VI Les apparences de la Justice
Mardi 5 novembre 2002, Dora chez Carley et Dawn
Dawn est ouvertement contente de me voir arriver sur les talons de Carley. Sans surprise, Théo, mon filleul de deux ans et demi, comme son petit frère Victor d'un an, sont déjà couchés depuis longtemps.
"En ce moment, je ne vois personne ayant une vie normale", je blague quand elle le regrette.
"Tu n'es pas rentrée depuis samedi ?", vérifie Dawn avec sollicitude.
"Non, enfin dimanche soir, j'ai rejoint Remus et les petits chez mes parents", je confirme et pas seulement pour montrer à Carley combien je fais de concessions.
"Remus et les enfants…?", creuse mon amie de toujours.
Avant de le faire, elle a jeté un regard vers Carley qui s'est mis en cuisine - parce qu'il est le cuisinier du couple, celui qui peut passer des heures à préparer des plats compliqués en faisant attention aux détails. Je crois qu'il a parlé de réchauffer des lasagnes, mais j'avoue que je n'ai pas fait attention.
"Remus dit qu'il comprend. Les jumeaux... le vivent ouvertement moins bien. Mais l'affaire est dans les journaux — je crois malheureusement que ça aide", je lui livre. Il n'y a pas beaucoup de gens à qui je peux me livrer.
"Malheureusement", relève Dawn, les yeux écarquillés.
"Je ne sais pas si c'est très sain qu'ils s'enthousiasment à l'idée que je sois en charge d'une affaire médiatique."
"Ils grandissent. Ils comprennent mieux ton travail", elle propose.
"Si tu savais", je ris alors que le fumet qui s'élève de la cuisine ressemble de plus en plus à celui de lasagnes. "Ils ont commencé par me demander pourquoi je ne travaillais pas plutôt avec la Justice bafouée à attraper les vrais vilains. J'ai passé notre dernier repas ensemble à disserter sur la différence entre justice et violence, entre criminels et victimes. J'avais l'impression de passer un oral à l'Académie !"
"Et tu as des pistes ?", veut savoir Dawn alors que Carley pose le plat sur la table entre nous. Il porte le tablier que je lui ai ramené de Venise qui proclame "Capocuoco" — cuisinier en chef — sur un fond de pizza et gondoles tout à fait ridicule. Qu'il l'ait choisi parce qu'il l'aime bien ou parce qu'il veut me rappeler qu'il est mon ami, je suis touchée.
"Je vous sers d'abord et je m'assois avant qu'elle ne réponde", il rajoute. Comme il joint le geste à la parole, nous attendons sagement.
"Je meurs de faim", je reconnais quand je suis servie. "Merci de l'invitation".
"L'honneur est pour nous, Lieutenante", il ponctue.
"Carley", soupire Dawn.
"C'est notre amie, mais c'est aussi le bras droit de Shacklebolt, Dawn. Ça fait trois jours que tu me répètes ça. Ne fais pas l'innocente. Je suis certain qu'elle devine bien que tu y es pour quelque chose si je me suis presque excusé."
"Presque ?", je relève.
"Pas encore presque ?", il contre avec son sourire en coin que je connais depuis trop d'années.
"Tout dépend de quoi tu t'excuses", je décide de répondre. Je souffle sur ma fourchette de lasagnes brûlantes en le regardant lutter pour ne pas me répondre et réussir à attendre. Au prix d'un grand effort, je le vois bien, mais il attend. Je ne devrais peut-être pas, mais je n'ai pas envie de jouer totalement au chat et à la souris. Je ne suis pas venu là pour ça. "Tu peux être en désaccord, Carley. Tu peux trouver que je te traite mal. Que je me trompe. Mais mettre toute la Division en émoi sur notre possible désaccord... je trouve que c'est beaucoup d'énergie perdue."
"Tu sous-estimes Nydia. Ça lui a fait du bien de s'en sortir", il biaise.
"Sans doute", j'accepte en reprenant une deuxième fourchette de lasagnes. Dawn soupire, se lève en revient avec une bière qu'elle divise entre nous trois.
"Je sous-estime peut-être Tanya", il essaie après avoir bu une gorgée de son verre.
"On verra", je ponctue. C'est certainement un geste de paix, mais je ne suis pas venue pour défendre Tanya.
"Dora !", il proteste. "Je sais bien que tu fréquentes Lupin et Dumbledore, mais là, je ne sais pas trop quoi te dire. Tu voudrais que je m'excuse pour quoi au juste ?"
"Je me fiche que tu t'excuses, Carley. Je pense que ce n'est pas allé jusqu'au point où ça mériterait des excuses", je précise. "Mais ça, c'est ce que je pense. Ce n'est pas obligatoirement ce que pensent Shacklebolt ou le reste de nos collègues."
"C'est ce que tu as dit à la Division", il admet à peine plus calme. "Tu crois que Shacklebolt... te donne raison pour Tanya parce qu'il pense que j'ai besoin de... discipline ?" Le dernier mot lui a coûté.
"Un peu sans doute", j'admets. "Il ne dit pas ça comme ça, mais il dit que ce qu'on te demande, c'est de faire ton boulot et que c'est le mien de m'en assurer."
Je profite qu'il rumine ma sortie pour manger plusieurs bouchées des lasagnes qui sont délicieuses, comme tout ce que prépare Carley.
"Ce qu'elle veut dire, c'est que si tu avais l'air repentant... officiellement, ça lui faciliterait la vie", propose doucement Dawn, notre médiatrice historique.
Carley vérifie silencieusement que cette interprétation me convient. Je tourne les mots dans ma tête longtemps.
"Je... je n'ai aucune envie de devoir m'engueuler publiquement avec toi... pour des choses aussi futiles, Carley", je tente. "J'en sortirais peut-être un peu plus solide en apparence, mais ce serait tellement mentir, tellement apporter de l'eau au moulin de ceux qui pensent que nous ne pouvons qu'être en compétition... que ce serait une fausse victoire... pas celle que je voudrais, en tout cas."
"Tu n'envisages pas que ça te desserve", constate mon plus vieil ami, chirurgical, amer et défiant.
"Sur le fond, si. Si je te perds, évidemment que ça me dessert, Carley. Mais formellement, politiquement, en façade ? Je ne peux pas perdre, Carley. Je peux te pourrir la vie avec la bénédiction de Kingsley. Parce que si je ne prends pas ma place, c'est lui qui perd la face. Il n'y a aucune autre raison ou justice que les apparences. Ne me pousse pas à ça. Tout le monde pensera que je n'avais pas le choix, que tu l'as cherché... ou que tu auras ta revanche un jour ou l'autre... On alimentera les petits paris de la salle de repos... c'est ça que tu veux ?"
Dawn se force à ne pas intervenir. Carley a reposé sa fourchette. Il est un peu blême, mais il fait de son mieux pour soutenir mon regard.
"Tu proposes quoi ?"
"Que ce qui soit dit, c'est qu'on a réglé ça entre nous."
"C'est-à-dire ?"
"Carley, il n'y a que toi qui aies les moyens de faire de cette version-là un truc crédible."
"Tu veux que je dise que tu m'as tordu le bras et que j'ai eu le dessous ?", il s'offusque presque.
"Certains diront peut-être ça", je soupire. "Mais tu peux laisser tomber ta défiance actuelle et laisser entendre que tu as davantage à gagner en étant proactif. Que ce qui nous réunit est plus vaste que ce qui nous sépare... Enfin, j'espère", je rajoute.
C'est son tour de soupirer en réponse. Mais il reprend sa fourchette et je décide que c'est encourageant. Pendant quelques minutes, on finit nos assiettes. Chacun dans nos pensées.
"Tu veux que je dise que nous sommes arrivés ensemble à la conclusion qu'un conflit public nous dessert tous les deux ? Toi, parce que tu as mieux à faire et, moi, parce que je ne peux qu'avoir le dessous ?"
"Pourquoi pas", je souffle, parce que s'il refuse, je ne sais pas comment on pourra sortir par le haut.
"Tu pousses Kingsley à se mouiller sur la coopération européenne ?", il propose comme contrepartie après un assez long silence.
"Il en a envie aussi", je réponds. "Il ne faudra pas le pousser trop fort. Juste lui donner les bonnes cartes pour qu'il puisse le faire en sécurité."
"Ok", articule Carley très bas. Il prend le temps d'aligner sa fourchette sur le bord de son set de table avant de reprendre en relevant les yeux vers moi : "Lieutenante, je te présente mes excuses sincères si mon traitement de l'astreinte confiée à mon équipe, samedi, n'a pas été à la hauteur de tes attentes. Ça ne se reproduira plus."
"J'espère", je souris. Il ne me rend pas mon sourire. C'est sans doute mérité. Je l'ai poussé à beaucoup d'humilité. À moi d'essayer de rendre mes attentes claires et justifiées. "On aura certainement d'autres frictions et besoin d'autres ajustements, Carley. Ce que j'aimerais, c'est qu'avant que tu prennes tout le monde en otage, tu essaies de venir m'en parler. Je voudrais que toute la Division se dise qu'on peut venir me parler — si toi, tu as l'air de penser que seul le rapport de force et la bouderie peuvent marcher, ça ne m'aide pas !"
"Désolé", il admet moins formel et plus sincère. Plus près de comprendre ma position, je dirais. "J'avoue que... la façon dont Shacklebolt a eu l'air de penser que ni Robards ni moi n'avions notre mot à dire... Je ne pense pas que ça tire la Division vers le haut."
"Pas totalement", j'admets avec facilité. Ça fait des années que Dawn, lui et moi partageons une frustration importante sur certains sujets dont la prise de décision. "La nouvelle organisation va dans le bon sens : elle clarifie les responsabilités, elle fait que le commandant n'est pas seul dans sa tour d'ivoire à prendre des décisions qu'il ne doit justifier qu'au Ministre ou au directeur de département. On est tous d'accord à cette table pour penser que c'est un progrès sur les pratiques antérieures. Et pas parce que c'est moi qui me retrouve à devoir négocier avec Kingsley."
"Plutôt toi que beaucoup d'autres", estime Dawn qui n'avait pas dit un mot depuis un moment, je réalise.
"Merci de ce vote de confiance. Mais il y a encore beaucoup à faire pour en effet sortir de ces schémas anciens où la décision vient d'en haut et n'est pas discutée. Kingsley dit craindre plus que tout de se couper de la base cependant. C'est à nous de lui montrer ce qu'il y aurait à gagner à adopter des manières de faire plus collaborative."
"Un sacré chantier", juge Carley, en se frottant le menton.
"Une course de fond", j'abonde.
"Et pas l'urgence du moment", essaie Dawn, dans un effort méritoire pour prendre en compte mon actualité.
"Encore qu'ouvrir la porte à une autre façon de travailler avec la Brigade va dans notre sens", je souligne. "Si on avait laissé Scrimgeour faire, ils ne seraient même pas là pour faire du porte-à-porte."
"Kingsley lui a vendu ça ?", vérifie Carley puis il en lit assez dans mes yeux et avec un enthousiasme intact, il s'exclame : "Tu l'as convaincu de le faire ? Eh, Tonksie ! Vraiment ? Ça, ça se fête !"
Mardi 5 novembre 2002, Remus
La réunion avec les préfets et les quatre directeurs de maison à la fin du dîner ne dure pas longtemps. Nous la tenons dans une salle attenante à la Grande Salle et beaucoup d'élèves restent dans les parages dans l'espoir d'en savoir plus. Les jumeaux en profitent pour saluer et se faire câliner par chacun de leurs élèves préférés. Il faut que je sorte de la réunion en invitant tout le monde à regagner sa maison et à ne pas céder à la paranoïa pour que la soirée reprenne un cours normal.
Je remonte avec mes enfants en espérant avoir instillé le sens du devoir aux préfets et en me demandant si je ne dois pas faire un discours directorial à toute l'école sur ce qui se passe. Je repousse la décision au lendemain et à une discussion avec Severus. Je me répète que Minerva et la professeure Vector vont faire une première ronde dès l'heure du couvre-feu et certainement efficacement réduire le monde dans les couloirs. Que je ne suis pas dans le déni ou dans le laisser-faire, pour faire court.
L'ensemble de l'équipe s'est répartie en rondes de deux heures. Je serai de l'avant-dernière avec Pomona Chourave. Ça me laisse le temps de passer du temps avec les jumeaux : faire un jeu avec eux, relire leur leçon d'histoire de la magie et, évidemment, apprendre ce qui se disait à la table de Poufsouffle sur les vols.
"Même Cédo s'est fait voler un bijou", souligne Kane assez outré.
Je ne souligne pas que leur ami Cédric n'aurait pas dû l'avoir. Je suis plus intéressé à confirmer ce qu'ont insinué à contrecœur les préfets : beaucoup d'élèves se sont mis à piéger leur coffre en conséquence — ou projettent de le faire. En tout cas, ça a été dans les conversations à la table de Cédric Henley. J'ai tout à l'heure enjoint les préfets de décourager ces méthodes et d'inciter plutôt leurs condisciples à nous confier les objets de valeur. Ils ont promis qu'ils feraient de leur mieux, mais je m'inquiète maintenant de leur avoir confié une tâche impossible et qu'il y ait des accidents.
Quand les petits sont couchés et endormis, j'envoie donc un message en ce sens à mes directeurs de maison. J'en fais une copie pour Severus qui m'appelle dans la minute. Je dois une fois de plus l'inviter à rester chez lui auprès de sa famille avec beaucoup de fermeté pour l'empêcher de venir séance tenante. Il tient néanmoins à me confier une théorie qui lui est venue : "Quelqu'un qui fait chanter des élèves dans les autres maisons."
"Un élève ?", je m'alarme.
"Lupin, est-ce à toi que je dois rappeler qu'on aurait tort de sous-estimer les capacités, l'inventivité et l'initiative des élèves de cette école ?"
"Tu ne parles pas d'un chouette projet ou d'une blague", je lui oppose assez sombrement.
"Toutes les blagues ne sont pas drôles, Lupin", il répond sèchement, les yeux un peu brûlants de cette fièvre que je ne lui ai pas vue depuis longtemps finalement. Les vols commis sur des enfants sangs-mêlés font remonter ses pires souvenirs. Je suis tout autant horrifié de réaliser combien je dois me retenir de lui parler de l'honneur des Maraudeurs.
"Espérons que ça ne soit qu'une mauvaise blague", je finis par soupirer faute de meilleure idée. Il n'a pas la folie d'insister.
Je rumine cette nouvelle théorie le temps de rejoindre Pomona pour notre ronde et je ne peux pas m'empêcher de tester sur elle l'hypothèse d'un élève en manipulant d'autres au bout du premier couloir silencieux et sonore.
"On a déjà malheureusement vu des mages noirs fourbir leurs capacités durant leurs années à Poudlard", souligne notre professeure de Botanique. Elle parle de Voldemort, pas de James ou de Sirius, je sais. "Reste à le ou la repérer. Si c'est quelqu'un de manipulateur, il ou elle se cachera bien", elle estime. J'apprécie qu'elle n'accuse pas d'emblée les Serpentard sans savoir si j'ai raison de l'être. Je suis sans doute un incurable optimiste.
Je cherche encore quelles conclusions tirer de tout ça quand mon miroir vibre dans la poche de ma robe professorale que j'ai gardée sur moi dans le cas où nous gâcherions la soirée de fauteurs de trouble. Je l'extrais pour voir le visage de mon fils aîné. Je montre l'image animée à Pomona qui a le tact de me faire signe qu'elle va attendre plus loin.
"Harry", je réponds avec un sourire.
"Tu es dans les couloirs ? Il se passe un truc ? Je te dérange ?", il remarque. De son côté, la lumière est assez vive. Je dirais la matinée. Mais il est après tout, sauf changement, à Shanghai.
"Je fais une ronde préventive. Figure-toi qu'on a des vols d'objets personnels, d'objets magiques. Je ne dis pas que ça se passe la nuit, mais augmenter la pression générale me semble une bonne idée", je lui raconte.
"Savoir quand les vols ont lieu serait important", remarque mon fils avec un sérieux et un intérêt touchants pour mes problèmes de directeur d'école.
"Évidemment. Les vols touchent toutes les maisons. Un elfe, une bande ayant des membres dans toutes les maisons - aucune hypothèse pour l'instant ne paraît très crédible. Severus a pensé que quelqu'un pouvait faire chanter des élèves dans chaque maison... Bref, c'est notre priorité du moment. Mais tu ne m'appelles pas pour ça !"
"Non, mais, c'est une drôle d'histoire", réfléchit Harry à haute voix. Après tout, un briseur de sorts s'intéresse à ce qui sort de l'ordinaire. "Tu pourrais en savoir davantage avec la... Carte". Il a presque rougi en l'évoquant.
Quand Cyrus a quitté Poudlard, il m'a assez cérémonieusement remis la Carte du Philosophe qu'il a contribué à créer. Dans ses propos, c'était pour que je puisse décider si je pouvais la confier aux jumeaux en temps et en heure. Elle est, depuis, dans le coffre du bureau directorial. Et jusqu'à aujourd'hui, je n'ai jamais été tenté de l'en sortir.
"Je n'ai pas réellement le temps de passer mes journées à l'observer", je soupire. Pourtant, quand le jeune Nero était parmi nous, je l'ai fait autant que possible, me rappelle ma conscience. La vérité est que mon objection est ailleurs.
"Tu pourrais la confier à M. Rusard. Il aurait le temps, lui", propose Harry.
"Je n'ose pas imaginer ce qui se serait passé, si j'avais pris une telle mesure quand ton frère et toi étaient élèves ici !", je lui renvoie, content d'avoir une occasion de plaisanter. Je pourrais aussi lui objecter que si cet objet est connu, il sera moins utile pour les jumeaux quand ils entreront à Poudlard, mais ce serait moins drôle.
"Merlin", a-t-il la bonne grâce de reconnaître. "Tu aurais dû finir par nous envoyer à Beaux-Bâtons !"
"Tu aurais rencontré Brunissande plus tôt", je badine encore. Mais le fond demeure, évidemment. Et j'apprécie qu'il ait cherché à m'aider. "Mais je vais y réfléchir."
"Tu répugnes vraiment à le faire", remarque Harry. Il y a de l'approbation dans sa voix, sans que je sache si son objection se place au même endroit que moi.
"D'abord, je ne sais pas si c'est possible : je ne suis pas certain que la magie résiduelle de M. Rusard soit suffisante pour qu'il puisse l'activer. Si non, il faudrait qu'on le fasse pour lui et elle resterait active sur de très grandes périodes. Je suis sûr qu'il serait content de piéger deux ou trois fauteurs de trouble — et même notre voleur. Mais après. Quand on donne ce genre de moyen de surveillance généralisée, de mon expérience, c'est très difficile de revenir en arrière."
"C'est clair que Rusard... peut-être que ce n'est pas une bonne idée", amende Harry.
"Il y a peu de personnes qui résisteraient à la tentation", je rajoute. "Mais si ça dure, je ferai peut-être une entorse à mes propres règles. Mais dis-moi vite pourquoi tu appelles ?"
"J'ai la réponse — je devrais dire : nous avons la réponse. Nous sortons de notre dernier entretien et c'est fait. La banque Gobelins de Singapour veut bien de nous comme permanents", il raconte avec entrain et une certaine satisfaction.
"Magnifique !", je commente avec sincérité. Harry et son amoureuse, Brunissande Desfées, ont eu une expérience un peu compliquée à la Banque Gobelins de Genève l'année dernière. Mais ils se sont liés d'amitié avec leur chef, ami par ailleurs de Bill Weasley, Sorenzo Lorendan. Ils sont même allés le tirer des mains d'un rejeton d'une grande famille suisse qui l'avait enlevé pour l'obliger à lui livrer tout ce qu'il savait de la maitrise de statuettes capable de catalyser le pouvoir de la Lune pour des fins variées. Après toute cette histoire — dont on évoque collectivement comme l'affaire du XIC -, Lorendan a obtenu un poste élevé à Singapour et a laissé entendre à Harry et Brunissande qu'il ferait de son mieux pour les accueillir une fois qu'ils seraient l'un et l'autre officiellement diplômés. "Vous commencez quand ?"
"Ils nous attendent à la fin du mois. Ça va aller vite. On pensait prendre des vacances et venir en Europe — en passant par l'Égypte pour le mariage d'une copine de promotion de Brune. Et il faut qu'on trouve un logement avant", il me répond, ouvertement excité à l'idée. "On a commencé à se mettre au chinois et à lire des choses. Les défenses de la Banque elles-mêmes sont passionnantes."
"Les jumeaux seront contents. Nous aussi. J'espère que Dora aura un peu de temps quand vous arriverez jusqu'ici. Elle est sur une grosse enquête impliquant la Brigade."
"Brunissande a lu ça. Je voulais te demander", m'assure Harry.
"Je n'en sais pas vraiment plus que ce qu'il y a dans le journal", je prétends. Peut-être parce que Pomona est revenue sur ses pas pour voir si j'allais me décider à la rejoindre. "Mais il y a des ramifications politiques et elle est en charge d'une équipe spéciale incluant des policiers."
"Mãe est contente, de son poste ?", il s'inquiète maintenant.
J'ai mis longtemps à savoir ce qui s'était réellement passé à Genève et à Lo Paradiso l'année dernière quand Dora est partie au secours de Harry, aux prises avec l'équipe européenne du XIC. Pas l'enchaînement des faits, mais ce que Dora avait dû décider et assumer : entraîner la Division britannique dans une opération à l'étranger, menée en relation avec la Coopération et avec l'aval de Kingsley, mais avec des zones d'ombre qui auraient pu les éloigner à jamais. Le fait qu'il ait attendu pour mener la réforme promise et en faire son adjointe officielle s'explique sans doute par ces développements. Ça aussi, je l'ai su assez vite. Ce que j'ai mis du temps à mesurer, c'est le coût pour la relation entre Dora et Harry. On ne peut pas dire qu'elle lui en voulait réellement d'avoir, à chaque étape, préféré ses amis, ses intuitions, à sa sécurité et aux équilibres politiques. Mais elle a été celle qui a expliqué, réparé, payé ses décisions au reste du monde. Et j'étais dans le coma à ce moment-là. On ne peut pas davantage dire que Harry s'en veut ou qu'il fuit ses responsabilités, mais il sait aussi, mieux que moi, ce qu'il a demandé d'elle. Il reste quelque chose de tout ça dans leur relation. Et son souci pour sa carrière n'est pas sans arrière-pensée.
"Je pense sincèrement que oui, même si elle a peur de se planter et a l'impression qu'elle doit s'excuser de ne pas être là tous les soirs pour moi et les petits", je réponds assez sincèrement. Il est après tout assez grand pour se projeter. D'ailleurs, ça le fait sourire largement.
"Tu peux lui dire que j'en suis exactement au même point - juste avec moins de pressions professionnelles pour l'instant", il estime. "Et que je promets de tout faire pour ne pas déclencher une crise intercontinentale l'obligeant à s'en mêler."
"Ce sera fait", je conclus.
ooo
Je trouve le temps de loin en loin d'écrire un peu et de poster. Je suis à la moitié du chapitre 14.
Merci à ceux qui laissent des traces dans la neige. C'est de saison.
