Regina vécut la semaine suivante comme dans un train lancé à grande vitesse. Elle était parvenue à se convaincre qu'attendre ne pouvait mener qu'à davantage d'anxiété, de son côté comme de celui d'Emma, et avait donc recontacté Sydney dès le lendemain de la visite de Catherine. Afin d'être sûre de laisser à l'orpheline le temps de se préparer, psychologiquement et physiquement, elle avait obtenu la date du vendredi. L'émission fut programmée à 20h, créneau de grande écoute. Il leur restait donc, à toutes deux, une bonne semaine.
Le journaliste lui envoya un long mail, détaillant les modalités, le cérémonial, les règles à respecter, ainsi que les sujets qui seraient abordés. L'avocate lui répondit fidèlement, en grande négociatrice, chercha à garder une part de maîtrise, et surtout à en réserver une à Emma. Elle se félicitait de n'avoir à parlementer qu'avec Sydney, et pourtant, elle le considérait plutôt comme un moyen d'arriver à ses fins que comme un véritable allié. Certes, il avait fait de la dissidence sa carte de visite, mais il était avant tout un provocateur, sans véritable conviction. Il ne manquerait pas, une fois à l'antenne, de jouer les avocats du diable. Et il fallait préparer l'orpheline à cet état de fait. Par ailleurs, lors de leurs années d'université, elle avait souvent trouvé que les regards de l'apprenti polémiste qu'il était alors, dans les rares occasions où ils s'étaient retrouvés ensemble, s'attardaient un peu trop sur son corps, même si, conformément aux habitudes du petit groupe d'étudiants contestataires qu'ils fréquentaient tous deux, il ne sacrifiait pas au principe du droit d'importuner et ne lui avait donc, Dieu merci, jamais mis la main aux fesses.
Parallèlement, elle contacta à nouveau Graham, qui, lui, était un homme bien sous tous rapports, et respectueux. Leurs conversations restaient très distantes, factuelles, l'aventure qu'ils avaient vécue ensemble, et qu'il fallait bien qualifier de torride, provoquant la gêne. Cependant, il restait courtois en toutes circonstances. Acquis à la cause de la non-violence et conscient de l'extraordinaire opportunité que représentait le projet de Regina, il était prêt à beaucoup pour lui permettre, au minimum, de maintenir cette brèche, ce pied qu'elle avait déjà presque réussi à glisser dans la porte du pouvoir en place. Il saisit sa demande au vol, promit de passer les coups de fil pertinents, d'envoyer les mails adéquats et de publier sur Interbook les annonces les plus fructueuses. Sa connaissance approfondie du droit lui permettrait de ne se mettre en faute à aucun point de vue. Il saurait s'adresser au bon Dieu plutôt qu'à ses saints, de façon à ce que le message se répande, le plus efficacement possible. L'avocate ne manquerait pas, de son côté, de battre le rappel de tous les gens qu'elle connaissait et savait potentiellement sensibles à son combat.
La visite à Archie avait eu lieu le samedi. Elles passèrent un dimanche reposant, et la juriste parvint à convaincre sa protégée d'aller faire une petite promenade dans le parc tout proche, comme son état semblait désormais le permettre. Emma, en effet, retrouvait des couleurs, et de plus en plus souvent, le sourire. L'excellente nourriture, saine et abondante, prodiguée par son hôtesse, ses soins attentifs et éclairés, le confort, la chaleur, la compagnie constante d'un être qui se souciait d'elle, lui parlait avec intérêt, respect , et le souci de se faire comprendre, tout cela lui rendait véritablement son humanité. Regina la surprenait parfois, au détour d'une simple phrase, la contemplant avec une adoration frôlant l'idolâtrie. Elle-même détournait alors le regard précipitamment, prise en flagrant délit d'un amour que toutes deux savaient contre-indiqué.
Le lundi, la juriste emmena sa protégée faire des courses. Sans lui imposer un magasin trop chic, afin de ne pas la mettre mal à l'aise, elle l'accompagna dans les allées d'une boutique de prêt-à-porter, la couvant du regard, déterminée à s'interposer à la moindre alerte : une vendeuse trop tenace, un homme libidineux, en quête d'appas féminins à tâter. Mais tout se passa fort bien. Elle avait évidemment choisi l'heure la plus creuse, et Emma, terriblement timide et hésitante au début, finit par se prendre au jeu et essaya volontiers plusieurs tenues, se dirigeant d'instinct vers les plus chaudes, les plus confortables. Elles ressortirent chargées de sacs, pour entrer ensuite chez un opérateur téléphonique. Regina conseilla l'orpheline, qui n'avait bien entendu jamais possédé de smartphone. Un numéro lui fut attribué, qu'elle mémorisa sans aucune difficulté, confortant l'avocate dans l'idée que, si seulement quelqu'un avait pris la peine de l'aider, sa scolarité eût été fructueuse.
Le mardi, la juriste eut une extraordinaire surprise, en se levant, de bon matin comme à son habitude. Elle trouva l'enfant des rues, en pyjama, dans le salon, où elle était en train de feuilleter un livre d'art. Dès le lendemain de la visite à Archie, en effet, elle lui avait montré les deux immenses bibliothèques qui meublaient sa chambre et son bureau, lui avait solennellement octroyé le droit de se servir, quand elle le désirait, et, comme pour sceller un pacte intellectuel, lui avait lu le début des Raisins de la colère, que la jeune fille avait écouté la bouche béante de stupéfaction, le front plissé par la concentration.
Prenant sa bienfaitrice au mot, ce qui était un progrès en soi, elle avait choisi un gros recueil consacré à Velasquez, et en tournait religieusement les pages, contemplant, une main sur le cœur, chef-d'œuvre après chef-d'œuvre, s'efforçant de lire les titres à travers les verres de ses grosses lunettes ébréchées.
Mais là n'était pas la meilleure des nouvelles. Elle était assise. Bien au fond du fauteuil, une longue jambe passée au-dessus de l'autre. Les grands yeux verts se fixèrent sur l'avocate et elle lui décocha un de ces sourires radieux, qui n'étaient réservés qu'à elle.
Regina, la gorge serrée par l'émotion, s'assit à ses côtés et lui prit les deux mains. « Tu…tu peux t'asseoir, Emma ? Tu n'as plus mal… ? » Elle secoua doucement la tête, faisant voler une forêt de boucles blondes. Ses cheveux avaient repris, depuis plusieurs jours, leur épaisseur naturelle, et brillaient comme si on les avait cirés un à un. « Faut que j'fasse un peu gaffe en m'asseyant, mais ça va. Ça fait du bien ! Mes genoux en avaient marre… » Mieux valait ne pas s'éterniser sur le sujet. La juriste savait que trop lui parler de ses fesses ne pouvait que l'embarrasser. Mais le fait que sa protégée ait pu venir à bout de la douleur, même si elle savait pertinemment que les horribles cicatrices demeuraient gravées dans la chair, représentait une merveilleuse victoire. La belle brune téléphona à Catherine dans la journée, afin de lui demander conseil. Se fiant au jugement de son amie, la généraliste déconseilla un nouvel examen. Médicaliser à tout prix n'était pas nécessaire et pouvait s'avérer contre-productif. Il fallait continuer les soins le soir-même, afin que la juriste puisse s'assurer de visu que la guérison était complète. La désinfection n'était plus nécessaire, et si la cicatrisation s'avérait achevée, mieux valait mettre un terme à ces traitements embarrassants.
Les deux jours suivants s'écoulèrent tranquillement, bien que trop vite aux yeux des deux femmes. Elles restèrent essentiellement en tête à tête. Regina, après lui en avoir demandé la permission, prit un rendez-vous pour la semaine qui devait suivre l'émission, avec le Dr Whale, chirurgien de renom, connu pour son traitement des cicatrices. Elles se rendirent, le mercredi, à une nouvelle séance avec Archie, lors de laquelle Emma se montra moins bavarde, davantage sur la réserve, ce qui ne manqua pas d'inquiéter sa protectrice. Une conversation téléphonique ultérieure, avec le psychiatre, la rassura. C'était un comportement normal, lorsque le trop plein de souffrance mentale amenait un patient à se livrer de manière aussi approfondie que l'avait fait la jeune fille, dès leur premier entretien. Il fallait lui laisser le temps. Son passage à la télévision ne manquerait pas de susciter de nouvelles réactions.
La juriste occupa presque toutes leurs soirées en montrant à Emma plusieurs films, à commencer par Barbie, dont elle lui avait parlé le premier soir. Les innombrables références à un monde qui, même s'il ressemblait quelque peu au leur, avait passablement changé, obligea Regina à de nombreux arrêts sur images, suivis d'explications à la fois simples et pertinentes. La soif d'apprendre d'Emma devenait évidente, et l'avocate se montrait plus que disposée à l'étancher.
Enfin arriva le grand jour. Il fallut se préparer, s'habiller en conséquence. La belle brune conseilla sa protégée, qui enfila un simple jean, pas trop serré, afin d'éviter tout inconfort, et un chandail léger, Sydney les ayant mises en gardes contre la chaleur des projecteurs. Après de longues tergiversations, il avait été décidé que l'orpheline ne porterait pas ses lunettes. Elle n'avait besoin que de distinguer les silhouettes de ses interlocuteurs. Par ailleurs, comme elle l'avait péniblement expliqué à son hôtesse, sa myopie pouvait servir de rempart contre la timidité. Et enfin, son joli visage apparaîtrait dans toute sa délicatesse à l'écran. Regina avait l'intention de lui proposer des lentilles de contact mais elle n'avait pas encore eu le temps de réaliser son projet. De son côté, elle opta pour une tenue qui rappelait ses toilettes réservées au travail : un ensemble tailleur sombre, strict mais élégant, la jupe aux genoux. Elle comptait se présenter en tant qu'avocate, et l'habit faisait indubitablement le moine, dans ce monde où les apparences tenaient lieu de vérité.
Le plateau était exigu mais l'administration de la chaîne avait de toute évidence mis les petits plats dans les grands, car une foule de techniciens s'affairait en tous sens, allant et venant, déplaçant des câbles, aboyant des ordres à de malheureux stagiaires affolés. Regina, qui était pourtant accoutumée à se confronter à un public hostile, avait un nœud tenace dans l'estomac…Elle songeait à tous ces gens, que Graham avait contactés. Il lui avait envoyé un bref message, la veille, pour lui signifier que le bruit s'était efficacement répandu et qu'il fallait s'attendre au moins à un élan de curiosité envers un témoignage qui appréhenderait les questions tant débattues de l'éducation et de la répression sous un angle inexploité depuis plus d'un siècle.
Sydney les reçut avec une cordialité affectée, expliquant que, de son côté, la chaîne avait accompli son devoir de publicité, diffusant durant toute la semaine des annonces lors desquelles le chroniqueur lui-même apparaissait, devant la prison où Emma avait été détenue, puis devant un des innombrables orphelinats de Boston, invitant les spectateurs à « un rendez-vous exceptionnel, un témoignage unique, qui pourrait ébranler les institutions si chères à nos dirigeants. » Les deux femmes avaient d'ailleurs vu ces quelques secondes de télévision, le journaliste les ayant averties du jour et de l'heure de sa première diffusion. L'orpheline en avait presque fait une crise d'angoisse.
Face au plateau, une petite cinquantaine de spectateurs exerçaient la fonction de public. Le présentateur leur expliqua qu'il s'agissait d'habitués, chichement rémunérés pour leur présence, qui servait à rendre l'événement vivant. Leurs réactions, bien que contrôlées, seraient spontanées et refléteraient très probablement celles des spectateurs. Il était extrêmement difficile, trouva la juriste, de ne pas dévisager ces hommes et femmes de tous âges, qui ne se gênaient pas autant à leur égard.
Il fallut s'installer dans les fauteuils de cuir plantés en demi-cercle. Regina voulut prendre celui du milieu, afin de créer une barrière de protection entre l'ancienne détenue et l'intervieweur. Mais ce dernier ne l'entendit pas de cette oreille, arguant que l'émission reposait sur le témoignage de la jeune fille et qu'il était indispensable qu'elle occupe la place d'honneur. La juriste jeta un œil désolé à sa protégée, dont le teint, naturellement blanc, malgré la légère couche de fard qu'une maquilleuse surmenée lui avait appliquée dans les coulisses, semblait pâlir de seconde en seconde. Pourtant, Emma lui adressa un petit signe de tête, marquant son assentiment. Tout le monde prit donc sa place. Au grand soulagement de sa bienfaitrice, l'enfant martyr s'assit sans douleur apparente. Sur le grand écran qui projetait l'image renvoyée aux spectateurs, Sydney était à droite, le témoin au milieu, son avocate à sa gauche. La belle brune couvait son ancienne cliente du regard, constatant sans surprise mais avec amertume sa posture crispée, ses coudes serrés contre ses côtes, de part et d'autre de son torse maigre, ses mains tremblantes, rassemblées dans son giron. Elle agrippait convulsivement le micro dans lequel, le journaliste lui avait bien fait la leçon, elle devrait parler.
Enfin une voix anonyme, noyée de parasites, annonça : « À l'antenne dans dix secondes. Neuf…huit…sept… » Tandis que s'égrainait le compte à rebours, Regina se redressa, vérifia que ses cheveux couvraient ses oreilles sans voiler son beau visage, croisa ses jambes sculpturales, et murmura à l'intention de la jeune fille : « Tout ira bien ! » Dans la partie de la salle où se trouvait le public, les lumières s'éteignirent. Les projecteurs se braquèrent sur les trois fauteuils et leurs occupants. « Direct ! » aboya la voix.
« Chers spectateurs, bonsoir ! » commença Sydney, parfaitement à l'aise. « J'ai ce soir l'honneur de recueillir un témoignage unique. Mais commençons par faire connaissance. » Et il se tourna, comme prévu, vers Regina, dont la face de madone apparut en gros plan sur l'écran. Avec un effort de volonté, elle parvint à ne pas y prêter attention, et se tourna vers le journaliste.
« Maître Mills, bonsoir ! » « Bonsoir ! » répondit-elle avec un sourire poli.
- Vous êtes avocate au barreau de Boston, vous appartenez au prestigieux cabinet King & Mills, fondé d'ailleurs en partie par feu votre père, et vous êtes, depuis trois ans, responsable du suivi des peines pour mineurs.
La belle brune hocha la tête et approuva d'un « C'est exact. » La présentation se poursuivit.
- Vous avez notamment assuré le suivi d'Emma Swan, qui est avec nous ce soir…
Sur l'écran apparut brièvement l'image de l'orpheline, qui dévisageait le présentateur de ses yeux écarquillés, avant de revenir à Regina.
- Vous avez obtenu, depuis deux semaines, sa relaxe…et, comme cela s'est produit juste avant son vingt-troisième anniversaire, vous lui avez évité un transfert vers le système carcéral pour adulte, où elle aurait dû être fouettée en place publique. C'est bien ça ?
L'avocate plaça avec soin le micro devant sa bouche et répondit en articulant posément : « Oui…Il y avait une irrégularité. »
Se tournant vers Emma, Sydney s'adressa enfin à elle.
- Mademoiselle Swan, bonsoir. Merci d'être ici.
L'intéressée, dès qu'il avait été question de la façon dont sa sauveuse l'avait arrachée à son sort, semblait avoir oublié où elle se trouvait et s'était tournée vers elle, la bouche ouverte, les yeux humides. Elle avait rougi, puis pâli à l'allusion aux supplices qu'elle aurait dû endurer. Mais elle sursauta et se retourna brusquement en entendant son nom. Par réflexe, elle porta le micro à sa bouche et répondit en bégayant : « B…bon…bonsoir ! »
Quelques ricanements se firent entendre dans le public. Regina serra la main qui tenait son micro, ce qui fit blanchir ses phalanges. La jeune fille jeta un bref coup d'œil apeuré à la salle, plongée dans l'obscurité. Sans se troubler, Sydney continua.
- Quelques mots sur votre départ dans la vie. Vous êtes une enfant trouvée. Vous avez été découverte le jour de votre naissance, abandonnée au bord d'une route, et êtes donc en quelque sorte, née pupille de l'état.
Tremblante, Emma sembla faire un effort surhumain sur elle-même, se redressa sur son siège, et répondit distinctement dans le micro : « Oui, c'est vrai ! » Un silence attentif s'installa. D'une voix douce, l'intervieweur demanda : « Pourriez-vous nous parler un peu de votre enfance ? Quels sont vos premiers souvenirs ? »
Regina vit sa protégée prendre une grande inspiration, comme pour rassembler ses idées, puis commencer son récit, la voix basse mais parfaitement audible.
- De zéro à trois ans, j'ai été à Saint-Georges…
« L'un des plus vieux orphelinats de Boston. » précisa le journaliste.
- C'est là que j'ai compris que ma vie, ça serait de la…euh…
L'avocate sentit un courant glacé lui parcourir l'échine. Elle avait insisté, pour ne pas dire martelé, que les grossièretés étaient proscrites, lors de l'interview. Mais sous le coup de la panique, Emma pourrait-elle se maîtriser ? La jeune fille se mordit cruellement la lèvre inférieure et opéra un rétablissement.
- …que…ma vie…ça s'rait pas facile…
Rompu à ce type d'exercice, Sydney ne dit rien, la laissant continuer sur sa lancée.
- Mon premier souvenir, c'est…quand je suis arrivée chez les « marcheurs »…
L'orpheline gardait les yeux baissés, sans regarder personne, mais Regina vit le journaliste froncer les sourcils avec étonnement.
- Les marcheurs ?
- Oui…quand les bébés se mettent à marcher, on les change de groupe…parce que…parce qu'ils peuvent commencer à recevoir des fessées.
Quelques petits rires se firent entendre dans le public. Sydney lui-même sourit d'un air légèrement amusé. En effet, il était communément admis que la marche, chez l'enfant, voire la simple station debout, attestait que celui-ci était prêt pour les châtiments corporels. La discussion portait plutôt sur la question suivante : était-il opportun de fesser un bébé qui commençait à ramper à quatre pattes ? La belle brune avait longuement briefé Emma sur les réactions que risquait de susciter le thème abordé. La fessée était un sujet de badinage, une plaisanterie. Mais Emma releva la tête. Le cameraman, ayant visiblement développé d'excellents réflexes professionnels, changea de point de vue. Son beau visage triste apparut sur l'écran. Ses grands yeux regardaient en direction de l'audience, sans colère mais avec un profond chagrin, et elle dit de sa douce voix éraillée.
- C'est pas drôle…
Les rires s'éteignirent. Il commençait à être évident que l'attitude de la jeune fille intriguait. Sentant le potentiel, le journaliste la relança.
- Vous êtes en train de nous dire que vous avez des souvenirs de vos premiers pas ? Vous deviez avoir à peine plus d'un an…vous vous en rappelez vraiment ?
Un hochement de tête convaincu.
- Oui…J'me rappelle de tout !
L'orpheline fixait son interlocuteur, les doigts serrés sur son micro, la main légèrement tremblante. Le cameraman avait braqué sur elle l'objectif.
- On était toute la journée entassés les uns sur les autres, avec deux éducateurs qui nous frappaient et nous hurlaient dessus. On devait bien être cinquante, dans une pièce. Y avait pas de jouets. Y avait rien. On ne nous parlait pas, à part pour nous engueuler. On se bagarrait sans cesse, et puis, quand on n'était pas tapés par les autres gamins, c'étaient les adultes qui nous cognaient.
Elle s'interrompit, jeta un œil en direction de la salle, où le silence s'était fait profond, si bien que, mêlé à l'obscurité, il donnait une impression de vide. « Comment se passaient les repas ? » demanda Sydney. Elle le regarda à nouveau.
- On nous faisait entrer dans la salle à manger. Y avait trois pièces : la salle à manger, le dortoir, et celle où on restait toute la journée, avec des toilettes juste à côté, et des douches…je crois qu'ils nous lavaient deux ou trois fois par semaine, avec un tuyau…un peu comme en prison, quoi…Ils nous foutaient à poil et ils nous faisaient entrer à quatre ou cinq et ils nous arrosaient avec les tuyaux. Mais en fait c'était pas mal, parce que tout de même, l'eau était tiède…ils devaient avoir peur qu'on tombe malade, parce que ça les emmerdait, quand ça arrivait….
La juriste fit de son mieux pour ne pas montrer de réaction. Exiger d'Emma qu'elle modifie du tout au tout sa façon de parler était une quête vaine…Tant pis ! Les spectateurs devraient supporter quelques grossièretés. L'intervieweur, d'ailleurs, ne semblait pas se formaliser de son langage. Il l'écoutait en hochant la tête. Mais il intervint : « Je vous ai demandé de nous raconter les repas. » Elle rougit légèrement.
- Pardon…oui… Y avait d'immenses tables avec des tabourets. Ils nous faisaient asseoir et ils nous apportaient des assiettes avec un peu de nourriture dedans. Il fallait manger super vite, parce que au bout de…je sais pas…dix minutes peut-être, ils nous faisaient lever et nous ramenaient dans la pièce de vie, en nous poussant. Et en plus fallait se battre parce que les plus grands volaient la nourriture des plus petits. On avait pas assez à manger. Juste des tartines de margarine, avec du pain souvent rassis, et puis des légumes en boîte, presque sans goût, deux fois par jour. J'ai eu faim toute mon enfance…toute…toute ma vie en fait…
Regina sentit venir le dérapage. Mais il n'y avait rien à faire. Elle se tourna vers elle, la regarda avec adoration, et ajouta, à son grand dam : « …jusqu'à maintenant… » Grand maître du storytelling, le chroniqueur ne laissa pas passer une si belle occasion.
- En effet, j'ai cru comprendre, Maître Mills, que vous aviez recueilli Mademoiselle Swan après sa libération. Chez vous…
L'avocate vit, du coin de l'œil, son visage apparaître sur l'écran. Elle n'avait pas interdit à sa protégée de révéler le fait qu'elle l'hébergeait. Il ne servait à rien de mentir, et Emma avait suffisamment de sujets d'inquiétudes sans y rajouter un tabou. Bien entendu, c'était une faiblesse, une faille dans laquelle les innombrables ennemis qui ne manqueraient pas de se manifester après l'émission s'engouffreraient sans vergogne. Elle répondit donc avec honnêteté.
- Oui. Emma a tout de suite attiré mon attention. Son histoire est emblématique et je veux la révéler au grand jour. Par ailleurs, comme hélas la plupart des anciens pupilles de l'état, elle n'avait nulle part où aller. Elle se serait à nouveau retrouvée à la rue, n'aurait pas eu d'autre choix que de recommencer à voler pour se nourrir, se serait fait arrêter, aurait été jugée récidiviste, et comme elle venait d'atteindre l'âge légal, aurait au final écopé d'une condamnation à mort…
Elle regarda le journaliste dans les yeux et martela avec toute la conviction dont elle était capable : « Lui proposer de la recueillir était en fait la moindre des choses…et, d'un point de vue parfaitement égoïste, c'était dans l'intérêt de mes projets…Faire connaître la façon scandaleuse dont l'état prétend s'occuper des orphelins…et de manière plus vaste, des enfants en général…sans parler des délinquants qu'il génère lui-même. »
Sydney laissa passer quelques instants, puis demanda d'un ton grave.
- Y a-t-il autre chose entre vous ?
Regina ne se laissa pas démonter. Elle avait prévu la question.
- Nous sommes devenues amies. J'ai beaucoup d'affection pour Emma, et je crois qu'elle me le rend bien.
Au fond, elle ne faisait que dire la vérité…Mais le chroniqueur laissa encore planer un silence, chargé de doute. Après quoi, il revint à l'orpheline dont le visage apparut à nouveau sur l'écran.
- Donc, Mademoiselle Swan, vous vous plaignez de la façon dont l'état vous a traitée, dès le plus jeune âge ?
Les sourcils de la jeune fille se froncèrent. Elle sembla réfléchir. « Je…suis pas sûre que je méritais mieux… » répondit-elle avec hésitation, « …mais en tout cas c'était l'enfer. Pour moi et pour les autres. » Sydney fit de la main gauche un geste, à l'intention du cameraman, qui opéra un traveling arrière, de façon à cadrer à la fois Emma et l'intervieweur. C'était le signe qu'un dialogue assez long allait avoir lieu.
- Parlez-nous des punitions.
L'ancienne délinquante eut une sorte de haut-le-corps. Ses yeux verts semblèrent s'affoler, cherchèrent un point d'appui autour d'elle, se posèrent sur ses genoux. Mais elle répondit, la voix tremblante.
- Des fessées.
Sans lui laisser le temps de s'enferrer dans le silence, le journaliste la relança.
- Des fessées et c'est tout ?
- Oui.
Regina se rendait compte que cette façon monosyllabique de rétorquer ne convenait pas à la télévision. En grand professionnel, Sydney allait faire en sorte de la bousculer, afin qu'elle devienne bavarde.
- Vous nous avez dit que vous vous souveniez de tout, dans les moindres détails. Racontez-nous donc votre première fessée.
Elle ne bougea pas, garda le silence, les yeux fixés sur ses genoux, la main convulsivement serrée sur son micro, si bien que la juriste pensa un instant que toute l'opération serait vouée à l'échec. Mais soudain, elle se lança dans son récit.
- Quelques minutes après que je suis arrivée chez les marcheurs, un petit garçon a déboulé de nulle part et s'est mis à me taper sur la tête. Il était plus grand que moi. Peut-être trois ans. Il n'avait aucune raison de me frapper, à part que c'était la seule chose à faire…se bagarrer. J'avais déjà l'habitude, en fait. Même les bébés se cognaient entre eux, avant de savoir marcher. Les puéricultrices nous flanquaient quelques calottes, comme ça…sur la tête en général. Ça faisait partie de la routine. J'ai fait comme d'habitude. Je l'ai mordu.
Quelques rires, dans le public. Mais Emma, cette fois, ne se troubla pas, et continua comme si rien ne l'avait interrompue.
- Je mordais vraiment, vraiment très fort. En plus, je venais d'atterrir, dans un endroit que j'connaissais pas. Personne m'avait expliqué. J'étais terrifiée. J'ai gardé sa main entre mes dents, longtemps, longtemps. J'ai goûté le sang, qui commençait à couler, j'entendais ses hurlements. Puis j'ai senti que quelqu'un essayait de me flanquer des gifles, pour me faire lâcher. Ça faisait mal, alors j'ai desserré les mâchoires. On en recevait, des gifles…mais c'était pas vraiment des punitions. Plutôt un truc, pour nous faire arrêter, et la punition venait après. On recevait trop peu à manger pour qu'ils nous privent de nourriture, on n'avait pas de jouets…ils pouvaient nous priver de rien. Bref…c'était un éducateur. Chez les bébés y avait que des femmes mais là y avait des hommes. Je pense…je pense que c'était le premier que je voyais, en fait.
Regina ne parvenait pas à détacher son regard de sa protégée mais elle sentait que l'état d'esprit du public était en train de changer.
- Il m'a attrapée, il s'est assis sur un muret et il m'a déculottée. En arrivant chez les marcheurs, on cessait automatiquement de nous mettre des couches. Du coup, les gosses avaient plein d'accidents. Heureusement, moi, j'étais déjà propre. À chaque fois qu'un gamin avait un accident, il se prenait une bonne fessée. Sûr que c'était une raison d'essayer de se contrôler mais malgré ça, y en avait qui continuaient à se faire dessus, jusque très tard, parfois. Bref…c'était ma première fessée. Je parlais à peine. Du coup c'est un des premiers mots que j'ai appris. Les gamins se sont groupés autour de nous, en criant : « Fessée ! Fessée ! » C'était une des seules distractions possibles. Il m'a flanqué des claques sur les fesses, pendant un temps fou. Il s'interrompait pour m'engueuler mais je comprenais rien à ce qu'il disait parce que les gamins faisaient un bruit…un bruit…vous avez pas idée ! Les éducateurs essayaient de nous faire taire mais c'était vraiment pas possible, même en nous fessant du matin au soir. Alors ils gueulaient plus fort que nous.
L'avocate la contemplait avec admiration, constatant que son débit de parole, son langage lui-même, s'étaient améliorés, malgré les quelques mots vulgaires qui continuaient à l'émailler. Elle avait une extraordinaire faculté d'adaptation. La tension émanant du public devenait palpable.
- Quand les fessées étaient finies, on avait tous le derrière tout rouge, avec des bleus en forme de mains. Ça brûlait. On avait mal au cul, tout le temps.
Elle s'aperçut trop tard de sa grossièreté, leva la tête en rougissant, murmura : « Pardon ! » Évidemment, du point de vue de Sydney, cela n'avait pas la moindre importance. Il risquait, au grand maximum, un reproche de la part de sa direction. « Ne vous inquiétez pas. Poursuivez. » répondit-il d'une voix douce. De son côté, Regina avait pris le parti de s'en moquer, en définitive. Cela ajoutait de la spontanéité et faisait apparaître, dans toute sa rugosité, l'aspect profondément sincère du témoignage. Elle vit le journaliste jeter un œil en direction d'une femme installée dans un coin, un ordinateur sur les genoux, qui lui adressa un geste universellement compréhensible : un pouce vers le haut. La juriste savait que toutes les chaînes de télévision disposaient des moyens de mesurer en direct leur audimat. Cela signifiait que l'émission bénéficiait du succès escompté. Elle en ressentit à la fois une profonde satisfaction et une bouffée d'angoisse. Comme indiqué, Emma continua.
- Chez les petits, on nous mettait pas fesses nues, dans un coin, après une correction, pour servir d'exemple aux autres, comme à l'école… On était trop nombreux. Ils avaient pas le temps de faire ça…
Sautant sur l'occasion de la transition, l'intervieweur intervint.
- Parlez-nous de l'école, justement…Vous y êtes entrée à cinq ans, comme prévu par la loi ?
- Oui…à cinq ans, on change d'orphelinat.
- Légalement, cela s'appelle un internat…
- Oui…oui, vous avez raison. Ça devient beaucoup plus…euh…
- Cadré ?
- Oui. On commence à aller en classe. On est censés apprendre à lire, à écrire, à compter…
- Combien étiez-vous d'enfants, dans une classe ?
- Ben, ça dépend…Je dirais trente à quarante ?
- Vraiment ? C'est beaucoup.
- Ben oui…et l'ambiance changeait complètement.
- Que voulez-vous dire ?
Emma ferma les yeux quelques instants, sembla se recueillir.
- On était un par pupitre. On devait rester assis, bien sûr, et se taire. Franchement, j'étais heureuse de quitter enfin les petits. Je me disais que j'allais peut-être me faire des amis…au moins un, quoi…
- Vous n'aviez jamais connu d'amitié, auparavant ?
Elle secoua la tête.
- Impossible…C'était trop violent, trop le chambard…
- Et les éducateurs ? Est-ce qu'il leur arrivait de vous montrer de l'affection ?
- Jamais.
Sydney lui-même sembla choqué.
- Jamais ? Pas une seule fois ?
- Non…Je crois qu'ils nous détestaient. Qu'ils détestaient leur job. Faut les comprendre. Pour eux aussi, ça devait être infernal…
Un bref silence s'installa, puis le journaliste relança la conversation.
- Donc, trente à quarante dans une classe…et c'est là que vous avez appris à lire ?
- Non.
« Non ? » dit le chroniqueur d'un ton surpris.
- Non…j'arrivais pas à tenir en place. Et les instituteurs…c'était le plus souvent des hommes. On en changeait très souvent. Ils étaient affreusement sévères. Je me prenais au moins une fessée par jour. Ils avaient chacun leur technique. Je me rappelle d'un qui nous prenait derrière son bureau. Du coup les autres entendaient juste le bruit de la correction et les hurlements du gosse.
Quelques ricanements se firent encore entendre dans le public. Emma réagit en jetant, vers la salle obscure, un regard chagrin qui n'échappa pas à la caméra. Mais elle ne s'interrompit pas.
- Ça durait longtemps…longtemps…C'est difficile, de mesurer le temps, quand on est petit, mais maintenant je dirais une demi-heure, au moins. Après, il ouvrait un tiroir, en sortait une règle, et il terminait le travail. Il avait un truc…une fesse, puis l'autre. C'est-à-dire qu'il mettait une collection de coups…dix, vingt, trente…je sais pas trop…sur une fesse, puis la même chose de l'autre côté, ce qui fait qu'il frappait encore et encore et encore, au même endroit.
À nouveau quelques rires. Cette fois, elle ne tourna même pas la tête.
- Ça faisait tellement mal. Beaucoup plus que chez les tout-petits. La première fois, j'ai cru que j'allais mourir. Mais on s'habitue à tout… En tout cas, avec cette façon de s'occuper d'une fesse à la fois…il devait se baser sur l'aspect de la peau, s'arrêter quand il trouvait que c'était assez rouge, assez zébré, puis mettre l'autre fesse dans le même état, vous voyez…pendant ces raclées, je me sentais comme…je sais pas comment dire…un…un dossier…
Elle se tourna vers sa bienfaitrice, qui fut prise complètement au dépourvu. Regina la regarda dans les yeux quelques instants. Sydney fit un signe discret au cameraman, qui opéra à nouveau un traveling, cette fois vers la gauche, de façon à cadrer l'interaction. L'avocate constata que des larmes brillaient dans les yeux verts, comprit tout à coup en quoi elle pouvait lui venir en aide.
- Un dossier administratif.
« Oui, c'est ça ! » reconnut l'orpheline en lui adressant un sourire reconnaissant. Elle se retourna vers son interlocuteur et répéta : « Un dossier administratif. » Celui-ci rétorqua.
- Pardonnez-moi, Mademoiselle Swan, mais je voudrais parler un peu de vos réactions face à l'attitude du public. Vous semblez supporter difficilement que vos récits de fessées fassent rire…Mais…désolé de vous le rappeler…nous sommes tous passés par là.
Il eut lui-même un sourire amusé.
- Les enfants ont besoin de limites, de cadre…Comment voulez-vous qu'ils fassent la différence entre le bien et le mal s'il n'y a aucune conséquence désagréable quand ils se comportent mal ?
Toujours souriant, il eut un geste large, en direction du public et de la caméra.
- Je suis sûr que chacun de nos téléspectateurs a reçu des fessées. Et aussi des coups de règle ou de verge, ou que sais-je, à l'école ou de la part de leurs parents, le plus souvent en public, pour donner l'exemple. Ces punitions étaient administrées dans le but de les élever. Et la plupart d'entre eux ont très bien tourné. Nous n'en sommes pas morts…
Ce fut Regina qui, de sa belle voix grave, entreprit de réagir.
- Si vous voulez bien, Monsieur Glass, je vais répondre.
Sydney approuva énergiquement d'un « Bien sûr, Maître Mills. Nous vous écoutons. » Le cameraman darda son objectif sur le visage de madone. Elle se sentait dans son élément. D'une certaine façon, elle avait préparé ce discours depuis son adolescence.
- L'argument que vous venez d'utiliser est certainement l'un des plus répandus, en faveur des châtiments corporels éducatifs. Vous avez dit « Nous n'en sommes pas morts… » C'est donc cela votre référence, et celle de la société ? La mort. Autrement dit, tant que les coups ne tuent pas un enfant, celui-ci n'est pas en droit de se plaindre ? Vous rendez-vous compte de ce que ce mode de pensée révèle, sur notre civilisation, si la mort est le seul critère qui signale que la violence va trop loin ?
Mais prenons néanmoins cette phrase au mot…C'est malheureusement une affirmation fausse. Je commence par dire que tous les chiffres que je vais donner sont tirés des statistiques officielles. Je m'intéresse à ce sujet depuis que j'ai commencé mes études, et je connais par cœur ces données.
Rien que dans la ville de Boston, l'année dernière, en moyenne cinq enfants sont morts par semaine, des suites de maltraitance. La plupart de ces décès ont lieu au sein du foyer, mais l'école n'est pas en reste. Bien sûr il faut tenir compte aussi des pupilles de l'état, qui forment la majorité des victimes, qui n'ont pas de famille, et qui sont donc décédés au sein de leur institut.
Le journaliste avait cessé de sourire. Il se racla la gorge.
- C'est fort triste, évidemment, Maître Mills. Mais on pourrait vous répondre qu'il s'agit malgré tout d'incidents isolés, qui auraient peut-être eu lieu en toutes circonstances, que les châtiments éducatifs soient de mise ou pas.
Regina secoua la tête.
- Pour réagir à votre remarque, je vais opérer un important recul dans le temps, et me référer à un pays qui est encore, de nos jours, un sujet de blague, pour les raisons précises que je vais évoquer : la Suède.
Comme pour lui donner raison, il y eut quelques rires dans le public, et Sydney retrouva son sourire narquois.
La juriste désigna la salle et demanda à son interlocuteur : « Pouvez-vous me dire pourquoi vous souriez, et pourquoi, d'après vous, la simple évocation de cette nation européenne suscite le rire ? » Visiblement surpris, le journaliste répondit néanmoins.
- Euh…eh bien, nous savons tous que la Suède, il y a longtemps de cela, avait fait voter cette loi ridicule, interdisant la fessée…
L'avocate acquiesça puis poursuivit.
- En effet…au cours du dernier quart du vingtième siècle, la Suède fut le premier pays au monde à interdire toute violence éducative, qu'elle soit physique ou psychologique. Nous sommes aujourd'hui très loin de cette façon de penser. Même à l'époque, cette loi, ou plutôt cet ensemble de lois, a suscité énormément de réactions négatives et d'opposition. Elle n'a bien sûr jamais fait l'unanimité. Reste que les chiffres parlent d'eux-mêmes. Loin de favoriser l'indiscipline, l'une des conséquences de ce changement est que le système scolaire suédois est très vite devenu le moins violent du monde. Et en ce qui concerne la maltraitance, en vingt-quatre ans, quatre enfants sont morts sous les coups, dans ce pays dont vous vous moquez. Je vous laisse faire la comparaison avec nos cinq enfants morts par semaine, et ce uniquement dans notre belle ville de Boston…
Un silence assourdissant s'installa. Regina se garda bien de le couper trop vite, laissant le public et le chroniqueur mariner dans leurs réflexions. Elle ne reprit la parole qu'au bout de dix interminables secondes.
- Toutes les études montrent que, si l'on excepte les agressions sexuelles, l'écrasante majorité des violences dirigées contre les enfants le sont pour des raisons éducatives. Presque tous les enfants maltraités commencent par recevoir une gifle ou une fessée… Alors, Monsieur Glass, à moins que vous ne souteniez que quelques dizaines de milliers d'enfants morts sous les coups chaque année, aux États-Unis, plusieurs centaines de milliers à travers le monde, sont une conséquence acceptable de notre précieuse discipline, je dirais que le débat pourrait presque s'arrêter là.
La juriste se redressa de toute sa modeste stature, le regard étincelant. Toujours aucun bruit. Sydney lui-même semblait ébranlé. Elle reprit la parole, soucieuse de garder son avantage.
- Mais parlons donc de ces fameuses limites, de cette différence que les enfants doivent faire entre le bien et le mal, que vous évoquiez tout à l'heure, et qui ne peut apparemment, dans notre belle société, être inculquée que grâce aux coups et aux humiliations.
Depuis la Grande Réforme, les chiffres de la délinquance juvénile ne font qu'augmenter. La Nouvelle Grande Réforme, qui a fait passer l'âge de la majorité à vingt-trois ans, de façon à ce que l'État soit responsable des jeunes gens sans famille de plus en plus longtemps, n'a fait qu'amplifier ce phénomène. Nous en sommes à présent arrivés au chiffre tout à fait effarant, jamais vu dans l'histoire de l'humanité, de 26%. Oui, vous avez bien entendu. Tout confondu, 26% des mineurs sombrent aujourd'hui dans la délinquance aux États-Unis. Et c'est un record mondial, même si tous les pays enregistrent malheureusement, depuis près d'un siècle, une escalade ahurissante, dans ce domaine. Arguerez-vous que nos méthodes éducatives sont efficaces ? Qu'elles parviennent à mettre les jeunes dans le droit chemin ?
Elle lança à Sydney un regard qui le fit se tortiller, et ajouta, ironique : « Bien entendu, la majorité d'entre nous, malgré ce que nous avons subi étant enfants, a bien tourné…mais ne désespérons pas ! Si nous continuons sur cette voie, un jour, plus d'un enfant sur deux finira en prison. » Elle parut aussitôt regretter le ton qu'elle avait emprunté, opéra un rétablissement avant de poursuivre.
- La délinquance des jeunes se perpétue évidemment à l'âge adulte. Pourquoi en serait-il autrement lorsque la situation des plus de vingt-trois ans ne fait que se dégrader au fil du temps ? Chômage, misère, drogue, violence…et ceux-ci ont des enfants, qui doivent tâcher de survivre dans ce contexte. Le taux de mortalité des personnes sans abri, ou même au sein de familles vivant dans une misère sordide, explique le nombre, effrayant et en croissance constante, d'orphelins dont l'État hérite, chaque année. Les budgets alloués aux institution qui s'en occupent, des lieux tels que celui que décrivait tout à l'heure mon ancienne cliente, diminuent sans cesse. Ces malheureux sont mal nourris, affamés parfois, ne reçoivent aucun amour, et sont l'objet de ce que j'appellerai des « tortures éducatives officielles »…
Elle prit une profonde inspiration et rajouta en baissant la voix… « sans parler du reste », puis, essoufflée par sa tirade, elle se tut.
En grand professionnel, le journaliste attendit quelques instants, pour s'assurer qu'elle avait fini pour le moment, puis se tourna vers Emma, qui contemplait sa bienfaitrice, la bouche ouverte d'admiration.
- Mademoiselle Swan, si vous voulez bien continuer votre témoignage…Vous étiez en train de nous parler d'un de vos instituteurs. Mais vous nous disiez qu'ils avaient chacun leur technique.
Elle sursauta, dut visiblement faire un effort sur elle-même, si bien que Regina lui pressa doucement une épaule, en signe d'encouragement. Les yeux toujours baissés, elle poursuivit.
- Oui…lui, c'était une exception, dans le sens où il nous fessait derrière son bureau. En tête à tête…enfin…si on peut dire. Mais la plupart, ils le faisaient devant toute la classe. Souvent en tournant la chaise, pour que nos fesses soient bien en vue.
Elle regarda son interlocuteur, d'un air bizarrement coupable.
- Je sais bien que ça doit vous paraître normal. Vous avez sûrement vécu la même chose. Mais dans cette école, les instits passaient plus de temps à distribuer des fessées qu'à enseigner. Et moi j'étais certainement celle qui en recevait le plus. À partir de…six ou sept ans, je dirais, ils se sont mis à utiliser d'autres instruments que la règle. Des verges, des férules, des martinets, etc, etc…Souvent penchés sur le bureau, pour que tout le monde voie. Après, y en avait qui continuaient à donner la classe, et on devait rester comme on était. J'ai l'impression d'avoir passé des semaines, des mois entiers, dans cette position, la jupe relevée, la culotte baissée. Mais le pire, c'était les caresses qu'ils donnaient sur le derrière, après…Y en avaient qui faisaient les cent pas derrière moi, après une raclée, bien lentement, et qui me tapotaient les fesses, devant tout le monde, à chaque fois qu'ils passaient. Et puis y en avait un qui me remettait à mon pupitre, après la fessée, mais penchée dessus, cul nu.
Cette fois, elle ne sembla pas s'apercevoir qu'elle avait utilisé un mot interdit. Ses yeux flottaient dans le vague. Elle s'était perdue dans le souvenir.
- Il voulait que je suive la classe. Mais j'étais au premier rang, et je sentais les regards sur moi, surtout les garçons, qui regardaient mes fesses, toutes rouges et zébrées. C'était complètement impossible de se concentrer. D'ailleurs, franchement, quand c'était un autre qui était dans cette situation, c'était impossible aussi pour moi, de suivre le cours. On avait le regard attiré malgré nous…En tout cas, cet instituteur, il en profitait pour prendre ma copie, au bout d'un moment. Et il se mettait en colère parce que j'avais encore tout raté. Et il me flanquait une autre fessée.
Sydney s'agita quelque peu, avant de remarquer : « En effet, ces méthodes semblent…euh…sévères… » Emma s'était tue. Conscient de jouer, très probablement, le rôle le plus important de sa carrière, il chercha à faire repartir la machine.
- Donc, cela a continué jusqu'à ce que vous atteigniez l'âge de seize ans ?
Elle le regarda de ses yeux mouillés, à la fois animés et accablés.
- Oui…mais c'est devenu de pire en pire.
- Que voulez-vous dire ?
- Tous les deux ou trois ans, on changeait d'orphelinat. À chaque fois le règlement était différent. J'arrivais jamais à le respecter, de toute façon. Dans certains instituts, on recevait des coups sur les mains, les doigts…Avec une règle ou avec des lanières. Et puis, à partir de dix ans, j'ai commencé à recevoir des punitions publiques…c'est-à-dire devant toute l'école. Ils avaient des bancs faits exprès, où on était attachés, le cul en l'air…un peu comme en prison, quoi…Y a un établissement où la pire punition c'était ce qu'ils appelaient un « châtiment complet ». Le cul en l'air, les doigts et les orteils coincés dans des sortes de ceintures…la paume des mains et les plantes de pieds vers le plafond. Et ils nous frappaient en même temps les fesses, les mains et les pieds. Tout le monde s'évanouissait, sans exception.
Un frémissement parcourut le public. Sydney ouvrit une bouche stupéfaite.
- Mademoiselle Swan…vous nous garantissez que ce que vous racontez est exact ?
Elle se tourna brièvement vers sa bienfaitrice, qui lui fit un petit signe de tête, puis plongea ses iris vertes dans celles de son interlocuteur et répondit d'une voix ferme.
- Oui ! C'est l'institut d'éducation prioritaire « Sainte-Plectrude », de Boston. Neuvième rue.
L'accusation directe provoqua, dans le public, un nouveau murmure, suivi d'un silence absolu. Le journaliste, cherchant à ne pas se laisser déstabiliser, poursuivit la tâche qui était la sienne.
- Durant ces seize années, n'avez-vous pas été placée en famille d'accueil ? Après tout, les internats ont pour devoir d'essayer de faire adopter les orphelins.
- Oui. Y avait souvent des familles qui venaient pour choisir des enfants. On nous mettait en lignes, dans le couloir, les filles d'un côté, les garçons de l'autre. C'était les seules fois où on nous séparait comme ça. Sinon, ça n'arrivait jamais. Même pour les douches. Ils faisaient ça parce que les familles devaient pouvoir choisir. En réalité, la plupart du temps, c'était leur business : accueillir des pupilles de l'état. C'est payé, vous voyez. Y en avait qui avaient une douzaine d'enfants. Ils ont jamais vraiment eu l'intention de m'adopter mais évidemment ils choisissaient ceux qui avaient l'air les plus faciles…alors moi…
Elle attrapa machinalement une mèche de ses cheveux dorés.
- J'étais une des plus mignonnes…Parfois, ils disaient que j'avais l'air d'un ange. Ils me choisissaient souvent. Les éducateurs leur disaient pas, bien sûr, qu'ils se trompaient complètement, que j'étais horrible. Ils étaient vachement contents de se débarrasser de moi. Mais j'y restais jamais. Parfois, ils me renvoyaient le lendemain. Parfois, au bout d'une semaine. Et bien sûr ils nous battaient aussi. Ils avaient presque tous une férule ou un martinet ou une grosse ceinture, accrochée dans le couloir de l'entrée de la maison ou de l'appart, pour que ce soit la dernière chose qu'on voie en sortant le matin pour aller à l'école, et la première qu'on voie en rentrant le soir.
Comme l'avait prévu Regina, le chroniqueur s'accrochait, dans la mesure du possible, à son rôle d'avocat du diable. Il haussa légèrement les épaules.
- Quant à cela, je pense que nous sommes très nombreux à avoir le même souvenir. C'est la tradition !
Emma se mordit la lèvre inférieure. La juriste intervint de sa voix profonde, qui attirait irrésistiblement l'attention.
- C'est bien là le problème, Monsieur Glass…
Ce dernier, malgré ses efforts, avait visiblement de plus en plus de mal à soutenir sa position, d'ailleurs artificiellement empruntée. Il préféra changer de sujet.
- Donc, Mademoiselle Swan, à seize ans, vous vous êtes enfuie, pour vivre dans la rue. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a finalement poussée à une telle extrémité ? Après tout, vous n'aviez nulle part où aller…
La jeune fille sembla se recroqueviller plus encore mais répondit sans hésitation.
- Oui…ça devenait de plus en plus pervers…Je supportais plus.
- Pervers ?
- Oui…les profs, les éducateurs, continuaient à nous traiter comme avant, à part qu'ils frappaient de plus en plus fort, de plus en plus longtemps, et que ça faisait de plus en plus mal. Et y en avait…pas tous…qui me faisaient de plus en plus souvent mettre fesses nues, au tableau, ou penchée sur leur bureau, ou sur mon pupitre, et qui me touchaient devant tout le monde. Ou alors ils me gardaient en travers de leurs genoux, devant toute la classe, et ils donnaient cours, soi-disant, comme ça, en me caressant le cul. J'étais pas si débile que tout le monde le pensait. Je savais très bien pourquoi ils faisaient ça, en réalité…
Un murmure parcourut la salle. Sydney parut sincèrement choqué.
- Mademoiselle Swan ! Êtes-vous en train d'accuser des professeurs de l'État de…
Regina le vit réfléchir. Il parut embarrassé, délibéra visiblement. Elle espéra qu'il aurait le courage d'affronter le grand tabou, que le gouvernement, depuis plusieurs décennies, se vantait d'avoir éradiqué, tout en créant une multitude d'institutions dont la structure même en faisait des paradis pour violeurs d'enfants. À son grand soulagement, il se décida. Il valait infiniment mieux, pour la transmission de son message, que ce ne soit pas elle qui prononce le mot la première.
- …de pédophilie ?
Le murmure, dans la salle, se fit encore entendre, plus audible. La caméra fit un gros plan sur le joli visage d'Emma, qui regarda son interlocuteur au fond des yeux et répondit : « Oui ! ». Elle laissa le silence suivre sa déclaration, si bien que l'avocate se demanda si elle avait un don inné pour la communication. Ensuite, sans être sollicitée, elle choisit d'approfondir.
- Dès que je me couchais en travers de leurs genoux, je sentais qu'ils bandaient. Parfois, dans le dernier institut où j'ai vécu, le directeur me convoquait dans son bureau, seule, pour me fesser à coups de canne. Il me caressait les fesses après, il se penchait tout près de mon visage et il me murmurait des trucs, comme : « Une aussi joli jeune fille que vous ne devrait pas se conduire comme vous le faites, Mademoiselle ». Et je sentais sa respiration sur ma joue. Il était excité. Parfois, il me disait même que j'avais un très beau derrière. Et quand c'était fini, il me prenait en travers de ses genoux, alors que j'étais plus grande que lui à ce moment-là, et il me mettait de la crème sur les fesses, en continuant à me faire la morale. Ça durait des heures ! Et pendant tout ce temps, je sentais son érection…
Sydney semblait s'être un peu repris. Il réendossa son rôle emprunté.
- Mais…pardonnez-moi de mettre vos propos en doute. La…pédophilie…
Il avait véritablement du mal à prononcer le mot, remarqua Regina.
- …a été éliminée, fort heureusement, avant même le début du siècle…
« C'est faux ! » intervint la juriste.
L'attention se porta immédiatement sur elle. Le cameraman opéra un habile traveling et zooma sur la face de madone.
- C'est une sorte de légende urbaine. Pensez-vous réellement que mettre des enfants dans des situations telles que les décrit mon ancienne cliente, à la merci complète de leurs éducateurs, sans aucun moyen de se défendre, n'attirera pas irrésistiblement les pervers de tous poils ? Il leur est en effet assez difficile d'agresser un enfant de manière clandestine, dans ces conditions, mais profiter des châtiments corporels et des humiliations qui sont traditionnellement une part de ces punitions pour assouvir une perversion est à la portée de n'importe qui… Et cela, sans parler de ce qui se passe entre enfants…
Cette fois, ce furent presque des cris qui s'élevèrent. Le teint du journaliste prenait une carnation grisâtre.
- Comment cela ?
La belle brune regarda sa protégée et lui fit un signe d'encouragement. Emma, qui avait, comme tout le monde, porté toute sa concentration sur elle, se tourna à nouveau vers l'intervieweur.
- Oui…Dès que j'ai eu…je sais pas…onze ans, peut-être…les garçons se sont mis à me tripoter dans les douches, dès que c'était possible. Parfois, ils le faisaient même devant les éducateurs, qui rigolaient. Enfin, quand je dis « me tripoter »…ils le faisaient avec toutes le filles…au moins celles qui leur plaisaient. D'ailleurs, je suis pas très juste, en disant ça, parce qu'ils se tripotaient parfois aussi entre garçons…ils choisissaient le plus faible, le plus timide. Et les filles aussi…celles qui étaient les plus fortes, les plus impressionnantes, elles se mettaient en bande et en coinçaient une…Et deux ou trois fois j'les ai même vues le faire à un garçon…
Sydney avala sa salive si fort que cela produisit un bruit sec.
- Mademoiselle Swan…vous plaisantez ? Enfin, je veux dire, vous exagérez…les enfants ne savent rien de ces choses-là.
La jeune fille, événement incroyable, eut un petit rire amer.
- Oh, vous croyez ? Ils sont aussi malheureux qu'un être humain peut l'être…Bien sûr, qu'ils vont essayer de se distraire, de…on peut dire de jouer…et les seuls jouets qu'ils ont, ce sont les autres. Alors, les plus forts s'en prennent aux plus faibles, c'est tout ! Et ils ont des…euh…des p…pul…
Elle se tourna vers sa protectrice.
- Des pulsions…
Emma la remercia d'un signe de tête, se retourna aussitôt vers son interlocuteur.
- Des pulsions…Et puis, dans les foyers, dans les familles où je passais parfois un peu de temps…c'était encore pire, parce qu'on n'était pas toujours surveillés. D'ailleurs, c'est là que j'ai été violée pour la première fois. Par trois mecs.
Nouveau silence, toujours aussi assourdissant, rompu par Sydney, résolu à tenir son rôle jusqu'au bout.
- Quel âge aviez-vous ?
- Quatorze ans.
- Et…et vos agresseurs ?
- Je suis pas sûre…Quinze, peut-être, pour deux d'entre eux. Mais y en avait un plus jeune que moi.
Regina eut un haut-le-corps, qu'elle s'efforça de cacher. Elle ne savait rien de cet épisode. L'orpheline semblait n'avoir plus aucune hésitation. Elle s'exprimait sans atermoiement, de but-en-blanc.
- Et avant ça, y a eu plein d'agressions sexuelles…En fait, j'ai dit « violée pour la première fois » mais je devrais pas…Regina m'a appris que même quand ils mettent pas leurs machins, ça peut être un viol…Alors c'était même avant…
Le public, médusé par les propos du témoin, bouleversé par son ingénuité, se taisait. Le journaliste jeta un œil vers la femme à l'ordinateur. La juriste suivit son regard, et vit cette dernière lever un pouce en l'air, non pas à la manière de tout le monde, le coude fléchi, mais en tendant le bras aussi haut que possible, et elle regarda le chroniqueur avec des yeux ronds de stupéfaction.
Sydney jeta un œil à sa montre. Le temps s'écoulait bien trop vite.
- Je suis navré, Mademoiselle Swan. Croyez bien que votre témoignage se révèle absolument déchirant et que j'aurais, si j'en avais le loisir, encore beaucoup de questions à vous poser, mais nous arrivons au bout du temps qui nous était imparti. Je voudrais donc conclure par la fin de votre histoire. Donc, à seize ans, vous vous enfuyez, vous vous retrouvez dans la rue, sans aucun moyen de survivre…N'avez-vous pas cherché du travail, un moyen de subvenir à vos besoins ?
Elle poussa un profond soupir.
- Bien sûr que oui…mais je savais même pas lire…je vous ai expliqué ce que c'était, l'école…j'ai jamais rien appris…j'm'étais enfuie en volant un pantalon et une blouse à une surveillante, pour pas me faire choper par la police à cause de mon uniforme. Et je voulais plus porter cette saleté de jupe plissée, qu'ils aimaient tellement relever…et…et j'ai emporté mon châle, celui dans lequel on m'a retrouvée, quand j'étais bébé. J'lai toujours gardé. J'avais rien d'autre, je dormais dans la rue, j'me faisais tout le temps attaquer. Du coup, j'étais sale. J'avais pas une allure à être embauchée…J'ai jamais trouvé de travail.
- Donc, pour vous nourrir, vous n'avez pas eu d'autre choix que de voler.
Elle acquiesça d'un signe de tête.
- Et vous avez commencé à effectuer des aller-retours en prison.
Nouveau signe de tête.
- Oui, mais en fait c'était pas la première fois.
- Quand était-ce ?
- À quatorze ans, juste après le viol dont je vous ai parlé. J'me suis enfuie. J'ai volé du pain dans une épicerie. Comme j'vous ai dit, à cause de mon uniforme, j'me suis fait choper très vite. Et ils m'ont condamnée pour vol, à dix jours de prison et à deux fessées, de cinquante coups de verge chacune.
- À chaque séjour en prison, vous avez été condamnée à la fessée ?
Encore une approbation muette. Regina intervint.
- C'est systématique. Tout mineur incarcéré en reçoit au moins une.
Le journaliste fit un signe de tête. La juriste constata avec une profonde satisfaction que le mot « fessée », cette fois, ne suscitait aucun rire, pas plus que l'assurance que ces jeunes délinquants, qui faisaient l'objet d'une véritable phobie généralisée, étaient physiquement châtiés.
- Je dois malheureusement vous demander d'être succincte, Mademoiselle Swan, mais pouvez-vous nous parler un peu de la vie, dans le Centre d'Éducation et de Correction ?
Le cameraman, qui, en grand professionnel, avait compris comment fonctionnait le témoin, opéra un traveling arrière afin de cadrer la jeune fille et son ancienne avocate, alors que la première se tournait vers la seconde pour lui murmurer d'un ton interrogateur « suc…sux… ? » et que celle-ci lui glissait à l'oreille « succincte…tu dois faire court… ». Après quoi, il se focalisa à nouveau sur Emma et Sydney, pour la fin de l'entretien.
- Ben…c'était l'horreur. On mangeait encore plus mal qu'à l'orphelinat, et moins. Et les cellules sont complètement moisies. On peut pas respirer. L'eau est grise. On a droit qu'à une douche par semaine, tous à poils, garçons et filles, avec un tuyau. Et le pire, évidemment, c'est les séances de fessées…et…et…
Une fois de plus, elle se tourna vers sa protectrice et la regarda dans les yeux, pour y trouver l'affirmation qu'il fallait dire ce qu'elle avait à dire. Elle dut lire, dans les prunelles sombres, la confirmation qu'elle cherchait, car elle se replaça bien en face de l'intervieweur et acheva sa phrase, la voix blanche.
- …et deux gardiens…la dernière fois…ils ont…ils…m'ont tripotée…pendant une séance…et…et ils m'ont violée…ce…c'est-à-dire qu'ils…m'ont enfoncé leurs doigts dans la…le…
Elle ferma les yeux, avala sa salive, se souvint, sans doute, des recommandations de son hôtesse quant à son vocabulaire.
- …le vagin…
Quelques exclamations dans le public. Sydney gardait le silence, comme si plus rien ne l'étonnait. Il ne commenta pas. L'accusation était gravissime, et remettait en question toutes les garanties de l'État. Les autres médias s'en empareraient immédiatement et se chargeraient eux-mêmes de collecter les détails. Lui, il devait finir dans les temps.
- Ce que vous nous révélez est évidemment abominable, Mademoiselle Swan. Et je ne doute pas que les réactions seront innombrables. Mais concernant les condamnations des mineurs aux châtiments corporels…Ne doit-on pas protéger la société ? La punition se doit d'être dissuasive !
Emma devint blafarde. Elle s'avança sur son siège, dans une posture qu'on ne lui avait encore jamais vue, se rapprochant de son interlocuteur. Sa voix monta dans les aigus, et elle colla pratiquement son micro à sa bouche, de sorte que ses paroles furent accompagnées de bruits parasites, de crachotements.
- Vous savez à combien de coups de verge j'ai été condamnée ? Deux mille ! Cent-cinquante par semaine ! En principe, ils peuvent pas flanquer plus de cinquante coups par jour mais en vrai, y a des « pénalités », quand on se débat, qu'on « résiste », comme y disent…soixante coups. Quand Maître Mills m'a sauvée, j'en avais reçu sept-cent-vingt. Personne mérite ça !
Regina vit le journaliste afficher un petit sourire en coin. L'émission était de toute évidence une réussite, et ferait parler d'elle, donc de lui…Il était en train, vers la fin, de provoquer sans en avoir l'air, une réaction plus vive, afin de susciter l'indignation du témoin, sa colère. Il jouait le jeu télévisuel de la discorde. Tout fonctionnait selon ses plans. Satisfait du résultat obtenu, il enfonça encore un peu plus le clou, tout en affichant une compassion qui n'était peut-être même pas feinte.
- Nous avons tous entendu votre poignante histoire ! Et je pense qu'en effet, vous avez souffert d'une sévérité excessive. Mais dans les cellules des mineurs, certains sont condamnés pour violence, pour viol…voire pour meurtre…
Au grand affolement de sa défenseuse, l'orpheline se leva brusquement. Ses longues jambes lui conféraient une taille qui passait inaperçue lorsqu'elle était assise. Sydney, également surpris, dut lever considérablement la tête pour la regarder, tandis qu'elle le toisait avec colère. Elle hurla un nombre, avant de poursuivre, d'une voix un peu moins stridente.
- Sept-cent-vingt ! Vous comprenez ? Vous imaginez ? Même les assassins et les violeurs d'enfants, qu'on fait mourir sur le bûcher à coups de fouet, c'est mal de faire ça ! On devient tous des assassins nous-mêmes !
Regina, pressentant que la situation serait bientôt hors de contrôle, intervint en posant une main qu'elle espérait apaisante, sur le bras de son ancienne cliente, la tirant légèrement vers le bas, afin de la faire rassoir. Pour donner l'exemple, elle resta elle-même sur son fauteuil. Plus tard, elle devait se dire que si elle s'était levée, qu'elle avait pris la jeune fille dans ses bras, tout aurait peut-être été différent. En un coup d'œil, elle vit l'habile cameraman procéder à un zoom arrière, afin de cadrer les trois protagonistes.
À la fois pour détourner l'attention de sa protégée et pour lancer son message ultime, celui qu'elle espérait faire passer, en fin de compte, elle déclara, d'une voix forte : « Je pense que tous les spectateurs, ou du moins ceux qui se révéleront sensibles au témoignage d'Emma Swan, auront saisi les innombrables enjeux du combat que nous nous apprêtons à mener. J'incite ceux qui souhaitent nous rejoindre à me contacter, en passant par mon cabinet ou directement, soit par mail, soit par téléphone. Je propose de fonder un parti, pour inverser les pratiques sadiques et inhumaines ayant cours dans les domaines de l'éducation et de la justice… »
Mais elle fut interrompue par Emma elle-même, qui toisait toujours le journaliste assis, un poing fermé, l'autre enserrant désespérément son micro. « Vous voulez voir, c'est ça ? Vous avez besoin de voir ? » Elle était devenue toute rouge. Des larmes coulaient sur son visage, gouttant sur son menton. Comme dans un cauchemar, Regina la vit lâcher son micro, qui tomba au sol, dans un fracas assourdissant d'effets larsen. Elle porta ses mains à son jean, baissa la fermeture éclair. Sous le choc, l'avocate comprit trop tard. Elle n'eut que le temps de crier : « Emma ! Non ! » La jeune fille se retourna et fit descendre en même temps son pantalon et sa culotte, puis souleva son chandail à l'arrière, afin de montrer à la camera ses fesses, inondées de la lumière des projecteurs.
Des vociférations multiples et indistinctes s'élevèrent du public. Était-ce l'indécence du témoin ou le terrible choc de voir en plein jour, crevant les yeux, les abominables dégâts provoqués par les mauvais traitements ?
Paralysée, la juriste resta assise, la tête levée vers l'ancienne détenue, sans regarder la chair tuméfiée et parcourue de cicatrices qui ne disparaîtraient qu'au prix d'une intervention que seuls les plus nantis pouvaient s'offrir. Elle continua à la contempler, dans un mélange de désespoir et d'admiration, tandis que Sydney hurlait en direction du cameraman : « Coupez ! Coupez ! »
