CHAPITRE 6 – ZAUN

« Qu'est-ce que c'est que cet accoutrement ? »

Viktor toisa Jayce avec incompréhension. Ils étaient sur le point de partir pour Zaun, et son partenaire arborait ses plus beaux habits, tout de blanc et d'or. Ses chaussures étaient si lustrées qu'elles réfléchissaient la lumière comme un miroir, et il avait même pris la délicate précaution d'enfiler sa belle chevalière marquée par l'emblème des Talis.

« Quoi ? » Jayce fit un demi-tour sur lui-même en scrutant ses vêtements « tu n'aimes pas ? »

« Jayce. Tu es déjà allé à Zaun n'est-ce pas ? » demanda-t-il en passant une main sur son visage pour masser ses tempes en signe de consternation.

« Bien s… »

« Autrement qu'escorté par la garde, ou dans le cadre d'une activité quelconque encadrée par les services de la haute ville ? »

« N…non ».

Viktor posa sa canne contre la table, se rapprocha d'un pas menaçant, et saisi la main de son acolyte pour retirer le bijou. « Là où nous allons, les gens ne vivent que du pillage ou de l'aumône ». Il déboutonna les deux fermoirs de l'opulente veste de son ami, et la fit glisser de ses épaules d'un geste sec. « Et laisse-moi te dire qu'il n'y a pas beaucoup d'aumônes ». Il retira sa cape et déposa avec plus de délicatesse cette fois-ci le long tissu noir sur le dos de Jayce. « Si tu ne veux pas te faire tuer, la seule règle que tu dois retenir, c'est être discret ».

« Moi toi tu es Zaunite, ça ne suffit pas pour nous éviter ce genre de… de… »

« La basse ville n'est pas un club select ou l'on s'intègre par cooptation. Les gens luttent pour survivre ».

« Ce ne sont pas des animaux non plus… » tenta Jayce, peu assuré

« Quand il s'agit de nourrir ses enfants, ou de repousser la mort quelques jours de plus, nous devenons bien pires que des animaux. Crois-moi. »

Jayce détourna le regard et resserra le tissu rugueux de la cape entre ses doigts.

« Je vais me changer »


Il y avait trois principales méthodes pour accéder à Zaun depuis la haute ville. La première consistait à sauter de toits en tubes, en suivant les sillons creusés par les immenses câbles industriels reliant les deux villes. La seconde imposait d'emprunter les gigantesques escaliers sinueux reliant la périphérie de Piltover au Sump, la zone la plus profonde et dévastée de la ville. Aucune de ces deux options n'était envisageable pour Viktor qui éprouvait déjà toutes les difficultés du monde à porter sa besace chargée de matériel. La troisième solution fut donc adoptée sans trop discuter. « Les ascenseurs géants ? »

« Oui. Tu ne les as jamais utilisés ? »

Jayce fit un mouvement négatif de la tête. Tout comme les escaliers, ces sortes de gros œufs mécaniques étaient excentrés de Piltover, pour acter géographiquement la division des deux espaces. À vrai dire, la plupart des habitants avaient une vision très péjorative des zaunites. Ils étaient vus comme de la « racaille », des rustres, une vermine ensauvagée dépourvue de la moindre culture. Cette opinion négative était d'ailleurs continuellement exacerbée par les communications gouvernementales qui mettaient tous les maux de la ville sur le compte des habitants de Zaun. C'était une manière simple et opérante de dissimuler les échecs de la politique du Conseil, et peu de gens cherchaient d'autres causes que celles docilement rapportées par les journaux locaux. Le plus ironique là-dedans, était que Piltover se présentait comme la ville du « progrès », offrant une chance à tous ceux qui seraient désireux de mettre leur intelligence au service du développement de la citée.

La réalité cependant montrait que ces 20 dernières années, l'académie n'avait accueilli que 3 zaunites, dont Viktor. Et ce dernier pouvait témoigner du traitement discriminant qui était réservé aux personnes de sa condition. Sous des airs de courtoisie et des sourires de convenance, les membres de l'académie se désintéressaient totalement de lui. Personne n'avait cherché à connaitre son histoire, pas plus que ses travaux. Et sans l'amitié de Jayce, il serait probablement resté assistant toute sa vie.

Viktor sortit deux pièces de son veston pour les donner à l'officier qui gardait l'entrée des œufs, et il invita son partenaire à le suivre. Le voyage était exagérément long compte tenu de la faible distance à parcourir, et les deux hommes se faisaient face dans un silence qui pour la première fois sembla inconfortable à Jayce. Le regard de Viktor semblait perdu au loin, alors qu'il regardait les ascenseurs s'enfoncer dans les profondeurs souterraines de la ville. Celui de Jayce était perdu également, mais c'était le visage de son ami qui semblait retenir son attention. Il profita de ces quelques minutes de trajet pour scruter la figure de Viktor : ses lèvres arquées et sèches, son nez fin et droit, ses joues creusées qui lui donnaient son charme particulier, les longs cils noirs rehaussant son regard doré perçant, jusqu'à ses cheveux soyeux et toujours bien disciplinés. Jayce appréciait de plus en plus l'étrange charisme qui se dégageait son ami. Il aimait son air, car il ne s'agissait plus seulement d'un physique, c'était l'incarnation faite de chair et de sang d'une âme atypique et unique, qui nourrissait ses idéaux, son affection et son admiration. C'était un sentiment nouveau, sur lequel Jayce avait du mal à poser des mots. Cette amitié portait en elle une véritable évidence, elle avait noué entre eux un lien fort, qui promettait de durer très longtemps. Il repensa fugacement à la remarque de ses amis de la veille.

Viktor croisa le regard scrutateur de son partenaire.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

Il laissa échapper un léger sourire.

« Tu as bonne mine »

Viktor écarquilla les yeux, ne s'attendant pas à cela, et ne sachant que dire. Il répondit simplement par un sourire timide et maladroit.

« On est arrivé »


Emmitouflés sous leurs capes, ils avançaient péniblement dans les rues enfumées de la zone ouvrière de Zaun. Très rapidement, Jayce avait été pris de quinte de toux inarrêtables. L'air de ces quartiers était déjà difficilement respirable pour certains habitants centraux de Zaun, donc un habitué du grand air de Piltover comme Jayce n'avait pas la moindre chance d'y parvenir. Viktor avait sorti un masque de sa besace pour lui venir en aide, en lui suggérant de le dissimuler derrière une grosse écharpe pour ne pas attirer l'attention. Ils arrivèrent finalement dans une zone désertée qui ressemblait à une immense déchèterie traversée par un ruisseau d'eau souillée. Après avoir vérifié qu'ils étaient bien seuls, Jayce abaissa son écharpe et le masque pour mieux parler.

« Alors, qu'est-ce qu'on est venu faire ici ? »

Viktor s'accroupit au sol dans un mouvement vacillant. Il sortit de son sac un petit instrument dont il activa le mécanisme en enclenchant une petite manivelle. L'objet se mit à grésiller, puis à faire un bip constant et répété. Satisfait, Viktor tenta de se relever, mais la longue marche qui les avait conduits jusqu'ici avait épuisé sa jambe malade. Seule la prise alerte des bras de Jayce lui permit de ne pas s'effondrer au sol. Il l'aida doucement à se relever en arborant un air soucieux.

« Ça va aller merci. C'est juste un peu de fatigue ».

« Alors, finissons-en rapidement », proposa Jayce

« Oui. On a fait le plus difficile ».

Il sortit de sa poche un papier qu'il tendit à son acolyte. En le dépliant Jayce se retrouva face à dessin industriel représentant une sorte d'automate anthropomorphe.

« Ces petits golems mécaniques ont été déployés partout dans les sous-sols il y a 10 ans environ. Ils étaient programmés pour ramasser les déchets toxiques que l'humain ne peut pas manipuler à main nue. Mais ils ont cessé d'être produits à cause de la pénurie de matériaux, c'est dommage parce que leur fabrication était…ingénieuse. L'iridium nécessaire à leur bon fonctionnement est quasiment introuvable à Runeterra, même pour une ville comme Piltover. Notre mission va donc être de trouver une carcasse pas trop abimée, et de la ramener. Elle nous servira de base pour le processeur de Blitzcrank ».

« Et cet outil… »

« Va nous faire gagner beaucoup de temps ».

En suivant les indices sonores de l'appareil, il ne fallut que 30 minutes aux deux scientifiques pour trouver sous une pile de ferraille rouillée un châssis de golem en plutôt bon état. Jayce empaqueta leur trouvaille dans son propre sac, et ils rebroussèrent chemin en silence.

Viktor avait intimé à son acolyte de garder la tête droite, et d'éviter de faire trainer son regard n'importe où. Jayce avait scrupuleusement suivi ces recommandations, mais sur le retour, engourdi par l'ennui, il se relâcha subrepticement. Il examina les lieux, et prit douloureusement conscience de la froide réalité de ces rues sinistres. Les enfants étaient débraillés, tristes, et déambulaient dans but comme des animaux errants. Des hommes et des femmes agonisaient dans le shimmer, et on peinait à différencier les victimes de la drogue de celle de la famine.

Une très jeune femme, élancée et gracieuse malgré sa maigreur apparente interpella Jayce d'un ton suave et lascif qui ne laissait aucun doute sur ses intentions. Elle fit remonter sa jupe débraillée pour monter davantage sa peau laiteuse, et tenter de séduire sa proie. Il dessina un « non » de la tête, et alors que Viktor prenait quelque mètre d'avance sur lui, il entreprit de lancer une pièce à la jeune femme pour qu'elle se rhabille et puisse s'offrir un repas sans avoir à monnayer son corps.

Quand Viktor se retourna, il était déjà trop tard, car une 10aine d'hommes hostiles les entourait à présent.

« Bordel Jayce, qu'est-ce que tu as fait ! »

« Je voulais juste l'aider ! »

« Cours ! »

Il prit ses jambes à son coup, mais se stoppa net au bout de 5 secondes, se rappelant que Viktor ne pouvait pas le suivre à cette allure.

« Qu'est-ce que tu fais, je t'ai dit de courir ! »

« Pas question que je te laisse là ! ».

Viktor réfléchissait à toute allure. Se battre n'était pas une option, fuir non plus, du moins pas pour lui. Négocier avait également peu de chance d'aboutir à partir de moment où ces malheureux avaient entraperçu une pièce d'or. À ce stade, le mieux à faire était de se laisser dépouiller, et prier pour qu'ils leur laissent la vie sauve.

« Jayce, barre-toi. On n'a pas besoin de se faire attaquer tous les deux, tu pourras les semer facilement, ne soit pas idiot. »

« Je n'abandonne pas mes amis »

« Tu abandonnes ton bon sens-là ! »

Jayce repoussa d'un coup de pied sec un des hommes qui s'était rué sur lui. Dans un élan d'adrénaline, il abaissa sa capuche, et sorti une escarcelle qu'il agita pour faire tinter les pièces.

« C'est ça que vous voulez !? »

Il jeta la bourse de toutes ses forces. Les assaillants la suivirent du regard et Jayce profita de cette diversion pour attraper la cane de Viktor et assommer 5 hommes avec une agilité prodigieuse. Ils étaient numériquement supérieurs, mais tous très amoindris physiquement, si bien qu'à son grand étonnement, il put reprendre le contrôle de la situation. En frappant un dixième homme, la cane se rompit en deux. Jayce prit une extrémité dans chaque main, prêt à en découdre, mais sa férocité avait paralysé les pillards. Certains se mirent à reculer, et il en profita pour avancer d'un pas agressif ce qui eut pour conséquence de les faire s'enfuir à grandes enjambées.

Viktor était sidéré. Un silence de mort plana, interrompu par la femme jeune, terrifiée. Elle s'excusa auprès de Jayce, tremblante, et pris la fuite à son tour.

Ce dernier, haletant, retrouva Viktor qui se tenait à un petit escalier.

« Mince ta canne…je suis désolé… »

« Tu es fou ! Est-ce que tu réalises la dangerosité de ce que tu as fait ! Et si l'un d'entre eux avait été armé ? Si ça avait rameuté d'autres pillards ? Tu te serais juste fait tuer imbécile ! », gronda-t-il, son accent renforcé par la colère.

Jayce ne répondit pas, car son souffle était trop saccadé par l'air saturé. Il replaça son masque, son écharpe puis sa cape, et fit signe à Viktor de se rapprocher. Il passa un bras derrière son dos pour l'aider à marcher. Le contact interrompit les admonestations de Viktor, qui accepta l'aide pour se remettre en route et quitter cet endroit abominable le plus vite possible.