Chapitre 26: Don Esteban Rojo de Salinas (1)
Teddy Lupin commença la lecture de ce qui était manifestement une retranscription du manuscrit original réécrite «à l'endroit»:
«Je m'appelle Don Esteban Rojo de Salinas et pourtant je reposerai bientôt au cimetière de Pré-au-Lard sous le nom de Stephen Red. Entre ces deux noms, il y a une histoire, une très longue histoire, qui est celle de ma vie.
Je suis né à Séville en l'an de grâce 1545. Ma famille appartenait à la petite noblesse espagnole. C'est ce que tout un chacun savait de nous. Mais, il y avait une autre vérité qui n'était connue que ceux qui appartenaient à notre communauté, nous étions une famille de sorciers, et à cette époque où sévissait l'Inquisition, la plus grande prudence était de mise. Certes, les sorciers adultes ne risquaient pas grand-chose des moldus, mais des précautions étaient nécessaires pour que les enfants sorciers puissent grandir en sécurité. Heureusement, les habitudes voulaient que les enfants de la noblesse soient éduqués à la maison par des précepteurs et des préceptrices, ce qui les préservait largement du monde extérieur. Mes sœurs et moi avions donc un mode de vie des plus banal, à ceci près que celles et ceux qui venaient nous enseigner étaient pour la plupart d'anciens élèves de Poudlard qui nous apprenaient la magie en plus du latin, de la géographie et des arts.
Dans mon milieu, il était d'usage que les garçons effectuent un long voyage après la fin de leurs études et avant d'avoir eux-mêmes des responsabilités familiales. Pendant des années, avec mes futurs compagnons de ce voyage, nous avions rêvé de ce départ. Nous avions compté les mois, puis les semaines et enfin les jours. Finalement, j'ai quitté Séville à l'âge de 22 ans, avec un cousin, Miguel, un ami, Carlos, qui était aussi le fiancé de ma sœur jumelle, et son frère Juan de deux ans son cadet.
Quelques décennies plus tôt, nos pères étaient partis ensemble pour près de deux ans de voyage, et c'est au cours de ce voyage que mon père avait rencontré l'un des plus grands sorciers de son temps, Léonard de Vinci, qui lui avait enseigné entre autres choses l'écriture en miroir, que mon père lui-même m'a appris dans mon enfance. Le lecteur voudra bien me pardonner la coquetterie qui me fait l'utiliser aujourd'hui en sa mémoire.
Nos pères avaient fait le tour de l'Europe. Mais, en cette deuxième moitié du 16ème siècle, de nouvelles possibilités s'offraient à nous et c'est pour un tour du monde que mes amis et moi nous sommes partis. Je passe les détails d'un voyage enivrant et le récit des plus beaux souvenirs de ma vie, pour en venir à la tragédie qui a déterminé la suite de mon existence.
Mon cousin Miguel avait décidé de nous emmener sur les traces de Magellan. Pour des jeunes espagnols de notre génération, sorciers comme moldus, la traversée du Pacifique représentait l'aventure ultime. C'est ainsi qu'après avoir sillonné longuement les nouvelles terres du roi d'Espagne dans le Nouveau Monde, nous avons embarqués un beau matin dans le port d'Acapulco sur un galion magnifique avec pour objectif de rallier Manille de l'autre côté du grand océan.
Les étapes que nous avions faites au cours de notre traversée nous avait permis de découvrir des îles toutes plus fabuleuses les unes que les autres. Notre déception n'en fut que plus grande, lorsque notre capitaine refusa de nous laisser débarquer sur une île près de laquelle il était venu abriter notre navire pour laisser passer une tempête. Le capitaine nous expliqua que parmi les marins, cette terre trainait une réputation désastreuse, il se murmurait même dans les ports qu'elle était maudite. Des moldus auraient dû se plier à cette interdiction, mais nous étions quatre sorciers, jeunes et présomptueux et bien décidés à visiter l'île près de laquelle notre galion avait jeté l'ancre, nous avons donc mis le capitaine sous Imperium sans le moindre scrupule pour qu'il nous autorise cette visite.
C'était la plus merveilleuse des îles. Celle dont la température était la plus douce, le sable le plus fin, le parfum de l'air le plus exquis, la végétation la plus magnifique. Nous avancions sans nous soucier des autochtones que nous apercevions de loin en loin. Comme les moldus avec lesquels nous voyagions n'étaient pas descendus avec nous à terre, nous aurions pu, en cas de besoin, sortir nos baguettes pour nous défendre.
En admirant les merveilles d'une nature luxuriante, nous avons cheminé jusqu'à une clairière au fond de laquelle cascadait une source. Dans cet endroit paisible, un homme aux cheveux blancs vêtu d'un pagne rouge était assis en tailleur sur une pierre plate. Il était le premier autochtone à ne pas s'enfuir à notre approche. Devant lui était poséun objet pour lequel il manifestait la plus grande vénération. Il ne s'agissait pourtant que d'un petit disque de corail blanc percé d'un trou en son milieu.
Carlos plaisanta de le voir manifester une telle dévotion à un objet aussi banal. Evidemment, la plaisanterie n'était destinée qu'à nous, puisque nous n'avions rencontré aucun îlien comprenant l'espagnol. Pourtant, cet homme le comprenait parfaitement et était même capable de le parler.
«Vous tort de vous moquer de moi, étranger.» répondit-il à la remarque qui ne lui était pas destinée. «Si vous connaissiez le pouvoir de cet objet, vous sauriez qu'il est plus précieux et plus désirable que tout ce que vous possédez.»
«Les pouvoirs? Quels pouvoirs pourraient bien avoir ce vulgaire caillou percé? Je pourrais le réduire en poussière sans même le toucher.» ironisa mon cousin Miguel.
«Essayez donc.» dit le vieil homme.
Il n'y avait qu'une infime trace de défi dans son ton, mais Miguel qui était des plus ombrageux, prit immédiatement la mouche. Sortant sa baguette, il la dirigea vers le disque blanc auquel il envoya différents sorts, dont chacun aurait suffi à endommager ou même à briser n'importe quel caillou normal, mais l'objet ressortit intact du traitement. Notre regard sur lui avait cessé d'être méprisant. Nous étions pour le moins intrigués.
«Comment cet objet a-t-il pu résister à tout cela ?» s'étonna mon cousin à voix haute.
«Parce qu'il est immuable, comme le serait celui qui le porterait sur lui.» répondit placidement le vieil homme.
«Vous prétendez que ce machin rend immortel.» demanda Juan en sortant de sa réserve habituelle.
«Pas immortel au sens où il ne préserve pas d'un accident ou d'une autre mort violente.» répondit l'homme au pagne rouge sur un ton neutre. «Mais, celui qui le porterait sur lui serait insensible aux affres du temps et en ce sens-là, oui, il rend immortel. C'est même de ce pouvoir que cette pierre tire son nom, on l'appelle l'Immuable du Temps.»
«Mais si cette pierre a les pouvoirs que vous dites, vieil homme, pourquoi ne la portez-vous pas sur vous?» demanda Carlos avec une pointe d'insolence. «A vous regarder, cela semble pourtant urgent avant que ce soit le temps qui ait raison de de vous!»
«Parce que je m'interroge.» répondit son interlocuteur. «Qui peut être certain de mériter l'éternité?»
«Eh bien, moi!» claironna Carlos en tendant la main vers l'objet.
«Et pourquoi toi?» lança Juan d'un ton sec en interrompant d'un geste le mouvement de son frère.
Jamais je ne l'avais entendu employer un tel ton pour s'adresser à son aîné pour lequel il nourrissait la plus grande admiration.
«En effet, pourquoi toi?» renchérit Miguel sur un ton nettement plus agressif. «Il me semble que c'est à moi et à moi seul que cet objet devrait revenir.»
Carlos tourna vers eux un regard empreint de fureur voire même de folie. Vif comme l'éclair, il tira sa baguette pour lancer un Lashlabask à son frère qui hurla en s'effondrant sur le sol quand les étincelles brulantes le frappèrent de plein fouet. Carlos se retourna alors vers Miguel pour lui asséner un Doloris, mais il n'arriva jamais au bout de son sort, fauché par l'Avada Kedavra envoyé par mon cousin. Quand Miguel se tourna vers moi, un rictus déformait ses traits et ses yeux étaient injectés de sang, mais je ne lui laissai pas plus de chance de m'atteindre qu'il n'en avait lui-même laissé à Carlos. Touché par le sort mortel que je lui avais lancé, il tomba presque sans bruit sur le tapis herbeux.
Je cherchai alors Juan des yeux. Négligeant de récupérer sa baguette qui lui avait échappé des mains quand il était tombé, il rampait vers le rocher où était posé l'Immuable du Temps en dépit des brûlures dont il était couvert. D'un sort, je l'achevai sans la moindre hésitation. Sans ce meurtre de sang-froid, je pourrais peut-être me raconter aujourd'hui n'avoir tué que pour me défendre ou au moins par peur d'être tué moi-même. Mais la mort du petit Juan qui sur le moment ne me menaçait pas directement, est là pour me rappeler que c'était faux. Me rappeler que j'ai bel et bien tué pour pouvoir m'emparer de l'Immuable du Temps.
L'homme au pagne rouge avait disparu pendant que nous nous affrontions. Sans perdre de temps à le chercher, je glissai l'Immuable dans ma poche avant de revenir sur mes pas. Avant d'arriver en vue du galion, j'avais suffisamment repris mes esprits pour comprendre que je devais prendre des précautions pour ne pas être soupçonné par le capitaine et l'équipage d'être responsable de la mort de mes amis. J'utilisai donc ma baguette pour m'infliger les quelques blessures qui crédibiliseraient mon récit. Puis, je pris un air paniqué en arrivant en courant péniblement dans la crique où nous avions laissé notre chaloupe, car le capitaine devait surveiller notre retour à la longue vue. Je me mis à ramer avec difficulté en direction du galion, mais une partie de l'effort me fut économisé grâce à l'aide des marins venus à ma rescousse dans une autre chaloupe.
Le capitaine et ses officiers gobèrent sans difficulté, et sans que j'aie besoin de recourir à des moyens magiques pour les convaincre, mon compte-rendu de l'agression par des forces diaboliques que nous aurions subi sur cette île. Ils étaient tout prêts à entendre un tel récit qui corroborait les histoires qu'ils avaient entendu raconter dans les ports. Tout en regrettant la perte de mes compagnons, le capitaine refusa tout net d'envoyer des hommes pour aller chercher leurs corps. D'ailleurs, notre navire reprendrait sa route dès le lendemain à l'aube pour s'éloigner de ce lieu maléfique.
Mon impunité vis-à-vis des moldus était donc assurée, mais c'était là la moindre de mes préoccupations. Après avoir été obligé d'accepter les soins du chirurgien du bord pour ne pas éveiller les soupçons, je me retirai dans ma cabine. En me retrouvant seul dans cette cabine qu'à peine quelques heures auparavant je partageais encore avec Miguel, le cousin avec qui j'avais été élevé, qui était presque comme mon frère et que j'avais tué, je fus pris pour une énorme bouffée de rage contre ce vieil homme que mes amis et moi avions si stupidement méprisé et qui avait réussi à nous faire nous entretuer.
La nuit était tombée et j'étais certain que personne ne viendrait s'enquérir de moi avant l'aube, car j'étais supposé dormir une douzaine d'heures au moins après avoir absorbé une mixture à l'opium. Je transplanai donc sur l'île bien décidé à en découdre avec l'homme au pagne rouge. J'appelai, mais il se garda bien de se montrer. Alors, je me mis à la recherche de n'importe quel habitant de l'île et, rempli de haine comme je l'étais, jelançai des Doloris à tous ceux qui avaient le malheur de ne pas arriver à se cacher assez vite pour m'éviter. Pour les protéger, l'homme fut rapidement contraint de se présenter devant moi.
Je le ligotai immédiatement avec des liens magiques et je le bâillonnai, car l'expérience m'avait appris à me méfier de son pouvoir de suggestion. De toutes façons, j'avais le moyen d'obtenir les réponses que j'étais venu chercher sans qu'il me parle. A cette époque de ma vie, je n'étais surement pas un Legilimens subtil, mais comme je me moquais totalement des traces que je pourrais laisser, je n'hésitais pas à fouiller son esprit.
Les îliens se servaient de l'Immuable du Temps comme d'une arme. Ils n'avaient pas les moyens de se défendre contre des envahisseurs beaucoup mieux armés qu'eux, mais grâce à l'Immuable, ils arrivaient à faire se battre ceux qui s'aventuraient sur leur île. Ils récupéraient ensuite leur amulette sur les morts ou les blessés pour pouvoir l'exhiber à nouveau devant les visiteurs suivants. J'essayai de fouiller plus avant dans l'esprit du vieil homme pour savoir d'où venait cette amulette. Mais il n'en savait rien, il l'avait hérité de son père qui lui-même la tenait de son père, l'un et l'autre avaient été avant lui les protecteurs et les guérisseurs des habitants de cette petite terre perdue au milieu du grand Pacifique.
Le temps de décider du châtiment que j'allais lui infliger, je me détournai de ma victime toujours étroitement ligotée pour franchir les quelques pas qui me séparaient de la clairière où j'avais laissé les corps de mes amis. Depuis ma fuite, rien n'avait bougé. Miguel, Carlos et Juan reposaient toujours là où ils étaient tombés. A coup de Defodio, je creusai trois tranchées parallèles au milieu de la clairière et après y avoir enfoui leurs corps je recouvris chacune des tombes d'un amas de pierres blanches que je ramenai de la plage par des moyens magiques.
Le retour sur le lieu de mes propres crimes avait bizarrement désarmé ma colère vis-à-vis de l'homme au pagne rouge qui gisait toujours dans un fourré. Le dégoût que j'avais de moi-même à cet instant lui sauva la vie. Sans un mot, je le libérai de ses liens et je transplanai pour retourner dans ma cabine. Là, j'absorbai une des potions de Sommeil que Miguel transportait dans ses bagages et je m'endormis comme une masse. Quand je me réveillai, le soleil était déjà haut dans le ciel et l'île où mes amis reposaient pour toujours avait disparu à l'horizon. Avant même de monter sur le pont pour aller scruter l'horizon, je vérifiai la présence de l'Immuable dans ma poche, c'était déjà devenu un réflexe. Même si je n'en avais pas encore conscience, cet objet avait déjà envahi toute mon âme. …»
