L'océan se noie dans une goutte de tendresse
Si Shinichi consentit à se décharger de son précieux fardeau, pour le confier aux bons soins d'un tiers, ce fût pour le déposer sur le matelas d'une infirmerie avec autant de délicatesse que si le corps d'une métisse avait été composé d'un verre fragile prêt à s'ébrécher pour peu qu'on exerce la plus infime pression sur sa surface.
Et si on en jugeait aux récriminations du détective vis-à-vis d'un agent du FBI, cela n'avait rien d'une hyperbole. Tant et si bien que Shuichi Akai manipula un rossignol dans la serrure d'un cadenas en s'efforçant de faire preuve d'un degré de prévenance et d'un niveau de sang froid comparable à celui d'un chirurgien procédant à une opération à cœur ouvert, ou d'un spécialiste du déminage s'évertuant à désamorcer une bombe sans enclencher le mécanisme d'autodestruction de l'appareil dont il triturait les composants. Deux métaphores qui épousaient la réalité d'un peu trop près, que ce soit aux yeux d'un détective ou à ceux d'un agent du FBI. Après d'interminables secondes, un déclic s'enclencha tandis que le verrou d'une chaîne relâchait son emprise, une chaine qui fût déroulé des deux poignets qu'elle avait maintenu entrecroisés avec une certaine gentillesse, comparable à celle d'un amant effeuillant le corps fébrile d'une fiancée lors de leur toute première fois. Opération qui fût renouvelé avec les chevilles de la métisse.
Une écharde s'enfonça dans la conscience d'un adolescent tandis que son regard s'attardait sur la ligne violacée qu'une chaine avait tracé sur l'épiderme d'une scientifique, les bleus s'entremêlant aux écorchures, témoignage silencieux de la lutte qui s'était déroulé sous la surface des eaux, au cours des accès de panique abjecte qui avaient brisé le stoïcisme de sa compagne d'infortune quand le corps d'une noyée échappait à son contrôle pour s'efforcer de briser ses entraves métalliques, dans une quête désespérée de rétablir son alimentation en oxygène alors que l'agonie se muait graduellement en asphyxie.
Alors qu'elle s'efforçait d'envelopper une lycéenne grelotante d'un semblant de chaleur maternelle qui semblait plus nécessaire que jamais au vu des frissons qui agitaient un corps fébrile comme des sanglots qu'une adolescente retenait avec de plus en plus de peine, Yukiko sentit son propre cœur se comprimer douloureusement dans sa poitrine, lorsqu'elle contempla le désespoir et la culpabilité tordre les traits de son fils au fur et à mesure que le pouce de ce dernier effleurait gentiment le poignet de celle qui apparaissait comme une défunte aux yeux de la totalité de l'assistance, même si la réalisation semblait prendre tout son temps pour un détective qui refusait de signer un avis de décès.
Détective qui trouva la force de s'arracher à une contemplation morbide pour réclamer une faveur à un agent du FBI, la garantie qu'au cours des derniers soubresauts d'une organisation criminelle dont l'existence s'acheminait vers son terminus aucun assassins vêtus de noir ne franchirait le seuil d'une infirmerie de leur quartier général en état de siège, pendant qu'on s'y efforcerait de réanimer une morte. Promesse qui lui fût accordé d'un hochement de tête avant que Shuichi Akai ne sorte d'une boite de Pandore où reposerait la dernière des Miyano avec les espérances de deux adolescents.
Sans perdre un seul instant, Shinichi dépouilla deux des lits de l'infirmerie de leur matelas, les positionnant côte à côte sur le sol, formant ainsi un espace de confort suffisant pour mettre en scène les nuits de noce d'un jeune couple. Il s'empressa également de dévaliser les placards pour en extraire plusieurs couvertures qu'il entreprit d'étendre sur une surface moelleuse, les unes après les autres, avant de positionner quelques oreillers à l'une des deux extrémités d'un nid douillet et d'y déposer un corps fragile qu'il commença à dévêtir d'une main tremblante, s'efforçant de trouver un compromis impossible entre la délicatesse que lui réclamait le cœur agonisant d'une chimiste et la vitesse nécessaire pour raccourcir l'opération au maximum.
Comme on pouvait s'y attendre, Ran ne manqua pas de l'interrompre au beau milieu de cette besogne qui avait des allures de toilette mortuaire bien plus que de premiers soins, et s'aventurait à la lisière de la profanation aux yeux d'une adolescente. Même si elle ne soupçonnait pas l'ombre d'arrière-pensées inavouables dans la manière dont Shinichi était en train d'effeuiller une autre femme sous les yeux d'une amie d'enfance, elle n'avait pas le cœur à le contempler en train de s'acharner sur une morte qui ne serait plus en état de lui reprocher quoi que ce soit, qu'il s'agisse d'exposer son intimité ou de ne pas l'avoir sauvé malgré une quantité proprement herculéenne d'efforts au cours de la dernière tentative.
Elle avait eu l'occasion de serrer le corps d'une métisse contre le sien pendant qu'un détective hurlait ses instructions à une mère et un allié par le biais d'un badge, leur intimant de le rejoindre au plus vite, en insistant qu'il s'agissait littéralement d'une question de vie ou de mort où la plus petite seconde de retard pouvait faire toute la différence du monde. Un corps dont la respiration s'était définitivement interrompue maintenant que les eaux glaciales de l'océan l'avaient dépouillé de ses derniers lambeaux de chaleur humaine, aucun souffle n'avait fait frémir ses lèvres bleuies par le froid depuis que le tout dernier s'était échappé, avec la consolation douce-amère d'avoir pu le faire à l'air libre. Aucun frisson ne faisait tressaillir le corps inerte de celle qui s'était appelé Haibara dans une autre vie, pour manifester le besoin pressant qu'on l'enveloppe de soins comme de chaleur. Si Ran avait été gagné par l'impression surréaliste d'avoir une femme des neiges entre ses bras au cours des premiers instants de leur étreinte, ce voile poétique s'était assez vite déchiqueté devant la manière dont la nuance de blanc d'un épiderme tirait vers une teinte violacée des plus dérangeante, appropriée à un cadavre, certainement pas à une infortunée flottant entre la vie et la mort. Si un cœur se dissimulait réellement sous cette surface enneigée, en admettant qu'il ne soit pas fait de glace, il était évident qu'il avait cessé de faire résonner ses battements depuis bien longtemps au vu du silence terrifiant qu'une lycéenne avait senti lors de sa tentative de se raccrocher à un semblant de pouls.
Autant de constats qu'elle murmura en sanglotant à l'oreille d'un ami d'enfance en refermant ses bras autour de ses épaules, que ce soit pour le secouer d'un rêve dont l'éveil serait d'autant plus douloureux qu'un détective s'accrocherait au cadavre de ses illusions, ou dans l'espoir fugitif qu'il la contredise.
Paradoxalement, la panique d'une championne de karaté ramena un semblant de sérénité sur le visage d'un détective tandis que ses traits adoptaient une expression qui se voulait rassurante, soufflant gentiment sur les braises de ses espérances pour en écarter la couche de cendre, tout en prenant un visage en pleurs entre ses mains, amenant ainsi sa propriétaire à le regarder, les yeux dans les yeux.
Contrairement à ce qu'on pouvait s'imaginer, le corps d'une chimiste n'avait pas rendu l'âme, au sens propre comme au figuré, il ne fallait pas interpréter la manière dont son enveloppe charnelle s'était dépouillée de son si fragile vernis d'humanité comme le symptôme d'un abandon mais, bien au contraire, comme la manifestation d'un mécanisme de survie.
Lorsqu'il était exposé à un froid suffisamment intense pour enclencher ses signaux de danger, l'organisme diminuait automatiquement l'afflux de sang en direction des extrémités les plus éloignées du cœur par la constriction des vaisseaux qui acheminaient le précieux liquide, dans l'objectif d'économiser le peu de chaleur qu'il contenait encore, la conscience d'une métisse n'avait pas été soufflé comme la flamme d'une chandelle, elle s'était mise en sommeil avec son cerveau de la même manière qu'un ordinateur portable se mettait en veille pour sauvegarder ses données quand sa batterie se sentait à bout de souffle, le cœur autour duquel gravitait leurs derniers espoirs, il continuait d'ancrer sa propriétaire à la vie, le petit animal craintif qui était enterré dans les profondeurs neigeuses d'un corps en hypothermie, il s'était mis en hibernation pour offrir une dernière chance aux sauveurs dont il continuait d'attendre la venue, ralentissant son rythme à un tempo stagnant de deux à trois battements par minute, quitte à prendre le risque de se rendre inaudible à ceux qui traqueraient les plus infimes traces de sa présence, quelque part sous l'avalanche.
Un miracle dont il fallait réaliser l'extrême fragilité, ce petit cœur recroquevillé sur lui-même était plus vulnérable que jamais, la moindre stimulation excessive pouvait le faire basculer en fibrillation ventriculaire mortelle, le petit organe se mettant en tachycardie et en arythmie complète. Dénouement tragique qui pouvait survenir si les jambes comme les bras de la rescapée étaient réchauffées avant le reste du corps, faisant redescendre un sang glacial en direction du cœur, abaissant un peu plus sa température, suscitant un arrêt cardiaque. Pour la même raison, il faudrait se prémunir de la tentation lancinante de masser ou de frictionner leur petite protégée dans les prochaines minutes, si ce n'est les prochaines heures, de peur de faire redémarrer la circulation sanguine avant que l'organisme ait atteint une assiette de rétablissement suffisante pour l'encaisser, mettant en danger le petit animal craintif qui s'était comprimé en position fœtal dans les profondeurs d'un corps en hibernation.
Oui, on pouvait la comparer à une femme des neiges, mais c'était dans la mesure où des sentiments chaleureux dispensés avec trop de prodigalité pouvait menacer un cœur vulnérable au plus infime changement de température, quand bien même il n'était définitivement pas fait de glace. Il n'y aurait pas de raccourci pour la ramener en surface, il faudrait prendre tout leur temps, de la même manière qu'il s'y était pris tout à l'heure, quand celle qui leur avait confié sa vie était encore consciente pour manifester sa gratitude.
La situation n'avait fondamentalement pas changé, celle qui était étendue sur ces couvertures n'avaient pas abandonné ses proches, cette criminelle avait retenue les leçons de son détective. Il s'était engagé à la protéger, elle s'était engagée en retour à ne pas fuir sa destinée, et l'un comme l'autre tiendrait parole.
Ran sentit ses doutes comme ses angoisses fondre graduellement face à la détermination comme aux certitudes que lui exposait son ami d'enfance, le luxe de précautions et d'inquiétudes bien réelles qu'il l'invitait à déployer autour d'une vie si fragile qu'un souffle pouvait la briser, cela avait paradoxalement abouti à rassurer une championne de karaté… Elle préférait les tourments de se voir confier la responsabilité de maintenir le plus délicat et peut être le plus éphémères des miracles que la certitude de comprimer un cadavre entre ses bras.
Constatant que l'élue de son cœur s'était dépouillée de la majeure partie de ses appréhensions, Shinichi acheva d'effeuiller une rose grise, consentant à déléguer une partie de la besogne à une jeune femme quand cette dernière lui rappela qu'une scientifique aurait sans doute préféré que ce soit des mains féminines qui retirent ses sous-vêtements pendant que le regard d'un homme se portait sur le reste de la pièce. Suggestion qu'un détective encaissa avec une certaine gêne.
Gêne qui perdura sur son visage quand il ordonna à sa camarade de classe de se déshabiller à son tour, la faisant rougir jusqu'aux oreilles lorsque l'exigence acheva de transpercer la barrière de l'incrédulité. Dans toutes autres circonstances, ce qui n'avait rien d'une requête aurait généré une explosion de colère et d'indignation, mais Ran n'avait eu aucun problème à déchiffrer la nature des émotions qui comprimaient le cœur de son détective. Ce n'était pas la concupiscence qui avait fait vibrer ses cordes vocales mais le désespoir, le corps qu'on l'invitait à réchauffer, ce n'était définitivement pas celui d'un homme, et lorsque Shinichi réitéra son injonction, l'agrémentant d'un s'il te plaît balbutié du bout des lèvres, ce fût avec une expression similaire à celle qu'il aurait adopté s'il avait supplié Ran de plonger en direction de l'océan où venait de basculer une métisse qu'il n'était pas en mesure de sauver par ses propres moyens.
Les angoisses d'une lycéenne vis-à-vis de l'état de santé d'une scientifique à l'agonie, elles reléguèrent à l'arrière-plan ses propres appréhensions à l'idée d'exposer son intimité à un ami d'enfance, sans pour autant les faire taire, ce n'était pas uniquement le froid qui hérissa l'épiderme d'une adolescente tandis qu'elle achevait de se dévêtir et le rouge de la honte parvenait à poindre sur des joues qu'un séjour au fond des eaux ou une inquiétude lancinante avait donné une certaine pâleur.
Abritant son corps derrière celui d'une métisse, Ran réprima un rictus au fur et à mesure qu'elle comprimait une chair tremblante contre la peau inerte de celle qui avait définitivement l'aura comme l'apparence d'une femme des neiges. Si Ran était frigorifiée de son côté, elle ne doutait pourtant pas que le semblant de chaleur humaine qu'elle dispensait aurait suscité une sensation de brûlure analogue à celle d'une bouilloire métallique dont le contenu aurait été porté à ébullition si celle qui en bénéficiait avait gardé un semblant de conscience.
Shinichi s'empressa de rabattre un pan des couvertures pour envelopper les deux femmes de sa vie, avant de frictionner avec douceur celle qui pouvait bénéficier du traitement, une championne de karaté dût batailler pour ne pas restituer cette faveur à un corps qui n'était même plus en état de le lui réclamer par le biais d'un frisson.
Au plus grand regret de Ran, le soutien silencieux de l'élu de son cœur s'éclipsa un peu trop vite à son goût, ce dernier s'étant relevé pour dépouiller la baronne de la nuit de son foulard, quand cette dernière commença à faire mine d'enlacer son propre fils. S'excusant après coup de cette discourtoisie que personne n'aurait songé à lui reprocher, le détective entreprit d'emmailloter gentiment la gorge d'une scientifique avec la bande de tissu dont il avait dépossédé sa mère, précaution qu'il justifia de par le fait que les pertes de chaleur étaient importantes de ce côté et qu'il était crucial d'en confiner le maximum au sein d'un corps qui menaçait d'entamer sa mue en cadavre.
Passé quelques secondes à promener l'arrière de ses doigts sur le visage d'une femme des neiges avant de s'attarder sur une chevelure auburn dont il écarta les boucles, la contemplant avec une expression mélancolique qui souleva une foule d'interrogations et de sentiments contradictoires dans la conscience d'une amie d'enfance, le détective trouva le courage de se lever, et de réclamer à une mère qu'elle sorte de la pièce, ou à tout le moins qu'elle se retourne pendant quelques minutes, si c'était trop lui demander, se blindant mentalement pour faire face au peloton d'exécution que formerait une armada de remarques malicieuses qu'il n'était définitivement pas en état d'encaisser. Mais à son plus grand soulagement, l'exubérance de la baronne de la nuit avait reflué au vu de circonstances où elle n'avait pas sa place, sa mère réfrénant observations taquines sur le fait que ça n'aurait pas été la première fois qu'elle aurait eu l'occasion de contempler un fils nu comme au jour de sa naissance, suggestions insidieuses sur le genre de frasques qu'un enfant préférait s'abstenir de commettre devant le regard d'un parent, sous-entendu lourds de sens l'invitant à ne pas réchauffer le corps d'une demoiselle au-delà d'un point que la morale cesserait d'approuver ou accusations de vouloir arborer une fleur différente à chacun de ses bras.
Un fils ne doutait pas que la plus insupportable des mères conserverait cet arsenal de fusil de Tchekhov dans son armurerie personnelle pour ne pas manquer de mitrailler sa progéniture une fois que sa victime cesserait d'être à terre, mais pour le moment, elle préféra enlacer un enfant qui avait définitivement besoin de sentir le soutien d'un parent à ses yeux, l'assurance d'un détective commençant à s'effriter au fur et à mesure qu'il se rapprochait du moment fatidique où la seule chose qu'il lui resterait à faire dans les prochaines heures, ce serait d'attendre, en s'efforçant de conjurer la possibilité que ça soit en vain, un jeune couple finissant par réaliser que c'était bel et bien une morte qui s'était interposé au cours de ce qui aurait pu être leur toute première fois dans n'importe quelle autres circonstances…
Eventualité qui comprimait visiblement le cœur d'un adolescent d'une main glaciale comparable à celle d'une toxine expérimentale chaque fois qu'elle finissait par rompre la camisole de force où l'avait confiné un alcool ou un antidote temporaire. Tant et si bien qu'il succomba à la tentation de bénéficier d'une étreinte maternelle sans trop protester. Percevant les soubresauts du corps qu'elle comprimait contre le sien, et dont le propriétaire hésitait visiblement à se dépouiller réellement de dix ans sans qu'on puisse blâmer le moindre poison, cette fois, en se blottissant pour de bon contre celle qui lui avait donné le jour au lieu de faire mine de subir ses caprices en silence sans faire beaucoup d'efforts pour se dégager ou même pour donner un semblant de crédibilité à cette illusion, une mère rappela à son éternel garnement que les garçons étaient en droit de verser des larmes quand le monde leur en réclamait un peu trop, et lui plus que tous les autres…
Si un moment de flottement se déroula, l'adolescent finit néanmoins par se dégager de l'étreinte maternelle en dissipant tout accès de faiblesse par un reniflement, qu'il blâma sur son séjour dans l'océan couplé au fait qu'une mère poule l'avait empêché de se dépouiller de vêtements détrempés. Complainte que Yukiko encaissa avec un sourire qui n'avait pas grand-chose de moqueur, le cœur n'y était visiblement pas du côté d'un fils, et c'était bien de la gratitude qu'elle pouvait déchiffrer sur un visage qui s'était voulu renfrogné.
Elle consentit néanmoins à lui restituer un semblant d'intimité en sortant de la pièce, concession qui était néanmoins conditionnée à la réserve explicite qu'elle ne manquera pas d'y revenir sous peu pour s'enquérir du bien être de ses occupants, observation qu'elle murmura en ébouriffant une chevelure avant de tourner le dos à sa progéniture.
Ran détourna timidement les yeux de son côté quand les vêtements d'un détective commencèrent à s'amonceler à côté de ceux qu'elle avait laissé sur le sol de la pièce, dans ces circonstances, certaines rêveries auraient eues la même sonorité dérangeante qu'un éclat de rire au beau milieu d'une cérémonie funéraire, la femme qui était au centre des préoccupations du seul homme de la pièce n'était clairement pas une amie d'enfance, et le corps dénudé qu'il pressait contre le sien après avoir replié le deuxième pan d'une masse de couverture, son objectif était de la réchauffer, certainement pas de l'enflammer…
La jeune femme s'interrogea malgré tout sur les raisons qui avaient poussé Shinichi à se presser contre le dos d'une métisse, en la positionnant face à une championne de karaté. Était-ce une sollicitude à l'égard de sa belle au bois dormant, pour lui éviter un réveil brutal où elle aurait la brusque impression de se retrouver à la merci d'un homme qui avait abusé de son inconscience? Une garantie implicite qu'il offrait à une amie d'enfance pour la rassurer et lui assurer que les sentiments qui soudaient un détective à une scientifique étaient de nature platoniques? Une manière de se prémunir de la tentation qui ne manquerait pas de le hanter s'il s'exposait au fruit défendu par la façade qui serait la plus apte à susciter la concupiscence au fur et à mesure que le corps d'un spectre retrouverait graduellement un semblant de couleur comme de chaleur et par la même de charme?
A moins qu'un détective se soit retrouvé dans l'incapacité de faire face à celle qu'il n'était pas certain d'avoir pu sauver, pendant les heures douloureuses où son visage se superposerait à celui d'une morte dont le spectre le hanterait jusqu'à la fin de ses jours, en faisant bruisser l'écho glacial d'une promesse à la hauteur de laquelle il n'avait pas pu se hisser?
Des questions qui refluèrent à l'arrière-plan quand Ran sentit les doigts d'un détective effleurer ceux qu'elle avait glissé dans une chevelure auburn, des doigts qui s'entremêlèrent graduellement aux siens au fur et à mesure qu'un ami d'enfance soudait sa main à la sienne, une main qu'il comprima gentiment, que ce soit pour exprimer ses remerciements, puiser un peu de réconfort, réclamer son soutien ou la rassurer, aucune de ces possibilités n'étant contradictoires.
Un contact qui se prolongea pendant quelques secondes d'accalmie, avant que Shinichi ne prenne conscience de la fébrilité qui faisait vibrer la main d'une jeune femme, cette femme qui formait encore le centre de son univers, il n'y a pas si longtemps, une fébrilité qui n'était que le remous le plus visible de troubles plus profonds. S'il relâcha la main de sa compagne, ce fût pour la glisser le long de son épaule, et constater qu'au vu des frissons qui parcouraient sa peau par intermittence tandis qu'elle grelotait, le corps de la chimiste n'était définitivement pas le seul à réclamer un semblant de chaleur au monde extérieur. De fait, il y avait de fortes chance qu'une malheureuse lycéenne s'accroche du bout des ongles à l'extrême rebord du gouffre où une scientifique avait basculé pour de bon… Pourquoi s'enfermer une fois de plus dans le déni? Deux des personnes les plus importantes de sa vie avaient basculé dans ces abysses, la seule différence entre elles se situait au niveau de la distance qui les séparait de la surface.
Se redressant sur un coude pour contempler une championne de karaté, le détective ramena sa main au niveau du visage de sa compagne pour l'aligner sur la courbe de sa joue. De son côté, Ran succomba à la tentation de poser sa propre main sur celle de l'élu de son cœur pour la maintenir en place.
Une question flotta dans l'atmosphère avant de franchir les lèvres de Shinichi: Avant de partager une partie de sa chaleur avec le corps frigorifié d'une métisse, abaissant ainsi sa propre température qui devait déjà être dangereusement basse, au risque de partager également son triste état dans les minutes qui viendraient, ne valait-il mieux pas qu'elle se place dans le dos d'un détective tout disposé à la décharger d'un fardeau dont elle n'était pas responsable? Après tout, des trois membres du trio, c'était bel et bien le garçon qui avait été le moins exposé au froid, il était donc logique qu'il se place au centre au lieu de reléguer une jeune femme à la périphérie, pour l'exposer en première ligne.
Si Ran fût visiblement touchée par la sollicitude sincère que lui témoignait un ami d'enfance, elle s'efforça de faire taire un chant des sirènes l'exposant à la plus voluptueuse des tentations. Quand bien même elle désirait un supplément de chaleur humaine, ce n'était pas elle qui en avait un besoin vital à l'instant présent, aussi douloureuse que soit sa situation, ce n'était pas une lycéenne qui flottait entre la vie et la mort, et n'en déplaise à son chevalier servant, elle avait une part de responsabilité dans la tourmente qui menaçait d'emporter une scientifique. Après tout, si une idiote avait mis moins de temps à mettre la main sur un outil susceptible de briser une chaine, abandonnant ainsi une malheureuse au fond du plus glacial des enfers pendant des minutes de solitude qui avaient franchies le cap de la dizaine, si ce n'est de la vingtaine, et qui avaient sans doute été les plus longues comme les plus douloureuses de leurs existences respectives, elle n'aurait pas besoin d'expier cette faute en étreignant une femme des neige, quitte à ce qu'elle la dépouille d'une partie voir de la totalité de sa vie en retour.
Le seul point d'intersection entre la perspective d'un détective et celle d'une championne de karaté était le caractère approprié du qualificatif d'idiote pour la seconde. Comment pouvait-elle s'accuser d'avoir abandonnée une métisse aux profondeurs glaciales de l'océan? Si elle était restée à ses côtés à l'étreindre gentiment au lieu de s'efforcer de la délivrer, la seule différence que cela aurait pu faire au final, c'est qu'un détective aurait été condamné à ramener le cadavre d'une noyée à la surface, dans le meilleur des cas, ou de remonter deux corps sans vie soudés l'un à l'autre dans le pire…
Un tremblement parcourut le bras de Shinichi au fur et à mesure de sa diatribe, laissé à lui-même, il aurait été dans l'incapacité de se mettre à la hauteur de la plus importante des promesses qu'il avait faite au cours de sa vie, en conséquence, il était hors de question que celle qui l'avait aidé à se hisser à cette hauteur puisse commettre l'affront de se rabaisser devant lui, pour expier une faute qui n'était définitivement pas la sienne.
Passé quelques instants d'incertitudes, un sourire glissa sur les lèvres tremblantes d'une jeune femme, qui lui rappela, entre deux claquements de dents, qu'à ce petit jeu, c'était un prêté pour un rendu, et qu'il avait fallu qu'un couple d'amis d'enfance joigne leurs forces pour secourir une demoiselle en détresse qu'ils auraient été bien incapable de sauver séparément.
Constatant qu'un embryon de doute subsistait dans les yeux de son compagnon, Ran le força à positionner ses doigts au niveau de son coup pour écouter la symphonie d'un cœur qui n'était certainement pas en hibernation, et dont le rythme évoquait la cacophonie, certainement pas un râle d'agonie, ne donnant clairement pas l'impression de vouloir se ralentir, bien au contraire. Elle frissonnait? Elle grelotait? Elle claquait des dents? Autant de signe qu'elle avait encore les deux pieds ancrés fermement dans la vie, elle était donc en état d'en partager une parcelle avec l'infortunée dont le corps n'avait même plus la force de réclamer la chaleur dont il avait si cruellement besoin.
Shinichi soupira en marmonnant que deux idiotes se ressemblaient bien plus qu'il n'aurait pu se l'imaginer, jugement qui exprimait une certaine tendresse et qui lui avait restitué un semblant de sourire.
Et s'il y avait eu le moindre doute sur le sens de ses paroles, il se serait dissipé instantanément au vu de la manière dont la chaleur d'un regard avait embrassé deux jeunes femmes, sans donner l'impression de privilégier l'une par rapport à l'autre.
