L'eau brûlante électrifiait toute la surface de sa peau. Ophélie ferma les yeux pour échapper à ses pensées un instant, mais l'obscurité et la sensation enveloppante du bain ne faisaient que raviver l'absence de Thorn. En une fraction de seconde, elle pouvait convoquer le souvenir de son étreinte dans l'Imaginoir et en percevoir chaque détail de tous ses sens : la chaleur de sa peau, son odeur, le bruit au contact de sa chemise, la douceur de ses doigts dans ses cheveux, … Il n'en fallait pas beaucoup plus pour laisser son imagination prendre le contrôle du souvenir et transporter Thorn ici, avec elle, dans l'immense baignoire.

Que ferait-il alors? La porte s'ouvrit brutalement et Ophélie ne put retenir un hurlement de frayeur, persuadée que Thorn lui-même était entré dans la salle de bain. Ce n'était qu'Andouille. Elle jeta un regard noir au chaton qui, indifférent au courroux de sa nouvelle maîtresse, vint se percher sur le rebord de la baignoire pour laper l'eau savonneuse.

Il était plus que temps de sortir du bain. Dégoulinante, elle fit quelques pas sur le carrelage pour remettre ses gants et s'enrouler dans une grande serviette moelleuse. Elle avait choisi une robe d'un vert profond parmi celles que lui avait sélectionnées Berenilde à son arrivée. Jusqu'à aujourd'hui, Ophélie les avait négligées, cherchant plutôt à se rendre le plus transparente possible. Ce soir pourtant, elle avait envie d'être vue.

La tâche n'en était pas plus simple pour autant. Si le décolleté de la robe lui avait permis de l'enfiler sans trop de difficultés malgré son plâtre, elle se retrouva incapable de faire tenir une coiffure un tant soit peu composée. Au bout d'un quart d'heure, elle abandonna la lutte et laissa ses cheveux détachés, ses boucles désordonnées envahissant ses épaules et son dos.

Au moment de quitter sa chambre pour aller dîner, la nervosité l'envahit à nouveau. Serait-elle en mesure d'aider Thorn à se familiariser avec la lecture ? Elle espérait tellement être à la hauteur. Elle espérait tout autant, voire plus, qu'il ne s'intéresserait que très peu à la leçon.


Comme annoncé, Thorn n'était pas attablé dans la grande salle à manger et celle-ci paraissait bien vide malgré la profusion de plats qui s'amoncelaient sur la table. Mikhaïl avait mis les petits plats dans les grands pour faire découvrir les spécialités du Pôle à la nouvelle occupante du château. Au grand désespoir du cuisinier, Ophélie avait à peine touché à la soupe de betteraves, au ragoût d'ours et aux petits pains fourrés. Un mélange de panique et d'impatience lui tordait le ventre. Elle ne s'était même pas laissée tenter par les petites pâtisseries garnies de confiture élégamment disposées sur un présentoir à trois niveaux en argent.

- Prendrez-vous au moins une tisane pour finir le repas ? lui proposa Mikhaïl.

- D'accord pour une tisane, consentit-elle.

- Un café pour moi. Noir. Merci Mikhaïl.

Thorn venait d'entrer dans la pièce et avait pris place à l'autre extrémité de la longue table. Il portait son habituel uniforme à galons d'or et ses gants de liseur. Malgré la distance, les lunettes d'Ophélie virèrent au rose. Elle les ôta précipitamment pour essuyer une tache imaginaire avec un pan de sa robe.

C'était le moment. Il fallait qu'elle dise quelque chose pour qu'il la regarde à nouveau.

Quelque chose d'intelligent.

Quelque chose de gentil au moins.

Quelque chose, n'importe quoi, mais quelque chose !

- Bonsoir, parvint-elle enfin à souffler.

- Bonsoir, répondit-il en la dévisageant précautionneusement. Comment s'est passée votre première journée à Jötunheim ?

Ophélie se sentit soudainement ridicule dans la belle robe de Berenilde, avec son bras en plâtre et sa tignasse désordonnée.

- Bien.

Belle performance. Elle était parvenue à lui adresser un total de deux mots et ils étaient d'une banalité insondable. À son grand soulagement, Thorn reprit le contrôle de la conversation.

- Avez-vous perçu les premières manifestations de vos nouveaux pouvoirs ?

- J'ai l'impression que mes souvenirs sont plus … plus précis. Mais aucun signe des griffes.

- Espérons que cela viendra. Si vous maîtrisiez le pouvoir des Dragons, cela vous rendrait moins vulnérable. Vladislava ne peut pas vous suivre à travers les miroirs, ce n'est pas idéal. Mais j'imagine que tant que vous vous en tenez à votre cabinet et au château de Berenilde, c'est relativement sans danger.

- J'aurais dû épouser un Invisible pour hériter de son don, ça aurait été plus prudent.

Elle regretta immédiatement cette tentative d'humour qui était tombée complètement à plat. Pendant un long moment, Thorn fixa la tasse de café que Mikhaïl venait de déposer devant lui. Il avait l'air épuisé.

- Voulez-vous dîner ? tenta Ophélie. Mikhaïl a fait des merveilles et il reste de quoi nourrir au moins cinq personnes.

- Non, j'ai déjeuné à l'ambassade à midi trente-six, déclina Thorn, comme si cette information justifiait à elle seule son manque d'appétit.

Il déplia lentement son long corps, quittant la table sans avoir touché à son café et sans lui adresser un regard.

- Finissez votre tisane, je vous attends dans mon bureau pour notre leçon.


Ophélie fit quelques pas dans le bureau, laissant ses doigts gantés parcourir les livres sur les étagères, observant avec curiosité la collection d'horloges. Il lui fallut quelques minutes pour réaliser que Thorn la fixait, yeux écarquillés, dans une expression qui s'approchait de la détresse. Elle n'avait pas réalisé que cette première leçon de lecture le mettait dans un tel état d'anxiété. À y réfléchir, c'était plutôt normal : tout son plan pour vaincre Dieu reposait sur sa capacité à maîtriser la lecture, et ses premiers essais n'avaient pas été concluants.

Elle se hâta de revenir vers le bureau et d'y déposer la boîte qu'elle avait ramenée de son cabinet, avant de prendre place sur la chaise en face de lui.

Thorn garda le silence, dubitatif, avant de demander :

- Un jeu d'échecs ? Je n'ai rien contre, mais n'avions-nous pas prévu une leçon de lecture ?

- Je l'ai ramené de mon cabinet dans ce but précis. Un courtisan l'a déposé pour une expertise. Comme prétexte pour rentrer dans le cabinet en réalité. Mais il a donné son accord pour une lecture et, d'après ce que j'ai vu en lisant la boîte, il n'a nullement l'intention de revenir la chercher.

- Vous voulez que je lise les pièces du jeu. Les unes après les autres. Pour éviter de les contaminer entre deux leçons.

- Exactement, répondit-elle en sortant un pion blanc de sa poche. Personne n'a touché les pièces depuis les derniers joueurs, j'ai vérifié. Vous devriez pouvoir déterminer qui a gagné la partie, leur état d'esprit à ce moment-là, peut-être même les coups qui ont été joués.

Elle avait eu l'impression qu'un jeu d'échecs serait un défi stimulant pour l'esprit mathématique de Thorn. Maintenant qu'elle le voyait, livide, les yeux rivés sur le pion qu'elle avait laissé sur son bureau, elle doutait de sa brillante idée.

- Qu'en pensez-vous ? demanda-t-elle d'un ton beaucoup plus suppliant qu'elle ne l'aurait voulu.

- C'est très astucieux.

- Voulez-vous commencer la leçon dans ce cas ? proposa-t-elle en ouvrant la boîte, dévoilant les pièces sagement alignées dans leur écrin de velours rouge.

Thorn ne répondit pas mais hocha la tête, les yeux toujours rivés sur le petit pion blanc.

Il passa une main dans ses cheveux pour rappeler à l'ordre les mèches claires qui s'étaient échappées. Ophélie, qui avait soigneusement évité de laisser ses pensées dériver, ne put s'empêcher de constater que les gants de Thorn étaient déjà parfaitement ajustés. Son animisme était très efficace. Il se racla la gorge, enleva sa veste et défit le bouton de chemise juste sous son col, puis ses boutons de manchettes. Alors qu'il retroussait méthodiquement ses manches, Ophélie sentit un léger vertige s'emparer d'elle. Pour la première fois de la soirée, il braqua ses yeux gris dans les siens en reprenant la parole :

- La tour.

- Pardon ?

- La tour est une pièce déterminante pour gagner une partie. On la sous-estime souvent au profit de la reine, mais un bon joueur ne néglige jamais les tours.

- Très bien, commençons par une tour dans ce cas, répondit-elle en adressant à Thorn un sourire qu'elle espérait encourageant.

Thorn la fixa intensément quelques instants puis entreprit d'enlever ses gants, défaisant les boutons, tirant sur les longs doigts de cuir. Le bureau tournoyait maintenant à une vitesse insensée autour d'Ophélie.

Après une légère hésitation, Thorn saisit l'une des deux tours noires dans sa main. La pièce y paraissait minuscule. Il la fit tourner entre ses doigts avant de la reposer.

- Rien.

- Pour lire un objet il faut être à l'écoute de ce qu'il a à raconter, soyez bien concentré.

Thorn s'empara à nouveau de la tour et la fit passer d'une main à l'autre dans un va-et-vient nerveux.

- Essayez de ne penser à rien, conseilla Ophélie. Pour laisser la place aux souvenirs des autres, il ne faut pas être trop ancré dans les siens, il faut s'oublier un peu soi-même.

- Oublier n'est pas mon point fort.

- C'est une question d'habitude, essayez encore.

Il soupira mais reprit la pièce entre ses deux mains, paupières closes, dans ce qui ressemblait à une prière de l'ancien monde. Il resta ainsi de longues secondes avant de rouvrir sur Ophélie ses yeux perçants.

- Toujours rien.

- Vraiment ? s'alarma Ophélie. Même pas une vague impression ? Une intuition ? À votre avis, qui a gagné ?

- Les Blancs ont gagné, asséna-t-il d'un ton morne.

- Oui c'est bien ça! Vous y arrivez c'est fantastique!

- Ça n'a strictement rien de fantastique, c'est purement statistique. Les Blancs commencent toujours la partie. Et la gagnent, le plus souvent.

L'enthousiasme d'Ophélie retomba comme un soufflet. Elle se força néanmoins à prendre un ton léger:

- C'est quand même un bon début, c'est un apprentissage qui prend du temps je vous l'avais dit.

Thorn ne répondit pas. Il avait repoussé la tour à côté du petit pion blanc et remettait ses gants, évitant soigneusement le regard d'Ophélie.

- Moi-même, j'ai passé de nombreuses heures à développer ce don, lui confia-t-elle. Je n'ai pas maîtrisé la lecture du jour au lendemain.

C'était une demi-vérité. Ses premières visions avaient été spontanées et nombreuses. Cependant, elle avait réellement dû trimer pour parvenir à en avoir sur commande. En lecture comme en beaucoup de domaines, on obtenait toujours de moins bons résultats en essayant trop fort, en forçant les choses plutôt qu'en les laissant venir.

Thorn avait l'air encore plus épuisé que tout à l'heure et Ophélie sentit son cœur se serrer en pensant au poids des responsabilités qu'il s'était attribué, à la solitude que lui imposait cette mission. À court de mots, elle tendit la main à travers le bureau pour la poser sur la sienne. À ce seul contact, Thorn parut reprendre vie, mais ce fut uniquement pour reculer brusquement hors de sa portée.

- J'ai encore du travail, vous pouvez disposer, articula-t-il d'une voix grave et étranglée par la colère.

- Comme vous le souhaitez, répondit-elle sans s'autoriser à flancher. Mais nous reprendrons demain avec une nouvelle pièce. Même heure, même endroit.

Ophélie quitta le bureau de Thorn une amère déception chevillée aux tripes. Elle se trouvait injuste de réagir ainsi, apprendre la lecture était un travail de longue haleine et elle le savait. Pour être honnête, elle était même un peu rassurée qu'il ne soit pas meilleur qu'elle dans absolument tous les domaines, en particulier celui-ci. Il lui faudrait du temps, mais elle parviendrait à aider Thorn.

Non, si elle était vraiment honnête avec elle-même, sa déception prenait racine ailleurs, au plus profond d'elle-même, dans la perspective de longues nuits de silence dans une chambre solitaire.