Bonjour ! Décidemment, j'aime beaucoup écrire des histoires de convalescence. Comme souvent, on va parler d'addiction, et ce texte pourrait se résumer par : "Les personnages sont des ABRUTIS et prennent des décisions STUPIDES", les plus stupides de tous mes textes... jusqu'à la prochaine fois haha.
Ce texte se déroule après Relève Imprévue et est contemporain de Petit-déjeuner familial, mais peut bien sûr être lu indépendamment. Vous y trouverez un OC, Nathalie du Dauphin, que vous pouvez apprendre à connaitre dans Relève Imprévue, Descente, De sang froid et dans le recueil Les papillons de nos souvenirs.
J'espère que cette rééducation vous plaira : bonne lecture !
Chaque geste compte
— Allez fille galère, debout.
Nathalie glissa une œillade mécontente sur Hyoga, planté à côté du canapé où elle avait dormi. Son regard dérapa vers sa boîte à seringue, posée sur la table basse; la silhouette de son camarade la lui cachait partiellement. Elle étira prudemment ses jambes sans répondre.
Depuis plusieurs jours déjà, l'ancien chevalier s'était mis en tête de lui imposer régulièrement des exercices. Il avait été très précautionneux au début, bien conscient des ravages que lui avait infligé son combat contre Sirius du Centaure : il l'avait manipulée lui-même, avec soin, faisant jouer ses muscles tétanisés pour leur rendre leur souplesse. Peu à peu, il l'avait encouragée à mobiliser ses membres d'elle-même, avant d'enfin la contraindre à des séries de mouvements plusieurs fois par jour. Il avait rapidement cessé de la porter, puis même de la soutenir lors de ses rares déplacements, l'observant sans état d'âme suer à grosses gouttes sur ses béquilles. La veille, il avait décrété qu'elle devait faire le tour de la pièce seule au moins deux fois par jour.
La jeune femme haïssait cette rééducation laborieuse. Elle fit jouer ses épaules nouées avec une grimace avant de jeter un nouveau regard agacé sur Hyoga, qui la toisait toujours.
— Debout, répéta-t-il obstinément.
— Laisse-moi, je suis trop fatiguée, répliqua-elle avec humeur en se retournant face au mur.
Elle avait remonté résolument sa couverture jusqu'à son cou, mais celle-ci lui fut brusquement arrachée. Elle se mordit la lèvre pour retenir une insulte et fusilla le Cygne de ses pupilles assassines.
— J'ai trop mal, Hyoga, et ce n'est pas l'heure de ma dose.
— Je t'ai vu prendre un cachet à libération prolongée, ce matin. T'as ta dose de came, tu te lèves. Le temps que tu bouges un peu, il sera temps de te piquer de toute façon.
Sa voix, nette et tranchante, ne laissait pas de place au doute: son garde-malade ne la laisserait pas tranquille. Elle savait qu'il avait raison, mais braquée dans son orgueil par ce reproche à peine dissimulé, Nathalie avait décidé de ne pas céder. Elle se renfonça un peu plus dans les coussins moelleux, les bras croisés, bien résolue à l'ignorer.
— Tant pis, quand on ira chercher ton gamin je suppose qu'il ne verra pas sa mère débout pour l'accueillir.
Cette fois, la convalescente poussa un râle d'exaspération et se redressa avec des mouvements saccadés. Elle bascula hargneusement ses jambes amaigries au bord du matelas et tendit la main vers ses béquilles d'un geste rageur.
— Pas de béquille, décréta Hyoga sans s'émouvoir des états d'âme de son amie.
— Pas de béquille ? répéta-t-elle d'une voix irritée.
— Non, tu vas te tenir debout sans appui. Vingt secondes, puis tu te rassoies. Dix fois.
— T'es sérieux ?
— Après, appui monopodal, poursuivit-il, imperturbable. Dix secondes à gauche, cinq à dix secondes à droite, tu te rassoies. Dix fois.
A l'étage, Shun suivait anxieusement leur échange, immobile sur le palier. Il avait suspendu son rangement aux premiers bruits de voix et ne perdait pas une seule parole, hésitant à intervenir avant que la discussion n'escalade dans la violence inutile.
S'il s'écoutait, il laisserait Nathalie se reposer de tout son soûl. Il n'avait pas le cœur à lui imposer cette rééducation. Lors de son retour en catastrophe au foyer, il l'avait trouvée si amaigrie, si amoindrie, si souffrante, qu'il n'aspirait qu'à lui apporter un peu de confort et de soulagement. La suivre des yeux, sans intervenir, lorsqu'elle béquillait avec difficulté jusqu'à la salle de bain pour ses besoins lui était terriblement pénible. Sa culpabilité d'avoir été absent lorsque le Sanctuaire avait retrouvé sa compagne obscurcissait son jugement, il s'en doutait, et il savait que Hyoga était plus raisonnable que lui en imposant ces soins actifs à la convalescente. Elle se dénutrissait à une vitesse alarmante, et il était urgent d'enrayer la chute de sa masse se contraignait donc à rester spectateur, comprenant bien qu'une intervention de sa part en faveur de Nathalie pourrait faire voler en éclat la dynamique précaire que le russe avait péniblement réussi à instaurer. Il plaçait plus de confiance en son ami qu'en lui-même pour prendre les mesures qui s'imposaient sans se laisser émouvoir.
Il n'en restait pas moins que la brutalité des propos du Cygne envers son épouse lui écorchait les oreilles. Nathalie et son caractère bien trempé nécessitaient une forte tête pour la tirer de sa léthargie, mais les échanges des deux vieux camarades dérapaient facilement dans la méchanceté gratuite lorsqu'ils étaient sous tension.
Shun descendit discrètement l'escalier pour s'affairer dans la cuisine et garder un œil sur ces deux bombes à retardement. Nathalie était débout, exécutant de mauvaise grâce les consignes de son tortionnaire. Ses œillades assassines perdaient considérablement de leur fougue, noyées dans un visage émacié à la peau terne et creusée. Le regard d'Andromède glissa sur la silhouette osseuse flottant dans un pull trop large qui tombait sur ses jambes nues. L'asymétrie entre ses cuisses était flagrante, malgré leur différence de coloration. La plaie de Mars, si sombre qu'elle semblait aspirer la lumière, englobait son membre droit et contrastait avec le teint livide de son côté gauche. Cette gangue de ténèbres dessinait une cuisse en sablier, dont les attaches anguleuses à la hanche et au genou faisaient saillie, et qui semblait trop lourde pour son mollet amaigri. Hypnotisé, incapable de détourner les yeux, Shun regardait la jambe entière trembler et osciller dangereusement de plus en plus intensément au fur et à mesure de l'exercice.
Nathalie, les dents serrées, comptait les secondes. Elle évitait soigneusement de regarder Hyoga, trop fière pour lui laisser l'opportunité de lire sa souffrance sur ses traits. A chaque nouvel effort, son muscle se tétanisait, lentement mais sûrement, et elle était envahie toute entière par les fourmillements douloureux qui couraient dans sa jambe. Elle sentait nettement son quadriceps s'amincir, s'affiner, s'étioler jusqu'à n'être réduit qu'à une seule et unique fibre qui s'étirait dangereusement, menaçant de se rompre à tout moment. Comment pouvait-elle être tombée aussi bas, elle qui quelques semaines à peine auparavant avait terrassé un chevalier d'Argent ? Toute amoindrie qu'elle était depuis sa blessure de guerre, elle était encore capable il y a peu de fendre le sol et les rochers, et à présent elle suait à grosses gouttes pour tenir debout dix secondes !
L'exercice s'acheva enfin, mais Hyoga n'avait pas l'intention de s'en tenir là. Il lui tendit ses béquilles et lui désigna le frigidaire du menton.
— T'as le droit à un yaourt comme récompense.
La jeune femme croisa le regard de Shun qui l'observait à la dérobée. D'ordinaire, il se serait détourné pour faire semblant de vaquer à ses occupations et éviter de lui donner l'impression d'être épiée dans ses moments de faiblesses; cette fois-ci il la dévisagea longuement. Nathalie qui était prête à envoyer le Cygne au diable ravala sa verve. Elle avait entraperçue une autre type de récompense dans les prunelles d'émeraude de son mari. Elle saisit ses cannes, se releva difficilement et boita jusqu'à la cuisine. En passant, elle frôla la hanche de son époux d'un geste tendre, qu'il lui rendit d'une pression à la taille ; Hyoga détourna complaisamment le regard.
Il réprima un sursaut lorsqu'un cylindre froid fut tapoté contre son épaule. Il saisit le verre qu'on lui tendait tandis que Nathalie se laissait tomber sur sa couche. Elle leva devant elle son laitage hyperprotéiné et le trinqua avec dérision contre la vodka qu'elle avait apporté à son ami.
— Il n'y a pas que mes guiboles qui tremblent, lança-t-elle en désignant le trémor qui courait sur les mains de son vis-à-vis.
Loin de s'en offusquer, Hyoga sourit de cette petite vengeance mesquine. Il n'avait pas été tendre avec sa camarade et avait peut-être mérité cette pique bien ajustée. Au vu de leur situation précaire, il valait mieux en rire qu'en pleurer, et il goûtait comme un fin connaisseur le sarcasme désabusé avec lequel Nathalie était parvenue à maîtriser son mouvement d'humeur.
— Merci, j'avais bien mérité une petite récompense, moi aussi, répondit-il.
— Une récompense ? répéta-t-elle, moqueuse. C'est moi qui ai bossé, pas toi !
— Si tu penses que m'occuper de toi est une partie de plaisir…
Elle s'esclaffa, leva les mains en signe d'abandon, puis les tendit vers la boite de fer blanc qui contenaient ses seringues de morphine.
La scène se répétait, à différents moments de la journée, plus ou moins sèche selon l'humeur de Nathalie. Cette ascèse porta pourtant ses fruits, car la convalescente pu effectivement accueillir Aiolia sur le seuil de la porte lorsque son père le ramena enfin à la maison. La nature sensible de l'enfant s'était d'abord inquiétée de l'état de sa mère, mais l'entrain des garçons de son âge avait rapidement repris le dessus. Il riait aux éclats en observant les exercices de sa maman comme un spectacle de marionnette, lui demandant de sa petite voix criarde pourquoi elle s'arrêtait, essoufflée.
Sa joie de vivre insuffla un nouvel élan dans cette rééducation laborieuse. Prise au jeu, Nathalie poursuivait son fils, armée de ses béquilles, tandis que le garnement fuyait devant elle en gloussant à grands bruits. Aiolia questionna très justement pourquoi son père et son Dyadya Hyoga ne faisaient pas d'exercices, eux aussi. Après tout, ils étaient blessés, tout comme sa mère, et d'ailleurs le bras gauche de son papa était tout maigre comparé à l'autre. C'est ainsi que, plusieurs fois par jour, les habitants de la maison se rassemblaient pour une séance de gymnastique commune.
Cette routine se poursuivit plusieurs jours sans accroc. Motivée par l'énergie communicative de son fils, Nathalie s'appliquait tout particulièrement, mais l'absence de résultats commençait à lui peser. Elle manquait toujours de souffle, ses jambes étaient toujours chétives, et surtout, elle avait toujours mal. Elle continuait à maigrir dangereusement, et les laitages hyperprotéinés qu'on lui donnait à toute heure du jour l'écœuraient au plus haut point avec leur répétition fade de goûts stéréotypés : vanille, fraise, chocolat, rebelote.
Elle se levait encore avec un semblant de bonne humeur lorsqu'en rentrant de l'école son fils accourait pour leur petite séance de sport, mais le cœur n'y était plus. Les sessions en journée, sans la présence solaire d'Aiolia, étaient particulièrement insipides. Si elles avaient connu une accalmie, les disputes avec Hyoga redevenaient de plus en plus fréquentes.
D'un accord tacite, tous les adultes mettaient beaucoup de soins à cacher cet essoufflement au petit garçon. Cependant, ce dernier semblait deviner que la rééducation n'était plus aussi assidue, car il redoublait d'énergie pour encourager sa mère le soir venu, la suppliant de faire un ou deux exercices de plus lorsqu'elle se rasseyait, fatiguée.
Nathalie repensait justement aux exhortations insistantes de son fils, la veille au soir, alors qu'elle comptait ses cachets. Ces harangues lui avaient semblées pétries d'un entrain un peu forcé, comme si l'enfant tentait de contrecarrer la maladie de sa mère en usant de ses charmes jusqu'à la corde. Cependant, même les cajoleries de son fils avait perdues ce pouvoir magique qui lui permettait de dompter ses souffrance.
La convalescente soupira en constatant qu'elle avait encore dépassé sa dose habituelle et rangea les boites dans sa table de nuit. Elle saisit précautionneusement sa jambe pour se rallonger, retenant un grognement sourd lorsque le mouvement fit courir une décharge électrique de son pied jusqu'à son épaule. D'un effort de volonté, elle bascula son membre sur le matelas comme un poids mort et s'enfonça, suante, dans ses oreillers. Les draps étaient encore chaud et chiffonnés : elle se levait si peu que les linges n'avaient pas le temps de s'aérer et sentaient le malade alité.
En plusieurs semaines, sa situation avait peu évolué. Depuis le retour d'Aiolia, elle ne dormait plus sur le canapé mais dans sa chambre, voilà tout. Quel excitant changement de paysage… Elle tourna son visage vers les rideaux translucides qui diffusaient la lumière blafarde du jour. Depuis quand n'était-elle pas sortie ? Le vent qui soufflait quotidiennement sur sa terrasse la fatiguait beaucoup, trop pour qu'elle puisse prendre un confortable bain de soleil.
La maison était silencieuse. Shun était parti pour quelques courses qui l'occuperaient plusieurs heures. Elle saisit machinalement le téléphone posé à côté d'elle. Toujours aucune nouvelles de Ryuho et des autres… Pas de nouvelle, bonne nouvelle; du moins elle l'espérait. Elle vérifiait le combiné plusieurs fois par jour, par automatisme, pour se rappeler pourquoi elle endurait tout ça. Elle ne regrettait pas son choix, bien qu'il l'ait de nouveau exposée elle et sa famille à la menace du Sanctuaire. D'ailleurs, ni Shun ni Hyoga, qui avait pourtant abandonné sa vie en Russie sur un simple texto de sa part, ne le lui avaient reproché. Pas de doute, à choisir elle se battrait à nouveau contre leurs ennemis pour défendre la nouvelle génération de chevaliers. Mais à présent, contre sa douleur, contre sa dénutrition, contre son épuisement, pourquoi se battre ?
Elle entendit jouer la poignée de sa porte et ferma les yeux, prenant une grande inspiration pour se préparer à la scène qu'elle devinait approcher. Un bruit de pas contourna son lit pour intercepter la lumière qui baignait son visage.
— Allez fille galère, debout.
Toujours la même rengaine. Elle contrôla à grand peine un spasme qui crispa ses muscles, son diaphragme, sa gorge. Une vague d'exaspération monta aussitôt du creux de son ventre, aiguillonnée par le timbre sans âme de son camarade.
— Debout, répéta-t-il obstinément.
Tous les jours, tous les jours la même scène et rien n'évoluait. Elle tenait maintenant debout plusieurs dizaines de minutes, il était vrai, mais à quoi bon ? Ce n'est pas comme si cela pouvait la mener bien loin. Elle restait toujours blessée, inutile, dépendante.
— Nathalie, insista l'autre sans lui accorder le moindre répit.
Cette fois-ci, la convalescente grogna.
— Pas envie, répliqua-t-elle en lui tournant le dos.
— Aujourd'hui, je t'emmène nager.
La jeune fille pivota la tête pour le fusiller du regard. Il le faisait exprès ?
— Ma peau est une passoire, Hyoga. C'est vraiment la dernière chose raisonnable à faire.
— C'est pour ça que tu as intérêt à vite te décider avant le retour de Shun.
Le calme olympien qui accompagnait cette réponse coupa net le fil des pensées de la jeune femme. Elle pivota tout à fait vers lui. Hyoga la regardait sans émotion apparente. Il ne plaisantait pas.
Alors une étincelle s'alluma dans la poitrine de Nathalie. Cette flammèche s'embrasa immédiatement : un foyer ardent pulsa dans son torse, l'adrénaline couru le long de ses veines comme une traînée de poudre. C'était dangereux, idiot, futile, et c'était d'autant plus excitant.
Quelques minutes plus tard, Hyoga ouvrit d'une main la porte de la maison, serrant entre ses bras son précieux chargement. Nathalie, collée contre sa poitrine, aspira l'air marin à longue rasade. A peine avaient-ils franchi le seuil de la maison qu'une explosion de trilles et de roucoulement aigus envahit la crique : la mer était parsemée des dos luisants d'un troupeau de dauphins.
— Ils sont là !
Le jeune homme confirma d'un signe de tête.
— Ton dauphin m'a supplié d'aller te chercher.
Elle suivit son mouvement de menton et reconnut effectivement le compagnon marin qui avait joué une si grande part dans son entraînement. L'animal s'était approché en quelques battements de queue et gazouillait allègrement en accompagnant la progression des deux humains le long de la jetée.
— Nathalie, Nathalie, je suis heureux de te voir, chantonnait-il à travers son septième sens.
Sa cosmoénergie crépitait comme l'écume sur les récifs par vent de terre. Le pauvre mammifère avait longuement veillé dans la crique, gardant son amie qu'il savait en si grand danger, avant de retourner au large à regret, contraint par l'instinct et les besoins de son espèce. Il revenait d'ailleurs d'une assez longue absence, et lassé de toujours guetter son humaine sans l'apercevoir, avait ardemment prié Hyoga du Cygne d'aller la chercher.
Le garde-malade s'aventurait précautionneusement sur la plage de galets, surveillant ses pas pour ne pas risquer la chute avec Nathalie dans ses bras. Il laissa tomber au sol un paquet de serviettes, et sans hésiter s'enfonça dans les flots, les chevilles, les genoux, les cuisses. Contre sa poitrine, il sentait sa camarade palpiter d'excitation, fragile et légère comme un oiseau pressé de prendre son envol.
Le ressac lécha les pieds de la convalescente tel un chiot joueur qui se retire sitôt qu'il a mordillé. Un froid pénétrant la traversa d'une décharge électrique, mais cette fois-ci une décharge de plaisir, d'un plaisir sauvage et conquérant qui lui ouvrait l'appétit. Nathalie ferma les yeux, savourant la morsure familière de l'eau qui remontait peu à peu le long de ses mollets. Hyoga s'arrêta et, se penchant sur elle, l'enfouit avec douceur dans ce milieu mouvant qui l'appelait toute entière. La blessée se délecta avec une volupté indicible de l'onde qui glissait sur sa peau souffrante pour se faufiler dans les moindres recoins de son être. Elle dessinait nettement les limites de son corps pour mieux briser cette barrière qui la séparait du milieu aquatique où vivait son âme jumelle, le dauphin mythologique.
Ce dernier s'était approché délicatement, et elle sentit bientôt le soutien de ses muscles lisses contre son flanc. Elle étendit les bras, l'enlaça : il se glissa de manière à la porter complètement. Confiant dans l'animal, Hyoga lui abandonna son précieux bagage, se contentant d'accompagner leur mouvement pour parer à une faiblesse de sa camarade.
Nathalie s'oubliait. Ses jambes battaient mollement, comme un reste d'habitude, mais elle laissait quartier libre au cétacé pour la conduire. Ses yeux vagabondaient autour d'elle, devinaient dans ce nuancier de bleu les corps profilés des mammifères qui venaient la frôler de leurs nageoires comme une aimable salutation. Les chants qui l'environnaient tournoyaient dans ce milieu liquide, l'enveloppant toute entière comme un charme protecteur. Elle baignait dans cette étreinte amie et impalpable aussi légèrement que dans un nuage.
La convalescente s'ouvrait à chacun de ses sens, goûtant avec délectation la vivacité de l'air marin sur son visage, la saveur du sel sur ses lèvres, la caresse de l'eau sur sa peau, la cosmoénergie de son dauphin sur son âme. Malgré le froid mordant, malgré les fourmillements qui couraient sur sa plaie, malgré les décharges qui pulsaient régulièrement dans sa hanche, elle ne souffrait pas. Son excitation s'assoupissait lentement, remplacée par une grande paix intérieure, anesthésiant peu à peu ses sens dont elle sentait les informations s'éteindre les unes après les autres comme les notes d'une berceuse qui expire. Le flot la berçait : elle ferma les yeux, le sourire aux lèvres.
La nuit s'était mal passée. Dès le soir, la situation de Nathalie avait commencé à se dégrader et Shun, avec sa sensibilité habituelle, avait remarqué avant la blessée elle-même les premières anomalies. Sa plaie fuyait, exsudant non seulement de l'eau, mais de précieux électrolytes. Ils avaient déjà remarqué que lors qu'elle était stimulée, la blessure de Mars se comportait comme une brûlure étendue, de ces brûlures au second degré qui brisent la barrière protectrice de la peau et la rende inapte à retenir les fluides vitaux dans son enceinte. L'infirmier avait veillé sur son épouse toute la nuit, changeant fréquemment ses perfusions, tentant par tous les moyens d'enrayer l'insuffisance rénale qu'il savait poindre.
Il n'avait évidemment pas dormi, malgré les instances de Hyoga qui insistait pour le relayer et qui avait fini par se coucher en maugréant des imprécations. Il fallait bien qu'au moins l'un des deux garde-malades prenne un peu de repos pour suppléer à l'autre lorsqu'il se serait bêtement éreinté.
Malgré son anxiété et sa fatigue, Shun était parvenu à se dompter pour préparer le petit-déjeuner familial et masquer la situation à Aiolia. Son fils avait bien deviné quelque chose, mais il pensait être parvenu à le rassurer. Confiant à son oncle le soin d'emmener l'enfant à l'école, il rangea rapidement la table pour retourner au chevet de la blessée.
Hyoga gara la voiture le long de la jetée, tira le frein à main légèrement défectueux d'un coup sec et s'affaissa en soupirant dans le dossier poussiéreux. Il laissa ses idées vagabonder, la mâchoire contractée, avant que son regard ne s'échoue sur ses mains crispées sur le volant. Elles tremblaient dangereusement, trempées de sueur : il n'avait pas bu d'alcool avant de conduire le gamin en classe. Avec un grognement, il s'extirpa du véhicule, rentra vivement dans la maison, se dirigea droit à la cuisine et attrapa la bouteille de vodka qui dormait au frigidaire. Il résista à grand peine au désir d'y boire directement au goulot, se força à la poser, à choisir un verre et à se verser une dose mesurée. Les doigts serrés sur le gobelet, il se contraignit à le boire en trois ou quatre gorgées et à le reposer.
Il hésita un instant avant de monter relayer Shun, mais les sueurs froides qui le détrempaient le retinrent. Il connaissait les symptômes de sevrage ; il ne tenait pas à confronter son ami pour l'envoyer dormir dans cet état, où la moindre contrariété pouvait le faire exploser. Il alla donc attendre que l'éthanol soit absorbé par son corps sur le canapé où il dormait à présent depuis plusieurs semaines.
Il jeta un regard autour de lui, sur ce bout de divan où il campait depuis ce fameux texto que Nathalie lui avait envoyé. C'était une formule toute prête, tirée d'un vieux film, qu'elle avait défini avec lui il y a plusieurs années, hilare, dans le cas où l'un d'entre eux serait retrouvé par le Sanctuaire. Hyoga n'avait pas ri, il riait rarement quand on abordait la Chevalerie. Il se rappelait les mois où ils avaient été traqués par des Chevaliers de Bronze puis d'Argent, au tout début de leur engagement : ils en étaient venus à bout, mais ils étaient alors jeunes et surtout valides. La main de l'ancien combattant s'égara sur la plaie de Mars qui maculait son flanc avec un sourire amer. Déjà à l'époque, les compagnons d'arme vivaient dans l'angoisse permanente que l'un d'entre eux soit assassiné quand ils étaient séparés. A cette époque, Hyoga ne tenait pas spécialement à la vie de ceux qu'il considérait comme des alliés d'infortune imposés par le destin. A présent… Il n'avait pas hésité une seconde à abandonner son bastringue et toute sa nouvelle vie construite pierre par pierre dans son pays natal pour accourir à l'appel de Nathalie. Il avait réellement craint que le Sanctuaire renverrait de nouveaux assassins pour achever le Dauphin, et il était prêt à donner sa vie pour défendre celle de son amie.
Cependant, plus le temps passait, plus la probabilité de voir débarquer des Chevaliers diminuait. Néanmoins un autre danger menaçait Nathalie et maintenant Shun : leurs vieux démons. Il ricana en observant le trémor qui agitait toujours ses mains. Il était mal placé pour les blâmer. Ce combat était plus insidieux, plus fatiguant, plus monotone, mais tout aussi fatal qu'un duel à grand coup de cosmoénergie. Le plus dur n'était pas d'avoir la force de mourir en une heure, mais d'avoir celle de vivre jour après jour.
Et bordel que c'était difficile.
Avec un soupir, Hyoga se leva et se resservit un verre.
A l'étage, Shun n'avait pas entendu son ami rentrer, absorbé dans la surveillance des paramètres vitaux de son épouse. Celle-ci sommeillait, dormait, comatait, difficile à dire, mais la régularité de ses constantes vitales rassurait quelque peu son mari sur son état de conscience. Assis près d'elle, il observait son visage terreux enfoncé dans l'oreiller, noyé dans les plis de son écharpe chiffonnée.
Ses conjonctives le picotaient désagréablement, et il devait souvent ciller dans sa contemplation d'une fixité hébétée. Il n'entendait plus le silence religieux de la maison, ni les battements ralentis de son propre cœur : il était absorbé par le souffle régulier, si faible soit-il, de la convalescente. Sans s'en apercevoir, les muscles de son cou se relâchaient, ses paupières se fermaient, et c'est quand il piqua du nez d'un geste brusque qu'il sursauta et releva la tête.
Il rajusta sa position sur sa chaise pour se forcer à l'éveil. Il avait toujours craint que cela finirait ainsi : lui, veillant son épouse, tandis qu'elle s'endormait un jour dans un lit d'hôpital pour ne plus se réveiller. Déjà au temps de leurs grandes batailles, il avait été confronté à cette vision, aussi bien pour Nathalie que pour chacun de ses amis. Leurs convalescences étaient toujours longues et hasardeuses. Plus tard, il avait à nouveau subi cette image lorsqu'il avait été conduit en réanimation au milieu de la nuit au chevet de celle qui était encore sa petite amie, bardée de tuyaux et de respirateurs pour lutter contre son overdose de morphine. Enfin, depuis qu'ils étaient atteints par la plaie de Mars, il avait souvent été témoin de ce tableau alors qu'à plusieurs occasions Nathalie avait laissé la blessure mythologique grignoter un peu plus son énergie vitale.
Il pressentait que cette fois-ci serait la dernière, la dernière fois que le Dauphin pourrait vendre sa peau contre un peu de cosmoénergie, la dernière fois qu'elle pourrait payer ce prix exorbitant, car elle n'aurait peut-être bientôt plus rien à vendre.
Cela aurait pu être pire, il le savait. Il bénissait l'intervention miraculeuse de cette Aria qu'il n'avait jamais rencontrée et qui avait payé une partie de la dette du Dauphin avant que celle-ci ne l'entraîne dans la tombe. Il aurait pu arriver trop tard, il aurait pu rentrer chez eux à la fin de son voyage et découvrir sa tombe.
Ses doigts se contractèrent sur ses accoudoirs. Il refusait cette éventualité. Que Nathalie meure était une chose, qu'il ne soit pas à ses côtés en était une autre. De toute façon, il userait jusqu'à sa dernière ressource pour empêcher ce destin de se réaliser. Il avait une confiance aveugle en Hyoga, mais… Le Cygne avait beau être redoutable sur un champ de bataille, d'une fidélité et d'un courage exemplaire, il était taillé pour les occasions grandioses et non pas pour le morne quotidien d'une convalescence. C'était le métier de Shun d'être infirmier : Hyoga ne soupçonnait pas tous les détails auxquels il fallait prêter attention. Même s'il l'avait su, il restait toujours le problème de la boisson, qui obscurcissait parfois sa mémoire et rognait dangereusement sa patience.
Shun rougit, honteux de cette pensée. N'était-ce pas trahir son ami qu'entretenir cette défiance vis-à-vis de son addiction ? Cependant, il constatait bien les quantités dantestes d'alcool que le russe ingurgitait. Il était rarement saoul : de toute façon, il avait l'ivresse taiseuse et la sobriété violente. Tout comme Nathalie, Hyoga était rattrapé par son éternel démon, et replonger dans la Chevalerie l'avait également replongé dans son bain d'éthanol. Son camarade souffrait, de la faiblesse de sa meilleure amie, de l'expectative d'une attaque du Sanctuaire, de son propre désœuvrement. Le Cygne avait toujours été un homme d'action : faute de mieux, il s'était fait le rééducateur de la convalescente pour se donner l'illusion du mouvement, et son exaspération querelleuse faisaient des étincelles en se frottant à l'abattement acrimonieux de Nathalie.
Contenir et aplanir leurs échauffourées demandait une énergie croissante au troisième adulte de la maison. Il passait presque autant de temps à s'occuper de Hyoga que de son épouse entre la gestion de ses doses d'alcool, la surveillance des signes de sevrage et les discours le poussant à ménager la blessée. Il était reconnaissant au russe pour son dévouement, il admirait sa femme qui luttait contre la dénutrition, mais c'était éreintant.
Peut-être son ami, qui le poussait le matin même encore au repos, était-il dans le vrai : il avait bien besoin de dormir. Shun sourit. Hyoga était parfois de meilleur conseil pour ses amis que pour lui-même. Malgré son addiction, malgré son caractère, Andromède n'aurait certainement pas tenu le coup sans son appui indéfectible. Non seulement il s'était occupé de Nathalie quand lui-même était encore en voyage, mais depuis leurs retrouvailles il était invariablement au poste pour le soutenir et le contenir. Tant que son compagnon d'arme le voudrait bien, il acceptait son aide avec gratitude.
L'infirmier nota ses dernières mesures sur une feuille, se frotta les yeux, bâilla, puis leva les yeux vers la perfusion de la convalescente. Il laissait couler à fort débit de grand volumes de sérum physiologique pour compenser toutes les pertes que sa peau laissait fuir dans les draps, et les poches de liquide qu'il avait préparées durant la nuit étaient déjà presque toutes écoulées. Il se leva sans bruit, vacilla légèrement lorsqu'un brouillard obscurcit sa vue, prit appui sur la commode : il faisait un peu d'hypotension au lever lorsqu'il manquait de sommeil. Il secoua la tête pour chasser ce flou visuel, et quand il fut bien sûr de ses jambes il sortit de la chambre.
La maison était un véritable arsenal médical ; il se procurait le matériel grâce à son métier d'infirmier. Il saisit un escabeau, le planta devant l'immense placard du palier et en fit glisser les panneaux. Sur la dernière étagère du haut, le carton qu'il cherchait l'attendait. Grimpant sur le marchepied, il leva les bras pour le saisir du bout des doigts et le faire glisser vers lui. La boite contenait plusieurs litres de sérum physiologique et pesait son poids, aussi la saisissait-il à deux mains. Il la bascula en biais sur le rebord de l'étagère ; tout à coup le colis dévia de sa trajectoire, et dérapant sur la gauche, il pesa de tout son poids sur le bras blessé de Shun. Une violente décharge électrique partit de sa paume et remonta jusqu'à son omoplate avec une telle brutalité qu'il ne put retenir un cri de douleur. Son bras lui manqua, l'intensité de l'élancement lui scia les jambes : il s'écroula au sol avec un grand fracas d'escabeau et de cartons.
En une fraction de seconde, Hyoga était apparu au pied de l'escalier. Il se précipita aux côtés de son ami : il le trouva étendu à terre, recroquevillé autour de son bras, les doigts plantés dans son trapèze pour essayer de juguler les vagues de souffrance qui pulsaient dans ses muscles tétanisés. Autour de lui, il avait entraîné dans sa chute une partie de l'étagère : le carton qu'il déplaçait avait vomi à terre les poches de perfusion, heureusement restées intactes.
— Shun ! Ca va ?
L'autre hocha péniblement la tête, mais ses paupières contractées le démentaient ostensiblement. Hyoga sentit son poil se hérisser.
— Ok, cette fois ça suffit. Tu vas prendre un de ces fichus cachets de morphine et tu vas te pieuter dans le lit de ton fils, c'est compris ?
A sa grande surprise, Shun acquiesça à nouveau, douchant immédiatement son exaspération montante. Il prit une grande inspiration et passa sur son visage une main lasse. Laissant le temps à son camarade de contrôler sa douleur, il se pencha pour ramasser les dégâts sans ajouter une parole.
— C'était quoi ce bruit ? demanda une voix faible depuis la pièce voisine.
— T'inquiète fille galère, je gère, répondit-il en haussant la voix.
En quelques minutes, il avait à nouveau mis de l'ordre dans le placard et déposé les poches à perfusion devant la porte de la chambre. Shun était parvenu à s'asseoir, puis à se lever péniblement : il était pâle comme un linge.
— Je ne veux plus te voir pendant les trois prochaines heures, grogna Hyoga. Ne m'oblige pas à quitter la chambre de Nathalie pour venir te surveiller.
— Non, je vais dormir, approuva l'autre d'une voix éreintée. Tu pourras…
— Prendre la tension et les autres machins toutes les heures ? Oui, t'inquiète. Maintenant, va dormir.
Shun acquiesça : il savait qu'il n'y avait plus moyen de discuter. De toute façon, il devait admettre qu'il était épuisé, si exténué qu'il n'avait plus la force d'être anxieux. La douleur avait siphonné le peu d'énergie qu'il lui restait, et dans ces conditions il risquait plus de commettre des erreurs que d'aider véritablement Nathalie. Quelques heures de sommeil lui feraient le plus grand bien. La main toujours vissée à son trapèze comme pour conjurer son martyr, il tituba jusqu'à la chambre d'Aiolia où il disparut.
Hyoga l'avait suivi des yeux. Sans un mot, il porta le carton de perfusion dans la chambre de son amie à l'atmosphère viciée. Elle était dos à la porte, mais au geste que fit la jeune femme, il devina qu'elle l'appelait auprès d'elle.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-elle en se frottant le visage.
— Un carton qui s'est cassé la figure, rien de grave.
Elle fermait déjà les yeux, épuisée. Elle poussa un profond soupir.
— C'était vraiment une idée débile.
— Sans blague.
Un sourire narquois étira les lèvres exsangues de la convalescente.
— N'empêche que c'était bien.
— Ce serait quand même stupide d'en crever, répliqua Hyoga d'une voix sombre.
— Comme si tu allais réussir à te débarrasser de moi comme ça, gloussa-t-elle en soulevant ses paupières sur des pupilles malicieuses.
Hyoga restait sombre : quoiqu'en dise sa camarade, il n'avait pas mesuré les conséquences que pourrait avoir leur virée dans la crique. Il avait juste vu le bénéfice à court terme, et ce n'était pas la première fois que leur duo se jetait tête baissée dans le mur.
Nathalie suivait le déroulement de sa pensée sur son visage fermé. Elle glissa sa main sur son avant-bras.
— T'inquiète, je suis solide, je m'en remettrai, reprit-elle gentiment. Je n'ai pas botté les fesses de trois chevaliers d'Argent pour me faire avoir par une baignade.
La vantardise tira un rire sarcastique à son ami.
— Aux dernières nouvelles, tu ne t'en ai fait qu'un seul. C'est Ryuho et sa clique qui ont combattu les deux autres.
— Tu joues sur les mots.
Cette mauvaise foi pétillante de malice acheva de dérider son front. Aveuglés par des années d'addiction, les deux compagnons d'arme avaient pris l'habitude de rapidement passer outre leurs comportements autodestructeurs, toujours poussés en avant par de nouvelles pensées, par de nouveaux désirs. A bien y réfléchir, parmi les conséquences de leur petite expédition de la veille, Hyoga retenait surtout que les rapports qu'il entretenait avec son amie, fort malmenés ces derniers temps, avaient repris leur teinte complice, comme deux enfants coupables unis par une même bêtise idiote. Il oubliait un peu vite les perfusions qui coulaient à flot, la nouvelle faiblesse de la convalescente, Shun qui se tuait à soigner son épouse. Au moins n'avait-il que très sommairement conscience du risque vital que courrait Nathalie, alors que la médecin comprenait avec plus d'acuité le péril d'une insuffisance rénale et les soins constants dont elle bénéficiait.
La jeune femme retira lentement sa main du bras de son ami pour mieux ramener la couverture sur ses épaules.
— Je vais lui dire.
Les lèvres de Hyoga se pincèrent. Depuis la veille, ils s'étaient bien gardés de rapporter à Shun leur expédition maritime. A choisir, il aurait préféré qu'elle reste secrète : il n'avait pas spécialement envie d'affronter le regard de Shun. Dans le meilleur des cas, il serait en colère ; dans le pire, il serait déçu.
Il n'avait pas traversé la moitié de la planète pour décevoir son meilleur ami.
— Tu es sûre ? Il ne te laissera pas te baigner de sitôt.
— Premièrement, il aurait raison. Deuxièmement, je ne vais pas refaire la bêtise d'y retourner trop tôt. Troisièmement, quand j'aurai décidé d'y retourner, j'irai qu'il le veuille ou non.
Hyoga dût se rendre devant ces excellentes raisons, quoiqu'il doutât légèrement de la seconde. Il soupira, résigné : il allait devoir assumer ses âneries, et il l'avait bien mérité.
— Mais ça aura au moins eu un avantage.
La détermination nouvelle dans la voix de son amie lui fit relever la tête, surpris. Dans son visage terreux aux traits tirés, ses yeux brillaient comme deux étoiles.
— Je ne sais pas si je vais être à nouveau capable de travailler, ni même de m'occuper seule de mon fils, ou si je vais rester dépendante d'une perfusion pour le reste de ma vie. Par contre, je veux pouvoir nager.
Le cœur de Hyoga battit plus fort. Cette résolution, arrêtée comme une certitude, était depuis des semaines la première parole qui rappelait le Chevalier du Dauphin à travers l'image diaphane de la convalescente. Il retrouvait le caractère indomptable de sa compagne d'arme, la volonté inflexible qu'ils partageaient et les avaient mené jusqu'au bout des Enfers.
A présent que Nathalie avait décidé quelque chose, il savait qu'elle s'y tiendrait, dusse-t-elle revenir d'entre les morts.
Avec une certaine fierté, il prit note que c'était sa proposition stupide de la veille qui était à l'origine de ce revirement. Finalement, il ne faisait pas qu'ajouter du travail supplémentaire à Shun ; peut-être qu'à sa manière, il soignait aussi un peu Nathalie.
— Du coup, on reprend la rééducation maintenant ? plaisanta-t-il pour masquer le soulagement dont il se sentait vibrer.
— Va mourir, je suis encore toute cassée d'hier, pouffa-t-elle. Mais quand tu auras le feu vert de Shun, je m'engage à me plier à l'entraînement légendaire du Cygne sans râler.
Cette boutade rappela soudainement à Hyoga la demande que lui avait adressé Aiolia le matin même : qu'il l'entraine pour devenir Chevalier. Un sourire narquois étira ses lèvres. Sa décision quant au lionceau n'était pas prise, loin s'en faut, mais puisqu'ils le réclamaient, il se ferait un plaisir de pousser la mère et le fils au-delà de leurs limites physiques.
Fin
Merci d'avoir lu ! S'il vous prend la fantaisie de me laisser un review, j'y répondrais avec plaisir par MP. A la prochaine !
