Mes petits chats,

Comme annoncé très récemment, je publie aujourd'hui - 25 décembre 2024, jour de Noël - une histoire sentant bon le chocolat chaud, les biscuits à la cannelle et la résine de sapin :)

J'ai écrit cette histoire en une quinzaine de jours en m'imposant un nombre approximatif de pages pour m'assurer de vous la proposer à temps. Je l'ai également vu comme un exercice de style afin de travailler sur la concision et l'efficacité. En effet, j'ai achevé début décembre un énorme monstre de presque 1000 pages dont la rédaction m'a un peu échappé au fil des mois (il s'agit presque de mon unique travail de l'année 2024). Bien que cela ait été passionnant (c'est sans doute mon histoire la plus ambitieuse à ce jour en terme de contenu, de personnages nouveaux, d'univers etc.), elle implique maintenant une publication proche de l'interminable... L'année 2025 va donc être celle des histoires à la volumétrie un peu contrôlée (j'espère) pour pouvoir vous proposer toujours plus de choses et enrichir mon univers car les idées ne manquent pas. Quoi qu'il en soit, cette nouvelle histoire - un Destiel fantastique et féérique que j'ai conçu comme un conte moderne - commencera à être publiée dans le courant du mois de janvier. J'espère qu'elle vous plaira :)

Le présent récit de Noël comprendra deux parties, publiée respectivement le 25 décembre et le 1er janvier. L'épilogue sera posté dans la foulée si j'y arrive, sinon il sera différé au mercredi 8 janvier, parole de scout ! Les parties seront un peu longues mais je n'ai pas voulu les diviser pour garder leur cohérence. Au moment de poster la première partie, je pense qu'elle n'est pas forcément mon histoire la plus aboutie, un petit quelque chose me gêne sans que je ne parvienne à mettre le doigt dessus... J'espère que vous la trouverez quand même cohérente et plausible dans toute la banalité de situation qu'elle expose :)

En attendant, je vous laisse donc avec Dean, Sam et Castiel dans la froideur de décembre :)

Je vous souhaite d'excellentes fêtes de fin d'année et je vous retrouve la semaine prochaine pour la suite :)

Bien à vous,

ChatonLakmé

PS : Le titre est une citation de Marjorie Holmes (1910-2002), une chroniqueuse et autrice américaine chrétienne ayant écrit de nombreux romans bibliques.


Le Denver Health, abréviation du Denver Health Medical Center (dit DHMC) est un hôpital rattaché à l'université du Colorado à Denver, fondé en 1860. Structure publique, il a depuis sa création une vocation sociale puisqu'il accueille les personnes défavorisées ou non assurées.

Les ciambelline all'anice sont de petits gâteaux secs à l'anis d'origine italienne. La sauce amatriciana est une préparation romaine à base de tomates, légèrement relevée, utilisée pour accommoder des pâtes. Le pandoro est une brioche italienne traditionnellement préparée à Noël dans la région de Vérone. Contrairement à son célèbre cousin le panettone, le pandoro est une brioche nature, sans fruits secs ni fruits confits.

Fred Astaire (1899-1987) et Gene Kelly (1912-1996) sont deux très grands danseurs (notamment de claquettes), chanteurs, réalisateurs et chorégraphes américains ayant eu leur heure de gloire à Hollywood entre les années 193à et 1960.

Le LoDo (pour Lower Downtown) est un quartier du centre-ville de Denver à la fois historique et branché, très animé.

Sun Tzu est un général chinois du VIe siècle avant Jésus-Christ, célèbre pour ses théories en stratégies de la guerre compulsées dans l'ouvrage L'Art de la guerre, le plus ancien traité militaire connu. La mention faite par Castiel plus loin dans le texte se rapporte à la stratégie 36, l'art de la fuite.

DU est l'acronyme de l'université de Denver, une structure privée créée en 1864 et dédiée à la recherche.

La crosse (ou lacrosse) est un jeu masculin en équipe disputé sur herbe, d'origine autochtone d'Amérique du Nord. Deux équipes de dix joueurs s'affrontent en se passant une balle grâce à une crosse munie d'un filet afin de l'envoyer dans les filets adverses. Codifiée en 1867, cette discipline est très répandue aux États-Unis et au Canada.


À Noël, tous les chemins mènent à la maison

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Première partie


Castiel est penché sur le dossier d'admission de Jonathan Milles quand il reconnaît le pas du Dr. Collins à une quinzaine de mètres de lui. … Non, plutôt à dix mètres; Andrew marche vite. Le brun écoute le couinement discret de ses chaussures italiennes faites sur mesure, un petit bruit agaçant qui atténue sans doute pour leur propriétaire le charme prétentieux de cette paire à 300$. Le brun frotte distraitement le bout de sa chaussure droite sur le lino qui couvre le sol des urgences du Health Medical Center de Denver, Colorado. Le modèle n'est pas d'une grande beauté – juste confortable et pratique – mais personne ne sourit en coin quand il quitte une pièce. Quant aux patients des urgences, ils grognent souvent, pleurent beaucoup et se moquent comme de leur première carie des chaussures du médecin s'apprêtant à leur sauver la vie. Castiel ne juge personne mais en son for intérieur, il ne pense pas qu'une griffure de chat rouge et boursoufflée puisse constituer à la fois une menace de gangrène et d'amputation. Ni un rhume de saison.

Parfois, le brun est un peu fatigué.

Le couinement devient plus proche, accompagnant comme un miaulement les pas staccato du Dr. Collins. Castiel enfonce légèrement sa tête entre ses épaules. Il connaît cette allure rapide, accompagné d'un balancement volontaire des bras qu'il devine. Le brun aimerait être très affairé très loin ailleurs dans l'hôpital.

—«Novak!»

Castiel croise le regard compatissant de Johanna assise derrière le comptoir, sa bouche ourlée d'un sourire malicieux. Aujourd'hui, la jeune femme porte une amusante barrette avec des fraises pour retenir ses longs cheveux blonds mais le brun ne sourit pas. Il tapote distraitement le bout de son stylo sur le comptoir en contreplaqué blanc et vert. Amusant comme le bruit semble répondre au couinement de –

—«Novak!»

—«Oui, Andrew. Je t'ai entendu la première fois. Que puis-je faire pour toi?», soupire doucement Castiel.

—«Tu peux me sauver la vie!»

Le brun penche légèrement la tête sur le côté, l'air suspicieux. Quand elles sont aussi emphatiques, les demandes d'Andrew Collins ne sont jamais une bonne nouvelle.

Castiel remarque une minuscule écaille de peinture sur le rebord du comptoir et commence à la gratter d'un ongle. Johanna repousse gentiment sa main avant de lui tendre un stylo. Son regard est clair: «Pas de dégradation inutile du matériel de l'hôpital. PS: Ils n'ont pas tant de matériel que ça. PPS: Noël est dans huit jours mais il n'y aura aucun cadeau dans nos chaussettes, pas même ce nouveau logiciel de gestion des lits que toutes les infirmières du DHMC appellent de leurs vœux. PPPS: Donc, pas de dégradation inutile du matériel de l'hôpital.» Oui, Castiel a compris tout ça alors il joue distraitement avec le petit pompon rose et froufrouteux au sommet stylo.

Il n'a pas envie de demander mais –

—«… En quoi puis-je te sauver la vie?»

—«Le Dr. Russell a déjà fait le planning des congés du service pour la période de Noël et je sais que tu as obtenu une semaine de repos mais est-ce que tu accepterais d'échanger avec moi? J'ai vraiment besoin des deux semaines complètes des fêtes», explique rapidement Andrew en s'accoudant au comptoir.

—«…Tu as déjà pris deux semaines de congé l'année dernière», lui rappelle doucement Castiel.

—«Je sais mais j'en ai vraiment besoin. J'ai des projets, une visite exceptionnelle d'une partie de ma famille installée à Chicago – je t'ai déjà parlé de ma famille à Chicago, pas vrai? – et je ne peux pas ne pas être là. S'il te plaît, dis à Russell que tu repousses tes congés à janvier ou en février. Tu n'as rien de prévu de toute manière, n'est-ce pas?»

Le brun pince les lèvres, les sourcils froncés. Il ignore tout de la famille de Chicago et si, peut-être a-t-il bien quelque chose de prévu. C'est Noël pour l'amour de Dieu et sa famille habite bien plus près de Denver que les autres membres Collins & Cie.

—«Je –»

—«Je sais que c'est un peu imprévu mais je t'assure que je t'en serai vraiment reconnaissant! Annie est un peu dépassée avec le bébé et j'ai envie d'être avec elle pour l'aider à tout préparer pour les fêtes, tu comprends», reprend Andrew avec chaleur.

Alors ça, c'est moche. Utiliser sa fille – son adorable petite fille de huit mois – est un procédé indigne. Comment Castiel est-il sensé répondre par la négative sans passer pour un Père Fouettard des vacances de Noël en famille? Le brun passe une main dans sa nuque, la masse du bout des doigts.

—«… Le Dr. Russell a été très clair concernant le planning du service. Il ne veut pas de réclamations, nous avons tous donné notre accord lors la réunion de rentrée en septembre», répond-il maladroitement.

—«Je sais mais c'est vraiment exceptionnel. S'il te plaît, Novak.»

Castiel pince les lèvres. Il est persuadé que Andrew a dit peu ou prou la même chose l'année dernière à la même réunion de service. Excepté que la visite exceptionnelle était de sa famille installée à Atlanta, Géorgie.

Il ouvre la bouche pour répondre mais le biper d'Andrew sonne dans la poche de sa blouse. Le jeune homme sort rapidement l'appareil, lit l'écran et grogne doucement.

—«On m'appelle dans le box 13, il semble que mon dernier patient refuse de passer la radio du thorax que j'ai demandé. Bon sang, j'ai vraiment besoin de vacances. Est-ce que tu peux y penser, Novak? On en reparle à la prochaine réunion de service!»

Andrew lui tape vigoureusement l'épaule avant de tourner les talons. Il marche encore plus vite, faisant couiner les semelles de ses chaussures d'une manière frénétique. C'est distrayant.

Castiel rouvre le dossier d'admission de Jonathan Milles et rend le stylo pelucheux à Johanna.

—«… Vous allez bien prendre ces congés, n'est-ce pas Dr. Novak?», demande-t-elle en plissant les yeux.

—«C'est exactement ce que je vais le faire.»

—«Et vous allez le faire parce que vous avez des projets», insiste la jeune femme.

—«… C'est cela.»

—«Vous mentez toujours aussi mal mais par pitié, ne laissez pas le Dr. Collins obtenir une fois de plus ce qu'il veut. Vous avez besoin de repos.»

Castiel acquiesce en souriant. Il se plonge dans la lecture du dossier. Jonathan Milles donc, dix-neuf ans, épaule droite démise et plaie ouverte importante au front. Il lit les lignes, relit le court paragraphe puis cligne les yeux de surprise. «Blessure provoquée par une chute à vélo depuis le toit de la maison familiale. Hauteur approximative de quatre mètres.»

Le brun soupire doucement, cale le dossier sous son bras avant de se diriger vers le box de consultation n8.

Pour la dixième ou quinzième fois depuis le début de sa garde il y a seize heures, il se demande à quel moment la jeunesse de Denver est devenue folle.

Lui aussi a vraiment besoin de repos.

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Deux jours plus tard, l'ensemble des médecins des urgences du DHMC et l'infirmière-chef Pamela Davis est rassemblé pour sa réunion de service hebdomadaire, dans la salle 435 du quatrième étage. Elle est présidée par le Dr. Russell, ses lunettes à fine monture dorée glissées dans la poche pectorale de sa blouse.

Depuis qu'il s'est installé sur le troisième fauteuil à droite, Castiel sent le regard d'Andrew lui brûler le visage. Il garde donc les yeux soigneusement baissés sur son bloc-notes à la couverture bariolée, un cadeau offert par son frère Gabriel pour ses trente ans. Le motif a fait rire Johanna aux éclats la première fois qu'elle l'a vu, l'austère Dr. Russell a haussé un sourcil amusé – Castiel pense que c'est le mot qui se rapprochait le plus de l'imperceptible courbe dessinée sur son visage anguleux – alors le brun l'amène en réunion comme bloc-notes. Il n'aime pas le gaspillage non plus.

Quand son supérieur évoque le planning des congés de fin d'année, le brun enfonce légèrement sa tête dans ses épaules. Il espère que les yeux marrons d'Andrew ne seront pas la source de sa combustion spontanée sur son fauteuil. Il effleure le tissu qui le recouvre du bout des doigts. Le mélange de viscose et de polyester est hautement inflammable, ça pourrait faire du dégât mais cela lui aurait épargné de devoir répondre à son collègue.

—«Dr. Novak.»

Castiel sursaute légèrement. Il ferme précipitamment son carnet et le Dr. de Rubio assise à côté de lui étouffe un rire en regardant la couverture cartonnée. First, I drink a coffee. Then I eat a muffin. Late, I work. Le sens de l'humour de Gabriel est déplorable mais comme une griffure de chat, ce n'est pas un motif raisonnable d'hospitalisation.

—«Vous n'avez toujours pas posé vos congés de fin d'année», dit lentement le Dr. Russell.

L'homme chausse ses lunettes et le brun déglutit un peu. Les lunettes à monture dorée posées sur le nez aquilin ne sont pas un bon signe.

De l'autre côté de la table, Andrew lui sourit d'un air entendu. Castiel se mord les joues.

—«Je –»

—«Il va de soi que le planning dont nous avons convenu ensemble ne peut faire l'objet d'aucune modification. Vous devez prendre vos congés Dr. Novak, vous en avez besoin. À moins que vous ne souhaitiez porter un fait nouveau à ma connaissance qui m'obligerait à le revoir entièrement…» Le Dr. Russell tourne légèrement la tête. «Dr. Collins? Je sais que vous avez fait part récemment de votre désir de bénéficier de deux semaines de congé. Il me semble que vous avez parlé d'une visite exceptionnelle d'une partie de votre famille…»

—«C'est exact», acquiesce Andrew en souriant.

—«… N'est-ce pas la même famille qui est déjà exceptionnellement venue vous rendre visite depuis Chicago l'année passée?»

Le jeune homme a le bon ton de rougir de gêne tandis que Castiel penche légèrement la tête sur le côté. Ah, il s'est trompé, ce n'était pas la famille Collins & Cie d'Atlanta. Le brun ne se serait pas permis de commenter le besoin de congés viscéral de son collègue – Andrew est un jeune marié et il adore son premier enfant – mais il est heureux qu'une autre personne l'ait fait à sa place. En plus, il n'aime pas le mensonge.

Andrew ne le regarde plus jusqu'à la fin de la réunion. En quittant la salle, Castiel réalise qu'il va profiter très prochainement d'une semaine de congés et il est un peu moins satisfait.

Johanna a raison, il a menti. Il ne fêtera pas Noël avec ses proches.

Le brun pince les lèvres. Il a conscience d'être un homme empli de contradictions.

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Les mains enfoncées dans les poches de son manteau en laine mélangée, le col remonté sur son cou et le nez plongé dans son écharpe, Castiel se hausse sur ses pieds. Il se balance distraitement, un va-et-vient régulier entre ses orteils et ses talons.

Avant arrière, avant arrière, avant arrière.

Il souffle, un panache de vapeur d'eau l'entoure. Le brun recommence. Il fait très froid. Castiel est bien enveloppé dans des vêtements chauds – le pull le gratte bien un peu dans le cou mais il est en cachemire et c'est un cadeau de sa sœur Anna –, pourtant il sent la bise glacée lui fouetter le visage.

Il pince les lèvres et reprend son léger balancement. Le brun ne fait pas cela pour se réchauffer, il s'agit plutôt d'un moyen – un peu stupide – de passer le temps.

Depuis vingt minutes, Castiel fait la queue sur le trottoir glacé et il commence à trouver le temps long. Il estime qu'il sera à l'intérieur de la boutique du traiteur haut de gamme dans approximativement une demi-heure. C'est une durée proche de l'éternité quand il la température est négative et qu'un vent glacial vous frappe le visage.

Castiel grommelle et resserre les pans de son écharpe. Il sort son portable de la poche de son manteau pour vérifier le mail de confirmation de sa commande reçu il y a deux jours. C'est bien cela, il doit se présenter à 17h15 et 17h30 pour retirer le menu de Noël qu'il a réservé sur le site internet du traiteur, avec option dessert et bouteille de vin des Hiwan Hills. L'idée d'occuper ses sept jours ouvrés de congé le plongeant dans une perplexité un peu abyssale, il a décidé de se faire plaisir au moins ce soir en mangeant bien (beaucoup) et (très) bon.

Castiel soupire. La file d'attente ne progresse pas et il commence à avoir froid aux pieds. Il recommence à se balancer et observe le monde autour de lui.

Devant lui, un couple tente d'apaiser les pleurs hystériques de leur bébé, installé dans une poussette haut de gamme. Un peu plus tôt – alors qu'il hurlait dans les bras de son père – Castiel a vu qu'il était habillé d'une combinaison très épaisse jaune et orange. Cela le fait ressembler à une étoile – pour les esprits les plus poétiques – ou à une étrange créature marine – pour un regard un peu plus pragmatique. Le brun est de ces esprits pragmatiques.

Il tend légèrement le cou, tente d'apercevoir à nouveau le bébé-étoile-de-mer. La pédiatrie n'est pas sa spécialité – il est médecin urgentiste – mais il peut peut-être se montrer utile. Il ouvre la bouche pour se présenter quand soudain, le couple sort de la file et s'éloigne – s'enfuit –, emportant l'enfant-étoile-de-mer avec eux.

Castiel hausse les épaules, satisfait de gagner une place dans la queue. C'est mieux – il est un homme très pragmatique – mais il sera quand même en retard pour récupérer sa commande.

Ses nouveaux voisins sont deux hommes d'une quarantaine d'année. L'un a l'air sympathique et un sourire doux, l'autre est plus au goût de Castiel. Grand, les épaules larges, une bouche sexy. Peut-être le regarde-t-il avec un peu trop d'insistance – c'est un moyen de passer le temps plus agréable que de se balancer stupidement comme il le fait –, car l'homme tourne la tête vers lui. Le brun cligne des yeux, le salue d'un sourire poli. Bouche-sexy lui répond d'un léger hochement de tête et retourne à sa conversation avec son compagnon. Castiel se demande distraitement s'ils sont ensemble. S'ils sont seulement amis, il se dit qu'il pourra s'autoriser à penser un peu à cet homme séduisant plus tard, une fois seul chez lui.

Un portable sonne et Bouche-sexy le sort de la poche intérieure de son manteau avant de décrocher. Machinalement, le brun remarque qu'il ne porte pas d'alliance mais cela veut-il encore dire quelque chose à l'ère des couples libres?

—«Ma chérie? (…) Non, je suis encore devant le traiteur, la file n'avance pas. (…) Oui, j'ai le mail récapitulatif de notre commande. Il y a bien un horaire indiqué dedans mais ça ne me fera pas avancer plus vite», soupire-t-il et l'autre homme rit légèrement. «(…) Bien sûr que Don est avec moi, vous nous avez envoyé ensemble pour récupérer les menus de Noël. Je t'envoie un message dès que nous serons sortis. Je t'aime.»

Il raccroche, un sourire tendre aux lèvres et Castiel pince légèrement les siennes. C'est ça, pas d'alliance mais ça ne veut strictement rien dire.

Bouche-sexy range son portable et lui adresse un petit sourire.

—«Je suis désolé mais je devais décrocher, c'était un cas de force majeure. Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour nos femmes, pas vrai?»

—«… Oui», acquiesce le brun.

Castiel aime les hommes alors il ne sait pas réellement ce que cela veut dire mais il suppose que l'inverse est également vrai. Il sait qu'il ferait sans doute des choses assez folles pour l'homme qu'il aime.

Dommage que son engagement ne soit pas toujours récompensé.

Sean l'a quitté il y a deux ans, moitié criant, moitié pleurant, en lui disant qu'il ne supportait plus son rythme de travail effréné et qu'il ne l'aimait pas assez pour sacrifier ainsi leur vie de couple. Dommage oui car Castiel – qui comptait un peu les semaines de leur relation – était heureux d'avoir dépassé avec lui la durée de sa dernière histoire sérieuse. Il y croyait, ça pouvait fonctionner. Pas Sean.

Bouche-sexy lui offre un dernier sourire auquel il répond par une grimace un peu tordue.

Sale journée.

Il fait horriblement froid, son beau voisin est en couple avec une femme.

Castiel fait la queue depuis une demie-heure à présent, entouré de couples et de famille, pour aller chercher sa commande de Noël pour une seule personne. Il n'a jamais prêté attention aux avis des autres mais là, même lui est prêt à admettre que c'est un peu pathétique.

Le brun pince les lèvres.

Il aurait bien aimé rentrer chez lui et y retrouver quelqu'un qu'il aime. Pas sa famille mais une personne juste pour lui. Une personne qui pourrait l'aider à supporter les dîners des Novak, affirmer avec une tranquille assurance combien il est amoureux de Castiel et combien c'est pour toujours entre eux. Sa tante Naomi ne pourrait pas lui jeter ce regard en coin signifiant «Il est bien mais il ne restera pas» ou encore son frère Michael esquisser ce sourire disant «Bien joué petit frère mais tu mérites mieux».

Castiel soupire.

Ces retrouvailles familiales annuelles sont devenus une épreuve depuis sa rupture avec Sean – «Je t'avais dit qu'il ne resterait pas Castiel», merci tante Naomi – et cette année encore, il a préféré se faire excuser à cause du travail. Le brun ne laisserait personne lui dire qu'il n'apprécie pas sa famille – il les adore – mais ces dîners l'étouffent parfois. Il mange de la bûche en observant ses neveux et ses nièces, en regardant ses frères et sœurs embrasser tendrement leurs fiancé(e)s et mari/épouse. Cela fait plusieurs années qu'il n'y a plus de petit/petit(e)-ami(e) dans la famille Novak, excepté quand Castiel parle de ses amours. Cela lui donne l'impression d'être un adolescent, d'être lent. Il veut être sûr et il l'était presque quand il était avec Sean.

Castiel continue à observer la foule alentour, activité moins dangereuse que de fixer la bouche de son voisin.

Il aimerait vraiment être avec quelqu'un.

Le brun est en train de compter les briques qui décorent la façade du caviste voisin – Castiel s'agace car il ne trouve jamais le même nombre – quand la file d'attente avance soudainement de plusieurs mètres. Le brun voit s'éloigner les deux cent trente sept briques avec regret, il aurait bien aimé terminer son décompte.

À présent devant la longue façade vitrée du traiteur, il regarde avec intérêt l'intérieur de la boutique bondée de clients. Un gigantesque sapin splendidement décoré orne le centre du magasin. Autour de lui, de petites tables supportent des pyramides de brioches sucrées, de biscuits et de condiments salés en pot destinées à provoquer un dernier achat d'impulsion. Le menu de réveillon du traiteur coûte déjà une fortune mais il semble que l'esprit des fêtes de fin d'année désinhibe la clientèle et rend leur porte-feuille un peu frétillant. Castiel se promet de ne pas céder, il n'aime pas trop les ciambelline all'anice ni la sauce amatriciana épicée.

Quand il entre à son tour dans la boutique, la chaleur le frappe presque au visage. Elle est agréablement parfumée de senteurs d'orange, de sucre et de vin. Son portable à la main, le brun marche jusqu'au comptoir de gauche dédié au retrait des commandes. Giovanni Fratelli trône derrière, superbe dans son tablier brodé au nom de sa boutique. L'homme frise sa moustache entre deux doigts.

—«Bonsoir, Mr. Novak! Menu de Noël avec poisson, supplément dessert et vin, n'est-ce pas?», demande l'homme avec bonhomie.

Castiel acquiesce, un sourire aux lèvres. Il observe le contenu de la vitrine réfrigérée voisine avec attention tandis que derrière elle, la fille aînée de Giovanni emballe soigneusement deux pains à l'huile d'olive et à l'ail faits maison.

—«Je vous prépare une bouteille d'Aspen Peak, Mr. Novak. C'est un petit vignoble sur les pentes du mont Aspen d'une grande qualité, vous m'en direz des nouvelles!», s'exclame Giovanni Fratelli d'une voix de stentor.

—«… Je croyais que le menu comprenait seulement une bouteille de Hiwan Hills.»

—«C'est vrai mais vous venez ici chaque semaine. Cadeau de la maison!» L'homme se penche légèrement par-dessus le comptoir d'un air de confidence. «Mon caviste m'en a offert cinq cartons lors de ma dernière commande mais les clients le boudent. Je préfère offrir ces bouteilles à des connaisseurs plutôt qu'elles me restent sur les bras.»

—«Je ne suis pas un grand consommateur de vin, Mr. Fratelli. Depuis que j'ai emménagé dans le quartier, je n'ai guère dû vous acheter plus de deux ou trois bouteilles», sourit le brun.

—«C'est exact, c'est arrivé trois fois en tout Mr. Novak. Prenez-la, je vous assure qu'il est meilleur que le vin compris dans le menu.»

Le brun observe les bouteilles en verre à la belle forme pansue et au long col qui s'alignent derrière le comptoir. Une fois la bouteille vide, elle fera un joli soliflore qu'il pourra offrir à Anna. C'est tendance, cela s'appelle l'upcycling.

Non loin de lui, il aperçoit Bouche-Sexy s'éloigner avec son ami, lourdement chargés. L'homme lui adresse un dernier sourire complice avant de disparaître, avalé par la foule qui se presse dans la rue. Castiel sent son cœur se pincer très légèrement. C'est stupide, il ne le connaît même pas. Il a aussi une femme qu'il aime suffisamment pour attendre plus d'une demi-heure dans le froid glacial, c'est que c'est sérieux entre eux.

—«Avez-vous vendu tous vos menus de Noël?», demande-t-il pour faire encore un peu la conversation.

—«Tout est parti en quinze minutes une fois les réservations ouvertes mais il me reste chaque année environ 10 % de commandes sur les bras.»

—«Certains clients ne viennent pas les chercher?», s'étonne le brun.

—«Je ne sais pas qu'elles sont leurs explications et je m'en moque, Mr. Novak. Je donne les menus qui ne sont pas emportés d'ici la fermeture à mes employés. Ils travaillent tous très durs depuis Thanksgiving.» Lhomme pose deux sacs sur le comptoir. «Bonne soirée et bonnes fêtes de fin d'année!»

—«Bonne soirée Mr. Fratelli. Je viendrai vous voir au Nouvel An pour vous acheter un pandoro

—«Est-ce que vous souhaitez que je vous en mette de côté?»

—«Ce serait gentil de votre part», acquiesce le brun.

Castiel prend le grand sac en papier kraft puis celui contenant la bouteille avant de sortir, un sourire aux lèvres. La soirée s'annonce meilleure qu'il ne le pensait. Il va quitter son pull en laine qui gratte, enfiler des vêtements plus confortables et s'installer devant le grand écran plat de son salon pour regarder une comédie musicale avec Fred Astaire ou Gene Kelly. Le brun baisse les yeux sur le sac contenant son dîner et sourit encore. Castiel va même s'offrir le second plaisir de manger dans les contenants en carton pour s'épargner une corvée de vaisselle. C'est ça, les vacances.

Ragaillardi, il s'éloigne dans la ru, dépasse l'arrêt de bus qui le ramènerait pourtant chez lui en quelques minutes. Il fait froid mais le ciel est encore clair, il préfère marcher pour se donner un peu bonne conscience avant de traîner dans son appartement en presque-pyjama.

Castiel observe les décorations des rues et les devantures des magasins, s'attarde un instant devant les vitrines animées du grand magasin de jouets du centre-ville. Le thème retenu pour cette année est «Magie des flocons», le brun a un peu de difficultés à comprendre le rapport avec les fées vêtues de couleurs pastel et les chouettes mais Gabriel a toujours dit qu'il manquait un peu de poésie dans sa vie. Faire des gardes de vingt-quatre heures aux urgences, voir des plaies, sentir l'odeur des antiseptiques, faire des points de suture rend peut-être la vie un peu moins féerique.

Castiel s'apprête à bifurquer vers l'ouest pour rejoindre le LoDo – le pas un peu plus rapide parce qu'il a quand même froid – quand il aperçoit du mouvement de l'autre côté de la rue; une chose discordante dans le flot continu et fluide des piétons qui s'attardent une dernière fois avant le réveillon.

Un jeune homme – un grand jeune homme – à l'air un peu dégingandé interpelle vigoureusement les gens, très agité. Malgré le brouhaha de la circulation alentour, le brun devine qu'il crie. Quand un homme repousse l'inconnu un peu vivement et le fait trébucher, Castiel fronce les sourcils. C'est moche. Ce pauvre garçon – il a l'air jeune en plus – demande sans doute un peu d'argent; c'est le soir du réveillon pour l'amour de Dieu!

Le brun songe brièvement à son dîner à 160 $ et il a un peu honte.

Il est en train de se demander s'il a un billet à lui donner quand le jeune homme traverse soudainement la rue. Un concert de klaxons outrés lui hurle dessus. Un gros SUV pile devant lui et il pose brusquement les mains sur le capot pour se retenir. Castiel voit qu'il tremble un peu. Le brun descend à son tour du trottoir, enroule doucement une main autour du coude de l'inconnu pour le ramener en sécurité. La voiture s'éloigne, son klaxon hurlant des insultes informulées. Castiel a envie de faire la même chose mais plus verbalement; il sent le jeune homme trembler encore de peur contre lui.

Le brun lève les yeux sur l'inconnu – vraiment grand – et l'ausculte rapidement du regard. Traits tirés, air fatigué, tressaillement nerveux des paupières. L'homme est jeune, plutôt beau garçon, avec des cheveux clairs mi-longs. Vêtements propres mais un peu usés. Il a l'air d'un enfant trop vite grandi à cause d'une vie de galère. Castiel se sent vraiment ridicule avec ses sacs en papier kraft inscrits au logo de Fratelli Trattoria since 1943.

—«Est-ce que vous allez bien? C'était un peu imprudent de traverser comme vous l'avez fait», dit-il doucement.

Le blond sursaute, les yeux un peu écarquillés.

Castiel lâche doucement son coude.

Travailler aux urgences de DHMC lui fait parfois côtoyer les difficultés, l'indigence voire la misère. Il a appris à apprivoiser doucement leur peur pour pouvoir faire correctement son travail, n'en déplaise au conseil d'administration de l'hôpital. Le brun s'en fout sinon il serait allé travailler dans un hôpital privé comme Saint-Joseph dont le chef du service des urgences l'a presque supplié de rester après son internat.

Le jeune homme le regarde et Castiel lui sourit gentiment. De près, il remarque qu'il porte un blouson épais mais au col ouvert, sans écharpe. Il songe à cette horreur verte et marron que Naomi lui a rapporté d'un voyage en France il y a plusieurs années, une création d'un styliste en devenir. Castiel n'a jamais entendu parler de lui – il ne trouve pas cela surprenant avec des idées pareilles – et il trouve regrettable d'habiter trop loin pour pouvoir faire l'aller-retour en une minute. L'écharpe est laide mais elle est en cachemire.

—«Est-ce que vous êtes blessé?», reprend-il gentiment.

—«Je – Merci, je vais bien. C'est – C'est mon frère. J'ai besoin d'aide mais personne ne veut –»

L'inconnu déglutit, semble au bord des larmes.

Castiel se considère comme un homme bien et au-delà de son envie de lui donner un billet et son écharpe française, il est médecin. Il hoche la tête.

—«Emmenez-moi à lui, je peux peut-être l'aide. Je suis médecin urgentiste au DHMC.»

—«Vous êtes – Merci, mon dieu…»

Le jeune homme se précipite à nouveau en travers de la route et le brun lui emboîte le pas. Il court, tente de rattraper les grandes enjambées de l'inconnu. Merde, ses sacs sont trop lourds pour se lancer dans une course-poursuite dans la rue.

Le blond tourne brusquement dans une rue transversale, un regard par-dessus son épaule pour s'assurer que Castiel est toujours derrière lui. Le brun le rassure d'un sourire un peu tordu, déjà légèrement essoufflé. Première bonne résolution pour la nouvelle année, se remettre au sport.

La rue secondaire qui traverse le pâté de maisons entre Welton Street et California Street est plus étroite, sans commerce ni illuminations de Noël. Elle semble un peu louche. Plus loin, le brun croit entendre des bruits sourds, un peu brutaux.

—«Dean?!», appelle vigoureusement le blond.

—«N'approche pas Sam!»

Castiel se mord les joues.

La voix de l'autre homme est rauque, fatiguée. Inquiète. Les bruits se précisent tandis que le blond – Sam, donc – et lui se rapprochent.

Il cligne des yeux.

Une superbe Chevrolet ancienne est garée le long du trottoir.

À côté d'elle, un homme est aux prises avec deux autres, luttant férocement contre eux.

Castiel déteste la violence, il a toujours fait sienne le stratagème 36 édicté par Sun Tzu: «Il est des ennemis à ne pas affronter, des terrains où ne pas s'engager, des villes à ne pas prendre.» De plus, il est mauvais en bagarre et il le sait de source sûre, il a plusieurs frères aînés.

Il prend ses sacs d'une main, sort son portable de l'autre. Une fraction de seconde plus tard, la sirène de la police retentit dans la rue. Castiel pense que c'est une des idées les plus stupides qu'il a eus sauf que les deux agresseurs poussent violemment le troisième homme contre le mur avant de s'enfuir de l'autre côté. Ah, peut-être pas finalement.

Sam se précipite vers le garçon, assis sur le trottoir et l'air un peu sonné.

—«Qu'est-ce qu'il s'est passé Dean? Je croyais qu'ils étaient partis…», souffle le blond d'une voix un peu tremblante.

—«Eh bien ils sont revenus. Bonne idée le coup de la sirène Sammy.»

—«… Ce n'était pas la mienne.»

Castiel perçoit un vague mouvement devant le blond, il suppose que l'autre homme – Dean – tente de l'apercevoir. Le brun ne le voit pas mais il sourit poliment. Seul un grognement lui répond.

—«On n'a pas besoin d'aide Sammy…»

—«C'est exactement ce dont tu as besoin et il est médecin. Laisse-le t'examiner, ces mecs t'ont frappé…»

—«Tu vas réellement me faire croire que tu as réussi à attraper dans la rue le seul médecin de tout ce quartier de bourgeois?»

Dean ricane d'un ton amer et Castiel pince les lèvres, un peu vexé. Il a fait plusieurs années d'étude pour ça, merci bien, il est un vrai médecin.

Il marche vers les deux hommes, prend son portefeuille dans la poche intérieure de son manteau pour montrer sa carte professionnelle.

—«Je suis médecin urgentiste au DHMC. J'ai suivi votre ami parce qu'il m'a dit que vous aviez besoin d'aide.»

—«Dean est mon frère», souffle Sam avec un petit sourire affectueux.

Castiel a envie de lui souhaiter bon courage avec un type aussi mal embouché.

Il s'accroupit sur le trottoir, coince ses sacs entre ses cuisses pour les maintenir debout. Dean est toujours assis par terre, les genoux relevés et ses bras appuyés dessus, la tête basse pour ne surtout pas le regarder. C'est bien essayé mais le brun est patient et sa voix a le pouvoir étrange de mettre les gens en confiance. Johanna lui assure que c'est plutôt à cause de ses yeux bleus un peu déconcertant. Dans le fond, Castiel s'en moque tant que cela fonctionne.

—«Regardez-moi, je vais vous examiner», dit-il doucement.

—«Non.»

Ah, pas cette fois. Il fronce les sourcils tandis que Sam secoue son frère par le genou.

—«Ne fais pas ta mauvaise tête Dean, laisse-le regarder.»

—«Je-n'ai-pas-besoin-d'aide», siffle le châtain.

Plus près de lui, Castiel remarque la teinte claire de ses cheveux – ils semblent doux – et la largeur de ses épaules. Il soupire doucement.

—«Plus vite vous me montrerez, plus vite ce sera fini…»

—«Je ne suis pas un enfant», grogne Dean.

—«Alors cessez de faire l'enfant et montrez-moi.»

Le jeune homme relève la tête pour le fusiller du regard. Sam inspire bruyamment en voyant son visage tuméfié. Si Castiel cille aussi un peu, ce n'est pas à cause de la joue droite durement égratignée, de l'arcade sourcilière ouverte qui saigne, de la pommette gauche déjà gonflée par un hématome. C'est parce que Dean – tout caractère de cochon a-t-il – est un très beau garçon et qu'il ne s'attendait pas à ça. Traits volontaires, mâchoire bien dessinée, nez droit et une bouche – oh, sa bouche est belle aussi. Le châtain a de beaux yeux verts, même s'ils luisent à cet instant de quelque chose d'un peu féroce. Le brun aime quand même beaucoup leur couleur.

Dean plisse légèrement les yeux – ou en tout cas son œil droit, l'autre est un peu contusionné à cause du coup reçu sur sa pommette – et la douleur le fait pousser un atroce juron. Castiel est un peu impressionné, il ne le connaît pas celui-ci et il est pourtant allé à bonne école. Encore ces frères.

—«Laissez-moi regarder.»

—«Ce n'est pas utile, je vais bien», marmotte le châtain.

Castiel desserre légèrement le nœud de son écharpe et abaisse un peu le col de son manteau. Il a un peu chaud, il ne veut pas penser au fait que c'est à cause de ce regard vert qui le dévisage et le déstabilise.

Il se racle la gorge, esquisse un geste pour effleurer la pommette contusionnée. Dean se jette brusquement en arrière pour lui échapper. Il se cogne l'arrière du crâne contre le mur, jure une nouvelle fois – le brun ne le connaît pas non plus et il n'est pas réellement sûr d'en comprendre le sens – et prend la tête à deux mains.

À côté de lui, Sam étouffe un rire à la fois affectueux et agacé.

—«Tu es exaspérant. Tu n'as pas besoin d'un traumatisme crânien en plus de ton visage abîmé», soupire-t-il.

—«La ferme Sammy.»

Castiel entend l'inquiétude dans la voix du cadet alors – que Dean et son mauvais caractère aillent se faire voir –, il s'avance vers lui. Il pose sans hésiter un genou sur le trottoir pour s'équilibrer et prend avec précaution le visage du jeune homme à deux mains. Dean tente une nouvelle fois de se dégager, esquissant un geste d'humeur. Le brun claque sa langue contre son palais d'agacement.

—«Arrêtez de bouger pour l'amour de Dieu. Je ne vais pas vous blesser, vous y arrivez très bien tout seul…»

Sam éclate d'un rire bref très fatigué. Le brun indique le rebord du trottoir d'un léger signe de tête – quelque chose qui dit «Installez-vous, je m'occupe de tout.» – et le jeune homme se laisse tomber à côté de son frère, les membres rompus par la fatigue. Castiel sent aussi la résistance de Dean mollir lentement entre ses mains. Il se rapproche encore un peu. Son pantalon frotte sur le trottoir puis il sent quelque chose d'un peu humide sur sa peau. Dégoûtant. Dean ricane.

—«… Tu vas abîmer ton pantalon, mec. Tu n'as pas la moindre idée de ce que tu viens de toucher», se moque-t-il.

—«Êtes-vous plus certain que moi de l'endroit où vous vous êtes assis?», répond Castiel du tac-au-tac.

Sam rit encore, quelque chose d'à la fois amusé et un peu hystérique teinté d'un sanglot. Le brun se demande depuis combien de temps les deux hommes sont à ce point dans la galère pour que les nerfs du cadet cèdent ainsi pour une simple taquinerie.

Il plonge ses yeux dans ceux de Dean, toujours raide et crispé devant lui.

—«Laissez-moi regarder. Je ne vous ferai pas de mal, Dean», répète-t-il doucement.

Le jeune homme déglutit lentement et s'il ne donne pas un accord franc, il cesse définitivement de lutter. Peut-être encore le pouvoir de ses yeux bleus. Castiel le remercie d'un sourire et se penche. Bien malgré lui, il remarque les charmantes éphélides qui couvrent ses joues et la discrète teinte noisette de ses prunelles. Dean est vraiment un très beau garçon. Il n'a pas conscience qu'il effleure très délicatement le visage contusionné de ses pouces, les yeux légèrement plissés. Le châtain fronce légèrement le nez, regarde soigneusement sur le côté pour ne pas voir Castiel. Celui-ci pense sentir la peau chauffer un peu sous ses paumes mais il doit se tromper.

—«Alors doc'?», marmotte Dean de mauvaise grâce.

Castiel cligne légèrement les yeux. Ah oui, c'est vrai, son visage abîmé. Il parcourt rapidement les plaies des yeux.

—«… Je pense que vous avez besoin de points de suture pour votre arcade ouverte. Si nous étions aux urgences du DHMC, je vous ferai passer une radio pour vérifier que votre arête suborbitale ou que votre os sphénoïde ne sont pas fracturés. Avec quoi ces hommes vous ont-ils frappé?»

—«Juste avec leurs poings mais ils savaient cogner», grimace Dean.

—«Tu savais qu'ils allaient revenir, c'est la raison pour laquelle tu m'as demandé d'aller chercher de l'aide. Tu ne demandes jamais d'aide…», grogne Sam.

—«Tu ne sais pas te battre Sammy, je n'aurais pas pu veiller sur toi.»

—«… Je n'en ai pas besoin. J'ai vingt-trois ans, je ne suis plus un enfant.»

Castiel pince les lèvres. Vingt-trois ans, c'est si jeune. Où était-il lui au même âge? Ah oui, il étudiait à DU et il sortait avec ce très beau brun qui lui faisait des choses incroyables avec sa langue. Tante Naomi ne l'appréciait pas non plus et elle avait eu raison, Brad usait de sa langue avec un autre garçon que lui en même temps, l'enfoiré. Le brun grimace. Une lueur ombrageuse passe dans les yeux verts de Dean et le châtain le repousse d'un geste brutal.

—«Merci pour le diagnostic mais nous n'allons pas vous déranger plus longtemps. Je ne voudrais pas que vous abîmiez l'autre genou de votre pantalon et vous devez être attendu», dit-il d'un ton sec.

Il jette un regard narquois à ses sacs marqués au logo de Fratelli Trattoria et Castiel se sent rougir de gêne.

Dean se redresse maladroitement, soutenu par Sam. Il ne veut pas de l'aide du brun et le lui fait comprendre d'un regard glacial. Castiel veut s'expliquer maladroitement, dire que sa grimace n'avait rien à voir avec la vie menée par les deux garçons mais avec une sombre histoire de langue et d'infidélité du temps de l'université. Il n'ose pas.

Le brun reprend ses courses. Le crissement du papier kraft lui paraît indécent.

—«… Pourquoi ces hommes vont ont-ils attaqué?»

—«Cela ne vous regarde pas», réplique le châtain d'un ton cinglant.

… Bien. Sam serre doucement son coude en guise de remontrance mais son frère l'ignore, l'air buté. Castiel pince les lèvres.

—«…Est-ce que vous allez vous rendre aux urgences?»

—«Non.»

—«Arrête Dean… Si tu ne te fais pas soigner, ton œil aura tellement gonflé demain que tu ne verras plus rien», souffle Sam.

—«Des points de suture et une radio n'y changeront rien. Je n'ai rien de cassé.»

—«Tu n'en sais rien.»

—«Si. Je mettrais de la glace et tu as encore du désinfectant dans ta trousse de toilette. Je survivrais.»

Castiel devrait être rassuré par la mention de l'antiseptique – Dean a un peu de bon sens – mais ce n'est pas le cas. Bien entendu, le jeune homme ne mourra pas d'un coup de poing donné au visage mais le brun sait qu'il souffre et cette idée lui est difficilement supportable. Il est médecin, c'est son devoir de soulager la douleur.

—«… DHMC est à moins de dix minutes en voiture», insiste-t-il.

—«Dean, s'il te plaît…», chuchote Sam en serrant encore son coude.

—«Je ne peux pas aller à l'hôpital, ces types m'ont volé mon portefeuille», crache finalement le châtain.

—«… Avec tes papiers et les 200 $ que tu as gagné ce soir? Dean, comment est-ce que nous allons faire pour nous loger cette nuit?»

Le visage fatigué de Sam se froisse presque douloureusement d'angoisse.

Castiel se tient à quelques pas et regarde ailleurs sans toutefois perdre une miette de l'échange. Il sent les yeux de Dean lui brûler le visage, de toute évidence impatient de le voir partir pour les laisser dans leur galère. Dommage, le brun ne veut pas partir; il ne veut pas laisser les deux garçons seuls dans cette rue. C'est une bonne résolution difficile à tenir parce que le regard vert est vraiment très vert et très intense.

Castiel leur jette un regard en coin. Sam semble à bout, passant et repassant une main fébrile dans ses cheveux. Dean fait semblant de ne pas trop s'appuyer sur lui mais du point de vue du brun, c'est à se demander qui soutient l'autre.

Il tourne ensuite discrètement la tête vers la belle voiture noire. La Chevrolet est parfaitement entretenue mais des sacs et des valises s'entassent en nombre dans le coffre et sur la banquette arrière.

—«Qu'est-ce qu'on va faire Dean?», répète Sam d'une voix chevrotante. «On annonce des températures négatives pour la nuit et il ne me reste que 40 $…»

—«C'est suffisant pour prendre une chambre dans un motel …»

—«Pour ce prix, il n'y aura qu'un seul lit pour une personne.»

—«Je sais. Je dormirais dans l'Impala», répond le châtain en haussant légèrement les épaules.

—«Dean, non…»

Castiel entend tout et son cœur se serre douloureusement. Même s'il tente de rassurer son cadet, la voix de Dean est aussi de plus en plus lasse. C'est en l'entendant lui assurer que tout se passera bien, qu'il n'aura pas froid dans l'Impala – ce qui est un horrible mensonge – et qu'il sera en sécurité – ça, personne ne peut le savoir – que le brun prend sa décision. Gabriel lui reproche souvent de ne pas avoir assez de folie dans sa vie. Distraitement, il se demande si son frère applaudirait de joie.

—«Vous pouvez venir chez moi.»

Les deux frères tournent brusquement la tête vers lui.

Castiel regarde le visage contusionné de Dean. Il ressent presque son incrédulité, son immense fatigue et ce petit quelque chose qui supplie tout entier pour un abandon bienvenu; comme le brun l'a senti le faire une fraction de secondes entre ses mains. Il se rapproche.

—«On vous a volé votre portefeuille, vous devez faire opposition à toutes vos cartes le plus rapidement possible. Nous sommes le soir du réveillon, vous n'aurez personne au téléphone mais la plupart des banques permettent de faire une déclaration en ligne. Vous utiliserez ma connexion internet.»

Dean cligne des yeux, Castiel voit ses oreilles rougir un peu et il trouve tout à fait déplacé de penser que c'est mignon alors qu'il se trouve dans une rue qui sent mauvais.

Le brun lui sourit gentiment et le jeune homme détourne le regard, les lèvres pincées. Oui, Castiel se doute qu'ils doivent économiser leur forfait internet parce qu'ils sont dans une énorme galère et c'est exactement la raison pour laquelle il propose l'air de rien d'utiliser la sienne. Il pensait que c'était une bonne idée mais Dean est encore pire que le chat sauvage qui venait traîner dans le jardin familial à Colorado Springs. Castiel a toujours été persuadé qu'il le regardait d'un air mauvais et c'était important pour lui parce que le chat avait été éborgné. Un seul œil jaune qui vous dévisage sous une paupière mi-close, ça fait peur quand on a seulement dix ans.

Dean mâchonne ses joues, les sourcils froncés. Sam tire doucement sur son coude.

—«… Ce n'est pas une mauvaise idée», chuchote-t-il timidement.

—«Je sais que tu es fatigué Sammy, moi aussi, mais nous ne connaissons pas ce mec.»

—«Il veut t'aider…»

—«Ouais, comme ce vieux dégoûtant qu'on a croisé il y a une semaine et qui était prêt à nous louer une chambre si tu dormais dans la sienne chaque nuit…», grince Dean.

Le blond rougit violemment de gêne. Castiel serre les poings, la poitrine gonflée par la colère. Comment est-il censé laisser repartir les deux frères maintenant qu'il sait? Il sort son portefeuille de son manteau et le tend à Dean.

—«Je m'appelle Castiel Novak, je suis médecin urgentiste au DHMC. Voici ma carte professionnelle, vous pouvez appeler l'hôpital si vous souhaitez vérifier.»

—«… Ça ne prouve rien. Vous pouvez être médecin et complètement tordu. Est-ce que vous avez déjà entendu parler d'Harold Shipman?»

—«Dean!», proteste Sam, mortifié.

Castiel cligne des yeux et – même si Dean vient de le comparer peu ou prou avec ce tueur en série britannique aux deux cent crimes supposés – il éclate de rire. Le châtain est un très beau garçon plein de surprises.

—«Je ne vous oblige pas à me suivre mais si vous le faites, je pourrais également vous soigner. Votre frère a raison, vos hématomes vont gonfler si vous ne faites rien et vous allez vraiment souffrir…», reprend-il doucement.

Le brun lit dans le regard de Dean l'exact moment où sa volonté vacille et lui fait baisser sa garde.

Le jeune homme ne dit rien – il n'accepte pas de vive voix – mais il marche vers l'Impala, ouvre la voiture et monte à l'intérieur. D'un regard toujours noir, Dean lui dit – lui ordonne – de faire de même.

Castiel obtempère, parfaitement conscient du caractère inconscient de la situation. Il est seul, les frères sont deux. Le brun ne prévient personne de sa folie, il pourrait arriver n'importe quoi. Il se glisse pourtant sur la banquette arrière, respire discrètement le parfum de cuir de la vieille voiture avant de donner son adresse à Dean.

Castiel garde les yeux rivés sur sa nuque pendant la totalité du trajet. Gabriel lui dirait qu'il est complètement inconscient d'inviter deux inconnus chez lui. C'est sans doute vrai mais il ne pense pas que Dean soit réellement un inconnu. Le brun sait qu'il est bourru, méfiant, sauvage et un peu malpoli. Mais il protège aussi son petit frère plus que lui-même, qu'il aime sa voiture et il est… beau. Dean ne peut pas être non plus une mauvaise personne.

Castiel se racle légèrement la gorge.

Il a une brève pensée pour Luca Rocco Magnotta, le tueur cannibale et gay de Montréal – juste une fraction de seconde – avant de s'installer confortablement. Aucun risque, Dean est bien plus beau.

Son raisonnement est incroyablement stupide pourtant il sourit jusqu'à leur arrivée à son appartement.

.

.

La machine à café hors de prix de Castiel bipe doucement dans la cuisine. Le brun glisse une tasse en dessous, appuie sur le bouton pour faire couler le délicieux arabica dont il achète les grains chez ce torréfacteur à côté de l'hôpital. La délicate odeur des grains fraîchement moulus embaume délicieusement dans l'appartement.

—«Sam? Est-ce que tu prends du sucre dans ton café?»

—«Non, je vous remercie.»

Castiel prend tasse et assiette de petits gâteaux, contourne l'îlot central de la cuisine pour retourner dans le salon. Pour la énième fois depuis qu'il rentré chez lui, il se dit que sa décision est passée de «parfaitement déraisonnable» à «parfaitement excellente.»

Assis à sa table basse en bois et verre, Sam est penché sur un ordinateur portable récent plutôt haut de gamme. Le jeune homme est en train de faire opposition à toutes les cartes de son frère via ses comptes clients. Le brun admire la confiance qui existe entre eux, il ne laisserait ses codes confidentiels à aucun de ses frères et sœurs. Sam le remercie d'un sourire un peu timide et semble sur le point de pleurer quand il voit les biscuits.

Castiel prend un gâteau et le grignote distraitement du bout des lèvres.

Sam s'est changé un peu plus tôt et dans ce pantalon confortable, dans ce sweat au logo de Stanford, il ressemble à un jeune étudiant plutôt charmant. Le brun fronce les sourcils. Ah oui, c'est vrai qu'il devrait être à l'université, à Stanford par exemple.

Le jeune homme lui jette un regard en coin un peu gêné.

—«… Je suis vraiment allé à Stanford vous savez. J'avais obtenu une bourse, je me suis acheté cet ordinateur avec», souffle-t-il.

—«C'est très impressionnant. Quelle matière étudiais-tu?»

—«Je m'étais inscrit en droit et j'étais plutôt bon. J'ai dû… arrêter quand j'étais en troisième année.»

Sam passe une main gênée dans sa nuque avant de se concentrer sur le compte bancaire de Dean, les yeux pudiquement baissés sur l'écran de son ordinateur.

Castiel calcule rapidement. Le jeune homme a vingt-trois ans, il a donc quitté l'université il y a deux ans. Il est dans la galère, sinon dans la rue, depuis au moins aussi longtemps. La vie est vraiment moche. Le brun presse gentiment son épaule.

—«Je pense que votre lessive doit être terminée, je vais mettre vos vêtements dans le sèche-linge.»

—«Ne vous dérangez pas, je vais le faire», proteste Sam avec chaleur. «Allez plutôt voir si Dean a fini. Si vous ne lui montrez pas que vous l'attendez, il va tout faire pour éviter que vous l'examiniez. … Si vous voulez toujours le faire.»

Castiel quitte le salon en riant. Depuis que les deux frères sont entrés chez lui, Sam semble regretter de ne pas pouvoir léviter pour éviter de salir les tapis ou le parquet. Sa politesse, sa douceur sont assez charmantes comparées aux manières de chat sauvage de son aîné. Le brun est donc rapidement passé au tutoiement avec le cadet tandis qu'une réserve le retient avec Dean. Son regard est… intense quand il vous dévisage.

Le jeune homme pince les lèvres avant de toquer à la porte de la salle de bain. Un peu de courage, il est chez lui.

–«Dean? Est-ce que tout va bien?»

Un juron coloré lui répond de l'autre côté et Castiel sourit malgré lui. Le vocabulaire de Dean est réellement impressionnant.

—«… J'ai fini.»

—«Est-ce que je peux entrer?»

—«… C'est vraiment nécessaire?»

Le brun sourit affectueusement. Il aime bien ce chat sauvage.

—«Cela pourrait être une bonne chose si vous souhaitez avoir un visage à peu près humain demain…»

Dean marmonne quelque chose d'inintelligible mais il ouvre la porte.

Castiel se glisse à l'intérieur de la pièce.

L'atmosphère est moite, parfumée à l'odeur de son propre gel douche pourtant cela lui fait une drôle d'impression. En jean et tee-shirt, pieds nus, le châtain est en train de passer avec application la raclette en plastique sur les parois en verre de la douche à l'italienne.

Castiel ouvre le premier tiroir du meuble-vasque et en sort sa grande boîte à pharmacie.

—«Vous n'avez pas besoin de faire ça vous savez. Ce n'est qu'un peu d'eau…»

—«Vous plaisantez? L'eau de la ville est calcaire, ça va en foutre partout. Et si vous utilisez un de ces détergents pour nettoyer, vous allez vous empoisonner parce qu'ils sont toujours plein de saloperie. … Vous êtes sûr d'être médecin?», rétorque Dean en lui jetant un regard par-dessus son épaule.

—«Venez par ici, je vais vous montrer ce que je sais faire», sourit le brun en levant un peu la boîte entre eux.

De mauvaise grâce, le châtain suspend la raclette au mur de la douche et le rejoint devant les vasques.

Castiel le tourne très légèrement en direction des spots pour mieux voir son visage. Ses doigts effleurent délicatement les contusions. Elles ont déjà changé de couleurs. Dean a nettoyé le sang séché de son arcade sourcilière sous la douche. La plaie est propre mais moche. Le brun la touche puis sa pommette gauche gonflée. Dean siffle de douleur et lui jette un regard mauvais.

—«Hé! Ça fait mal!»

—«Je suis persuadé que vous avez bien plus souffert quand vous avez nettoyé votre visage, votre peau est rougie comme si vous vous étiez frotté à la laine de verre…»

Le châtain lui jette un regard mauvais mais Castiel se contente de mettre un peu de désinfectant sur un coton et d'effleurer délicatement la plaie. Dean étouffe un juron entre ses dents serrées.

—«Aïe! Bordel, tu me rappelles le médecin de mon lycée! Lui aussi prenait plaisir à me mettre du désinfectant sur le visage quand je venais me faire soigner après l'entraînement de lacrosse», grogne-t-il.

Le brun a appris que le jeune homme passe au tutoiement quand il se sent menacé. Dean n'est plus vraiment un inconnu pour lui et ça lui fait plaisir.

—«Je sais exactement ce que tu ressens. Un patient des urgences m'a frappé au visage il y a un an parce qu'il trouvait que la prise en charge était trop longue. Il m'a ouvert l'arcade sourcilière, ça m'a fait très mal. J'avais du sang partout. Une des infirmières s'est sentie mal.»

Le châtain cligne des yeux et ricane.

Castiel aime sentir son corps musclé tressauter légèrement contre le sien. Ah, une autre – énième – chose qu'il sait à propos de Dean: le jeune homme est musclé et il cache probablement un très beau corps sous son tee-shirt AC/DC et son jean élimé.

—«… Navré pour toi. … Tu n'as pas de cicatrice. Est-ce que je vais en avoir une?»

Le brun est en train de nettoyer sa lèvre fendue. Il sent la chair souple et douce sous ses doigts, le souffle chaud qui les chatouille. Il déglutit légèrement.

—«Est-ce que tu aimerais? Avoir une cicatrice?», demande-t-il en se raclant la gorge.

—«Pas vraiment. Mon visage est trop beau pour cela.»

Castiel rit. Dean est un chat sauvage réellement fascinant.

Il passe doucement une pommade contre les ecchymoses sur les contusions. Celle de la pommette continue à l'inquiéter un peu mais en tâtant du bout des doigts, il constate que la structure osseuse est bien en place. Il sourit.

—«Ton arcade n'a pas besoin de point de suture, tu n'auras pas de cicatrice. Retire ton tee-shirt maintenant.»

—«Quoi?! Pourquoi?!»

—«Ces deux hommes ne t'ont pas seulement frappé au visage, n'est-ce pas? Tu peux avoir des côtes fêlées.»

—«… C'est moins grave que des côtes cassées, non?»

Castiel s'esclaffe. Fascinant fascinant chat sauvage.

Il frotte ses mains l'une contre l'autre pour les réchauffer. Il n'y a rien de plus pénible qu'être ausculté par un praticien aux mains froides et il ne veut pas que Dean le trouve pénible.

—«Si elles sont fragilisées, elles pourraient se briser et je peux t'assurer que tu souffriras le martyr. Je dois vérifier.»

—«C'est aussi une de tes expériences personnelles aux urgences?»

—«Non, j'ai juste plusieurs frères aînés qui m'ont fait faire des choses folles quand j'étais adolescent.»

Le châtain ricane et fait passer son tee-shirt par-dessus sa tête.

Castiel le regarde faire avec attention. Cela n'a rien à voir avec le fait que son corps à demi-nu était vraiment très beau; il surveille juste ses mouvements, la manière dont les muscles bougent pour repérer quelque chose d'anormal.

Le jeune homme pose son tee-shirt roulé en boule sur le meuble et le brun se mord les joues. Dean est sans conteste un des hommes les plus séduisants qu'il a jamais vu de toute sa vie d'homme depuis qu'il sait qu'il est attiré par son propre sexe.

Il souffle sur ses doigts pour les réchauffer et palpe délicatement son torse. Dean frissonne.

—«Est-ce que je te fais mal?»

—«Non, je suis juste un peu chatouilleux sur les flancs», rit le châtain.

Ce n'est pas une information capitale – ce n'est même pas une information tout court – mais Castiel sait qu'il ne l'oubliera pas. Il se penche légèrement vers Dean, lui fait lever puis baisser les bras avant d'observer son dos. Il remarque quelques hématomes mais rien dont sa crème à l'arnica ne parviendra à venir à bout. Il reprend le tube et masse délicatement la peau douce et chaude. Dean frissonne encore.

—«Tu as protégé ton torse, n'est-ce pas? Tu as été joueur dans un sport de contact, tu sais comment éviter les mauvais coups.» Il regarde le châtain. «Sam a raison, tu l'as éloigné pour ne pas avoir à te soucier de lui.»

—«… Tu dis ça comme s'il s'agissait d'abandonner un chiot…»

—«Ce n'est pas ce que je voulais insinuer. C'était sans doute assez inconscient de ta part mais aussi plutôt courageux. … Qu'est-ce que ces deux hommes te voulaient?»

—«Rien d'important.»

—«Ils t'ont agressé et ils t'ont volé ton portefeuille. Quand Sam aura terminé de faire opposition à tes cartes, je pense que tu devrais porter plainte. C'est aussi quelque chose que vous pouvez faire en ligne», dit doucement Castiel.

—«Je ne veux pas avoir à faire avec la police.»

—«Tu devrais pourtant. Si ces deux hommes utilisent tes papiers pour usurper ton identité, ta plainte prouvera que tu as fait des démarches nécessaires.»

—«Ces types ne sont pas des escrocs, ils voulaient seulement récupérer leur argent», râle Dean en levant les yeux au plafond.

—«… Est-ce que c'était parce que tu les as volés?»

Le châtain pince les lèvres, les réduisant à une ligne blanche et fine tandis que Castiel sent son corps se crisper sous ses mains. Les yeux verts brillent de tristesse.

—«Je ne suis pas un voleur. Je suis dans la galère mais je ne vole pas», siffle Dean d'un air mauvais.

—«Tu as triché au poker, ce n'est pas réellement mieux.»

Les deux hommes tournent la tête. Sam se tient dans l'embrasure de la porte, le panier à linge dans les mains. Castiel sourit. C'est mignon; Sean ne voulait jamais s'occuper du linge.

—«J'ai terminé de faire opposition à tes cartes et Mr. Novak a raison, tu dois porter plainte.»

—«Castiel, s'il te plaît. Et comment peut-on tricher au poker?», s'étonne-t-il.

—«Tu as des frères et ils ne t'ont jamais appris ça?», ricane le châtain.

—«Tu n'as aucune raison d'en être fier Dean… «

—«Excuse-moi mais cela nous a déjà payé plusieurs nuits d'hôtel…», marmotte-t-il.

Le brun effleure distraitement la hanche de Dean, là où un bleu a commencé à fleurir. De petits vaisseaux sanguins ont éclaté, formant des taches pourpres sous l'hématome. Le châtain frissonne à nouveau et Castiel s'éloigne. Il se lave les mains tandis que Dean se rhabille précipitamment. Il reste pieds nus, en familier. Le brun aime bien voir ça aussi.

—«Je ne comprends toujours pas comment on peut tricher au poker», reprend-il en s'essuyant les mains.

—«Dean compte les cartes, ce qui est interdit dans plusieurs États…»

—«Mais pas dans le Colorado. Et c'était seulement des parties informelles jouées dans un bar servant de la mauvaise bière Sam, pas une compétition de la Global Poker League.»

—«Tu as quand même triché…»

—«Ce n'est pas interdit dans le Colorado et j'ai juste été meilleur que ces deux guignols. Ils ont péché par excès de confiance et ils ont perdu leurs 200 $», répond Dean avec un sourire un peu suffisant.

Castiel hoche lentement la tête tandis qu'il range sa boîte à pharmacie. Il se redresse, referme le tiroir avant de cligner des yeux.

—«… Si tu comptes les cartes, cela signifie que tu es capable de te souvenir de l'ensemble d'un jeu de cinquante-deux cartes, n'est-ce pas? C'est assez impressionnant.»

Le châtain ricane avec orgueil. Castiel aime vraiment ce son et voir Dean être de plus en plus à l'aise devant lui. Le jeune homme s'étire lentement, le tee-shirt remonte un peu sur son ventre. Le brun voit le fin duvet doré qui couvre ses reins.

—«Nos affaires sont dans le sèche-linge Sammy?»

—«Le cycle sera fini dans une quarantaine de minutes. Cela te laisse le temps de boire une tasse de café avant qu'on ne reparte. Mr. No – Castiel en a préparé, il est dans la cuisine.»

—«Génial! Merci!»

Dean lui adresse un sourire reconnaissant avant de quitter la salle de bain.

Castiel reste seul un instant, plongé dans l'atmosphère toujours moite et les odeurs de gel douche et de crème à l'arnica. Les deux frères vont repartir…?

Le brun quitte précipitamment la pièce pour les rejoindre dans le salon. Il les observe, assis l'un à côté de l'autre sur son canapé. Dean rit, Sam râle et Castiel n'a pas envie que cela change. Il remet des biscuits dans l'assiette et la pose sur la table basse. Le châtain le remercie d'un autre sourire, un peu fatigué.

Castiel se mord les joues. Il a été courageux une fois, il peut l'être à nouveau.

Il se racle légèrement la gorge, attirant l'attention des deux frères sur lui. Le brun se sent rougir un peu et il tire nerveusement sur le bas de son pull.

—«Je sais que je vous ai dit que vous pouviez venir chez moi pour traiter le vol du portefeuille mais vous n'êtes obligé de partir…»

Dean fronce les sourcils, crispe ses doigts sur sa tasse.

—«Sam et moi nous te sommes reconnaissant de nous avoir accueilli chez toi mais nous n'avons pas besoin de ta pitié», grogne-t-il.

—«Ce n'est pas de la pitié. Je – Je n'ai pas envie de vous savoir à nouveau dehors alors que la température est descendue en dessous de zéro et que vous n'avez pas assez d'argent pour prendre une chambre d'hôtel. Vous pourriez dormir ici, j'ai une chambre d'ami. Elle ferme à clé.»

Le châtain plisse les yeux, les réduisant à deux petites fentes sombres. À côté de lui, Sam entortille nerveusement ses doigts dans les manches de son sweat.

—«… Nous pouvons peut-être y réfléchir…»

—«Non Sam, nous allons partir comme convenu. C'est le réveillon de Noël, Castiel a sans doute quelque chose de prévu et nous n'allons pas le déranger.»

—«Je n'ai rien de prévu, je n'ai même pas mis de sapin dans l'appartement», marmonne le brun.

Sam esquisse un sourire timide. Castiel trouve qu'il a l'air bien ainsi, assis en tailleur sur son canapé dans son sweat de Stanford. Il est surtout en chaud et en sécurité, ça exsude par tous les pores de sa peau et le brun est heureux que ce soit un peu grâce à lui.

Dean pince fort les lèvres, sa jambe tressaute nerveusement sur le tapis.

—«… Qu'est-ce que je suis censé faire de l'Impala? Je refuse de la laisser dehors sans surveillance, nous avons toute notre vie à l'intérieur…»

—«Nous sommes à LoDo, je doute que quelqu'un cherche à la voler…», répond doucement Sam.

—«Si la police l'embarque, nous n'aurons pas les moyens de payer la fourrière. J'aimerais que les choses soient différentes mais nous ne pouvons pas Sammy…»

Castiel tend gentiment l'assiette de biscuits à Dean.

—«Vous pourrez garer l'Impala dans le parking privé de l'immeuble. Chaque appartement a une place dédiée mais ma voisine, Mrs. Leah, laisse toujours mes frères et sœurs utiliser la sienne quand ils viennent me rendre visite. Elle n'a plus de voiture depuis des années.»

—«… C'est un parking fermé?»

—«Il est souterrain, personne ne peut y entrer sans avoir le badge des portes automatiques. Et il est sous vidéo-surveillance», acquiesce le brun.

Dean mange deux gâteaux l'un après l'autre, les sourcils douloureusement froncés. Sam en prend un à son tour mais il le garde entre deux doigts, les yeux baissés sur ses genoux.

—«… S'il te plaît Dean, je ne veux pas être dehors cette nuit.»

—«Je ne veux pas non plus vous savoir dehors cette nuit. Et c'est le réveillon de Noël», renchérit doucement Castiel.

Le châtain ne le formule pas mais le jeune homme lit dans la moindre fibre de son corps combien il n'a pas non plus envie de partir. Il cherche son regard, lui sourit encore. Dean déglutit et détourne les yeux.

—«… Je termine mon café et nous irons chercher nos affaires», capitule-t-il.

Sam enroule immédiatement un bras autour de ses épaules avant de le serrer contre lui pour le remercier. Castiel n'ose pas faire la même chose. À la place, il dresse mentalement la liste des préparatifs nécessaires pour accueillir ses deux invités impromptus.

Dean repousse son cadet en roulant des yeux mais ses yeux sourient et pétillent de joie.

Castiel se sent aussi bien que le jour où il a lu que Fratelli Trattoria proposait son plat de poisson préféré dans son menu de Noël.

.

.

—«Je suis persuadé qu'elles sont ici…», grogne Castiel.

Perché sur un escabeau, le brun est en train de fouiller dans les cartons entassés tout en haut du grand placard encastré situé dans le salon. Il a déjà retrouvé le sapin – un modèle en plastique mais haut de gamme et parfait pour faire illusion – et depuis quinze minutes, il cherche désespérément les décorations. Sean les a rangées la dernière fois qu'ils ont décoré l'appartement aux couleurs de Noël, Castiel ne les a pas ressorti depuis, elles sont forcément quelque part.

À côté de lui, Sam tient l'escabeau d'une main pour l'assurer, l'autre prudemment tendu devant lui pour le retenir en cas de chute.

—«Ce n'est pas très grave si tu ne remets pas la main dessus. Les branches de ton sapin ont un éclairage intégré, il ne sera pas complètement nu.» Le blond fronce les sourcils. «… Je ne savais même pas que cela existait.»

—«Sean trouvait cela plus facile à gérer qu'une gigantesque guirlande qu'il aurait fallu démêler chaque année.»

Castiel se hisse légèrement sur la pointe des pieds. Peut-être que les cartons de décorations sont plus loin, tout au fond du placard. Il sent la main de Sam se poser doucement sur sa hanche pour l'assurer.

—«… Qui est Sean?», demande-t-il après une hésitation.

Le brun ouvre la bouche pour répondre mais le bruit de la porte de l'appartement lui coupe la parole tandis que le rire de Dean résonne soudain dans tout le salon, chaud et amusé.

Castiel se contorsionne un peu pour regarder par-dessus son épaule.

Le châtain est sur le seuil, en train de discuter avec animation avec Mrs. Leah. Castiel les a présentés un peu plus tôt avant de laisser Dean discuter avec elle des modalités d'occupation de sa place de parking. Il semble que tout se soit très bien passé mais le brun n'en a jamais douté. Mrs. Leah est une veuve très active, sensible aux beaux hommes. Dean joue complètement hors catégorie comparé au jeune Cory McMiller du septième étage qui négocie toujours avec elle pour se connecter à son équipement pour avoir gratuitement le câble. Si Mrs. Leah accepte ses demandes, elle pourrait tout aussi bien décider d'offrir la lune au châtain s'il la lui demandait.

Castiel les entend se saluer une dernière fois avant que la porte ne claque derrière le jeune homme. Dean pose deux sacs de voyage dans l'entrée puis retire sa veste. Il frotte vigoureusement ses mains entre elles pour les réchauffer et le brun se félicite une fois de plus de les avoir convaincu de rester. Il fait si froid dehors qu'une fine buée commence à couvrir les fenêtres du salon.

—«Cas, ta voisine est extraordinaire! Est-ce que tu sais qu'elle conduisait une Corvette de 1954 il y a encore quelques années? Et qu'elle fête Noël avec ses amies veuves depuis cinq ans? Elle appelle ça la Messe des veuves joyeuses!», s'esclaffe Dean.

—«Je suis au courant. En général, elles prennent un apéritif copieux chez l'une d'elle avant de passer la soirée au théâtre», sourit le brun.

—«J'aimerais pouvoir faire la même chose à son âge!»

—«Ça signifierait que tu serais veuf Dean… Bon sang, tourne ta langue dans ta bouche avant de parler», grogne Sam avec exaspération.

- «Je suis sûr que Cas a compris, lui…»

Castiel reprend ses recherches en riant. Dean se sent tellement à l'aise qu'il s'est soudain mis à l'appeler par un surnom, quelque part entre le café et les biscuits. Son ventre se tord agréablement tandis qu'il se remet à chercher les cartons avec ferveur. Il entend le parquet craquer doucement. La manière dont il est déjà capable de reconnaître le pas de Dean après avoir fait sa rencontre il y a seulement deux heures est incroyable.

—«Qu'est-ce que vous faites?», demande-t-il avec curiosité.

—«Castiel a sorti son sapin pour le mettre dans le salon. Il est en train de chercher les décorations.»

—«… Tu lui as demandé de faire un sapin de Noël? Oh Sammy…», se moque le châtain.

Son frère doit lui donner un coup de coude – ou de pied – car l'escabeau vacille un peu. Le brun tangue et s'agrippe à deux mains à l'étagère, le cœur battant. Soudain, deux mains chaudes et puissantes se plaquent sur ses cuisses, juste sous ses fesses. Castiel a un peu chaud. Dean est fort et ses paumes sont larges et ses doigts –

—«Bon sang, fais attention Sam! Est-ce que ça va Cas?», demande le châtain avec empressement.

—«Oui, ce n'est rien. J'ai proposé de sortir le sapin et Sam a pensé que c'était une bonne idée. J'essaye juste de remettre la main sur les décorations. Je sais qu'elles sont encore dans l'appartement, Dean n'est pas parti avec.»

—«Sean est un de tes frères?», demande le châtain en levant les yeux sur lui.

Castiel déglutit légèrement. Il baisse la tête, Dean suit machinalement son regard et retire brusquement ses mains, les oreilles un peu rouges. Il frotte ses paumes sur son jean avant de se glisser de l'autre côté de l'escabeau.

—«Alors? Sean est ton frère?», répète-t-il.

—«… Non. Sean était mon compagnon, nous nous sommes séparés il y a deux ans…», marmotte le brun.

—«Pourquoi?»

—«Pour l'amour du ciel, cela ne te regarde pas», soupire Sam en levant les yeux au plafond.

—«Je pose juste la question. Cas a une bonne situation, un bel appartement, il est suffisamment gentil pour ramasser les chats errants dans la rue…», se défend vigoureusement Dean et le brun rit légèrement. «… Il est bel homme aussi.»

Castiel lui jette un regard mais Dean garde les yeux soigneusement fixés sur son cadet, ses longs doigts enroulés au montant de l'escabeau.

Le brun écarte une boîte remplie d'ampoules et aperçoit enfin l'écriture de Sean sur un gros carton, poussé à l'extrémité droite de l'étagère.

—«Il m'a quitté parce qu'il ne supportait plus les contraintes de ma bonne situation, les gardes de vingt-quatre heures ou plus, les astreintes et les appels en pleine nuit. Un jour, il m'a reproché de ne pas assez m'investir dans notre relation. Je n'ai pas su quoi lui dire et il est parti», ahane doucement Castiel en tirant le carton à lui.

—«Depuis combien de temps étiez-vous ensemble?»

—«Presque trois ans.»

—«… Il a abandonné un peu vite pour quelque chose d'aussi sérieux.»

—«Dean, tu deviens odieux», siffle Sam.

—«En réalité, je partage l'avis de ton frère. Sean ne m'a pas parlé avant. Il m'a juste mis devant le fait accompli et comme je ne pouvais pas choisir entre lui et un métier que j'adore pour lequel j'ai fait plusieurs années d'étude, il est juste parti. Dean? Aide-moi s'il te plaît.»

Le châtain tend les mains pour récupérer le carton, Castiel tire le suivant à lui avant de le donner à Sam. Il descend avec précaution de l'escabeau, une troisième boîte de décorations coincée sous son bras.

—«… Sean serait peut-être resté plus longtemps si j'avais accepté un poste dans un hôpital privé de Denver. Il pensait que les horaires seraient moins contraignants», reprend-il en suivant les deux frères dans le salon.

—«Est-ce que cela aurait été le cas?»

—«Non mais le salaire aurait été bien meilleur.»

—«Bordel, il était vénal en plus…», marmotte Dean.

Sam jette une boule en plastique au visage de son aîné, celui-ci répond en entortillant une guirlande autour de son cou.

Une jambe coincée sous ses fesses, Castiel s'installe confortablement sur le canapé pour observer les deux frères ouvrir les cartons et étaler les décorations autour d'eux. Dean fait mine de rejoindre le brun mais bientôt, il s'assoit en tailleur sur l'épais tapis pour décorer le sapin avec Sam, protestant contre la manière dont il accroche les boules aux branches. Pas assez harmonieux, des associations de couleurs trop étranges. Ils se chamaillent et prennent Castiel à témoin pour choisir entre leurs partis-pris décoratifs. Le brun se contente d'acquiescer à tout en souriant, le creux de son ventre agréablement chaud. Peu importe si le bleu et le vert ne vont pas réellement ensemble ou qu'il trouve cette guirlande argentée franchement hideuse. Sean l'a acheté à leur premier Noël ensemble avec une pointe de snobisme parce qu'il avait vu que Kim Kardashian avait la même. Il l'a acheté environ 35 $; le brun savait déjà que c'était une mauvaise affaire quand il l'a trouvé soldé 15 $ deux jours avant le réveillon.

Il prend l'assiette de biscuits sur ses genoux et grignote doucement un gâteau, en tendant régulièrement un à Dean qui en demande d'un regard.

Leurs doigts s'effleurent parfois, le ventre de Castiel devient un tourbillon.

Le brun lit l'heure à sa montre et il se redresse dans le canapé. C'est le réveillon mais il n'a pas dans sa cuisine de quoi nourrir trois hommes pour une occasion festive et exceptionnelle. Dean et Sam méritent quelque chose de vraiment bien.

Castiel récupère son portable sur la table basse et s'éloigne dans la cuisine, composant déjà le numéro qu'il connaît par cœur.

«Allô?»

—«Mr. fratelli? C'est Castiel Novak à l'appareil. Je suis navré de vous appeler aussi tard, vous êtes probablement en train de fermer mais j'ai des invités imprévus pour le réveillon. Est-ce qu'il vous reste deux menus de fête que des clients ne sont pas venus récupérer?», demande-t-il à brûle-pourpoint.

«… J'en ai même trop pour mes seuls employés. Ils m'ont déjà été réglés donc je suis prêt à vous les offrir. Les plats ne se conserveront pas d'ici le lendemain. Votre appel est une bénédiction, vous allez m'éviter de les jeter!»

—«Je vous remercie, je serai un client encore plus fidèle pour l'année à venir (Giovanni s'esclaffe.) … Je ne peux pas quitter mon appartement, est-il possible de me livrer?»

«Louis n'est pas encore parti, il sera chez vous dans une quinzaine de minutes.»

—«Je vous remercie.»

«Je vous en prie. (…) Ah! Il me reste des menus viande, poisson et végétarien. Lesquels préférez-vous?»

Castiel pince les lèvres, un peu hésitant. Il craint de blesser Dean dans son orgueil s'il apprend ce qu'il s'apprête à faire pour eux mais le brun y tient. Il tergiverse, pèse longuement le pour et le contre quand Sam le rejoint dans la cuisine pour se laver les mains. Ses bras sont couverts de paillettes argentées jusqu'à ses coudes, il en a aussi dans les cheveux. Castiel sourit affectueusement.

Tandis que Dean s'applique consciencieusement à enrouler une guirlande blanche autour du sapin, le brun se penche vers son cadet.

—«Sam? Que préférez-vous manger pour le dîner de ce soir? Viande, poisson ou plat végétarien?», souffle-t-il discrètement.

—«Dean pourrait se nourrir uniquement de bœuf si je ne lui répétais pas que c'est mauvais pour ses artères. … J'aime beaucoup le poisson», répond timidement le jeune homme.

—«Avez-vous entendu Mr. fratelli?»

«Parfaitement bien, Mr. Novak. Très bonnes fêtes de fin d'année. Est-ce que je vous mets de côté un plus pandoro pour le Nouvel An?»

—«… Je ne sais pas encore. Bonne soirée.»

Le brun raccroche. À côté de lui, Sam se savonne consciencieusement les mains.

—«Qu'est-ce qu'est le pandoro?»

—«C'est une brioche italienne, une des spécialités de la maison. J'en achète toujours pour le premier petit-déjeuner de l'année. … Ton frère n'est pas obligé de savoir exactement en quoi consistait cet appel, d'accord? Cela me fait plaisir de vous offrir ça, Sam.»

Le jeune homme acquiesce doucement, les yeux brillant de joie. Castiel se moque comme de son premier jour à DU de devoir régler une commande d'environ 320 $ dans quinze minutes.

Dans le salon, Dean branche le sapin pour allumer la guirlande. Il claque sa langue contre son palais de satisfaction.

—«Cas? Qu'est-ce que tu en penses?!», demande-t-il, les mains sur ses hanches.

—«… C'est une interprétation très artistique du sapin de Noël.»

—«Merci. Est-ce que tu aimes?»

Sam étouffe un ricanement moqueur derrière une quinte de toux. Ce n'était pas réellement un compliment mais Dean rayonne de fierté alors le brun acquiesce en souriant. Il a toujours trouvé le goût de Sean trop classique de toute manière. … Il se passerait quand même bien de la guirlande de Kim Kardashian, elle est vraiment hideuse.

.

.

Si quelqu'un interrogeait Castiel à propos de la pièce qu'il préfère dans son appartement, il répondrait qu'il s'agit de sa cuisine. Il l'a entièrement changé dès son installation, la transformant en un espace parfaitement fonctionnel et optimisé. Sa forme n'est pas vraiment originale mais le brun s'est fait plaisir en choisissant de beaux matériaux et des équipements haut de gamme. Il est particulièrement fier de sa crédence en quarzite, longue de près de quatre mètres. Il l'aime d'autant plus que Dean regarde son reflet dans la pierre parfaitement polie depuis une longue minute. Castiel l'observe faire danser ses sourcils d'une manière amusante et il sourit d'un air parfaitement idiot.

—«… Je n'arrive toujours pas à croire que ce n'est qu'un seul morceau. Tu ne t'es moqué de moi, n'est-ce pas?»

—«Pas du tout. Le chef de projet était là quand les carreleurs l'ont posé, il a presque pleuré de soulagement quand ils ont terminé de nettoyer les joints.»

—«Tu m'étonnes. Ce truc a dû te coûter une fortune…»

Le brun hausse légèrement les épaules, occupé à disposer les amuses-bouches dans un plat pour les réchauffer au four quelques minutes.

—«La cuisine de la maison de mes parents est gigantesque, nous sommes nombreux. J'ai toujours aimé les belles cuisines et en emménageant ici, c'est le premier achat plaisir que je me suis autorisé», explique-t-il.

—«… J'adorais la cuisine que nous avions à Lawrence. Ma mère l'avait décoré avec des rideaux à carreaux, de la vaisselle ancienne et des herbes aromatiques dans des pots en faïence. Je me souviens très bien de l'odeur du romarin et du thym, elles embaumaient toujours. Mon père trouvait ça écœurant…»

Dean esquisse un sourire nostalgique, une lueur de tristesse dans ses yeux verts.

Il prépare le second plat d'amuse-bouches avant de le lui tendre pour le mettre au four. Le châtain s'est proposé de l'aider à préparer le dîner tandis que Sam fait le lit de la chambre d'ami. Castiel est heureux de partager ce moment seul à seul avec lui. La cuisine est grande mais les deux hommes sont très proches l'un de l'autre, leurs coudes s'effleurent souvent. Cela ne semble pas gêner Dean alors le brun ne dit rien. Lui adore ça.

—«Sam et toi êtes originaires du Kansas?», demande-t-il doucement et le jeune homme se raidit. «Excuse-moi, je ne voulais pas être indiscret.»

—«C'est rien. … Tu as le droit de savoir, tu nous accueilles chez toi après tout.»

—«Cela n'a rien à voir Dean. Tu n'es pas obligé de me dire quoi que ce soit. Tu ne me dois rien et je ne suis pas en droit d'exiger de toi la moindre explication», répond le brun.

Dean appuie ses reins contre le plan de travail et croise les bras sur son torse, un sourire mélancolique aux lèvres.

—«… Je me demande vraiment pourquoi ce mec est parti. Je suis persuadé qu'il s'est rendu compte de son erreur dès qu'il s'est remis en couple avec un autre que toi.»

—«… Si Sean était encore là, je ne vous aurai pas accueilli chez moi. Il aurait catégoriquement refusé.»

—«Égoïste?»

—«Excessivement prudent plutôt. Sean a toujours eu l'étonnante capacité de voir uniquement ce qu'il désirait. … Il n'est jamais venu me voir à l'hôpital, il ne supportait pas l'ambiance des urgences et les gens qu'on y croise.»

—«Quel con…»

Castiel hausse légèrement les épaules. Le brun ne s'est jamais senti légitime à imposer la réalité de son métier à qui que ce soit. Aux réunions familiales des Novak, il ne parle pas de son quotidien. Il aimerait pourtant – il en a parfois gros sur le cœur et il est fatigué – mais évoquer les plaies ouvertes ou les fractures entre le plat et le dessert seraient maladroit alors il se tait.

Dean mâchonne ses joues, les sourcils froncés.

—«… Est-ce que Sam t'a dit que son sweat Stanford était vraiment le sien?», reprend-il lentement et le brun acquiesce. «Il a dû arrêter parce que je n'ai pas réussi à – Je n'en ai pas fait assez pour lui…»

Le four bipe doucement. Le châtain ouvre la porte, retire les plats d'amuses-bouches avant de baisser la température pour mettre les garnitures. Castiel dépose en silence la viande et les deux portions de saumon dans les plus belles assiettes de son service de table. Dean n'a pas à lui dire quoi que ce soit, c'est son jardin secret. Mais le châtain est d'un autre avis.

—«Maman est tombée malade quand Sam terminait le lycée, on lui a diagnostiqué une leucémie à un stade avancé. Elle a commencé des soins mais quand notre assurance l'a appris, elle a immédiatement résilié notre contrat sur un prétexte fallacieux. Sam appellerait ça une rupture abusive de contrat, je crois que c'est le terme juridique exact. Papa a pris une hypothèque sur la maison mais elle est décédée quelques mois après…», souffle le jeune homme.

—«Je suis désolé Dean…»

- «… Papa a dit la même chose, il pensait qu'il aurait dû faire plus. Un matin, il nous a dit qu'il n'y arrivait plus et qu'il avait besoin de réfléchir, seul. Il m'a laissé l'Impala et il est parti. L'assurance-vie de maman a permis de continuer à payer les traites de la maison jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien. Sam était déjà parti à Stanford quand la banque l'a saisi, je n'ai pas réussi à joindre notre père pour lui expliquer. Aux dernières nouvelles, il travaillait sur les docks du port de Los Angeles. … Cela fait deux ans mais je ne sais toujours pas où il est.»

—«Ton frère avait obtenu une bourse, n'est-ce pas?»

—«Sammy est brillant mais elle ne couvrait pas la totalité de ses frais là-bas. As-tu la moindre idée du coût de la vie là-bas? J'ai fait tout ce que j'ai pu, j'ai beaucoup travaillé mais un jour, je n'étais plus en mesure de – Je n'y arrivais plus…»

Dean pince durement les lèvres. Castiel l'aide à présenter les amuses-bouches sur un beau plat de service, son épaule frôlant imperceptiblement la sienne en guise de réconfort.

—«Depuis combien de temps Sam est-il avec toi?»

—«… Trop longtemps. Il devrait être à Stanford et poursuivre ses études…»

—«… Je travaille avec des assistantes sociales au DHMC et un membre du conseil d'administration travaille dans le milieu universitaire. Je m'entends bien avec lui, il soutient plusieurs fondations sociales. Il pourrait peut-être –»

—«Je n'ai pas besoin d'aide Cas», le coupe brusquement Dean.

— «Et que feras-tu quand vous serez réellement obligé de dormir dans l'Impala?»

—«Cela arrive rarement, d'habitude nous arrivons toujours à trouver un toit. Ce que tu as vu ce soir n'est pas du tout notre quotidien», proteste le châtain.

—«… Pourtant tu as l'air tellement fatigué.»

Dean déglutit lourdement. Soudain, il fait vraiment ses vingt-neuf ans et Castiel a douloureusement conscience de sa jeunesse de galère. Triste et banale tragédie du quotidien.

Le châtain se détourne brusquement, les plats d'amuses-bouches dans les mains pour les apporter sur la table basse. À côté de l'îlot central, il s'arrête, crispe les doigts sur la porcelaine.

—«… Je vais y arriver Cas. Et je ne veux plus en parler. Sam est en sécurité pour cette nuit, il est bien et au chaud grâce à toi. Le reste n'a pas d'importance», chuchote-t-il.

—«… Et toi? Est-ce que tu te sens bien ici?»

—«… Oui. Un peu trop même.»

Dean lui jette un regard par-dessus son épaule, un sourire timide accroché à ses belles lèvres pleines. Castiel rougit sans savoir pourquoi.

Le parquet craque dans le couloir tandis que Sam les rejoint dans le salon. Il a les joues roses de plaisir, les yeux qui brillent à la simple perspective de dormir dans la chambre d'ami. Le brun sourit et accepte son aide pour terminer de préparer l'apéritif. Il suppose que Dean n'a pas entièrement tort de profiter uniquement à l'instant présent; la joie toute juvénile de son cadet fait plaisir à voir.

Castiel enfouit donc profondément en lui son envie d'aider les deux frères pour les sortir de la rue.

Et celle de serrer Dean contre lui en lui disant combien il le trouve incroyablement fort.

.

.

Sur le grand écran plat passe une énième rediffusion d'un bêtisier de fin d'année regroupant les plus belles gamelles et caméras cachées des grandes chaînes de télévision américaines. Castiel lui tourne le dos, il entend juste les rires et les applaudissements pré-enregistrés qui crépitent toutes les deux minutes.

Face à lui, Dean éclate régulièrement de rire, un œil sur l'écran et un autre sur leur partie de poker. Sam ne prête guère d'attention ni à l'un ni à l'autre, il somnole à moitié sur le canapé, affalé contre les coussins.

Le sapin clignote joyeusement, mettant des étincelles dorées dans l'air.

—«J'ai l'impression d'avoir vu exactement la même émission l'année dernière et l'année encore avant», marmotte le blond.

—«Choisi autre chose dans ce cas. C'est Noël, râler le soir de Noël devrait être interdit par la loi.»

Dean lui jette la télécommande. Sam demande l'autorisation à Castiel d'un regard, le brun hausse les épaules.

—«Mets ce que tu veux. J'aimerais battre Dean au moins une fois au poker, je préfère rester concentré sur mon jeu…»

Le châtain ricane d'un air suffisant. Il pioche une papillote dans le paquet ouvert entre eux sur la table basse, lèche les traces de chocolat et suce son pouce. Castiel est brièvement distrait. Sam jette un œil par-dessus son épaule avant de sourire.

—«… Lis la citation à Castiel, Dean.»

—«Tu plaisantes? Personne ne peut savoir qui a dit ça…»

—«Lis-la quand même.»

Sam trouve un playlist de chansons de Noël et s'allonge confortablement sur le canapé, la tête sur un coussin. Dean appuie son dos contre le meuble, une jambe remontée contre lui.

—«Tu es prêt? Il y a trois choses extrêmement dures: l'acier, le diamant et se connaître soi-même

—«C'est de Benjamin Franklin, un des pères fondateurs de notre pays», répond Castiel sans lever les yeux de sa main au poker.

—«Mais comment tu fais ça bordel?!»

—«Il est trop fort», glousse Sam en se frottant les yeux avec fatigue.

—«… Comment fais-tu pour savoir tous ces trucs et être aussi mauvais au poker? Ça me dépasse…»

Dean froisse l'emballage en une petite boule et la pose sur la table basse avec les autres. Castiel pince les lèvres d'un air vexé.

—«Je suis novice en poker mais j'ai une assez bonne culture générale.»

—«Tu as du mal à jouer parce que Dean explique mal les règles… Je suis certain qu'il fait ça pour être certain de continuer à gagner», renchérit Sam.

—«Dean explique très bien, c'est juste que les chiffres ne s'impriment pas dans mon esprit. J'ai toujours été atrocement mauvais en mathématiques à l'école, les examens de calcul mental me faisaient faire des cauchemars.»

Le châtain glousse affectueusement. Il observe son jeu, pousse sur la table basse tous ses jetons – les papillotes d'un autre paquet en réalité, Castiel n'a rien dit malgré le fait qu'elles sont importées d'Europe et qu'elles sont trop bonnes pour jouer avec – avant de le défier du regard.

Castiel se mord les joues, hésite puis pose ses cartes, figures cachées. Il soupire.

—«Je me couche, tu vas encore gagner de toute manière.»

—«Ta main ne peut pas être si mauvaise que cela. Montre-moi.» Dean retourne ses cartes avant de ricaner. «… J'ai rarement vu quelqu'un d'aussi malchanceux et pourtant, Sam a vraiment la poisse.»

—«Je n'ai pas la poisse. Tu gagnes uniquement parce que tu comptes les cartes», marmotte son cadet d'une voix lourde de sommeil.

Castiel sourit affectueusement.

Il prend à son tour une papillote dans le paquet, tend le papier à Dean pour que le jeune homme lui lise la citation. Derrière le nuage, le soleil brille toujours. Facile. C'est d'Abraham Lincoln, le seizième président des États-Unis. Le châtain a l'air réellement impressionné, Castiel se sent un peu heureux.

Le refrain de Last Christmas de Wham! Retentit dans le salon et Dean grimace.

—«… Change encore de chaîne Sam, j'ai mal aux dents tellement c'est sucré», grimace-t-il. «Oh, Sam?»

—«Laisse-le, il s'est endormi», sourit Castiel.

—«Il est à peine une heure du matin, quel petit garçon», se moque le châtain.

—«C'est souvent ce qu'il se passe quand une personne très stressée se décontracte. … Tu sais qu'il s'inquiète pour toi, n'est-ce pas?»

Le brun se lève souplement pour jeter le paquet de papillotes vide. Il interroge Dean d'un regard mais le châtain refuse un nouveau sachet, préférant une autre part de bûche avec gourmandise. Le brun a fait des folies en achats impulsifs chez fratelli Trattoria. Il revient s'asseoir à la table basse et pose l'assiette devant lui. Dean l'entame d'un vigoureux coup de cuillère.

—«… Je sais qu'il le fait mais ça ne devrait pas être le cas. C'est mon rôle.»

—«Sam est ton frère, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il essaye de faire la même chose pour toi…», sourit gentiment le brun.

Dean se contorsionne un peu pour récupérer la télécommande et remettre le bêtisier télé. Castiel s'en moque toujours. Comme Sam, il pense l'avoir déjà vu l'année passée. À moins que ce ne soit l'année encore avant. Ou celle encore précédente.

Le châtain regarde l'écran avec attention, les lèvres serrées sur sa cuillère.

—«Sam et moi sommes très différents. Il est plus grand que moi et il est intelligent…»

—«Tu sais compter les cartes au poker, j'ai cru comprendre que c'était une capacité assez rare.»

—«On ne gagne pas sa vie en jouant au poker Cas…»

—«Tu m'as expliqué qu'il existait des compétitions internationales lors desquelles le vainqueur peut remporter des millions de dollars. Tout le monde commence un jour par le bas de l'échelle.»

Dean tourne la tête vers lui, un sourire doux aux lèvres.

—«… Tu es vraiment gentil, tu sais», chuchote-t-il.

—«J'ai très bien mangé et je réfléchis toujours mieux l'estomac plein», répond Castiel en haussant les épaules.

Le châtain s'esclaffe.

Derrière lui, Sam marmonne doucement dans sa barbe et frotte sa joue contre le coussin. Castiel se relève une nouvelle fois, prend le plaid posé sur le dossier du canapé pour l'étendre sur le jeune homme.

Il retourne s'asseoir en face de Dean. Le regard du jeune homme lui brûle le visage.

—«… Pourquoi as-tu décidé de devenir médecin urgentiste?», demande le châtain avec intérêt.

—«Je n'avais pas de plan très précis. Quand je suis entré à l'université, j'étais inscrit en littérature et cela me plaisait mais lors d'une soirée, j'ai rencontré des étudiants en médecine qui faisaient une partie de mots croisés uniquement avec des termes médicaux. Ça m'a intrigué.»

—«Des mots croisés à une soirée étudiante? Excuse-moi mais ça craint Cas…», se moque Dean et le brun lui jette un regard noir. «Quel genre de mot est-ce que tu as découvert?»

Castiel lui adresse un sourire carnassier.

—«J'ai appris le mot éphélides

—«Qu'est-ce c'est? On dirait le nom d'un papillon bizarre…»

—«Les éphélides désignent les taches de rousseur. Tu sais? Comme celles qui couvrent tes joues…»

Dean cligne des yeux avant de rougir légèrement et le brun rit légèrement.

—«Quoi d'autre par exemple?»

—«Algie. Et kaliémie.»

—«Je n'ai pas la moindre idée de ce que cela veut dire…»

—«Le premier vient du grec ancien, c'est un synonyme du mot douleur. Le second désigne le taux de potassium normalement présent dans le sang. Les étudiants qui jouaient étaient en quatrième année, ils ont corsé la partie en s'imposant de donner la définition de chaque mot dont ils posaient les lettres. Les écouter, c'était comme entendre parler une autre langue. Je suis passé de la curiosité à la fascination.»

—«… Les étudiants en médecine étaient sexy?», le taquine le châtain.

—«… Certains d'entre eux.»

Brad était étudiant dans une classe supérieure de la sienne et il avait aussi une parfaite connaissance du corps masculin. Quand ils avaient fait l'amour ensemble pour la première fois, le blond avait trouvé sa prostate d'un seul coup de rein. Castiel pensait naïvement que c'était une légende urbaine.

Dean cogne doucement son genou contre le sien avec malice.

—«Tu penses à quelque chose d'agréable, pas vrai?»

Le brun répond d'une grimace et le jeune homme rit joyeusement.

Castiel se dandine un peu sur l'épais tapis. Il commence à avoir mal aux fesses mais Sam est allongé de tout son long sur le canapé et il ne veut pas le déranger. À la place, il se glisse à côté de Dean, s'appuie à son tour contre le sofa et étend ses jambes devant lui. Il observe le bêtisier d'un air un peu dubitatif. Quand il voit un chien tombé dans une piscine en forme de haricot, il pince les lèvres. Il l'a déjà vu les deux années passées.

Le châtain pose son assiette à dessert sur la table basse avant de frissonner doucement.

—«Est-ce que tu as froid? Je peux monter le chauffage.» Dean hausse les épaules.«Alors tu es fatigué. Il est tard, tu devrais aller te coucher. Nous devrions aller nous coucher tous les deux», sourit Castiel.

—«… Sam ne semble pas prêt à quitter ton canapé.»

—«Il peut rester dormir ici. Je vais aller lui chercher une autre couverture et un oreiller.»

—«… J'espère que tu ne tiens pas trop à ton canapé, il bave quand il dort bien.»

Le brun rit doucement. Il est aussi fatigué alors il s'appuie familièrement sur le genou de Dean pour se relever. Peut-être croit-il le sentir tressaillir sous sa main.

Castiel ramasse le jeu de cartes et l'assiette à dessert tandis que le châtain éteint le sapin de Noël et les lumières d'appoint du salon. Il revient avec une couverture que Dean remonte soigneusement sous le menton de son cadet avant de remplacer le coussin pour un oreiller ergonomique.

—«Tout va bien Dean, il est en sécurité», chuchote Castiel par-dessus le canapé.

—«… Je sais. Je crois que je ne t'ai pas encore assez remercié pour tout ce que tu as fait pour lui, je ne sais pas si j'y arriverai un jour.»

Dean lui adresse un sourire un peu timide. Le sapin est éteint mais le lampadaire design à côté du canapé est toujours allumé. La lumière chaude creuse des ombres séduisantes sur le visage du jeune homme, une douceur qui donne un peu de rondeur à ses traits et le rend plus jeune. Castiel sent son ventre se serrer un peu. Dean est vraiment un beau garçon.

—«Va dormir Dean», répète-t-il doucement.

Le jeune homme hoche la tête.

Ils se dirigent en même temps vers leur chambre respective, se saluent une dernière fois sur le pas de leur porte.

Castiel se glisse dans la salle d'eau contiguë à sa chambre pour se rafraîchir et enfiler son pyjama. Il s'assoit dans son lit, le dos bien calé contre ses oreillers. Quand le brun réalise qu'il guette inconsciemment les bruits fais par Dean de l'autre côté du couloir, il s'empresse d'enfoncer sa tête dans son oreiller, peut-être pour ne rien entendre. Il se rend ridicule. Ça doit être le vin d'Aspen auquel il a fait honneur pendant le dîner. L'alcool lui a donné plus d'une fois envie d'embrasser le châtain quand celui-ci a gémi de plaisir en mangeant son steak au poivre ou qu'il l'a aidé à faire la vaisselle. Comme s'il avait toujours été là.

Castiel soupire doucement et ferme les yeux.

Il est en train de glisser dans un demi-sommeil quand un grattement discret à sa porte le réveille. Le brun papillonne des yeux, jette un regard à la pendule numérique posée sur sa table de chevet. 2h47. Il se frotte le visage.

—«Entrez.»

La clenche se baisse, la porte s'ouvre légèrement.

Dean apparaît sur le seuil, en pyjama et les cheveux légèrement ébouriffés. Castiel est encore à moitié endormi mais son cœur gonfle de tendresse. Il se redresse dans son lit.

—«Est-ce que tout va bien?», s'inquiète-t-il.

—«… Oui. Je cherche une autre couverture pour Sam mais je ne les trouve pas dans la chambre d'ami.»

La voix du châtain est rauque et Castiel serre doucement ses doigts dans les draps.

—«Elles sont dans ma penderie, je vais t'en donner une.»

—«Ne te dérange pas, dis-moi juste où elles se trouvent.»

Allongé dans son lit, le brun observe Dean évoluer dans sa chambre, toujours en pyjama. C'est étrange mais très attirant à la fois. Le châtain se déplace sans bruit, le parquet craque à peine sous ses pieds nus. Dean prend un plaid sur l'étagère puis ferme soigneusement la porte. Il se tourne vers lui, la couverture serrée contre son torse. Son regard ne quitte pas son visage et Castiel gigote un peu de gêne.

—«… Est-ce qu'il y a autre chose?», demande doucement le brun.

Dean secoue la tête mais il ne bouge pas, l'air nerveux, avant de marcher lentement vers lui.

Le plaid toujours contre son torse, il marche jusqu'à ce que ses cuisses frôlent le bord du matelas.

Le brun lève la tête pour l'interroger du regard. Dean s'assoit lentement, presque précautionneusement, sur le matelas. Il croise ses mains sur ses genoux, les yeux baissés sur la moquette. Castiel appuie son dos contre sa tête de lit et croise les mains sur son ventre.

—«… Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi?»

—«Non… Peut-être… Je ne sais pas…»

Le jeune homme patiente en silence, savourant avec une pointe de culpabilité la pression du corps du châtain sur le matelas et sa chaleur. Dean sent encore légèrement l'odeur de son gel douche.

—«Dean, est-ce que tu es sûr que –?»

—«Oui, c'est juste que – Est-ce que tu penses vraiment que je suis quelqu'un de bien?», souffle-t-il.

Le brun cligne les yeux de surprise avant de hocher la tête.

—«Bien sûr que tu l'es. Tu es courageux et tu prends soin de ton frère en t'oubliant pour lui. … Je sais que tu ne veux pas entendre parler d'assistante sociale mais accepter un peu d'aide ne fait de toi quelqu'un de faible. Ça ne te fera pas démériter aux yeux de Sam.»

—«… Je suis tellement fatigué. J'ai dit à Sam que je gérais quand ces deux crétins sont revenus me voir mais j'étais juste soulagé de savoir qu'il était loin de tout ce bordel.» Il serre la mâchoire. «J'étais seul et j'avais – j'étais – Je me suis demandé si les choses allaient se finir comme ça…»

—«Ne pense pas à ça, Dean. Ce n'est pas arrivé», répond Castiel en posant une main sur son genou.

—«Ouais, parce qu'il t'a trouvé et qu'il t'a ramené avec lui. Tu as dû me trouver tellement pathétique en train de me battre à mains nues comme dans un mauvais film de Jean-Claude Van Damme.»

—«Qui donc?»

Dean esquisse un sourire à la fois triste et amusé. Le brun n'aime pas voir ses épaules basses et sa lassitude, son sentiment d'humiliation. La lumière diffuse de la lampe de chevet assombrit les hématomes sur le visage du jeune homme. Castiel fronce les sourcils. Il se glisse à genoux à ses côtés, effleurant déjà les contusions du bout des doigts.

—«Je devrais peut-être te remettre de la crème à l'arnica…»

—«Tu pourrais ouais, mon visage me fait un mal de chien», ricane le châtain.

Castiel se fustige pour sa stupidité. Il aurait pu le faire bien plus tôt selon la posologie et Dean ne souffrirait pas. Il a été distrait par lui, par leur soirée incroyable, par Dean tout entier.

Il touche à nouveau délicatement son visage, repousse une mèche pour voir son front. L'anti-inflammatoire a quand même été efficace – les hématomes ont déjà dégonflé – mais il peut faire mieux. Il retrace de son index sa mâchoire, frôle de son pouce la pommette.

Dean prend doucement sa main dans la sienne.

Le brun déglutit. Sa peau est chaude.

—«Excuse-moi. Est-ce que c'est sensible?»

—«… Non. Pas ça…»

Dean se penche vers lui.

Castiel sait ce qu'il va se passer – que Dieu lui pardonne, il en a envie – alors il a déjà les yeux fermés quand le châtain pose ses lèvres sur les siennes.

Le brun a toujours été sensible aux hommes grands, aux larges épaules, à la belle bouche. Dean est tout cela, avec les beaux yeux verts en plus et le superbe visage en bonus. Il est aussi malicieux, attentionné, d'une pudeur touchante, généreux. Même son mauvais caractère est devenu séduisant pour Castiel.

Il en a envie alors quand Dean lâche le plaid sur la moquette, qu'il le pousse légèrement en arrière pour l'allonger sur le matelas, le brun se laisse entraîner.

Il halète doucement quand le corps du châtain pèse délicieusement contre le sien.

Cela fait une éternité qu'il n'a pas eu un homme dans son lit, dans son appartement et c'est en train d'arriver avec Dean, le chat sauvage qui s'est mis à ronronner timidement à ses côtés et dont le sourire, le rire, font tourbillonner son ventre de chaleur.

Quand le châtain roule doucement ses hanches contre les siennes, Castiel grogne de plaisir.

Dean entrouvre les lèvres et le brun s'engouffre à l'intérieur. C'est brûlant, humide, un peu timide avant de devenir plus sensuel. Castiel s'agrippe aux épaules solides avant de descendre ses mains sur ses flancs pour s'y accrocher. Le châtain gronde.

—«J'ai touché tes hématomes», chuchote-t-il.

—«Ce n'est pas grave. Continue Cas…», souffle Dean d'une voix éraillée.

Le jeune homme écarte un peu les jambes pour l'accueillir plus près de lui. Le châtain ondule très légèrement du bassin et Castiel halète, la tête rejetée en arrière.

—«Att – Attends… Tu – Est-ce que tu as déjà fait ça?», ahane-t-il.

—«Tu es vraiment en train de me demander si j'ai déjà fait l'amour? J'ai presque trente ans et je suis en parfaite santé», ricane le châtain en écrasant ses hanches contre les siennes.

Castiel hoquette de surprise et lui jette un regard noir. C'est étrange. Dans les yeux de Dean, il croit lire qu'il est beau aussi. Ça l'intimide un peu. Sa rupture avec Sean a été à peu près consensuelle mais douloureuse. Il lui a dit des trucs moches, le salaud.

—«Tu bouges trop bien pour que ce soit ta première fois. Je te demande si tu l'as déjà fait avec un homme.»

—«… Un peu. Est-ce que c'est vraiment important?», grogne le châtain.

—«Ça l'est pour moi. Tu es important, Dean.»

Le jeune homme déglutit. Il le dévisage d'un air parfaitement incrédule et Castiel comprend sans parole tout le maelström d'émotions qui déferle en lui à cet instant. Parce qu'il est probablement gêné et qu'il ne veut pas en parler, Dean se jette sur sa bouche pour l'embrasser passionnément. Castiel n'est pas novice non plus – plus depuis sa première fois avec Jessie Miller quand il avait dix-sept ans – pourtant il frissonne de plaisir. Il gémit peut-être aussi d'une manière un peu gênante et nécessiteuse quand Dean frotte son sexe contre le sien.

—«De – Dean, s'il te plaît…», ahane-t-il.

—«… Je ne l'ai pas fait jusqu'au bout mais j'ai déjà vu un autre homme nu», marmotte le châtain avec pudeur et Castiel contient bravement son rire plein de tendresse. «Ce n'est pas grave, je veux… avec toi…»

Dean l'embrasse voluptueusement, tout en langue et en salive et – merde! – il sait ce qu'il fait. Il sait embrasser d'une manière qui donne des fourmis dans les doigts de Castiel, qui fait crépiter sa colonne vertébrale et le mouvement de ses hanches est diabolique.

L'esprit embrumé, le brun sent le plaisir lécher son corps entier et il gémit bruyamment.

Il enroule ses jambes autour de la taille de Dean, lève le bassin pour frotter son sexe contre le sien. Le châtain miaule à son oreille et c'est le son le plus adorable que Castiel a entendu depuis une éternité. Il pétrit ses flancs de ses mains, avide de plus, faisant grogner le châtain de douleur. Il en frémit contre lui et Castiel décide de ralentir le rythme. Ils ont bu ensemble le vin d'Aspen, Dean a mal. Ce n'est pas ainsi que les choses doivent raisonnablement se passer.

Le brun emprisonne la taille de ses cuisses pour l'empêcher de bouger et enfouit son visage dans son cou, mordillant la peau tendre. Dean frissonne, ses hanches ont un dernier sursaut contre les siennes. Il cherche sa bouche avec fièvre pour l'embrasser

—«…Tu es – T'es tellement incroyable Cas. Je – je ne sais pas comment je pourrais te remercier pour tout ce que tu as fait pour nous», chuchote le châtain contre ses lèvres.

Ah.

Castiel a soudain un peu froid.

Il repense à l'histoire du vieux dégueulasse qui voulait louer une chambre aux deux frères contre les faveurs sexuelles de Sam. Il sait que Dean ne le met pas à la même place que cet homme mais il repousse délicatement le châtain. Celui-ci cligne des yeux, le regard un peu flou. Il est douloureusement beau et Castiel sourit tendrement.

—«Nous devrions nous arrêter là Dean. Nous avons bu, tu as mal partout et nous sommes tous les deux fatigués.»

—«… Faire l'amour est très bon pour trouver le sommeil, je suis certain que des centaines d'études médicales très sérieuses ont été écrites là-dessus.»

Le brun rit doucement. Il caresse gentiment son visage, embrasse son nez puis son menton.

—«C'est probablement vrai mais je pense que ce ne serait pas raisonnable. Passe une bonne nuit, Dean. Et joyeux Noël.»

Castiel dénoue à regret ses cuisses de sa taille.

La commissure de sa bouche tordue vers le bas, le châtain se redresse et quitte son lit. La couverture dans les mains, il balbutie un «bonne nuit» avant de s'éclipser. Castiel aperçoit son excitation sous le fin coton de son pantalon et il a une bouffée de chaleur.

Quand la porte se ferme, il regrette le corps musclé de Dean contre le sien et ses baisers comme la perte d'une jambe ou d'un bras.

Castiel s'enroule dans les draps. Il songe que fratelli Trattoria ouvre à neuf heures le lendemain matin. S'il se réveille tôt, il pourra aller acheter un pandoro pour le petit-déjeuner de Noël. Ils mangeront tous dans son salon, à côté du sapin artistiquement décoré par Dean qui clignotera joyeusement. Peut-être que le châtain viendra le saluer d'un baiser; sinon Castiel aimerait bien le surprendre.

Il s'endort sans même le réaliser, un sourire aux lèvres et le corps chaud.

.

.

Quand Castiel se réveille sept heures plus tard, son appartement est vide. Le lave-linge tourne dans un ronronnement familier, rempli par le linge de lit et les serviettes de bain utilisées par les deux frères. Les couvertures soigneusement pliées et les oreillers sont entassés sur le lit de la chambre d'ami.

Le brun déglutit.

Dans la cuisine, la machine est café est enclenchée, la fonction «maintien au chaud» est activée pour lui. Une boîte en carton au logo du traiteur italien est posée sur le plan de travail. Le jeune homme l'ouvre et découvre sa brioche préférée. Sam a écrit un petit mot sur l'emballage, des remerciements et des compliments sur la belle personne qu'il est, accompagné de souhaits de bonne année. Dean n'a rien ajouté mais une panthère en origami est posée à côté. Castiel le prend pour l'observer de plus près. Le châtain l'a interrogé sur une citation avec une panthère la nuit passée, le brun ignorait la réponse. Le rire amusé de Dean avait été si beau.

Le brun se laisse tomber sur une chaise voisine, un morceau de pandoro dans la main. Pour la première fois depuis cinq ans qu'il en achète, il ne la trouve pas si bonne que cela. Il a mal au cœur.

.

.

—«Bonnes fêtes à tous!»

Andrew Collins enfile encore son manteau, le col relevé d'une manière un peu comique sur son cou, tandis qu'il remonte le couloir vers la sortie des urgences. Castiel lui adresse un geste de main, déjà penché sur le dossier de son prochain patient. Il gratte l'écaille de peinture sur le comptoir, Johanna râle et lui tend un autre de ses stylos. Le brun ne le connaît pas celui-ci et il hausse un sourcil.

—«Un cadeau de Noël?», demande-t-il.

—«Oui, ma mère me l'a offert. Elle revient d'une croisière dans les Caraïbes.»

—«C'est une femme chanceuse.»

La jeune femme acquiesce avec raideur. Ils entendent le Dr. Collins saluer bruyamment l'ensemble du personnel des urgences dans le couloir et elle soupire.

—«Pourquoi êtes-vous revenu pour assurer la permanence du Nouvel An? Vous aviez droit à cette semaine de vacances, Dr. Novak…», grommelle-t-elle.

—«Je préfère être ici. Et Andrew est tellement heureux de pouvoir passer la fin des fêtes avec sa femme et sa fille.»

—«… Le Dr. Collins tentera encore de nous attendrir avec sa fille quand elle aura dix-huit ans…»

Castiel sourit. Probablement.

Les couloirs sont décorés de guirlandes et de boules colorées, un grand sapin trône à côté de l'accueil du service entouré par d'autres, plus petits. Aucun n'est aussi beau que celui que Dean a décoré chez lui et que le brun a laissé dans son salon. Même si cela le ramène à ce réveillon de Noël et aux rires de Dean qui résonnaient dans l'appartement. Même si cela lui fait se repasser leurs baisers comme un vieux bêtisier télé. Même si cela fait mal.

Le brun pince les lèvres. Il se trouve un peu pathétique de se morfondre pour ce chagrin d'un amour qui n'a jamais existé. Il pense pourtant beaucoup au châtain depuis Noël. Il pense tout le temps à lui en réalité.

Quand le Nouvel An sonne, Castiel est en train de prendre une courte pause café à l'arrière du DHMC, sur le parking réservé aux ambulanciers. Des cris de joie résonnent dans le bâtiment et il sourit. Il pense encore aux deux frères dont il ne connaît que les prénoms.

Le brun se sent un peu mélancolique, cela le rend distrait. C'est peut-être la raison pour laquelle il se laisse surprendre par Dennis, un des ambulanciers. Celui-ci l'embrasse délicatement derrière la porte ouverte de son véhicule tandis que les cloches de l'église Saint-John sonne encore le Nouvel An deux pâtés de maison plus loin. Il n'y a pas de gui mais le brun ne lui en tient pas rigueur; lui aussi ferait probablement quelque chose d'un peu fou si Dean était avec lui.

Dennis s'excuse d'un sourire gêné, Castiel le rassure gentiment sur leurs bonnes relations de travail avant de reprendre sa garde.

Dans le couloir du DHMC, l'infirmière Beth Howard l'oblige à prendre un petit morceau de son gâteau roulé au chocolat. Le brun était sorti pour échapper à la pâtisserie trop grasse et trop sucrée mais il fait un effort. Les lèvres sur sa fourchette – parce que Beth le regarde manger et attend avec impatience ses compliments – le brun songe à Dennis. En réalité, ce baiser volé est touchant. Se savoir désiré est agréable. Mais Dennis n'est pas Dean. Une fois encore, Castiel s'en veut de ressentir ce pincement au cœur à cause de lui. Pour lui. Dean est un très bel homme mais le brun le trouve lâche de s'être enfui avant qu'ils ne puissent parler. Et ça, même une brioche de Fratelli Trattoriaet une panthère en origami ne peut l'effacer.

Le lendemain du départ des deux frères, il a croisé Mrs. Leah dans l'entrée de l'immeuble. Extatique, celle-ci a tenu à lui montrer le petit mot de remerciements plié en forme de rose qu'elle venait de trouver dans sa boîte aux lettres.

Elle pense que Dean est un homme tout à fait charmant – Castiel aussi – et elle lui fait part de son regret de les savoir déjà parti. Castiel ne peut pas prétendre le contraire. Peut-être aurait-il aimé avoir une rose aussi, Gabriel dit de lui qu'il est un incorrigible romantique.