10 septembre 2007, quelque part à Pittsburgh,

Cher Monsieur à la folie (plus qu') apparente,

J'ai été très étonné de recevoir votre lettre dans la mesure où étant au XXIème siècle je suis d'ordinaire plus habitué aux textos, aux mails ou encore aux discussions frontales!

Néanmoins sans mes coordonnées la lettre semblait être un bon compromis.

Sachez que je prends votre demande d'excuses, quant à la vraie nature de votre métier très au sérieux. Il n'y a, cependant, à mon sens rien à pardonner tant la découverte de votre profession ni ne m'offusque, ni me terrifie. Cela étant, il est en effet plus difficile de communiquer avec vous étant donné la distance entre ici et l'endroit où vous trouvez et je ne peux certes pas vous proposer une café mardi en 8!

Concernant mes hypothétiques pouvoirs obscurs je ne pense pas en avoir si ce n'est ma capacité à répondre aux demandes incongrues de mes clients ou encore faire face à la panique latente de mes futures mariéesJ Mais en effet nos échanges à l'anniversaire de vos grands-parents puis au mariage de nos amis communs ont été singuliers. Malgré ces deux rencontres l'occasion de nous connaître davantage nous a malheureusement manqué. Mais je ne peux qu'aller dans votre sens en avouant que j'ai aussi repensé à vous ces dernières semaines.

Quant à mon histoire elle n'est pas très compliquée; un petit gamin de banlieue rêvant à une autre vie. J'ai enchainé les petits boulots pendant plusieurs années avant d'ouvrir ma société il y a quelques temps. En réalité mon métier et ma bande d'amis sont toute ma vie. J'ai donc un quotidien assez simple. Quant à mes espoirs et mes aspirations la question est si vaste que je ne sais pas comment y répondre. Je dirais qu'ouvrir et développer mon entreprise en font partie. Je suis vraiment passionné parce que je fais!

Quant à mon deuxième prénom je ne vous connais pas encore suffisamment pour vous révéler si j'en possède un ou nonJ

La révélation «fracassante», pour reprendre vos mots, de votre profession n'est pas terrible. Je suis plutôt admiratif des gens dédiant leur vie à leur pays. Je dirais plutôt que c'est un métier dangereux et que ce ne doit pas être facile tous les jours pour vous.

Pouvez-vous m'en dire plus? Que faites-vous de vos journées? Parlez-moi du pays où vous êtes? Et dites m'en plus sur vous? Après toutes vos questions me concernant vous conviendrez que j'attends la même chose de vous.

Je ne sais pas quand vous rentrez mais peut-être nous reverrons nous à ce moment-là.

Emmett H.

Ps: si toutefois il vous prenait l'envie d'avoir recours au moyen de communication du XXIe siècle (bien que les échanges par courrier fassent très victorien!) voici mes coordonnées: 412-508-4253 et e.

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Assise dans un Starbucks de Pittsburgh son ordinateur portable ouvert devant elle et un grand latte à côté, Mélanie réfléchissait à sa nouvelle vie en devenir.

L'odeur du café fort flottait dans l'air, une odeur familière, presque réconfortante, mais qui aujourd'hui, ne parvenait pas à dissiper l'amertume installée en elle depuis son départ de Toronto. Les pensées qui la traversaient étaient aussi noires que le liquide dans sa tasse. Mélanie essayait de repousser et de trouver un moyen de se concentrer sur autre chose que cette image de Lindsay, embrassant cet homme qu'elle ne connaissait même pas. Encore une fois.

La troisième fois en à peine dix ans.

Dix ans. Dix ans à croire que les choses allaient changer depuis la première fois. Dix ans à pardonner, à se dire que ce serait la dernière fois à la deuxième fois, que peut-être, peut-être cette fois serait la bonne. Mais non. Rien ne change, rien ne change jamais.

Mélanie sentit la colère monter en elle, une colère sourde et calme, comme une mer tranquille avant le naufrage. En réalité, elle n'en pouvait plus. Elle avait donné tout ce qu'elle avait à donner. Elle avait espéré contre toute logique, elle avait pleuré en silence et en solitude. Elle avait pardonné quand elle aurait dû partir. Et voilà que, de nouveau, Lindsay l'avait trahie. De nouveau, elle avait trouvé quelqu'un d'autre, quelqu'un qui ne la connaissait même pas et qui n'avait rien à voir avec elle.

Mais Mélanie n'était plus cette personne. Elle ne voulait plus être celle qui attend, celle qui pardonne et celle qui se convainc que cela irait mieux demain. Elle serra les dents. Ce n'était plus juste une question de trahison, de larmes ou de colère. C'était une question de survie.

Mélanie avait besoin de changer de vie, de sortir de cette spirale destructrice. Elle voulait retrouver sa dignité, son indépendance et son souffle. Il n'était plus question de se sacrifier encore pour un amour qui n'existait plus, ou plutôt, qui n'avait jamais été ce qu'elle imaginait.

Elle le méritait, elle méritait plus que ce qu'elle avait eu ces dernières années. Plus que ces promesses en l'air, plus que ces scènes de pleurs et de réconciliation qui n'avait jamais abouti à rien. Mélanie méritait une vie où elle se sentait respectée, aimée pour ce qu'elle était, pas pour ce qu'elle devait endurer.

Leur départ pour Toronto suite à l'attentat au Babylon n'avait été que pour permettre de croire qu'elles avaient encore un semblant de contrôle sur leur vie. En réalité, leur relation était terminée depuis des années même si aucune n'avait voulu l'admettre ni même se l'avouer. Ce déplacement géographique avait été une fuite et leurs problèmes les avaient suivies à Toronto. Cette décision n'avait été qu'un prétexte pour ne pas affronter la réalité: leur histoire était finie.

Elle ferma les yeux un instant, tentant de trouver un peu de clarté parmi le tourbillon dans son esprit. Elle pensa à tout ce qu'elle avait construit : sa carrière, ses projets, ses rêves, leurs enfants. Et maintenant, ce mariage, cette union qui l'étouffait, cette personne qui, au fond, n'avait jamais été capable de l'aimer de la manière dont elle en avait eu besoin.

Elle sortit son téléphone de son sac, hésita. Puis, après un moment, elle composa le numéro de ses anciens confrères et consœurs du cabinet de Pittsburgh.

Il faudrait tout recommencer, tout reprendre à zéro. Trouver un nouveau cabinet, un nouveau logement. Encore une fois.

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-Brian? demanda Justin un crayon à la main assis sur le tapis du salon face au CEO de Kinnetic.

-Mmmh?
-On fait quoi pour la 4e chambre?

A cette question, le brun releva la tête de son dossier et fixa le blond avec un léger sourire. Il savait que Justin allait finir par lui reposer la question suite à leur séjour à Paris. Mais il avait tenu à le laisser venir à lui.

Brian le fixa du regard.

-Je n'arrête pas de penser à notre conversation à Paris.
-A proposde ? répondit Brian avec un petit sourire ironique.
-Tu sais très bien, répondit Justin avec à son tour un sourire montrant qu'il n'était pas dupe, pour la 4e chambre.
-Mais encore?
-Sur le fait…d'avoir…tu sais…

Brian tenait à ce que Justin prononce les mots lui-même. Il attendait donc patiemment en le fixant du regard sans sourciller.

-Sur le fait…d'avoir un enfant…
-Aaah ça, répondit Brian agitant sa tête d'avant en arrière le regard vers le plafond un rictus amusé sur les lèvres.
-Tu es vraiment certain de vouloir faire ça? Je veux dire…
-Justin…
-Oui je sais tu ne fais jamais quelque chose que tu n'as pas envie de faire, le coupa Justin. Mais je m'interroge. C'était une vraie proposition ou une idée lancée comme ça? Parce que tu sais j'aime Gus comme si c'était le mien mais ce serait différent de…enfin tu vois…d'en avoir un à nous en quelque sorte…mais…tu es sûr de vouloir faire ça?
-Justin j'ai déjà eu Gus.
-Je sais mais là ce serait différent. Enfin…ce que je veux dire…c'est… cet enfant hypothétique serait toujours avec nous…enfin je veux dire tu serais prêt à tout ça? Les nuits blanches, les couches, le vomi et tout ça? Au quotidien? Tous les jours?
-Waouh Sunshine, tu dépeins ça d'une manière, répondit Brian en rigolant.
-Mais c'est la vérité pourtant. Gus c'était quelques soirées par mois et encore quand…enfin quand…poursuivit Justin en baissant les yeux tout à coup mal à l'aise.
-Quand j'honorais le loft de ma présence tu veux dire?

Justin pinça les lèvres en baissant la tête.

-Tu crois que je ne sais pas tout ce que tu as fait à cette époque Sunshine? Tu crois que je ne sais pas que tu as été plus un père que moi pour Gus dans les premières années de sa vie?
-Ce n'est pas ce que je voulais dire, soupira Justin.
-Je sais. Mais je veux aussi que tu saches que j'ai parfaitement conscience de tout ce que tu as fait.
-Mais dans ce cas tu es sûr que tu veux faire ça? Tu es sûr que tu as envie de t'investir dans ce projet? Enfin, je veux dire ce sera tous les jours, 24h sur 24…si on décide de lancer ce projet on ne pourra pas revenir en arrière ou changer d'avis. Ça va changer tout notre quotidien. Ce sera un être humain sous notre responsabilité. Et puis tu en as vraiment envie? Si c'est juste pour moi que tu le fais je ne sais pas si c'est une bonne idée…
-Tu penses vraiment que je n'ai pas conscience de tout ce que ça implique? Pour moi? Pour toi ou pour nous deux?
-C'est juste que…je veux être sûr que c'est vraiment ce que tu veux indépendamment de moi ou de ce que je pourrais vouloir.
-Justin, repris Brian, en se redressant vers lui. Je ne t'ai pas proposé ça sans avoir conscience de tout ce que ça impliquait. Ce n'est pas une invitation à passer la soirée au Babylon. Je sais que, depuis qu'on a commencé à en parler, tu penses que je vais fuir. Mais… j'ai réfléchi. À nous, à ce que ça veut dire, à ce que ça changerait.

- Et si tu regrettais un jour d'avoir pris cette décision?

-Non. J'ai décidé que je voulais le faire, répondit Brian avec un air buté. Pourquoi je regretterais?

-Tu sais que…tu sais que, honnêtement, j'avais abandonné l'idée depuis des années? s'exclama Justin. J'ai toujours pensé que ce serait trop pour toi.

Brian soupira. Bien sûr qu'il le savait. C'était aussi la raison pour laquelle il avait tant hésité à le redemander en mariage. Jamais il n'avait voulu et jamais il ne voudrait que Justin se sacrifie ou sacrifie ses propres rêves pour être avec lui.

-Je suis là Sunshine. Et je suis sûr.

-Tu ne te rends pas compte de ce que ça représente pour moi de t'entendre dire ça, répondit Justin la voix étranglée.

-Ne t'habitue pas. C'est peut-être la seule fois où tu m'entendras dire que tu avais raison.

Justin éclata de rire. Il s'approcha de lui doucement et se plaça entre ses jambes. Sans le quitter des yeux il glissa ses mains autour de son visage et le fixa quelques instants en caressant son visage. Brian glissa ses mains autour de sa taille et le resserra contre lui. Le blond déposa finalement ses lèvres sur celles de son mari entortillant ses doigts dans les mèches brunes. Par ce baiser ils scellèrent leur nouvelle alliance.

-Donc…comment on fait? repris Justin en se détachant finalement trop vite au goût de Brian.

Le PDG de Kinnetic se leva doucement et alla servir deux verres de whisky. Il en tendit un à Justin avant d'aller se rasseoir.

-Pour quoi Sunshine? Faire un bébé ou survivre à cette conversation?

-Brian je suis sérieux, répondit Justin en se levant et en se mettant à faire les cent pas son verre à la main. Si on fait ça, on doit décider comment. Est-ce qu'on adopte? Ou plutôt on envisage une gestation pour autrui?

-On a le temps, pourquoi tu stresses déjà pour ça, répondit Brian en étirant ses jambes sur la table basse.

-Parce que je te connais, répondit Justin avec un léger rire. Tu dis oui à un bébé mais je sais que tu as des opinions bien arrêtées sur tout. Et puis…je ne veux pas qu'on s'engueule là-dessus.

-Pourquoi tu voudrais qu'on s'engueule? répondit Brian en riant.

-Tu as déjà Gus…et…et aussi Lindsay donc…répondit Justin hésitant et le regard fuyant, donc…et vu ce que tu as été pour eux…

-Ce que j'ai été pour eux?

-Tu sais bien…

-Aaah tu veux dire la crème de la crème dans le petit pot, répondit Brian hilare.

-Le père biologique, répondit Justin très sérieux. Mais arrête de rire.

-D'accord.

En se passant une main dans les cheveux Justin reprit sa déambulation.

-Je ne voudrais pas que tu te sentes obligé de redemander à Lindsay de…

-Attends. Tu crois que je vais débarquer chez Lindsay comme ça et lui demander de porter un autre de mes enfants?

A l'évocation de «ses enfants» Justin sentit une douce chaleur envahir son cœur extrêmement touché par les mots de Brian.

-Je sais que c'est bête, mais comme c'est déjà arrivé une fois…je m'étais dit que peut-être…enfin tu vois…

-Justin arrête.

-Mais quoi?

-Arrête de croire que je prends toutes les décisions sans toi, répondit Brian soudain redevenu très sérieux. La situation est complètement différente aujourd'hui. Ce n'est ni Gus, ni Lindsay, ni moi. Cette décision n'a absolument rien à voir avec celle que j'ai prise y'a 8 ans. Aujourd'hui c'est nous.

-Mais je…

-Si on opte pour la GPA, le seul donneur qu'on devrait envisager c'est toi.

-Moi?

-Oui. Toi.

-Mais pourquoi? Enfin je veux dire tu…

-Parce que je sais à quel point ça compte pour toi, répondit Brian, je sais parfaitement que c'est ce que tu as toujours voulu. Je serais qui pour te refuser ça?

Justin ouvrit la bouche sans savoir quoi répondre. Sa tête allait exploser.

-Et puis franchement, y'a déjà une mini version de moi-même lâchée dans la nature, en mettre deux ce serait dangereux. Alors que tous ces cons ont tellement besoin d'un mini toi qui viendrait illuminer ce monde. Un mini Sunshine.

Justin était toujours incapable de répondre à ce que lui disait Brian. S'il était possible d'aimer encore davantage quelqu'un le jeune artiste venait de passer un cap.

-Et puis soyons honnêtes Sunshine, avec ton optimisme insupportable et ton obsession pour la peinture et les couleurs, ce gamin aura une chance d'être bien plus équilibré que moi, termina Brian avec ironie.

-Gus est très équilibré, répondit Justin retrouvant soudainement la parole le regard embué, et toi aussi.

En faisant tourner le liquide ambré dans son verre Brian continua de le fixer avec un léger sourire connaissant pertinemment l'effet qu'avait eu ses paroles sur le jeune artiste devant lui.

En posant bruyamment son verre sur la table basse Justin se précipita sur Brian. Il s'assit à califourchon sur ses jambes et prit ses lèvres avec avidité. Posant également son verre comme il put, Brian l'entoura de ses bras et l'enserra avec force contre lui. Les mains de Justin glissèrent dans les cheveux de Brian, tirant doucement sur ses mèches brunes, tandis que Brian répondit avec une intensité contrôlée, ses doigts s'enfonçant légèrement dans la taille de son partenaire pour le maintenir contre lui.

-Et si c'est «une» mini-Sunshine, souffla Justin son front contre celui de Brian.

-Alors on est dans la merde, répondit Brian d'une voix grave déclenchant un gloussement à Justin.

Brian glissa une main dans le dos de Justin, l'attirant encore plus près, jusqu'à ce que leurs corps soient parfaitement alignés, et qu'il n'y ait plus rien d'autre entre eux. Il plaqua sa bouche contre la sienne.

Il n'y avait plus rien à dire. Tout avait été dit. Ils allaient la fonder cette famille et faire quelque chose de cette 4e chambre.