PROLOGUE – AERIS
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Il y a beaucoup de choses que je n'ai jamais avouées à quiconque, parce que je n'en ai eu ni le besoin ni le temps. J'ai toujours été gaie, profitant de la vie comme je le pouvais, parce que je savais qu'un jour, j'aurai à me sacrifier pour que tous puissent vivre. J'étais si jeune, alors… et pourtant, la Planète m'avait déjà fait part de mon destin.
Ce que je n'ai jamais dit et que personne n'a jamais eu besoin de savoir… ce que je garde pour moi comme un secret, encore aujourd'hui… C'est que je n'ai pas été la seule fille d'Ifalna.
J'ai eu une sœur.
Elle était mon aînée de quelques années, et se prénommait Lenys.
Elle s'est échappée avec moi des laboratoires de la Shinra et nous avons grandi ensemble, veillées avec amour par Elmyra, cette femme qu'aujourd'hui encore j'appelle affectueusement « maman ».
Lenys semblait n'avoir peur de rien. Elle était exploratrice et intrépide : c'est grâce à elle que j'ai si vite appris à me débrouiller dans les Taudis. Nous faisons souvent des peurs bleues à Elmyra lorsque nos escapades s'éternisaient trop pour elle… mais nous avions besoin de ces moments de solitude et de complicité entre sœurs.
À la Shinra, les scientifiques s'intéressaient beaucoup à Lenys et lui faisaient passer toutes sortes d'examens dont elle n'a jamais voulu me parler. Ses pouvoirs de Cetra étaient en plein développement, et puisqu'Ifalna ne pouvait pas lui enseigner comment s'en servir, ils étaient incontrôlables. C'était dangereux, mais c'est aussi grâce à cela que nous avons pu nous échapper. Ensuite, avec le temps et la relative sécurité que nous offraient les Taudis, Lenys a pu apprendre à les maîtriser en toute tranquillité.
Elle était vraiment douée. D'instinct, elle connaissait la langue des Cetras. Elle savait écouter le flux de la Rivière de la Vie et parvenait à sentir la puissance magique de certains objets. Elle m'a beaucoup aidé lorsque mes pouvoirs se sont manifestés à leur tour. Au fil du temps, nous avons découvert et peaufiné nos compétences, avec plus ou moins de succès. Ifalna n'a rien pu nous apprendre ; nous avons dû nous débrouiller seules.
Le jour où Tseng est venu nous voir pour la première fois chez Elmyra, Lenys a fait mine de lui avouer que depuis notre évasion, elle avait perdu tous ses dons. Il n'en a pas cru un mot, bien sûr. Depuis ce jour, les Turks se sont mis à nous surveiller. Deux agents ont spécialement été détachés pour guetter le moindre de nos faits et gestes. Tseng me suivait régulièrement, sans jamais s'en prendre à moi. Lorsque je me suis mise à fréquenter Zack, il s'est fait discret. Témoin de notre bonheur, il avait décidé de le conserver intact, tant qu'il le pouvait encore. Je lui serai toujours reconnaissante.
Un autre homme était chargé de surveiller Lenys. Nous avons vite appris à le reconnaître, même si durant longtemps nous nous sommes demandé s'il était réellement un Turk. Il en avait les qualités, mais pas l'apparence. Tandis que ses collègues travaillaient en costume, lui était vêtu d'une cape rouge carmin et d'une tenue de combat noire. L'une des premières fois que nous l'avons aperçu, nous avons distingué un reflet brillant au niveau de son bras gauche. Nous avons d'abord pensé qu'il s'agissait de l'arme qu'il portait. C'est Lenys qui a fini par comprendre : un membre mécanique lui avait été greffé.
Il s'agissait de Vincent.
Lui et moi nous sommes connus ainsi, bien avant que notre groupe ne le rencontre au sous-sol du Château Shinra. Il avait déjà subi ses transformations, mais ne s'était pas encore barricadé dans son cercueil et faisait toujours partie des Turks. Il était chargé de surveiller ma grande sœur, tout comme Tseng était censé garder un œil sur moi.
Exactement comme le Wutaïen, lui non plus n'a jamais rien tenté à l'encontre de Lenys.
Tseng avait fini par développer une sorte d'affinité à mon égard. Ce sentiment était réciproque. Mais pour Lenys et Vincent, les choses ont été bien plus loin.
Alors que Tseng ne faisait qu'apparaître occasionnellement pour échanger de brèves paroles avec moi de temps à autre, de simples banalités, Lenys et Vincent pouvaient passer des heures ensemble. Où qu'elle soit, il n'était jamais bien loin. Leur relation sautait aux yeux, à tel point que même Elmyra a fini par s'en douter. Mais alors que je ne cachais rien de mon amour pour Zack, ce beau et fringant SOLDAT de Première Classe, Lenys préférait dissimuler qu'elle éprouvait de tels sentiments pour un membre des Turks. Après tout, cela faisait des années qu'ils étaient censés nous capturer de nouveau, et même si Tseng et Vincent renâclaient volontairement à la tâche, leur mission n'était pas abandonnée pour autant.
Mais tout cela était trop beau pour durer.
Zack est parti pour une mission à Nibelheim en compagnie du si célèbre Général Sephiroth. Il n'en est jamais revenu.
Un Turk les accompagnait. C'était Vincent.
Nous avons attendu leur retour en vain et souffert de leur absence ensemble. Nous ne pouvions pas croire qu'ils étaient morts, qu'ils nous avaient abandonné ainsi. C'était dur. Zack me manquait cruellement. Lenys n'était plus la même sans Vincent à ses côtés. Les semaines se sont écoulées. Nous n'avons jamais reçu la moindre nouvelle d'eux. En désespoir de cause, j'ai même fini par interroger Tseng à leur sujet.
Il est demeuré silencieux.
Deux ou trois mois après cet événement tragique, Lenys s'est mise à adopter un comportement étrange. Elle voulait rester seule et semblait fuir ma présence. Parfois, elle quittait la maison pendant plusieurs jours. Quand Elmyra ou moi parvenions à lui demander ce qui n'allait pas, elle esquivait nos questions – et notre compagnie. Je ne reconnaissais plus ma sœur, celle qui m'avait toujours aidée et protégée, celle avec qui j'avais toujours pu parler et rire en toute liberté. Chaque jour, elle devenait plus distante. J'étais triste et inquiète pour elle. Lenys paraissait fatiguée et malade. Les rares nuits qu'elle passait désormais à la maison, je ne l'entendais plus pleurer. Elle s'agitait dans son sommeil en marmonnant.
Et un jour, elle aussi a disparu.
Sans laisser de traces, sans une explication.
Rien.
Elmyra a eu du mal à se remettre de son départ, tout comme moi. Nou n'avons pas compris ce qu'il lui a pris. Aujourd'hui encore, je ne sais pas pourquoi Lenys nous a abandonnées ainsi, aussi brutalement. Je n'ai aucune idée d'où elle se trouve. J'ignore même si elle est toujours en vie.
Je pense souvent à elle, mais je n'ai jamais révélé son existence à quiconque. Ce n'était pas nécessaire d'en parler, tout comme le fait que je connaissais déjà Vincent. Nous avons réussi à nous trouver un court moment seul à seule, avant que je ne parte pour la Cité des Anciens. Vincent ne m'a pas révélé pourquoi il s'était retrouvé dans ce cercueil. Il m'a fallu du temps et de la réflexion pour comprendre. Le poids des remords… la culpabilité de n'avoir rien pu faire. D'abord Lucrécia, ensuite Nibelheim… c'en était trop pour lui. La Déesse avait visiblement décidé de maudire sa destinée.
De mon côté, je n'ai pas su lui dire ce qu'était devenue Lenys depuis toutes ces années.
Mais mon histoire ne s'arrête pas là.
J'avais depuis longtemps connaissance de ce qu'il allait m'arriver : ma prière, mon décès, le Sacre, tout cela était écrit et s'est déroulé exactement comme prévu. Ce que j'ignorais, cependant, c'était le sort que la Planète m'avait réservé pour la suite. Car mon existence n'était pas encore finie.
Un an plus tard, de nouveaux combats se sont déroulés et Cloud a fini par se pardonner ma mort. Après avoir accueilli Kadaj, Loz et Yazoo dans la Rivière de la Vie puis avoir renvoyé mon ami parmi les vivants, je pensais que ma tâche était terminée. Mais la Déesse, pour me remercier de tout ce que j'ai accompli, en avait décidé autrement.
Et je ne l'ai compris qu'au dernier moment.
Zack et moi étions dans l'Église des Taudis, comme il nous était si souvent arrivé de nous y retrouver autrefois. Quand Cloud s'est retourné vers nous, alors nous lui avons adressé un dernier signe, puis nous nous sommes apprêtés à sortir. Pourtant, plus je marchais, plus Zack semblait s'éloigner de moi. Ne comprenant pas ce qu'il se produisait, je me suis arrêtée et je l'ai appelé, inquiète.
— Zack ?
Il s'est retourné et m'a souri sans un mot, en me faisant un nouveau signe de la main. J'ai eu l'impression que mon cœur se brisait. Cette fois, je le sentais, c'était bien à moi que son geste était adressé, et à moi seule.
Pourquoi me disait-il adieu une nouvelle fois ?
J'ai voulu le rattraper, mais il s'est retourné et a disparu dans la lumière. Je suis restée sur le seuil de l'Église, perplexe, à tenter de sonder cette blancheur aveuglante. La lueur intense m'éblouissait et j'ai finalement dû tourner la tête. Des larmes d'incompréhension perlaient aux coins de mes yeux. Pourquoi mon petit ami s'en allait-il sans moi ? Pourquoi ne pouvais-je plus quitter l'Église ?
C'est alors que s'est produit la chose la plus incroyable qui soit.
— Aeris ?
Je me suis retournée vers l'intérieur de l'Église. Cette voix qui venait de m'interpeller d'un ton à peine étonné n'était pas celle de Cloud. C'était un timbre masculin aux intonations plus graves que j'aurais su reconnaître entre mille.
Vincent.
Il se tenait à quelques pas de moi, écarté de la foule en liesse qui s'extasiait de l'eau miraculeuse bénie par la Déesse. Les bras croisés sous son éternelle cape rouge, c'était bel et bien moi qu'il observait.
— C'était donc vrai. Tu étais là, depuis tout ce temps.
Sans savoir s'il était capable de m'entendre, je me suis contentée de hocher la tête, le cœur serré. Nous nous sommes dévisagés pendant un long moment. Il ne souriait pas – Vincent ne sourit jamais – mais je devinais qu'il était heureux de me revoir. À ma plus grande surprise, il a fini par se redresser, a quitté ses ombres protectrices et a tendu une main vers moi.
— Pourquoi fuir si vite notre compagnie ?
J'ai eu un instant d'incompréhension. Ce que Vincent me proposait était inconcevable. J'étais morte, depuis plus d'un an. Mon statut de Cetra m'avait permis de redescendre sur Gaïa sous forme d'esprit pour leur venir en aide, mais je n'en demeurais pas moins un fantôme. Je n'avais pas le droit de cohabiter avec des vivants.
Pourtant, j'en mourrais d'envie. Même si je savais que mon destin était de me sacrifier pour la Planète, j'aurais voulu passer davantage de temps avec toutes ces personnes qui avaient fini par devenir des amis pour moi. Mieux connaître Cloud, échanger des potins avec Tifa, rire aux plaisanteries de Barret et aux pitreries de Youfie, voyager dans les vaisseaux de Cid, discuter longuement de tout et de rien avec Nanaki et Vincent…
Alors je me suis avancée et, sans réfléchir, j'ai déposé ma main dans celle de l'ex-Turk, même si je savais pertinemment que cela ne rimait à rien.
Je ne m'attendais pas à sentir le contact de sa peau contre la mienne.
De surprise, j'ai amorcé un mouvement de recul. Ses doigts se sont refermés autour de mon poignet pour me retenir. Je suis sentie étrange, comme alourdie par un excès de pesanteur. J'ai adressé un regard perdu à mon ami, qui m'a éclairé :
— La Planète semble éprouver une grande reconnaissance à ton égard.
Alors, j'ai enfin compris.
La Déesse m'offrait une seconde vie.
Une lueur éclatante a soudain irradié de mon corps pour baigner l'ensemble de l'Église d'une blancheur aveuglante. Lorsque tout est revenu à la normale, je me trouvais toujours près des grandes portes. Entre-temps, Vincent avait lâché ma main et était retourné s'adosser contre un mur parmi les ténèbres. Je ne le voyais plus mais je savais qu'il me scrutait toujours. Le silence était tombé et chacun s'était tourné vers moi. Mes amis m'observaient avec des expressions éberluées, incapables d'y croire. C'est Marlène qui, la première, a fait fi de l'étrangeté de cet événement en se précipitant vers moi.
— C'est Aeris ! La dame aux fleurs… Aeris ! Tu es revenue !
J'en avais pris conscience en sentant le contact bien réel de Vincent, et j'en ai été tout à fait persuadée lorsque je me suis retrouvée emprisonnée dans l'étreinte de la petite fille. Elle pleurait de joie. Je sentais ses bras frêles m'entourer. Ses larmes humidifiaient ma robe. Cloud était encore dans l'eau avec les enfants. Il n'avait pas bougé, aussi stupéfait que les autres. En relevant la tête, j'ai croisé son regard. Il souriait.
Réellement.
C'est ainsi que je suis revenue à la vie.
