Chapitre 6: Lagon de sang
L'aéroport Murtala-Muhammed était bondé en cette période estivale. C'était la saison où famille, amis, proches, voyageurs et travailleurs se retrouvaient et vaquaient ici et là, foulant de leurs pieds au rythme chaloupé, pressé ou nonchalant le sol poli.
L'attente pour récupérer ses bagages était interminable surtout pour ceux qui revenaient de loin, qui n'avaient pas revu leurs proches en chair et en os depuis des années souvent. La sorcière ne dérogeait pas à la règle. Une valise entière était dédiée aux cadeaux prévus pour ses cousines. Une autre pour les sorciers et sorcières de son quartier. Lorsque ses bagages apparurent enfin dans son champ de vision, brinquebalants, sur le tapis roulant, la jeune femme les récupéra sans peine, murmurant un sort de légèreté à l'abri des regards. Marcher jusqu'à la sortie était par contre beaucoup moins aisé. Ayaba se saisit d'un chariot qu'elle finit par donner à une vieille dame après l'avoir aidé à monter ses bagages avec un autre étudiant rentré pour les vacances. Puis, Ayaba se dirigea vers la sortie. Le chemin était long et la sorcière eut tout le temps d'observer les nouveautés et la nouvelle organisation de ce bâtiment, lieu de passage chargé d'histoires.
Lorsqu'elle sortit de l'aéroport et que la chaleur réconfortante embrassa son corps, contraste salvateur en comparaison à l'air climatisé qu'elle avait quitté, Ayaba comprit qu'elle était rentrée.
Son oncle et Famuyiwa étaient adossés à leur voiture familiale noire en pleine discussion. Rien que revoir sa famille après un an ponctué d'appels vidéo et de messages réchauffa le cœur de la sorcière. Famuyiwa portait un jean noir et un agbada rouge qui lui allait à ravir. Dès qu'elle vit la femme de vingt-huit ans qu'elle considérait comme sa soeur, Ayaba accéléra son pas pour la serrer dans ses bras. Famu lui avait manqué. Son rire, sa sagesse et sa tempérance faisaient d'elle un ancrage auquel Ayaba avait toujours pris l'habitude de s'accrocher. Et enfin, elle trouvait la seule personne à qui elle pouvait parler de son problème canin.
« Hey...soupira Ayaba heureuse de sentir le corps voluptueux de la future prêtresse contre le sien.
— Tu m'as manqué ma belle, déclara Famu en répondant à son câlin de manière brève sans s'attarder dans une effusion de démonstration physique.
— Tu as encore grandi Aya ! Si ça continue, tu vas finir par être une girafe comme ton père,
— Tonton...ronchonna la plus jeune avant d'accepter la bise du deuxième homme de sa vie. T'étais pas obligé de venir me chercher, tu sais. Famu aurait pu s'en charger seule.
— Pourquoi ? Tu as honte de voir ton vieil oncle maintenant ?! S'exclama faussement outrer le cinquantenaire.
— Jamais d'un homme aussi beau ! » ria Aya.
Ils discutèrent tous les trois tout en chargeant les valises et sacs de voyage dans le coffre.
Tout le trajet jusqu'au centre-ville, Ayaba parla surtout avec sa cousine qui lui faisait un débriefing de tout ce qu'elle avait raté de la cité Ife et de son quartier, que ce soient les nominations, les nouvelles boutiques ouvertes, les unions et les nouveaux enfants.
Ayaba se laissait bercer par tout cet inventaire, ne connaissant pas toutes les personnes mentionnées mais créant une carte dans sa mémoire pour créer des liens parfois ténus. Elle laissa ses oreilles s'habituer à la langue yoruba utilisée en continue, laissa sa langue rapprivoiser des mots si peu prononcés au cours de son année.
Son accent semblait même étrange à ses propres oreilles, ses mots un peu bourrus, parfois à côté de la plaque mais son vocabulaire et sa pensée se recoloreraient au cours de l'été, comme chaque année. C'était inévitable. Par chance, le yoruba était une de ses langues maternelles, elle avait grandi une bonne partie de sa vie dans la région avant de partir pour Poudlard. La langue de son père, de sa famille n'était donc pas une barrière entre elle et ses membres.
La sorcière britannique savait que ce n'était pas le cas de tous. Lors de sa première année à Poudlard, elle avait même eu peur d'oublier cette langue si belle à force de ne pas l'utiliser. Même s'il y avait cinquante millions de locuteurs dans le monde, ils n'étaient pas assez à Poudlard ou n'avaient pas de raison pour la parler régulièrement.
La radio pour toile de fond, la sorcière ouvrit la fenêtre pour sentir le soleil courir sur sa peau, et pour observer le ciel et cette ville grouillante qu'elle voyait en contrebas depuis cette route au sol goudronné. Son cœur battait la chamade. Son âme était en paix alors que la voiture de son oncle roulait sur la route percée de nids de poule.
Lorsque la voiture sortit de l'autoroute pour aborder le centre-ville, elle ralentit bien vite avant d'être prise dans les bouchons.
Les travaux faisaient un bruit monstre dans certaines parties de la ville et la sorcière se demanda s'il n'était pas préférable de continuer à pieds. Ayaba avait hâte qu'un réseau de transports en commun puisse être mis en place, parce qu'à chaque fois qu'elle revenait, Ayaba avait l'impression que le nombre d'habitants s'était accru dans la ville au Lagon. L'extérieur bouillonnait de vie, d'agitation, de discussions en tout genre.
Ils roulèrent entre les différents quartiers laissant derrière eux les buildings et les hôtels huppés pour frôler les écoles, les maisons un peu plus modestes et les toits en taule.
Après avoir traversé une bonne partie de la ville, ils arrivèrent enfin devant l'énorme palmier en face de la petite échoppe nommée Iyekun. , Ayaba soupira d'aise. Enfin, ils approchaient de leur destination.
Samuel, un sorcier né de parents Petite-flammes tenait cette petite boutique de poteries qui était en réalité un lieu de passage vers Ife, à quelques mètres d'une étendue boisée. Pour atteindre de manière plus direct le monde sorcier Yoruba, il était plus pratique de prendre les portes de la forêt Osun-oshogbo. Malheureusement, ces portes se situaient à plusieurs kilomètres et il était plus pratique pour les ressortissants sorciers, obligés de prendre l'avion pour arriver à bon port, de prendre les portes dans l'une des villes les plus peuplées du pays.
C'était Samuel qui avait créé ce passage avec l'aval du roi d'Ife. Et depuis, son échoppe voyait un flot continu de clients entrer à l'intérieur pour passer de l'autre côté.
Ayaba se demandait quels miracles le sorcier utilisait pour ne pas éveiller les soupçons des Petites-flammes de son quartier. Mais étant lié à Eshu, il avait sans doute des aptitudes dans la dissimulation plus élevée que la moyenne.
L'homme d'une quarantaine d'années les accueillit avec un sourire avenant, habitué à voir Omilaye emprunter ce chemin chaque année depuis son départ pour Poudlard.
Juste devant eux, une sorcière à la valise trois fois plus grosse que celle d'Aya tentait d'expliquer sa situation accompagnée d'un homme qui semblait être son père. La jeune femme était tendue et serrait la sangle de sa valise pour se donner du courage. Elle devait avoir l'âge d'Aya.
« Je suis ravie mademoiselle que vous ayez eu la force d'arriver jusqu'ici mais votre père ne pourra pas passer de l'autre côté avec vous.
— Ahhh… Mais comment je suis censée faire de l'autre côté ? demanda la jeune adulte, embarrassée. Je ne parle pas bien le yoruba et je ne sais pas si de l'autre côté…
— La plupart des jeunes parle le pidgin ou l'anglais t'inquiètes pas, la coupa Ayaba. Au pire ce sera le moyen d'apprendre.
— Tu passes aussi de l'autre côté ? demanda le père de famille, soulagé de voir une personne susceptible de guider sa fille dans ce monde sorcier nigérian.
— Oui, elle peut faire le trajet avec nous ! » proposa Ayaba en lançant un sourire avenant à la nouvelle arrivante.
Depuis environ une quinzaine d'années, les retours d'étudiants sorciers des diasporas pour découvrir le monde sorcier Yoruba s'étaient intensifiés et les demandes étaient nombreuses. En effet, la plupart des sorciers nés dans des familles de Petites-flammes s'étaient retrouvés scolarisés dans l'école sorcière de proximité de manière logique. Malheureusement, les mondes sorciers et les écoles magiques ne communiquaient pas très bien entre eux en dehors de leur continent respectif. Des fluidifications et des programmes spécialisés d'échanges avaient été créés à l'aide de Portoloins spéciaux sous l'impulsion d'équipes pluridisciplinaires codirigées au Royaume-Uni par Cho Chang, une connaissance de son père. Néanmoins, ces Portoloins magiques et ces échanges étaient construits et organisés par les différents Ministères au cas par cas.
Cependant, aucune des écoles sorcières ou des mondes magiques du continent africain n'avait accepté de créer de contrats spécifiques avec les mondes sorciers occidentaux par mesure de protection. Aucun des royaume, aucune des Grandes-flammes n'avaient oublié l'origine de la cassure des mondes. Et même si chaque peuple et chaque pays n'avait pas dans ces livres d'histoire les mêmes dates, chacun avait vécu l'Effondrement comme une cassure inébranlable.
Il avait toujours existé un monde magique caché aux yeux des Petites-flammes mais avant le quinzième siècle, les frontières entre les deux mondes étaient poreuses sur le continent. Et il était naturelles pour les Grandes-flammes et les autres créatures de naviguer entre les deux rives. Il était courant pour les Petites-flammes d'assister à des événements surnaturels inexpliqués. Après tout, Olodumare était l'essence de chacune de leur vie, jusqu'à leur dernier souffle. Ils n'étaient pas si différents que ça. Les flammes étaient frères à partir du moment où il parlait la même langue, vivait au même endroit, partageait les mêmes coutumes. Puis l'horreur était arrivée. L'horreur de l'esclavage, puis de la colonisation étaient arrivés. Cette guerre avait été perdue, malgré les résistances, certaines alliances n'avaient pas été suffisantes à cause d'anciennes rancœurs et les Grandes-flammes s'étaient effacés, protégés en se cachant dans le monde sorcier, préservant ce qui n'avait pas été détruits tandis que les Petites-flammes continuaient de vivre et de se battre.
Les échanges n'avaient jamais cessé, moins poreux, plus dissimulés alors que peu à peu, les orishas étaient considérés comme des démons. Et le monde avait continué à tourner jusqu'à leurs jours. Cela faisait environ deux cents ans qu'aucune Petite-flamme n'était autorisées dans le monde magique même si son enfant était un être doté de pouvoirs. Si tel était le cas, des professeurs et de jeunes disciples des temples venaient récupérer les futurs sorciers eux-mêmes pour leur faire découvrir ce monde parallèle. Malgré les kilomètres et les années, certaines écoles sorcières étaient aussi nées en dehors du continent, marginales, maelstrom de ce qui avait été acquis et perdu au-delà des rivages.
Et les Petites-flammes continuaient toujours de se battre, empêtrées dans des chaînes invisibles. Les dernières. C'étaient la raison pour laquelle le roi d'Ife refusait de se lier à un quelconque Portoloin mais avait laissé l'accès ouvert à n'importe quel sorcier souhaitant se connecter et découvrir la magie du pays de ses ancêtres. Chaque peuple du continent avait opéré ainsi avec des règles plus ou moins strictes.
Omilaye et Famuyiwa discutèrent donc avec la dénommée Jesse tandis que son géniteur s'entretenait avec Bamidele, le père de Famu.
Arrivés à un accord de confiance, le père de Jesse lui fit ses dernières recommandations avant de spécifier qu'il l'attendrait dans la petite échoppe dans sept jours. Puis les sorciers se décidèrent à prendre le large.
Samuel les introduisit à l'arrière-boutique où se trouvait un portail aqueux qu'ils devaient traverser pour atteindre Ife.
L'étendue d'eau magique dans laquelle il devait plonger les narguait et les accompagnateurs d'Ayaba sautèrent sans hésiter. Alors que la jeune femme allait les suivre, elle remarqua l'appréhension de l'élève d'Ilvermorny qui serrait sa baguette avec angoisse.
« Je sais que ça peut être flippant mais l'autre côté est moins effrayant que ce que tu pourrais imaginer. Bon, certains gardiens du portail feront sans doute la gueule lorsqu'ils se rendront compte que tu ne parles pas bien ou vont se moquer de toi mais faut pas laisser ça t'arrêter. T'es quand même arrivée jusque-là, tenta de la rassurer la Serpentard.
— T'as sans doute raison, sourit Jesse N'empêche la répartition fait un peu flipper aussi.
— T'es de quelle maison à Ilvermorny ?
— Womatou
— Une guerrière… Shango ou Ogun te disputeront du coup… s'amusa la Serpentard.
— Oui et une guerrière ne devrait pas avoir peur de sauter. Merci Ayaba. » répondit la sorcière, un sourire plus assuré sur le visage.
Le corps svelte de Jesse s'élança à son tour et plongea dans la surface bleutée et Aya la suivit telle une ombre.
En atterrissant enfin devant l'immense cité d'Ife, Ayaba ne put empêcher un sourire de fendre son visage. Les trois gigantesques portes en acier qui donnaient accès à la ville pour les personnes extérieures et les voyageurs brillaient sous la lumière du soleil. Les différentes statues des Orishas ornaient les portes de l'entrée et au-dessus des murs la représentation d'Olodumare dominait tout. La représentation en cuivre, à même sculptée sur le mur, du créateur de l'univers, du monde lui-même, père de tous les orishas était cernée d'un sourire timide. Le visage sévère mais ouvert de l'être au crâne rasé était une invitation à aduler et à découvrir les forces ambivalentes de l'Univers.
Il existait trois portes aux files plus ou moins longues. Une des portes étaient dédiées aux habitants de la cité et du monde Yoruba dans son ensemble ainsi qu'à ceux de retour après des voyages dans d'autres contrées. C'était la porte qu'emprunterait Aya avec sa famille. Pour les sorciers yorubas vivant à l'extérieur du pays et n'ayant jamais mis un pied dans ce monde magique, une porte internationale était dédiée avec des fils suivant les continents de provenance. Les sorciers du reste de l'Afrique, d'origine Yoruba ou non était assigné à une autre porte. Beaucoup de commerçants et de voyageurs discutaient en anglais, Igbo, swahili, peul ou français dans un maelstrom des plus plaisants aux oreilles d'Ayaba qui lança un signe d'adieu à Jesse qui rejoignait la file qui lui était assignée. Après avoir passé les portes, Jesse serait accueillie par un des sorciers du Service Kaabo. Le service était coordonné par le Temple dédié à Obatala, chef des Orishas, créateur de la Terre et des hommes. Être androgyne, à la fois homme et femme, doté d'un sens de la justice et de l'équilibre rare, les sorciers qui lui était affilié avait une affinité pour tous les sorts de métamorphose, de création et étaient connus pour leur sens de l'ordre, leur rêve d'unité et leur sagesse. C'était la raison pour laquelle les étudiants souhaitant valider leur diplôme avaient dans leurs compétences nécessaires celles d'accueillir leurs frères et sœurs du monde entier en quête de l'orisha auquel ils étaient liés. Le rôle des sorciers en connexion avec Obatala était de leur présenter tous les orishas pour qu'ils les connaissent avant de découvrir leur union profonde avec l'un d'entre eux. Le Panthéon était grand et les dieux avaient de la place pour tout sorcier qui cherchait des réponses ou qui se cherchait lui-même.
Ayaba s'avança avec son oncle et sa cousine jusqu'à la porte massive. Elle reconnut Josh, un garçon de son quartier. Il passait son temps à se crêper le chignon avec ses cousines lorsqu'ils étaient enfants. Au vu de son visage blasé, le jeune sorcier devait faire ce job pour se faire un peu d'argent de poche. Et Josh faisait passer chaque sorcier après avoir vérifié leur identité via leur opele magique. Aya le salua avec sa cousine et ils discutèrent quelques instants tandis que leur père avait trouvé l'ami d'une connaissance dans la queue.
« Alors, tu as réussi à économiser assez ? demanda Famuyiwa en présentant son bijou bleu.
— Encore quatre jours de travail et je pars en vacances au Cap Vert. Vraiment, je vais me dorer sur les plages aux sables blancs, manger de la cachupa, apprendre deux trois trucs en portugais et en criolou et reprendre le contrôle de mes forces magiques… rêvassa le travailleur qui n'avait qu'une hâte, quitter son service.
— Bonne chance, s'amusa Aya face à son air rêveur.
— Toi profite du pays ma belle. T'as vraiment une sale gueule quand tu restes en Angleterre trop longtemps… déclara Josh un brin moqueur.
— Tsss… Va là-bas ! Se plaignit Ayaba avant de récupérer son opele vert et de s'élancer dans la brume à travers la porte. »
La ville était pleine de vie. Les cris, les discussions et les effluves magiques peuplaient l'air d'une façon presque organique. Le soleil pesant éclairait le pavé et le sable chaud. Ayaba évita de justesse un groupe de bambins sortis des cours magiques. Certains s'amusaient à virevolter dans les airs.
Une part d'Ayaba était envieuse face à cette image. À son grand dam, elle n'avait jamais été très douée avec le contrôle de ses pouvoirs. Et cela s'était accentuée avec l'utilisation d'une baguette au point que n'importe quel gosse choisi au hasard dans la rue serait plus habile qu'elle dans l'utilisation de magie sans réceptacle.
Son oncle finit par la sortir de ses pensées bordéliques.
« Est-ce que tu préfères passer à la maison tout de suite ou aller au temple d'Eshu avant ?
— Hmm, je pense que le temple d'Eshu est préférable. » déclara Ayaba.
Sa cousine lui lança un regard plein de sous-entendus.
« D'accord. Je vais m'occuper de tes affaires. Famu, ramène-la au Temple. Il n'a pas changé d'endroits mais tout le quartier autour a été réaménagé, expliqua Bamidele. Ne rentrez pas trop tard. »
Ayaba remercia son oncle avant de prendre congé avec Famuyiwa. La future prêtresse marcha avec elle d'un pas tranquille. Elles s'arrêtèrent devant quelques échoppes tout en discutant de tout et de rien avant que Famu ne se décide à aborder le sujet qui fâche :
« Tu as recontacté Eshu entre temps avec ton histoire d'âme-sœur ?
— Oui et tout ce que je peux dire, c'est que c'était plat. Je dirigeai ma magie vers cet horizon, cet au-delà que je suis censée atteindre pour que dalle. Vide intersidéral Famu ! Pas même un petit indice sur comment je suis censée gérer ce bourbier !
— Si c'est comme avec les sirènes ou les hommes-oiseaux, il y a peu de chances que tu puisses briser ce lien avec cet homme. Il s 'appelle comment d'ailleurs ?
— Ça n'a pas d'importance ! Le pire c'est que c'est le cousin de mon parrain…
— Tes parents le connaissent ?! s'exclama Famuyiwa surprise. Il y a peu de chances que ça reste cacher très longtemps alors… Comment ça se fait que vous vous êtes jamais rencontrés avant ?
— C'est compliqué… Dans le monde sorcier anglais, les sorciers ne se mélangent pas beaucoup avec les autres créatures. Il y a beaucoup de tensions par rapport à ça du coup il vit chez les Petites-flammes.
— Ah. Problème supplémentaire, j'imagine. Tout ce que je peux te proposer c'est de faire une petite visite au Temple de ton Orisha. Peut-être que tout s'éclairera mais aucune des recherches que j'ai faites jusque dans la bibliothèque royale n'ont été d'une grande aide. Ce n'est pas facile de défaire un lien créé par le Destin. C'est même très dangereux. Mais si ça se trouve le lien que vous partagez est amical, qui sait ? » tenta de la rassurer sa cousine.
Un lien amical. Cette idée aurait été excellente. Vraiment. Cependant, les émotions que le destin avait jetées à la face d'Ayaba n'avaient rien de platonique. C'était quelque chose de brûlant, de bestial, d'incontrôlable. Et de ces sensations qui ne lui appartenaient pas, elle n'en voulait aucunement.
Les deux femmes finirent par arriver devant le temple d'Eshu. Celui-ci était aux abords de la forêt sacrée Osun-oshogbo. Cette étendue boisée enchantée était un doublon beaucoup plus vaste de la forêt qui se trouvait dans le monde des Petites-flammes. Un lien entre les deux mondes qui rappelaient sans cesse que même si cet univers était invisible aux yeux des non-praticiens de magie, tous les chemins finissaient toujours par s'entrelacer.
Le temple d'Eshu était moins accueillant que ceux des autres Orishas et pourtant, une file était toujours présente pour lui faire ses offrandes et lui souhaiter une bonne journée. Être le demi-dieu le plus chaotique du Panthéon avait des avantages non négligeables.
Ayaba entra par la porte destinée aux sorciers affiliés à celui-ci. Le bâtiment était circulaire. Il s'agissait d'une demi-sphère ocre depuis l'extérieur avec au-dessus de sa coupole une statue du dieu en bronze. Eshu portait un large chapeau en forme de cône. Son visage était divisé en deux dont l'une des deux parties n'étaient que de l'os et paré de vêtements et de bijoux chatoyants à la lumière du soleil.
À l'intérieur du temple, la lumière passait avec difficulté. Des bougies toujours allumées et accompagnées d'encens, éclairaient le bâtiment avec des couleurs tamisées. Ayaba s'approcha de la pièce aux offrandes. Des statuettes, de la nourriture, des bijoux et des objets magiques jonchaient le sol en une pyramide inestimable qui finissait toujours par disparaitre mystérieusement. Sans doute qu'Eshu venait récupérer son dû lorsqu'il s'ennuyait.
« Hé ben… Eshu est vraiment le plus gourmand. Chance qu'Orunmila ne demande pas d'offrandes pour ses consultations hein… »
Ayaba ne releva pas la remarque déjà agacée par tout ce qu'elle s'apprêtait à faire. Elle sortit le rapeltout à paillettes qu'elle avait acheté chez Weasley, Farces pour sorciers facétieux, à un prix astronomique.
« Qu'est-ce que c'est que ce truc ? demanda Famuyiwa perplexe.
— Ça devient rouge si tu oublies quelque chose.
— Pourquoi ne pas le noter sur une pierre magique, sur un carnet ou un téléphone ? C'est un objet inutile surtout si ça ne te dit pas ce que tu as oublié exactement.
— On a bien un permis de vol ici alors qu'on n'a pas le droit de l'utiliser entre neuf heures et dix-huit heures.
— C'est parce qu'il y avait trop de trafic aérien dans la cité sinon ! » expliqua Famuyiwa alors qu'Ayaba sortait sa baguette.
Avant toute offrande, le sorcier devait offrir une partie de son énergie vitale et de sa magie à l'orisha. Et Ayaba avait du mal à faire apparaitre une manifestation de magie pure d'elle-même. Avec le temps, elle avait trouvé une combine longuement étudiée. Elle se concentrait à la fois sur l'opele qu'elle avait mise autour de son cou et la baguette dans sa main. À force de concentration, la sorcière finit par faire apparaitre une boule d'énergie enragée. C'était une part d'elle turbulente qui lui brûlait sous les doigts. Elle l'envoya voler jusqu'à l'effigie d'Eshu flottant au-dessus de ses cadeaux. Sa magie fut absorbée par la statuette. Puis la sorcière déposa son cadeau près d'un panier de fruits.
L'halo lumineux diffus qui entoura la statuette lui indiqua que son offrande avait bien été prise en compte.
« Bon, il ne me reste plus qu'à méditer et tenter de mieux éclairer ma destinée, déclara Ayaba.
— Ah, il y a Joseph ! Joseph ! » s'écria Famuyiwa faisant signe à l'un des prêtres du temple.
L'homme de trente ans portait des nattes collées. Son agbada rouge et noir flottait par-dessus son ventre enrobé alors qu'il s'avançait vers les deux jeunes femmes avec un sourire avenant. Sa cousine était amie avec lui depuis bientôt dix ans lorsqu'elle avait décidé de se lancer dans le cursus pour devenir prêtresse du temple d'Orunmila. De deux ans son ainé, il lui avait beaucoup appris et à présent, il vivait même avec l'un des camarades de Famuyiwa: Enitan. On avait envoyé à Ayaba la photographie de la maison du couple et la sorcière avait été jalouse face à la localisation de la bâtisse.
« Depuis quand est-ce que tu es rentrée Ayaba ? demanda Joseph tout en leur faisant la bise.
— À l'instant.
— Pour une fois qu'on n'a pas besoin de te tirer les oreilles pour que tu viennes ! s'extasia le sorcier érudit. La salle des questionnements se trouve au fond à gauche.
— Pourquoi ça a encore changé de place ? se renfrogna la plus jeune.
— Il y a une salle de méditation qui est apparue dernièrement. Tu sais bien qu'Eshu adore les nouveautés. »
En théorie, tous les sorciers pouvaient entrer dans un temple quelle que soit leur affiliation. Cependant, il y avait toujours des parties du temple réservées aux sorciers avec un lien privilégié avec l'orisha et une partie accessible uniquement aux prêtres et prêtresses. Ayaba se rendit dans la pièce qui l'avait effrayée plus d'une fois lorsqu'elle était enfant : la salle des questionnements.
Celle-ci était infinie de telle sorte que chaque sorcier qui y entrait ne rencontrait jamais l'un de ses congénères. C'était une salle où l'on pouvait se ressourcer, discuter, prier, poser des questions à l'orisha. La majorité du temps, on ne recevait pas vraiment de réponses claires mais tout le monde finissait toujours par se débrouiller avec ses problèmes malgré tout. C'était une salle fourre-tout pour cœurs perdus. Ayaba s'y engouffra.
La pièce circulaire était recouverte d'une fumée vaporeuse écarlate qui dévorait tout. Ayaba avança jusqu'à ce que son périmètre visuel se réduise.
Ayaba concentra toute son énergie magique à l'intérieur d'elle, serra son opele et sa baguette. Puis elle récita des incantations, des sorts qu'elle connaissait sur les bouts des doigts.
Ayaba sentait que sa magie crépitait autour d'elle. Il était toujours plus simple de la faire ressurgir dans cette pièce si particulière coupée du monde. Ici toutes les énergies, toute la présence magique d'Eshu semblait décupler aux centuples. La sorcière sentit la magie bouillonner autour d'elle. Puis elle se mit à danser. Libre.
Son corps se mouvait aux sons invisibles d'un chant qui n'appartenait qu'à elle. Un appel. Une connexion avec elle-même. Et alors qu'elle n'attendait rien, un chemin se créa.
Eshu était le messager entre les orishas et les humains, le tisseur de connexion, le créateur de chemin à travers le temps et l'espace. Mais ses caprices rendaient la création des chemins plus qu'aléatoire. Ayaba devait-elle suivre celui qui s'offrait à sa vue ? L'ombre était semblable à un fil dans son esprit. Alors qu'Ayaba avançait, elle aperçut son chat. Elle avait perdu la petite chipie lors de son escale à Amsterdam. La sorcière ne s'était pas plus inquiétée que ça, étant habituée à ce que son animal de compagnie se promène et disparaisse à sa guise. Comme beaucoup d'animaux, Chu était capable de passer entre les mondes magiques et humains sans une grande difficulté et sachant qu'elle était née en mer du côté sorcier, ses capacités de voyage étaient d'autant plus importantes. Ses yeux vairons fixèrent sa maîtresse avec un éclat qui s'apparenterait à de la malice. Et Ayaba décida de la suivre.
La sorcière était certaine que cette petite traitresse avait un lien particulier avec Eshu. Elle marchait jusqu'à atteindre le désert. La chatte n'était plus présente mais une force poussa Ayaba à continuer sa traversée. Elle marcha jusqu'à ce qu'une forêt luxuriante s'offre à sa vue. Le passage entre le sable blanc et les arbres était abrupt et la jeune femme se demanda où est-ce qu'elle se trouvait exactement. Parce que cela ne ressemblait pas à la réalité mais elle n'était pas dans le monde des sorciers non. C'était comme dans un songe. Eparse, incohérent mais vivifiant.
Ayaba s'engouffra à l'intérieur de la forêt malgré une légère hésitation. Plus elle s'enfonçait à travers les chênes et les pins, plus elle se rendait compte que celle-ci ressemblait traits pour traits à la forêt où vivait le loup-garou. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Qu'est-ce qu'Eshu voulait lui dire ? Daignait-il répondre à ses questionnements ? Les espadrilles n'étant pas les meilleurs chaussures pour un périple dans les fougères. Alors qu'elle marchait sur la mousse avec difficulté, Ayaba finit par se sentir observer. Elle fit semblant d'ignorer cette sensation préoccupante mais elle resserra la baguette dans sa poche. La sorcière avait l'impression d'être une proie. Son coeur commençait à tambouriner dans sa poitrine alors que l'allure de ses pas augmentaient. Ses oreilles perçurent les sons d'une course derrière elle. Les grognements d'une bête, avide. Un monstre la poursuivait. Arrêtant de faire semblant de ne rien voir, la sorcière banda ses muscles et se mit à courir entre les arbres. Un hurlement féroce lui répondit. Ayaba courut, cherchant une clairière ou un endroit avec plus de visibilité pour faire face à son assaillant. Il se rapprochait dangereusement. Et elle crut sentir le souffle de la bête frôler ses cuisses. Cette odeur, cette énergie lui rappelaient quelque chose. Ayaba savait qui c'était. Lorsqu'elle atteignit en hauteur, un coin de verdure un peu plus dégagé, Ayaba attaqua. Elle se retourna et lança un Doloris au gigantesque loup qui s'apprêtait à se jeter sur elle. L'animal hurla de douleur alors qu'il était projeté en arrière à cause du choc. Elle tenta de se relever pour charger à nouveau, malgré la souffrance. Et Ayaba lança à nouveau un Doloris. Lorsqu'il se calma, elle invoqua un sort pour attacher la bête au sol. La sorcière s'avança, réprimant un hoquet de douleur tandis que son assaillant se débattait, la bouche ensanglantée, les yeux dorées brillant d'une rage insondable. Une partie d'elle était saisie d'une frayeur et douleur difficile à contenir mais l'autre était en colère à l'idée d'avoir été prise pour cible de cette façon sans aucune raison.
Pour commencer, Ayaba était liée à ce gars sans qu'on lui demande son avis. Alors si en plus, il s'agissait d'un tueur sanguinaire ou d'une autre bêtise du genre, la situation était encore plus catastrophique ! Aya n'accepterait jamais d'être liée à une personne aussi instable et dangereuse ! Il était hors de question qu'elle sacrifie un seul de ses cheveux pour ses yeux dorés pris d'un accès de folie meurtrière.
« Si tu veux me tuer Edward. Fais-le de tes propres mains et n'utilise pas cette forme. Ce n'est pas propre. » déclara-t-elle avec froideur.
Le loup lui répondit par un grognement plaintif. Le Doloris avait peut-être été efficace finalement. Ses crocs blancs luisaient au soleil. Et deux intentions semblaient faire bataille à l'intérieur de lui : celle de déchiqueter son corps ou d'assagir ses pulsions létales.
Ayaba voulait lui parler et même si certaines des pensées du loup semblaient être palpables sous ses doigts, elle n'était pas capable de communiquer avec lui sous sa forme canine. Plus elle l'observait, plus le loup semblait se calmer et reprendre le contrôle de sa force.
Dans leur esprit connecté, une voix d'homme, caverneuse et froide résonna soudain et murmura « Ce n'est qu'une partie remise, jeune Gamma.».
Cette puissance froide, pesante retourna dans l'obscurité de son esprit et enfin Ayaba ne ressentit plus aucun danger. Elle resta néanmoins sur ses gardes.
« Tu devrais te retransformer, j'ai aucun scrupule à te lancer un autre Doloris pour y parvenir. » continua Ayaba avec le plus de nonchalance possible.
À son plus grand soulagement, Edward finit par reprendre forme humaine. La sorcière détourna le regard des claquements d'os et des gémissements.
Au moment où elle allait reporter son attention sur le jeune homme, Ayaba entendit des cris à la fois proches et lointains :
« Les gagnants de la deuxième épreuve sont Jane, David et Henri ! » hurla une voix rauque de femme qui fut suivie par d'autres cris en liesse.
À cet instant, le monde dans lequel les deux âmes-sœurs étaient plongées se brisa, les arbres autour d'eux s'émiettèrent. Et Ayaba chuta.
Lorsqu'elle reprit conscience, Ayaba sentit ses fesses sur la terre dure. Et lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle sut qu'elle était revenue dans le monde tangible et surtout Ayaba comprit qu'elle n'avait pas atterri au temple d'Eshu.
Sinon, Ayaba ne se retrouverait pas face à un Edward dans sa fière nudité, écrasé au sol, à quelques centimètres d'elle. La jeune femme sentit son visage chauffer sous l'embarras. Et elle se détesta pour cette réaction digne d'une gamine. Ce n'était pas comme si elle n'avait jamais vu un homme nu dans sa vie bon sang ! Elle n'était juste pas prête. Pourquoi les loups-garous n'avaient pas leurs habits en reprenant forme humaine ? En réalité, c'était plutôt logique mais très agaçant tout de même ! Parce que là Ayaba avait toute son attention portée sur son dos musculeux et anguleux d'une blancheur de lait et elle se dit que malgré sa maigreur apparente, il était quand même pas mal foutu. Quelle situation absurde ! Qu'est-ce qu'elle foutait là alors qu'elle avait payé son billet plus de mille livres pour partir au soleil ?
Edward ouvrit enfin les yeux et la fixa avec intensité. Le temps se suspendit d'une manière étrange et gênante. Puis le cri annonçant la victoire de Jane, David et Henri résonna dans toute la forêt. Cette annonce joua le rôle de ressort pour Edward qui se leva avec rapidité pour récupérer des habits cachés derrière les buissons sans lui adresser un seul mot. Il ne se formalisa même pas de sa nudité, se changeant à l'air libre comme si c'était la situation la plus naturelle du monde et cela agaça Ayaba d'une manière incommensurable. La jeune femme leva les yeux au ciel, encore au sol et décida d'épousseter sa tenue entre-temps. Ce fut en se retournant que la sorcière remarqua la clairière bondée de monde. Des hommes, des femmes et des enfants plus ou moins transformés, dénudés, rhabillés ovationnaient une fille blonde aux cheveux courts, un géant de deux mètres au crâne rasé et aux multiples tatouages et un garçon un peu moins imposant, l'archétype du fils d'un bûcheron. Les trois gagnants éreintés reçurent sur une estrade en bois, une sorte de couronne de fleurs offerte par une vieille femme d'une énergie et d'une force palpables même depuis son point d'observation.
Alors qu'Ayaba observait cette étrange cérémonie avec intérêt, elle fut coupée de sa contemplation attentive par la main d'Edward sur son épaule. Sa température corporelle était brûlante comparée à la sienne.
« Fais attention. On pourrait te voir et tu ne devrais pas être là avant ta cérémonie d'entrée dans la meute.
— Qui a dit que je voulais assister à cette cérémonie ? » se braqua la sorcière.
Sa voix était chaude, plus posée que ce qu'Ayaba s'était imaginée. Ils ne s'étaient toujours pas adressé la parole depuis leur première rencontre. C'était la première fois.
« Je pense que des Doloris étaient suffisants pour que je comprenne que ça t'intéressait pas plus que ça, répondit Edward avec un sourire sardonique.
— J'aurais pas eu besoin d'arriver à de telles extrémités si tu ne m'avais pas attaqué comme un fou furieux ! rétorqua Aya sans se démonter.
— C'est sûr qu'une sorcière qui peut utiliser un sort impardonnable avec autant de facilité peut être digne de confiance.
— Plus qu'un loup-garou qui ne semble pas se contrôler ! Tu aurais pu tuer sans même en être pleinement conscient… »
La déclaration sembla faire mouche puisque l'expression d'Edward se ferma alors qu'il l'éloignait de la clairière bondée de monde. Ayaba prit soin d'écarter sa main de son bras avant de le fixer avec l'air le plus renfrogné qu'elle pouvait prendre. Il se prenait pour qui ? Son père ? Edward eut le culot de soupirer et elle eut envie de lui coller une baffe. Sa grand-mère avait commis tant de crimes au point qu'on lui balance ce type en pleine face ? Ayaba était sûre que ce coup du Destin avait un lien avec tous les meurtres de son aïeule.
« Merci d'avoir ramené l'écharpe, déclara Edward avec calme.
— Hmm… C'était trop moche pour que je garde ça avec moi, répondit Aya qui ne s'attendait pas une réponse aussi posée de la part de son interlocuteur.
— Peu importe, s'agaça-t-il. Comment est-ce que tu as atterri ici ?
— Je faisais de la magie tranquille puis je me suis retrouvée avec toi. C'est un de tes pouvoirs de loup-garou ?
— Normalement, des âmes-sœurs peuvent se localiser à distance ou sentir les pensées ou la présence de l'autre. Pas se téléporter. Mais ça arrive quasiment jamais, une sorcière avec un loup donc je ne sais pas comment notre lien fonctionne. C'est clairement pas moi qui t'ai appelé, répondit Edward en passant une main dans ses cheveux défaits.
— J'avais pas envie d'être là non plus ! J'étais en bien meilleure compagnie ! »
Alors qu'Ayaba était prête à sortir sa langue de vipère, elle aperçut Chu qui sortit d'un des buissons :
« TOI, espèce de garce ! enragea la sorcière avant d'attraper la boule de poils qui tenta de s'enfuir.
— Qu'est-ce que… ?
— C'est mon chat… Avec elle, je devrais être capable de rentrer chez moi.
— Comment ça ? Tu peux pas juste transplaner ? demanda Edward, interloqué.
— Je ne passe pas mes vacances au Royaume-Uni, répondit Ayaba évasive en tentant de retrouver son lien avec Eshu.
— Mais alors comment tu es arrivée jusque-là ? Et c'était quoi cet endroit où l'on s'est vu ?
— Pour être honnête, chère âme-sœur, je pense que tu as des problèmes plus urgents à régler que notre lien étrange. Genre, ces accès dangereux de colère ou la voix flippante dans ta tête. Et moi, j'ai envie de rentrer.
— Mais…
— TEDDY ! » hurlèrent deux voix au loin.
Ayaba devait partir. S'il y avait bien une chose qu'elle ne voulait pas, c'était rendre ce lien horripilant plus tangible. Elle ressentit la panique d'Edward et l'ignora pour se concentrer sur son lien avec Eshu. Une part d'elle, de sa magie, était encore au temple. Elle devait simplement se concentrer pour faire le chemin inverse. Elle serra la chatte dans ses bras qui sembla prendre en compte sa requête. Et Ayaba se sentit partir, elle et son corps qui luisait alors qu'elle disparaissait. Avant qu'elle ne quitte enfin les lieux, la sorcière regarda à nouveau Teddy.
L'observation d'Edward était attentive, scrutatrice. Et elle n'avait pas manquer l'attention sur ses formes. Une partie d'elle détestait ça, l'autre en était embarrassée mais une autre n'en avait strictement rien à n'avait pas besoin de son désir. Elle devait continuer de se le répéter pour renforcer cette évidence.
Ayaba le fixa donc à son tour, sans aucune pudeur. Parcourant sa chemise ample et son pantalon de toile qui serrait sa taille. La tenue n'était pas élaborée. Il n'était pas chaussé non plus. Malgré ce manque d'attention, il n'était pas laid. Il était un peu plus grand qu'elle. Il cachait la force avec laquelle il pourrait la tuer.
« À la prochaine, déclara-t-elle avant de sombrer.
— Au revoir Ayaba. »
Et la sorcière haït ce tremblement qui la saisit à l'interception de son nom prononcé par Edward.
Ayaba atterrit à nouveau au temple. Elle s'échappa de la salle brumeuse sans se faire prier, à bout de souffle. Elle avait l'impression d'avoir été flouée et d'avoir été écrasée par un rouleau compresseur. Elle n'avait eu aucune réponse à ses questions. Pire, une ribambelle d'autres s'offraient à elle et rien ne semblait disposer à détruire ce lien encombrant.
Famuyiwa et Joseph discutaient sur un banc et se levèrent dès qu'ils la virent débarquer. Elle devait vraiment ressembler à une folle furieuse au vu de leur expression interrogative.
« Alors ? demanda Famuyiwa.
— Mon âme-sœur est sans doute un type dangereux. » déclara d'un ton abrupt Ayaba, au bout de sa vie.
Sa cousine fronça les sourcils alors que le prêtre du temple d'Eshu éclata de rire à cette annonce rocambolesque.
Ayaba glissait sur l'eau. Assise sur son kayak, elle suivait le cours du fleuve en plein milieu de la forêt tropicale. Parfois, les rayons du ciel traversaient les feuilles épaisses avant de jouer sur les reflets aqueux. Le coin était paisible, si ce n'étaient quelques esprits des marais et des courants qui sautillaient ici et là avec leurs effets chatoyants. À chaque fois qu'elle rentrait, Ayaba ne pouvait s'empêcher de jouer au touriste. Elle ne pouvait faire autrement et puis surtout, elle n'était pas une habitante à plein temps des lieux. Et son pays changeait et se métamorphosait à une vitesse grand V surtout du côté des Petites-flammes. Là-bas, tous les trois mois pouvaient voir l'apparition de nouveaux bâtiments, d'une nouvelle marque, de nouveaux projets. C'était effervescent.
Et même si leurs savoirs ancestraux étaient conservés du côté magique, les plus jeunes s'amusaient souvent à importer des concepts ou des objets de l'autre côté.
Une boîte de nuit avait par exemple vu le jour non loin du salon de coiffure où travaillait Omilaye. Aya se demandait comment ce projet avait réussi à passer auprès du Roi et du conseil des Anciens. Peut-être que le fait de voir ce concept si bien réussir du côté de la tourbillonnante cité magique Igbo du royaume Nri les avaient poussés à accepter l'ouverture du nouvel établissement ? Quoi qu'il en fût la sorcière avait hâte de goûter à toute ces nouveautés. Alors qu'elle chantonnait tout en bougeant sa rame en bois, Ayaba aperçut la queue de poisson d'Oyeniran. Ses écailles turquoise brillaient dans l'eau clair et contrastait avec sa couleur de peau plus claire que le reste de sa famille et ses cheveux noirs frisés qu'elle avait attaché au-dessus de sa tête. Ses iris ocres se posèrent sur Ayaba alors qu'elle sortait de l'eau dans toute sa splendeur de sirène. Ses bras fins s'accrochèrent à l'embarcation pour la retenir et elle sourit.
« Alors ce petit tour ? demanda Oyeniran de sa voix claire.
— Très sympa. En plus j'ai pu me goinfrer de glace et de bejus. T'es allée rendre visite à ta grand-mère sous l'océan du coup ?
— C'était pas très fructueux, elle n'en a fait qu'à sa tête comme d'hab et s'est plaint qu'Omilaye ne lui rende pas assez visite ! J'ai eu plein d'idées de nouvelles chansons et d'arrangements sur le chemin du retour !
— Tu me chantes ça maintenant ou sur le chemin pour le salon ? questionna Aya qui ne se lassait jamais de la voix de sa cousine.
— Ici. Une sirène n'offre pas sa voix à n'importe quel passant voyons !
— Il y a des gars qui font un concours de plongeon à cent mètres ! » éclata de rire Ayaba.
Agacée, Oyeniran se décida quand même à chanter, réchauffant les cœurs et les esprits des êtres endormis dans les marais.
Après leur petite escapade sur le fleuve, les deux cousines se rendirent au salon de coiffure Chez Esi où travaillait Omilaye. Oyeniran ne cessait de décrire la coupe de cheveux qu'elle souhaitait faire : des fines nattes avec rajouts de la même couleur que ses cheveux noirs qui s'arrêteraient au niveau de ses cuisses et lui permettrait de faire de longue queue de cheval ou de les diviser en deux couettes ou chignons adorables. Ayaba trouvait l'idée plutôt appréciable et visuelle. Alors qu'elles marchaient sur le sable presque brûlant en ce début d'après-midi, Ayaba fut surprise lorsqu'un des membres de la garde royale les arrêta dans leur discussion.
« Oyeniran !
— Akinola ! Qu'est-ce que tu fais ici ? Tu n'es pas censé être à la cour ?
— J'ai raté mon pari du coup je fais de la garde extérieure, déclara le magnifique jeune homme.
— Dommage ! Je t'avais dit que t'avais des chances de perdre… » se moqua Oyeniran avec un doux sourire.
Ayaba ne se concentra pas sur le reste de leur discussion qui portait sur les morceaux de musique que sa cousine avait conseillé à ce soldat qui cochait toutes les cases pour être le parfait petit ami. Mari même si elle suivait la logique des tantes de son quartier. Son équipement argent qui laissait apercevoir ses muscles saillants rayonnait avec une intensité moindre comparé à son magnifique sourire et contrastait avec sa peau sombre. Sa voix était grave mais douce. Le genre de voix dont la sorcière rêvait lorsqu'elle était une jeune adolescente pleine d'hormones. Depuis quand Oyeniran côtoyait une personne aussi peu oubliable ?
« Oh, j'ai complètement oublié de me présenter, déclara confus le jeune homme.
— C'est la cousine dont je t'ai parlé: Ayaba. Elle vit en Angleterre. Elle vient tous les étés, expliqua Oyeniran.
— Ah t'es bien la fille de madame Parkinson, c'est ça ?
— Enchanté. Oui c'est moi. T'as déjà rencontré ma mère ?
— Elle a déjà essayé de m'engager pour faire du mannequinat pour une de ses collections mais je ne suis pas très à l'aise avec les caméras… Mais bon elle a insisté alors qu'elle pourrait trouver mieux ailleurs.
— Je comprends, ça peut-être gênant les flashs. » approuva Oyeniran.
Ayaba doutait que sa mère puisse trouver de modèle plus éthéré pour sa nouvelle collection. Mais bon, Akinola semblait modeste en plus d'être incroyablement beau et charismatique. Elle les laissa finir de discuter et dès que sa silhouette disparut interrogea sa cousine :
« Depuis quand tu connais un beau-gosse pareil ? s'étonna Ayaba.
— C'est le fils de l'ami de papa, Adegoke, expliqua Oyeniran en continuant sa route
— Parce qu'en plus d'être dans la garde royale, c'est le fils du chef ?! Whouah, vraiment tout pour plaire… commenta ça répond pas à ma question, vous vous connaissez depuis quand ?
— Il passe souvent au resto depuis que les parents essayent de le caser avec Famu. Mais elle fait pas beaucoup d'effort. Elle trouve toujours un moyen de l'éviter. Il est gentil pourtant.
— Sexy surtout… coupa la jeune adulte.
— Aya, un peu de tenue ! s'insurgea Oyeniran. C'est pas un bout de viande ,hein ! »
Elles arrivèrent enfin devant l'un des salons de beauté les plus réputés de la cité. Comme à son habitude, il grouillait de monde et les deux jeunes femmes se faufilèrent à l'intérieur. Les odeurs des différents sprays, laques, lotions et huiles embaumaient l'air à l'instar des bruits de tondeuse et des discussions. Ayaba évita de justesse les deux enfants de la patronne qui jouait à chat et finit par trouver un spot pour regarder une série Nolywood qui parlait d'une femme qui essayait de se venger de son ancien mari qui s'était fait passer pour mort ou une histoire du genre. Oyeniran retrouva sa coiffeuse attitrée, Stephie qui ne manqua pas de demander des nouvelles à Aya qui lui répondit en continuant son visionnage d'un œil discret. Comparé à d'autres duos, la coiffeuse et sa cousine partageaient ce moment d'intimité et de création dans un silence tranquille. Alors qu'Ayaba somnolait presque, l'agitation de la salle l'obligea à rouvrir les yeux. Sa cousine Omilaye venait de sortir du coin onglerie et se disputait avec l'une de ses collègues. Ayaba ne comprit pas bien ce qu'il se passait mais elle entendit soudain une claque fuser l'air. Lorsqu'elle se décala pour mieux voir ce qu'il passait, elle tomba sur Omilaye les yeux emplis de larmes et sa camarade la main sur sa joue choquée.
« En plus d'être complètement incompétente et violente, t'es juste une pute voleuse de mari ! » cracha l'employée qui venait de se faire gifler.
Alors qu'Ayaba pensait qu'Omilaye allait se défendre, rire de la situation ou même tenter de calmer le jeu avec son flegme légendaire, celle-ci retira sa blouse de travail et sortit en trombe du salon sous les yeux ébahis de la clientèle.
« Ayaba ! Rattrape la ! » s'écria Oyeniran à moitié coiffée.
Lorsqu' Ayaba sortit dans la rue, elle ne trouva pas la sirène qui avait déjà mis les voiles, laissant derrière elle un parfum d'embruns caractéristique.
Harry avait été surpris lorsque Timothy lui avait demandé si son établissement pouvait être privatisé pour la réunion des représentants des meutes de loups-garous. Avec toutes les festivités et la préparation des épreuves pour désigner le nouvel Alpha, le sorcier ne voyait pas très bien pourquoi une salle de leur village lupin ne ferait pas l'affaire. Il avait néanmoins accepté la requête de cet homme qu'il avait fini par considérer comme un vieil ami.
Comme demandé, le sorcier avait renforcé les protections magiques de son café-librairie déjà présentes alors que le groupe composait de dix personnes personnes s'introduisait dans le bâtiment.
Timothy était accompagné de la gardienne Omega et bras droit Maria. Le sorcier avait toujours trouvé leur duo plus que surprenant mais il se complétait étonnamment bien. L'homme d'une cinquantaine d'années avait une fougue et une initiative qui lui permettait d'innover et d'écouter les demandes et les propositions de la jeunesse tandis que le poids et les connaissances de Maria permettaient à leurs savoirs ancestraux de ne pas se perdre. Chaque meute avait des représentants en duo avec le même genre de dynamiques et Harry comprit pourquoi on lui avait demandé de les isoler.
Aucun moldu n'aurait pu s'empêcher d'observer cet étrange groupe. C'était toujours comme ça lorsque trop de créatures magiques occupaient un lieu pour des affaires. Leur couverture était plus frafile surtout chez les moldus plus réceptifs aux auras surnaturelles. Peu de sorciers et de créatures magiques avaient conscience de cet état de fait puisqu'ils vivaient dans un monde séparé mais celles en cohabitation avec eux l'avaient vite compris. C'était une question de survie de faire attention à ce genre de détails.
Tous les représentants attablés, Harry se retira pour travailler dans l'écriture de son nouveau livre pédagogique avant d'être arrêté par Timothy.
« Harry. Si je t'ai demandé que cette réunion ait lieu ici, c'est parce que nous avons besoin de ton expertise.
— Pardon ? demanda le concerné, perplexe.
— Même si toi et ta famille êtes des membres je dirais, non permanents et annexes de notre meute, moi et les chefs de meute non présents aujourd'hui avons décidé que ton expertise était nécessaire pour résoudre un de nos questionnements. Tu auras accès à notre réunion d'aujourd'hui, expliqua Timothy.
— Pour nous assurer que tu ne révéleras aucun secret compromettant qui s'échapperaient de cette pièce et qui pourrait nuire à la sécurité de notre communauté, nous ne pourrons pas te faire un pacte par les crocs ou le sang parce que tu n'es pas un loup. Mais je sais que chez vous, il existe des sorts pour ce genre de situation, déclara Maria en enserrant sa tasse de thé de ses mains anguleuses.
— Un serment inviolable. Mais c'est extrême comme serment. Il me faudrait un autre sorcier pour effectuer ce sort et la seule issue en cas de violation de celui-ci est la mort. Peut-être qu'un sortilège de Fidelitas ferait plus l'affaire. L'un de vous pourra devenir le gardien des secrets et sachant que vous êtes tous lié par d'autres pactes, seule la mort du gardien pourrait être une raison qui me permettrait de divulguer ce qui a été dit autour de cette table. Dans tous les cas, vous saurez que c'est moi en cas de violation puisque je serai le seul à ne pas être lié par un pacte de crocs ou de sang. »
Cette proposition sembla rassurer les loups-garous et Maria fut choisie comme gardienne du Secret. Lorsque la réunion débuta, Harry fut pétrifié lorsqu'il comprit le thème de celle-ci : des attaques étranges d'êtres humains par des bêtes sauvages qui s'étaient multipliées depuis quelques mois. Le Conseil des Loups soupçonnaient qu'il s'agisse d'un groupe ou d'une meute clandestine qui mettrait en danger leur communauté en s'attaquant délibérément à des humains en commettant des crimes atroces.
Jusque-là, le sorcier était préoccupé sans savoir exactement en quoi il pouvait être utile. Ce fut lorsque Timothy ouvrit la bouche pour apporter une information capitale , que le Gryffondor comprit :
« Sur un des derniers crimes commis en forêt, il y a quelques jours, j'ai retrouvé avec Damiano un sceau magique inscrit sur la terre après le départ de la police scientifique. »
Le chef de meute fit passer sur sa tablette une photographie qui figea Harry. Ce sceau représentait une tête de loup cerné d'un serpent qui se mordait la queue. Le symbole, par son style, rappela au survivant le tatouage des Mangemorts. Il trouvait cette ressemblance insupportable. Ce saut magique était bien une trace laissé par un sorcier qui savait contrôler la magie noire. Un sorcier qui avait peut-être déjà laissé des sauts de Voldemort orné le ciel après des crimes commis. Si des sorciers étaient impliqués dans ces histoires lupines, cela renforçait d'autant plus la prophétie de Teddy et le lien avec l'histoire des cracmols disparus. Harry décida pour l'instant de ne pas en révéler trop et déclara :
« Il s'agit bien d'un sceau sorcier. C'est de la magie noire et au vu des traces, c'est possible qu'il s'agisse de l'œuvre d'un ancien adepte de Voldemort.
— Le sorcier auquel s'est associé Fenrir ? demanda un vieil homme à la barbe grisonnante.
— Ce loup-garou était fou ! Encore heureux qu'il soit mort ! Il n'a jamais été stable !
— Si ça se trouve, il n'est pas mort. On n'a jamais retrouvé de corps… coupa Maria d'une voix rauque.
— Le plus important pour l'instant est le fait que des sorciers soient impliqués dans cette histoire. Ça n'a aucun sens… » déclara Timothy.
Harry avoua alors l'affaire de disparition qui déchainait le monde sorcier sans mentionner le rôle supposé de Teddy. Tous les partis discutèrent et décidèrent de laisser leurs recherches en pause le temps que la cérémonie des alphas se finalise. La meute était instable lors de ces instants de passation de pouvoir et il était nécessaire de régler ce problème avant de se lancer dans ces recherches sombres où de pauvres humains avaient laissé la vie. Le sorcier leur avait parlé d'une potentielle guerre. Le Conseil des Loups ne pouvait pas ignorer cette menace encore floue qui les surplombait.
Lorsque la réunion s'acheva enfin, l'ancien auror sentit son anxiété augmenter en flèche. Il avait imprimé dans son esprit chaque information qu'il avait récupérées et Harry était déjà prêt à les consigner et les relier au tableau d'enquête qu'il avait caché dans son bureau. Le sorcier voulait absolument essayer de démêler en partie cette histoire avant que Teddy ne soit jeté dans un guêpier. Il n'avait quasiment rien. Ce matin, il avait reçu une lettre de Hermione par chouette. La visite de Draco au Département des mystères avait été fructueuse. Et son amie voulait qu'il y fasse un tour. Harry était en colère. Il était épuisé à l'avance. Ce serait vraiment l'un des sorciers les plus malchanceux s'il était impliqué dans une autre prophétie. Mais avec son manque de peau, cela ne l'étonnerait même pas. Ne pouvait-il pas être en paix et avoir toute sa famille en sécurité plus de dix ans dans son existence ? Était-ce trop demander à la vie ? Harry n'avait pas l'impression d'être cupide, au contraire. Alors pourquoi une menace inconnue était aussi proche d'eux ? Et pourquoi ce danger était-il aussi familier ?
Harry se gara enfin devant chez lui. Il détestait conduire mais il devait donner le change de temps en temps. Il sortit de la voiture et après s'être assuré qu'aucun moldu n'était dans les environs, la téléporta au garage.
Le sorcier passa la barrière, l'esprit encore assailli de questions sans réponses. Et ce fut en percevant le chahut à l'intérieur de sa demeure que la venue de Scorpius lui revint en pleine figure. Le meilleur ami de son fils passerait les deux prochaines semaines à la maison.
Lorsqu'il pénétra à l'intérieur, Harry surprit Albus en train de se prendre la tête avec Lily pour savoir si son ami serait gêné s'ils accrochaient une banderole de bienvenue. Des amuse-gueules et des bonbons colorés remplissaient la table de la salle à manger. James travaillait au garage et Teddy était allongé sur le canapé, l'air ailleurs. Le jeune homme prêtait à peine attention au débat des plus jeunes et caressait la chatte aux yeux vairons et au pelage noir et brun qui squattait la maison depuis trois jours.
Harry avait trouvé la situation bizarre d'autant plus que les loups-garous et les chats ne faisaient habituellement pas bon ménage. Teddy avait fini par lui avouer à demi-mot qu'il s'agissait du chat d'Ayaba. Le père de famille se doutait qu'il lui avait dit à contre-coeur parce qu'Albus aurait craché le morceau. Son filleul était si secret parfois.
Un soupir s'échappa de ses lèvres alors que sa venue n'avait pas été remarquée par les adolescents. Le bruit de la sonnette enclenchée ne laissa pas à Harry le temps de manifester sa présence. Pire, elle retourna ses entrailles alors qu'il comprit que Scorpius venait d'arriver. Cela voulait dire qu'il serait là. Draco n'aurait jamais laissé son fils faire le trajet seul.
« Il est enfin là ! » s'excita Albus avant de se précipiter vers la porte d'entrée.
Bien entendu, il bouscula son père sans même faire attention pour ouvrir à leurs invités. Harry se plaignit pour la forme tandis que Lily éclatait de rire sous l'œil amusé de Teddy qui esquissa un sourire.
Albus eut le mérite d'accueillir les invités de manière à peu près convenable, malgré son excitation. Au moins, son meilleur ami semblait tout aussi emballé de le revoir même s'il le cachait avec plus d'habilité. L'adolescent salua et remercia Harry pour son hospitalité avant de lui tendre un petit sachet cadeau. Harry le saisit, surpris par cette touche d'amabilité, évitant de ne pas trop s'attarder sur Draco, peu bavard. Très vite, Scorpius fut entrainé pour la visite des lieux, laissant son vieux père derrière lui sans ciller.
« Merci encore d'avoir fait cette proposition. Scorpius est ravi d'être ici, déclara Draco de sa voix posée et toujours aussi placide.
— Comme je l'ai déjà dit, ça fera du bien à nos oiseaux respectifs ! Je pensais qu'il viendrait avec son aigle, répondit Harry avec un sourire courtois.
— Melody se croit presque chez elle au café, répondit Draco avec un soupçon d'embarras. Elle peut bien faire les trajets jusqu'au manoir. Ça me donnera au moins l'impression que je suis encore son propriétaire.
— C'est vrai… »
Les deux hommes restèrent ainsi, face à face, dans une suspension du temps qui les laissa pantois. Harry ne voulait pas qu'il parte. Pourtant, Draco n'avait aucune raison de rester. De quoi pourrait-il parler si ce n'était de cette affaire de disparitions macabres ? Il n'avait pas de raison de revenir sur autre chose.
« Ah Draco ! Tu es encore ici ? demanda Teddy alors qu'il redescendait, visiblement ennuyé par le petit tour de la maison. Tu veux dire quelque chose à Scorpius ?
— Non, je…, répondit Draco pris de court. Harry il faut qu'on parle. »
La demande si directe de Draco le déstabilisa. Il ne l'appelait que très rarement par son prénom en face des autres. C'était intime. La façon dont il prononçait son nom. Et Harry se demanda avec effroi ce que Teddy pouvait percevoir de leurs interactions alors que son cœur battait un peu trop vite en sa présence. Le propriétaire proposa à Draco de s'entretenir dans son bureau. Harry le laissa se rendre dans sa pièce de travail du côté magique de la maison. Il ne fit même pas semblant de lui indiquer le chemin. Draco le connaissait déjà.
Avant de le rejoindre, Harry se souvint de la présence de son filleul :
« Tu les as abandonnés pour la visite ? demanda Harry.
— Ils ne vont même pas faire attention. » répondit Teddy avant de disparaitre dans la cuisine.
Si le loup-garou avait relevé quelque chose, il ne jugea pas bon d'en informer son père de cœur.
Harry se dirigea vers son bureau, ignorant la pièce qui était apparue des mois auparavant, sans nom inscrit sur la porte. Draco s'était assis sur un des fauteuils de la pièce, juste en face de son bureau. Harry eut enfin tout le loisir de le détailler. Le maître de potions était vêtu d'un pantalon beige qui tombait parfaitement sur ses jambes croisées. Sa blouse blanche semblable à un caraco, fluide sur sa peau pâle, laissait entrevoir le tatouage sur son avant-bras gauche. Harry fut saisi de l'envie de défaire son chignon noué à la volée et d'embrasser son cou. Mais il n'en fit rien et s'assit juste en face de l'homme à la place.
Draco avait les yeux fixés sur la rose rouge que Harry n'avait pas pu se résoudre à jeter. Par un enchantement, le créateur de sort avait conservé cette plante apportée par son Patronus. Le blond finit par détacher ses pupilles gris ciel du présent et les posa sur lui. Une lueur presque imperceptible traversa son regard.
Harry se demandait si ses yeux retransmettaient cette lumière fugace. Il se demandait si Draco ressentait aussi cette sensation d'infini lorsqu'ils étaient ensemble.
Des mirages. Leurs rencontres ressemblaient toujours à des mirages. Des instants dans la vie de Harry qu'il ne pouvait jamais oublier et qu'il aurait pu repasser en boucle dans sa tête si ses responsabilités et le train de l'existence ne lui permettaient pas de mettre ses sentiments en sourdine.
Harry ne savait pas depuis quand il éprouvait ce genre d'émotions. Il n'avait pas encore décidé s'il devait en parler à Draco. Est-ce qu'une relation entre eux ferait sens ? Est-ce que sauter le pas ne les détruirait pas ?
Ces temps-ci, ils ne se parlaient que pour des nouvelles graves. Et Draco allait forcément lui parler de cette guerre avec les loups-garous. Parce que leurs interactions n'avaient du sens que lorsque du désespoir et du sang étaient présents. Cette constatation mettait Harry en colère. Une colère froide et sourde qui naissait dans ses intestins et remontait jusqu'à son œsophage, brûlant ses organes comme de l'acide. Harry avait envie de frapper quelque chose. De hurler. Mais il restait assis et fixait Draco, impassible.
« Est-ce que tu as reçu le courrier de Granger ?
— Oui, elle m'a dit que tu avais un lien avec la prophétie… Elle veut que j'essaie, répondit le survivant avec froideur.
— C'est clair que Teddy est impliqué dans cette histoire. Quand est-ce que tu lui en parleras ? » demanda Draco sans passer par quatre chemins.
Draco semblait certain qu'il ne cacherait pas éternellement ces informations à son filleul. Et le fait qu'il puisse être aussi sûr de lui à ce sujet agaça Harry. Pourquoi Draco s'était mis dans ce bourbier pour commencer ?
« Quand j'aurais assez d'infos pour ne pas le jeter au milieu de nulle part sans armes pour se défendre ! éclata Harry, les nerfs à vive.
— Tant que tu lui en parles, ça me va. Sinon Granger et Weasley m'ont demandé de m'en charger, déclara Draco. Tu sais que ce n'est pas ta guerre Harry, pas vrai ? »
Draco était toujours aussi calme, à son plus grand désarroi, alors que Harry avait l'impression d'imploser sous la colère et la sensation de perdre le contrôle de sa vie.
« Mes proches seront en danger. Les finalités restent les mêmes, répliqua Harry. Pourquoi tu as accepté de travailler avec Ron sur cette affaire ?
— Pour Scorpius. » répondit Draco du tac au tac.
Puis l'aristocrate se referma. Pour sa famille. Si Draco était prêt à se mettre en danger. Il prenait jamais des risques pour lui-même, c'était toujours par fidélité et par amour des siens.
« Fais juste attention à toi… soupira Harry, épuisé.
— De la part d'un auror à la retraite et d'un homme qui n'hésite pas à foncer là où il y a le danger tête la première, je trouve ça culotté ! répliqua Draco alors qu'un sourire espiègle adoucit ces traits.
— Je t'emmerde ! ricana le Gryffondor.
— Quel manque de réplique. La vieillesse te fait perdre des neurones, c'est regrettable. »
Les deux hommes restèrent ainsi dans ce silence confortable avant que Harry ne lui demande comment il allait. Il en avait marre de faire semblant de ne pas s'intéresser à son état. Draco était assez évasif. Même s'il mentait sans doute, ses pupilles n'étaient pas éteintes et sa pâleur loin d'être cadavérique. Il avait repris du poids depuis la mort de Narcissa Malfoy.
« Je vais devoir partir. Assure-toi qu'Albus ne tue pas mon fils de fatigue s'il-te-plait, finit Draco avant de se lever, prêt à transplaner dehors.
— Tu peux utiliser la cheminette dans ta chambre. Elle est encore là. »
Draco ne put masquer le rougissement qui colora ses joues à cette remarque. Il marmonna une phrase à peine audible avant de quitter la pièce. Harry se sentit idiot d'avoir dit ça. La maison n'avait pas effacé la chambre dans laquelle Draco s'était reposé lorsqu'il avait été au plus bas. La pièce était encore là comme si la maison le considérait comme un habitant permanent des lieux. Elle changeait au gré des demandes et des besoins des occupants. Si cette chambre restait identique à elle-même, la raison était claire. Harry attendait Draco. Et il devrait bien finir par lui avouer.
Trois mois plus tôt
Cela faisait une semaine que sa mère avait été enterrée, que son corps avait rejoint le cercueil de son père mort dans leur manoir, pendu. Draco n'avait jamais compris pourquoi sa génitrice avait voulu s'enterrer avec cet homme qui les avait tant détruits. Draco avait une vision de la vie qui l'éloignait de sa mère qui n'avait jamais été capable de se dépêtrer de toute la froideur et de toutes les opinions rétrogrades familiales.
Pourtant, son absence formait malgré tout un trou dans son existence. Un vide abyssal. Surtout dans ce manoir trop grand dans lequel il était seul à présent. Scorpius était retourné à Poudlard pour finir son année et plus aucun elfe de maison ne peuplait les lieux depuis longtemps pour donner vie à ses murs qui avaient été témoins de trop d'horreurs et de morts. Draco se sentait dépérir, mourir. Jamais sa solitude n'avait été aussi étouffante, aussi renversante alors qu'il tentait en vain de reprendre son travail.
Sa mère était morte et elle ne reviendrait jamais plus. Draco était broyé par sa douleur. Il craignait que malgré son absence de réaction manifeste, son apathie, elle ne finisse par le consumer, par l'étreindre et qu'il n'ait plus la force de se relever. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti dans un état aussi préoccupant. Le temps était si lourd. Draco s'était décidé à contacter son ancienne psychomédicomage s'il n'arrivait pas à se sortir de cette masse gluante de peine qui semblaient le clouer au sol. Mais pour l'instant, il préférait voir si cette crise, si cet étau qui revenait, n'était pas simplement lié à son deuil. Draco ne voulait pas se noyer.
Ce fut lors d'un matin morne, alors qu'il remplissait malgré lui sa tasse de thé à ras-bord que Draco craqua. Les gouttes du liquide noir l'hypnotisait presque. Il voulait se noyer dans la boisson brûlante. Il n'en pouvait plus.
À peine apprêté, il se précipita vers sa cheminette pour prendre le chemin le plus proche vers le monde des moldus. Draco ne se rappela plus la route qu'il emprunta mais celle-ci eut le goût de l'oubli. Et sans qu'il ne puisse se rétracter, le maitre de potions se trouva devant le café-librairie Ardor. L'entrée toute de bois et de chaleur en ce début de printemps brûla presque la peau de Draco alors qu'il pénétrait dans l'établissement. Les odeurs de livres et de feuilles de thé furent les premiers éléments qui atteignirent son esprit embrumé. Même s'il s'agissait d'une échoppe pour les moldus, certains coussins, la disposition des sièges plus ou moins anciens, les plaids, les luminaires mais surtout l'atmosphère évoquaient les salles communes qu'on pouvait retrouver à Poudlard. De chacun des murs s'échappaient une énergie magique puissante et doucereuse. Et la disposition parfois éclectiques des ouvrages, les dédales de miroirs et de bibelots créant un chemin jusqu'au comptoir, avait un effet étrangement apaisant. Tout ce fouillis maladroit et enchanteur était si représentatif du propriétaire que c'en était attendrisant.
Draco avait les yeux perdus sur les noms d'ouvrages qu'une partie de lui voulait dévorer en sachant pertinemment qu'il n'aurait jamais le temps de tous les lire. Il fut sorti de son accalmie par une jeune femme qui ne devait pas avoir plus de vingt ans. Ses cheveux roux mi-longs et les traits de son visage lui dirent quelque chose mais ce fut surtout le badge à son nom qui permit à Draco de la reconnaitre :
« Bonjour. Est-ce que vous avez trouvé votre bonheur ? demanda Lily avant de s'arrêter. Oh… Vous êtes Monsieur Malfoy, c'est bien ça ? Vous cherchez Teddy ? »
Draco eut envie de répondre mais à sa plus grande horreur, aucun son ne sortit de sa bouche. Il était hors de lui-même. Il se sentait ridicule. Pourquoi était-il venu déjà ? Pourquoi ne pas être resté chez lui ?
Toutes ses questions s'effritèrent lorsqu'Harry sortit de l'arrière-boutique. Il portait un de ces ridicules tabliers rubis. Et pourtant, le sorcier était toujours aussi beau. Ses lunettes étaient recouvertes de buée. De la farine tachetait son tablier et ses cheveux pourtant coupés courts. Comment pouvait-il être aussi maladroit ? Comment pouvait-il provoqué de telles sensations en lui avec cette beauté sauvage, fragile, insaisissable ?
Draco se sentait seul. Il se sentait perdu. Et la seule personne à laquelle il avait pensé dans cet instant de dérivation était Harry. Des souvenirs ponctués d'une mer de larmes, de roses perdues, de discussions éclairées par les rayons éparses du Soleil et de la Lune cascadèrent dans les couloirs de sa mémoire.
Draco l'avait déjà rattrapé, une fois. Harry avait déjà eu peur de sombrer et il l'avait serré fort. Draco avait honte mais il espérait, il souhaitait si fort que le Gryffondor l'enlace à son tour. Que ses bras plus musclés que les siens le serrent et détruisent ce château de verre qui le protégeait et l'étouffait. La douleur était insupportable.
Harry l'avait rejoint sans qu'il ne puisse intégrer l'information. La seule chose sur laquelle Draco pouvait se focaliser était les iris de Harry. C'étaient deux éclats émeraude brisés dans le brouillard qu'était devenu le monde pour lui.
« Qu'est-ce qui se passe Draco ? » demanda le propriétaire inquiet.
Aucune réponse. Harry sentait le chèvrefeuille, le sucre, l'encre et un soupçon de musc indescriptible qui le caractérisait. Draco voulait se noyer dans cette odeur.
« Est-ce que tu as la force de supporter un transplanage ? Tu serais plus à l'aise à la maison ? »
Les yeux de Harry papillonnèrent autour d'eux pour s'assurer qu'aucun moldu ne les observait. Puis son attention presque tendre se porta sur son être effiloché. Un sourire compréhensif, empathique, marqua son visage. Puis il s'approcha à nouveau de lui et posa ses mains sur ses épaules. Son toucher était une ancre, ses paumes étaient une connexion entre Draco et l'extérieur trop rapide.
« Lily occupe-toi de la boutique. » déclara Harry avant de se débarrasser de son uniforme de travail d'un coup de baguette.
Puis, il se retourna à nouveau vers lui et lui intima de s'accrocher à son bras. Le créateur de sorts lui dit qu'il ferait en sorte de rendre le trajet express moins brutal. Draco n'eut pas l'estomac retourné. Il n'avait jamais expérimenté un transplanage aussi fluide. Lorsqu'ils atterrirent dans ces lieux que Harry considérait comme un foyer, la digue des sentiments de Draco se rompit. Et il fondit en larmes. Tout ce que pouvait ressentir Draco était le poids de ses gouttes intarrisables, la chaleur de Harry et sa main s'accrochant à son ruban qui lui faisait faux-bond, à l'instar de son cœur.
Des rumeurs commençaient à circuler dans la cité. Une histoire d'ombres et de créatures vengeresses. Ayaba avait du mal à y prêter attention car le spectre d'Edward la poursuivait sans cesse. Elle avait l'impression d'avoir le loup-garou caché quelque part dans son inconscient. Elle avait la sensation que certains de ses sens étaient plus acérés, surtout son odorat. Et la nuit, Ayaba avait peur. Elle ne savait pas si c'étaient à cause des ombres étranges dont tout le monde parlait ou de ses frayeurs nocturnes inexpliquées.
Aussi longtemps qu'elle s'en souvenait, Aya avait toujours eu un rituel avant de se coucher. Fermer la pièce où elle sommeillait à double-tour. S'assurer que sa fenêtre était bien close et que la lumière ne traversait pas les rideaux. Pas même la lumière diaphane de la Lune. Surtout pas celle de la Lune. Elle la mettait mal à l'aise. Elle l'effrayait. Maintenant qu'elle se savait liée à un loup-garou, Ayaba comprenait mieux pourquoi cet astre l'inquiétait. Elle appelait la créature qui reprenait tous ses droits. Cela marquait la fin de sa sécurité. Et si…Et si Edward la retrouvait et la dépeçait ? S'il la dévorait et qu'à cause de leur lien, Ayaba était incapable de se défendre ? Les Doloris qu'elle lui avait envoyés la dernière fois n'avaient pas été assez puissants à son goût. Elle aurait pu le blesser beaucoup plus. Lacérer sa peau pour que jamais sa forme ne l'attrape. Sans même s'en rendre compte, avec l'appui de ses parents sans doute, elle l'avait fui. Inlassablement. Pendant des années, ils ne s'étaient pas croisés alors qu'ils avaient plusieurs proches en commun comme son parrain ou Victoire.
Ayaba ferma les yeux. Elle essaya de se laisser partir, de noyer ses pensées inquiètes qui ne menaient nulle part. Ayaba se persuada qu'elle passerait de bonnes vacances à Lagos. Elle assisterait à la réussite de Famuyiwa. Sa cousine deviendrait prêtresse même si elle en doutait. Tout se passerait bien et Ayaba serait là pour soutenir son modèle. Elle n'avait pas besoin d'un sac à puces dans sa vie.
Ses rideaux étaient fermées. Elle était la seule de la maison à avoir des barreaux à sa fenêtre puisqu'il n'y avait pas de vitres. Malgré elle, Ayaba se demandait si Edward pourrait les détruire. Il pourrait surement le faire. Non c'était si ridicule. Il ne viendrait pas jusqu'ici. Et puis la barrière magique le repousserait. Maintenant qu'elle y pensait, sa chambre chez les Malfoy avait aussi des fenêtres munies de barreaux. Pourquoi ?
Ils s'étaient déjà rencontrés lors de son premier gala. Et pourtant, Ayaba avait oublié Edward. Ce n'était pas un hasard. Elle se souvenait de ses premiers pas en Angleterre mais pas de cette soirée. Elle avait toujours cru que son premier gala chez son parrain avait eu lieu à ses six ans. Pourtant, elle était déjà venue auparavant. Pourquoi lui avait-on caché une information aussi importante ?
Ayaba sentit son rythme cardiaque s'accélérer alors que tous ces questionnements lui montaient à la tête. Elle était confuse et ses mains se mirent à luire dans l'obscurité. De ses paumes s'échappaient des éclats brûlants. Ces éclats bleus lui rappelèrent la chevelure irréelle d'Edward. Ayaba grogna de dépit et les cacha sous son coussin. Elle était fatiguée. Poursuivie ou non, elle devait faire une sieste. Et elle s'attela à cette tâche dans un espoir désespéré.
Ayaba se trouvait dans le manoir des Malfoy. Elle était vêtue d'une simple robe noire en soie. Elle avançait jusqu'à la grande salle de bal. Ses talons pourpre claquaient sur le sol et elle suivit les traces laissées par son chat. La pièce vide semblait gigantesque. Le chandelier brillait faiblement et était la seule source de lumière alors qu'une tempête de neige faisait rage à l'extérieur.
Au centre de la pièce, trônait une petite table ronde. Sur celle-ci étaient disposées deux étuis à baguette. En s'approchant, Ayaba reconnut tout de suite la sienne. Et à côté de celle-ci, la baguette jumelle qui avait aussi répondu à sa main de jeune sorcière sept ans auparavant.
Le fils Ollivander avait été aussi surpris qu'elle lorsque ses deux bouts de bois s'étaient réveillé à son toucher. L'artisan lui avait expliqué qu'il était déjà rare d'en avoir des jumelles. Alors que les deux s'attachent au même sorcier était d'autant plus étonnant. Il lui avait proposé de n'en choisir qu'une mais l'instinct d'Ayaba lui avait crié de prendre les deux. Finalement, elle n'en avait utilisé qu'une toute sa scolarité et l'autre était restée enfermée dans ses affaires pendant des années. Elle ne comprenait pas pourquoi la baguette apparaissait devant elle.
Alors qu'elle frôlait l'objet en bois, Ayaba se figea sur la petite silhouette qui était apparue en face d'elle. C'était elle aux alentours de ses quatre ans. L'enfant portait une robe semblable à la sienne et la fixait avec un sourire sarcastique. La situation était étrange. Ayaba savait qu'elle n'avait pas voyagé dans le temps. Ce n'était pas non plus une connexion impromptue avec son âme-soeur. Néanmoins, Ayaba sentait que ce songe n'était pas anodin.
« Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle à son double.
— J'ai tout fait pour oublier mais tu as gardé un objet à lui.
— À qui ?
— À Edward , déclara son alter-ego comme si c'était la réponse la plus évidente du monde.
— C'est idiot. C'est un loup-g…
—Ne parle pas de ça ! Il n' y a que moi qui ai la clé de sa cage et je déteste ça ! Je ne déteste pas sa forme de loup… Mais elle est dangereuse. Il faut faire attention sinon… Il va nous manger… s'épouvanta l'enfant.
— Je suis capable de faire attention.» la rassura la plus âgée.
À l'instant où Ayaba voulut toucher son épaule pour la rassurer, le corps haut comme trois pommes se fondit en une mare de sang.
Ce rêve était étrange. Chamboulée, elle recula d'un pas. Sa progression fut stoppée par quelqu'un.
« Tu es sûre de toi ?» demanda Edward, ses yeux brillants comme deux torches dans ce monde trop tamisé.
Comme elle, il était vêtu d'une tenue noire. La couleur contrastait avec son cou et son teint pâle. Ayaba était si proche. Son dos collé contre sa poitrine, il lui suffisait d'un seul frémissement pour être englouti par la chaleur qui émanait de chacun de ses muscles en alerte. Elle était à la merci d'Edward, sa joue à quelques centimètres de ses crocs acérés. À cette réalisation, son rythme cardiaque s'accéléra. Elle pensa à se dégager mais les mains d'Edward frolèrent ses omoplates. Elles étaient aussi brûlantes que son souffle qui échouait sur sa peau.
Ayaba était piégée. Piégée alors qu'il l'avait à peine frôler. Déjà sa magie crépitait autour de ses doigts et une énergie indomptable s'échappait de son être. Elle était attirée par cette force brûte, cette énergie ancestrale et sombre qui émanait d'Edward. Elle craignait aussi son propre bouillonnement intérieur.
« Ne me touche pas… souffla Ayaba alors qu'elle se sentait trembler sous sa propre puissance magique.
— Aya… murmura Edward en stoppant sa course lente et douloureuse sur sa taille. C'est une torture… cet appel… Je t'en prie… Laisse-moi t'enlacer…
— Jamais ! Tu veux me piéger… résista Ayaba, pétrifiée.
— C'est toi qui m'enferme ! » grogna le lycanthrope.
La sorcière était immobile mais sa magie s'était élevée tout autour d'eux. C'était un tourbillon semblable à celui s'échappant de son être lors de ses voyages. Un vent implacable qui les coupait du monde trop froid et de la solitude. Elle n'arrivait plus à se contrôler. Et dans ce fracas indomptable, toute son attention était portée sur Edward qui pouvait la mordre. Edward dont le désir féroce était caché derrière le toucher timide, tendre mais fort appliqué sur sa taille. Il ne se détachait pas. De lui aussi se libérait une étrange énergie toute d'or. Était-ce vraiment celle d'un loup ? Car son aura était familière. Ayaba voulait se fondre avec la sienne. Edward semblait insaisissable. Il la fixait avec cette attention d'une intensité effrayante. Il ne la quittait pas des yeux. Ce simple fait avait un pouvoir incommensurable sur elle malgré le danger. Edward se pencha vers elle. Et ses boucles châtain cascadèrent sur sa tempe, sur son oreille alors qu'il approcha ses lèvres de son cou. Il aurait pu l'embrasser. Il aurait pu la briser mais à la place, il leva ses iris d'or sur ses paupières. En rencontrant à nouveau les yeux de son âme-sœur, Ayaba ne put détourner le regard. Elle ne pouvait pas s'échapper de ses mains. Elle était piégée.
« Tu es dangereuse. Tu as une part de mon âme, la clé de mes pouvoirs alors Aya… Laisse-moi te dévorer. » susurra Edward, la voix rauque.
Ayaba se réveilla en sursaut. La sueur collait à sa peau. Son rêve l'avait mise sans dessus-dessous Non. Jamais elle ne se perdrait pour ce garçon ! Pourtant, les mots de son subconscient ne cessaient de la torturer. Elle revoyait ses yeux, se rappelait l'odeur recréée de sa peau. Une odeur musquée avec un soupçon de romarin.
Ayaba avait gardé une trace de lui : la baguette jumelle était bel et bien rangée dans son armoire. Elle craignait de regarder à l'intérieur à présent.
À la place, Ayaba replongea dans son lit. Elle était épuisée et pétrie d'angoisses. Il était déjà vingt heures et le soleil était couché depuis longtemps. On vint toquer à la porte. Quand elle ouvrit, elle tomba sur Omilaye, fraîche et pimpante dans une splendide robe cache-cœur.
Depuis l'histoire du salon de coiffure, Omilaye évitait la maison comme la peste. Dans un accord tacite personne n'était revenu sur les événements fâcheux. Si on se fiait à son maquillage extravagant, à sa perruque aux reflets bleutés, à ses faux ongles appliqués avec soin et à son sourire lumineux, on pourrait avoir l'impression que tout roulait dans son existence.
Ayaba n'était pas dupe mais elle faisait comme si elle ne voyait rien. Ce n'était pas utile de remuer le couteau dans la plaie.
« C'est quoi cette sale tête ? demanda Omilaye soucieuse.
— Rien. J'ai juste fait un rêve un peu bizarre.
— Avec toutes ces histoires d'ombres, fais gaffe…
— Je sais. Pourquoi tu me lèves ?
— Maman veut que tu manges. Change toi, tu vas pas rester dans cette tenue, critiqua Omilaye.
— La flemme. »
Sa cousine roula des yeux et la saisit par les épaules. Ayaba n'avait pas vraiment la tête à diner mais tante Ayo serait implacable si elle ne se nourrissait pas. Elle suivit Omilaye, sublime comparé à elle. Son pantalon de sport et son débardeur effilé était un crime contre l'élégance. Lorsqu'Ayaba entra dans la salle à manger, elle fut éblouie par un flash.
Et les chants de sa famille fusèrent de toute part alors que son oncle fit apparaitre une pluie d'étincelles. Devant Ayaba, un véritable festin avait été dressé. De l'efo iro, de l'ekuru et une multitude de fritures et de fruits cotoyaient un gâteau à plusieurs étages. Au sommet du chef d'œuvre pâtissier, le mot ASPIC était élevé avec une pâte de fruits. L'ouvrage coloré de sa tante était saisissant et avait dû lui prendre un temps fou.
Jamais Ayaba n'aurait cru que sa famille organiserait une fête pour la fin de ses examens. Toutes ses cousines en avaient eu une à la fin de leur cursus obligatoire mais elles avaient toutes étudiées dans leur temple respectif. Personne n'avait été à Poudlard à part ses parents. Pourtant toute sa famille et leurs amis proches étaient présents pour la féliciter pour ses examens.
« Pourquoi tu fais cette tête, tu n'es pas contente ma chérie ? demanda son oncle avec un grand sourire avant de braquer son appareil photo sur elle.
— Tu aurais du mieux l'habiller Omi ! se plaignit la mère de famille en lui faisant une énorme bise. Tu es diplômée mais on dirait un sac ! Tu seras moche sur les photos.
— Je lui ai dit mais cette grosse tête n'écoute pas là… répondit Omilaye.
— Petit oiseau devient grand ! s'amusa Famu qui avait trainé derrière elle ses amis.
— Viens découper le gâteau ! l'intima Oyeniran en lui tendant un couteau.
— Merci. » déclara Ayaba émue.
Ayaba n'avait pas d'autre mots pour transmettre tout ce qu'elle ressentait. C'était plus qu'un remerciement pour cette fête. C'étaient pour tout ce que son oncle et sa tante avait fait pour elle depuis toujours. Ils avaient accepté de guider son père à son retour, alors qu'il n'était plus un enfant du pays depuis longtemps. Ils avaient accepté d'intégrer sa mère alors que sa famille de l'autre côté de la mer l'avait abandonnée. Malgré les critiques de leurs voisins et le fait qu'ils étaient trop blancs.
Ils lui avaient offert des sœurs auxquelles s'accrocher, des ancrages à une culture qu'elle ne pourrait jamais oublier. Une vie de famille et un cocon que ses parents n'auraient jamais pu lui créer. Parce qu'Ayaba n'était qu'un accident.
Mais ses deuxièmes parents lui avaient permis de se sentir à sa place et pas jetée au milieu de l'océan. Elle ne retrouverait sans doute jamais les traces oubliées du peuple Akan dont sa mère était déconnectée et cela lui faisait un peu mal.
Ayaba ne voulait donc pas perdre un héritage à nouveau. Elle avait tellement peur de ça. Plus elle repartait, plus elle ressentait des décalages lorsqu'elle revenait au pays. Ayaba avait peur car elle ne savait pas ce qu'elle transmettrait à ses enfants. Elle ne voulait pas tout oublier.
Ayaba craignait de ne plus avoir sa place nulle part mais ce genre d'attention lui rappelait qu'elle en aurait toujours une dans leurs cœurs. Tout comme jamais elle ne pourrait les oublier malgré la distance. Dans ce cocon, Ayaba pouvait presque ignorer la présence tapie dans l'ombre de son âme-sœur et mettre en sourdine ses inquiétudes. Elle festoya.
