S'il y avait deux muppets qui n'étaient pas enchantées par le rapprochement de Jim et Silver, c'était bien Gonzo et Rizzo. Autrefois inséparables, ils voyaient à présent leur grand frère de cœur passer la majorité de son temps libre avec Long John, négligeant ses amis de longue date. Les rires partagés et les tâches quotidiennes qui les avaient unis semblaient s'estomper, remplacés par la nouvelle fascination de Jim pour son mentor.

« Eh Jim, on va nettoyer la cale, elle a de nouveau pris l'eau ! Tu viens nous donner un coup de main ? avaient un jour demandé les deux muppets.

— Désolé, les amis… je monte sur la hune . John va m'apprendre à reconnaitre les signes de l'arrivée d'une tempête… ! »

Malgré leurs tentatives pour attirer son attention, le jeune homme restait absorbé par l'univers captivant que Silver lui dévoilait, laissant Gonzo et Rizzo découvrir seuls la vie de marin.

« Eh bah ! Il y en a au moins un de nous trois qui z'amuse ! finit par lâcher un jour Rizzo en regardant Jim s'entraîner au duel avec son mentor sur le pont.

— Laisse-les tranquille, ils ont juste envie de rester entre humain ! répondit Gonzo, lui-même peu convaincu.

— Ze suis pas comme toi et Zim ! Ze vous ai accompagné pour pas vous laisser seul, mais z'aime pas la vie en mer ! finit par avouer le rat. On s'ennuie, les tâches sont répétitives ! En plus, z'ai pas confiance en ces marins ! À chaque fois que je les regarde, z'ai l'impression qu'ils s'apprêtent à faire un mauvais coup !

— Je comprends que tu sois déçu, mais on a fait une promesse à Madame Hawkins, tu te souviens ? On doit rester soudé et veiller les uns sur les autres !

— Et qui veille sur nous deux, en ze moment ? »

Gonzo n'eut pas le temps de répondre que des petites fenêtres menant au sous-pont s'ouvrirent brusquement et des mains entraînèrent les deux muppets à l'intérieur, sans que les autres ne s'en aperçoivent. Dans la pénombre de l'étouffant sous-sol, ils furent attachés par des ennemis inconnus. Leurs yeux s'adaptèrent progressivement à l'obscurité de la pièce, simplement éclairée par une lampe à huile et Gonzo put apercevoir leurs agresseurs, les reconnaissant immédiatement. C'était trois muppets qui faisaient partie de l'équipage et partageaient leur quotidien. Il y avait Mayonnaise, le homard qui semblait blasé de tout, 'En-Tient-une-Couche', un bouc qui avait l'air à moitié fou, à moitié idiot et 'l'Enragé' un hideux muppet verdâtre dont les yeux se plantaient sur vous avec une lueur malsaine.

— Les gars, qu'est-ce que vous faites ? Qu'est-ce que vous voulez ? demanda Gonzo, dont la voix trahissait sa panique.

— Tais-toi ! Aller, on a pas toute la journée ! Le homard prit la parole, fixant Gonzo avec un regard maléfique. Maintenant, dites-nous où se trouve la carte, ou on vous écartèle ! »

Malgré la terreur qui s'était emparée du muppet bleu, il s'interdit de trahir Jim et, se souvenant des paroles du capitaine au sujet de la mission, répondit :

« Quelle carte ? Je sais pas du tout de quoi vous parlez !

— Fait pas celui qui sait rien ! Vous trainez avec les officiers, vous avez dû en entendre parler !

— Je vous jure que non !

Rizzo, bien moins rassuré par le fait d'être torturé, prit la parole.

— Y a peut-être moyen de négocier ? Zi vous nous le demandez zentiment ! »

Gonzo eut alors très peur que le rat, bien moins vaillant que lui, ne commence à tout leur révéler mais heureusement les pirates ne lui laissèrent pas le temps.

« L'Enragé ! Montre à ses deux marins d'eau douce comme on est décidé à obtenir cette carte ! »

Le muppet, affichant un ravissement manifeste pour l'ordre qui venait de lui être donné, voulu tourner une espèce de roue en bois fiché contre le mur de la cale. Gonzo, dont les chevilles et les poignets étaient retenus par des cordes reliées à la machine, se demanda qui diable avait eu l'idée d'installer un engin de torture sur l'Hispaniola !? Il entendit le mécanisme s'activer et ferma les yeux, se préparant au pire. Mais il ne se passa rien et les trois brigands se rapprochèrent de l'engin avec étonnement.

« Est-ce que t'as mis de l'huile sur le mécanisme avant de vouloir l'utiliser ?

— Bah pourquoi faire ? Ça se frit pas, un mécanisme…

— Pour que ça bloque pas, idiot ! »

Gonzo et Rizzo ne purent s'empêcher de rire devant la bêtise des pirates, mais se calmèrent très vite lorsque les trois se tournèrent vers eux avec un air menaçant. Ne perdant pas espoir, Mayonnaise s'approcha de Rizzo.

« On va torturer le rat dans ce cas ! Voyons si tu vas rire avec un trou dans le ventre ! »

Le bouc s'approcha de la lampe et fit chauffer un tisonnier, se délectant du visage de sa victime qui se décomposait à mesure que le fer devenait brûlant. Puis il s'approcha du prisonnier, agitant la pointe incandescente avec un rire mauvais.

« Je connais une très bonne recette de rat grillé ! bêla-t-il de sa voix nasillarde. Tu feras un ingrédient de choix ! »

Mais au moment où Rizzo commençait à supplier pour sa vie, la porte s'ouvrit et l'officier Arrow fit son apparition, portant dans ses bras deux sacs qu'il s'apprêtait à ranger. Ils se regardèrent tous, éberlués, entouré par le silence le plus pesant de l'histoire.

« Qu'est-ce que vous faites ici, jeunes gens ? demanda-t-il, malgré l'évidence de la situation.

Le homard prit la parole.

— Euh… Le rat avait un morceau de fromage coincé dans la gorge alors, on allait l'aider à s'en débarrasser !

— Avec… un fer rouge ?

— C'est quand même un très gros morceau de fromage ! »

Malgré l'alibi en béton des trois malfrats, leur véritable intention fut mise à nue. Les deux amis furent libérés et les muppets pirates jetés au cachot jusqu'à la fin du voyage, sous les murmures des autres marins choqués de la petite mutinerie.

« Et maintenant, tu me crois pour les mauvais coups ? Lança Rizzo à son ami.

— Chut ! Tu vas encore nous apporter la poisse ! »

Jim fut convoqué immédiatement dans les quartiers du capitaine. La cabine était propre et soigneusement rangée. Sur les meubles étaient posés quelques cartes maritimes et divers instruments de navigation, une scène ordonnée reflétant bien la nature droite du capitaine. Smollett invita Jim à s'assoir devant le bureau à côté de lui. Le jeune homme aperçu alors parmi les affaires du bureau, un cadre contenant la gravure d'une jolie muppet cochonne blonde dans une somptueuse robe d'été bleue. Devant la curiosité du jeune homme le capitaine s'éclaircit la voix et Jim se redressa.

« Ne vous occupez pas de cette gravure, commença la grenouille en éloignant le cadre de son regard. Mon garçon, compte tenu ce qu'il vient de se produire, nous ne pouvons prendre de nouveaux risques. Il faut que vous me remettiez la carte. »

De nouveau il vit le regard de Jim s'assombrir tandis qu'il hochait la tête, déterminé à prouver qu'il était digne de confiance. Mais le capitaine n'avait plus le temps de jouer. Il était cette fois décidé à mettre la main sur l'objet.

« Monsieur Hawkins, la vie de vos amis vient d'être en danger à cause de cette carte. Je ne peux courir le risque de vous mettre en danger également. Cela m'ennuie d'en arriver là, mais je vous ordonne de me remettre cette carte. »

Devant le regard autoritaire du capitaine et ne voulant pas créer de nouveaux ennuis, le jeune finit par céder. À contrecœur, il sortit doucement l'objet de sa veste avant de la tendre au muppet. Celui-ci se tourna vers l'officier devant la porte.

« Monsieur Arrow ! Enfermez ceci dans mon coffre. »

L'aigle prit la carte des mains de Jim et l'enferma dans un énorme coffre, avant de verrouiller celui-ci et de ranger le trousseau de clé dans sa poche.

« Ne vous en faites pas, ajouta le capitaine devant la mine déçue de Jim, elle y sera en sécurité. »

La nuit tomba, enveloppant le bateau d'une obscurité paisible. Gonzo et Rizzo étaient devenu les stars de la soirée, entourés par leurs camarades à qui ils racontaient leur aventure dans la cale.

« Et là y en a un, il a voulu me soudoyer des informations. Mais ze lui ai dit « cours touzours ! » et ze lui ai fait mon célèbre crochet du droit, comme ça !

Il leva le poing devant les marins impressionnés.

— Ouah ! T'en a pas l'air, comme ça, mais t'es un dur à cuire, le rat ! »

Gonzo vit Jim se lever pour quitter les dortoirs et il fut déçu. Rizzo avait raison : ils venaient de se faire attaquer, et leur ami, sensé les protéger et les soutenir, les délaissait encore une fois ? Agacé, il pensa un instant à le rejoindre, lui dire ce qu'il avait sur le cœur, mais il fut coupé par Silver. Le coq s'était lui aussi levé pour rejoindre son jeune ami et personne, à part Gonzo, ne remarqua sa sortie, noyée dans le joyeux brouhaha.

Jim s'était isolé à l'arrière du navire, partagé entre la déception d'avoir finalement cédé la carte de Bones à quelqu'un d'autre, et la culpabilité de savoir que ces amis s'étaient fait attaquer à cause de lui. Ainsi donc, John avait eu raison, lors du premier jour de leur voyage. Il y avait bien une rumeur qui courait parmi l'équipage concernant la carte. Mais qui avait vendu la mèche ? Il pensa à Trelawney, le gros ours aurait-il lâché par inadvertance quelques brides d'informations à Bristol, durant la recherche d'équipage ? Des bruits de pas irréguliers se firent entendre derrière lui et il se retourna pour voir Silver s'approcher. L'homme prit place à ses côtés et Jim se sentit rassuré par la présence de son mentor. Il sentit au fond de lui l'animal se réveiller légèrement mais il garda le contrôle.

« J'ai donné aux prisonniers du pain sec et de l'eau, c'est tout ce que méritent ces gredins ! » dit Silver d'une voix bourrue. Devant le silence de son élève, il ajouta plus doucement : « Moi aussi, Jim, je devrais être en prison, pour avoir laissé de pareilles crapules monter à bord ! Quand je pense que ces vauriens ont failli tuer un de nos camarades, tout cela pour une soi-disant carte au trésor !

Rongé par la culpabilité Jim murmura, presque pour lui-même. — J'aurais dû la remettre plus tôt…

Il s'interrompit brusquement, le cœur battant. Il en avait trop dit !

— Jim… tu veux dire que cette carte est bien réelle ?

Le jeune homme enchaina :

— Je ne l'ai plus ! Elle est en sécurité à présent. » remarquant une lueur inquiétante dans les yeux de Silver, il ajouta : « S'il vous plaît, gardez cela pour vous. Avec Gonzo et Rizzo, vous êtes le seul en qui j'ai le plus confiance sur ce bateau…

Le coq sembla reprendre ses esprits et finit par rétorquer :

— Nous sommes amis, et des amis en qui on peut avoir confiance...

— … cela vaut son pesant d'or… » acheva Jim, terminant la phrase prononcée par son ainé lors de leur première rencontre. Il fut alors un peu plus soulagé et les deux restèrent un moment silencieux. Puis Silver se tourna vers le ciel, pointant la voute du doigt.

« Voyons si tu te rappelles la nuit dernière, comment s'appelle cette grosse étoile brillante ? demanda-t-il à Jim.

Le jeune homme regarda l'étoile et répondit : — Facile ! C'est Sirius !

Silver hocha la tête avec approbation. — Très bien ! Et la constellation que l'on voit ici ? Il montra un amas d'étoile à l'ouest.

Jim sourit — La Grande Ourse, bien sûr !

Le mentor sembla satisfait. — Plus difficile, maintenant. Montre-moi Altair, l'étoile de l'Aigle.

Jim réfléchi un instant puis pointa du doigt la mauvaise étoile.

— Je crois… que c'est celle-ci ?

— On ne peut pas avoir toujours raison ! » Silver prit alors doucement sa main et la guida pour montrer la bonne étoile. « Souviens-toi du triangle d'été. C'est celle-ci, juste en dessous, » murmura-t-il près de l'oreille de son ami.

Au contact de la chaude et puissante main le cœur de Jim se mit à battre la chamade. Un silence s'installa et le garçon, pris tout à coup d'un élan de courage, commença à caresser tendrement la main de son mentor. Étonnamment, l'animal en lui semblait être plus calme que la nuit dernière, lui murmurant comme pour le rassurer :

« Ce n'est rien de grave, juste une simple marque d'affection… ».

Il n'avait jamais ressenti cela auparavant, cette sensation de plénitude mêlée à une légère appréhension. Mais lorsque Silver entrelaça ses doigts aux siens, la crainte disparut et la chaleur dans son ventre sembla presque ronronner de plaisir. Son mentor lui murmura alors doucement :

« Jim, quoi que tu aies envie de faire, je ne t'en empêcherais pas… »

Le jeune homme se retourna, son regard plongeant dans celui de John et la créature siffla une nouvelle fois :

« Embrasse le. Tu l'as entendu, tu peux le faire. Tu en as tellement envie… »

Cette fois, aucun sermon ne sembla émerger dans l'esprit de Jim. Son cerveau semblait avoir été déconnecté, ne laissant comme seuls guides son cœur et son désir, et il fut libre. Libre de se rapprocher de plus en plus de lui, leurs visages ne se trouvant plus qu'à quelques centimètres. Il ferma les yeux et leurs lèvres se rencontrèrent enfin. Jim sentit son cœur bondir dans sa poitrine, comme si celui-ci obtenait ce qu'il avait toujours secrètement désiré. Le temps semblant s'arrêter pour eux un instant, les étoiles comme seules témoins de cet inoubliable moment.

Puis leurs lèvres se séparèrent et le temps se remit peu à peu en marche. Alors que leurs mains étaient toujours liées, Jim fût envahi par de multiples émotions. Le plaisir qu'il avait ressenti pendant le baiser laissa la place à un sentiment de gêne d'avoir ainsi étreint son mentor. Puis une immense honte prit le relai dans son cerveau, le plongeant dans un effroi terrible qui le paralysa. Comprenant instantanément ce qu'il se passait, John lâcha les mains de son jeune élève et le prit par les épaules en le regardant droit dans les yeux, avant de prendre une voix douce mais ferme :

« Jim, ne t'inquiète pas. Tout va bien, tu n'es pas malade ou dément. Tu vas aller te reposer et si demain tu le souhaites, viens me parler, tu es d'accord ?

— Oui… » Lentement, Jim sembla retrouver la capacité de s'exprimer. « Vous avez raison, je vais… aller me coucher… »

Il s'éloigna sans rien dire de plus, marchant comme dans un rêve tandis qu'il laissait derrière lui le fugace moment de bonheur qu'il venait de vivre. Arrivé dans le dortoir maintenant silencieux, il se laissa tomber sur son hamac, les jambes tremblantes et le cœur battant à tout rompre comme s'il venait de courir un marathon. Au milieu des ronflements de ses camarades et du bercement des vagues, il eut tout le loisir de repenser à ce qu'il venait de commettre. Son esprit était dans un chaos indescriptible, une tempête de pensées et d'émotions qui tourbillonnaient sans fin. Rien de tout cela n'avait de sens. Comment pouvait-il comprendre ce qui venait de se passer alors que tout ce qu'il savait, tout ce qu'on lui avait enseigné, s'effondrait autour de lui tel une coque déchiquetée par des centaines de canons ?

Il porta machinalement une main à ses lèvres, encore brûlantes du baiser de Silver. Un homme. Il avait embrassé un homme. C'était mal, il le savait, on le lui avait toujours dit Mais alors, pourquoi cela ne ressemblait à rien de mauvais ? Pourquoi ce moment, si troublant soit-il, lui avait-il procuré autant de plaisir ? Il secoua la tête, comme pour chasser ces pensées, essayant de trouver le sommeil. Mais elles revenaient plus fortes encore. L'image de sa mère apparu dans son esprit, que penserait-elle ? Les sermons qu'il avait entendus étant enfant, les regards sévères des anciens du village, que diraient-ils ?

Tout cela était trop pour lui. Rien ne l'avait préparé à cela. Que faire ? Il se sentait piégé, pris dans un étau invisible entre ce qu'il avait toujours cru être vrai et ce qu'il commençait à ressentir. Il n'arrivait pas à saisir ce que cela signifiait, ni pourquoi cela le troublait à ce point. Il se sentait sale, coupable, mais en même temps, une part de lui refusait d'accepter cette culpabilité, refusait de croire qu'il avait fait quelque chose de mal.

Enroulant ses bras autour de lui-même comme pour se protéger de ses propres pensées il ferma les yeux, espérant que tout cela se dissiperait, que le calme reviendrait. Mais au fond de lui, il savait qu'il venait de franchir une ligne, et que rien ne serait plus comme avant.