Le doute s'installe

La neige tombait drue sur Silver Pines, couvrant la ville d'un manteau immaculé qui renforçait l'ambiance féerique de Noël.

Eddie ajusta son écharpe en traversant la rue, son esprit occupé par des pensées qu'il n'arrivait pas à dissiper. Il avait passé une semaine magique aux côtés de Buck et Christopher, savourant chaque moment passé dans la boutique ou lors de soirées simples mais chaleureuses.

Eddie ne s'était jamais sentit aussi heureux et complet que dans les bras de Buck. Ils n'avaient pas été plus loin que des câlins et des baisers mais il se sentait déjà le plus heureux des hommes, comme si avec Buck il avait tiré le gros lot.

Pourtant, une étrange tension s'était installée dans son esprit, et il ne pouvait s'en défaire.

Tout avait commencé par une conversation anodine à la boulangerie de Bobby. Une cliente, une vieille dame qui venait régulièrement pour des biscuits au gingembre, avait parlé à voix basse en pointant la vitrine du Refuge de Noël.

– Je me demande bien comment il fait, ce jeune homme, avait-elle murmuré. Il y a quelque chose d'étrange chez lui. Vous savez, je suis certaine d'avoir vu ce globe terrestre dans cette boutique… il y a quarante ans. Et il avait l'air tout aussi neuf qu'aujourd'hui.

Eddie, qui attendait son tour, avait levé la tête, curieux. Bobby, derrière son comptoir, avait secoué la tête avec un sourire indulgent.

– Ah, Harriet, vous et vos histoires… Buck est un garçon comme les autres. Il a simplement le don de trouver des objets rares. Et ce globe terrestre n'est pas le même où alors Buck sait prendre grand soin des jolies choses, voilà tout.

Mais Harriet n'en démordait pas.

– Peut-être, mais il y a quelque chose de… surnaturel chez lui. Regardez-le bien, Bobby. Il ne vieillit pas. Pas une ride, pas un cheveu blanc.

– Harriet, il a à peine vingt-six ans, la gronda-t-il. Quand avez-vous changer vos lunettes pour la dernière fois?

– Pas depuis le décès de mon pauvre Paul, se plaignit-elle.

– Je vais vous emmener à Boston, la semaine prochaine, qu'en pensez-vous?

– Oh mon petit Bobby, vous êtes si gentil.

Eddie avait ri doucement à ces paroles, mais un étrange frisson avait parcouru son dos. Il tenta d'écarter cette idée, de la balayer comme une simple légende de Noël, mais les paroles de Harriet s'étaient logées dans son esprit comme une écharde.

Et maintenant, elles refusaient de le laisser tranquille.

Cette nuit-là, alors qu'il aidait Christopher à se préparer pour le lit, Eddie ne pouvait s'empêcher de repenser à Buck. Il y avait effectivement quelque chose chez lui qui semblait intemporel.

Sa façon de parler, de bouger, de regarder les gens, comme s'il les connaissait mieux qu'eux-mêmes. Et cette boutique… elle semblait contenir des trésors qui ne devraient pas exister.

Christopher, assis en tailleur sur son lit, leva les yeux vers son père.

– Papa, pourquoi tu es tout pensif ?

Eddie hésita, un sourire forcé étirant ses lèvres.

– Oh, rien, mijo. Je réfléchis à… des choses d'adulte.

Christopher le fixa avec sérieux.

– Est-ce que tu penses à Buck ?

La question le prit au dépourvu.

– Pourquoi tu dis ça ?

– Parce que tu le regardes toujours comme quand moi je regarde un cadeau que j'ai vraiment envie d'ouvrir.

Eddie rit malgré lui, secouant la tête tout en ébouriffant les cheveux de son fils.

– Va dormir. Et arrête de te mêler des affaires de ton vieux père.

Mais après avoir éteint la lumière et refermé doucement la porte de la chambre de Christopher, Eddie se sentit plus troublé que jamais.

Le lendemain, il décida de passer à la boutique.

Non pas parce qu'il avait un cadeau précis à acheter, mais parce qu'il espérait que la présence de Buck suffirait à chasser ses doutes. Pourtant, dès qu'il entra, il remarqua que l'ambiance était différente.

Buck était plus réservé, son sourire moins éclatant.

– Salut, dit Eddie en franchissant la porte.

– Salut, répondit Buck, son ton chaleureux mais distant.

Eddie fronça les sourcils. Il avait appris à lire les humeurs de Buck, et quelque chose n'allait pas. Jamais il ne l'avait vu si hésitant, si indécis. Il décida de déposer un baiser sur ses lèvres et Buck se détendit au contact.

– Tout va bien ? souffla-t-il.

Buck hocha la tête sans répondre, se penchant pour réarranger une étagère. Mais Eddie ne put s'empêcher de remarquer qu'il évitait soigneusement son regard.

Christopher, de son côté, s'était précipité vers une boîte contenant des trains miniatures. Eddie en profita pour s'approcher de Buck encore une fois, le faisant venir entre ses bras.

– Hey, tu sembles… ailleurs, aujourd'hui.

Buck releva les yeux sur lui et lui sourit faiblement.

– Non, je vais bien, murmura-t-il, mais son ton manquait de conviction.

Eddie n'insista pas, mais même s'ils passèrent tous un agréable moment, le malaise restait palpable.

Ce soir-là, alors qu'il fouillait dans une vieille boîte de décorations de Noël que sa tia Pepa lui avait confiée, Eddie tomba sur une photo ancienne. Il la sortit avec précaution, ses doigts effleurant le papier jauni par le temps.

C'était une photo de groupe, prise lors d'une fête de Noël dans ce qui semblait être une petite ville. Mais ce qui attira immédiatement son attention fut le jeune homme debout au centre.

Ses traits étaient étrangement familiers : des yeux brillants, un sourire désarmant, une posture décontractée. C'était Buck. Ou du moins, quelqu'un qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau.

Mais ce n'était pas possible. La photo semblait dater d'au moins cinquante ans.

Eddie sentit son cœur s'accélérer. Il posa la photo sur la table, son esprit s'emballant avec des questions sans réponse.

Le lendemain, il retourna à la boutique, déterminé à obtenir des réponses.

Mais avant qu'il n'ait pu dire quoi que ce soit, il entendit des éclats de voix provenant de l'arrière-boutique.

– Maddie, je t'ai déjà dit que ça ne servait à rien d'en parler !

C'était la voix de Buck, tendue et agacée.

– Et moi, je te dis que tu as le droit d'être heureux ! répliqua une voix féminine que Eddie reconnut comme celle de Maddie.

– Ce n'est pas aussi simple, Maddie. Si Eddie découvre la vérité, il pourrait…

Il y eut un silence, suivi d'un soupir lourd.

– Il pourrait quoi ? le coupa Maddie. Te rejeter ? Tu ne le sais pas. Mais si tu continues à t'éloigner, c'est exactement ce qui va arriver.

– Je ne peux pas tomber amoureux maintenant.

– Pourquoi pas?

– Je ne suis pas prêt… à tout laissé derrière mois à…

– Tu pensais faire ça pour toujours n'est-ce pas?

– Je n'ai jamais penser plus loin, admit-il.

– Bobby a bien réussi à se reconvertir par amour pour Athena. Pourquoi tu ne pourrais pas le faire toi aussi.

– Bobby m'avait moi pour prendre la relève. Moi je n'ai personne.

– Tu n'as pas le droit de prendre cette décision. En te fermant à l'amour tu te condamnes toi mais aussi toute la magie de noël.

– Mais si je m'abandonne égoïstement à ce que je ressens cette magie disparaitra pour toujours. Je n'ai pas le choix Maddie. Je dois le quitter.

Eddie sentit une boule se former dans sa gorge. Il se recula rapidement lorsque les voix se turent, mais il ne pouvait ignorer ce qu'il venait d'entendre.

Quand Buck réapparut dans la boutique, son sourire semblait encore plus forcé qu'auparavant. Eddie sentit une colère sourde monter en lui, mêlée de confusion.

– On peut parler ? demanda-t-il brusquement.

Buck sembla hésiter, mais après un coup d'œil à sa sœur, il hocha la tête. Ils sortirent à l'extérieur, là où l'air glacial mordait la peau.

– Qu'est-ce qui se passe, Buck ? finit par demander Eddie, la voix tremblante.

Buck détourna le regard, ses mains enfoncées dans ses poches.

– Je ne sais pas de quoi tu parles.

– Arrête, lâcha Eddie. Il y a quelque chose que tu ne me dis pas. Et ça commence à me rendre fou. Et puis tu dis que tu veux me quitter…

– Tu as entendu? sursauta-t-il.

– Oui, j'ai entendu et honnêtement cette conversation n'avait ni queue ni tête. Explique-moi ce qui se passe? De quoi as-tu si peur pour t'interdire d'être heureux, d'être avec moi, de nous donner rien qu'une chance.

Buck resta silencieux, son visage fermé, mais les yeux remplis de tristesse et de désespoir Eddie décida de jouer franc-jeu espérant que Buck en fasse de même.

– Je…, j'ai trouvé cette photo, dit-il, sortant l'image de sa poche. Elle date d'il y a des décennies, mais tu es dessus. Comment est-ce possible ?

Le visage de Buck se durcit.

– Ce n'est pas ce que tu crois, dit-il finalement, sa voix basse.

– Alors explique-moi, insista Eddie. Parce que je veux comprendre.

Buck sembla lutter intérieurement, ses yeux brillants d'une émotion qu'Eddie ne parvenait pas à identifier.

– Eddie, je ne peux pas…

– Pourquoi pas ? Tu ne me fais pas confiance?

Le regard de Buck se posa sur lui, et Eddie sentit son cœur se briser en voyant la douleur qui s'y reflétait.

– Ce n'est pas une question de confiance. C'est… compliqué.

– Alors rends ça simple, supplia Eddie. Parce que je tiens à toi, Buck. Mais je ne peux pas continuer comme ça, avec tous ces mystères.

Buck détourna le regard, secouant doucement la tête.

– Peut-être que c'est mieux si tu ne viens plus, murmura-t-il.

Ces mots frappèrent Eddie comme un coup de poing.

– Alors tu es sérieux? réalisa-t-il. Tu veux que je parte ?

– Ce n'est pas ce que je veux, répondit Buck, la voix cassée. Mais c'est ce qu'il faut.

Eddie resta figé, incapable de répondre. Finalement, il recula d'un pas, secouant la tête.

– Si c'est vraiment ce que tu veux, alors… d'accord.

Et sur ces mots, il tourna les talons, le cœur lourd, laissant Buck seul sous la neige.