Et me revoici avec le chapitre suivant :) (Qui a pris plus de temps que prévu à être posté, oups !)
J'espère en tout cas qu'il vous plaira, je recommande de le lire avec un bon petit Sadness and Sorrow lofi (inclus dans ma playlist).
Bonne lecture !


Chapitre 712 – Fragments

Naruto s'était rarement donné autant de mal pour contenir sa rage. Son esprit n'était que destruction ; celle, intangible, de ses croyances abîmées, et celle, débordante, qui menaçait d'engloutir le village tout entier. Un instinct lui soufflait de céder, de détruire cette réalité à laquelle il ne pouvait plus échapper. De se laisser exploser, et de tout laisser brûler. C'est dans cet état d'esprit qu'il rencontra Hinata. Elle l'attendait à la sortie de la tour des Hokage, une fleur à la main et le rose aux joues. Il ne prit pas la peine de lui rendre son sourire.

– Naruto-kun, tu es de retour…

– Brièvement, annonça-t-il platement.

Ce fut presque imperceptible, mais elle recula légèrement – son regard et son expression suivant, tentées de disparaître un instant. Naruto savait que cette discussion n'aurait aucune issue, alors il prit les devants.

– Hinata. On n'a jamais parlé de se marier, on n'a même jamais parlé de quoi que ce soit.

Elle se recroquevilla davantage sur elle-même, portant ses mains à son visage. Quelques passants s'étaient arrêtés près d'eux. Il n'en avait rien à faire. Qu'ils écoutent, et qu'ils relaient ses mots.

– Je n'ai pas de sentiments romantiques pour toi, Hinata.

Il ajouta automatiquement, sans savoir si cela venait d'un sentiment réel ou d'une gentillesse qui ne pouvait plus être vraie :

– J'espère que tu pourras passer à autre chose.

Il entendit quelques exclamations outrées, et se sentit presque désolé de briser l'illusion dans laquelle la population s'était complu à vivre. Il était pourtant tout sauf désolé d'affirmer sa réalité, et de les mettre face à leur préjugés.

Puis, avant de changer d'avis face à son regard brillant, il ajouta :

– J'avais promis à Neji de changer le système de votre clan pour lui. Je lui avais promis, parce-que j'étais jeune et que sauver le monde était tout ce que j'avais pour me sauver moi-même. Je crois qu'il savait cependant que ce n'était pas mon rôle, et qu'il comprendrait que je refuse de porter un fardeau de plus sur mes épaules fatiguées.

Il ne voulait pas la blesser, il ne voulait pas l'humilier. Il savait qu'elle avait souffert elle aussi, et qu'elle avait trouvé du réconfort en lui. Mais il n'avait ni la place d'accueillir ses peines, ni le désir d'être celui qu'elle souhaitait qu'il soit. Il n'avait pas pu sauver Neji, et il ne pourrait pas la sauver non plus.

Il voulait simplement être honnête envers qui il était, fidèle à ses valeurs, sans se soucier de ce que cela lui coûterait. Il savait que cela ne lui coûterait jamais ce qu'il avait de plus cher. Alors il reprit :

– Si tu veux faire quelque chose pour moi, ou pour lui, Hinata, abolis l'esclavage qui existe au sein de ton clan.

Puis il s'en alla, sans rien ajouter. Hinata avait payé les frais de sa rencontre avec Shikamaru, ce qu'elle ne méritait peut-être pas. Pour autant, Naruto n'avait aucun regret. L'heure n'était plus aux illusions.


Il s'éloigna du centre-ville pour respirer plus librement, assimiler les derniers évènements. Il avait fait son annonce à Tsunade, et n'avait plus rien à faire à Konoha. Il était libre. Il avait le feu vert de la Hokage, qui toujours continuerait de le protéger. Pourtant, il ne se sentait pas apaisé. Il était tellement loin de se sentir apaisé.

Naruto marcha au hasard des rues, ne faisant plus attention aux réactions qu'il suscitait. Il contemplait le village de son enfance et ses couleurs fanées, ses mélodies désaccordées. Quelque chose semblait s'être éteint en lui et rien ne semblait plus l'atteindre, alors même que sa peine avait le goût des ramen d'Ichiraku. Il marcha dans ses propres pas, sur ces chemins de terre qui avaient porté l'amour de ses parents, qui avait porté un Naruto encore insouciant alors qu'il n'était pas au courant de sa propre existence, alors que Kushina et Minato étaient là pour le protéger. Puis tout avait basculé. Jamais il ne connaîtrait cette paix.

Il tomba sur l'herbe au bord du chemin. Ses jambes lâchèrent, et il ne réagit pas. Il resta sans rien faire. Un long moment passa avant qu'il ne s'étende de tout son long sur la verdure. Aucune larme ne lui venait, aucune expression ne se dessinait sur ses traits. Il était à Konoha, et il n'y était pas. Etait-ce cette sensation à laquelle il avait tenté d'échapper toute sa vie, alors qu'il construisait illusion sur illusion, qu'il courait après leurs reflets pour ne pas tomber dans l'annihilation ?


Ce fut une chute imaginée qui le réveilla. Le soleil s'était couché durant son sommeil, et il ouvrit des yeux sur un ciel brumeux. L'herbe était fraîche contre sa peau, et il sentit des frissons le parcourir. Ils s'intensifièrent lorsqu'il remarqua qu'il n'était pas seul. Naruto s'assit lentement, sous le regard vert qu'il sentait posé sur lui. Il ne se tourna pas en sa direction, incertain de pouvoir gérer une conversation de plus. Il fut soulagé d'entendre une voix différente de celle qu'il avait évitée :

– Naruto-kun ?

Il rencontra le regard confus de Lee, son visage ouvert et si sincère lui arrachant un sourire.

– Lee, ça fait longtemps.

Sa voix était rauque, faible, et Lee s'approcha de lui. Naruto le rassura d'un geste, mais une voix commenta :

– Tu vas attraper froid à dormir dehors en cette saison, Naruto.

Le cœur lourd, il se retourna vers Sakura. Son regard était empli de tendresse amère, et il ne put le soutenir. Il ne chercha pas à prétendre autrement, et redirigea son attention vers Tenten qui lui souriait. Il n'avait pas remarqué sa présence, discrète, assise à côté de son amie. Elle lui fit un simple signe de la main. Naruto la contempla un instant, laissant son sourire l'apaiser superficiellement. Il inspira profondément avant de lever le visage vers le ciel. Comment réagiraient-ils ?

Lee se retenait de l'assaillir de questions, et Naruto lui en fut reconnaissant. Il savait qu'il ne pourrait y échapper – mais il appréciait de pouvoir profiter d'au moins un moment de paix. Son sommeil avait calmé ses émotions les plus fortes, si bien qu'il était en mesure de rester en leur compagnie, de ressentir toute l'amitié qu'il leur avait vouée par le passé, et surtout – d'oser croire, quelque part, qu'une réciprocité était encore possible. Il ne laisserait pas la bêtise de Shikamaru lui prendre ce qu'il pouvait garder.

Incapable de se contenir plus longtemps, Lee s'apprêta à interroger Naruto lorsque deux silhouettes firent leur apparition. Lee fut le premier à le remarquer – l'un des nouveaux arrivants n'était autre que son maître, son sourire perçant l'obscurité qui l'entourait. Lee redirigea son attention vers celui-ci, et s'exclama « Gai-sensei ! » alors qu'il s'élançait en sa direction. Gai l'accueillit dans un rire éclatant, et Lee salua ensuite Kakashi. Ils étaient légèrement éloignés de Naruto, mais celui-ci pouvait discerner sans peine la figure de son professeur derrière le fauteuil roulant de Gai. Des souvenirs remontèrent, inévitables et lancinants comme une nausée qui s'annonce, et il baissa instinctivement la tête pour se libérer – seulement, il n'avait rien à cracher. Tenten s'approcha de lui, posa une main sur son épaule. Il se rappela soudainement, violemment, comme il était loin d'être le seul à souffrir. Il saisit la main de la jeune femme, et reporta un regard adouci sur les deux jōnin.

Ils s'avançaient lentement vers eux, et Sakura se leva pour les accueillir. Naruto assista à cette scène si simple et irréelle comme s'il n'en faisait pas partie. Kakashi était arrivé à sa hauteur, et le regardait. Il ne s'éloigna pas du fauteuil de Gai – érigé comme une défense contre ce qui pourrait le heurter, exposé comme une faiblesse qu'il ne laisserait personne blesser.

– Naruto, commença Kakashi.

– Kakashi-sensei, répondit-il.

Face au silence qui ne menaçait que de s'épaissir, Gai intervint :

– Naruto ! Tu es de retour à Konoha – j'ai appris que tu avais beaucoup voyagé, je vois que la fougue de la jeunesse est toujours avec toi !

Il lui adressa un sourire éblouissant, brisant sur son passage les fragments électriques qui s'étaient installés dans l'air environnant.

– Content de vous revoir, Gai-sensei.

– Tu es sûrement bien occupé, reprit Gai, mais es-tu disponible ce soir ?

Il savait que Kakashi ne lui demanderait pas.

– Il y a un restaurant d'okonomiyaki qui vient d'ouvrir, et vraiment ce serait rater quelque chose que de ne pas y aller durant ton séjour à Konoha.

Naruto haussa les sourcils. Il ne fut pas surpris de la proposition, mais plutôt de la supposition. Ou plutôt – du fait que Gai ne supposait rien. Il savait simplement que Naruto était là, maintenant. Cela n'empêcha pas Naruto d'être incertain. Alors, il déclara :

– Mon séjour à Konoha se termine effectivement demain.

Son ton était aussi clair que ferme, et personne ne lui opposa mot. Il jaugea les réactions de ses compagnons, l'air surpris de Lee et celui peiné de Sakura, avant d'ajouter :

– Alors c'est ce soir ou jamais.

Il avait infusé ses paroles d'un sourire, et Gai le décupla :

– Pas de temps à perdre ! En route, Kakashi !

Son partenaire acquiesça, et entreprit de guider le groupe.


– Alors, tu ne vas pas épouser Hinata-san ?

Tenten soupira. C'était la question qui avait brûlé les lèvres de Lee toute la soirée. Il avait bien compris que Naruto ne comptait pas rester, et en avait déduit qu'il n'avait pas non plus l'intention de revenir – mais qu'est-ce que cela voulait dire ? Jusque-là, leur dîner avait consisté en des regards fuyants de la part de Kakashi, comblés par les calembours opportuns de Gai. Sakura était resté étrangement discrète, et il n'y avait en fait que Tenten qui posait frontalement des questions à Naruto sur son voyage. Lee savait qu'elle souhaitait voyager, elle aussi – il comprenait seulement maintenant à quel point. Mais ses questions sur les destinations qu'il avait visitées et les différentes cultures qu'il avait rencontrées ne lui apportaient aucune réponse sur la vie sentimentale de Naruto. De plus, personne ne semblait oser prononcer le nom de Sasuke, alors que tout le monde savait qu'ils étaient partis ensemble. Et plus étrange encore, Lee commençait à soupçonner que ces deux thématiques n'étaient pas complètement étrangères l'une à l'autre.

– Lee, je t'ai déjà dit que Naruto n'allait pas épouser Hinata… lui souffla Tenten.

Lee s'apprêta à rétorquer qu'elle ne lui avait en revanche jamais expliqué pourquoi, quand Naruto répondit dans un sourire :

– Ce ne sont que des rumeurs.

Lee le contempla avec attention. Quelque conclusion semblait vouloir se former en lui sans qu'il n'y parvienne, et sa frustration s'accentua lorsqu'il eut la nette impression que cette fameuse conclusion, il était le seul à ne pas y être encore parvenu – et qu'elle était par ailleurs la vraie signification aussi bien du silence de Kakashi et Sakura que des plaisanteries de Gai. Tenten poursuivit, et décida de s'attaquer au vif du sujet :

– Alors, où est-ce que tu rentres après ce voyage ?

Naruto aurait été content de lui répondre naturellement s'il n'avait pas senti les regards de Sakura et Kakashi fixés sur lui, accrochés à chacun des mots qu'il n'avait pas encore prononcés. Il savait qu'ils ne s'attendaient pas à ce qu'il réponde par le nom d'un village.

– A vrai dire, je rentre à Uzushio.

Kakashi soupira, comme s'il avait attendu que Naruto confirme oralement ce qu'il avait deviné pour enfin lui demander :

– Comment vas-tu améliorer les choses si tu n'es pas là?

Naruto le dévisagea, surpris par sa soudaine prise de position. Sa voix ne contenait ni colère ni condamnation, mais regorgeait d'amertume.

– Comment vas-tu changer le monde en fuyant Konoha de la sorte?

Le regard droit, Naruto ne vacilla pas :

– Pour le moment, tout ce que je souhaite améliorer, c'est ma santé mentale, répondit-il avant d'ajouter, et celle de Sasuke.

– Ah ! Tu vas donc rejoindre Sasuke à Uzushio !

L'exclamation de Lee retint son attention un instant, mais le regard baissé de Sakura ne lui échappa pas ; elle n'avait presque rien dit de la soirée. Naruto eut un pincement au cœur alors même qu'il souriait maladroitement à Lee, et il ajouta :

– Ça ne veut pas dire que je n'aime plus Konoha. J'ai simplement besoin de grandir et de m'épanouir, ailleurs.

Kakashi avait également détourné le regard.

– Et puis,vous savez où nous trouver.

Gai s'était tu, son regard posé sur Kakashi. Son disciple prit la relève, réalisant que personne n'avait été surpris par son exclamation :

– Eh bien nous irons te voir à Uzushio, Naruto ! Toi, et Sasuke – j'en fais notre prochaine mission !

Il saisit une part d'okonomiyaki face à lui et reprit son dîner avec enthousiasme, encourageant tout le monde à faire de même.


Lee avait mangé plus d'okonomiyaki que le reste du groupe, y compris celle de Sakura qui avait depuis longtemps refroidi. Toute son attention avait été focalisée sur Naruto, à qui elle n'avait pourtant pas adressé un mot. Ce ne fut qu'à la sortie du restaurant, dans la pénombre et à l'écart du groupe, qu'elle prit le bras du blond pour l'attirer à elle. Elle s'apprêtait à l'enlacer quand l'image de Sasuke s'interposant lui apparut, regard fermé et bras croisés, et elle se stoppa d'un coup. Elle soupira, ne relevant pas les yeux de peur de tomber sur un visage qu'elle ne voyait qu'en rêve.

– Je n'ai jamais vraiment essayé de te comprendre, Naruto, commença-t-elle. De me mettre à ta place. Ni à ta place, ni à celle de personne, d'ailleurs.

Ses mains entrelacées, elle tenta de formuler ce qui la hantait depuis que ses coéquipiers étaient partis. La manière dont elle s'était sentie abandonnée ; l'incompréhension et la rancune qui l'avaient traversée. Puis les interrogations qui s'étaient multipliées, et le remord qui avait commencé à la consommer.

– Ma place est ici, affirma-t-elle. La tienne aussi, si tu le souhaites. Mais il est clair que tu es mieux ailleurs. Et il est clair que tu es mieux avec…

Un soupir agacé lui échappa alors qu'elle ne s'autorisait même pas à prononcer son nom. Naruto s'approcha d'elle, et l'invita à relever la tête vers lui. La douceur qu'il remarquait dans son ton et la vulnérabilité évidente dans ses mouvements l'atteignaient en plein cœur.

– A défaut de vous comprendre individuellement, s'il y a bien une chose qu'il était impossible de ne pas comprendre...

Sakura fit fi du nœud dans sa gorge et poursuivit :

– C'était votre lien.

Puis elle murmura :

– Et pourtant, j'ai fait semblant de ne rien voir.

Naruto lui prit la main. Elle la serra, et murmura :

– Je suis désolée, Naruto.

Enfin, elle osa rencontrer ses yeux bleus. Dans les siens, aucune larme ne se formait ; seule sa détermination brillait.

– Mais je n'ai pas de temps à perdre en regrets, et si c'était à faire, je le referais – juste pour pouvoir être à vos côtés. Vous m'avez tant inspirée, fit-elle, et je suis prête à faire changer les choses. A faire de Konoha un endroit que peut-être, un jour, vous visiterez à nouveau.

Elle sentit sa voix commencer à tressaillir, et serra à nouveau la main de Naruto, y concentrant la force qu'elle souhaitait lui inspirer ; celle qu'il lui avait inspirée. Elle y ajouta un brin de tendresse, l'accompagnant du sourire que Naruto avait toujours aimé voir sur son visage, puis disparut en silence.


Une fois que le groupe s'était dispersé, la fatigue l'avait rattrapé. Naruto n'avait pas imaginé qu'une soirée en compagnie de Kakashi et Sakura pourrait lui demander tant d'énergie. Les paroles maussades du premier et les regards fuyants de la seconde suivant chacun de ses pas, il se retrouva sur un camp d'entraînement qu'ils avaient beaucoup fréquenté à l'époque de l'équipe sept. Une époque dépourvue de paroles maussades et de regards fuyants ; une époque qu'il avait passée à se fuir lui-même.

Il s'assit sur l'herbe, se laissant glisser contre un arbre. Il avait froid, et ne comptait pas dormir dehors, mais n'était pas sûr d'où rentrer. Chez lui ?

– C'est donc là que tu te cachais ?

Naruto sursauta, se retournant en un éclair. Un rire qu'il n'aurait su oublier lui parvint alors, et il soupira en souriant. Sans lui laisser le temps d'ajouter un mot, Naruto serra Iruka contre lui. Pour la première fois de la journée, aucun doute n'obscurcissait ses pensées, et seule la joie de retrouver un être cher subsistait.


Sentant la main froide de Naruto dans son dos, Iruka s'était empressé de se mettre en route vers Ichiraku ; seulement, à sa plus grande surprise, le blond avait refusé. Une fois le choc relatif de rencontrer un Naruto rejetant un repas chez Ichiraku passé, Iruka l'avait invité chez lui, et Naruto avait gracieusement accepté.

Bien que ce ne soit pas sa première visite, Naruto n'avait pas eu souvent l'occasion de se rendre chez son tuteur par le passé. L'un comme l'autre, présentement blottis sous le kotatsu au centre du salon d'Iruka, deux tasses fumantes face à eux leur réchauffant les mains, le regrettaient vivement. Comme pour rattraper ce temps perdu, Naruto détailla la pièce qui l'entourait. L'étagère en bois sur laquelle reposaient romans et albums photos ; le luminaire traditionnel carré, au-dessus du kotatsu, qui diffusait sa douce lumière dorée ; le sol en tatami et son odeur familière, rassurante ; et surtout, les plantes qui ornaient chaque recoin de la pièce – tous se mêlaient harmonieusement dans son esprit pour créer une image qu'il souhaitait garder, celle de l'endroit qui était le plus chez lui à Konoha.

– C'est Sakura qui est venue me dire que tu étais de retour.

Naruto acquiesça, saisissant une mandarine et tâchant de l'éplucher seul. Iruka le regarda faire.

– J'étais occupé toute la journée à l'académie, je n'ai pas eu vent de ton arrivée. Elle m'a dit que tu partais demain ?

– Oui, je ne fais que passer.

Ce fut au tour d'Iruka de répondre par le silence.

– Je ne fais que passer, mais je reviendrai.

– Prends ton temps, Naruto. Je suis simplement content de t'avoir trouvé à temps aujourd'hui.

Naruto sentit toute l'acidité du fruit le piquer, ce qui réveilla ses sens endormis.

– Je suis désolé de ne pas être passé te voir, j'ai été–

– Tu n'as pas à être désolé de quoi que ce soit, Naruto. Je sais que tu ne m'oublies pas, fit-il dans un petit sourire. Et tu sais que c'est réciproque.

Sa mandarine à moitié consommée, Naruto s'allongea sur le tatami.

– C'est juste…

Le vide, transparaissant dans ses yeux azur, menaçait de le submerger.

– Je ne m'attendais pas à ce que la journée se déroule ainsi.

Il laissa un silence s'installer, puis reprit :

– Et en même temps, comment aurait-elle pu se passer autrement ?

– Toutes tes questions et toutes tes émotions ne peuvent certainement pas être résolues si facilement, si rapidement, Naruto. Mais le chemin que tu as fait jusqu'ici…

Iruka s'éclaircit la voix.

– Le chemin que tu as fait est immense.

Naruto sentit l'émotion dans sa voix et se redressa. Iruka avait les cheveux détachés, lui tombant sur les épaules et encadrant son visage avec douceur. Ses yeux étaient fatigués, mais remplis d'énergie et d'amour, se déversant au décuple alors qu'ils se posaient sur Naruto.

– Je suis tellement soulagé que tu existes, Iruka.

Entendant ses propres paroles, il rit. Il n'avait peut-être jamais parlé si franchement à son tuteur, si simplement et sans réfléchir.

– Et moi alors, répondit Iruka dans un chuchotis.

Les mains fermement posées sur la table réchauffée, il poursuivit :

– Ne t'inquiète pas, Naruto. Ils comprendront. Je t'assure que s'ils tiennent véritablement à vous, ils comprendront. Et ceux qui ne tiennent pas véritablement à vous, tu n'as pas à t'en soucier.

Et dans un sourire qui évoqua à Naruto l'adolescent qu'Iruka avait été, il s'exclama :

– Et puis tu peux être certain que moi, je passerai vous voir tellement souvent que tu en auras vite marre !

– Je doute que ce soit possible, rit Naruto.

Iruka se saisit de la moitié de mandarine laissée sur la table pour la finir, une expression joyeuse fleurissant sur ses traits, contagieuse à souhait.

– Mais je te défie d'essayer.

– Défi accepté, Naruto.


Iruka était déjà parti travailler lorsque Naruto se réveilla sous le kotatsu. Il s'y était endormi, et son tuteur avait simplement passé un coussin sous sa tête avant de se retirer en silence. Il lui avait laissé une clé, et un mot, que Naruto resta à contempler de longues minutes, son esprit encore à moitié habité par des rêves flous. « Je passe vous voir à Uzushio très bientôt. Prenez soin de vous. Et garde la clé. » Le soleil reflétait ses rayons sur le table, illuminant les mots d'Iruka de sa douceur dorée, et Naruto sourit au bout de papier. Il le retourna pour écrire de l'autre côté, « C'est quand tu veux ». Il se prépara rapidement, attrapant une pomme au passage, et prit un instant pour s'imprégner une dernière fois de l'atmosphère chaleureuse du lieu. Il rangea la clé dans son sac avant de s'aventurer à l'extérieur, où il respira l'air frais de cette matinée d'hiver. Puis se tournant plus franchement vers les rues de Konoha, il saisit l'autre clé qu'il avait apportée avec lui.

Naruto ne peina pas à retrouver l'appartement de Sasuke. Toute la chaleur qui l'avait enveloppée chez Iruka se dissipa à mesure qu'il se rapprochait du lieu, remplacée par un courant d'air sombre, fantomatique, qui l'incita davantage à se dépêcher. Il se déplaçait sur les toits pour éviter d'attirer l'attention, et arriva dans un silence glacial face à la porte ouvrant sur l'appartement de Sasuke. Il tourna la clé qui grinça dans la serrure, puis ouvrit doucement la porte, interdit. Il se rappela comme il avait pénétré les lieux avec bien moins de cérémonie après leur rentrée à l'Académie, lorsqu'il avait ligoté Sasuke avant de prendre son apparence. Un rire se forma dans ses yeux, mais pas jusque dans sa gorge. Son obsession envers Sasuke n'avait pas changé, mais ses sentiments envers lui avaient pris une toute autre ampleur.

Il entra, murmurant un inutile « ojama shimasu » alors que seule l'absence de toute vie lui répondit. Le soleil éclaircissait légèrement la pièce, et Naruto ne s'attarda pas à détailler les recoins de la vie passée de Sasuke ; il n'en restait de toute façon presque rien. Il se dirigea vers ce qui semblait être sa chambre, et ouvrit son armoire sans hésiter. Il y trouva un haori soigneusement plié, qu'il défit pour dépoussiérer. Il passa un certain temps à tenter de le replier comme il l'avait trouvé, avant de juger que puisqu'il n'y arrivait pas, il n'avait qu'à le porter. Il avait laissé le sien à Sasuke, et n'était pas contre un peu de chaleur. Il enfila le vêtement délavé – dont du pourpre de base il ne restait plus qu'un léger mauve – orné de fils d'argent, et se pencha vers les tiroirs du bas pour y trouver l'album photos qu'il recherchait. Il n'y en avait qu'un, que Naruto ouvrit rapidement pour confirmer qu'il s'agissait bien de ce qu'il était venu récupérer – et tomba sur une photo de famille. Fugaku, Mikoto, et Sasuke, un grand sourire aux lèvres alors qu'il tenait la main d'Itachi qui avait les yeux rivés sur lui. Il resta figé un instant, incertain de pouvoir un jour comprendre véritablement ce que Sasuke avait perdu. Il referma l'album fermement – ce qui ne referma pas la blessure béante qu'il portait avec Sasuke. Puis il retourna vers la pièce principale, et déposa les clés dans un tiroir.


Son propre appartement n'était pas complètement dénué de vie. Il y restait une plante, qu'il avait arrosée avant de partir. Il n'avait jamais pensé ne pas revenir. Avant de partir, il n'avait aucune idée d'où il irait avec Sasuke, ni pour combien de temps, mais il savait en tout cas qu'il reviendrait. Où vivre sinon à Konoha ? C'était tout ce qu'il connaissait. C'était chez lui. Et pourtant, lorsqu'il laissa derrière lui son appartement, qu'il n'avait ni pris la peine de refermer ni d'admirer longuement, il se sentit soulagé d'un poids énorme.

Il avait pris avec lui quelques vêtements, son ancien uniforme ainsi que la photo encadrée de l'équipe sept, qu'il avait mis dans un sac récupéré au passage. Ce sur quoi Tsunade avait le regard fixé, en revanche, c'était la plante que Naruto venait de déposer sur son bureau.

– C'est cadeau, j'imagine.

– Un peu de verdure parmi ces montagnes de paperasse ne peut pas faire de mal !

– Soit, céda-t-elle.

La kunoichi se détourna de la plante pour centrer son attention sur Naruto. Leur échange silencieux se poursuivit un moment, sans qu'ils n'osent le briser. Leurs paroles annonceraient leur séparation, le départ du blond, et pour tous – une nouvelle direction.

– Naruto…

– Tu passeras nous voir ?

Il l'avait coupée, son ton incertain, ses paroles autant une question qu'une affirmation. Il ne savait pas s'il cherchait à se rassurer ou à la rassurer. Elle lui répondit par une étreinte spontanée que Naruto accepta sans hésiter.

– Bien sûr.

Elle déposa un baiser sur son front, ce qui ramena momentanément Naruto quelques années en arrière. Tsunade se dirigea ensuite vers une pièce voisine, dont elle rapporta un petit paquet soigneusement emballé. Elle le tendit à Naruto.

– Cela t'appartient.

Il l'accepta, et elle ajouta :

– Il y a aussi une lettre pour Sasuke.

– Merci, Tsunade-baachan.

– Prends-en soin. Et surtout, prends soin de toi.

Il hocha vivement la tête, ne s'éloignant toujours pas.

– Oh, ça me fait penser, est-ce que tu sais où je pourrais acheter un appareil photo ?

Tsunade haussa les sourcils. Main sur la nuque, Naruto bafouilla :

– Pour…

Puis elle sourit avant de lui demander d'attendre un instant. Elle ouvrit un tiroir de son bureau, et en rapporta un appareil qu'elle tendit à Naruto.

– Ce n'est pas exactement le dernier modèle, mais si cela t'intéresse… Tu en feras certainement meilleur usage que moi.

Les yeux brillants, Naruto enlaça à nouveau Tsunade en la remerciant joyeusement. Il la sentit se raidir, et s'éloigna doucement.

– Merci. J'emporte un peu de toi avec moi !

Elle émit un rire alors même que ses sourcils se déformaient, tentant de chasser par la gaieté la tristesse qui s'accumulait dans ses yeux.

Naruto serra sa main rapidement, puis lui lança un grand sourire :

– On se revoit bientôt, Tsunade-baachan !

Il disparut en un éclair, et Tsunade se laissa glisser contre la porte qu'il venait de fermer.


Quittant la tour des Hokage, Naruto ne se retourna pas. Il s'éloigna d'un pas lent, les mots des habitants de Konoha se mêlant les uns aux autres dans son esprit, créant une image difforme et des sensations contraires. Il laissa ses émotions être, tout comme il laissa les regards autour de lui le traverser. Le sien était focalisé, ne voyant plus rien d'autre que les portes du village qui se dessinaient à l'horizon.


Merci beaucoup d'avoir lu, et de continuer à suivre cette histoire (ma plus longue jusqu'ici), ça me touche et chaque commentaire me fait toujours très très plaisir et m'encourage beaucoup ! :)