Oui, quand cette chair et ce cœur auront péri
Et que la vie mortelle aura cessé,
Je possèderai, dans l'au-delà,
Une vie de joie et de paix.
La Terre fondra bientôt comme de la neige,
Le Soleil cessera de briller,
Mais Dieu, qui m'a appelé ici-bas,
Sera toujours avec moi.
Amazing Grace – John Newton
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Drago somnolait, tentant de ne pas perdre le fil du discours soporifique du professeur Septima Vector.
Comme à chaque fois qu'il se trouvait en cours d'Arithmancie, il ne pouvait s'empêcher de jeter un énième coup d'œil à la chaise vide à ses côtés. C'était la place de la jeune Artwood.
Encore une fois, et probablement la millième fois de la journée, depuis le matin où il s'était levé jusqu'au soir où il s'endormirait, il pensa à ses retrouvailles avec Dorea. Les vacances de Noël n'étaient plus très loin maintenant, et il priait chaque jour, Merlin, Morgane et tous les saints sorciers pour découvrir un sortilège qui lui permettrait de faire un saut dans le temps et de se retrouver directement à Belgrave Square pour la serrer dans ses bras.
Il se remémora alors leur dernière conversation, deux jours auparavant. Avec du recul, il était conscient d'avoir été un peu dur. Mais quand il avait reçu cette lettre de sa mère, il avait été si en colère de la voir se laisser aller de cette façon… Cela ne lui ressemblait pas.
Pourtant, il se doutait, depuis qu'il l'avait aperçue au pas de la porte de sa chambre, qu'il lui manquait certainement des éléments. Évidemment, il avait compris qu'elle lui mentait depuis le début.
Il ne savait pas ce qui s'était réellement passé, mais il était certain d'une chose : cela devait cesser. Il avait donc décidé de ne pas retourner à Poudlard après les vacances. Il demanderait une audience au maître et tenterait de le convaincre qu'il serait plus utile sur le terrain.
« Je veux oublier. »
C'était ce qu'elle avait écrit. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Oublier quoi ? Lui ?
Non, il n'y croyait pas. Ce n'était pas à lui qu'elle faisait allusion. C'était bien plus grave qu'une simple dispute de couple, il en était convaincu.
La cloche sonna enfin, et Drago rangea nonchalamment ses affaires pour sortir de la salle, talonnant Blaise et Daphné qui l'ignoraient comme à leur habitude depuis leur retour.
Il grimaça, songeant que la réaction de Dorea était légitime. Elle avait tout fait pour les tenir à l'écart, quitte à les mettre en sécurité et à les exfiltrer du pays. Mais eux, n'avaient fait qu'à leur tête… Ils étaient rentrés la veille de la rentrée, alors qu'ils auraient dû rester cachés. Lorsqu'il les avait vus débarquer sur le quai 9 ¾, il avait cru faire une syncope et avait immédiatement pensé à prévenir la rousse.
Mais ses deux amis lui avaient alors expliqué qu'il ne s'agissait pas seulement d'eux, mais également de toute la famille de Dorea. Sa tante, ses grands-parents, ainsi que Gabriel. Ils avaient intégré l'Ordre, tout comme Théo, et étaient en sécurité dans un endroit reculé du pays, dont personne ne pouvait connaître la localisation, à moins de faire partie du secret. En somme, tous étaient sous le sort de Fidélitas.
Le blond avait donc convenu de l'informer dès que possible, avec toute la patience et la subtilité dont il savait faire preuve.
Comment le lui dire par écrit ? C'était peut-être un peu lâche de sa part de ne pas l'avoir fait, mais il connaissait sa petite amie par cœur et était sûr que si elle avait été informée du retour de sa famille au pays, elle aurait tout fait pour rentrer à nouveau en conflit avec les mangemorts. Elle foncerait dans le tas, sans même réfléchir, se mettant délibérément en danger.
Cependant, il n'avait pas anticipé une éventuelle visite surprise de Dorea en personne. Et sa découverte fut la pire qui soit.
Il se revit encore, ce jour-là, la jeune femme se tenant à l'entrée de sa chambre. Il avait ressenti un moment de flottement. Durant un millième de seconde, il s'était demandé qui se trouvait là.
Elle ressemblait à un cadavre. Ses vêtements flottaient autour d'elle, ses joues étaient si creuses qu'on pouvait apercevoir ses pommettes saillantes. Mais ce qui l'avait le plus choqué, ce furent ses cheveux. Ils étaient ternes, bruns, contrastant avec son teint livide et blafard. Et ses yeux… Il n'y avait plus cet éclat habituel dans son regard. Ils avaient pris une teinte bien plus sombre, et l'expression semblait brisée.
Et puis, il s'était rendu compte de la présence d'Astoria. Sur l'instant, il n'avait pas compris ce qu'elles faisaient là, ni l'une ni l'autre. Puis, lorsque la rousse était partie, il avait réalisé son erreur.
Son nez en avait fait les frais, mais il ne lui en voulait même pas.
Non.
Il était en colère qu'elle n'ait rien dit. Qu'elle ne se soit pas confiée à lui. Car il était désormais convaincu que quelque chose clochait.
Une petite voix s'éleva alors dans son esprit. Elle ne voulait pas l'inquiéter. Tout simplement. Tout autant que lui, il ne lui avait rien dit pour les mêmes raisons.
Cette constatation lui fit réaliser qu'il devait changer cela.
C'est donc avec cette résolution qu'il poursuivit son chemin, contournant la Grande Salle pour se rendre dans la salle commune. Il souhaitait déposer ses affaires avant de se rendre au dîner.
Arrivé devant le mur, il prononça le mot de passe et traversa la pièce vide, conscient que les élèves se trouvaient tous en train de se restaurer, respectant scrupuleusement les directives rigoureuses des Carrow. Mais il s'en moquait. Il n'avait rien à faire de ce que ces deux-là pensaient. De toute manière, il était autant mangemort qu'eux, et ne craignait rien. Pourtant, il pressa le pas dans les escaliers, sachant que son absence dans la Grande Salle ne tarderait pas à être remarquée.
Arrivé enfin à son étage, il s'avança d'un pas nonchalant vers la seule porte située tout au bout. Celle menant à sa chambre de préfet-en-chef. Il posa sa main sur la poignée dorée et la tourna pour ouvrir la porte.
Il se figea alors en distinguant la visiteuse surprise qui se tenait dans sa chambre : sa mère.
Narcissa Malefoy se tenait droite, le visage grave et les yeux… bouffis, comme si elle avait pleuré. Mais Narcissa ne pleurait jamais. N'est-ce pas ? Elle n'avait même pas versé une larme pour la mort de son beau-père, ni pour celle de sa propre mère… Alors que se passait-il ?
- Mère ? fit-il en guise de salutation.
- Bonjour, Drago, murmura la blonde.
- Que se passe-t-il ? demanda le jeune homme, interloqué.
- Il faut que je te parle.
- C'est père ? C'est ça ? questionna-t-il, fronçant les sourcils.
- Non, il ne s'agit pas de ton père.
Elle prit place sur son lit, puis invita son fils à s'asseoir à côté d'elle.
- Viens, assieds-toi, fit-elle d'un ton doux.
Drago comprit. Une certitude écrasante pesa sur lui : son monde venait de s'écrouler.
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Astoria lança un regard anxieux vers l'entrée de la Grande Salle.
- Où est passé Drago ? demanda-t-elle en tenant son assiette dans ses mains.
- Je n'en sais rien, répondit Daphné en haussant les épaules.
- On ne l'a pas vu depuis hier, lorsque nous sommes sortis du cours d'Arithmancie, précisa Blaise, les sourcils froncés.
- C'est étrange, non ? insista Astoria, les lèvres pincées.
- Laisse-le, soupira Daphné, las.
- Je m'inquiète seulement pour lui, dit Astoria, l'expression sérieuse.
- Tu ne crois pas que tu as assez foutu la merde comme ça, s'énerva Daphné un peu plus fort.
- Je voulais récupérer mon devoir, rétorqua Astoria sur le même ton. Je ne vois pas ce qu'il y a de mal à ça.
- Ce qu'il y a de mal, c'est que tu frises le ridicule à agir ainsi. Ne crois pas que je ne sais pas ce que tu essayes de faire depuis la rentrée. On était pourtant d'accord, non ?
- Tu étais d'accord ! Moi, non.
- Ça suffit, les filles, temporisa Blaise calmement.
Les deux sœurs Greengrass, l'une à côté de l'autre, retournèrent à leur petit-déjeuner, s'ignorant durant le reste du repas.
Daphné but une dernière lampée de jus de citrouille, puis attrapa son sac lorsque les hiboux firent irruption à cet instant.
- Ah bah ce n'est pas trop tôt ! s'exclama la blonde, enthousiaste.
- Ils ont du retard ce matin, non ? remarqua Blaise en jetant un œil à sa montre.
Plusieurs hiboux lancèrent les journaux enroulés à leurs destinataires, eux-mêmes les attrapant au vol, comme Daphné.
Cette dernière déroula le journal, tandis que Blaise donnait une mornille à la petite bourse attachée à la patte de la chouette hulotte qui s'envola aussitôt.
Un silence tomba dans la salle. Choquant et glacé.
- NOOOON ! s'étrangla Daphné dans un hurlement déchirant.
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Le grésillement de la radio résonnait dans la tente depuis près d'une heure.
Hermione était recroquevillée sur son lit, concentrée sur un petit livre qui avait tout l'air d'un conte pour enfants. Quant à Harry, il était assis sur une chaise derrière la table, au centre de la pièce, triturant le bouton du poste dans un sens ou dans l'autre, cherchant désespérément la fréquence animée par les frères Weasley.
Chaque jour, c'était le même rituel, priant pour n'entendre aucun nom qu'il connaissait. Ginny, ou bien un des Weasley, Lupin, Tonks, ou même un ancien camarade de Poudlard comme Neville, Seamus ou Luna.
Le grésillement devint aigu, ce qui signifia à Harry qu'il avait trouvé la bonne fréquence. Il ne lui restait plus qu'à donner le mot de passe. Sortant sa baguette, il tapota sur l'appareil, énumérant chaque nom lié à l'Ordre qui lui venait en tête.
Au bout d'un quart d'heure, Harry perdit patience et tapa rageusement sur le poste radio. Le regard préoccupé d'Hermione se tourna vers lui.
- Tu n'arrives pas à trouver la fréquence de Potter Veille ?
- C'est bizarre, j'ai dit tout ce qui avait un rapport avec l'Ordre, et ça ne marche pas. C'est dans ces moments-là que je me dis que le pouvoir de Dorea nous servirait bien…
- Harry, chut ! s'exclama Hermione en se levant de son lit.
La fréquence se débloqua soudainement, et c'est ainsi que la voix de Fred Weasley, tremblante et macabre, s'éleva dans la tente.
- C'est avec une grande tristesse que nous avons appris la disparition de Dorea Artwood, hier matin, à High Marnham, dans le comté de Lincoln. Son corps a été retrouvé par les autorités du ministère de la magie au fond d'un lac d'usine à charbon à la suite d'une rixe entre l'Ordre et les mangemorts. Nous présentons nos plus sincères condoléances à sa famille ainsi qu'à ses amis.
Hermione avait enlacé Harry, qui pleurait, éprouvant une douleur qu'il n'avait que rarement connue dans sa vie.
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La Grande Salle baignait dans un silence de plomb. Personne, pas même élèves ou professeurs, ne prononçait un mot, ni ne bougeait.
Drago était assis sur son banc, le teint translucide et les yeux aussi rouges que ses phalanges ensanglantées. Blaise posa une main sur son épaule, et le blond pleura silencieusement, se laissant submerger par l'émotion.
Daphné était face à lui, dans le même état que son meilleur ami.
Un bruit de trompette s'éleva dans la salle, mais personne n'y prêta attention, habitué à présent aux reniflements et gémissements de Rubeus Hagrid, le Gardien des clés et des lieux de Poudlard. Les autres professeurs, à peu près aussi choqués que leurs élèves, demeurèrent silencieux. Seuls les Carrow continuaient à manger, indifférents à l'état général de la salle. Ou peut-être en avaient-ils conscience, mais ils s'en moquaient, sachant que personne n'oserait se rebeller.
Severus Rogue, installé au centre de la table, l'expression fermée, se leva lentement de sa chaise au haut dossier d'or.
Tous braquèrent les yeux vers le nouveau directeur, qui croisa les mains devant lui.
- Chers élèves…
Il s'interrompit, inspira profondément, puis reprit la parole.
- Je vous propose d'observer une minute de silence en l'honneur de Dorea Artwood.
Le directeur baissa alors la tête. Un moment de flottement s'ensuivit, puis les élèves l'imitèrent, tout comme le reste du corps professoral.
Ils restèrent ainsi, durant un temps indéterminé, où l'on n'entendait que le mâchonnement indécent d'Amycus et Alecto Carrow. Puis, soudain, dans un raclement sonore, tous les Serpentard, à l'exception de Drago, Blaise et Daphné, se levèrent et chantèrent d'une seule voix.
Amazing Grace, how sweet the sound
That saved a wretch like me
- Hé ! Rassoyez-vous ! ordonna Amycus Carrow. Mais sa voix se perdit dans le tumulte.
I once was lost but now am found
Was blind, but now I see
- Vous entendez ce que je vous dis ! Silence ! hurla le Mangemort, tentant désespérément de se faire entendre.
Les élèves vêtus de vert et d'argent augmentèrent leur volume d'un décibel. Carrow, qui s'était levé, entreprit de contourner la table, sa baguette à la main, mais Rogue le stoppa d'un simple geste. L'ordre était clair. Alors, Neville Londubat se leva à son tour et se joignit à l'hymne.
T'was Grace that taught my heart to fear
And Grace, my fears relieved
Ginny Weasley se leva, suivie de Luna Lovegood à la table des Serdaigle.
How precious did that Grace appear
The hour I first believed
Through many dangers, toils and snares
I have already come
'Tis Grace that brought me safe thus far
And Grace will lead me home
Un à un, les élèves se levèrent, que ce soit à la table des Gryffondor, des Serdaigle ou des Poufsouffle. Drago, jusque-là dans un état de stupeur, regarda autour de lui, totalement interloqué par ce qui se tramait. Il remarqua Pansy Parkinson essuyer discrètement une larme sur sa joue. Daphné et Blaise se joignirent à la mélodie, imitant les professeurs qui venaient de faire de même.
When we've been here ten thousand years
Bright shining as the sun
We've no less days to sing God's praise
Than when we've first begun
Amazing Grace, how sweet the sound
That saved a wretch like me
I once was lost but now am found
Was blind, but now I see
Les élèves en vert et argent levèrent leurs baguettes, initiant un mouvement qui déferla à travers la Grande Salle, illuminant le bout de leurs baguettes en signe de respect pour celle qui avait été leur amie, leur camarade, leur rivale. Le jeune Malefoy prit conscience que Dorea Artwood avait accompli une chose significative : rallier le monde sorcier. Malgré la douleur insoutenable qu'il ressentait à cet instant, sachant qu'il ne s'en relèverait sûrement jamais, il réalisa que Dorea n'avait cessé de lui enseigner, tout au long de ces années où il l'avait côtoyée : la patience, la loyauté, le sens du sacrifice, mais surtout l'intense lutte pour la liberté et la paix. Il se jura alors une chose : devenir l'homme qu'elle avait façonné en lui.
