Eliza referma la porte de la bibliothèque derrière elles, le livre des quatre clefs soigneusement glissé dans un sac en cuir sombre. Elle traça mentalement un plan, murmurant à Lizzie tout en avançant :

— Si ma mère est aussi rusée que je le pense, elle va s'en prendre directement aux clefs noires dans le Wonderland. On doit la devancer.

Lizzie cligna des yeux, un mélange de confusion et d'appréhension dans son regard.

— Mais… pourquoi aller chercher la clef de Trèfle en premier ? On n'est pas censées commencer par les clefs rouges ici, dans le Wonderend ?

Eliza secoua la tête.

— Ma mère connaît déjà les emplacements des clefs rouges. Elles sont en sécurité pour l'instant. Mais les clefs noires… si ta mère découvre qu'on est ici, elle pourrait les protéger ou, pire, essayer de les utiliser elle-même.

Lizzie baissa les yeux. Le conflit entre leurs deux mères semblait inextricable, et elle avait du mal à suivre toute cette stratégie.

— On passe par le portail inverse, ajouta Eliza. Suis-moi.

Elles arrivèrent rapidement devant un buisson de roses noires, où une unique rose rouge brillait au milieu. Eliza se pencha, tendant la main vers la rose rouge.

— Tiens-toi bien, murmura-t-elle.

Lizzie inspira profondément et posa sa main sur l'épaule d'Eliza. D'un mouvement fluide, Eliza toucha la rose rouge, et en un instant, le monde sembla basculer. Les couleurs vives du Wonderend se dissipèrent, remplacées par les tons éclatants et chaotiques du Wonderland.

Retour au Wonderland

Lizzie sentit son cœur se serrer en retrouvant la lumière familière de son monde natal. Elle eut une soudaine envie de courir vers le palais, de retrouver sa mère, Madeline et Kitty, mais la main ferme d'Eliza sur son bras la ramena à la réalité.

— N'oublie pas pourquoi on est ici, murmura Eliza, son regard sombre mais déterminé.

Lizzie hocha la tête, bien qu'elle sente encore l'envie brûlante de retrouver ses proches.

— D'accord. Suis-moi.

Elle guida Eliza à travers les chemins sinueux du Wonderland jusqu'au Labyrinthe des Roses Blanches. Le labyrinthe s'étendait devant elles, ses haies impeccablement taillées et ornées de roses d'un blanc pur.

— La clef de Trèfle est au centre, expliqua Eliza. Si on suit les indications du livre, elle est protégée par des enchantements, mais toi, tu connais ce labyrinthe, non ?

Lizzie sourit timidement, un éclat de fierté dans ses yeux.

— Oui, je l'ai exploré plein de fois avec mes amies.

Elles avancèrent dans le labyrinthe, Lizzie menant la marche avec assurance. Eliza restait en retrait, ses yeux scrutant les environs avec méfiance.

— Pas de traces d'enchantements pour l'instant, murmura Eliza. Trop calme à mon goût.

Lizzie haussa les épaules.

— Peut-être que la clef n'est pas si bien protégée…

Mais lorsqu'elles atteignirent le centre du labyrinthe, elles furent accueillies par une surprise inattendue. Un garçon de leur âge se tenait là, adossé à une grande statue de trèfle en pierre. Il avait la tête rasée sur les côtés, mais de longs cheveux rouges striés de blanc retombaient sur le côté gauche de son visage, cachant un de ses yeux.

Il redressa la tête en les voyant approcher, et un large sourire se dessina sur ses lèvres lorsqu'il aperçut Lizzie.

— Eh bien, eh bien… Voilà une princesse en vadrouille, dit-il, sa voix pleine de malice.

Lizzie cligna des yeux, confuse.

— Qui… qui es-tu ?

Le garçon fit une révérence exagérée, balayant ses longs cheveux d'un geste théâtral.

— Lucky Diamonds, pour vous servir. Gardien auto-proclamé du Labyrinthe des Roses Blanches.

Il se redressa et fixa son regard sur Lizzie, remarquant le grand cœur rouge autour de son œil. Son sourire s'élargit.

— Alors, toi, tu es Lizzie Hearts. Pas difficile de deviner.

Puis son regard se posa sur Eliza, et son expression changea instantanément. Son sourire s'effaça, remplacé par une méfiance palpable.

— Toi, par contre, tu n'as rien à faire ici, lança-t-il froidement.

Eliza croisa les bras, levant un sourcil.

— Et toi, tu crois que tu peux décider qui a le droit d'être ici ?

Lucky serra les poings, son regard se durcissant.

— Pas quand il s'agit de quelqu'un avec un pique noir autour de l'œil. Je sais très bien d'où tu viens, et je sais que tu ne devrais pas être dans le Wonderland.

Lizzie sentit la tension monter entre les deux, et elle s'interposa rapidement.

— Attendez ! On n'est pas là pour se disputer.

Lucky fixa Lizzie, semblant évaluer si elle était sincère.

— Alors, pourquoi elle est là ? demanda-t-il en pointant Eliza du doigt.

Lizzie chercha ses mots, mais Eliza répondit à sa place.

— On est ici pour protéger l'équilibre entre nos mondes.

Lucky éclata de rire, mais son rire manquait d'humour.

— Et tu veux que je te croie ?

Lizzie prit une grande inspiration, sentant qu'elle devait convaincre Lucky.

— C'est vrai, Lucky. Si on ne fait rien, Wonderland et Wonderend pourraient disparaître.

Lucky resta silencieux un moment, puis il regarda la statue de trèfle derrière lui.
— Vous êtes ici pour la clef, n'est-ce pas ?

Lizzie hocha la tête.

— Oui. Et on a besoin de ton aide.

Lucky croisa les bras, réfléchissant. Puis, après un moment de silence, il soupira.

— Très bien. Mais si elle, dit-il en montrant Eliza, essaie quoi que ce soit de louche, je n'hésiterai pas.

Lizzie sentit un poids se lever de ses épaules. Elle échangea un regard rapide avec Eliza, qui haussa les épaules d'un air indifférent.

— Marché conclu, dit Eliza avec un sourire en coin.

Mais alors qu'il s'apprêtait à donner la clef de Trèfle à Eliza, celui-ci se ravisa brutalement et ria d'un rire presque effrayant...

Lizzie sentit un frisson parcourir son échine alors que Lucky éclatait de rire, son rire résonnant dans le centre du labyrinthe. Il tourna autour des deux princesses, son sourire narquois s'élargissant.

— Vous pensiez vraiment que ce serait aussi facile ? dit-il avec une lueur malicieuse dans les yeux. Une clef si importante… donnée sans contrepartie ?

Eliza roula des yeux, les bras croisés.

— Tu es juste un gamin banal avec un rôle exagéré. Tu n'as aucune idée de ce que représente cette clef. On ne joue pas à des jeux ici, Lucky.

Lucky s'arrêta net, son sourire s'évanouissant pour un instant.

— Un gamin banal, dis-tu ? murmura-t-il, répétant le mot avec lenteur, comme s'il goûtait à chaque syllabe.

Puis, avec une grâce inattendue, il leva une main et la passa doucement au-dessus d'un rosier à côté de lui. Une fine goutte de sève dorée s'écoula d'une tige et flotta dans l'air, se rassemblant dans la paume de sa main. D'un mouvement habile, il modela la sève jusqu'à ce qu'un symbole prenne forme : un carreau, rouge et brillant, scintillant dans sa main.

Il tourna la paume vers Lizzie, ses yeux pétillants de malice.

— Ça te dit quelque chose ?

Lizzie sentit son souffle se couper. Elle connaissait ce symbole. Ce carreau rouge était familier, gravé dans ses souvenirs d'enfance. Elle déglutit, ses pensées tourbillonnant. Puis, tout s'emboîta dans son esprit : le symbole, le nom de Lucky, son attitude arrogante…

— Diamonds, murmura-t-elle, réalisant enfin. Tu es le fils de la Dame de Carreaux…

Lucky sourit davantage, satisfait de la réaction de Lizzie. Il fit fondre le carreau dans sa main, le liquide rouge disparaissant dans l'air comme de la fumée. Puis, avec un geste théâtral, il passa une main dans ses longues mèches rouges, les lissant en arrière pour les attacher en un chignon élégant.

Pour la première fois, son œil gauche fut visible. Lizzie recula légèrement en le voyant. Autour de cet œil brillait un carreau rouge parfaitement dessiné, semblable au cœur autour de son propre œil ou au pique noir d'Eliza.

— Exactement, répondit-il, une pointe de fierté dans la voix. Je suis Lucky Diamond, héritier du Royaume des Carreaux. Et contrairement à toi, princesse Lizzie, ou à toi, Eliza Spades, je ne suis pas un simple enfant d'aristocrate. Je suis un gardien, et je ne donne pas cette clef à n'importe qui.

Lizzie ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun mot ne sortit. Elle se souvenait vaguement de Lucky, l'ayant croisé une ou deux fois lors des rares rencontres entre la Reine de Cœur et la Dame de Carreaux. Contrairement à sa propre mère, la Dame de Carreaux avait toujours agi dans l'ombre, concluant des accords mystérieux et insaisissables.

Eliza, cependant, ne perdit pas son sang-froid. Elle s'avança d'un pas, son regard sombre braqué sur Lucky.

— Peu importe ton rôle ou ton titre. Ce n'est pas toi qui décideras du sort de nos mondes. Tu n'es qu'un obstacle de plus.

Lucky leva un sourcil, amusé.

— Nos mondes ? répéta-t-il avec un rire moqueur. Je ne savais pas que vous, les Spades, vous souciiez de quelque chose d'autre que de vos propres intérêts.

Eliza serra les poings, mais Lizzie posa une main sur son bras pour la calmer. Elle s'avança à son tour, son regard fixé sur Lucky.

— On ne veut pas se battre, dit-elle d'une voix tremblante mais déterminée. On veut protéger nos mondes. Et on a besoin de cette clef pour le faire.

Lucky l'observa attentivement, comme s'il évaluait ses intentions. Puis, il haussa les épaules avec désinvolture.

— Peut-être. Mais je ne vais pas vous la donner juste parce que vous avez une belle histoire. La clef de Trèfle se mérite. Si vous la voulez, montrez-moi que vous êtes dignes de l'avoir.

Lizzie sentit son cœur s'alourdir. Elle avait espéré que ses mots suffiraient, mais il semblait évident que Lucky ne céderait pas aussi facilement. Eliza posa une main sur son épaule et murmura, à voix basse :
— Très bien. Si c'est un défi qu'il veut, c'est un défi qu'il aura.

Lizzie hocha la tête, bien que l'incertitude se lisait dans ses yeux. Elles allaient devoir prouver leur valeur face à Lucky Diamond, et Lizzie se demandait si elle avait ce qu'il fallait pour être à la hauteur.