Bonjour à toutes, bonjour à tous !
Voici un petit OS écrit pour la brave Wekake. Il a été écrit dans le cadre du Secret santa du serveur Discord Potterfictions (lien sur mon profil), et donc est fait pour lui plaire à elle. Créatures, lore, crack, personnages introvertis... Le tout en 7'000 mots maximum (selon le compteur de AO3, plus laxiste que celui de FFNet). Bon on sent un peu la limite, mais malgré tout... J'espère que son monde vous plaira autant qu'à moi ! Et j'espère que ce que j'en fais sera à la hauteur.
Ce texte a été corrigé par Akhmaleone et Lune. Merci à elle et à lui !
– Le Troyen –
Arius avait toujours adoré les arbres. Il se précipitait parfois au réveil pour se gorger d'aube à travers les frondaisons. Il aimait se laisser enfermer dans les clairières. Il y avait des gouttes de rosée qui perlaient sur sa peau, le long de son cou, de ses bras et son torse. C'était encore mieux lorsque le soleil lui réchauffait un peu le dos.
Arius s'était laissé ensorceler. Il admirait leur patience coriace. Il adorait les écouter souffler de toute leur hauteur : « Lève un peu la tête, petit ». Un chef d'œuvre de mécanique naturelle… tout ça pour l'oxygène.
Ce même oxygène gaspillé à maintenir en vie ses abrutis de parents.
« Mon fils, je te le répète, tu dois écouter le chant de la forêt ! »
Arius avait écouté cette foutue forêt pendant des journées et des nuits entières. Il avait posé son oreille contre le sol, le nez dans les mousses ; il avait fermé les yeux contre l'écorce des grands arbres et trempé ses mains dans les sources ; il avait couru avec les veaudelunes, inspiré l'air des clairières et l'avait gardée là, emprisonnée entre ses côtes, vas-y, chante, dis un truc, parle, je sais pas, moi, mais chante ! Il avait hurlé des complaintes aux nuages. Rien. Ça chantait que dalle.
La forêt vibrait, ça oui. Elle ondulait d'une lisière à l'autre, ça lui remontait le long des jambes. C'était joyeux, la plupart du temps, comme si des milliers de voix se congratulaient. « Félicitations, vous êtes en vie ! » Lorsqu'on le laissait un peu seul, Arius se trouvait un tas de mousse à la convergence des ondes. Il essayait de se fondre dans la forêt, de vibrer avec elle. Ça lui prenait du temps, mais petit à petit il se sentait accepté et même un peu aimé. On tenait tant à lui apprendre à chanter… sauf que ça vibrait.
Quand un arbre prenait la foudre, ça flétrissait les feuilles et agitait les sources. Arius sentait son cœur s'emballer, puis la forêt se fermait sur elle-même et le laissait seul. Plus rien ne vibrait, tout se taisait.
Il ne comprenait pas pourquoi les autres – son père surtout – tenaient ainsi à leur chanson. Ça vibrait. Arius n'était pas fou. « Écoute la chanson ! Tes vibrations, c'est bon pour les merles ! », « Tu penses vraiment que la forêt peut t'accepter, si tu ne l'écoutes pas ? », « Par Chiron, il va me rendre fou ! » Chaque remontrance le poussait un peu plus vers la lisière.
Il avait son arc aujourd'hui. Il l'avait pris pour atténuer un peu la déception de son père. Tirer des flèches, ça ce n'était pas un travail de bourrique, pas vrai Papa ?
Il tirait comme un pied. On y revenait encore : « Écoute la chanson ! » Arius essayait de traduire ça pour lui-même. Il creusait un peu dans le sol et essayait de percevoir les vibrations, puis de les influencer. Ça marchait, parfois. Un arbre écartait un peu ses branches, de l'air passait, il faisait mouche. Les autres fois, il manquait de tuer un merle.
Ce matin-là, Arius errait. Les yeux fermés, il avait atteint cet état où les vibrations traçaient une image. Il voyait les troncs en pastel et les buissons en aquarelle. Les animaux ressortaient toujours comme des petites touches fluorescentes. Tout oscillait avec elles. La forêt était heureuse en hiver. Arius soupira doucement.
Il rouvrit les yeux lorsque les couleurs s'estompèrent un peu. Il sourit en reconnaissant la lisière et le château. Évidemment.
Arius leva les yeux vers la tour dont il avait parlé. Son sourire s'agrandit. Elle était en feu, une fois de plus.
Dans la tour, Neville cilla. Il ouvrit les yeux, puis il les rouvrit plus grands encore. Ça sentait le brûlé, ça crépitait et ses rideaux brûlaient.
— Putain de merde ! cria-t-il d'une voix suraiguë.
— Eh les gars, Neville est réveillé !
— Ta gueule, Ron, aide-moi ! se plaignit Harry.
Il était debout sur son lit et agitait sa baguette, incapable d'en faire jaillir de l'eau.
— Ajamorti ! C'est quoi, déjà ?
— C'est un sort de sixième, Harry.
— Allons, moussaillons ! Hauts les cœurs et pas de panique, votre serviteur souque ferme !
Le tableau du Canonnier ivre tira à travers le dortoir, en direction de celui de la Porteuse d'eau. Sa chevrotine perça la jarre en terre cuite, qui déversa un petit torrent dans la pièce. L'eau emporta les flammes, les vêtements et toutes les affaires qui trainaient encore. Dean et Seamus s'étaient réfugiés l'un sur l'autre, hilares. Ron courait en appelant Croûtard pour le sauver du déluge et Harry avait sauté sur le lit de Neville pour éteindre ses rideaux avec un drap mouillé.
Neville respirait à toute allure. Son cœur refusait de se calmer et à présent, avec Harry si proche, il n'y avait plus aucune chance. Il tira un peu la couverture sur son torse, ses yeux le piquaient. La fumée, sans doute.
— Désolé Nev', sourit-il une fois les flammes éteintes.
Quatre réponses différentes vinrent à Neville, toutes affreusement gentilles. Il ne fut pas capable d'en dire une seule. Il détourna la tête, et déjà Harry s'en allait.
C'était leur troisième incendie en trois semaines. À chaque fois, c'était un lundi. Le premier avait été causé par Ron, trop pressé de tester l'incendio qu'il venait d'apprendre. Le second, c'était Seamus. Celui-là, il ne comptait presque pas. Seamus avait la faculté d'emporter ses incendies partout où il allait. « Je ne suis pas un élémentaire, ma mère m'a fait tester ! » Neville restait dubitatif. Testé, peut-être. En attendant, il semait les flammes comme on sème les bubobulbes.
Les jumeaux avaient fini par placarder un écriteau marqué « Le lundi, c'est incendie ! » sur la porte de leur dortoir. On était lundi. C'était incendie.
— Vous avez…
— Vous avez foutu quoi ? coupa Seamus.
Neville déglutit. Seamus ne l'avait pas entendu, sans doute. Il rigolait encore à pleines dents, et puis il avait parlé d'une voix bien trop basse.
Harry désigna sa table de chevet. La jolie pierre orangée qu'il avait trouvée la semaine dernière s'était brisée. Ça faisait comme des éclats de verre.
— C'était un œuf ?
— Un dragon ?
— Merde Harry, un dragon ?
— Il est où le dragon ?
— Comment on va se faire démonter !
On se mit alors à chercher le dragon partout dans le dortoir, de peur que l'incendie ne reprenne. Il fallait parler fort pour couvrir les hurlements de la Porteuse d'eau. Elle accusait le Canonnier ivre d'avoir brisé sa jarre préférée, tandis qu'il répondait en grommelant comme un bon soûlard. Neville jeta un œil sous son lit, mais il n'y vit que Croûtard, perché au-dessus de leurs cinq exemplaires du Monstrueux Livre des monstres. Ces choses-là avaient un instinct grégaire pire encore que les moutons.
Neville essaya à deux reprises d'appeler Ron, mais tout le monde parlait trop fort et il ne savait pas élever la voix. On le coupa deux fois, il préféra abandonner. Il s'habilla, puis Seamus s'écria :
— Ma rune !
— Quoi ?
— Ma rune de parole ! La rune pour Buck, ce connard l'a volée !
— Il est où ? Tu le vois ?
— Dans le coin, sous le fauteuil, il a ma putain de rune dans la gueule ! Expulso !
Le sortilège frappa le fauteuil.
— Viens-là ! Expulso !
Seamus ne parvint qu'à agacer le dragonneau. Il grogna, puis croqua la rune d'un coup de dents avant de s'envoler pour se planquer derrière une armoire.
— Non !
— Elle était prête ta rune ? souffla Ron, épuisé par la chasse.
— Je… Je crois pas. Puis merde, qui bouffe du topinambour en plus ?
— J'avou', c'tait crissement écœurant.
Tous les regards se braquèrent sur l'armoire. Le dragon posait sur eux un regard hautain.
— Qui c'est l'génie parmi vous autres qui a rien d'plus brillant à faire qu'décider d'graver une ostie d'rune sur un topinambour, là ? Coudonc, t'avais-tu rien d'plus utile à faire, m'sieur l'artiste des patates ?
Plusieurs secondes s'écoulèrent avant que Dean éclate de rire, suivi de près par tous les autres garçons. Harry était mortifié.
— Elle le fait parler québécois. Ta merde de rune le fait parler québécois !
— C'est pas moi ! C'est le topinambour, je crois. C'est la seule bûche que les elfes ont trouvée.
— Ouais, ils ont ouvert un frigo et y avait ça.
— J'vais t'éclater, Seamus.
— Mais quoi !
— Je me déniche un dragon, et toi tu lui colles un accent ? Tu te fous de ma gueule ?
— Hey, j'ai pas d'accent. Pi c'est vous autres qu'en avez un, fak arrêtez d'm'agacer avec ça !
Harry avait attrapé Seamus par le col dans une parodie de catch toute adolescente. Ron applaudissait la fausse bagarre, quand soudain le dragon claqua des dents. Ils s'arrêtèrent, il les observa, puis il s'adressa à Harry.
— Si l'irlandais t'tape sur les nerfs, j'peux ben lui péter les os pis l'dévorer tout rond. Y sont ben tous frileux, ces maudits irlandais !
— Hé !
— Oh merde ! Je crois que je l'aime bien en fait.
Neville avait le cœur serré, il voulait s'en aller. Les matins de ce genre lui donnaient envie de se recoucher. Il connaissait Harry, Ron, Dean et Seamus depuis plus de deux ans désormais et il les adorait. Mais cette façon qu'ils avaient de croire que le monde était aussi à l'aise qu'eux l'insupportait.
Il avait répété son laïus tellement de fois… Avant son premier jour à Poudlard, sa grand-mère le lui avait fait apprendre par cœur. Elle lui avait donné des armes pour se défendre. Il expliquait qu'il avait besoin d'être seul et que pour lui, être dans sa bulle, c'était un peu comme dormir. Il ajoutait parfois que ce n'était rien de grave, juste nécessaire.
Après deux ans, il le répétait encore mais il soupirait un peu plus qu'avant.
Neville voulait partir, mais la porte du dortoir venait de s'ouvrir sur les jumeaux accompagnés de Lee Jordan.
— Alors les jeunes ?
— Ça crame ?
— Ah le lundi…
— Ron a encore incendié les rideaux ?
— Hey ! Comment ça « encore » ?
Harry avait déjà éclaté de rire. Neville s'était mis sur le côté, contre le mur. Avec un peu de chance, les jumeaux libèreraient la porte sans le remarquer.
Au moins, le rire de Harry était agréable à écouter. C'était la seule chose qui, avec l'odeur des serres, ne manquait jamais de calmer un peu son anxiété.
— Comme cette fois, chez la Tante Murielle…
— C'était pas moi, Fred !
— C'était moi, peut-être ?
— Mais… oui !
Harry avait doucement cessé de rire, alors Neville se concentrait sur sa respiration. Il n'irait pas prendre de petit-déjeuner. Il avait besoin des serres, sinon c'était la crise assurée.
— Allez, envoya Lee. Racontez l'histoire, les gars ! C'est quoi cette fois ?
— Euh… hésita Harry.
— Un dragon, envoya Ron en haussant les épaules.
— Ron !
— Quoi ? Ils me croiront pas, de toute façon !
Fred et George s'observèrent un moment. Ils semblaient douter que Ron soit capable d'élaborer ce genre de couverture.
— Hé, l'gang des rois-mages ! Vous voulez-tu vous tasser un peu, l'nerveux est à deux doigts d'faire une syncope, sti !
Tous les regards tombèrent sur Neville comme des étouffoirs. Il parvint à peine à les voir avant que tout se brouille. Ça puait l'angoisse et la panique, si bien qu'il se rua hors de la pièce le visage dans les mains. Peu importe s'il trébuchait contre quelqu'un. Il entendit à peine George hurler en voyant le dragon. Il n'entendait déjà plus qu'un long sifflement.
Ce n'est qu'une fois dans les serres qu'il baissa les mains. Il avait l'impression de reposer sa garde.
Il inspira profondément. Ça sentait la terre humide et les feuilles mortes. Ça sentait l'épaisseur des forêts et la douceur d'une prairie. Neville se détendit, s'avança un peu, puis sursauta en voyant le dragon nonchalamment couché sur un atelier. Il soupira. Il ne savait pas s'il l'avait suivi, mais il doutait qu'il soit venu là au hasard.
— Tu es là, toi ? murmura Neville.
Le dragon s'approcha timidement. Il lui tendit le museau.
— T'es gentil, au fond, sourit-il en le caressant du bout des doigts. Tu parles plus ?
— Si.
Neville retira sa main.
Il y avait quelque chose d'étrange à caresser un être doué de parole. C'était trop intime, forcément gênant. Neville l'avait découvert avec Arius. C'était un excellent ami, mais il ne s'imaginait pas lui caresser le flanc. Peu importe si ça se faisait par chez lui.
Arius n'était pas Harry. Neville soupira en sentant son cœur se serrer. C'était idiot, vraiment, de continuer à avoir mal pour un garçon qui le remarquait à peine…
Ça avait commencé le jour de la répartition. Neville avait tout juste onze ans et marchait vers une grande porte qu'il voyait à peine, trop affairé à éviter la crise de panique. La tour de l'Horloge le toisait de haut avec ses cliquetis sévères. Il n'avait pas souvenir d'avoir déjà été à ce point intimidé. Cela faisait des heures qu'il n'entendait plus ni les clameurs apeurées ni les rires goguenards. Il s'était recroquevillé dans sa tête. Pourtant, à l'instant où il franchit le seuil, il entendit comme un rire. Encore deux pas et ça le tira hors de lui. Harry riait pour de vrai. Il était beau. Neville se sentait captivé, incapable de détourner le regard.
Deux années à l'épier le conduisirent à une évidence. Harry était une étoile, tout simplement. Il attirait tout dans son orbite et tout l'enfermait un peu plus. Neville l'observait et le réclamait à grands coups de silence. Il se haïssait.
Harry irradiait une confiance qui contaminait tout ce qu'il approchait. Il parlait et on écoutait. Neville aurait vendu son âme pour être comme ça, pour que les mots cessent de rouler dans sa gorge comme des chardons.
Il ne savait pas pourquoi Harry ne le remarquait pas. Il ne savait pas non plus pourquoi il l'admirait tant. Peut-être parce que son sourire paraissait gravé sur ses lèvres, ou peut-être parce que ses mains s'animaient avec ses yeux et que, quand il parlait, ça faisait une lumière à se cramer la rétine. Ça ne le gênait même pas. Neville était déjà aveugle, de toute façon.
Il ne comptait plus le nombre de nuits passées à s'inventer des vies. Son épisode favori, c'était la première fois où ils se parlaient en tête-à-tête. Neville l'écrivait depuis des années, même si ça ne se déroulait jamais en sa faveur. Tôt ou tard, il disait un truc débile. Les mots d'une demi-pensée trop vite montée, tout ça parce que Harry le fixait avec ses stupides yeux verts. Allez quoi, après ça il rirait ? Peut-être ? Pas de façon méchante, Harry n'était jamais méchant. Tout aurait été tellement plus simple s'il avait été méchant ! Il rirait sans doute assez pour que Neville se sente un peu plus à l'aise, et alors ils parleraient de botanique ? Ou de Quidditch ? Peu importe. Harry parlerait de ces trucs dont les Harry parlent aux Neville.
Sauf que les Harry ne parlaient jamais aux Neville.
Il lui faudrait un miracle pour que Harry le voie de cette façon. Il espérait, chaque nuit, en fermant les yeux, il espérait encore et encore que le prochain jour serait le bon. Quand il allait bien, il s'en contentait. Quand il allait mal, il était prêt à tout donner pour que ça cesse d'être si douloureux.
Il se trouvait pathétique. Arius lui avait dit qu'il ne l'était pas, mais Arius ne savait rien des « troupeaux humains ». C'était pathétique de désirer à ce point ce qu'il ne pouvait même pas nommer, pathétique d'attendre quelqu'un qui n'aurait jamais besoin de lui, pathétique encore d'imaginer ce que ça ferait de le câliner, quand il était incapable de lui parler !
C'était risible. Un troyen, c'était un météore qui suivait sa planète. Il n'approchait jamais, il ne s'éloignait jamais. Un troyen, ça restait piégé tant que l'autre existait. C'était comme Neville, à distance, invisible et prisonnier, jamais proche mais jamais loin.
Arius lui avait dit un jour qu'il « vibrait faux ». Neville avait trouvé le terme curieusement juste. C'était peut-être ça, au fond. Quelque chose vibrait faux en lui, quelque chose qu'il n'avait pas demandé mais qu'il ne pouvait arrêter et encore moins ignorer.
Neville sursauta. Le dragon le clouait du regard, comme pour lui reprocher d'exister.
— Ça va-tu ben, le nerveux ? T'as pas l'air d'aller fort.
Neville eut un petit rire.
— Je sais pas. Pas trop.
— J'peux t'donner un p'tit coup d'main ?
Neville se surprit à considérer la question pendant une fraction de seconde. Il soupira. Comme si un dragon qui n'avait que quelques heures pouvait comprendre quoi que ce soit à son état. Et puis, même s'il le pouvait, en quoi ça pouvait bien l'intéresser les peines de cœur d'un gamin de treize ans ?
— Je pense pas. Mais c'est gentil.
— T'es en amour avec Harry, hein ? Avoue donc, là !
Neville sursauta.
— Quoi ?
— Pis t'es crissement jaloux.
— Je… Écoute, tu es très gentil, mais je veux pas de ton aide. Et je veux pas que tu lises dans mes pensées, ou quoi.
— Avoue donc, t'es jaloux pareil, hein.
— Évidemment que je le suis ! grommela Neville. Il t'a fallu genre six minutes pour que Harry te parle. Il t'a pris dans ses bras et tout ! Comment tu fais, à la fin ?
— C'est que j'suis ben trop cool pis que j'crache du feu, si y a qu'ça.
Neville resta sans voix. Il secoua la tête, frustré.
— T'es trop agaçant. Laisse-moi tranquille.
Le dragon parut secouer la tête.
— J'te laisse pas comme ça en mal pris, l'nerveux. T'as un kick sur Harry, c't'évident. Pis vu que c'est ben important que tu restes en vie, ben j'te protège, toé aussi, tsé.
— J'ai pas besoin ! Tu me prends pour une proie ? J'allais pas mourir ce matin.
— Peut-être ben. Mais va falloir qu'tu te rebrasses un peu, là, le nerveux, sur c't'affaire-là !
— Tu parles. Le seul avec qui je peux passer des heures, c'est Arius.
— Qui donc ?
— C'est, euh… quelqu'un.
— C'est-tu ton chum imaginaire, ça ?
— Il est pas imaginaire ! siffla Neville.
Il savait que les autres parlaient d'Arius dans son dos et il détestait ça. Comme s'il avait besoin de raisons supplémentaires pour que Harry le pense fou.
Arius était un centaure de son âge qui vivait avec la tribu de la Forêt Interdite. Ils s'étaient rencontrés le jour de la rentrée, en deuxième année. Neville avait fui le banquet en constatant que le « Problème Harry » ne s'était pas auto-résolu durant l'été. Bien au contraire.
Il avait les larmes aux yeux à l'idée de vivre une nouvelle année à l'image de la précédente. Il avait passé la lisière de la forêt pour échapper à Hagrid et, aussitôt, il était tombé sur un centaure qui avait, lui aussi, des larmes plein les yeux.
Ils s'étaient observés une fraction de seconde. Arius avait la peau très blanche et des cheveux châtains qui lui couvraient les yeux. Ses muscles donnaient un air comique à sa tête de gamin. Neville ignorait tout des centaures et de la façon dont ils grandissaient, mais la fourrure marron qui couvrait le reste de son corps et ses muscles puissants ne donnaient pas l'impression d'un enfant.
Arius avait fui. Neville essaya bien de le poursuivre, mais c'était peine perdue. Après ça, chaque fois qu'il se promenait à la lisière de la forêt, il tendait l'oreille pour essayer de percevoir le pas des sabots. Il ne les entendit jamais, pourtant Arius marchait avec lui tous les soirs.
L'approche fut lente. Arius se méfiait des humains, comme on le lui avait appris. Un soir, il se fit entendre. Le lendemain, Il se laissa apercevoir et le surlendemain, ils parlèrent. De soir en soir, ils discutèrent, puis discutèrent encore, ils s'entrevirent et, un mois plus tard, ils se virent enfin. Arius parlait de son incapacité à entendre le chant de la forêt, et Neville expliquait qu'il était incapable de parler aux autres. Arius disait qu'il percevait un genre de vibration, et Neville parlait des garçons plutôt que des filles.
Un soir, Neville avait mentionné ses camarades de dortoir. Apparemment, ça avait été une erreur. Arius avait soudain pris un air solennel, puis il avait expliqué à Neville ce qu'il risquait si on découvrait qu'il s'était lié d'amitié à un humain. Il avait expliqué que Neville devait venir seul, chaque soir, car sans cela il ne se montrerait pas. Neville avait promis. Ce jour-là, Arius l'avait laissé le toucher. Ça avait paru très important, alors Neville n'avait pas protesté. Il avait quand même trouvé l'expérience bizarre. C'était la seule fois qu'il lui avait caressé le flanc. Ce soir-là, Neville avait tout raconté. Harry, les rêves, la douleur, pourquoi rien ne marchait jamais, tout. Lorsqu'ils étaient arrivés dans une clairière éloignée du monde, Neville pleurait encore. Arius s'était allongé au sol, puis il avait tendu la main par-dessus son épaule. Il l'avait fait s'asseoir contre lui. Arius avait cette façon d'être chaud qui ne luttait pas avec la nuit, mais qui paraissait plutôt manigancer avec elle pour mieux le consoler. Son bras était puissant. Il le serrait fort contre son corps.
Arius lui avait parlé des étoiles, et Neville s'était s'endormi. Le lendemain, il était dans son lit.
Les autres finirent par remarquer son manège. Ils se mirent en tête qu'il voyait une fille, jusqu'à ce que Neville commette l'erreur de dire « C'est pas une fille, il s'appelle Arius ». Et soudain, tout le monde le charriait. Un garçon, un garçon imaginaire en plus, « J'en était sûr ! Je devine bien ces trucs, moi. », « Y a pas de Arius au château ! », « Je suis sûr que c'est un tableau avec, genre, un mec trop beau ! »
Neville n'avait plus jamais rien dit, alors ils commencèrent à le suivre. Arius ne se montrait jamais quand ils le suivaient, même sous la cape. Alors, Neville soupirait, leur disait de se montrer et ils rentraient tous au dortoir.
Cela dura presque trois mois, puis ils se lassèrent. Arius devint définitivement son ami imaginaire et Neville le retrouvait tous les soirs. Il s'endormit dans ses bras quelques fois encore, chaque fois que tout devenait trop dur à supporter. Ce n'était pas si souvent.
Le dragon l'observait de ses yeux acier. Il s'était rallongé sur la table et finit par grogner :
— Tu vas-tu l'voir à c'soir, lui ?
— Oui.
— J'vais venir.
— Non ! Si tu viens, il viendra pas.
— Inquiète-toi pas. Y va venir.
Neville avait envie de répondre, mais le dragon s'était déjà envolé. Il soupira longuement. Arius lui manquait, il avait hâte que le soir vienne.
Comme chaque fois qu'il avait hâte d'un truc, le temps s'écoulait avec une lenteur à devenir fou.
Le soir, ils se rejoignirent à deux pas de leur clairière. Neville avait besoin d'Arius pour la trouver, elle n'était jamais là lorsqu'il marchait seul.
Le dragon était encore absent lorsque Arius le rejoignit. Il portait son arc autour de son épaule. Neville le salua avec entrain, il adorait la patience et l'adresse de l'archerie. Il n'était pas très bon quand il essayait, mais Arius était impressionnant à observer. Il enchaînait les flèches dans un geste fluide qui paraissait ne jamais ralentir. La moitié se plantait dans la cible, les autres tombaient un peu à côté. Il soupirait à chaque fois.
— Douze sur vingt, Arius ! C'est bien !
— Non, c'est affligeant.
— Quand même ! C'est plus de la moitié !
— À dix ans, ma cousine Eris l'atteignait vingt fois en galopant. Cela ne suffit pas.
— Ben laisse-moi être content pour toi quand même.
Arius l'observa avec un petit sourire en coin.
— Tu serais content de me voir paître dans un enclot à bourriques, Neville.
— C'est pas vrai !
Neville décrochait les flèches de la cible en grommelant dans sa barbe.
— Tu te moques de moi juste parce que je préfère voir le bon côté des choses, grogna-t-il en rangeant les flèches dans le carquois.
— Je confirme.
Neville lui envoya un regard noir.
— Ma réponse te déplaît, dit Arius simplement. Tu vibres rouge.
— Évidemment que je vibre rouge ! C'est pas une faiblesse de rester heureux quand c'est le plus dur, c'est une force.
— Et tu crois que je ne me moque que de tes faiblesses ?
Neville resta silencieux. Il prit l'arc des mains d'Arius, une flèche dans le carquois et il visa.
— Je fais tout l'inverse, Neville. Sinon, ce serait très cruel.
Neville décocha en plein centre.
— Oh trop bien ! Arius ! T'as vu ?
— J'ai vu, dit-il de sa voix la plus douce. Ta première mouche.
— Trop bien !
Neville se jeta contre Arius en passant ses bras autour de ses hanches, ou de son encolure. Arius glissa ses mains dans son dos pour lui rendre l'étreinte. Ils restaient silencieux, mais Neville ne pouvait s'empêcher de se demander s'il ne venait pas de commettre un incident diplomatique. Ce genre de câlins, c'était celui des grandes victoires. Or faire mouche, aux yeux d'Arius, ça ne devait pas être grand chose.
Neville décida rapidement qu'il s'en foutait. Les câlins de centaure constituaient un langage trop complexe pour qu'il le maîtrise parfaitement. En plus, il n'aimait pas les gens tactiles. En découvrant Arius, il avait aussi découvert un monde où les contacts et les accolades étaient culturels, ce qui s'approchait à peu près de sa conception de l'enfer.
Arius lui avait expliqué que tous les contacts étaient codifiés. Un centaure ne se laissait toucher que par sa famille et ses amis. Neville s'était longtemps obligé à lui accorder l'équivalent d'un salut familier – une simple main sur l'épaule – pour ne pas le blesser. Arius avait essayé de lui expliquer l'intensité des vibrations et ce qu'elles représentaient pour lui, mais il n'avait rien compris.
Avec le temps et les nuits passées l'un contre l'autre, Neville s'était rendu compte que ça ne le dérangeait plus. Il l'avait laissé approfondir peu à peu. Au fond, cette façon unique qu'il avait de le toucher était juste un autre aspect de leur amitié. Désormais, ils s'échangeaient des câlins plus intimes et Arius réagissait toujours étrangement quand ils venaient de lui. Ça lui faisait perdre un peu l'équilibre, comme s'il était ivre.
— Ben maudit !
Neville sursauta. Il s'éloigna d'Arius à toute allure. Ce genre de proximité, ce n'était que pour eux.
— On dirait ben que c't'à lui que t'as donné ton cœur, hein ? Un humain pis un centaure, là, j'avoue que j'sais pas pantoute comment ça marcherait !
Arius l'observait, mi-agacé, mi-fasciné.
— Un jeune dragon.
— Moi, c'est Dragounet, sti !
Neville hoqueta.
— Quoi ?
— C'est l'maudit Irlandais qui a sorti ça.
— Et tu as dit oui ?
— Ça m'faisait ben, fak j'l'ai pris.
Le dragon – Neville ne s'était pas encore résolu à l'appeler Dragounet – voleta jusqu'à l'épaule d'Arius.
— Oh. Il te monte dessus.
— Oui, ce n'est pas comme un centaure. Ou un humain, ajouta-t-il avec un air entendu.
— Je disais ça comme ça… fit Neville avec un sourire en coin. Je constate juste que lui, il a le droit de te chevaucher.
— Nul ne chevauche un centaure, siffla Arius entre ses dents.
Neville lui adressa un air faussement innocent. Il avait vite compris que les centaures étaient sensibles à la comparaison avec tous les équidés, surtout ceux qui s'étaient laissés domestiquer.
Arius observait le dragon parcourir son épaule, descendre le long de son bras puis sur sa main. Il vibrait beaucoup trop fort. Toute sa perception ne résonnait plus que de ce petit animal qu'il n'avait même pas besoin de chercher à entendre. Ses vibrations étaient criardes, presque vulgaires d'évidence. Jamais il n'aurait cru qu'un si petit corps puisse renfermer une telle énergie. Arius parvenait presque à distinguer une note dans la cacophonie. Elle était, sourde, constante, un bourdonnement qu'il percevait à peine. Il ferma les yeux.
Le dragon semblait vouloir lui parler. Il ne disait rien mais ses vibrations traçaient des émotions, des idées et des formes qui prenaient vie dans sa tête. Le son oscillait doucement. Il pliait les émotions à sa volonté et façonnait les idées, il rabotait les plus pointues et aiguisait les autres. Arius se laissait porter, fasciné par ce qu'il lui faisait. Il essayait de répondre, sans avoir aucune idée de comment s'y prendre. C'était la première fois qu'on lui parlait à travers les vibrations.
— Hé, Arius… Ça va ?
Déchiffrer le message n'avait rien d'évident. Il y avait deux humains : Neville, très net, mais aussi un garçon qu'il ne connaissait pas. Neville vibrait faux, de la même façon que lorsqu'il lui parlait de son Harry.
— T'es bizarre… Tu m'entends ?
Le plus étrange, c'était que ce garçon avait la même teinte de fascination retenue. C'était ténu, un écho dans la vibration, mais c'était là. Il vibrait faux lui aussi. Le dragon le sentait et Arius comprenait. L'idée lui vint naturellement. Ce n'était qu'une question d'harmonie, comme des métronomes désynchronisés. Il suffisait de pousser au bon moment et tout s'alignerait…
Arius ne pouvait pas agir seul. Il ne sortait jamais de la forêt, il avait donc besoin d'un agent infiltré sur place. Dragounet était un allié tout trouvé. Il fallait échafauder un véritable complot au nez et à la barbe de Neville.
Arius baissa les yeux. Neville s'était blotti contre son flanc et lisait un parchemin en les attendant. Il vibrait avec candeur, inconscient de la confiance qu'il témoignait. Il se passait parfois des décennies sans qu'un humain ne baisse sa garde et se blottisse contre un centaure. Arius sentit un élan d'affection se saisir de lui.
Il lui adressa des excuses silencieuses. Neville lui avait tant parlé de Harry et de l'importance de l'amour pour les humains qu'il avait l'impression d'œuvrer pour lui en complotant.
Le mot gravitait dans la tête d'Arius en permanence. Oui, Neville était un humain, mais un humain plus précieux que toute sa tribu. Arius se sentait chanceux de l'appeler ami et il comptait bien lui offrir quelque chose à la hauteur de tout ça.
C'était le soir de Noël et Neville tremblait d'angoisse. Tout était de travers.
Il y avait une douceur chaude dans l'air. La neige couvrait le sol et les arbres. L'épais manteau blanc ne découvrait que les pierres noires du château. Il semblait vouloir border les toits et les rebords, alors que le château s'agitait comme un gosse trop éveillé. Les vitraux projetaient un peu d'orange sur les flocons, comme des lucioles dorées. La porte du Grand Hall resplendissait de lumière rigolarde. Le crépuscule semblait emmener le château avec lui, mais ses tours restaient implacablement fixes.
Neville était assis au bord du ring. Il observait la lutte. En lui, c'était avec le courage que se disputait l'envie de s'évanouir. Il avait le poing serré, il passait et repassait le pouce sur la manche de sa cape, comme si compter les fils en guise de secondes allait lui changer les idées. Le vent agitait les branches au-dessus de sa tête. Arius lui caressa la joue du dos de ses doigts. Il faisait ça parfois, Arius. Il disait que c'était pour chasser les mauvaises étoiles.
— Tout va très bien se passer, Neville.
— T'en sais rien.
— Ben voyons, s'ti qu'yé au courant ! Les centaures, ça voit ben loin dans l'avenir, l'nerveux.
Neville grommela un peu, pour faire bonne mesure. Oui, les centaures voyaient l'avenir. Mais Arius lui avait dit sur tous les tons que voir et prédire étaient deux choses différentes. Alors à quoi bon lui donner de l'espoir avec des mots creux ?
Un rire leur parvint depuis la Cour Carrée. C'était un rire distant, que le vent glacé ne rafraichissait qu'à peine. Ça lui agrippa le cœur là, comme ça, pour rien, en plus il n'était même pas sûr que c'était Harry ! N'importe quel crétin pouvait sans doute lui faire cet effet. Il suffisait d'être aussi inélégamment adorable.
— Le plan est parfait, tenta Arius pour le rassurer.
— Parfait, tabarnak, on t'le dit, là !
— Parfaitement con, oui.
Arius lui envoya un regard en coin, les yeux plissés.
— Tu y croyais encore hier soir.
— Ouais, ben j'ai changé d'avis.
Arius s'agenouilla face à lui. Même ainsi, il était plus grand d'un bon mètre. Il tendit soudain les bras et le serra contre lui – fort. Il l'avait chopé d'une main dans la nuque et de l'autre dans le dos, puis il l'avait tiré à lui si violemment que Neville eut un cri de surprise. Il ne connaissait pas ce câlin, il en eut le souffle coupé. Il ne savait pas ce qu'il voulait dire. L'oreille plaquée contre le torse d'Arius, il entendait ses deux cœurs battre à l'unisson.
— Écoute, Neville, fit Dragounet d'une voix dénuée de sarcasme pour la première fois. Tsé, on sait ben que c't'pas évident d'avoir du maudit courage, là. C'est ben normal de shaker un peu. Mais crisse, t'as deux chums magiques à côté de toi, pis on est ben sûrs qu'c't'esti de plan va marcher. Ostie, fais taire les p'tites voix d'marde qui disent qu'ça va flopper, là, on fonce !
Le dragon s'envola aussitôt et Arius desserra son étreinte. Il ne dit rien. Ses pupilles étaient plus noires que jamais et pas tout à fait rondes. Plutôt comme des petits ovales qui tremblaient et hésitaient comme ses mains. L'instant s'étira une longue seconde et quand Arius se releva, le cœur de Neville battait contre ses côtes.
Arius rejoignit son poste d'observation. Dans l'alignement de la grande porte, juste à la lisière de la forêt, il avait passé quelques heures à creuser une profonde tranchée dans laquelle s'allonger. De là, il pourrait contenir ses vibrations, rester invisible des vivants et voir l'intérieur du Grand Hall.
Neville devait prétendre lire un livre dans une des alcôves, jusqu'à ce que Harry, attiré par Dragounet, arrive dans le hall. Puis le dragon devait prétexter un hoquet pour enflammer quelques meubles ou quelques vêtements, peu de choses, mais assez pour que Harry paraisse en danger. Neville entrerait alors en scène pour contenir les flammes. Selon lui, sauver la vie de Harry, ça permettrait d'ouvrir la conversation.
Arius était persuadé que la conversation serait inutile. Harry lui tomberait dans les bras en tout état de cause. Il savait à quel point les humains chérissaient leur propre vie, alors la sauver était sans doute un gage d'amour suffisant. Mais Neville avait insisté, persuadé que ça ne serait pas si simple. Pour le rassurer, ils avaient travaillé quelques phrases d'accroche.
Et Arius dans tout ça ? Eh bien Arius attendait bien sagement, engoncé dans sa tranchée de fortune, là où il ne voyait rien du tout, n'entendait rien du tout, mais se sentait tout de même un peu utile.
Dans le hall, on criait déjà.
— … d'un crisse de lézard qui tousse comme un ostie de lama ! J'en ai entendu des affaires pas mal blessantes dans ma vie, mais ça, c'est la tabarnak de niaiserie la plus cave pis pas de respect qu'on m'a jamais sortie, maudit irlandais !
— Oui bah t'as qu'un mois !
— Pis y'é en train de rire d'ma crisse de face, c'maudit épais d'câlisse ! Fak j'vais l'gniacker tout rond, Harry !
— Arrête Dragounet !
— Stop !
Arius plissa les yeux lorsqu'une gerbe orangée monstrueuse s'échappa de la grande porte. Des cris de terreur jaillirent à travers la porte comme l'eau d'un barrage, puis les élèves se déversèrent dans la cour. Arius bondit hors de sa cachette, les paupières serrées pour ne pas perdre sa concentration.
Il allait devoir contrôler ses vibrations comme jamais pour rester invisible. Tandis qu'il galopait, Neville fit son entrée.
— Tiens bon, Harry, je suis là ! Je parle peu, mais je gis– j'agis dans, euh… le cas du danger !
— Quoi ?
— Attention !
— C'est qui ?
— Neville putain !
— Euh…
Neville réalisa soudain la gravité de la situation. Tout le hall était en proie aux flammes. Les quelques élèves restés pendant les vacances n'avaient aucune chance face à l'incendie que Dragounet avait déclenché. Arius galopa à travers la Cour Carrée, franchit d'un bond les marches de la grande porte puis déboula dans le hall.
C'est alors qu'il perçut le chant du feu. Primitif, puissant, il s'emportait dans sa propre percussion et explosait en hauteur. Tout n'était que vibrations, mais des vibrations qu'il entendait bel et bien résonner à travers ses os dans ses oreilles.
Maintenant qu'il l'entendait, il pouvait lui répondre ! D'un bourdonnement venu du fond de son torse, Arius renversa toute une langue de feu qui allait s'effondrer sur Neville. On regardait dans sa direction, on dévisageait même, mais il était invisible.
— ALARME ! hurla quelqu'un depuis le plafond.
La voix provenait d'un discret tableau situé au sommet du Grand Hall. Le cadre était un carré d'à peine vingt centimètres de côté dont on peinait à voir les détails depuis le sol. Il représentait un pompier du dix-neuvième siècle.
À son cri, tous les tableaux déchaînèrent une cacophonie hurlante. C'était un maelström de portraits qui se ruaient dans les décors et les peintures voisines à la recherche de la moindre trace d'eau. Neville vit dans un coin une femme jeter le biberon de son fils. Là, on balançait des seaux d'eau, ici on écopait un lac. Des trayeurs bazardaient leur récolte de lait, certains pointaient même directement les pis vers l'incendie. Neville jurait avoir vu le Canonnier ivre poursuivi furieusement par la Porteuse d'eau.
On courait, on hurlait, certains élèves faisaient jaillir des jets d'eau, d'autres essayaient de protéger leurs affaires. Au plafond, Peeves tentait de convaincre Dragounet de cracher encore un peu, parce qu'il n'avait jamais autant ri.
Le feu était pratiquement éteint lorsque une horde se fit entendre dans l'escalier des sous-sols. La porte s'ouvrit soudain sur un elfe de maison coiffé d'un casque de pompier trop grand.
— Aux armes ! hurla-t-il en levant le poing.
Il fut aussitôt dépassé par une armée d'elfes de maison hurlants, tous équipés d'un seau d'eau de la taille de leur corps.
Comme un seul elfe, ils déversèrent un torrent dans la salle. Le feu mourut dans une gerbe de vapeur. Un portrait de saunier jeta une pelletée de sel sur la tête de deux Poufsouffles, il y eut un dernier cri, et puis rien que le silence.
Neville était trempé jusqu'aux os. Il observait Harry, hagard et trempé lui aussi. Puis il observa Arius, qui lui adressait un regard confiant.
— Qu'est-ce que tu fais-là, murmura-t-il, éberlué.
— Je devais t'aider. Ne t'en fais pas, ils ne me voient pas.
— Ah si, si. Clairement on te voit, envoya Ron.
— Euh… Les gars, je vous présente Arius.
— Putain Nev', c'est ton ami imaginaire ?
— Il est pas imaginaire.
— C'est un centaure ?
— Mais tellement classe !
Neville était inquiet. Arius avait ses yeux des mauvais jours. Il reculait doucement tandis qu'on s'approchait de lui, puis un gamin de Serpentard tendit une main. Neville bondit.
— Le touche pas, toi ! Personne le touche ! On touche pas un centaure !
Arius tourna soudain le visage, foudroya du regard le malheureux qui avait osé, recula encore un peu… mais il ne s'enfuit pas. Quelque chose le maintenait ici, il ramenait sans cesse son regard sur Neville. Il cherchait à lui dire quelque chose, mais quoi ?
Oh, les phrases ! Neville avait failli oublier la fin du plan ! Il se tourna vers Harry et essaya de se souvenir de ce qu'ils avaient prévu.
Harry attrapa son regard comme un vif d'or. Et, Merlin, Neville crut mourir de le découvrir aussi beau. Il avait les cheveux noirs et brillants qui perlaient encore sur son front. La laine de son pull lui collait au corps. Son souffle faisait de la buée, comme s'il y avait tout l'hiver derrière ses lèvres.
Les dernières gouttes qui tombaient du plafond devenaient de la neige en chemin. Tout le hall était une gigantesque boule à neige et, au centre, il y avait eux. C'était fragile et c'était parfait.
— Euh… Euh, j-je, enfin, euh, même le s-soleil doit…
Ses genoux tremblaient, sa tête paraissait débilement lourde et ses jambes trop frêles pour pouvoir encore tenir debout. Le monde s'effondrait sur lui comme des tonnes de coton.
Harry eut un petit rire, léger, simple et sans crainte. Il tendit la main et prit le poignet de Neville. C'était bouillant, bouillant et froid à la fois, et Neville trouvait ça tellement injuste, qu'un garçon si merveilleux, si hors d'atteinte, puisse être tant le froid que le feu !
Il le tenait contre lui et Neville jurait qu'aucun endroit au monde n'était aussi doux que celui-ci. Ils étaient trempés. Harry le tenait contre lui. Il était à deux doigts de s'évanouir. C'était l'enfer et c'était parfait.
Neville glissa une main dans les cheveux de Harry, puis soudain il y avait des lèvres contre les siennes. Il avait à peine pu inspirer avant, à peine de quoi tenir, Harry l'embrassait par Merlin, tellement bizarre, rien n'était comme prévu, ou comme rêvé, rien. Ses cheveux faisaient tomber des gouttes froides sur son front et ses yeux brillaient de quelque chose qu'il n'avait jamais vu, comme une étincelle avant une flamme.
Ce fut fini en un rien de temps. Encore, il réclamait encore, pour toujours. Ce qui suivit était plein de doutes, comme s'il avait envie de croire que tout n'était qu'une vaste moquerie.
Neville passa le bout de la langue sur ses lèvres. C'était salé. Ça fit un peu rire Harry.
— Pourquoi tu te moques ? murmura Neville.
— Rien, rien. Je me moque pas.
— Tu rigoles.
— C'est toi, mais c'est rien… Juste, t'es marrant.
— Ah ?
— T'as une tête, on dirait que tu viens de l'espace.
Neville souriait. Il pouvait bien venir de l'espace ! Pour que Harry le lui dise, c'est qu'il n'était ni à la traîne, ni solitaire, juste tout près de lui. Ça lui allait bien.
Merci de m'avoir lu ! J'espère que ça vous a plu !
