Chapitre 8: La Dérobade Silencieuse
Annelise se dirigea vers le bureau des correspondances, le lieu où les membres du bataillon pouvaient envoyer et recevoir leurs lettres. Comme chaque jour après le repas de midi, elle s'y rendait, espérant y trouver un mot de Camélia. Le bureau des correspondances était une petite pièce exiguë au fond d'un couloir, éclairée par la lumière tamisée de deux fenêtres à carreaux. Les murs étaient recouverts de casiers en bois, remplis de lettres soigneusement triées. Un large comptoir en bois massif occupait le centre, derrière lequel s'activait Hagen, l'unique responsable des courriers.
Annelise poussa la porte et s'avança vers le comptoir, posant ses bras dessus. « Salut, Hagen », lança-t-elle d'une voix familière.
Hagen, grand et mince, les cheveux blonds rejetés en arrière, sursauta légèrement en l'entendant. Il se retourna, le visage rougissant sous la surprise. « Ann… Annelise, euh... salut, » balbutia-t-il maladroitement, visiblement nerveux. C'était toujours ainsi avec lui : Hagen manquait de confiance et son bégaiement trahissait cette gêne constante. Malgré cela, il était réputé pour sa gentillesse et sa serviabilité.
« T'as du courrier pour moi aujourd'hui ? » demanda-t-elle, ignorant ses hésitations.
Hagen hocha la tête, se tournant rapidement vers les casiers où le courrier était organisé. Annelise, perdue dans ses pensées, attendit patiemment en tapotant des doigts sur le comptoir. Elle n'entendit même pas Hagen revenir avec deux enveloppes en main.
Surprise, elle fixa les lettres posées devant elle. Elle n'en attendait qu'une, celle de Camélia. « Merci, » murmura-t-elle, encore un peu distraite, avant de se retourner pour sortir.
Comme à son habitude, elle se dirigea vers le jardin, cherchant l'ombre familière du vieux chêne épais. Elle s'assit contre le tronc, ses jambes s'enfonçant dans l'herbe sèche et poussiéreuse. Annelise observa les deux enveloppes, intriguée par la seconde. Elle se fit de l'air avec celle de Camélia, tandis que la chaleur accablante de l'après-midi lui collait la peau. Sa blouse de travail, qu'elle avait abandonnée à cause de la chaleur, restait accrochée dans sa chambre. Ses cheveux, relevés en chignon, ne suffisaient pas à éviter la moiteur constante sur sa nuque.
Avec un soupir, elle décida finalement d'ouvrir la lettre inconnue. Dépliant lentement le papier, elle parcourut les lignes écrites à la hâte. Ses yeux s'écarquillèrent en découvrant le contenu :
Annelise,
J'espère que ma lettre parviendra jusqu'à toi. La rumeur dit que tu t'es enrôlée dans le Bataillon d'exploration. J'espère qu'elle est vraie.
Erika est très mal en point. Elle est tombée enceinte il y a peu et a cherché à se faire avorter. Depuis, elle ne quitte plus son lit depuis plusieurs jours. Pourtant, elle continue d'accueillir des clients, mais elle hurle de douleur après chaque visite. Nous sommes toutes inquiètes.
Nous n'avons pas les moyens de faire venir un médecin, et aucun ne viendrait de toute façon dans un bordel.
Tu as déjà fait tant pour nous, mais je t'en supplie, Annelise, peux-tu nous aider encore une fois ?
Sonia
Annelise relut la lettre plusieurs fois, espérant à chaque relecture que le contenu ne serait pas aussi grave qu'il n'y paraissait. Pourtant, chaque mot résonnait avec une intensité croissante, la plongeant dans une horreur grandissante. Mais que pouvait-elle faire ? Sortir du Quartier Général semblait impossible. Les soldats avaient besoin de permissions, qui prenaient des semaines à être accordées, et elle doutait fort que sa demande soit acceptée. Même si Erwin avait remporté ses batailles politiques contre les ministres, Annelise savait qu'elle restait sous surveillance. Tenter de quitter le quartier général sans autorisation équivaudrait probablement à signer son propre arrêt de mort.
Elle serra la lettre dans ses mains, froissant le papier, se sentant submergée par un sentiment d'impuissance. Erika avait certainement dû consulter un charlatan, un de ces imposteurs qui profitaient du désespoir des gens pour se remplir les poches. Le "travail" qui avait été fait sur elle devait être digne d'un boucher pour qu'elle souffre autant après chaque rapport. L'idée de cette femme hurlant de douleur la terrifiait, et son cœur se serra à l'idée du petit garçon d'Erika, âgé de seulement cinq ans. Que deviendrait-il sans sa mère ? Il n'y avait pas de père pour le prendre en charge...
Annelise ne pouvait pas se résoudre à laisser Erika mourir dans de telles conditions. Elle se leva brusquement, la détermination brûlant dans ses yeux, et se dirigea vers sa chambre d'un pas ferme. Une fois à l'intérieur, elle posa les lettres sur son bureau, ses pensées tournant à toute vitesse. Sans perdre de temps, elle attrapa son sac en bandoulière et commença à y glisser méthodiquement son matériel de soin. Peu importe les risques, elle devait agir.
Annelise sursauta en entendant frapper à la porte, lâchant son sac sur le bureau dans un geste nerveux.
« Docteur Plom, le médecin en chef m'envoie vous chercher. Il a besoin de vous au dispensaire. »
Elle serra les dents, frustrée. Partir maintenant était hors de question. En plein jour, son absence serait immédiatement remarquée, et elle n'avait même pas encore envisagé un moyen sûr de sortir du QG. La journée lui permettrait au moins de peaufiner son plan.
« J'arrive tout de suite, » répondit-elle d'un ton résigné.
Prenant une profonde inspiration, Annelise réalisa que ses plans devraient attendre. Elle attendrait la nuit, c'était plus prudent. Son absence passerait inaperçue, et avec un peu de chance, elle pourrait revenir avant l'aube sans éveiller les soupçons. Après un bref soupir, elle se redressa et se dirigea vers la porte, prête à reprendre son service, tout en préparant mentalement son évasion nocturne.
Le bruit des couverts et des conversations résonnait dans le réfectoire où les membres du bataillon prenaient leur repas. Annelise, assise face à Hanji, écoutait d'une oreille distraite cette dernière, qui parlait avec son habituelle énergie de ses recherches et théories sur les titans. Pourtant, l'esprit d'Annelise était ailleurs, préoccupé par sa petite escapade nocturne imminente. Le stress montait à mesure que le temps passait.
La voix d'Hanji la sortit brusquement de ses pensées. « Annelise, ça va pas ? T'as l'air complètement ailleurs. »
Elle se força à sourire, tentant d'adopter un air détendu. « Oh, comme d'habitude. »
Hanji fronça les sourcils, visiblement peu convaincue. « Ouais, mais ton pied n'arrête pas de bouger sous la table. En général, tu fais ça quand tu ne tiens plus en place. »
Annelise s'immobilisa aussitôt, réalisant qu'elle secouait nerveusement son pied sans même s'en rendre compte. Elle maudit intérieurement l'incroyable sens d'observation de Hanji, toujours si perspicace. Mais il était facile de la détourner de ses soupçons.
« Tu crois que les titans ressentent la douleur ? » demanda Annelise avec un sourire en coin.
Les yeux d'Hanji s'illuminèrent aussitôt, et elle se lança dans un monologue passionné sur ses théories. Annelise, soulagée, reprit son repas en silence, mais son regard fut attiré vers Livaï, assis à côté de Hanji. Il la fixait avec un sourcil levé, son regard perçant semblant lire en elle. Annelise sentit son cœur se serrer. Même si elle connaissait peu Livaï, elle avait déjà remarqué son instinct aigu et sa capacité à détecter la moindre faiblesse.
Toujours sans la quitter des yeux, il piqua un légume dans son assiette et le porta à sa bouche, la méfiance toujours perceptible dans son regard. Le rouge lui monta aux joues, et elle détourna précipitamment les yeux. Annelise, cherchant une excuse pour s'éclipser, prit son courage à deux mains et fit semblant de bailler en s'étirant.
« Je suis fatiguée, je vais aller me coucher, » déclara-t-elle d'une voix qu'elle espérait détendue.
Hanji, toujours en pleine explication, s'interrompit soudain, surprise. « À vingt heures ? Il fait encore jour, et tu dis toujours que tu n'arrives pas à dormir quand il fait aussi chaud. »
Annelise maudit intérieurement la perspicacité de son amie. Depuis quand la connaissait-elle si bien ?
« Oui, mais j'ai eu une grosse journée… et j'ai mal à la tête, » mentit-elle maladroitement, sa voix montant légèrement d'un ton.
Elle réprima une grimace, sachant que le mensonge n'était pas son fort. Cependant, Hanji savait qu'Annelise souffrait parfois de migraines, amplifiées par la chaleur. Elle espéra que cela suffirait. Ignorant le regard perçant de Livaï qui lui brûlait la nuque, Annelise se leva.
« Ah, d'accord. À demain alors, » répondit finalement Hanji, avant de se tourner vers Livaï pour continuer son discours passionné.
Annelise, soulagée, prit son plateau et s'éclipsa, son cœur battant à tout rompre.
Après avoir déposé son plateau sur la pile de vaisselle, Annelise se dirigea vers sa chambre. Elle s'assit sur son lit, prit une profonde inspiration et révisa mentalement son plan. Plus tôt dans la journée, elle avait été interrompue, mais maintenant, elle devait se concentrer. Elle sortit son sac et le termina discrètement, y plaçant ses affaires avec soin.
La nuit tomba lentement, plongeant les couloirs du QG dans un silence apaisant. La plupart des soldats dormaient déjà, épuisés par la journée de rigueur. Son plan était simple : attendre que la patrouille de nuit s'éloigne et profiter de l'angle mort qu'elle avait repéré près des anciennes écuries abandonnées. Il n'y aurait qu'un court moment où la surveillance serait relâchée, juste ce qu'il lui fallait pour se faufiler dehors.
Vers minuit, elle ouvrit lentement la porte de sa chambre et tendit l'oreille. Aucun bruit ne trahissait la présence de patrouilles proches. Prenant une dernière inspiration, elle sortit et referma doucement la porte derrière elle. Tandis qu'elle avançait dans les couloirs faiblement éclairés, elle maintenait un air impassible, se forçant à saluer distraitement les rares soldats qu'elle croisait, priant pour que personne ne remarque l'agitation qui bouillait sous la surface.
Arrivée près de la porte arrière qui menait à la cour, elle sentit son cœur s'emballer. La sensation d'être observée revenait, la faisant se retourner à plusieurs reprises. À chaque fois, elle ne voyait rien. C'était probablement l'adrénaline, se dit-elle, tentant de se convaincre qu'elle était seule.
Enfin, elle arriva à l'écurie délabrée. L'endroit, désert et abandonné depuis longtemps, était son meilleur espoir. Elle jeta un dernier regard anxieux autour d'elle, scrutant l'obscurité à la recherche de toute présence. Soudain, deux patrouilleurs apparurent au loin, avançant droit devant. Son estomac se noua. Le temps lui manquait. Elle tourna la tête frénétiquement, cherchant une cachette. C'est alors qu'elle aperçut une vieille charrette à moitié dissimulée derrière des caisses. Sans réfléchir, elle se glissa derrière, espérant que son battement de cœur affolé ne trahisse pas sa cachette. Elle s'accroupit derrière la vieille charrette, les muscles tendus, écoutant attentivement les pas des patrouilleurs. Chaque son résonnait dans l'obscurité, son cœur battant à un rythme effréné. Elle calculait le moment parfait pour se faufiler, prête à se fondre dans l'ombre et à filer vers la sortie dès que les patrouilleurs seraient éloignés.
Mais quand la voie fut libre, avant même qu'elle ne puisse bouger, une voix glaciale transperça le silence.
« Et tu comptes aller où comme ça, sans permission ? »
Son corps se figea instantanément. L'adrénaline qui l'avait portée jusque-là se dissipa, laissant place à une vague glaciale de panique. Chaque fibre de son être semblait figée, comme prise dans un piège invisible. Lentement, Annelise se redressa, le souffle court, et son regard rencontra celui de Livaï.
Il se tenait derrière elle, bras croisés, un mur d'impassibilité. Ses yeux sombres la fixaient avec une intensité presque dérangeante, comme s'il avait anticipé chacun de ses mouvements. Rien dans son visage ne trahissait la moindre émotion, mais la tension qu'il dégageait était palpable.
Debout, les jambes légèrement écartées, il semblait ancré au sol, indélogeable. Il avait troqué son uniforme habituel du Bataillon d'exploration pour une tenue plus sobre : un pantalon noir qui tombait sur des bottes assorties, et une chemise blanche légère, rentrée soigneusement dans sa ceinture. Une simplicité apparente, mais une maîtrise absolue de son allure.
Il n'avait pas besoin de parler pour lui faire comprendre qu'il avait tout deviné, depuis le début.
« Livaï… » murmura-t-elle, la gorge sèche. Ses pensées se bousculaient, cherchant une excuse valable. Puis, avec un sourire crispé, elle tenta la légèreté : « On t'a déjà dit que tu es plus silencieux qu'un chat ? »
Croisant les bras, elle ajouta avec un ton forcé : « Je faisais une promenade pour… chasser ma migraine. » C'était pitoyable, elle le savait, mais c'était tout ce qu'elle avait.
Livaï leva les yeux au ciel, visiblement pas dupe. « Tu ne sais pas mentir, Annelise. Ton visage est comme un livre ouvert. »
Elle lâcha un juron à voix basse, exaspérée. « Pourquoi tout le monde me dit ça… »
Il l'observa un instant, son regard perçant la transperçant comme toujours, avant de secouer légèrement la tête. « Tu croyais vraiment pouvoir filer sans que personne ne te remarque ? »
Annelise ouvrit la bouche, cherchant quelque chose à dire, mais rien ne venait. Elle savait qu'aucune excuse ne suffirait à convaincre Livaï. Il était bien trop perspicace pour se laisser duper. Après un moment de silence, elle décida de jouer cartes sur table.
« Honnêtement, oui. » répondit-elle, la voix un peu rauque.
« Et on peut savoir où tu comptais aller comme ça ? » demanda Livaï, une main sur la hanche, son regard perçant.
Annelise releva le menton, retrouvant un peu de son assurance. « Où je compte toujours aller, tu veux dire. »
Livaï fronça les sourcils, s'approchant d'un pas menaçant. « Le seul endroit où tu iras ce soir, c'est dans ton lit, de gré ou de force. » Sa voix était aussi froide que tranchante, sans appel.
Annelise serra les dents. Elle détestait qu'on lui parle comme à une enfant. Elle s'apprêtait à répliquer, mais Livaï fut plus rapide.
« Tu sais ce que tu risques en sortant d'ici ? » lança-t-il, son regard plus sombre. « As-tu déjà oublié ce qui est arrivé à ton amie ? Et ce qui a failli t'arriver, quand nous sommes venus te chercher avec Erwin ? »
« Quelqu'un que je connais a besoin de moi. Je serai de retour avant l'aube », répondit-elle, déterminée.
Livaï fit encore un pas, réduisant la distance entre eux. « Concentre-toi d'abord sur ceux qui sont ici », dit-il, une étincelle dans son regard. Comme s'il insinuait quelque chose qu'elle ne saisissait pas.
« Et j'oublie ceux que j'ai connus avant ? » répliqua-t-elle, sa voix s'élevant, vibrante de colère. « Quand je suis devenue médecin, j'ai fait le serment de soigner sans distinction, qu'importe la classe ou le genre. Tu voudrais que je tourne le dos à quelqu'un qui a confiance en moi, à quelqu'un dont d'autres dépendent ? ».
Livaï la fixa, son ton glacial : « Et tu irais risquer ta vie ? Tu choisirais la mort ? »
« Ce n'est pas la mort qui me fait peur », murmura Annelise, son regard planté dans celui de Livaï. « Ce qui me terrifie, c'est ce qui meurt en moi pendant que je vis. Et ça, ça arrivera si je trahis mes principes. » elle soutint son regard sans flancher, sentant son cœur s'emballer.
L'expression de Livaï changea, un éclat de surprise passa sur son visage. Les mots d'Annelise semblaient l'avoir touché, mais en un instant, il retrouva son masque impassible. « Te mettre en danger ne ramènera pas ton amie. Ni les patients que tu as perdus, ni ceux qui te hantent. »
Le cœur d'Annelise se serra, mais elle refusa de baisser les yeux. Un élan de courage la poussa à avancer, réduisant encore l'espace entre eux, jusqu'à ce qu'ils se trouvent à quelques centimètres l'un de l'autre. Elle ne savait pas d'où lui venait cette audace soudaine. Sa voix, néanmoins, était calme, mais empreinte de détermination et d'une colère contenue.
« Quelle arrogance », dit-elle doucement. « Tu penses tout savoir de moi en si peu de temps ? Ce n'est pas une question de culpabilité. Je ne cherche pas la rédemption. Erika est une femme qui n'a jamais eu de chance. Elle a été abandonnée dans un orphelinat, puis vendue à un bordel à quatorze ans. Elle est tombée enceinte à dix-sept ans, d'un client. Aujourd'hui, elle se bat pour son fils. Il n'a que cinq ans et n'a rien d'autre qu'elle, et quelques prostituées qu'il appelle "tata". Elle a déjà assez souffert pour dix vies entières. Son fils ne mérite pas de se retrouver seul, comme elle l'a été. »
Elle marqua une pause, sondant les yeux de Livaï, cherchant une réaction. L'étincelle dans son regard semblait s'être intensifiée. Il restait immobile, légèrement penché vers elle, les yeux fixés sur les siens.
« Tu peux essayer de me ramener de force dans ma chambre », continua-t-elle, la voix basse mais ferme. « Et tu y arriveras sans doute, avec ta force. Mais il faudra me ligoter et me garder à l'œil, parce que je ne cesserai jamais d'essayer de partir. Pas tant que je n'aurai pas vu Erika. »
Les yeux d'Annelise restèrent ancrés dans ceux de Livaï, et aucun des deux ne brisa le silence. L'atmosphère autour d'eux sembla se condenser, tandis qu'Annelise sentait l'odeur de Livaï lui tourner la tête. Peu à peu, sans qu'ils ne s'en rendent compte, leurs visages se rapprochèrent. Les mèches sombres de Livaï frôlaient désormais le haut des joues d'Annelise, et elle baissa instinctivement les yeux vers ses lèvres, qui s'entrouvrirent légèrement.
Leurs respirations s'accélérèrent, se mêlant en un souffle commun, si proches que leurs nez se touchaient presque. L'instant était suspendu, hors du temps, et Annelise se laissa happer, perdant toute notion de ce qui les avait menés là. Elle ne se souvenait plus de la colère, ni même de la raison pour laquelle Livaï se tenait devant elle. Elle avait oublié son propre nom.
Il n'y avait plus que cette attraction irrésistible, cette force magnétique qui l'attirait vers cet homme, celui qui hantait ses pensées depuis leur première rencontre.
« Je t'y emmène alors », murmura-t-il, sa voix rauque. Annelise releva les yeux, surprise par ce changement d'avis soudain. Mais ce qu'elle lut dans son regard lui coupa le souffle.
Elle s'était dit que Livaï n'était qu'un roc, stoïque et dénué d'émotion. Jamais elle ne s'était autant trompée. Ce qu'il exprimait à cet instant, par ce simple échange de regards, était cent fois plus puissant que n'importe quelle parole, mille fois plus saisissant qu'un sourire ou une grimace, un million de fois plus profond que le geste le plus tendre. Et bien plus bruyant qu'un cri.
« D'accord », dit-elle faiblement, la gorge nouée par l'émotion. Livaï détourna enfin le regard et recula légèrement, semblant soudain réaliser leur proximité. « Attends ici, je vais chercher mon cheval », ajouta-t-il en se retournant, résolu.
Annelise le regarda s'éloigner, et ce n'est qu'à cet instant qu'elle relâcha sa respiration. Elle ne s'était même pas rendu compte qu'elle la retenait. Les jambes presque tremblantes, elle s'assit sur la vieille charrette. Jamais elle n'avait vécu une telle intensité. Le rouge lui monta aux joues en repensant à la proximité qu'ils avaient partagée. Elle posa ses mains sur ses joues brûlantes et murmura : « Qu'est-ce qui vient de se passer ? »
Quelques minutes plus tard, Livaï réapparut avec un cheval noir. Elle le rejoignit et remarqua qu'il portait sur son bras un linge. Sans un mot, il le lui tendit et ordonna : « Mets ça. C'est ma cape. Il vaut mieux que personne ne te reconnaisse dehors. »
Annelise prit la cape marron et la passa sur ses épaules, rabattant la capuche sur sa tête. L'odeur de Livaï l'enveloppa aussitôt, faisant monter le rouge à ses joues. Heureusement, la nuit dissimulait ses émotions.
Ils s'avancèrent vers la sortie, mais Annelise aperçut deux hommes au loin. Inquiète, elle murmura : « Mais ils ne vont pas nous laisser partir comme ça. »
Livaï la regarda du coin de l'œil, un sourcil légèrement relevé. « Je suis caporal-chef. Ils ne peuvent pas me l'interdire. » Et il avait raison. Ils franchirent le portail sans le moindre problème.
À l'extérieur, Livaï arrêta le cheval et lui caressa doucement l'encolure. Annelise ne put s'empêcher de le regarder, fascinée par la manière dont cet homme, habituellement si froid et impassible, pouvait être si tendre avec cet animal. Elle s'approcha lentement tandis que Livaï murmura : « Voici Éclipse. Nous le monterons tous les deux. »
Elle s'en doutait. Avec précaution, elle tendit la main pour laisser l'étalon sentir son odeur. Éclipse renifla brièvement sa paume avant d'y poser son museau, cherchant le contact. Annelise lui gratta doucement sous la gorge, et elle sentit le regard attentif de Livaï sur elle.
Elle se dirigea vers la selle, attrapant les rebords de chaque côté pour se hisser, mais avant qu'elle ne puisse le faire, elle sentit les mains de Livaï se poser sur ses hanches. Ses doigts, puissants mais d'une délicatesse inattendue, la frôlèrent en un toucher qui la surprit. L'instant fut suspendu alors qu'il l'aidait à se soulever et à s'installer sur le grand étalon noir, ses mains effleurant doucement ses flancs.
Annelise s'assit à califourchon sur le dos du cheval, le souffle encore un peu court après l'épreuve. Quelques instants plus tard, Livaï grimpa derrière elle, son torse venant se coller contre son dos. La chaleur de son corps contre le sien était à la fois réconfortante et troublante. Annelise sentit une étrange agitation intérieure, mêlée de sécurité et de confusion, alors qu'il enroulait ses bras autour d'elle, ses mains saisissant fermement les rênes d'Éclipse.
D'un coup de talon, Livaï fit avancer le cheval avec une aisance naturelle, leurs mouvements se coordonnant avec une précision presque intime. Chaque pas d'Éclipse semblait résonner à travers le cheval, leur synchronisation subtilement parfaite, tandis que le quartier général s'éloignait derrière eux. Dans l'intimité de cette étreinte silencieuse, Annelise se laissa envahir par un sentiment d'apaisement inattendu, tout en étant perturbée par la proximité intense de Livaï. L'horizon s'étirait devant eux, et leur silhouette se détachait sous les étoiles, s'éloignant doucement dans la nuit.
