Les personnages du manga Détective Conan appartiennent à Gosho Aoyama. Une histoire qui m'a été inspiré par le récent visionnage du film 26. En matière d'avertissement, vous pouvez anticiper une copieuse dose d'érotisme dans la seconde partie. Ah, et précisons qu'elle ne mettra pas en scène de triangle amoureux, ou plutôt qu'elle mettra en scène un triangle amoureux dont les trois extrémités seront définitivement soudées les unes aux autre.
L'océan se noie dans une goutte de tendresse
L'épilogue de son histoire avait enfin fini par stabiliser ses contours, au vu du soin tout particulier avec lequel Gin avait verrouillé la boite de Pandore où reposeraient les dernières espérances d'une scientifique comme d'un détective avant de la faire basculer au fond de l'océan.
Ce n'était pas un nœud de magicien qui comprimait les poignets d'une métisse dans son propre dos, cette fois, mais une chaine d'acier trempé dont la résistance n'avait rien à envier à celle qui soudait ses chevilles et dont l'extrémité était arrimée à un bloc de fonte. Un meurtrier vêtu de noir avait pris un malin plaisir à faire danser un trousseau de clé sous les yeux d'un couple d'adolescents, que ce soit celle qui était allongée sur le côté à l'extrême rebord d'une plateforme surplombant le Pacifique ou son sauveur potentiel, qui serrait les poings, quelques mètres plus loin.
Bel et bien la clé d'une boite de Pandore puisque c'était la seule capable de déverrouiller les deux cadenas qui maintiendraient une chimiste au fond des abysses avec le bloc de fonte que son assassin comprimait pour l'instant sous son pied.
Une clé qu'un assassin fît décoller de sa main d'un geste négligeant, la faisant passer derrière sa propre épaule, par-dessus la frontière séparant la terre ferme de l'océan qui grondait une dizaine de mètres plus bas, prélude au sort de celle qui allait la rejoindre sous peu.
Au lieu de se focaliser sur l'index qui caressait la détente du revolver que Gin pointait dans sa direction, les yeux d'un détective oscillaient entre le visage résigné d'une scientifique, le bloc de fonte que sa Némésis faisait osciller sous sa chaussure alors que la distance qui le séparait d'une chute fatale se mesurait en centimètres, et la chaine qui unissait la première au second… Une chaine qui aurait pu constituer le fil d'une vie, coincé entre les deux lames du ciseau des Parques…
Deux adolescents étaient suspendus au verdict de leur meurtrier, s'il ne faisait pas le moindre doute qu'aucun d'eux ne bénéficierait d'une quelconque grâce, une question demeurait ouverte concernant le plus atroce des sursisqu'il pouvait encore leur offrir: A l'instant présent, la plus grande terreur de la chimiste n'était pas tant la noyade que la dernière vision qu'elle entrainerait avec elle en rendant son tout dernier soupir sous la forme d'une ultime bulle d'air en direction de la surface, celle d'un détective agonisant, le poumon perforé par une balle, image qui se superposerait à celle d'une grande sœur. Et comme on pouvait s'y attendre, la réciproque était tout aussi vraie, l'angoisse que Shinichi s'efforçait de canaliser en vain, elle gravitait autour du tout dernier sourire que lui adresserait sa demoiselle en détresse avant que la brusque traction d'une chaine ne l'éjecte pour de bon en dehors de son horizon, quelques instants avant que le son caractéristique d'un corps traversant la surface des eaux fasse résonner son sinistre glas en contrebas. Dans cette configuration, peu lui importait que la balle d'un révolver lui traverse le genou plutôt que le poumon, dans un cas comme dans l'autre, la seule véritable agonie serait celle de l'impuissance qui en résulterait…
Suite à d'interminables secondes qui avaient un arrière-goût d'éternité passée aux enfers, que Gin savoura comme le plus capiteux des alcools en contemplant l'anticipation du pire tracer son liseré morbide sur le visage de ses deux victimes, l'assassin fractura l'équilibre précaire d'un bloc de fonte d'une pression du pied, le faisant basculer dans le vide… Le temps sembla suspendre son vol dans la conscience de deux adolescents, tandis qu'un décalage se creusait entre la compréhension d'un micro-évènement sur le plan intellectuel, et la réalisation émotionnelle parcourant tous les paliers séparant l'incrédulité de l'horreur.
Un serpent métallique enroulé sur lui-même fît résonner le plus sinistre des cliquetis en guise de sifflement alors qu'il déroulait ses anneaux sous le regard horrifié d'un détective tandis que le fil de la vie d'une métisse s'effilochait à une vitesse exponentielle au fur et à mesure de l'opération.
Pour le meilleur comme pour le pire, Shiho avait préféré fermer les yeux, traitant ses paupières comme le couvercle d'une boite de Pandore qu'il valait mieux claquer pour de bon avant que l'espérance ne s'en échappe. Le nom d'une fillette qui n'était déjà plus de ce monde résonna en lieu et place de son véritable nom de famille, sous la forme du hurlement qui traversa les lèvres du détective que la scientifique avait exilé derrière les volets des fenêtres de sa perception. Un coup de feu claqua dans l'atmosphère, poussant une adolescente à comprimer douloureusement ses paupières, des paupières qu'elle ne releva par reflexe qu'au moment où la traction d'une chaine tira violemment ses chevilles en arrière avec le reste de son corps, mais dans sa position, la seule chose que cet accès de faiblesse lui dévoila, ce fût une voute céleste qui avait commencé à prendre une teinte vermillonne au cours des premiers signes du crépuscule… Le déroulé de l'ultime confrontation entre son détective et son meurtrier, il était désormais dissimulé dans son angle mort, définitivement hors de sa portée maintenant que les mètres s'additionnaient aux mètres au fur et à mesure de sa chute, superposant une boite de Schrodinger à celle de Pandore.
Avait-il survécu au coup de feu? Disposait-elle encore d'un héros susceptible de la sauver des eaux? Valait-il la peine d'aspirer la plus large goulée d'air possible tant qu'elle en avait encore l'opportunité, quitte à prolonger inutilement son agonie, à attendre quelqu'un qui n'était peut-être plus de ce monde? Autant de questions sans réponses qui se succédèrent à un rythme effréné dans la conscience d'une chimiste… Des questions auxquelles elle offrit une seule et même réponse, sous la forme d'une ritournelle qu'elle se répéta dans son for intérieur, comme un mantra si ce n'était une prière: le souvenir d'une promesse…
«Je te protégerais»
Sa toute dernière illusion, auquel elle se raccrocha comme une planche de salut quand elle creva la surface des flots, qui ne manquèrent pas de se refermer sur l'infortunée dont ils constitueraient bientôt le linceul humide maintenant qu'elle s'enfonçait dans un gouffre de silence, avec le peu d'oxygène qu'elle pouvait encore enfermer dans ses poumons…
Le monde ne s'achèverait pas avec le boum tonitruant d'une explosion mais au cours du murmure inaudible d'un dernier chapelet de bulles d'air qui s'évaderait de ses lèvres pour rejoindre la surface de son tombeau.
Avait-elle laissé des regrets en surface? Si peu… Au cours des semaines qui avaient précédé son ultime enlèvement, elle avait finalement tenue sa propre promesse et restitué à son détective les dix années qu'elle lui avait dérobé, s'aménageant ainsi l'occasion de faire sa dernière révérence sous son véritable visage, et si elle se fiait aux échos lointains d'une explosion, aux bourdonnement de paniques qui avaient bruissé dans les couloirs d'un syndicat du crime comme à la lueur de rage qui avait frémis dans les yeux de Gin quand il l'avait trainé vers le lieu de son plongeon, l'organisation ne lui survivrait pas, il était même possible que sa propre chute soit simultanée à l'effondrement…
En un sens, elle avait bien payé sa dette, mais était-ce suffisant pour parler d'absence de regrets? De fait, les regrets qu'elle laissait derrière elle avait une foule de visages…
Celui d'une fillette et de ses deux petits camarades de classe, qui ne manqueraient pas de se poser des questions si la voix de leur ancienne amie cessait de résonner par l'intermédiaire d'un téléphone, et d'un nœud papillon qu'elle avait emprunté à un détective qui n'en avait plus besoin pour faire résonner sa propre voix à ses proches, contrairement à elle… Peut-être avaient-ils déjà essayé de la joindre à plusieurs reprises depuis sa capture par l'organisation… Qui prendrait le relais pour enterrer une morte sous l'illusion qu'elle soit simplement de l'autre côté d'un océan au lieu de reposer au fond de celui-ci? Son adorable professeur Nimbus? Ce n'était pas seulement le blocage de sa respiration qui comprima douloureusement le cœur d'une métisse lorsqu'elle songea à la réaction de son tuteur quand on lui annoncerait la triste nouvelle… Une raison supplémentaire de conserver son souffle le plus longtemps possible, dans l'espoir futile que cela laisserait le temps à un Sherlock Holmes d'opérette de neutraliser Gin, de plonger dans les abysses, de parcourir en apnée les dizaines de mètres qui le séparaient du fond des mers, de tâtonner dans le noir à la recherche d'une fugueuse qui essayait de lui fausser compagnie pour de bon, alors même qu'il n'y avait plus de badge épinglé à sa robe qui aurait pu transmettre sa localisation à une paire de lunette… et c'était sans compter la problématique de cette chaine qui l'ancrait à son bien triste destin… Au fur et mesure qu'elle dépliait les détails formant les contours des espérances qu'elle emprisonnait dans ses propres poumons, démontrant ainsi l'étendue de la futilité de l'entreprise, la chimiste fût gagnée par la tentation de les relâcher par un soupir de capitulation…
Tentation qu'un choc sourd enfonça un peu plus profondément dans sa conscience, celui émit par un poids en fonte quand il percuta le sable qui tapissait le sol de sa prison, mettant un point final à sa descente dans les abysses… Un sourire sans joie plissa les lèvres d'une scientifique, elle avait littéralement touché le fond, au sens propre comme au sens figuré…
Pour le moment, son corps était encore au diapason de son âme, se laissant bercer par le flux et le reflux du milieu aqueux qui faisait flotter sa prisonnière en son sein au gré de ses caprices, pour la déposer avec une certaine délicatesse sur ce qui lui tiendrait lieu de lit de mort… Un détachement qu'elle ne pourrait pas maintenir éternellement, et qui commençait déjà à se fracturer, lentement mais sûrement… la gène lancinante des poumons qu'elle bloquait dans leur position commençait à s'enliser dans la zone grise qui la rapprocherait graduellement d'une douleur brûlante, les battements de son propre cœur commençaient à faire palpiter son cou, un martellement de plus en plus pesant au fur et à mesure que le petit organe manifestait sa nervosité avec un empressement grandissant…
Courage, son calvaire n'excéderait sans doute pas les trois minutes, et une partie de ce laps de temps avait déjà été consumé au cours de sa chute comme du va et vient qui venait de faire virevolter un cadavre en devenir dans un mouvement évoquant les derniers soubresauts d'une feuille morte avant son atterrissage final…
On ne lui en demandait pas tant que ça, passé ce délai, le plus obtus des détectives ne pourrait pas lui reprocher de ne pas avoir attendu son sauveur…et quand bien même ce serait le cas, elle ne serait plus là pour entendre ses récriminations, qu'un semblant de pouls ait continué de palpiter sous sa peau ou non…
«Je te protégerais»
Ridicule… Une promesse cousue de fil blanc qui n'engageait que ceux qui étaient assez stupides pour y croire…et elle faisait encore partie du lot… Tant qu'on lui laisserait un embryon de conscience, elle serait hantée par l'écho lointain qui avait la résonnance de la possibilité d'une grâce in extremis pour une condamnée à mort… Quoi de plus normal? Si on l'avait enterrée vivante, les pronostics de l'intellect ne pèseraient jamais suffisamment lourds pour l'empêcher de marteler le couvercle d'un cercueil de toutes ses forces, quand bien même cela reviendrait à l'ensevelir pour de bon sous les tonnes de terre qui s'interposaient entre elle et la surface…
Et il semblait bien que la petite noyée avait atteint ce stade si elle en jugeait aux soubresaut d'une chaine, le serpent métallique étant visiblement atteint de la danse de Saint Guy, à moins qu'il ne faille blâmer l'âme en peine qui s'agitait au-dessus d'un bloc de fonte, déployant ses dernières forces pour briser les chaines qui lui entravaient les chevilles comme les poignets, avec une intensité suffisante pour que quelques arabesques de rouges se déploient autour de l'extrémité de ses membres endoloris… Le divorce entre son âme et son enveloppe charnelle était d'ors et déjà consommé, un petit animal pris au piège se substituant à la scientifique qui s'efforçait de faire son propre deuil… Un corps indiscipliné qui menaçait d'absorber la conscience supposée y habiter… Si le nom d'un certain détective continuer de raisonner silencieusement, ce n'était plus l'écho d'une promesse qui le faisait onduler mais un appel au secours qui se pressait douloureusement contre les lèvres qu'elle s'efforçait de maintenir closes, menaçant d'exploser en même temps que ses poumons…
Appel à l'aide qui était déjà mort sur ses lèvres quand elles se desserrèrent enfin pour libérer un air vicié à force d'avoir été comprimé dans un corps en perdition à se recycler indéfiniment… son âme avait déjà déserté son corps quand il cessa ses soubresauts pour glisser docilement sur le sable…Une âme qui s'était senti si légère par rapport à un corps si lourd…
Une âme qui se retrouva brusquement catapultée du néant où elle avait commencé à s'ensevelir quand une vague d'air frais écarta ses lèvres pour regonfler ses poumons, un ballon d'oxygène qui avait écarté d'autres lèvres que les siennes avant de s'immiscer dans son corps pour le réanimer avec la vigueur d'un électrochoc, celles qui s'étaient pressé contre sa bouche à plusieurs reprises…
Les paupières si lourdes qui s'étaient affaissées dans une autre vie, se relevèrent violemment pour dévoiler le sourire chaleureux d'un fantôme de son passé, écarquillant les yeux d'une orpheline…
«N…nee-chan?»
Si une chaine ne lui avait pas douloureusement comprimé les mains derrière le dos, elle aurait sans doute enlacé l'apparition auréolée de lumière sans se poser de question avant d'éclater en sanglots dans ses bras, une apparition qui adressa le plus chaleureux des sourires à une adolescente hébétée avant de glisser gentiment l'embout d'un masque à oxygène entre ses lèvres, l'invitant à aspirer goulument, une tentation à laquelle le corps d'une noyée succomba immédiatement, alors même que son âme s'éveillait graduellement d'un rêve, le fantôme d'une grande sœur s'éclipsant graduellement derrière une lycéenne qui n'était pas supposée être ici…
Est-ce que cette ange gardien inattendu s'était glissé dans le dos d'un détective à son insu, pour sortir des coulisses au tout dernier moment? Cela n'aurait pas été la première fois, A fortiori quand c'était pour porter secours à une criminelle au moment où elle était sur le point d'être rattrapée par son passé… Mais peut-être que son cobaye préféré avait confessé autre chose que ses sentiments à sa dulcinée suite à l'ingestion d'une antidote permanente… A moins que ce ne soit le professeur Agasa qu'il faille blâmer ou remercier pour cette intervention inespérée, puisque c'était bel et bien l'une de ses inventions qui lui avait offert un sursis concernant la problématique de l'approvisionnement en oxygène… Comment savoir? Quand on était confinée dans le monde du silence, ce genre de détail ne pouvait guère s'exprimer, et encore moins se déchiffrer dans un regard…
Un regard qui se voulait rassurant et emprunt de sollicitude, tout comme la manière dont Ran enlaça une condamnée pour absorber ses dernières angoisses et réfréner tout nouvel accès de panique…
Cela dura le temps d'un rêve pour une métisse qui fût temporairement dépouillée des dix années qu'elle avait réussi à reconstituer, tandis qu'elle se blottissait contre son ange gardien autant que le lui permettaient ses entraves. Un ange gardien qui récupéra temporairement un masque à oxygène pour réapprovisionner ses propres poumons avant de le restituer à celle qui en avait le plus besoin. Et si elle tourna le dos à la compagne d'infortune du détective si cher à son cœur, ce fût pour se pencher sur un bloc de fonte, qu'elle balaya du faisceau lumineux d'une montre (une autre contribution, volontaire ou non, du professeur Agasa), pour examiner la manière dont la chaine était arrimée à un fardeau métallique qu'elle n'aurait jamais la force de ramener à la surface en compagnie d'une chimiste qu'on avait dépouillé de sa liberté de mouvement.
Suite à quelques tentatives aussi futiles que frustrantes d'arracher la chaine de son point d'ancrage par la seule force de ses bras, Ran détacha une montre de son poignet avant de la verrouiller à l'anneau métallique qui surmontait un bloc de fonte, en s'assurant que le portail qui laissait s'échapper un cône de lumière continuerait de pointer en direction de la surface, générant un semblant de phare dans l'obscurité où se dissimulerait une prisonnière quand il faudra revenir la délivrer en disposant des moyens appropriés à la tâche.
Une prisonnière qu'elle s'efforça de rassurer par le plus chaleureux comme le plus déterminé des regards, en lui faisant face les yeux dans les yeux, pour lui faire comprendre qui si elle s'éloignerait dans les prochaines minutes, ce ne serait pas pour l'abandonner à son triste sort, mais au contraire pour la délivrer à son retour.
Message qui fût communiqué sans encombre, et qui fît monter la panique d'une scientifique d'un cran significatif au lieu de lui donner un semblant de sérénité. La distance verticale qui séparait le lieu de son calvaire de la surface excédait largement les dix mètres, et quand bien même Shiho aurait été bien incapable de la mesurer avec précision pour déterminer si elle franchissait la barre des quinze mètres ou s'étendaient même au-delà de celle des vingt voir trente mètres, il lui apparaissait évident que Ran n'avait pas les capacités de la parcourir en apnée, à l'aller comme au retour, dans la mesure où il n'y avait pas le moindre doute qu'elle laisserait son masque à oxygène à une prisonnière, après lui avoir emprunté une dernière fois pour se donner les moyens d'une douloureuse ascension…
L'idée que le fantôme comme le cadavre d'une lycéenne puisse flotter entre deux eaux au-dessus du sien écorcha l'âme d'une chimiste, s'exprimant par les chapelets de bulles qui s'échappaient d'un masque à oxygène comme autant de hurlements silencieux tandis qu'elle secouait la tête avec frénésie. Pantomime que Ran interpréta comma l'angoisse sourde devant la possibilité qu'elle puisse condamner une noyée à passer les derniers instants de son agonie dans la solitude, une angoisse qu'elle s'efforça de conjuguer par une étreinte supplémentaire avant le bref échange d'un masque à oxygène entre deux adolescentes, juste avant que la seconde ne s'élance dans les strates supérieures de l'océan sous le regard impuissant de la première.
Deux cadavres potentiels se superposèrent aux deux personnes les plus chers à son cœur dans la conscience d'une scientifique tandis qu'une agonie bien plus profonde la comprimait alors qu'elle demeurait agenouillée dans le sable qui tapissait son futur tombeau. Est-ce que des larmes avaient glissé entre ses paupières pour ajouter leur sel à ces eaux? Il était difficile de le déterminer, y compris pour celle qui sanglotait à sa façon…
Si la batterie d'une montre et les réserves d'un masque à oxygène avaient rallongé considérablement ce qui lui tenait lieu de barre de vie dans ce qui n'avait rien d'un jeu, ce sursis toucherait à sa fin à un moment ou une autre, et elle aurait payé cette faveur par l'inoculation de la plus abjecte des angoisses au sein d'un cœur qui battait frénétiquement alors même qu'il était approvisionné constamment en oxygène.
Combien de temps demeura-t-elle emprisonnée dans l'enfer de l'incertitude? Pendant une sempiternité qui s'entremêla à l'éternité… Une éternité qu'elle passa allongée sur le sable pour l'essentiel, en se recroquevillant graduellement en position fœtale, ses forces l'ayant déserté au cours de la plus douloureuse des attentes… Et si une montre avait exilé l'obscurité de sa cellule humide, cette cloche de lumière n'avait pas fait refluer le froid qui s'entremêlait à la plus terrible des solitudes… Qu'il s'agisse de ses mains ou de ses pieds, l'engourdissement de l'extrémité de ses membres commençait à flirter avec le point de non-retour, tandis qu'elle avait la sensation aussi morbide que douloureuse des blocs de glaces qui avaient commencé à se former au sein de ses propres vaisseaux sanguins, plus particulièrement dans les zones de son corps les plus éloignés du cœur qui distribuait le peu de chaleur dont il disposait encore… Même en surestimant le génie d'un professeur comme les réserves à oxygènes dont il avait pourvu sa petite protégée sans le savoir, tout ce que ça lui apporterait, c'est que l'hypothermie supplanterait l'asphyxie sur son certificat de décès pour peu qu'on remonte son corps à la surface, un jour… Ses alentours immédiats étaient devenus le caisson réfrigéré d'une morgue aux yeux de celle qui n'avait jamais eue autant conscience de son statut de cadavre potentiel.
Shiho aurait été bien incapable de déterminer si les minutes ou les heures formaient l'unité de mesure la plus appropriée à ce qu'elle traversait, sa propre conscience ayant commencé à flotter entre deux-eaux saumâtres alors que son corps demeurait ancré au fond des mers… Une langueur qui n'avait pas la douceur d'un rêve, encore moins celle d'un sommeil réparateur avant qu'un choc sourd ne résonne au sein du sable comme de l'atmosphère aqueuse, faisant éclater sa bulle de solitude, celui provoqué par la tête métallique d'un maillet de taille considérable qui avait atterri à quelques mètres d'un bloc de fonte, objet dont l'apparition aurait été des plus incongrue s'il n'y avait pas eue une lycéenne suspendue à son manche de bois, tandis qu'elle avait guidé la trajectoire de l'outil dont elle s'était lesté pour sa seconde plongée en direction d'une étoile qui brillait au loin dans l'obscurité la plus noire, marquant l'emplacement d'une mourante…
L'instinct de survie poussa une championne de karaté à dépouiller temporairement une malheureuse du seul moyen dont elle disposait encore pour respirer, accordant un semblant de répit à des poumons qui avaient manqué d'éclater au cours de l'interminable descente dans les abysses, suspendue à un maillet dont elle avait orienté la chute en battant les jambes. Mais lorsque son propre corps lui redonna son mot à dire sur la manière de se mouvoir, Ran s'empressa de repositionner l'embout d'un masque à oxygène entre les lèvres d'une métisse, avant de perdre quelques précieuses secondes à cajoler une chevelure auburn, réfrénant à grande peine la tentation de serrer sa propriétaire contre son cœur haletant.
Empoignant à nouveau le manche de l'instrument contendant qu'elle avait délaissé, la lycéenne l'abattit de toute ses forces sur le point de jonction entre une chaine et un bloc de fonte, opération qu'elle renouvela encore et encore, générant une série de soubresauts le long du serpent métallique dont elle mettait la solidité à rude épreuve, et dont l'extrémité consentait tout juste à se tordre de manière infinitésimal sans donner l'impression de vouloir se rompre sous les assauts désespérés qui s'abattaient frénétiquement, des assauts d'autant plus douloureux que Ran avait la sensation de soulever la masse de tout un océan en plus de celle d'un marteau… La bagnarde dût interrompre son labeur à plusieurs reprises, que ce soit pour emprunter une partie de son oxygène à une métisse, calmer les élancements douloureux des muscles de ses bras, ou évacuer sa frustration en percutant le sol du poing, soulevant des nuages de sable à chaque coup qu'elle adressait à un monde qui ne lui avait jamais paru aussi injuste qu'à l'instant présent…
Labeur éreintant dont la stérilité pouvait se comparer à celui de Sisyphe dans les yeux d'une chimiste, et l'infortunée qui devait à présent s'appuyer des deux mains sur l'extrémité d'un manche de bois pour se relever et le soulever de nouveau, il était bien difficile de se l'imaginer heureuse… A la différence de celui de la scientifique, l'enfer de Ran était verrouillé de l'intérieur, et cela n'aboutissait qu'à forger une chaine invisible pour la souder au même bloc de fonte… Il y avait des chances qu'elle continuerait de marteler le bloc en question alors même que ce serait pour délivrer le cadavre d'une noyée qui se serait substitué à la compagne d'infortune d'un détective, faute d'oxygène au sein des deux réservoirs de l'appareil, un cadavre auquel le sien tiendrait compagnie pour le reste de l'éternité, quand les forces de son corps et le peu d'air qui restait dans ses poumons achèveraient de se dissoudre à la différence de la volonté de l'héroïne qui serait resté verrouillé à son objectif jusqu'à son tout dernier souffle…
Sombre prophétie qui poussa une métisse à serrer les dents et comprimer ses lèvres, en plus de détourner la tête du mieux qu'elle pouvait quand Ran essaya de repositionner l'embout d'un masque à oxygène, une tête qu'elle secoua avant de l'agiter en direction de la surface, pour inviter silencieusement une entêtée à cesser de confondre le courage et la folie, répétant encore et toujours la même opération en espérant que le résultat finirait par changer…
Comportement surréaliste qui écarquilla les yeux de la lycéenne, et le sourire résigné mais empreint de gratitude que lui adressait une martyre agenouillée devant elle n'arrangeait pas les choses…
Elle eut beau secouer les épaules de la condamnée pour l'éveiller d'une rêverie morbide et dissiper un accès de faiblesse passager, ce fût pour réaliser graduellement à quel degré celle qui lui faisait face était mortellement sérieuse, quand bien même elle continuait d'enduire les bords de la coupe du miel d'un pauvre sourire résigné pour mieux faire passer la plus amère des potions à une innocente…
Après avoir fait irradier son désespoir par une expression qui comprima le cœur d'une métisse d'une main de fer, ébréchant légèrement sa façade, Ran aspira avec rage une goulée d'oxygène avant de desserrer les mâchoires d'une future noyée des deux mains pour mieux plaquer ses lèvres contre les siennes, et la forcer à remplir ses poumons… Assaut dont la fermeté initiale ébranla Shiho autant que douceur dans lequel il se noya vers la fin, tant et si bien qu'elle se laissa faire quand on coinça à nouveau un embout entre ses lèvres…
Un martellement repris son cours, d'autant plus douloureux que la bagnarde ne s'octroyait plus la moindre pause, pas même pour s'octroyer le luxe de respirer, à la plus grande horreur d'une chimiste qui sentait ses propres actes se refermer sur son cœur comme les mâchoires d'un piège à loup, le déchiquetant au passage, Ran semblant bien déterminée à lui claquer toute fenêtre d'opportunité lui offrant la possibilité de refuser à nouveau de coincer un masque à oxygène entre ses dents. Elle eût beau supplier une lycéenne d'un regard à feindre l'âme, pousser des hurlements silencieux sous la forme de chapelets de bulles témoignant amplement de son trouble, frotter les jambes de sa compagne d'infortune de son front, la détermination de Ran demeura inflexible, et si elle relâcha le manche d'un marteau après l'avoir soulevé au-dessus de sa tête, ce fût au moment où une chimiste abrita un bloc de fonte de son propre corps de la même manière que si l'instrument de son trépas s'était métamorphosé en nourrisson, un corps dont les soubresauts étaient bien ceux de sanglots, quand bien même les larmes étaient aussi invisibles qu'inaudibles dans leur situation…
Des doigts glissèrent gentiment dans une chevelure auburn, au cours du va et vient d'une caresse, alors qu'une jeune femme s'accroupissait pour enlacer une métisse tremblante, un appareil de plongée fût délicatement détaché des lèvres de sa propriétaire temporaire, et si Ran conserva la première goulée d'air pour son usage personnel, répondant aux supplications du corps blotti contre le sien, elle glissa la seconde dans les poumons de celle qu'elle emprisonna au bout de ses lèvres, lui transmettant bien plus que de l'oxygène au cours de l'échange. Un contact qui se prolongea au-delà du nécessaire, tandis que chacune s'égarait dans le regard de l'autre, leurs mondes respectifs se rétrécissant un court instant aux dimensions d'une seule personne.
Et lorsqu'un semblant de distance se rétablit entre deux visages, le trouble d'une métisse monta d'un cran face à l'intensité d'un sourire qui ne lui était jamais apparu aussi indéfinissable, la figeant dans une expression hébétée, tant et si bien qu'elle se laissa faire quand Ran réajusta un masque à oxygène avant de l'écarter gentiment d'un bloc de fonte. Bloc de fonte qu'elle martyrisa à nouveau, bien déterminée à lui faire relâcher sa prisonnière. Une force implacable et un obstacle inamovible se tinrent mutuellement tête pendant une éternité avant qu'un maillon se décide enfin à éclater sous la violence des assauts répétés qu'il avait encaissé.
Sous le regard éberlué d'une chimiste, une chaine s'éleva en direction de la surface pour exhiber un maillon mutilé, un maillet s'écrasa sur le sable, soulevant un nuage au cours de sa chute alors qu'il s'étendait aux côtés du bloc de fonte qui lui servirait de compagnon jusqu'à la consommation des siècles…
Ran s'agenouilla tout en enlaçant une métisse qui ne s'était toujours pas remise de la renaissance de ses espérances, consacrant de longues minutes à reconstituer ses forces et à remplir ses poumons pour se préparer à une ascension au cours de laquelle elle tracterait le plus précieux des fardeaux à l'air libre.
Une ascension qui avait encore la saveur fragile d'un rêve aux yeux d'une chimiste tandis qu'elle se laissait porter en direction d'une surface qui lui apparaissait comme les portes d'un paradis inaccessible.
Si les doutes d'une sceptique avaient commencés à se détacher d'elle à la moitié du parcours, l'inquiétude lui infligea la plus cruelle des brûlures quand le corps qui était collé contre le sien fût agité d'un violent soubresaut, les traits de Ran se crispant autour d'un embout qui avait cessé de l'approvisionner en oxygène, l'appareil étant parvenu au bout de ses réserves, l'absorption d'air, si nécessaire à l'instant présent, devenant une opération aussi frustrante et stérile que d'absorber du béton frais avec une paille… Ran se délesta sans remords du masque à oxygène qu'elle envoya se perdre dans les abysses, vidant ses dernières forces pour propulser son corps en direction des cieux, sans relâcher un seul instant l'étreinte que son bras exerçait sur celui d'une chimiste pour le maintenir contre le sien au cours de l'épreuve.
Une nuance de tristesse fît progressivement son aurore sur le visage de Shiho tandis qu'elle contemplait les signes avant-coureurs du plus tragique des dénouements à leur petit drame, une championne de karaté sombrerait fatalement dans l'inconscience quand elle aurait outrepassé les dernières limites de son corps, relâchant ce qui serait son tout dernier souffle, avant de relâcher sa passagère qui se perdrait dans l'abîme avec la triste certitude qu'elle partagerait sa tombe avec une seconde noyée.
Prophétie qu'elle s'efforça de faire avorter avant qu'elle ne se concrétise, écartelée entre l'escalade pénible des flots tandis que l'horizon s'obstinait à lui apparaître statique au lieu de se rapprocher et la lutte contre ses propres poumons qui menaçaient constamment de lâcher prise, Ran se retrouva dans l'incapacité de réagir à temps quand le poids mort qu'elle transportait regagna brusquement vie, brûlant ses dernières forces pour se dégager de son étreinte. Agitation qui ne se résorba derrière la sérénité résignée qu'au moment où une chimiste était parvenue à ses fins, passant hors de portée du bras impuissant qu'une lycéenne tendait dans sa direction en se retenant à grande peine d'agripper sa propre gorge.
La gratitude s'entremêla à la tendresse comme à la tristesse dans le dernier sourire que Shiho adressa à celle qui la surplombait alors qu'elle entamait son inexorable descente. Est-ce que ses pensées les plus intimes étaient passées dans l'ultime regard qu'elle adressa à Ran? Elle s'accrocha à cette ultime illusion.
«Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place, regagne la tienne à la lumière, ma douce orchidée, la mienne a toujours été dans les ténèbres, et au fond, c'est très bien ainsi.»
Un cri remonta à la gorge de Ran, avant d'être expulsé par l'air qu'elle n'avait plus la force d'emprisonner dans ses poumons, alors que son instinct de survie menaçait de prendre temporairement le contrôle de son corps pour la guider vers la surface en laissant ses remords derrière elle, quitte à être hantée par le fantôme d'une métisse jusqu'à la fin de ses jours, une tentation qui la mettait à l'agonie tandis qu'elle s'efforçait de la réfréner, pour menacer d'aboutir au pire des deux mondes, en sombrant dans l'inconscience au lieu de secourir celle qu'elle s'était promise de sauver.
A la plus grande surprise de la jeune femme, un bras lui agrippa les épaules au moment où elle s'apprêtait à défaillir, sa bouche s'entrouvrit dans un o de surprise, ouvrant une fenêtre d'opportunité à l'appareil qu'on positionna entre ses lèvres, libérant un flot d'oxygène qui réactiva instantanément ses poumons.
Son sauveur inespéré s'éloigna d'elle au moment où elle réalisa son existence, s'élançant en direction d'une chimiste qui écarquilla les yeux à son tour avant que ses traits n'adoptent l'expression ô combien douloureuse d'une gratitude incrédule qu'elle adressa à un monde qui s'était décidé à lui accorder la plus folle et la plus futile de ses espérances, la survie de son détective.
Deux pensées complémentaires résonnèrent en silence dans la conscience des deux jeunes femmes.
«Shinichi…»
«…Kudo»
Un détective souda ses lèvres à celle de sa criminelle, la forçant à boire goulument le doux nectar de l'espérance sous la forme d'un nouveau supplément d'air, lui écarquillant un court instant les yeux avant qu'elle ne les ferme pour adopter une expression plus appropriée à un baiser romantique qu'à une respiration partagée. Et lorsqu'elle trouva la force de les rouvrir timidement, et lever la tête en direction de celui qui lui agrippait les épaules pour la maintenir au-dessus de la gueule du vide, ce fût pour se retrouver transpercée par un regard lourd de reproches, avant que le plus douloureux des soulagements n'écartèle les traits de son sauveur, juste avant qu'il n'étreigne une métisse avec une force qui aurait pu être suffisante pour la pousser à expulser l'air dont il lui avait fait don.
Deux corps tremblèrent de concert en se comprimant l'un contre l'autre, chacune des âmes en peine savourant jusqu'à la lie le soulagement à fendre l'âme que l'autre était bel et bien en vie, les poignets de la métisse étant à nouveau torturés par la chaine qui l'empêchait de rendre son étreinte à son compagnon.
Le temps suspendit son vol, avant que la gravité ne reprenne ses droits, entrainant une métisse et son détective dans les profondeurs sans que l'une ou l'autre fasse quoi que ce soit pour contrebalancer le mouvement inexorable.
Passé quelques secondes à se remettre de ses émotions, Ran s'élança vers les deux personnes auquel se réduisait son monde à l'instant présent, s'arc-boutant contre le couple pour freiner leur descente, avant de s'efforcer de ramener les deux rêveurs à la réalité, comme à prendre un semblant de distance l'un vis-à-vis de l'autre, tout en faisant alterner un appareil respiratoire entre la bouche d'un ami d'enfance et celle de sa demoiselle en détresse.
Après avoir succombé quelques instants à la même tentation que ceux qu'elle avait secoué pour les extirper de leur douce torpeur, les enlaçant à son tour, la jeune femme pointa avec insistance en direction de la surface qui attendait leur retour, avant de tirer le bras droit d'une métisse pour l'entrainer dans sa remontée, invitant son compagnon à lui prêter son assistance dans la dernière ligne droite du trajet.
Compagnon qui freina se ardeurs en secouant doucement la tête et en pointant le cadran de sa montre, s'efforçant de faire comprendre à une héroïne que la remontée devait se faire par paliers, pour sa sécurité comme celle de leur précieux fardeau. Message qui semblait être parvenue à sa destinataire, qui s'abandonna à la douce réalisation qu'ils avaient à présent tout le temps du monde pour s'évader de cette prison aquatique.
Le temps sembla se dépouiller d'une partie de ses droits alors que deux adolescents s'échangeaient un masque à oxygène à intervalles réguliers, un détective se réservant deux goulées d'air avant de le restituer à une amie d'enfance, la première pour lui-même, la seconde pour une métisse au cours des tendres moments où toute distance s'abolissait entre leurs deux visages tandis qu'il la ramenait vers lui.
Ran était partagée entre l'attendrissement et une certaine forme de jalousie d'autant plus déstabilisante qu'elle flottait autour de deux cibles, sans parvenir à s'arrimer pour de bon à l'une ou l'autre. Emoi qui n'était pas passé inaperçu à la perception d'une métisse, la poussant à adresser un sourire plus énigmatique que jamais à son orchidée, un sourire qu'elle continua de lui décocher tout en faisant mine de repousser les avances d'un détective quand il essaya de la réapprovisionner en oxygène.
Invitation silencieuse qui poussa le cœur de Ran à suspendre son mouvement, le temps d'un battement, tandis qu'une demoiselle en détresse se muait en sirène dont le chant était d'autant plus enjôleur qu'il était silencieux, accentuant le pli gentiment moqueur d'un sourire qui n'était adressé qu'à une seule personne sur terre.
Si elle demeura captivée par la tentatrice qui lui faisait de l'œil, le trouble de la jeune femme fût basculé par un mélange de tendresse et d'affliction qu'elle réservait jadis au petit Conan avant qu'elle n'accorde son caprice à une gamine dissimulée sous une apparence d'adulte. Après avoir confié un appareil respiratoire à un détective, Ran prît le visage d'une métisse entre ses mains pour le rapprocher doucement du sien, les soudant l'un contre l'autre à la jonction de leurs lèvres, des lèvres qui demeurèrent closes pendant quelques délicieuses secondes avant que celle d'une métisse s'entrouvre timidement pour laisser le passage à une vague d'air frais tandis que les deux jeunes femmes fermaient les yeux.
Petit manège qui déstabilisa quelques instants un détective, le poussant à s'interroger sur les émotions qui circulaient entre deux regards qui s'étaient soudés l'un à l'autre tandis que l'une et l'autre relevaient leurs paupières, lui donnant l'impression d'avoir été gentiment congédié d'un monde où il n'avait pas sa place, et qui n'appartenaient qu'à elles. Pensée fantasque qu'il expulsa d'un haussement d'épaules comme d'un sourire, avant d'échanger sa place avec Ran après lui avoir confié temporairement un masque à oxygène.
Alors qu'elle se laissait gentiment balloter d'un pôle à l'autre d'un couple d'adolescents, ayant pour la première fois de sa vie l'impression qu'elle avait aussi sa place dans leur petit monde au lieu d'assurer le rôle ingrat de l'intruse venu troubler leur idylle, une scientifique se demanda pourquoi les phases de décompression s'obstinaient à lui apparaître avec la saveur d'un rêve qu'elle voulait prolonger indéfiniment, qu'elle le partage avec un détective ou avec le couple dont il formait la moitié.
Un rêve qui prit tout son temps pour se dissiper, au fur et à mesure que la danse entre les trois tourtereaux les rapprochait de la surface. Cette surface que la métisse ne pensait pas retraverser dans l'autre sens, à tel point que la fragrance d'un rêve fût bousculée par la douce volupté de respirer à plein poumons un air qui n'avaient pas été comprimé au sein d'un réservoir.
Trois adolescents prirent quelques minutes pour se rétablir d'un maelstrom d'émotions, et un détective comme une métisse n'avaient pas tout à fait rétablie leur assiette alors que la seconde était gentiment maintenue à la lisière des flots par les bras du premier, quand Ran les tira gentiment en direction du point d'accès qu'elle avait emprunté, il y a de cela une éternité, pour dépouiller une organisation criminelle d'un instrument contendant avant de rejoindre celle qui attendait son retour.
Une poupée de chiffon vidée de ses forces se laissa doucement tracter vers le rivage avant d'être hissée délicatement sur une terre ferme dont elle s'était crue exilée pour de bon.
Mais l'accalmie ne dura qu'un bref instant, avant que Ran ne laisse ses digues se rompre pour libérer un trop plein émotionnel qui s'était cumulé au cours de ce laps de temps indéfinissable où les secondes s'étiraient pour former des minutes et les minutes des heures. Trop plein qui s'écoula sous la forme de chaudes larmes tandis qu'elle comprimait le corps fragile d'une rescapée entre ses bras, maintenant que les parenthèses qui avaient comprimé un pic de stress volaient en éclats, faisant ressurgir le tourment qu'elle avait relégué à l'arrière-plan de sa propre conscience, quand elle s'était focalisé sur la quête d'un outil susceptible de briser une chaine, en s'efforçant de ne pas songer à la torture de celle qu'elle avait réellement l'impression d'avoir abandonné au fond des abysses à attendre une mort qu'elle affronterait dans la pire de solitudes, au fur et à mesure que ses dernières espérances se faneraient.
Une métisse lui offrit l'absolution du bout des lèvres, lui marmonnant qu'elle n'aurait jamais assez de mots pour exprimer l'étendue de sa gratitude, en regrettant d'être dans l'incapacité de caresser gentiment la chevelure d'un noir de jais qui se frottait contre sa joue, laissant Shinichi prendre le relais sur ce point, un détective qui avait conservé ses larmes au fond de lui, mais dont la voix trembla légèrement quand il confessa à une amie d'enfance qu'il n'aurait sans doute par survécu s'il ne l'avait pas vu s'élancer par-dessus le rebord d'une plate-forme pour plonger en direction du point de chute d'une métisse, lui offrant un embryon d'espoir que cette dernière survivrait au-delà de quelques minutes, et la fragile possibilité que ce n'était pas le cadavre d'une noyée qu'un détective repêcherait quand on lui laisserait enfin l'occasion de lui offrir son assistance, une fenêtre d'opportunité qui avait pris tout son temps pour s'entrouvrir.
Confession dont l'intensité avait résonné aux oreilles des deux femmes de sa vie, une stupide fierté masculine ayant été copieusement ébréchée par les derniers évènements au point de former un bien maigre paravent à une angoisse qui n'avait été que bien trop réelle.
Toute la tendresse du monde s'était comprimée dans le sourire de Ran quand elle leva le bras pour rendre la monnaie de sa pièce à un détective, en lui ébouriffant gentiment la chevelure.
Il y tenait plus que tout au monde à sa demoiselle en détresse, hein? Question toute rhétorique qui n'avait pas été obscurci par l'ombre du plus petit reproche comme de la plus infime accusation, le détective n'y opposa pas moins son droit de conserver le silence, au plus grand amusement d'une jeune femme, pendant qu'une métisse grelottante manifestait son irritation.
«Une…de…moiselle en dé…tresse… C'est comme….ça…qu-que… je vous..a-a…pa..rait?»
Complainte irritée, dont la métisse réalisa assez vite le caractère émoussé de par les chaines qui continuaient de lui entraver poignets et chevilles comme la nature de sa situation au cours des dernières minutes, si ce n'est de la dernière heure… les sourires railleurs que lui adressèrent conjointement les deux moitiés d'un couple n'arrangeaient pas les choses.
«Ne…d-dites…p-pas….un mot… Ne di…tes…pas…un f-fouttu…m-mot…»
Mais l'amusement des deux adolescents s'éclipsa rapidement derrière une réalisation horrifiée au fur et à mesure qu'ils contemplaient un visage qui se voulait boudeur… Spectacle qui n'avait plus grand-chose d'amusant quand la honte peinait à se hisser à la surface de joues qui avaient la coloration d'un linceul, et que la grimace déformait des lèvres bleuies par le froid, maintenant que les couleurs du soleil couchant éclairaient d'un jour neuf l'impact bien réel du séjour qu'une métisse avait passé sous les eaux en compagnie d'une mort qui avait été loin d'être exorcisé pour de bon, même après son sauvetage in extremis, l'hypothermie ayant patiemment couvé à attendre le moment de son éclosion, maintenant que le risque d'asphyxie n'était plus là pour lui barrer le chemin.
De fait, Ran comme Shinichi sentirent un frisson leur parcourir l'échine alors qu'ils avaient l'impression dérangeante d'avoir extirpé une noyée des abysses en lieu et place d'une miraculée, elle en avait en tout cas le visage, et la manière inquiétante dont ses paupières donnaient l'impression de s'abaisser pour la toute dernière fois accentuait l'illusion morbide.
Avait-elle réalisé l'étendue du trouble qu'elle avait suscité chez ses sauveurs, et de ce qu'il fallait en comprendre concernant ses chances de survie? Il fallait le croire au vu de la tristesse qui commença à submerger les dernières étincelles de tendresse dans ses yeux avant qu'elle ne les ferme pour de bon, tout comme aux derniers mots qui moururent sur ses lèvres frémissantes.
«…mer…ci…pour…t-tout…juste…tout…»
Passé quelques douloureuses secondes de paralysie, un couple entreprit de secouer une métisse, gentiment au début, de manière graduellement désespérée par la suite devant l'inertie de ce qui leur apparaissait définitivement comme un cadavre ayant expiré son tout dernier souffle avec ses ultimes remerciements.
Shinichi tata les mains d'une métisse, puis ses pieds après l'avoir dépouillé de ses chaussures d'un geste sec, pour sentir sa propre température corporelle descendre de quelques degrés significatifs face à la sensation glaciale des extrémités du corps de sa partenaire, digne d'être comparé à celle d'un corps qui aurait reposé dans le caisson d'une morgue.
Bousculant Ran sans ménagement, le détective positionna son oreille face à des lèvres bleuies après avoir incliné la tête d'une métisse en arrière, ouvrant les fenêtres de sa perception au plus infime des souffles, avant de plaquer la même oreille sur sa poitrine pour capturer la plus imperceptible des altérations de mouvement, puis de plaquer son majeur et son index contre son cou en quête de la plus petite manifestation possible d'un pouls.
Il lui fallut une minute des plus douloureuse pour constater que, oui, un cœur continuait de battre dans les profondeurs de ce qui n'était pas tout à fait un cadavre, mais son semblant de cacophonie avait la tonalité d'un râle d'agonie, et l'organe semblait situé à une distance comparable à celle des profondeurs qu'un couple avait parcouru pour en extirper une scientifique.
Une scientifique agonisante qu'un détective souleva dans ses bras, callant le premier sous des genoux qui pouvaient encore se replier, et le second autour des épaules d'un corps désespérément inerte, avant de s'élancer dans les profondeurs du quartier général d'un syndicat du crime, en quête d'un moyen de réchauffer une mourante, avec une détermination mâtinée de désespoir comparable à celle qui avait agité le cœur de Ran, quelques temps plus tôt, quand elle cherchait à mettre la main sur un outil susceptible de briser une chaine…
