient à se ruer sur le marchepied du train pour entrer à leur tour dans un concert de cris de joie, quand soudain, le contrôleur leur barra le passage.
-Une petite seconde, les enfants!
Kris se figea dans l'entrée. Il était le seul à être passé, le contrôleur avait saisi P'tit Alphonse par le collet avant qu'il puisse faire un pas à l'intérieur. L'estomac de Kris se tordit. Maintenant qu'il était tout saoulé de chaleur, il savait pas s'il arriverait un jour à retourner dans le froid et la neige.
Mais le contrôleur sourit à la foule avec bienveillance:
-Qui ici n'a pas de ticket, hum? Levez la main?
Très lentement, avec timidité, une forêt de petits bras fébriles poussa sous le ciel nocturne. En fait, ils n'étaient pas plus d'une douzaine à avoir eu la chance de découvrir un billet dans leur poche.
-Oh..., fit le contrôleur la mine défaite. Voilà qui est fâcheux. C'est un train, les enfants. Il est formellement interdit de voyager sans ticket.
Kris leva la tête vers le contrôleur avec angoisse :
-Mais... ils peuvent venir, c'est pas vrai? Parce que c'est ce que j'ai demandé, hein? Je... je veux que tout le monde vienne.
-Hé bien, fit le contrôleur en ouvrant de grands yeux emplis d'innocence bleue. Nous avons bien de la chance, heureusement. Je connais quelques secrets que je garde pour mes amis. Mais cela devra rester entre nous, ou le Père Noël serait très en colère. Hum, je ne sais pas si autant d'enfants sauraient garder un si précieux secret...
Les enfants hurlèrent, rivalisant de serments, de minauderies: ils ne diraient rien, même pas au Père Noël, ils seraient des amis fidèles. Il y en eu même pour sortir les larmes pareil que pour avoir droit à une nuit de plus à l'infirmerie.
Mais tous se turent lorsqu'avec élégance, le contrôleur extirpa de sa manche une longue aiguille de glace. Elle était striée de veines noires à l'intérieur.
-Très bien. Chacun de ceux qui n'a pas de ticket va me présenter sa main gauche, alors. Sans gigoter.
Le gros Théo recula, comme tous les enfants qui se tenaient directement autour du contrôleur. Kris ne savait plus quoi penser. Ça avait l'air de faire bien mal, on aurait dit le genre de trucs qu'on leur faisait à l'orphelinat. Ça ne ressemblait pas à quelque-chose que le Père Noël ferait.
Parce que c'est un secret, songea le petit avec une crainte respectueuse. Un truc que même le vieux Noël, il doit rien en savoir sur rien.
P'tit Alphonse et les quelques chanceux qui brandissaient un ticket d'or s'engouffrèrent dans le train en cavalant comme des perdus, tant ils avaient peur que leur bienfaiteur change d'avis. Les autres les regardèrent grimper le marchepied avec une jalousie vorace, le regard balançant entre l'entrée du train et l'aiguille de glace. Personne voulait se faire piquer, mais personne voulait rester ici non plus.
Après quelques instants de parfait silence, un enfant perça la foule et se planta devant le contrôleur.
Farell.
Il tendit sa main gauche sans hésitation, en dardant sur le contrôleur son étrange regard voilé. Il était peut-être pas toujours courageux jusqu'au bout, Farell, mais il avait du cran, pour sûr.
-Le vieux Noël, murmura-il au contrôleur. Il peut vraiment exaucer un vœu pour tout le monde, même ceux qu'on pas de ticket? N'importe-lequel, de vœu?
-N'importe-lequel, souffla le contrôleur sur le ton des rêves et des merveilles.
Alors, Farell, il osa carrément présenter sa paume toute ouverte et mettre lui-même l'aiguille dessus. Kris retint son souffle, tout le monde le retint, mais l'homme effleura à peine la main de leur camarade avec juste la pointe de l'aiguille. Le grand garçon tressaillit bien, mais il ne beugla pas, même lorsqu'une tâche d'un noire d'encre commença à s'épanouir sous sa peau. Kris cru un instant que c'était du sang, mais non: on aurait dit de la nuit, de l'obscurité qui palpitait au creux de la paume de Farell et continuait à étendre des veines noires pour aller plus loin. Un truc que personne n'aurait voulu en lui, quelque-chose de mauvais.
Mais le contrôleur s'écarta, et Farell eu l'honneur de grimper le marchepied pour entrer dans le wagon avec Kris, P'tit Alphonse et leur grappe d'élus. Il dévisagea le petit brun, légèrement éberlué. Puis il s'autorisa enfin à trembler lorsqu'à son tour il sentit la chaleur s'insinuer dans ses os, les odeurs de sucrerie lui remplir la bouche. Il était passé.
Après ça? La ruée. L'exode! Personne supporta la piqûre aussi dignement que Farell, mais personne ne renonça non plus, même quand Garf saigna un peu – il avait gigoté, alors qu'il ne fallait pas. En moins de cinq minutes, les deux cent orphelins de St-Colin étaient à bord, et le train en vibrait de leurs hurlements comme si la tôle rutilante elle-même beuglait de joie.
Aucun d'eux ne prit la peine de remarquer qu'à la porte, au-dessus de son sourire carnassier, les yeux du contrôleur étaient devenus intégralement noirs. Un peu plus à chaque piqûre.
