Ils l'accueillent dans cette infirmerie comme si elle était des leurs.
Elle porte le même uniforme que toutes les femmes présentes. Ça devrait éclaircir ses doutes. Mais elle regarde leurs visages et elle ne reconnait personne.
-De quoi te souviens-tu? demande le médecin - le docteur Sado, comme il insiste.
-De la guerre, répond Yuki en clignant des yeux alors qu'il examine.
-Pas de commotion… C'est bon. Tu as eu de la chance.
Elle a quand même mal au cœur.
-La guerre est encore en cours?
Gros silence.
-Pas celle contre Gamilas, répond Kasahara.
-Qui a gagné?
-Personne, lance Sado d'un ton sec. Mori… Mori, la guerre a pris fin il y a trois ans. Nous sommes en 2203, maintenant.
Mais Yuki n'a pas le temps - pas encore - d'être sous le choc. Le résultat d'un test apparait sur l'écran derrière lui, pas assez vite pour qu'il puisse lui cacher. Il y a un instant d'hésitation à la ronde, Kasahara pose la main sur son épaule, Sado la regarde d'un air absolument désolé, Yuki fixe le niveau d'hormones qu'elle a dans le sang qui ne peut annoncer qu'un seul résultat.
C'est difficile de récapituler mais elle essaie quand même. La guerre est finie - et elle était là, en première loge. La Terre est revenue à la normale - et elle n'en a aucun souvenir. Elle a vécu sur un navire deux fois pendant presque un an et demi. Elle a aussi vécu une relation amoureuse, manifestement - il y a même une bague à son doigt. Kasahara lui parle brièvement de Kodai avant de comprendre que Yuki n'est pas prête.
Ils la laissent partir, encore sous le choc. Une femme dans la vingtaine - de son âge - l'attend à la sortie.
-Yamamoto, se présente-t-elle en lui tendant la main.
Yuki comprend qu'elles se connaissent, et elle serre sa main, muette.
-Nous sommes amies, finit-elle par deviner.
-Oui, répond Yamamoto en hochant la tête. Oui, nous sommes… amies.
Yamamoto la ramène à sa chambre tout de suite après, sans insister, comme si elle devinait déjà à quel point Yuki se sent juste… fatiguée.
Il y a des photos partout. Toutes des traces d'une vie qu'elle ne se rappelle pas. Des photos de lui, surtout. Même dans son téléphone, qu'elle tire machinalement de sa poche, quand elle arrive à respirer suffisamment calmement pour laisser sa main taper le code fait des centaines et des centaines de fois. Il y a trois ans de vie qu'elle redécouvre avec horreur, complètement stupéfaite. Elle était donc en couple, en couple stable - il y a une voiture sur certaines photos, des pièces qui réapparaissent de photos en photos, et quand même, trois ans. Trois ans avec le même homme.
Lorsqu'elle n'en est plus capable, elle éteint son téléphone, se laisse tomber sur son oreiller et se met à pleurer.
C'est l'amiral Hijikata qui lui offre de revoir les vidéos, le lendemain. Yuki ne comprend pourquoi qu'à sa réaction quand elle n'utilise pas le bon suffixe: eux aussi, ils se connaissaient.
-Nous avons vécu ensemble pendant près d'un an, lui apprend-il.
-Ah, fait simplement Yuki d'un air horrifié.
-Non, riposte-t-il d'un air tout aussi horrifié. C'était après la mort de ton père… En 2198. Je suis désolé de te l'annoncer comme ça.
Il y a un sourire quand il ajoute:
-J'aurais aimé que tu sois ma fille.
Les vidéos ne parlent pas vraiment d'elle. Pas tout le temps. Ce sont des comptes-rendus de l'amiral Okita… décédé lui aussi, apprend-elle. Elle regarde pendant des heures chaque mention d'elle. Il a été son tuteur, c'est vrai. Elle est montée sur le Yamato. Elle a été enlevée. Elle est revenue. Elle est allée sur Iscandar, et même sur Gamilas!
Elle a failli mourir, aussi, c'est consigné. Il y a une vidéo d'elle dans une tenue toute blanche, sur le pont, avec Kodai, à regarder la Terre, le bras de l'homme autour de ses épaules, le regard tourné vers elle. Yuki regrette de ne pas pouvoir voir ses yeux à cet instant, parce que de dos, comme ça, il a seulement l'air… possessif. Sur les photos il avait l'air tellement aimant envers elle.
C'est comme ça que Yuki apprend son nom - Kodai Susumu. Elle regarde la bague de fiançailles à son doigt.
-Kodai, répète-t-elle, tout doucement.
Ils se croisent toujours, parfois. C'est difficile d'éviter quelqu'un dans un espace aussi restreint. Une fois Yuki peut voir ses yeux se remplir d'eau alors qu'elle jette un dernier regard par dessus son épaule. Mais il ne revient pas vers elle. Elle non plus.
Peut-être qu'elle n'essaie pas assez. Elle devrait aller le voir, essayer de parler avec lui. Mais elle passe déjà des heures à regarder son visage, affiché aux murs de sa chambre, dans l'espoir que quelque chose revienne. Elle était amoureuse, Yamamoto lui a dit et elle ne peut qu'y croire en voyant tout ça. Elle sent bien qu'il manque quelque chose. Mais il manque… tout ça, justement, qu'elle n'arrive pas à éprouver.
Parfois elle se regarde, elle aussi. Son visage, son corps, ont changé en quatre ans. Pas de beaucoup mais elle voit bien la différence.
Comment tout ça a-t-il même pu arriver?
Il y a cet homme, qu'elle découvre sur le Deuselar. Mort depuis plusieurs heures. Un visage qu'elle connait mais qu'elle n'arrive pas à replacer… mais elle le sent, elle le connait.
Elle se relève lentement.
Elle met une éternité à comprendre pourquoi elle s'interpose quand le gatlantéen tire. Un sentiment d'urgence.
Elle tombe à la renverse, son casque fêlé, la détonation qui résonne dans ses oreilles. Le monde lui parvient assourdi mais ça y est, il y a de l'émotion dans son visage à lui… une intuition, même pas un souvenir, mais ça y est.
Elle s'évanouit dans ses bras - au moins n'a-t-elle pas vomi dans sa visière. Pendant ses rares phases de conscience qui suivent, les heures suivantes, elle sent la main de Kodai sur la sienne, et rien que le fait de savoir qu'il est là la rend heureuse.
-Elle... commence le docteur Sado avant de s'interrompre, probablement parce qu'elle s'évanouit à nouveau.
Yuki ne peut qu'espérer qu'il a fini sa phrase par "Elle ira bien". Il a promis de ne pas lui dire, mais qui sait?
Elle ne l'a pas perdu, non. La douleur ne se concentre que dans sa poitrine, là où le coup a porté, nulle part ailleurs.
Elle se réveille pour de bon au son d'une alarme, avec un solide mal de tête qui passe au second plan quand elle entend Sado donner des ordres désespérés et que son regard tombe sur un cadavre sous un drap. Elle ravale de justesse un hurlement.
-Teresa, murmure-t-elle, parce que la figure de Teresa lui apparait depuis tous les récits qui se racontent à bord depuis l'incursion sur Telezart. Teresa, peux-tu m'entendre? Je… je ne me rappelle pas de Telezart. Mais j'ai l'impression que si.
Elle ne devait pas y être. Ce n'est pas consigné et personne ne lui a dit. Mais elle persiste, un fantasme en tête.
-Teresa... si tu es ici, s'il te plait, donne-moi un signe.
Elle perçoit les alarmes plus clairement, maintenant, malgré le sifflement qui persiste dans ses oreilles.
-Teresa... comment peut-il y avoir un sens à tout ceci? Que peut-il valoir tout ce sang versé? Que peuvent valoir toutes ces vies?
Les blessés s'alignent dans le couloir.
Kasahara ne refuse pas son aide quand Yuki se propose, parce qu'elles ne peuvent pas faire autrement.
Il s'est écoulé des heures, peut-être un jour ou deux, quand l'ordre est donné d'évacuer le Yamato. De prendre tout le monde, de fuir le plus loin possible. Yuki a déjà dormi deux fois, deux courtes siestes dans le flot continu de blessés à traiter, et pris une douche dans le but de pouvoir renfiler son uniforme - uniforme déjà plus tendu que d'habitude. Elle parait quand même bien moins épuisée que d'autre. Yamamoto, notamment, qu'elle doit aider à monter dans la navette. Hijikata n'est nulle part en vue, Yuki espère qu'il y est déjà mais elle ne peut y croire.
-Et toi? demande Yamamoto.
-Il reste des gens incapables de se déplacer, répond Yuki en reculant.
Yamamoto l'attrape par le bras.
-Reste! S'il te plait. J'ai besoin de quelqu'un.
Yuki a les larmes aux yeux. Ce serait la chose raisonnable à faire, non? Laisser tomber cette idée stupide qui commence à émerger - rester avec Kodai reste avec Kodai reste avec Kodai -, monter avec Yamamoto, survivre. Peut-être. Mais l'idée - la bêtise à laquelle elle pense - ne se déloge pas de ses pensées, de ce sentiment dans ses entrailles.
-Je suis tellement désolée, dit-elle avant de ressortir à la course.
Ce n'est pas si difficile que ça, de ne pas monter. Juste d'attendre. De laisser les autres passer. De leur promettre que oui oui elle monte dans la prochaine.
Kodai parait horrifié de la voir là. Pas Yuki. En réalité elle ne s'est jamais senti aussi calme, aussi bien, depuis des semaines.
-Je prends le contrôle de la navigation, énonce-t-elle simplement, désignant ce qu'elle apprendra plus tard être l'Arche de la destruction. Tu as l'intention d'y crasher le Yamato, pas vrai?
Il ne nie pas.
-Même en y jetant un moteur à mouvement des ondes à masse critique, tu ne peux pas couler quelque chose de cette masse. Mais avant que l'ennemi finisse de récolter assez d'énergie… si nous pouvons acheter du temps… et laisser autant de personnes que possible s'échapper de la Terre…
Pour une fois il ne détourne pas le regard, face à elle.
-Je ne me rappelle toujours pas de toi, admet-elle à contrecœur. Mais je sais ce que tu penses, et, Kodai, tu ne peux pas faire ça seul.
Ce qu'il pense est visible sur son visage, elle n'a pas vraiment de mérite. Mais il y a un réel changement sur son visage… un semblant de soulagement. Un renoncement.
-Alors ce sera ça, murmure-t-il.
Il recule d'un pas. Yuki insiste, posant la main sur la sienne, par dessus la commande. Il s'arrête quand il voit qu'elle porte toujours la bague. Il a un semblant de sourire, un vrai relâchement dans sa posture.
C'est l'homme avec lequel elle allait faire sa vie. C'est l'homme dont elle était amoureuse. Et quand elle le voit sourire, pas juste sur les photos, quand elle le voit réellement lui sourire, elle comprend pourquoi. Il parait juste… tellement heureux. Tellement amoureux. Comme si plus rien ne peut mal aller maintenant qu'elle est de retour avec lui. Yuki en profite pour s'assoir sur ses cuisses, c'est bien mieux que de rester debout à côté de lui, et puisqu'il se laisse faire elle se pelotonne contre lui.
Il est tellement chaud.
-Susumu, dit-elle, puis elle ne trouve plus rien à dire.
-Yuki, répond-il, puis il passe un bras autour d'elle, attrape sa main de l'autre et l'embrasse.
C'est très doux. Très court aussi, à peine ses lèvres contre les siennes - Yuki en est frustrée pour une seconde
et puis le monde s'illumine littéralement, juste sous leurs yeux
et les morts qui leur sourient dans la lumière, Yuki pense une seconde halluciner mais Kodai a les yeux écarquillés
Et Teresa elle-même, comme pour leur montrer la voie.
Kodai serre une dernière fois sa main et sourit avant que tout ne devienne blanc.
Je mets rarement des notes à la fin, mais je devais préciser à cause de cette fin, justement: pour moi tout finit bien pour ces deux-là, comme dans 2202. J'ai simplement pensé mettre un point final ici.
