À l'école de la réserve Quileute, les étudiants ne suivent pas le même cursus scolaire que les autres élèves américains, comme c'est le cas dans toutes les réserves des États-Unis. Dès leur plus jeune âge, les enfants de la tribu apprennent les bases essentielles : la lecture, l'écriture, les mathématiques et les sciences. Mais à l'adolescence, l'enseignement se concentre sur les traditions autochtones : l'histoire de leur peuple, les chants traditionnels et la biologie de la faune et de la flore environnantes.

À La Push, les promotions sont divisées en petites classes d'une dizaine d'élèves, généralement deux par niveau.

— Kim, on a quoi à faire en biologie marine ?
— L'exercice trois, page douze !, répond la jeune fille, concentrée.

Kim Akalah est une élève moyenne : studieuse, sans être exceptionnelle. Elle n'a pas vraiment d'amis proches, mais elle n'est pas solitaire non plus. On peut toujours compter sur elle pour de l'aide, bien que ses opinions passent souvent inaperçues.

C'est la dernière heure de cours, et les élèves se saluent avant de rentrer chez eux. Alors que Kim range ses affaires, elle se retrouve seule dans la salle de classe. En quittant le bâtiment, elle aperçoit au loin Jared Cameron, le garçon qui fait battre son cœur en secret... Comme d'habitude, elle rougit instantanément en pensant à lui.

Elle rejoint sa voiture garée sur le parking de l'école et prend la route pour rentrer chez elle. Sur la réserve, les adolescents sont autorisés à conduire dès l'âge de quinze ans, mais uniquement dans les limites du territoire de la tribu.

En arrivant à la maison, elle pousse un soupir de fatigue. Ses parents sont encore au travail, et la maison est vide.

— Allez, au boulot, Kim !, se dit-elle en sortant ses cahiers.

Ses semaines se ressemblent toutes, suivant un rythme immuable. Ce soir, comme toujours, c'est son père qui franchit le seuil de la porte en premier. Elle l'aide à préparer le repas avant que sa mère ne rentre à son tour.

Lorsque son réveil sonne le lendemain matin, Kim grogne doucement, encore à moitié endormie. Comme chaque matin, son père frappe doucement à la porte tandis qu'elle rechigne à se lever. C'est leur rituel, un geste sans mots. Elle se lève à contrecœur, se prépare lentement et descend à la cuisine lorsque les effluves de toasts grillés et d'œufs brouillés flottent dans l'air. Comme tous les matins, le silence est d'or. Kim et son père ne parlent presque pas et finissent d'émerger tranquillement. Une fois prêts, ils quittent la maison ensemble. Le ciel gris de La Push pèse sur le moral de Kim, mais c'est une routine à laquelle elle est habituée.

Garée sur le parking de l'école, Kim observe distraitement les mamans qui déposent leurs enfants, moulinant des bras, tel des adieux déchirants, comme si chaque matin était un adieu poignant. L'école de La Push est divisée en deux bâtiments : le premier accueille les plus jeunes du jardin d'enfant jusqu'à l'école primaire et le second concentre les plus grands du collège au lycée.

Kim soupire et sort de sa voiture, déjà lasse de cette journée. Elle se dirige vers son casier, range ses livres et ne garde que ceux nécessaires pour son premier cours : Histoire Quileute. Le couloir est calme, quelques étudiants traînent encore, leurs visages mornes et fatigués. En entrant en classe, elle remarque que plusieurs élèves sont déjà installés, chacun à sa place habituelle. Elle salue quelques camarades d'un sourire timide avant de prendre place à son bureau.

Peu de temps après, une chaise racle bruyamment contre le sol. Jared Cameron s'assoit lourdement à côté d'elle. Ses mouvements sont brusques et ce simple détail la met sur la défensive. Il est habituellement plus décontracté, mais aujourd'hui, il semble crispé.

— Salut, grogne-t-il, sans même la regarder.

Le ton sec et cassant prend Kim de court. Elle lui répond poliment, mais sent immédiatement une gêne s'installer. Même s'ils ne sont pas amis, Jared est habituellement plus sympathique. Aujourd'hui, il semble ailleurs, ses mâchoires serrées, les muscles de son cou tendus. Elle se mord les lèvres, incapable de détacher ses yeux de lui.

« Quelque chose ne va pas. »

La professeure, madame Onawa entre dans la classe et commence son cours sans tarder. Pourtant, l'atmosphère est perturbée par des murmures persistants et des rires étouffés.

— Jared, retourne-toi et arrête de parler !, ordonne-t-elle d'un ton ferme.

Le silence tombe. Jared reste immobile un moment, puis soupire bruyamment, presque théâtralement. Il pivote lentement, comme s'il n'avait aucune intention de respecter l'ordre donné. Kim le regarde du coin de l'œil : son visage est fermé, ses poings serrés sous la table, ses doigts blanchis par la pression.

— Votre cours m'ennuie, madame, lance-t-il enfin, sa voix basse mais pleine de défi.

Des légers rires s'élèvent du fond de la salle, mais pas chez Kim. Elle est choquée de cette attitude… Jared n'a jamais parlé ainsi à un professeur. C'est un élève apprécié, avec de bons résultats, toujours jovial. Elle ne comprend pas ce qui se passe. madame Onawa le fixe avec une autorité tranquille, cherchant à jauger la situation.

— Je vais faire comme si je n'avais rien entendu, répond-elle calmement, un sourcil légèrement relevé.

Jared, toujours raide, ricane, un son amer qui résonne dans la pièce.

— Faites comme vous voulez, madame. Moi, je m'en fous, balance-t-il, son ton glacial.

Kim sent un frisson parcourir sa colonne vertébrale. C'est comme si elle voyait un étranger prendre la place du garçon qu'elle connaît — ou pense connaître. Son comportement est inhabituellement agressif, comme une tension à peine contrôlée. Tout le monde dans la classe a arrêté de bouger, comme si l'air était devenu électrique. Madame Onawa, toujours calme, semble réfléchir un instant avant de prendre une décision.

— Kim, accompagne Jared en salle d'étude, dit-elle d'une voix posée, mais autoritaire.

Kim hésite, mais finit par se lever. Jared, claque brutalement ses cahiers avant de les ranger avec le reste de ses affaires à la hâte. Il se lève d'un bond et s'enfuit presque vers la porte. Jared marche d'un pas rapide dans le couloir, ses épaules tendues comme celles d'un prédateur traqué alors que Kim se hâte de le suivre, essayant de comprendre ce qui a pu déclencher une telle colère.

Enfin, à bonne distance de la classe, Jared s'arrête soudainement et se retourne brusquement, la regardant avec une intensité qui la fait reculer d'un pas. Son visage est fermé, mais ses yeux, sombres et agités, trahissent une émotion plus profonde, un mélange de frustration et de rage qu'elle ne lui connaît pas.

— Tu vas dire à cette abrutie de prof que je suis à l'infirmerie, siffle-t-il entre ses dents. Tu lui diras que je ne me sentais pas bien et si j'apprends que tu ne l'as pas fait... je te jure que tu le regretteras, d'accord ?

Kim reste pétrifiée. La menace n'est pas criée, mais elle est bien là, froide et calculée. Elle déglutit, ses mains tremblant légèrement, avant d'acquiescer, incapable de parler. Jared, sans un mot de plus, tourne les talons et s'éloigne à grandes enjambées, quittant l'école à toute vitesse.

Kim reste plantée là un instant, son cœur battant la chamade. Elle ne sait pas ce qui provoque ce changement de comportement chez Jared, mais elle comprend une chose : il n'est pas comme d'habitude et cela la terrifie.

Au bout de quelques minutes, et après avoir retrouvé ses esprits, elle retourne en classe. Kim reprend place à son pupitre et ment à son professeur. La jeune femme essaye de suivre le cours tant bien que mal, ses pensées convergent toutes vers Jared et de son comportement inhabituel. Elle n'a jamais vu une telle violence chez lui, tout juste un peu chahuteur. Décidément, quelque chose ne va pas, mais elle ignore quoi.

La matinée se traîne douloureusement. Kim attend la pause déjeuner avec impatience, espérant que l'agitation de la journée lui permettra de dissiper ses inquiétudes, ne serait-ce qu'un peu, mais elle est si soucieuse au sujet du garçon qu'elle aime et ne parvient pas à faire abstraction de ses sentiments…

Au self, Kim traîne les pieds, sans réel appétit. Son plateau reste presque vide, pas d'entrée ni de dessert. Elle n'a pas vraiment faim, mais c'était sans compter sur la cantinière qui lui sert une énorme assiette de purée accompagnée de deux tranches de jambon cuit… Kim soupire, secouant la tête devant cette portion astronomique avant de repérer une table où s'installer. Elle traverse la salle bondée et s'assoit à la table de Paul Lahote, le petit caïd de l'école.

— Est-ce que je t'ai autorisé à manger là, Akalah ?, déclare-t-il en fixant Kim avec intensité.

— Je n'ai pas besoin de ton autorisation, Lahote, répond-elle avec un sourire en coin, imperturbable face à lui.

Paul ricane doucement, haussant un sourcil.

— Tu ne peux pas te passer de moi, hein ? Pas étonnant, tout le monde me veut à sa table.

Kim lève les yeux au ciel, son sourire s'élargissant malgré elle.

— Oh si tu savais, je suis fooooolle de toi, répond-elle avec une exagération théâtrale, jouant le jeu.

Étrange mais vrai : Kim, calme et sérieuse, est la meilleure amie de Paul, le bagarreur redouté du lycée. Leur relation fait souvent froncer les sourcils, mais elle est d'une simplicité déconcertante pour eux. Ils se comprennent d'un regard, même quand tout les oppose.

Ils échangent brièvement sur leurs cours respectifs, n'étant pas dans la même classe. Kim raconte en quelques phrases ce qui s'est passé avec Jared plus tôt dans la journée, ce qui fait ricaner Paul.

Paul sait que Kim est amoureuse de Jared depuis un moment, mais il ne comprend pas du tout cette attirance. Pour lui, Jared est tout simplement un petit con, prétentieux, incapable de penser à autre chose qu'à lui-même.

Kim repousse distraitement sa nourriture dans l'assiette. Elle picore quelques bouchées, mais son esprit est ailleurs. Paul, fidèle à sa réputation de ventre sur pattes, finit par tirer l'assiette vers lui et engloutit le reste de la purée, y compris la dernière tranche de jambon.

Après le repas, ils se séparent. Paul s'en va en direction de sa salle de classe, tandis que Kim monte au premier étage pour son cours de Biologie Marine. En entrant dans la classe, elle est accueillie par le large sourire de monsieur Guemiah.

— Bonjour à tous ! Aujourd'hui, on va sortir un peu. Préparez vos bottes et vos imperméables, on va étudier les crustacés sur la plage !, annonce-t-il avec un sourire

Un murmure d'excitation parcourt la classe et chaque étudiant enfile sa paire de bottes et son imper' tandis que la joyeuse troupe entame son périple vers le bord de mer. La Biologie Marine est l'un des cours favoris de l'école, car il permet de quitter le cadre strict de l'école pour une bouffée d'air marin.

Dehors, le vent frais caresse le visages des élèves alors qu'ils s'enfoncent dans le sable humide, à la recherche de coquillages. Kim, bien que toujours préoccupée par Jared, ne peut s'empêcher de sentir un peu de soulagement à l'idée de passer l'après-midi au bord de la mer.

Ses deux dernières heures de classe se déroulent très vite. Pourtant, Kim n'est pas parvenue totalement à se détendre. À la fin du cours, tous les élèves ramassent leurs affaires et retournent lentement vers l'école, leurs bottes pleines de sable et les poches pleines de coquillages.

Une fois rentrée chez elle après l'école, Kim s'installe à son bureau pour entamer ses devoirs, jetant de temps à autre un coup d'œil vers l'horloge. Elle attend le retour de son père. Après environ une heure de calme, elle entend enfin la porte s'ouvrir.

— Ma puce, je vais avoir besoin de ton aide pour préparer le repas de ce soir !, annonce son père avec enthousiasme, en lui déposant une bise sur le sommet du crâne.

Kim esquisse un sourire, mais elle reste perplexe devant l'enthousiasme inhabituel de son père. Rapidement, ils se lancent dans les préparatifs, mais quelque chose l'intrigue. Alors qu'elle dresse la table, elle ne peut plus se retenir de poser la question.

— Papa, pourquoi j'ai l'impression qu'on prépare un repas de fête ?

— On reçoit des amis de longue date, les Cameron !, déclare-t-il d'un ton jovial. D'ailleurs, tu dois connaître leur fils… Jason ? Non… Ja…

— Jared, coupe-t-elle sèchement. Il est dans ma classe.

Un frisson d'inquiétude lui traverse l'esprit à l'évocation de Jared. Elle n'a toujours pas digéré son comportement étrange de ce matin. Pourquoi ses parents devaient-ils être amis avec les Cameron, parmi toutes les familles possibles ?

— Oui, Jared !, s'exclame son père, sans remarquer le trouble de Kim. Allez, je vais finir ici, va te préparer.

Soupirant doucement, Kim se résigne. Elle monte dans sa chambre, et se change, optant pour un jean et un chemisier fleuri. Elle applique un peu de maquillage, plus par automatisme que par véritable envie et redescend rapidement pour aider son père à finir de mettre la table.

Plus tard dans la soirée, lorsque sa mère rentre du travail, Ellie Akalah se change rapidement et rejoint son mari en cuisine. Quelques heures passent et les invités arrivent enfin. Le brouhaha joyeux s'installe immédiatement dès que la porte s'ouvre. Kim observe de loin, silencieuse, jusqu'à ce qu'une absence devienne flagrante.

— Jared n'est pas là ?, demande Ellie Akalah, surprise.

— Non, il… Il est malade, répond rapidement Anna Cameron, visiblement gênée.

Kim sent une pointe de déception, mêlée d'un étrange soulagement. Jared n'est pas là. Peut-être est-ce mieux ainsi ?

Le dîner se déroule dans la bonne humeur, mais Kim préfère quitter la table tôt, sous prétexte qu'elle a école le lendemain. Elle s'enferme dans sa chambre, tentant de faire abstraction des discussions animées qui résonnent dans la maison.

Le lendemain matin, Kim se réveille difficilement, les yeux lourds de fatigue et la routine matinale s'enchaîne de façon mécanique. Au lycée, elle constate que Jared est absent. Bien que ses parents aient annoncé qu'il est malade, Kim ne peut s'empêcher de se demander s'il y a plus que ça. Peut-être un conflit qu'il essaie d'éviter ?

La jeune femme suit ses cours en essayant de ne pas trop être distraite car elle n'arrive pas vraiment à chasser de son esprit l'absence du garçon et les événements récents. Cependant, l'avantage des cours à l'école de la réserve c'est qu'ils sont participatifs. Les quatre heures matinales passent plutôt rapidement grâce à la Musiques et Chants Traditionnels suivi de l'Art Quileute.

À midi, Kim retrouve Paul pour déjeuner. Aujourd'hui, Paul est bougon, plus irritable que d'ordinaire. Chaque fois qu'elle tente d'alléger l'atmosphère avec une remarque ou une blague, il grogne en réponse. Kim sait que Paul a des accès de colère, alors elle choisit de ne pas le pousser davantage, laissant planer un silence tendu entre eux.

Le reste de la journée se déroule rapidement, puis Kim termine par le cours de sport, avec son oncle comme professeur. Dans un souci de cohésion de groupe, l'école a décidé que ce serait le seul cours où tous les élèves d'une même promotion se retrouvent. Cette semaine, ils jouent au badminton et c'est une des activités que Kim préfère. Elle fait équipe avec Paul, espérant que le jeu adoucira son humeur. Mais dès les premiers échanges, elle sent la tension monter.

— Ce n'est pas possible d'être aussi lente, Kim !, gronde Paul après qu'ils aient perdu un point.

Ses mots claquent comme un fouet, beaucoup plus durement qu'à l'habitude. Kim fronce les sourcils. D'ordinaire, ils ne se disputent presque jamais, et lorsqu'ils se chamaillent, c'est plus pour rire qu'autre chose. Mais aujourd'hui, la colère de Paul est palpable. À chaque point perdu, son irritation augmente, jusqu'à ce que le ton monte franchement entre eux.

— Paul, calme-toi, ce n'est qu'un jeu !, lance-t-elle, agacée de ses reproches incessants.

— C'est l'excuse des perdants !, rétorque-t-il, les yeux flamboyants de frustration.

Finalement, le professeur doit intervenir pour les séparer, mettant fin à la dispute. Paul quitte le terrain, furieux, les mâchoires serrées et les poings crispés. Kim reste plantée là, complètement déboussolée, elle ne comprend pas ce qui lui arrive, il ne s'en est jamais pris à elle de cette façon. Ce n'est pas simplement une colère passagère. Les rares fois où ils ont eu des mots plus haut que les autres, cela ressemblait plutôt à des disputes de gamins.

De retour chez elle après les cours, elle se sent complètement déboussolée. Ce n'est qu'en voyant son père franchir la porte qu'elle se permet de lâcher prise, confiant son malaise, espérant trouver un peu de réconfort.

— Ça va aller, ne t'inquiète pas trop, la rassure Noam Akalah en l'étreignant tendrement. Tu sais bien comment est Paul, il va vite revenir s'excuser. Paul Lahote n'est rien sans Kim Akalah, pas vrai ?

— J'espère... mais on ne s'est jamais disputé comme ça avant... Tonton a même dû intervenir.

Son père la serre un peu plus fort avant de lui déposer un baiser sur la tête. Kim s'accroche à ce moment de tendresse, espérant que son père ait raison. Après tout, Paul et elle sont inséparables. Non ? Mais au fond d'elle, un doute persiste. Quelque chose a changé et elle n'arrive pas à mettre le doigt dessus.

Le soir venu, Kim s'efforce de se concentrer sur ses devoirs, mais ses pensées dérivent souvent vers Jared, puis vers Paul. En attendant, demain est un autre jour et ses cours favoris l'attendent, notamment celui des Traditions Quileute & Makah, dispensé par Emily Young, une nouvelle parmi l'équipe enseignante. Selon Kim, Emily est une femme captivante, passionnée par l'histoire et les légendes de leur peuple. C'est aussi une excellente conteuse et lorsqu'elle se lance dans les récits de légendes, c'est comme si plus rien n'existait autour d'elle.

Kim se sent impatiente de la retrouver en classe, espérant que cette journée effacera l'étrange malaise qui l'accompagne depuis ce matin. Mais une fois arrivée en salle, une nouvelle sensation l'envahit... Le professeur Gordon, après un sourire chaleureux, annonce d'un ton neutre le sujet du jour : les loups. Un frisson parcourt l'échine de Kim, et ses pensées déraillent à nouveau. Rien qu'à l'évocation de cet animal, une image de terreur lui envahit l'esprit. Elle détourne les yeux, essayant de chasser les images qui surgissent dans son esprit.

Elle déteste les loups, ce qui peut sembler étrange quand on sait que cet animal est le totem sacré des Quileutes. Mais la jeune fille ne peut pas se résoudre à partager cette fascination. Pour elle, le loup n'est pas synonyme de protection ou de puissance. Il incarne la peur.

Pour être plus précis, ce ne sont pas seulement les loups qui l'effraient, mais tous les canidés. D'un geste presque inconscient, Kim passe la main sur sa cuisse droite, effleurant du bout des doigts l'ancienne cicatrice. Son esprit commence à dériver, ramené deux ans en arrière, vers cet après-midi d'été où tout a basculé.

Elle se promenait sur un sentier forestier près de chez elle, comme elle avait l'habitude de le faire lorsqu'il faisait beau. Ce jour-là, elle était partie à la cueillette de baies sauvages qui bordaient le chemin, encore insouciante jusqu'à ce qu'un grand chien émacié surgisse des fourrés. Sans crier gare, il l'avait attaquée, ses crocs s'enfonçant dans sa cuisse. Le souvenir est aussi vif que l'instant où la bête s'est jetée sur elle, le bruit de ses mâchoires claquant contre sa chair.

Les cris de Kim avaient alerté le vieux Phelps, un ancien du village que tout le monde prenait pour un fou. Sorti précipitamment de sa cabane, il avait abattu l'animal d'un coup de carabine. En y repensant, Kim remercie les Esprits des Ancêtres: la trajectoire de la balle était parfaite, tuant le chien sur le coup. L'animal avait ensuite été testé positif à la rage, forçant Kim à passer de longs jours à l'hôpital de Forks, sous traitement et en observation.

Perdue dans ses pensées, elle est brutalement ramenée à la réalité par la voix du professeur :

— Kim ?

Elle cligne des yeux, déstabilisée, avant de bafouiller :

— Excusez-moi… J'étais ailleurs.

Le professeur Gordon hoche la tête, reprenant son cours, tandis que Kim tente de se concentrer. L'histoire de la fille attaquée par un chien sauvage avait fait le tour de la réserve à l'époque, mais personne n'avait jamais su qu'il s'agissait d'elle. Kim remercie pour cela le Shérif Swan, qui lui a permis de garder son anonymat. Même Paul n'est pas au courant de cette histoire…

Au fil de la matinée, une autre absence commence à peser sur son esprit. Paul n'est pas au lycée aujourd'hui. Elle lui envoie un message, s'inquiétant de son silence depuis leur dispute de la veille, mais aucune réponse ne lui parvient. Elle fronce les sourcils, une petite boule d'anxiété naissant au creux de son estomac.

La jeune Quileute enchaîne avec un cours d'anglais qui se passe relativement bien. Ce sont des heures plutôt sympas pour les élèves car ils travaillent sur de la lecture et de l'écriture Ils étudient aujourd'hui un extrait de Oliver Twist de Charles Dickens, un passage qui captive généralement l'attention de Kim, mais elle a du mal à se plonger dans les mots. L'inquiétude à propos de Paul, la confrontation avec son traumatisme en biologie… tout semble se liguer pour troubler sa concentration.

À la pause déjeuner, elle se retrouve seule à sa table. D'habitude, Paul l'accompagne, mais aujourd'hui, le silence autour d'elle paraît assourdissant. Elle a bien deux ou trois connaissances avec qui elle pourrait manger mais elle n'a pas vraiment envie de les déranger, se sentant étrangement à l'écart, comme une pièce manquante dans un puzzle qu'elle ne comprend pas.

Décidant de tuer le temps, Kim se rend à la bibliothèque. Elle erre parmi les rayonnages avant de se laisser attirer, comme souvent, par la section des mangas. Elle plonge dans un roman qu'elle adore, cherchant une distraction dans une histoire réconfortante, mais même ses personnages préférés ne parviennent pas à apaiser ses pensées tourmentées.

Finalement, elle est rappelée à l'ordre par la sonnerie du lycée qui indique que les cours vont reprendre. Kim se rend à son cours de Traditions Quileute & Makah, un léger sourire aux lèvres. Emily Young, leur enseignante, est de loin sa professeur préférée. Quand elle entre dans la salle, elle remarque que les tables ont été disposées en groupes.

Elle s'assied à côté de Jacob Black, un garçon toujours jovial et dont le père est Billy Black, le représentant du clan des anciens de la tribu. Ils sont rejoints par Embry Call, le meilleur ami de Jacob et Tom Lawell, un autre camarade de classe qui s'installe en face d'eux. Lorsque tous les élèves ont pris place dans leur groupe de travail respectif, Emily donne les instructions pour l'exercice.

— Comme vous pouvez le constater, la consigne d'aujourd'hui est assez simple, mais je suis un peu préoccupée, avoue-elle, et tout le monde acquiesce.

Emily est quelqu'un de très appréciée à la réserve alors personne n'aurait l'idée d'être insolent ou désagréable avec elle. Au bout du compte, lorsque la cloche sonne la fin de la classe, les étudiants rendent leurs travaux. Avant de partir, Emily interpelle Kim, lui demandant de rester un peu.

— Je me suis aperçue de l'absence de Paul aujourd'hui, il va bien ?, lui demande Emily, d'une voix douce.

Kim baisse les yeux, incapable de cacher la peine dans sa voix :

— Je ne sais pas... Il ne m'a pas répondu. On s'est disputé hier en sport, et depuis… Rien, déclare-t-elle.

Emily fronce légèrement les sourcils.

— Ton oncle m'en a parlé. Ne t'inquiète pas trop, je vais voir ce que je peux apprendre. Profite de ton week-end, d'accord ?

La disparition de Paul, la fuite de Jared… tout semble si étrange, mais la jeune fille acquiesce, la gorge serrée, salue son professeur et quitte la salle en direction de chez elle.

Quand elle arrive, elle trouve sa mère et Anna Cameron dans le salon. À sa grande surprise, Anna est en pleurs, voire complètement dévastée… Elle s'effondre dans les bras d'Ellie, avouant que Jared n'est pas malade, mais qu'il a fugué.

— Il a laissé son téléphone derrière lui, murmure Anna, la voix brisée par les sanglots.

Kim sent son cœur se serrer. Jared. Pourquoi fuir sans un mot ? Que se passe-t-il ?

— Kimmy, tu ne sais rien, toi ?, demande sa mère, une lueur d'espoir dans les yeux.

— Non, je… je ne suis pas proche de Jared, répond-elle simplement avant de se réfugier dans sa chambre.

Isolée dans sa chambre, Kim tente de se concentrer sur ses devoirs, mais son esprit est ailleurs. Les mots s'effacent sous ses yeux tandis que son attention se porte, malgré elle, sur les voix des deux femmes qui continuent à discuter au rez-de-chaussée. Elle ne peut s'empêcher de tendre l'oreille.

Elle entend qu'Ulrich Cameron, le père de Jared, a passé la journée à arpenter les rues de Forks, cherchant des indices sur la disparition de son fils. Ce week-end, il prévoit d'aller à Port Angeles pour poursuivre ses recherches.

Le samedi matin, Noam Akalah, le père de Kim, propose de l'accompagner. Mais, à la grande surprise de Kim, la famille Cameron décline poliment son aide, préférant gérer la situation seuls. Ce refus étrange ne fait qu'ajouter aux inquiétudes de la jeune femme.

Incertaine et angoissée, Kim finit par appeler Thomas Lahote, le père de Paul, pour avoir des nouvelles. Depuis leur dispute, Paul ne lui a donné aucun signe de vie, et malgré les messages vocaux et les textos qu'elle a envoyés, elle n'a obtenu aucune réponse. Thomas se veut rassurant, expliquant que Paul est gravement malade et trop faible pour répondre. Mais quelque chose, dans le ton distant de Thomas, ne parvient pas à apaiser les doutes de Kim.

Le lendemain, Ulrich Cameron finit par accepter l'aide de Noam. Ensemble, ils se rendent à Port Angeles pour quadriller la ville et accélérer les recherches. Pourtant, à la fin de la journée, lorsqu'ils rentrent, les nouvelles sont décevantes : toutes les pistes explorées n'ont mené à rien. Jared reste introuvable.

La semaine suivante, Kim est frappée par une nouvelle encore plus tragique. Emily Young, son professeur préféré, a été retrouvée grièvement blessée après avoir été attaquée par un ours. Selon les informations transmises par le directeur de l'école, l'attaque lui a laissé des cicatrices profondes sur le visage, des marques qu'elle portera toute sa vie.

En apprenant cela, Kim est profondément bouleversée. Elle-même porte une cicatrice depuis l'attaque du chien, mais soudain, elle se sent chanceuse que sa blessure se limite à sa cuisse. Emily aurait pu y laisser la vie.

Cette semaine, lourde en émotion pour Kim, se trouve être un cauchemar et semble s'étirer à l'infini. Elle ne comprend plus rien. Pourquoi Jared, qui s'entend si bien avec ses parents, a-t-il fugué sans prévenir personne ? Et pourquoi ne peut-elle pas voir Paul, alors qu'il est censé être simplement malade ? Chaque fois qu'elle y pense, sa frustration monte en flèche.

Elle fulmine intérieurement. Thomas Lahote lui a assuré que Paul était trop malade pour recevoir des visites, mais Kim a toujours pu lui rendre visite, même lorsqu'il était cloué au lit par une grippe ou une autre maladie. Quelque chose ne tourne pas rond…