⸻ 𝗗𝗮𝗿𝗶𝘂𝘀 ⸻

On était l'après-midi quand Darius franchit le portail. Les barrières avaient été écrasées il y a deux ans par un tracteur ivre et depuis les ruines ployaient sous le poids de la végétation. Les buissons touffus semblaient s'élever toujours plus haut et la mauvaise herbe jaillissait des fissures des murs.

À première vue, on aurait pu penser que l'endroit était à l'abandon.

Darius grimpa le perron et risqua un pied dans la fente de la porte, le posant soigneusement sur une latte qui ne grinçait pas. La pièce principale servait à la fois de cuisine, de salle à manger, de salon et de bibliothèque. Les toilettes et la douche avaient été rassemblées dans une salle de la taille d'un placard à balai. Une porte s'ouvrait sur un couloir dans lequel se trouvaient les chambres de Darius, son frère et sa mère, si serrées et mal isolées que chacun entendait avec une grande précision les soupirs de chacun.

Dès l'instant où il se déchaussa et rangea ses chaussures dans le box, son frère lui sauta dessus.

Brandon Bowman était jeune homme d'épaisse corpulence, qui fréquentait régulièrement la salle de sport et vouait une passion sans borne à des marques de nourriture spécialisée pour les sportifs. Darius adorait son frère, sauf quand il remplaçait les céréales au chocolat par de l'avoine bouillie.

– Où étais-tu ? Je m'apprêtais à aller te chercher ! S'écria Brandon en l'étouffant dans ses bras.

– C'est une longue histoire, avoua-t-il.

Il vérifia que sa mère n'était pas dans les parages avant de demander : – Où est maman ?

– Tu ne comptes pas m'expliquer ce qui s'est passé pour que tu passes de condamné à une sortie scolaire en compagnie de notre charmante madame Hillquist à déclaré disparu ?

– Brandon, s'il-te-plaît.

Le jeune homme soupira.

– Elle est à ta recherche. Tu ferais mieux de l'appeler pour la prévenir que tu es rentré. Ah, et prends une douche. Tu empestes le bouc.

Darius hocha la tête.

– Tu peux me prêter ton téléphone ? On m'a confisqué le mien.

Brandon accepta et lui tendit l'appareil qui semblait dater du siècle dernier. On était loin du produit dernier cri dont se vantaient constamment tous les camarades de Darius.

Il s'éloigna – pas à plus de quelques mètres, car la pièce comptait six pas de largeur et sept de longueur – et chercha le contact nommé Maman.

Il trouva La Meilleure Des Mamans Du Monde suivi d'un cœur rouge et ricana. Son frère avait toujours été plus affectueux que lui, surtout du côté maternel. Darius avait autrefois été ce gentil garçon aimant, mais l'âge, la honte, et puis l'absence…

Enfin, là n'était pas la question. Il appuya sur le bouton d'appel et la sonnerie s'éleva dans la minuscule maison. Il pria pour qu'elle ne décroche pas. Il serait obligé de lui laisser un message et n'aurait pas à affronter sa colère en face.

– Allô ? Brandon ? Darius est rentré ?

– C'est moi, maman.

Il y eut un silence à l'autre bout de la ligne.

– Darius ? Tu es rentré ? Que s'est-il passé ? Tu es blessé ?

Il grimaça sous la pluie d'inquiétude et de reproches.

– Je viens de rentrer. C'est trop long à expliquer, mais je ne suis pas blessé. Juste fatigué et sale.

– Tu vas tout m'expliquer, on prendra le temps qu'il faudra mais tu vas tout m'expliquer. Et ne sors plus de la maison. Tu es privé de sortie.

– Et d'école ? s'enquit Darius avec espoir.

– Bien sûr que non ! Ah, et pour la colo du Crétacé où je ne sais quoi, tu oublies ! Comment as-tu pu coller une aussi grande frousse à ta propre mère ?

- Mais je n'avais pas mon portable ! S'écria Darius, on me l'avait confisqué ! Je ne pouvais pas vous prévenir !

- Je ne veux rien entendre. Tu-

Il raccrocha et balança le téléphone sur un canapé affaissé sur lequel traînait une pile de vêtements sales.

Fulminant, il entendit son frère lui dire – Tu sais, elle fait ça pour ton bien. – avant de claquer la porte d'un geste sec.

Il rejoignit sa chambre à grandes enjambées, furieux. Il sortit son ordinateur portable, décidé à au moins remporter la place qu'il avait tant convoitée. Pour tous les ennuis qu'elle lui avait rapportés, il estimait largement la mériter.

– Bonjour, c'est monsieur ADN ! Souhaite-tu commencer un nouveau flot d'aventures palpitantes au cœur des dinosau-

Il baissa le son et s'engagea rapidement dans une nouvelle partie. Répétant les mêmes mouvements que d'habitude, il revint sur ses pas au moment où il était poursuivi par le dinosaure et chercha l'os de stégosaure.

Mais rien. Rien ? Ce n'était pas possible : il l'avait distinctement vu sur l'écran de la stagiaire. L'os n'était pourtant nulle part. Il eut beau soulever fougère et feuille, il ne trouva pas le moindre projectile et l'allosaure le dévora dans un bruit de craquement d'os.

Une irrépressible colère l'envahit. Il avait embarqué dans un camion, découvert un trafic d'œuvres d'art, conduit un camion volé pour la première fois de sa vie (en espérant sincèrement qu'il s'agirait de la dernière fois) tout en étant poursuivi par une bande d'hommes patibulaires, échappé à un garde forestier, croisé le patron de ce réseau, marché des kilomètres, tout cela pour un minable Oups de monsieur ADN.

Il se leva, saisit son ordinateur, ouvrit la fenêtre et le balanca aussi fort qu'il le put. L'appareil s'envola pour s'écraser dans le jardin et exploser en mille morceaux. Le geste lui arracha un gémissement car son épaule le faisait toujours terriblement souffrir.

Presque aussitôt, il comprit qu'il avait mal agi et hésita à courir chercher les débris pour les cacher avant que sa mère arrive. Mais elle les réclamerait tôt ou tard pour le priver de son jeu.

De toute manière, le moteur fumant et crachotant se garait déjà dans le parking adjacent.

Ses pas martelèrent le sol, se rapprochant de la chambre de Darius à une vitesse ahurissante. Les murs de la maison tremblaient.

Elle ouvrit brusquement la porte. Ses yeux lançaient des éclairs, ses doigts étaient crispés sur la poignée. Pourtant, elle ne hurla pas à s'en déchirer les cordes vocales. Ses lèvres ne se désérèrent pas un seul instant.

Elle se tint dans l'encadrement quelques secondes avant de fondre en larmes.

– Pourquoi tu fais ça ? Lâcha-t-elle entre deux reniflements. Pourquoi tu te mets en danger ?

Elle le prit dans ses bras, déposant des baisers sur son front en murmurant des phrases inaudibles.

Déstabilisé, il finit par poser ses mains sur les épaules de sa mère. Sa colère avait disparu pour laisser place à une profonde peine.

– Je suis désolé, maman.

– Tu peux me raconter ce qui s'est passé, maintenant ?

– C'est très long.

– J'ai le temps.

Ils s'assirent sur le lit et le matelas produisit un inquiétant grincement. Darius hésita sur ce qu'il pouvait lui raconter et commença : – Je cherchais les toilettes quand je me suis perdu et je suis allé dans le garage – par accident. J'ai entendu quelqu'un arriver, je me suis caché dans le camion et…

Il poursuivit jusqu'à sa rencontre avec le mystérieux monsieur Kon.

– Je me suis réveillé deux heures plus tard et je suis monté dans un bus. Mais j'ai rencontré l'homme dont avait parlé le type dans l'entrepôt et j'ai pris peur, donc je suis redescendu et je suis rentré à pieds.

Elle se recula et le gifla si fort que sa tête partit sur le côté.

– Ne me refais plus jamais d'aussi grandes frayeurs ! Sortie, téléphone, amis, tu oublies !

Elle avait retrouvé sa hargne de départ. Nul doute qu'elle avait dû alterner tristesse et rage incontrôlable durant le trajet.

– Tu iras chez ta Tante Hortense pour te rattraper et rembourser ton ordinateur. Je ne veux pas de toi à la maison durant ce temps-là. Rassemble tes affaires, tu pars ce soir.

Elle quitta la pièce. Quelques minutes plus tard, le moteur rugissait et la vieille décapotable s'éloignait à toute vitesse.

Brandon déclara : – Tu sais, elle fait ça pour ton b-

– Ah oui ? Cracha Darius. Eh bien, elle a une drôle de manière de le faire.

Il fouilla rageusement dans son placard, en sortit six caleçons propres, des tee-shirts, des chaussettes, des pantalons et une veste avant de les fourrer dans une minuscule valise décorée de dinosaures pixelisés qui datait de ses neuf ans. Comment avait-il pu le trouver cool à l'époque ?

Comme il ne pouvait rien faire d'autre en attendant la soirée, que sa mère l'avait privé de sortie et que son frère n'hésiterait pas à cafter, il choisit de s'allonger sur son lit et de fermer les yeux, même s'il ne parviendrait jamais à trouver le sommeil, le cœur bouillonnant.

À quelques lieues de là, la mère de Darius s'était garée dans un parking proche de l'église. Elle vérifia que l'endroit était vide avant de taper à toute vitesse le numéro de sa sœur.

– Hortense ? Appela-t-elle quand celle-ci décrocha.

– Kate ? Pourquoi tu…

– J'ai pas le temps de t'expliquer, mais tu dois héberger mon fils.

– L'accro aux dinosaures ou le fan de régimes diététiques ?

– Le premier.

– Il a des ennuis ?

– Il risquerait d'en avoir.

D'un geste fébrile, elle essuya ses mains moites sur son pantalon. Si par malheur il venait à rechercher son fils, alors il remonterait jusqu'à elle et les Bowman seraient en danger.

Il fallait à tout prix l'éviter.

– D'accord, il vient quand ?

– Ce soir.

– Aussi tôt ?

– Tu connais le risque que nous encourrons. S'il nous retrouve…

– J'ai compris.

– Alors à ce soir. Je te l'envoie de nuit.

Kate raccrocha. Plus l'appel durait de temps, plus c'était dangereux.

Elle redémarra et disparut.