Thorn avait toujours été capable de se concentrer en toute circonstance. Ni la fatigue, ni la faim, ni les nombreux complots pour le tuer ou le discréditer ne l'avaient jamais empêché de faire son travail et cette capacité à faire fi des distractions lui avait permis d'exceller et de gravir les échelons malgré son déshonorant statut de bâtard.

Aujourd'hui comme toujours, il avait misé sur cette belle aptitude à cloisonner ses pensées pour s'atteler efficacement à l'inventaire des propriétés foncières du clan des Persuasifs. Et, par la même occasion, pour ne plus s'appesantir sur la journée qui venait de s'écouler et sur les innombrables occasions où il avait été mortifié par sa propre bêtise. Après avoir pris congé d'Ophélie, il s'était donc installé à son bureau, dans l'aile Est de Jötunheim, et avait entrepris de se plonger avec abnégation dans les cinquante-quatre dossiers qu'il avait rapportés de l'intendance.

Pourtant, au fil des heures, les actes notariés avaient recouvert son bureau sans que le travail n'avance d'une once. Minute après minute, ses pensées revenaient sans cesse à Ophélie.

Pour commencer, les stupides gants le gênaient horriblement. Il regretta immédiatement le qualificatif. C'était un cadeau d'Ophélie, une attention qu'elle avait eue pour lui, une manifestation de sa confiance, une preuve tangible que l'improbable pouvait se produire, même pour lui. Qu'importe la manière dont il les qualifiait, les gants étaient perpétuellement sous ses yeux, trop serrés, envahissant ses sensations et le détournant de son travail de manière inacceptable. Il faudrait bien qu'il s'y habitue pourtant. Déjà, le cuir s'était allongé de quatre millimètres et il avait bon espoir qu'ils se soient à peu près ajustés au matin.

L'Animisme pouvait être vaguement utile finalement. Quoique source de distraction également. Sa plume et son encrier avaient passé la soirée à se replacer sur le bureau sans qu'il ait eu à faire le moindre geste, et bien qu'il apprécie l'intention générale, ça n'en restait pas moins déconcertant.

Tout cela avait certainement contribué à faire surgir dans son esprit chacune des bribes de conversation qu'il avait eues avec Ophélie depuis les dernières soixante-douze heures. Et chacune des conversations qu'il aurait dû avoir mais pour lesquelles il avait lamentablement échoué à se faire comprendre, comme toujours.

Au-delà des mots – prononcés ou pas– un autre type de souvenirs le hantait depuis qu'il s'était retiré dans ses appartements. Le genre de souvenirs qu'il préférait habituellement convoquer en dehors de ses heures de travail. Le genre de souvenirs qui alimentaient une douloureuse érection depuis 243 minutes, depuis qu'elle avait – à nouveau – enlevé son gant pour dévoiler son alliance. Pour le remercier, lui dire qu'elle voulait rester. Non, ce qu'elle voulait réellement, c'était être quitte. Un contrat moral, voilà tout ce dont il s'agissait.

Il tenta une nouvelle fois de chasser le fantôme d'Ophélie tout contre lui, dans sa robe de mariée, la sensation de sa peau sous ses doigts, de ses cheveux contre sa joue, … La tête lui tournait.

Trois coups légers contre la porte le sortirent de ses pensées. Elle entra sans attendre sa réponse mais s'immobilisa sur le seuil. Ses pieds étaient nus. Ses cheveux défaits cascadaient sur sa robe blanche. Son regard noisette le transperçait depuis l'autre bout de la pièce.

Totalement pris de court par cette apparition, Thorn resta muet et Ophélie finit par refermer la porte dans son dos et entrer dans la pièce, balayant les lieux du regard, analysant chaque détail comme elle le faisait toujours.

- Y a-t-il quelque chose dont vous vouliez me parler? fini par articuler Thorn.

- Il me semble que nous avons suffisamment parlé pour aujourd'hui, vous ne pensez pas?

Il sentit sa mâchoire s'ouvrir mais aucun son n'en sortit. Ophélie poursuivit lentement son inspection, effleurant les tableaux de ses doigts gantés, extrayant un livre de son étagère par-ci, inclinant l'une des dix-sept horloges par-là… Parvenue en face de Thorn, à l'autre extrémité du bureau, elle entreprit de consulter les actes notariés les uns après les autres, faisant glisser les feuilles hors de leur dossier, étudiant les plans en mordillant ses gants, reposant le tout sans que rien ne retrouve sa place. Tout cela provoquait chez Thorn un désir compulsif de rangement. Un sentiment très familier somme toute. Pourtant, plus forte encore était l'envie de balayer toute cette paperasse hors de son bureau, d'y allonger Ophélie et de ne plus la laisser partir, jamais.

- Parler me conduit parfois à dire des choses que je regrette, reprit-elle.

- Je pensais que vous ne faisiez pas une habitude de regretter.

- Pourtant, ce que je vous ai dit, dans votre bureau, et dans cette gare, je voudrais pouvoir vous le faire oublier.

Il n'oubliait jamais rien, elle le savait. Néanmoins, peut-être que s'il faisait semblant suffisamment longtemps, ce serait un peu comme oublier…

Ophélie avait contourné le bureau en bois massif et consultait le plan de la Citacielle qu'il avait soigneusement déplié face à lui. Penchée sur la carte pour en lire les annotations, elle était tout contre lui, frôlant le genou de Thorn de sa hanche. Il eut soudainement affreusement conscience que seule une porte les séparait de sa chambre.

- Est-ce celui-ci, votre châteauchâteau?

- C'est le vôtre maintenant. Il est ici, un étage plus bas.

Il s'était levé pour pointer Jötunheim du doigt sur la carte et s'était retrouvé penché sur sa petite silhouette, enfermant le corps d'Ophélie entre ses bras trop longs. Et maintenant, il était trop tard pour faire semblant que tout était normal. Il se sentait tout sauf normal.

- Vous ne m'avez jamais dit, pourquoi avoir bâti la Citacielleet pas une simple ville fortifiée ?

Il aurait pu lui expliquer, mais cela aurait duré au moins sept minutes. Il aurait largement préféré revenir à ce qu'elle voulait lui faire oublier, principalement à la manière dont elle comptait s'y prendre.

L'une des horloges sonna deux coups stridents. Ophélie sursauta et - pour la deuxième fois depuis qu'il la connaissait - renversa son encrier. Dans un geste réflexe, pour éviter qu'elle ne tache sa robe blanche, Thorn la ramena vers l'arrière.

Le temps suspendit son cours. Ophélie était dans ses bras alors que l'encre dégoulinait sur les feuilles. Son corps était plaqué tout contre le sien alors que l'encre gagnait le sous-main en cuir. Son petit cœur affolé résonnait contre sa poitrine alors que l'encre imprégnait le bois du bureau. L'odeur de ses cheveux lui montait à la tête alors que l'encre terminait sa course sur le tapis.

Elle ne pouvait pas ignorer la terrible érection qui pressait contre son dos, pourtant elle ne fit pas un geste pour s'éloigner de lui. Au contraire, il la sentit s'abandonner à lui, laisser sa tête tomber sur son torse, se cambrer contre ses cuisses. Il enfouit son visage dans sa chevelure indomptée. Il aurait voulu s'y noyer. Mais ce n'était pas une option. Il fallait qu'il quitte cette pièce, immédiatement, ou bien il ne pourrait plus jamais revenir en arrière, il ne pourrait plus la laisser partir le moment venu.

Combien de secondes était-il resté figé ? Ophélie le ramena à la vie:

- Thorn, j'ai choisi de vous épouser. C'est ce que je voulais. C'est ce que je veux. Je veux être à vous, entièrement, corps et âme.

Le combat était-il déjà perdu? Même ses mots avaient déserté le champ de bataille.

Était-ce l'animisme d'Ophélie ou le sien? Dans le dos de la jeune femme, les boutons se défaisaient un à un. La dentelle glissa de ses épaules et la robe tomba au sol, formant une auréole immaculée autour de ses pieds nus. Sa femme toujours au creux de ses bras, Thorn fixa la flaque d'encre qui imprégnait peu à peu la soie blanche.

Le temps cessa de se compter en secondes, les distances ne se quantifièrent plus, les mots n'eurent plus de sens. Seuls restaient ces deux corps et leur propre langage, limpide, évident. Ophélie et Thorn ne furent plus qu'un. Pour la première fois, il comprenait et il était compris. Pour la première fois, il était exactement là où il devait être et il faisait exactement ce qu'il fallait faire. Pour la première fois, tout était parfait.

La perfection ne dure jamais. Le monde redevint brutalement mesurable, et un sentiment de chute le ramena dans son lit, seul. Il ressentit simultanément un grand soulagement – Ophélie était indemne, il ne lui avait rien fait – et un immense vide. Dans le silence de sa chambre, il eut la certitude que cette solitude serait sienne pour toujours, car il n'y aurait jamais personne d'autre qu'elle, et que dans trois mois, elle serait partie.