Le lendemain Jim et ses amis furent réveillés à l'aube, tirés de leur sommeil par les hommes qui se préparaient et sortaient déjà commencer leur travail. Le dortoir était minuscule, des lits s'empilant contre les murs tandis que des hamacs suspendus occupaient chaque espace disponible. Ils se faisait heurter à chaque passage de leurs camarades, qui ne les ménageaient pas.

« Allez les gosses ! Debout, y a encore du boulot qui vous attend ! »

Jim se redressa dans son hamac en grimaçant. Même lors des périodes de fortes affluences à l'auberge, où il galopait du matin au soir, il n'avait jamais connu une douleur musculaire aussi forte. Tous ses membres le faisaient souffrir et le moindre mouvement s'effectuait en serrant les dents.

« T'en fais pas, gamin, lança un des marins avec moquerie, quand tu vas commencer à t'affairer, tu sentiras plus rien ! »

Il ne répondit pas et jeta un œil aux hamacs de Gonzo et Rizzo. Ils ne semblaient guère aller mieux et leurs visages faisaient peine à voir.

« Aaah Jim… gémit Gonzo avec des mouvements lents. J'ai l'impression de m'être fais piétiner par un cheval. Est-ce que c'est ça, devenir un homme ?

— Je crois que oui. Mais ce n'est que le début, gardons courage ! Bientôt nos corps seront habitués !

— Le plus vite sera le mieux… Le muppet se tourna vers Rizzo qui s'était rendormi. Réveille-toi ! Il faut qu'on aille travailler ou on se fera disputer !

— Quelle plaie… geignit le rat en ouvrant les yeux. J'espère qu'il y a du bacon au p'tit déz !

— Je ne crois pas qu'il y ait un petit déjeuner, le matin… supposa Jim alors qu'il entendait les homme se précipiter sur le pont.

Le muppet tomba de son hamac.

— Quoi ? Pas à manzer ? Ils vont tout de même pas nous laisser mourir de faim ? »

Jim voulut le consoler lorsque l'officier Arrow débarqua dans le dortoir, faisant sortir les derniers marins qui restaient.

« Alors les jeunes mousses, pas encore prêts, mmh ? lança-t-il avec autorité. Pour cette fois je tolère, mais gare ! Dès demain, j'attends à ce que vous soyez, prêt ainsi que vos hamacs rangés à cette même heure. Compris ? »

Après avoir bredouillés des excuses, les trois amis rangèrent leurs lits de fortune et quittèrent le dortoir, suivis de près par l'aigle sévère. Au-dessus d'eux, les bruits de pas des marins résonnaient comme des petits coups de tonnerre. Traversant l'étroit couloir, ils passaient devant les cuisines lorsqu'une voix les appela. Long John Silver était appuyé sur son comptoir, son perroquet Flint fidèlement juché sur son épaule, et Jim ne put s'empêcher de sourire en l'apercevant. Il avait momentanément oublié sa précédente rencontre avec le marin au regard si pénétrant.

« Bien dormi, les jeunes ? Je parie que non… ! ajouta-t-il devant leurs mines cireuses.

— Bientôt, ils regretteront bien plus que leurs lits douillets ! cingla Arrow qui leur emboitait le pas. La vie en mer est une véritable épreuve. Nous verrons durant ces prochaines semaines si vous avez les épaules pour ce genre d'aventure !

— Allons Monsieur, vous allez nous les effrayer, répondit le coq, la main d'œuvre se fait rare de nos jours !

— C'est comme ça qu'on forge le caractère des marins ! Vous devez le savoir, Monsieur Silver, avec votre expérience ! »

Sans attendre une réponse, l'officier grimpa les escaliers et disparut de leur vue.

« Il est toujours agréable comme za dès le réveil, zelui-là ? lança Rizzo avec ironie.

— Ahah ! Monsieur Arrow ne serait pas second s'il n'avait pas cette main de fer ! » Le marin saisit d'un tonneau trois pommes qu'il leur tendit. « Tenez. La faim, ça surprend. Surtout au début ! »

Flint voulut se saisir d'une des pommes, mais Silver l'envoya voler ailleurs d'un geste de la main sous le rire des trois comparses.

« Merci, Monsieur Silver ! Je veux dire, John ! » se rattrapa le garçon devant ses gros yeux.

Il se tourna vers Gonzo avec ravissement et même celui-ci semblait heureux de la gentillesse du marin, qu'il avait pourtant trouvé suspect le jour avant. Ils glissèrent les fruits dans leurs poches.

« On va pouvoir tenir jusqu'au déjeuner ! s'exclama le muppet.

— Ah, parce que vous les gardez ? Rizzo, qui venait de dévorer sa ration, regarda ses amis avec dépit. Z'est de la triche ! Ze peux en avoir une autre ?

— Non. Allez maintenant, filez ! gronda Silver. Des encas, je ne pourrais pas vous en donner tous les jours ! Monsieur Arrow a raison, un voyage en bateau c'est long, il va falloir vous habituer très vite à la vie en mer ! »

Les garçons se précipitèrent au dehors et Jim ne put s'empêcher de lancer un dernier regard au coq. Celui-ci lui fit un bref signe de tête, semblant lui souhaiter bonne chance et le garçon se faufila sur le pont, le cœur un peu plus léger.

Dehors, le travail semblait ne pas manquer et leurs compagnons étaient déjà affairés à recevoir des directives, à grimper sur les mâts ou à défaire des cordages. Un officier leur fit signe d'approcher et désigna les muppets.

« Vous deux ! Les vagues ont atteint le pont durant la nuit. Allez chercher seaux et brosses et nettoyez le avant que le bois pourrisse ! Et toi, tu m'as l'air bien agile… ajouta-t-il en toisant le corps svelte de Jim. Le vent a arraché une des voiles, monte là-haut donner un coup de main aux hommes ! »

Jim acquiesça et sentit un frisson lui parcourir la nuque alors qu'il levait les yeux vers les immenses mâts, dressés tel des arbres géants. Savoir grimper tout là-haut n'était pas bien compliqué. Le jeune homme, possédant quelques ouvrages sur la navigation, connaissait bien les échelles de cordes et les haubans. Malheureusement, il ne maitrisait que l'aspect théorique. Et celui-ci n'avait pas précisé que le vent ferait tout son possible pour le faire lâcher prise dès qu'il aurait posé le pied dessus. Ses mains agrippant l'échelle avec fermeté, il progressa lentement, tâchant de ne pas regarder en bas une seule fois. Comme si cela ne suffisait, pas deux marins grimpèrent le cordage rapidement à sa suite, le faisant un instant perdre l'équilibre.

« Plus vite, gamin ! Il est pas si loin le temps où tu grimpais aux arbres, non ? »

Une vague de colère le submergea tandis qu'il entendait leurs rires moqueurs au-dessus de lui. Il tint bon cependant et arriva enfin à la première vergue, tel une plateforme accueillante après une escalade difficile. Il fut accueilli à son arrivés par une demi-douzaine de marins qui le regardaient en souriant et il eut un instant l'espoir qu'ils allaient le féliciter.

« T'en a mis du temps ! Allez, prend ce nœud de corde et défait le, il faut réparer la voile ! »

Jim fut un instant un peu désappointé par ce manque d'approbation, mais il n'eut pas le temps de se lamenter que le marin lui tendait déjà la corde, le mettant vite au travail. Le jeune mousse passa une bonne partie de la matinée en hauteur, défaisant les cordages, tenant la voile pour permettre son raccommodage et avançant sur la vergue comme un équilibriste. Il n'eut guère le temps de rêvasser, et ses compagnons ne lui laissa qu'un seul bref instant de répit où il put contempler l'immensité de l'océan. De là-haut, tout n'était que de l'eau à perte de vue, reflétant les quelques nuages accrochés dans le ciel comme un miroir et donnant à l'horizon un aspect presque infini.

Le travail achevé il redescendit enfin, des ampoules aux doigts et une violente douleur à l'entre-jambe à force d'être resté à cheval sur la vergue. Retrouvant à peine la stabilité du pont, il entendit un autre officier l'appeler.

« Il y a déjà de l'eau qui s'est infiltré dans la cale ! Il faut écoper et nettoyer ! Et si tu trouves un rat, tue-le ! »

Du coin de l'œil, Jim vit Rizzo se redresser avec effroi, mais il se contenta d'acquiescer avant de descendre, le cœur un peu lourd. Il arriva dans la cale à peine éclairé par des lanternes et les rayons du soleil qui filtrait à travers les hublots fermés. La pièce était humide et dégageait une forte odeur de bois mouillé. Il constata avec soulagement que l'infiltration n'était pas conséquente, le niveau de l'eau n'étant que de quelques millimètres. Avec un soupir, il prit un seau et un chiffon et commença le nettoyage.

L'eau était croupie et dégageait une terrible odeur de pourriture, sa couleur brunâtre colorant les ongles du garçon qui sentit son estomac se retourner. C'était son premier jour et il venait de passer du plus haut, au plus bas du navire. Les tâches semblaient ingrates, les marins peu reconnaissant, et il commença à se demander si c'était vraiment cela, la vie qu'il avait tant idéalisé.

« Je me doutais que c'était vous qu'ils allaient envoyer pour nettoyer tout ça ! Long John apparut devant l'encadrement, sa béquille claquant contre le bois. Alors, comment se passe cette première matinée ?

— Sincèrement ? Pas terrible, lâcha Jim avec mollesse en s'essayant sur une caisse. J'ai l'impression d'être seulement là pour les tâches pénibles ! On me donne des ordres et on ne m'explique rien ! Dites-moi la vérité : c'est tout le temps comme cela, la vie en mer ?

— Hélas, oui Jim, déclara le coq d'un ton solennel, les marins ont la vie dure ! Ils peuvent parfois passer des jours entiers, sans boire ou manger et reçoivent des coups de fouet s'ils sont trop lents ! Et puis, lorsque leurs dernières forces les quittent, les officiers jettent leur corps fatigués à la mer pour éviter de s'encombrer de poids mort ! »

Il garda un instant son air grave, puis éclata de rire en observant le visage horrifié du jeune homme. S'apercevant qu'il venait encore de se faire avoir, celui-ci ne put s'empêcher de rire à son tour à la blague. Il était vraiment naïf !

« Voyons, mon garçon ! Vous croyez que les hommes continueraient à naviguer si les conditions de vie étaient aussi terribles ? »

Silver retrouva enfin son calme et s'assit à ses côtés, sa cuisse sans jambe dépassant de la caisse.

« Pour le moment le travail vous semble dur, mais ce n'est que le début. Bientôt vous vous habituerez, et vous comprendrez que ce que vous faites est très important pour le bien-être du navire !

— Comprendre, j'aimerais bien. Mais l'équipage et les officiers ne m'expliquent rien sur ce que j'effectue…

— Les marins se dérideront, avec le temps, c'est à vous aussi de gagner leur respect. » Silver se releva et invita le garçon à faire de même. « Bon, donnez-moi ce chiffon, je vais vous aider pour aller plus vite ! Mais surtout, ne le dites pas au capitaine ! ajouta-t-il avec un clin d'œil.

— D'accord ! lança Jim avec joie. Merci, John ! »

Ils passèrent le reste de la matinée à nettoyer la cale de fond en comble et Silver en profita pour lui expliquer les mâts, les vergues ainsi que l'utilités des nœuds accrochés aux voiles selon les vents. Il prenait le temps de tout détailler et répondait à toute les questions que le jeune mousse pouvait lui poser.

« Pourquoi les autres marins ne sont pas comme lui ? » se demanda Jim.

Le temps fila à une vitesse considérable et il fût même un peu déçu lorsque le nettoyage fut enfin achevé et que le coq commença à s'éloigner.

« Je vous laisse finir de ranger, je dois retourner aux cuisines. L'estomac des hommes va commencer à gronder !

— Et le mien aussi…, ne pût s'empêcher de lâcher le garçon, sentant son estomac crier famine.

— Vous l'avez mérité votre repas. Vous avez bien travaillé ce matin… et ça se voit… ! »

Il regarda le jeune homme avec amusement. Celui-ci était couvert d'une multitude de taches d'eau brunâtre. Il leva sa main et déposa délicatement son pouce sur sa joue, nettoyant une trace sur son visage. Le contact eu un effet étrange sur Jim, qui sentit une curieuse chaleur sur ses joues. Silver s'aperçu de son trouble mais ne le releva pas.

« Aller vous débarbouiller un peu. Après, vous pourrez venir manger un morceau ! »

Puis il quitta la pièce nettoyée, le laissant encore confus par son geste. Pourquoi Long John avait eu un comportement aussi intime envers lui ? Et surtout, pourquoi avait-il apprécié cette fugace proximité ?

Enfin, le premier repas de la journée leur fût servis et les trois amis purent se restaurer avec quelques marins qui n'avaient pas encore mangé. Leurs assiettes étaient plutôt copieuses, remplit de porc rôti et de pommes de terre bouillit et Jim se demanda si Silver n'avait pas fait exprès de leur en mettre un peu plus qu'à l'accoutumée.

« Allez les jeunes, dépêchez-vous de manger puis revenez-vite sur le pont ! » leur lança Arrow depuis l'ouverture.

Sur ses paroles, Jim et ses amis commencèrent à manger plus rapidement mais le coq les interrompit.

« Prenez le temps, les garçons. Monsieur Arrow a dit ça pour vous bousculer un peu. Si vous mangez trop vite, vous allez être malade et vous ne servirez à rien ! »

Jim et Gonzo voulurent le remercier mais un marin à l'air antipathique leur coupa la parole.

« Pourquoi qu'tu leur donne tous les tuyaux maint'nant ? Ç'aurait été marrant d'les voir vider leur tripes d'vant les chefs ! Les leçons à la dure, y a qu'ça pour forger un homme ! »

L'équipage était constitué pour la plupart de marins et muppets aux airs bourrus et fatigués par les années, mais celui-ci était particulièrement repoussant. Ses dents étaient presque toutes noires et commençaient à se déchausser, ses longs et sombres cheveux fins tombaient négligemment sur ses épaules et une énorme cicatrice parcourait son visage, comme s'il s'était pris un coup d'épée.

« Ça t'aurais rappelé des souvenirs, c'est ça Merry ? cingla Silver, son sourire intact. Personne est venu t'aider quand c'était toi le mousse, faut croire que t'avais déjà une sale gueule, à l'époque ! »

Le dénommé Merry se leva brusquement, piqué par la remarque bien lancé du coq. Il resta un instant debout, le fixant avec un regard noir, puis à leur grand étonnement remonta sur le pont.

« J'ai vraiment cru qu'il allait se fâcher… déclara Gonzo.

— Les officiers l'auraient arrêté… répondit un autre marin qui finissait de manger. En mer, ça aboie mais ça mord pas. Faut juste pas s'laisser intimider sinon, tu d'viens la proie facile.

— Ah bah du coup z'est parfait ! » Rizzo, qui n'avait pas levé son nez depuis tout ce temps, se redressa avec assurance en laissant son assiette immaculée. « Donc si ze veux une deuxième portion, ze dois juste tenir tête à Long Zohn, c'est ça ?

— Essai donc, ventre sur patte, je pense que les officiers n'ont encore jamais vu un rat volant ! » répliqua Silver avec un rictus.

La petite bande se mirent à rire et l'atmosphère se détendit nettement, jusqu'à ce qu'Arrow réapparaisse dans les escaliers, l'air de mauvaise humeur.

« On ne vous paies pas pour rire, matelots ! Retournez au travail ! »

Tout en râlant, les marins se relevèrent et grimpèrent tour à tour sur le pont. Un des hommes posa même sa main sur l'épaule de Jim en signe de camaraderie et le garçon se sentit gonflé de joie. Il se tourna une dernière fois vers Silver qui lui fit un clin d'œil.

« Vous voyez, Jim. Ils sont pas si méchants… ! Je suis sûr que la suite va très bien se passer. »

Il avait eu raison : le reste de la journée se passa bien mieux pour le mousse. Le vent qui soufflait depuis de longues heures s'était calmé et un officier lui demanda d'ouvrir écoutilles et hublots, permettant ainsi d'aérer les différentes pièces du navire. Il put profiter d'un petit instant de répit où il passa la tête dans une ouverture, contemplant la mer à perte de vue et sentant l'air iodé lui caresser le visage. L'appréhension du matin avait disparu, laissant place à une certaine sérénité. Oui, le travail en mer était dur et le serait encore plusieurs jours. Mais il était le fils d'un quartier-maître, et ce travail faisait partie de son héritage !

Enfin, il rejoint Gonzo et Rizzo toujours occupé à nettoyer le pont depuis l'aube. La tâche était bien plus ardue qu'il n'aurait cru et lorsqu'ils terminèrent enfin, le soleil commençait déjà son lent déclin vers l'horizon. Ce fut Arrow qui vint les chercher.

« Allez, ça suffit pour aujourd'hui. Vous pouvez vous reposer un peu ! » Devant la joie qui se dessinait sur leur visage, il ajouta. « Il faut garder des forces pour les prochains jours ! Filez en cuisine, voir si Monsieur Silver a besoin d'aide avec le repas de ce soir ! »

Ils se relevèrent et quittèrent le pont avec entrain sous le regard légèrement amusé du muppet aigle.

« Mon vieil Arrow, tu t'adoucie avec l'âge ! » pensa-t-il.

Dans la cuisine se dégageait un fabuleux arôme de poissons et d'oignons, et Rizzo en eut littéralement l'eau à la bouche. Long John était occupé à évider des pommes et son sourire apparu en voyant les trois garçons entrer.

« Ça y est, ils vous ont libérés ? Quoi que, si je vous vois débarquer dans ma cuisine, c'est qu'ils vous ont demandés de m'aider plutôt ! »

Se tenant sur une poutre, Flint battit de l'aile et vint se poser sur l'épaule de Jim en plongeant ses petits yeux noirs dans ceux du jeune mousse.

« Tiens donc, ajouta le marin, c'est rare qu'il vienne se poser sur quelqu'un ! Ça doit être vos yeux qui l'intrigue !

— Mes… mes yeux ?

— Ils ont une couleur très vive. Les perroquets, ça les attire. Il conclut en baissant la voix : il a toujours eu l'œil pour les belles choses… »

Jim se sentit à nouveau rougir. Il rêvait, ou John venait de le complimenter sur ses yeux ?

« Za sent drôlement bon ! coupa Rizzo qui n'avait rien entendu. Vous préparez quoi ?

— Toi, à part la pitance, y a rien d'autre qui t'intéresse, pas vrai ? répliqua Silver, délaissant le jeune homme. C'est une soupe à base de poisson et de pomme de terre.

— Ma mère en préparait ! lança Jim en s'approchant de la marmite. Elle laissait cuire les patates plus longtemps pour en faire de la purée, et la soupe devenait la sauce !

— C'est vrai que vous avez grandi dans une auberge, tous les trois. Vous devez connaitre quelques astuces de cuisine à confier à ce bon vieux Long John ! On en aura besoin pendant la traversée.

— À ce que je peux sentir, vous ne semblez pas manquer d'idée ! déclara Gonzo qui commençait lui aussi à être alléché par le délicat fumet.

— Au début ça va, les cales sont pleines de victuailles. Et puis petit à petit, les plats vont se ressembler et perdre en saveur. Il va me falloir une sacré imagination pour satisfaire l'appétit des hommes. Heureusement, on a surtout des aliments qui périment lentement, comme ces pommes. Elles évitent le scorbut !

— Vous allez en faire quoi ? demanda Jim en caressant la tête de son nouveau compagnon à plume.

— Cuites au four, avec un peu de cannelle et de mélasse, ça devrait maintenir le moral de tout le monde. D'ailleurs, vous tombez bien ! Prenez des couteaux et aider moi à les préparer ! »

La soirée se passa avec la même convivialité que la précédente. Ils avaient mangé tous ensemble sur le pont et, le travail étant terminé pour aujourd'hui, les marins et les officiers s'étaient détendus. Le plat de Silver était savoureux et même les supérieurs affichèrent leur satisfaction devant les succulentes pommes au four dorées et sucrées.

« Alors, Jim, je vois que tu t'es fait un nouvel ami ? » Trelawney avait pris place à côté de lui et désigna le perroquet qui n'avait pas quitté son épaule. « Comment s'est passé cette première journée ? »

« Je n'ai pas arrêté ! J'ai dû grimper tout là-haut réparer une voile, j'ai vidé la cale pleine d'eau et j'ai nettoyé le pont avec Gonzo et Rizzo !

— Au moins tu as fait des tâches variées ! ajouta le muppet bleu. Nous avec Rizzo on a passé la journée entière à nettoyer ce satané pont !

— Oué, et en plus les gars ils étaient pas zentils avec nous ! Ils passaient avec leur chaussures sales en plein milieu au lieu de faire le tour !

— En tous cas les garçons, si ça peut vous rassurer, j'ai entendu tout à l'heure Monsieur Arrow dire au capitaine que vous aviez bien travaillé ! Continuez comme ça ! »

Leur conversation fût interrompue lorsque le capitaine Smollett arriva justement derrière eux.

« Messieurs, bonsoir. Monsieur Hawkins, puis-je vous parler un instant ? » demanda-t-il de sa voix posée.

Le jeune homme se leva et suivit le capitaine grenouille qui l'éloigna de la compagnie.

« J'espère que votre première journée n'a pas été trop dur ? »

Le ton de Smollett était toujours calme et neutre, rendant ses intentions difficilement compréhensibles.

« Un peu, Monsieur. Mais ce n'est que le début, bientôt je serais capable de faire le même travail que les autres.

— Je n'en doute pas, mon garçon. Monsieur Arrow m'a dit que les marins n'avaient pas été tendre avec vous. »

Jim fût étonné de constater que le capitaine avait eu vent des petites réflexions qu'il avait dû essuyer.

« C'est exact, mais Monsieur Silver m'a dit qu'il ne fallait pas les laisser me déstabiliser. Il suffit juste d'avoir du répondant.

— Monsieur Silver ? » Le regard du muppet s'attarda sur Flint, toujours accroché à l'épaule du garçon. « Je vois. Écoutez, Jim, je dois revenir sur la carte. Vous savez aussi bien que moi qu'elle est cruciale pour la mission. Ce serait plus prudent de la laisser en sécurité, avec moi. »

Jim sentit son cœur battre un peu plus vite. L'insistance du capitaine éveilla un malaise chez lui, comme une mise en garde. Il serra les poings et secoua la tête.

« Je suis navré, mais je refuse, lâcha-t-il d'un ton poli et ferme. Billy Bones a placé sa confiance en moi, je refuse de la trahir.

— Mon garçon, vous êtes jeune et… parfois, en mer, il y a des influences… dont il faut se méfier… »

Jim ne comprit pas trop ce que Smollett voulait lui dire, mais il tiqua sur le mot « jeune ». Le capitaine le vit froncer les sourcils mais il poursuivit sans y prêter attention :

« Ce que je veux dire, c'est que vous ne devez pas vous laisser distraire par les autres. Restez proche de vos amis, et ne laissez pas votre naïveté vous mettre en danger. »

Les mots de la grenouille n'eurent aucun effet sur Jim, à part l'agacer encore plus avec son manque de confiance et il lâcha simplement :

« Très bien, Monsieur. Puis-je me retirer, rejoindre mes amis ?

Le capitaine soupira.

— Faites donc, mon garçon. »

Tandis qu'il rejoignait ses compagnons, Jim ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil par-dessus son épaule. La grenouille était restée là, immobile, ses yeux globuleux et perçants suivant chacun de ses pas. Pourquoi tenait-il tant à récupérer cette carte ? Une vague de méfiance traversa Jim, mais il secoua la tête, tentant de chasser ses doutes. Pourtant, quelque chose dans le regard du capitaine continua de le troubler bien après leur conversation.