Chapitre 5 - Celui qui s'était fêlé le crâne

— QUOI?

Je ne sais pas qui, de Delora ou de moi, cria le plus fort.

— Nous avons encore le temps de nous poser, annonça Philémon tout en reprenant le contrôle de l'aéronef balloté par le cisaillement du vent.

— Non, cher ami, nous allons nous y précipiter! s'exclama mon oncle, ravi. Je veux voir sil'Hypérionpeut encaisser le phénomène.

— Professeur, puis-je humblement vous rappeler que l'aéronef n'est pas encore tout à fait assuré? De plus, nous avons des passagers à bord, et cette tempête pourrait les mettre en grand danger.

— Balivernes! Il ne s'agit là que d'un petit orage de rien du tout! Nous connaîtrons bien pires lors de nos futures expéditions. Allons, Philémon, ayez confiance enl'Hypérion.

Le demi-géant marmonna qu'il avait un très mauvais pressentiment, mais il savait aussi que le professeur n'en ferait qu'à sa tête. Delora et moi fûmes donc priés de retourner dans le petit salon et de bien attacher nos ceintures. «Quelle ceinture?»,entendis-je Philémon grommeler — ce qui ne me rassura pas. Déjà, je sentais sous mes pieds le vent malmener l'embarcation. Delora m'agrippa férocement le bras, émit très fort le souhait de voir le professeur passer par-dessus bord pour nous débarrasser une bonne fois pour toutes de ses idées stupides et m'entraîna en direction du salon, espérant que nous y serions en sécurité.

— Que se passe-t-il? demanda Chester, le poil hérissé en nous voyant entrer. Informations, s'il vous plaît, qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il se passe?

Un furieux roulis nous propulsa tous les trois sur le sol.

— Une petite tempête de rien du tout, pas de quoi s'inquiéter! marmonnai-je tout en déglutissant péniblement.

L'heure qui suivit fut des plus terrifiantes. Balloté dans tous les sens, malmené par les paquets de pluie frappant l'aéronef de tous les côtés, tiraillé par de violentes turbulences, ce premier essai en plein vol fut l'expérience la plus traumatisante de ma courte vie.

C'était de la folie de naviguer dans cette tempête! De la folie d'avoir accepté de rejoindre Poudlard à bord del'Hypérion,de la folie d'avoir un oncle qui ne semblait pas connaître la définition du mot danger!

Soudain, une embardée plus violente nous jeta à terre, nous arrachant des cris et des feulements de terreur. Le portrait du capitaine Nemo se décrocha du mur pour venir se fracasser sur ma tête et les étoiles scintillèrent devant mes yeux tandis que l'officier lâchait une bordée de juron. Chester déploya également tout son vocabulaire ordurier qu'il gardait pour ses grands jours, bientôt rejoint par Delora qui promit les pires tourments à l'encontre du professeur.

Quelque chose se brisa alors surl'Hypérion.

J'entendis le professeur hurler dans le microphone de nous accrocher. Sous nos pieds, l'aéronef perdit de l'altitude. Delora agrippa Chester par la peau du cou avant de se jeter sur moi pour me protéger. Au-dessus de nous, piégé dans mon sac à dos, Libatius hurla :

«JE VEUX PAS MOURIIIIIIIR!»

La chute fut des plus rudes lorsque l'aéronef s'écrasa sur le sol embourbé dans un craquement de bois, de tôles et de cordages. L'appareil se stabilisa enfin et ne bougea plus.

Je me relevai péniblement tout en sentant les prémices d'une bosse poindre sur mon front. Les lumières du petit salon clignotèrent et la radio crachota un long borborygme avant de s'éteindre pour de bon.

Quelle arrivée en fanfare!

— Eugène, tu vas bien? s'inquiéta Delora tandis que Chester allait se réfugier sous le canapé.

– Oui, ça va, marmonnai-je après m'être palpé bras et jambes pour m'assurer que je n'avais rien de cassé.

J'étais content de ne pas faire le trajet du retour à bord de ce satané engin. Les mains moites, le cœur battant encore la chamade, choqué par la chute spectaculaire, je me fis la promesse de ne plusjamaisremettre un pied à bord de l'aéronef. Je soupçonnai même Delora songer à prendre le Poudlard express jusqu'à Londres pour éviter les désagréments d'un vol en pleine nuit.

Enfin, si l'Hypérionparvenait à redécoller, ce que je ne lui souhaitais pas.

Lorsqu'elle fut assurée que je n'avais rien, Miss Whipple remonta les manches de sa robe et partit à la recherche du professeur pour lui tordre le cou, sa baguette magique lançant des étincelles rouges et vertes.

Je me mis à quatre pattes pour m'assurer que Chester allait bien. Les yeux écarquillés, il desserra à peine les lèvres :

Oui-tout-baigne-je-pètes-la-forme.

– Tu ne veux pas sortir de là?

Non-non-ça-ira.

– Comme tu voudras. Je vais voir où nous avons atterri.

Je quittai le petit salon pour rejoindre la cabine de pilotage. Dans la demi-obscurité, je trébuchai sur des morceaux épars de l'Hypérion: des débris de verre, du parquet éventré, des meubles fracassés, des morceaux de tôles froissés. Des cris me parvinrent alors et un maigre sourire s'étira sur mes lèvres en entendant Delora passer un sacré savon à mon oncle.

– Vous auriez tout à fait votre place à Sainte Mangouste! A-t-on jamais vue décision aussi stupide? Vous avez bien failli tous nous tuer! À croire que vous avez obtenu votre diplôme de professeur dans une boîte de Chocogrenouilles! Non, mais, regardez-vous!

Je n'entendis pas mon oncle rétorquer comme il savait si bien le faire. Inquiet, je poussai la porte dégondée et pâlis en voyant le professeur gisant sur le sol, la tête ensanglantée, à moitié conscient. À ses côtés, Delora ne cessait de trembler de peur et je compris la gravité de la situation.

— Mon oncle? murmurai-je.

– Tout va bien, marmonna-t-il, les yeux mi-clos, le visage pâle et pris de nausées. Juste une petite bosse de rien du tout.

– Une petite bosse? C'est un miracle que votre cervelle de moineau ne sorte pas de vos oreilles, imbécile!

– Si vous le dites. Eugène, sois un gentil garçon et sors de l'Hyrépion. Je crains qu'il ne soit plus du tout stable.

Je ne l'écoutai pas et me pressai à ses côtés. Que pouvais-je faire pour lui? Avait-il froid, voulait-il une couverture? Il tremblait si fort!

— Où… où est Philémon? m'exclamai-je en remarquant l'absence de notre ami.

– Parti chercher de l'aide à Poulard. Poudard. Enfin, à l'école, ânonna le professeur. Miss Derola, pouvez-vous demander aux cloches d'arrêter de sommer… sonner? C'est très douloureux. Et je crois que je vais vomir…

Jetant un coup d'œil par la fenêtre (mais ne pouvant, hélas, ignorer le bruit de gargouillis produit par mon oncle), je constatai que nous avions atterri au beau milieu du parc de Poudlard, non loin du lac noir.

– Bel atterimage, hein? marmonna le professeur en s'essuyant la bouche. J'ai tout fait pour éviter le pire. Je n'aurais pas voulu voir l'Hynéprion entre les trentacules de cette espèce d'encornet à deux Gallions. Ooooh, ma tête!

Delora, à deux doigts d'étrangler le professeur, s'efforça de prendre une profonde inspiration pour se calmer, et me demanda d'aller voir si les secours arrivaient.

Je me précipitai au-dehors, glissant sur l'herbe boueuse. Il pleuvait toujours et un épais brouillard serpentait au-dessus du lac. Je vis les hautes tours de Poudlard se détacher de l'obscurité. Percé d'un millier de petites fenêtres, le château s'illuminait grâce aux innombrables bougies allumées. Je discernai surtout les lueurs de la Grande Salle et me demandai, avec un pincement au cœur, si le banquet de début d'année avait commencé.

L'ombre de Philémon s'avança dans ma direction, suivi de deux autres, plus petites celles-là. Je reconnus le professeur McGonagall et l'infirmière Pomfresh.

— Par ici! m'exclamai-je en leur faisant de grands gestes de la main.

– Mr Witty! Êtes-vous blessé? s'enquit d'emblée Pomfresh.

– Moi, ça va. Mais mon oncle s'est cogné la tête!

Je vis le professeur McGonagall froncer les sourcils à la vue del'Hypériondisloqué, étonnée par tout le mécanisme complexe. Vu de l'extérieur, je me rendis compte que la machine avait beaucoup souffert de sa chute, et il était miraculeux que nous nous en soyons sorti vivants. La proue s'était profondément enfoncée dans la gadoue, le ballon n'était plus qu'un amas de toile épars qui se déployait sur le sol tel une longue cape, et, de là où je me tenais, j'entendais l'aéronef agoniser dans des craquements funestes.

– Par ici, mesdames! appela Philémon en désignant un trou dans la coque.

Les deux sorcières s'empressèrent d'entrer; je fis mine de vouloir les suivre, mais Philémon m'arrêta.

– Non, reste ici, Eugène, c'est bien trop dangereux.L'Hypérionpourrait s'effondrer à tout instant.

– Je dois aller chercher Chester!

– Je vais y aller. Ne bouge pas d'ici.

Les yeux rivés sur la coque de l'aéronef, frissonnant sous les gouttes de pluie glacées qui perlaient sur mes lunettes, j'attendis — pas longtemps, fort heureusement. Le professeur McGonagall me rejoignit afin de consolider la carcasse del'Hypérionavant qu'il ne s'effondre pour de bon et dégagea un accès. Elle donna le signal et l'infirmière sortit, menant, par sa baguette magique, mon oncle inconscient sur un brancard invisible. Je me précipitai à ses côtés, saisis sa main et l'appelai, terrifié à l'idée de le voir dans cet état.

– Ça va aller, me souffla Delora, le bord de ses yeux rougis. Madame Pomfresh l'emmène à l'infirmerie.

Ce n'était pas exactement ce que j'avais prévu pour mon retour à Poudlard.

Je m'étais imaginé un atterrissage triomphal à Pré-au-Lard, à l'instant même où le train serait entré en gare, sous les yeux ébahis des élèves et des habitants du village sorcier.

Au lieu de ça, j'étais assis sur un lit de l'infirmerie, à attendre l'autorisation de Pomfresh pour me rendre à la Grande Salle, voulant s'assurer que je n'avais pas de contusion. Quant à mon oncle, il était caché par de grands paravents. Son état était assez grave selon l'infirmière — il s'était fêlé le crâne — mais il ne pouvait pas être transféré à Sainte Mangouste pour le moment. J'entendis le professeur McGonagall chuchoter à Pomfresh que l'hôpital était débordé ce soir.

Enfin, l'infirmière s'intéressa à mon cas. Elle promena sa baguette au-dessus de moi pour s'assurer que je n'avais pas un os de fracturé et soigna ma bosse et mes bleus avec une crème à la moutarde qui me fit éternuer.

– Comment vont Delora et Philémon?

– Calmez-vous, Mr Witty. Miss Whipple va très bien, mis à part quelques contusions sans gravité. Quant à Mr Philémon, il a la peau dure — tout au plus s'est-il retourné un ongle. Allons, cessez de bouger ou je vous ligote à ce lit!

– Et mon oncle? Est-ce qu'il va bien, est ce qu'il va s'en sortir? Je peux le voir?

– Je lui ai fait boire une potion de sommeil. Il restera à Poudlard cette nuit en observation, nous aviserons demain. Je veille sur lui, ne craignez rien.

Comment pouvais-je ne pas m'inquiéter ? Le professeur était toute ma famille. Comment garder mon calme dans une situation pareille ?

— Est-ce que je peux rester près de mon oncle pour la nuit? implorai-je.

Madame Pomfresh secoua doucement la tête.

— Cela ne servirait à rien, Mr Witty. Il a besoin de repos.

Je baissai les yeux, partagé entre le soulagement qu'il soit entre de bonnes mains et la frustration de ne rien pouvoir faire pour lui.

— Est-ce que je suis obligé de rejoindre la Grande Salle ? demandai-je, peu enthousiaste à l'idée d'affronter les rires et les discussions animées.

Elle tira d'une chaîne suspendue à sa ceinture une montre à gousset argentée et consulta brièvement les aiguilles.

— Je crains que le banquet touche à sa fin, dit-elle après un moment de silence. Je vais demander qu'on vous prépare un plateau. Vous pourrez le prendre dans mon bureau, en compagnie de Mr Spellman.

– Spellman? Doug Spellman? m'exclamai-je, à la fois ravi et étonné.

– Lui-même, répondit-elle, la bouche pincée. Mr Spellman a eu la malchance de croiser le chemin de Peeves, qui a eu la délicatesse de lui verser un seau de pus de Bubobulb en guise de cadeau de bienvenue.

Elle me désigna un lit à l'écart, lui aussi entouré de paravents.

— Salut Eugène! sourit Doug lorsque je l'eus rejoint.

Les cheveux bruns et courts, le visage rond, de grands yeux bleus, Doug avait encore la peau rougie par les effets du pus de Bubobulb et sentait très fort l'onguent.

Pauvre Doug!

Les fées qui s'étaient penchées sur le berceau de Doug Spellman à sa naissance n'avaient pas été des plus tendres avec lui, et les dieux du malheur et de la malchance le côtoyaient depuis sa plus tendre enfance.

Depuis le premier jour de notre rencontre, il n'avait cessé d'enchaîner les déconvenues. Il avait raté le Poudlard Express de nombreuses fois, un chaudron de potion d'amnésie lui avait sauté à la figure en deuxième année, le calamar géant l'avait emporté au fond du lac, des cognards l'avaient pris pour cible lors d'un match opposant Serdaigle à Serpentard alors qu'il ne jouait même pas et une étagère de grimoires lui était tombée dessus à la Bibliothèque…

Sa poisse était légendaire et les expressions «être malchanceux comme Doug» ou «faire son Doug» étaient monnaie courante dans les couloirs de l'école.

Avec les copains, nous avions bien entendu tout essayé pour le débarrasser de cette malchance. Mais même le grigri trouvé au fond de l'Allée des embrumes n'avait pas fonctionné, et Doug continuait de collectionner toutes les calamités de la terre.

– Eh bien! Peeves ne t'a pas raté! m'exclamai-je.

– Question d'habitude, dit-il en haussant les épaules.

Dans un craquement sec qui nous fit sursauter, un elfe de maison aux oreilles tombantes apparut, les bras chargés d'un plateau rempli de victuailles. Madame Pomfresh lui indiqua de le poser sur son bureau et nous fit signe d'aller dîner.

Doug et moi entrâmes dans une petite pièce attenante à l'infirmerie au centre duquel trônait un grand bureau en chêne couvert de parchemins, de plumes et de pots d'encre. Des fauteuils confortables, recouverts de coussins moelleux, entouraient la table.

Je pris place sur l'un d'eux tout en admirant les murs tapissés de rayonnages en bois sombre, remplis de potions, d'herbes séchées et de parchemins soigneusement enroulés. Dans un coin de la pièce, une armoire vitrée abritait une collection impressionnante de grimoires et de manuels de médecine magique. Les couvertures en cuir ornées de dorures et de fermoirs en métal brillaient à la lueur des bougies flottant çà et là.

Sur une petite table, un vieux phonographe se mit en marche, diffusant une musique douce pour accompagner notre repas.

Je me régalai de saucisses grillées et d'un écrasé de pomme de terre tout en bavassant avec Doug.

— Tu ne devineras jamais ce que j'ai enfin obtenu! me dit-il d'un air excité.

– Ne me dis pas que…

– Si!

Il fouilla dans les poches de sa robe de sorcier pour en sortir une carte de Chocogrenouille à l'effigie de Jocunda Sykes, la célèbre sorcière ayant traversé l'océan Atlantique sur un balai Lancechêne 79 en 1935 (1).

— Enfin! m'écriai-je, ravi. Comment l'as-tu obtenu?

Mon ami avait entamé une collection de cartes de Chocogrenouille lors de son premier jour à Poudlard avec la ferme intention de compléter sa collection durant sa scolarité, et les copains et moi avions mis un point d'honneur à l'aider dans sa quête.

– Les petites annonces dans leChicaneur. Mais toutes mes économies y sont passées, soupira-t-il.

Lorsque la dernière part de tarte à la banane eut disparu, Madame Pomfresh nous enjoignit de rejoindre nos Salles communes respectives avant que ne sonne le couvre-feu. Elle nous accompagna jusqu'à la porte de l'infirmerie, sans me laisser l'occasion de souhaiter le bonsoir à mon oncle.

– Il sera là demain à votre réveil, me promit-elle. Allez ouste tous les deux! Allez dormir!

Nous rejoignîmes donc le grand escalier. Le brouhaha des conversations animées des élèves de Poudlard créait une symphonie chaotique de cris et de rires s'élevant vers les hauteurs de la tour principale. Les torches flamboyantes accrochées aux murs éclairaient les visages des jeunes sorciers et sorcières, leurs expressions variant de l'excitation de se retrouver entre amis à l'appréhension nerveuse des premières années qui craignaient de se perdre dans ce labyrinthe de couloirs et d'escaliers.

Malgré l'approche du couvre-feu, l'ambiance était loin d'être calme. Des groupes d'élèves se rassemblaient sur les marches, discutant des cours à venir, des prochaines parties de Quidditch ou des nouvelles rumeurs. Des rires fusaient à intervalles réguliers, ponctués par des cris des plus jeunes lorsqu'un fantôme traversait les murs ou qu'un tableau leur souhaitait la bienvenue à Poudlard.

Dans tout ce capharnaüm, j'aperçus la tignasse noire d'Arthur Rookwood, en grande conversation avec Finnley O'Mahonny tout près de la statue de la sorcière borgne. Aucun des deux ne se soucia des regards noirs jetés par un groupe de Serpentards qui approuvaient peu qu'un des leurs fraternise avec l'ennemi de Gryffondor.

Un grand sourire éclaira le visage de Finn lorsqu'il nous vit, Doug et moi, et il se mit à applaudir bruyamment, attirant sur nous les regards.

– Mesdames et messieurs, venez acclamer le héros du jour, Eugène Witty!

– T'es lourd, soupirai-je lorsque je les eus rejoints.

– Alors, c'est vrai ce qu'on raconte Witty? reprit Finn sans se départir de son sourire narquois. Que tu es venu à Poudlard à bord d'une machine volante?

– Les nouvelles vont vite, à ce que je vois…

La chevelure rousse rejetée en arrière, les yeux bleus pétillants, une vilaine cicatrice lui barrant le nez par suite d'une rencontre brutale avec un Cognard l'an dernier, Finn était un Gryffondor doté d'une intarissable bonne humeur.

Il eut un ricanement à mon encontre que je préférais ignorer.

Arthur Rookwood, en revanche, était son exact opposé, d'un caractère plus calme et réfléchi.

Le nez droit et fin, la chevelure noire tombant en cascade sur la nuque, le teint pâle et les lèvres effilées, il possédait cette beauté froide et parfaite d'une étoile lointaine dont on admire l'éclat, mais qu'on ne sait pas comment atteindre.

Il me dévisagea intensément, ses yeux noirs scrutant les quelques bleus et bosses que j'arborai bien malgré moi.

– Tu aurais pu m'envoyer un hibou quand même, finit-il par grommeler d'une voix glaciale. Je me suis fait un sang d'encre en ne te voyant pas monter à bord du Poudlard express.

– Désolé, mon vieux, soupirai-je. Mais tu sais, mon oncle…

– Oui. J'ai entendu une histoire abracadabrantesque au sujet d'une étrange machine volante. Est-ce vrai?

– Oh oui…

– Raconte! s'exclama Doug.

Alors, tandis que nous regagnions le rez-de-chaussée, je racontai aux copains les exploits aéronautiques de mon oncle. Ils m'écoutèrent sans rien dire, écarquillant les yeux de stupeur, laissant échapper une ou deux onomatopées au bon moment.

– Eh bien! On peut dire que tu commences bien l'année! commenta Arthur, impressionné.

J'allais enchérir, lorsque l'arrivée du professeur McGonagall m'interrompit.

– Ah, Monsieur Witty, je vous cherchais. Madame Pomfresh vous aura certainement prévenu que votre oncle restera à Poudlard cette nuit.

– Oui, professeur.

– Le professeur Flitwick a entreposé les restes de… l'Hypérion, c'est bien ça? Dans la remise, près des berges. Bien sûr, une enquête a été ouverte au ministère afin de savoir comment cet aérostat a terminé sa course dans l'enceinte de Poudlard.

– Nous avons été surpris par une tempête, expliquai-je, et nous…

– Ça, nous le savons, me coupa-t-elle sèchement. Ce que nous désirons savoir est comment cet engin a réussi à traverser les défenses de Poudlard.

Je pâlis en comprenant le sous-entendu de sa phrase. Sil'Hypérionavait réussi à passer les défenses magiques de l'école, l'information pouvait être utilisée par les fidèles de Celui-dont-le-nom-ne-devait-pas-être-prononcé, et la sécurité de Poudlard était désormais compromise.

– Est-ce que mon oncle va avoir des problèmes? demandai-je, soudain très mal à l'aise.

– Je ne pense pas, dit-elle. Mais il passera sans doute devant une commission d'examen dans les prochains jours.

Maintenant, je me sentais nauséeux. Oui, ça avait été une très mauvaise idée d'embarquer à bord del'Hypérion

Les copains, qui s'étaient tenus cois, eurent pour moi une moue à la fois désolée et compatissante. Le professeur McGonagall eut un soupir avant de nous recommander de regagner nos Salles communes, puis elle poursuivit son chemin parmi les élèves qui trainaient encore dans les couloirs, tout en lançant des regards d'avertissement aux plus turbulents.

– On est désolé mon vieux, marmonna Finn en me tapotant l'épaule.

– Je suis sûr que ton oncle s'en tirera avec un blâme, renchérit Doug.

Bien malgré moi, je sentis mon moral descendre jusqu'à mes chaussettes. Arthur poussa un soupir.

– Eugène, tu ne peux pas porter le poids des erreurs de ton oncle sur tes épaules. Ce qu'il a fait, c'est à lui de le gérer. Tu n'es pas responsable de ses actions.

– Vraiment Arthur? grimaça Finn. Quel manque de tact! On dirait que tu as lu ça dans un manuel de réconfort pour les nuls! Franchement, je pensais que ce genre d'idioties était la marque de fabrique des Poufsouffles, pas des Serpentards!

– Hé! s'insurgea Doug, outré.

Leur chamaillerie m'arracha un sourire.

Au-dessus de nos têtes résonnèrent les cloches annonçant le couvre-feu et j'échangeai un regard avec les copains, déçu de devoir les quitter si tôt.

– Demain à sept heures pour le petit-déjeuner? proposai-je.

– Comptes sur nous! s'exclama Finn en m'octroyant une bourrade qui se voulait amicale à l'épaule. Faites de beaux rêves les craignos!

Je regagnai seul la tour des Serdaigles, l'esprit préoccupé par les soucis qu'avaient réussi à s'attirer mon oncle. Je traversai un long couloir, ignorant à mon passage les armures qui couinèrent désagréablement à mes oreilles avant de monter l'escalier en spirale menant à une porte munie d'un heurtoir en forme d'aigle. Je toquai une seule fois et le bec argenté de l'oiseau s'ouvrit.

– Je suis éternel et pourtant, je change. On me voit passer et pourtant, je ne peux jamais être attrapé. Qui suis-je?

Je pris un temps pour la réflexion de l'énigme. C'était ça le plus embêtant avec les Serdaigles, c'était que tout devait être intellectuel. J'aurais aimé prononcer un mot de passe comme chez les Gryffondors ou les Serpentards pour éviter de me triturer les méninges…

– Le temps, finis-je par deviner.

– C'est exact, approuva le heurtoir, et la porte s'ouvrit.

Je pénétrai dans ma Salle commune. La grande statue en marbre blanc de Rowena Serdaigle m'accueillit, la douce chaleur des chandelles accentuant les traits de son beau visage. Par les grandes fenêtres arquées se reflétaient la lune et le ciel étoilé qui venaient frapper les murs tapissés de tentures bleues et argentées, ainsi que les fauteuils confortables recouverts de velours bleu nuit. Une cheminée en marbre, délicatement ouvragé, laissait échapper de joyeux crépitement, réchauffant les quelques élèves qui bavardaient à voix basse, parfois allongés sur les tapis moelleux.

Et, bien sûr, tout autour de la pièce, des étagères s'étendaient du sol au plafond, remplies de livres rares et anciens.

Je saluai quelques connaissances : la préfète Daisy May Porter qui expliquait le système de points et le fonctionnement des quatre sabliers géants aux premières années ou encore le capitaine de Quidditch Chatterjee Kapoor qui prenait des nouvelles de ses joueurs.

Je n'avais pas envie de rester dans la Salle commune, aussi montai-je prestement jusqu'au dortoir.

Celui-ci était à l'image de l'ambiance studieuse de la tour des Serdaigles, un lieu propice à la réflexion et à la tranquillité.

Sous chaque lit mezzanine était intégré un bureau, encore vierge de parchemins et de plumes, et drapé de rideaux bleu brodé de fils argentés permettant de travailler jusque tard dans la nuit sans déranger les autres.

Il y avait en tout cinq lits qui entouraient la pièce circulaire, le mien étant situé près de la porte. Au pied de l'armoire reposait ma grosse malle qui n'attendait qu'à être déballé.

Chester avait déjà pris ses aises sur mon lit. Roulé en boule sur ma taie d'oreiller, il ouvrit un œil à mon approche.

– Tu vas mieux? m'enquis-je.

– Trois boîtes de Chatourond, me dit-il avant de se lever pour sauter en haut de mon placard.

Chess y avait bâti son espace privé. On pouvait y trouver une vieille écharpe aux couleurs de Serdaigle, quelques numéros duMensuel de la Métamorphosequ'il se faisait livrer par hibou, une boîte vide de Mouches au caramel et surtout son doudou fétiche, un Boursouflet violet.

Je laissai Chester bouder tout à sa guise et profitai du calme pour ranger le contenu de ma malle dans mon armoire, avant de la glisser sous mon bureau. Je fis de même pour mon sac à dos, mais poussai un cri de dégoût en constatant que tous mes effets suintaient d'un étrange liquide noirâtre.

– Oh, beurk! Mais qu'est-ce qu'il s'est passé?

C'était visqueux et ça ne sentait pas très bon. Je retirai une à une mes affaires. Je me fis, bien évidemment, insulté par ma petite bourse en peau de Chartier (2), contenant mes maigres économies (trois misérables Mornilles), ma baguette qui crachota quelques étincelles rouges de mécontentement et le dernier exemplaire de la revuePratique de la potion, devenue illisible et bonne à jeter (dommage, il y avait un super article sur les effets des crottes de nez de Botruc dans la potion Oculus).

C'est là que je remarquai alors le silence suspect de Libatius.

Celui-ci m'avait cassé les oreilles toute la matinée avant notre départ pour l'école,Monsieurayant exigé de faire le trajet dans mon sac au lieu de la malle.

— Ça va? m'enquis-je en le sortant à son tour.

J'ai vomi.

– Oh, murmurai-je, comprenant alors que l'étrange consistance noirâtre était en fait de l'encre. Ce n'est pas grave, un peu d'essence de dictame, et il n'en paraîtra plus rien.

Il garda le silence, et je finis par soupirer.

– Libatius, je ne dirais à personne que tu as vomi.

Promis?

– Juré.

Il accepta que je le manipule pour constater les dégâts. Toutes ses pages étaient souillées et sa couverture en bien mauvaise état. Je l'essuyai délicatement, le rassurai que ce n'était rien et qu'il ne devait pas avoir honte. Je l'enroulai autour de mon écharpe et le posai délicatement sur ma table de chevet. Il poussa un soupir et finit par s'endormir.

Pourvu qu'il ne dégobille pas sur mon lit pendant la nuit!

Au pire, je l'emmènerais se faire ausculter par Madame Pomfresh au petit matin…


(1) Carte de Chocogrenouille extrêmement rare dus aux apparitions furtives de ladite sorcière sur ledit balai au-dessus dudit océan sur ladite carte. L'autrice ici présente échange cette carte contre deux Chocogrenouilles. Me contacter par hibou si intéressé.

(2) L'autrice s'excuse par avance de ne pas retranscrire ici les paroles de la bourse : en effet, le Chartier étant un animal très grossier, les oreilles des lecteurs en seraient choquées. Cependant, pour vous faire une idée, sachez qu'Eugène a été comparé à un nodocéphale – entre autres. Oui, je sais, c'est très violent.


Petite note de fin : Alors... fêter le réveillon de la fin d'année, fait. Manger la raclette de début d'année, fait. Souhaiter la bonne année, fait... Serais-je à jour dans mon planning ? Mince, j'ai l'impression avoir oublié de faire un truc.

Gasp ! Le chapitre 5 ! J'ai oublié de le poster sur !

Ouf, tout est bien qui fini bien... (enfin, pas pour l'Hypérion, bien sûr...).

Trêve de plaisanterie! J'espère que ce nouveau chapitre vous a autant plu que les précédents ! Je profite également de ces quelques lignes pour vous souhaiter une belle et douce année 2025 !

Comme de coutume, le prochain chapitre sera posté le 15 janvier, et il s'intitulera : Celui qui avait des problèmes avec sa baguette magique.

A très bientôt !

Citrouille