Sous un ciel artificiel, noir et dépourvu de la moindre étoile, le salon de la maison des Jedusor était éclairé par quelques lampes à pétrole que Rogue avait rapportées de la cave.
La nuit était à nouveau tombée, indiquant qu'ils s'étaient assoupis dans leurs lits respectifs environ deux heures auparavant. Les rares bougies qu'ils avaient trouvées étaient déjà consumées, tout comme les pots en verre remplis de pêches au sucre qu'ils avaient dévorés. La grand-mère de Voldemort savait manifestement maîtrisé l'art de la conservation, car le goût des fruits était resté intact.
Chouta ne ressentait plus le besoin pressant d'aller aux toilettes, ce qui lui fit craindre que sa vessie avait cédé. Elle implorait Merlin pour qu'un événement extraordinaire la réveille avant Pansy, comme une comète traversant le ciel ou un dinosaure décidant de s'asseoir sur sa tête...
Le maître des potions, avec sa connaissance approfondie des objets moldus et de leurs mécanismes, avait passé son temps à réparer des horloges à coucou et la chaudière, un appareil complexe qui chauffait de grands morceaux de métal appelés "radiateurs".
Tandis que Chouta vaquait à ses occupations, Rogue revenait du jardin avec quelques pommes de terre un peu déshydratées, affirmant qu'elles pouvaient soi-disant produire de l'électricité. Il avait également trouvé des fils de cuivre et de zinc en démontant divers appareils électroménagers. Il déposa le tout sur la table avant de s'asseoir à côté d'elle, entamant sans préambule un cours de science qu'elle n'avait pas sollicité.
Son métier ne le quittait jamais vraiment. Malgré ses fréquentes plaintes concernant ses élèves, Chouta était certaine qu'il prenait secrètement un plaisir malicieux à transmettre son savoir. Un élève diplômé en Potion par le professeur Rogue en valait cinq.
- La pomme de terre est un excellent conducteur, expliqua-t-il d'une voix assurée en bidouillant les fils. Tout cela est grâce au suc qu'elle contient, merveille improbable de la nature.
Il implanta les fils de cuivre et de zinc et les connecta à une petite ampoule. De la lumière apparut, vacillante mais bien visible, comme une luciole dans la nuit.
- Et la lumière fut, murmura-t-il, un léger sourire sur les lèvres, manifestement passionné par le sujet.
Chouta fit les yeux ronds. Honnêtement, depuis le début, elle n'avait pas une seule seconde cru à son histoire de créer de la lumière à partir d'une patate. Rogue était décidément ingénieux...
- C'est incroyable, dit-elle simplement.
- Il se trouve que les Moldus sont bien plus avancés que nous sur les réactions chimiques, répondit Rogue avec une pointe de respect mêlé de dédain.
Il se leva, observant la lueur blanche de l'ampoule avec une satisfaction dans le regard.
- Leur ingéniosité n'a pas de limites, ajouta-t-il. Nous avons beaucoup à apprendre d'eux, même si peu d'entre nous sont prêts à l'admettre.
Dans ce monde de magie, où la moindre étincelle pouvait venir d'une baguette, Rogue démontrait que même les moyens les plus simples pouvaient produire des miracles.
Si ce rêve lucide en compagnie de Rogue changait le regard qu'elle lui portait,
Chouta le trouvait malgré tout toujours aussi retors dans son esprit : il surveillait Voldemort au moins toutes les demi-heures, même si ce dernier ne faisait que dormir et boire le lait du Serpent, comme toujours...
Et justement, elle entendit à nouveau ses pas descendre les escaliers pour la énième fois.
- Notre embryon se porte bien, annonça-t-il d'un rictus ironique.
- N'essayez pas d'humaniser cette chose, lui répliqua Chouta, répugnée.
- Mon travail pour Dumbledore consiste à récolter le plus d'informations possible sur lui, l'espionner, et bientôt lui faire croire que je suis de son côté. C'est primordial si nous voulons un jour trouver un moyen de l'éliminer...
- C'est lui qui va nous éliminer, répondit-elle sombrement.
Elle lui tourna le dos un instant pour lui préparer un nouveau café, mais lorsque qu'elle revint avec la tasse, il avait disparu. Très vite, elle en conclu qu'il
venait de se réveiller dans le monde réel.
À ce moment-là, le grenier redevint l'endroit de prédilection, le seul qui ne causait aucune frayeur. Un lit parfaitement fait apparut soudainement dans la pièce, une rare et délicate attention de Rogue avant son départ. S'y installant, elle constata qu'il était même plus douillet que celui du dortoir...
Chouta fut tirée de son sommeil par nul autre que le bras de Rogue qui la secouait sans ménagement.
- Dans le bureau du directeur, tout de suite, ordonna-t-il en la tirant presque du lit.
Engourdie, alors qu'elle se levait, elle vit qu'un cercle humide s'était dessiné sur ses draps. Rogue claqua des doigts et un elfe de maison apparut aussitôt.
-Changez ces draps sans réveiller Miss Parkinson.
L'elfe s'affaira tandis que Rogue, visiblement moins détendu dans le monde réel, escorta Chouta à travers les couloirs familiers de Poudlard.
Arrivés devant la gargouille qui gardait l'entrée, Rogue murmura le mot de passe et la porte en chêne du bureau de Dumbledore s'ouvrit lentement.
À l'intérieur, Albus Dumbledore était assis derrière son bureau encombré de parchemins et de livres empilés, plongé dans une lecture profonde, les sourcils froncés derrière ses lunettes en demi-lune. Son visage parut s'adoucir en voyant ses visiteurs entrer.
- Albus, commença Rogue d'une voix grave, nous avons des informations urgentes à vous transmettre.
Le Directeur de Poudlard scruta Rogue d'une manière étrange, puis Chouta, et de nouveau Rogue... Comme si quelque chose lui sautait aux yeux sans qu'il puisse vraiment le décrire.
- Dans ce cas, asseyez-vous, je vous en prie, dit-il d'une voix inquiète, désignant les fauteuils en face de son bureau.
Rogue commença alors à raconter leur rêve commun, décrivant avec minutie ce qu'ils avaient vu : Voldemort dans l'ancienne maison des Jedusor, son rituel étrange avec le serpent, et la présence de Barty Croupton Junior, vivant et conspirant contre Harry Potter.
Chouta, réfléchissant à voix haute, fit alors une connexion audacieuse à propos du serpent nourrissant Voldemort. Elle venait de repenser à unes des histoires du Baron Sanglant...
- Nagini, dit-elle en interrompant Rogue. La fille du cirque dont tous les sorciers d'Angleterre connaissent l'histoire...
Ils la regardèrent d'un air interrogatif.
- Et si c'était elle, le serpent ? Elle aurait du lait car avant d'être un reptile, c'était une femme frappée d'un maledictus. Au dernières nouvelles, même dans notre monde, les serpents qui donnent du lait, ça n'existe pas.
Si Dumbledore fut dans un premier temps surpris par cette théorie, il en reconnut rapidement son intelligence et sa cohérence :
- C'est une perspective intrigante, Miss Chouta...Le Seigneur des Ténèbres parle le fourchelang, et les sorciers dans la condition de Nagini donneraient tout pour être à nouveau compris...Cette malédiction prend du temps à s'installer dans le corps du malade, mais lorsque la transformation arrive à son terme, elle est désastreuse pour la personne piégée dans ce corps d'animal...Barty Junior toujours en vie...Personne ne nous croira, mais au moins, nous le savon. La sécurité des prochaines épreuves sera renforcée. Je vais transmettre un rapport au ministère et eux seuls décideront d'être raisonnable ou de fermer les yeux sur l'évidence.
Un silence pensif s'installa dans le bureau, Rogue massait ses tempes, comme victime d'un affreux mal de tête.
Dumbledore se leva lentement de sa chaise, si faiblement que Chouta crut un instant qu'il allait tomber. Son visage était interrogatif, il marmonait quelques mots entre ses lèvres...
Contournant son bureau, le directeur
se tint devant sa pensine, hypnotisé par le liquide étrange de cet objet dans lequel il passait ses mains comme pour créer des vagues...Sa longue barbre argentée flottait dedans.
- Sous une forme inhumaine, soigné par ses serviteurs, murmura Dumbledore d'une voix basse. Fatalement...C'est très intéressant...Une très ancienne magie noire datant des temps obscures du moyen-âge...Tout se tient.
Chouta et Rogue se levèrent à leur tour, s'approchant avec précaution de Dumbledore. Mais il leur tourna longtemps le dos, ses deux mains appuyées contre la Pensine.
- Ce que les frères Peverell nous ont transmis est une bénédiction qu'il faut savoir manier avec la plus grande des précautions, continua Dumbledore d'une voix profonde. Je remercie chaque jour le ciel que de tels dons aient été accordés à des sorciers qui ne veulent que le bien et la paix dans ce monde... Harry peut se cacher de la mort et la narguer avec sa cape d'invisibilité. Moi, j'ai eu à affronter l'amour de ma vie en duel, malgré sa pleine puissance, grâce à la baguette de sureau qui me revenait de droit. Et vous, Severus, vous voyez ce que les morts veulent vous montrer avec la pierre de résurrection. Nous sommes, à mon sens, une trépidante équipe sur qui le monde des sorciers peut se reposer sans craintes. Mademoiselle Chouta était également avec vous, dans ce rêve...Que cela peut-il signifier?
Rêvait-elle encore ou Dumbledore venait de lui annoncer qu'elle était une cousine éloigné de Potter? Beurk.
Le vieux sorciers se retourna soudainement vers eux, réajustant ses lunettes sur son nez.
- Severus, éclairez-moi...
- Oui?
- Êtes-vous de la même famille que Miss Chouta? demanda-t-il en les regardant de ses yeux bleus clairs.
- Je suis son père, assuma directement Rogue.
Le vieux sage afficha un visage grave, sinistre. Cette nouvelle ne semblait pas être accueillie comme un beau cadeau tombé du ciel, mais plutôt comme un poids supplémentaire dans l'équation.
- Il y a tant de choses que nous ignorons les uns des autres...Dit Dumbledore.
Voldemort ne doit jamais savoir, c'est important, il en va de sa sécurité.
L'homme aux cheveux noirs se mordit la lèvre jusqu'au sang à l'évocation de ce nom insupportable...
- Il est trop tard, je l'ai déclaré au ministère, et vous savez aussi bien que moi qu'il n'est qu'une question de temps avant que les Mangemorts n'infiltrent le ministère.
Chouta détestait qu'on parle d'elle comme si elle n'était pas là. Les adultes avaient toujours cette dérangeante (et impolie) habitude. Elle se tut et les écouta, comme toujours...
- Dans ce cas, vous ne devez jamais faire quoi que ce soit qui puisse contrarier le Seigneur des Ténèbres, du moins jusqu'à ce qu'elle perde la trace à sa majorité.
Quand il reviendra, vous devrez lui obéir au doigt et à l'œil... Faites-le, sinon ce sera elle qu'il s'en prendra pour vous punir.
- Vous croyez que je n'y pense jamais, Dumbledore? S'emporta Rogue en lancent un regard conscient à Chouta.
J'ai passé toute son existence à la protéger en la tenant éloignée de mon monde et de celui du Seigneur des Ténèbres! Tout ceci est de la faute de Karkaroff! Il était obsédé par l'idée qu'elle participe et remporte le Tournoi des Trois Sorciers, alors il a fait ce voyage avec elle contre mon gré, sans me consulter! Il a sciemment mis ma gamine, une partie de moi-même, en danger, uniquement par esprit de compétition!
- C'est faux, grogna Chouta. Poudlard est la plus belle chose qui me soit arrivée, et le professeur Karkaroff voulait que mon talent soit reconnu ! Je suis l'arme secrète de Durmstrang et c'est totalement injuste que Potter puisse y participer et pas moi ! Je ne suis pas en danger, le vrai danger c'est de vivre reclus.
- Taisez-vous ! Cria Rogue si fort qu'il en fit trembler les tableaux. Petite insolente ! Vous n'avez pas encore conscience du véritable enfer que vivent les enfants des Mangemorts, il vous utilisera comme bon lui semblera.
- Alors je ferai comme vous, je serai agent double. Il pensera m'utiliser mais je me jouerai de lui, je suis très douée en Occlumencie, même le professeur Karkaroff n'arrive pas à pénétrer mon esprit.
- Vous ne serez rien du tout ! Il n'y a que moi qui puisse accomplir ce rôle, ce fardeau... Si je vous demande d'aller à droite, vous irez à droite, et quand je vous demanderai d'aller à gauche, vous irez à gauche!
Dumbledore s'approcha près de Rogue, mais celui-ci recula immédiatement.
-Severus... implora Dumbledore, cherchant désespérément à amorcer la bombe. Elle a comprit ce que vous voulez dire, mais ce qu'elle souhaite que vous compreniez, c'est qu'elle est de votre côté... Personne dans cette pièce n'est votre ennemi.
- Personne n'est de mon côté, dit agressivement Rogue. Je suis seul contre tous, le seul à devoir répondre aux exigences du Grand Dumbledore tout en essayant de ne pas me faire démasquer par le plus puissant Legilimens qui ait jamais existé !
Dumbledore tenta une nouvelle approche en douceur, posant ses mains avec bienveillance sur les épaules de Rogue...
- Allons...Dit-il d'une voix douce, vous n'êtes pas seul. Nous sommes dans cette lutte ensemble, et votre fardeau, bien que lourd, n'est pas porté seul...
Rogue repoussa brusquement les mains de Dumbledore de ses épaules, ses yeux noirs brillant de colère et de frustration.
- Ne me touchez pas, demanda le maître des potions en s'asseyant sur les grandes marches en pierre. Vous ne comprenez rien à ce que je dois endurer.
Albus se mit accroupie, à sa hauteur, cherchant à le déchiffrer.
Chouta préféra se mettre en retrait. Elle s'éloigna vers l'autre côté de la pièce, séparée d'eux par une bibliothèque qui faisait la taille d'un muret.
Le directeur possédait des étagères entières d'objets bien curieux, mystérieux...Celle-ci était toujours aussi étonnée de voir comment les personnes âgées aimaient s'entourer de choses si spéciales.
Elle entendait quelques bribes de ce que Dumbledore disait à Rogue :
- ...Rien ne vous oblige à toujours garder les choses emprisonnée dans le fond de votre cœur, murmurait Dumbledore.
- ... Vous savez Dumbledore, il y a des jours où je ne sais même plus si je dois m'agenouiller devant la destinée ou lui donner un coup de pied dans les couilles...
Chouta fit un rire discret.
Alors qu'elle s'efforçait de se faire toute petite, une voix sournoise surgit soudainement juste au-dessus de sa tête.
- Alors, on se fait discrète? demanda le choixpeau, tout en haut d'une armoire.
C'était un chapeau pointu assez particulier avec une bouche et deux petits yeux noirs, utilisé par chaque nouvel élève de Poudlard pour être réparti dans l'une des quatre maisons.
Elle le regarda d'un œil curieux.
- Veux-tu m'essayer? demanda-t-il.
- Avec joie.
- Et pourquoi le voudrais-tu?
- Et pourquoi pas? répondit-elle en haussant les épaules, pendant que Dumbledore et Rogue discutaient de son avenir en arrière-plan.
Elle prit un petit escabeau et plaça le choixpeau sur sa tête lorsqu'elle eût ses deux pieds sur le sol.
-...Hum...Intéressant. Je sens que tu as récemment changé d'allégeance...Tu étais plutôt une Serpentard...Tu n'aimes pas les moldus...Pourtant, je vois en toi un sens de la justice, de rédemption. Tu veux sauver le monde, tendre la main aux autres...Tu as encore du chemin à parcourir, tu reviens de loin, avec tes idées sombres et ta magie noire. Mais tu as mérité ta place chez...GRYFFONDOR! hurla-t-il à travers toute la pièce.
- Quoi?! S'exclama-t-elle.
- Gryffondor, dit-il encore avec un air fâché, jovial, sévère, puis heureux.
- Stop!
- Gryffondor!
- Arrête!
- Gryffondor, Gryffondor, répéta le choixpeau inlassablement.
- Pas si fort! Pesta Chouta.
Dumbledore et Rogue s'interrompirent.
Intrigués, ils firent silence avant de se précipiter vers Chouta.
Le maître des potions gardait le visage neutre tandis que Dumbledore retrouvait enfin son expression rassurante habituelle. Qu'ils étaient tout deux très grands face à elle...
- Vous savez, Severus, c'est plutôt dans cette maison que je vous imagine aussi à présent, affirma Dumbledore avec douceur. Courageux, fier, protecteur... Bel homme, bien que je sache que ce critère ne rentre peut-être pas en ligne de compte. Il me semble parfois que nous répartissons les élèves un peu trop tôt...
- Peut-être, Albus. Mais je crains que ma place ne soit déjà bien établie à Serpentard, et dans l'histoire de Poudlard.
Rogue retira le Choixpeau de sa tête, semblant curieusement satisfait qu'il l'ait identifié à Gryffondor.
