Chers lecteurs, ce chapitre ne comporte qu'un peu de violence et quelques évocations de châtiments corporels, mais, je crois, rien d'insoutenable. Bonne lecture et n'hésitez pas à laisser des reviews.
C'était un des quartiers les plus pauvres de Boston. Les déchets s'entassaient jusque devant les portes des habitations, en rendant l'accès difficile. Une odeur de poubelles, d'urine et de sueur humaine flottait dans l'air. Le tout-à-l'égout devait fonctionner de façon intermittente, car des rigoles d'eau noire ruisselaient entre les trottoirs presque inexistants. Quelques hommes, parfois assez jeunes, déambulaient en s'accrochant aux murs, malgré la pluie froide qui tombait depuis la veille. Une femme ivre était étendue, dormant en plein milieu de la rue, et elles n'eurent d'autre choix que de l'enjamber. De vieux immeubles à appartements, à quatre ou cinq étages, flanquaient l'impasse où elles se rendaient. Derrière les portes à la peinture écaillée, des cris indistincts se faisaient parfois entendre.
Regina n'était pas tout à fait étrangère à ce type d'environnement. Il lui était arrivé, pour des raisons professionnelles, de rendre visite à des clients, à leur domicile. Emma, quant à elle, ne paraissait pas dépaysée. Elle avait raconté à son amie s'être souvent glissée dans de petites cours arrières, typiques de ce type de demeures, où se trouvait généralement un local destiné aux poubelles, mais si encombré qu'il lui fallait s'étendre sur les ordures en décomposition, afin d'y passer la nuit à l'abri de la pluie ou de la neige. La police n'avait pas l'habitude de pénétrer à l'arrière des bâtiments, ce qui lui évitait d'ordinaire d'être extirpée nuitamment de sa cachette provisoire et arrêtée pour vagabondage. L'avocate n'avait pas osé venir en voiture. Sa Mercedes n'aurait pas tenu cinq minutes sans être fracturée. Le taxi les avait déposées au coin de la rue. L'expérience lui avait également appris à ne pas porter de jupe, dans ce contexte. Elle avait opté pour un tailleur-pantalon. Emma arborait ce qui était devenu, depuis qu'elle avait les moyens de choisir ses vêtements, sa tenue préférée : jean et chandail. Étant donné le temps maussade, toutes deux portaient des manteaux de laine.
Elles s'arrêtèrent devant une minuscule porte dérobée, se regardèrent. Il s'agissait d'une petite maison, à un étage, ce qui, comparé aux demeures avoisinantes, relevait presque de l'aisance. L'avocate continuait à s'interroger sur le bien-fondé de leur démarche. Mais le visage de l'orpheline exprimait une telle détermination…c'était magnifique, de la voir ainsi s'épanouir, au point de parvenir à ses fins. Elle la laissa frapper.
La porte s'ouvrit avec hésitation. Une femme noire, à l'âge indéterminé, aux traits fatigués, portant un tablier taché, apparut sur le seuil, et resta ébahie. Ce fut Emma qui prit la parole.
- Madame Taylor…Bonjour. Veuillez nous excuser, de vous déranger ainsi…Je m'appelle Emma Swan. Et voici Regina Mills. Elle est avocate…mon avocate. J'ai rencontré votre fille, Angelica, en prison. J'ai été relaxée le lendemain de son arrivée. J'ai appris sa libération. Si vous acceptez, nous voudrions vous parler…
« Vous… » l'interrompit la femme, les yeux exorbités de stupeur.
Un homme apparut derrière elle, la poussant légèrement pour s'interposer dans le chambranle de la porte. Il les regarda d'un air méfiant.
« Qu'est-ce qui se passe ici ? » grommela-t-il. Pauvrement mais proprement vêtu, brusque dans ses gestes, il représentait un type humain auquel Regina avait souvent eu affaire. Le père de famille brutal, despote absolu, produit de cette société patriarcale. Grand, massif, il les toisa en fronçant les sourcils. La juriste craignit la réaction d'Emma, et la regarda à la dérobée. Elle avait effectivement reculé d'un pas, et se mordait nerveusement les lèvres. Pourtant, elle ne se départit à aucun moment de son air décidé.
« Roger… » balbutia la femme en triturant son tablier, « ce sont ces deux dames…tu sais…celles de l'émission…je te l'ai montrée, sur Internet… » En effet, l'accès à Internet, comme celui à la télévision, s'étendait presque à l'ensemble de la société, excepté sans doute les personnes sans abri.
L'avocate crut bon d'intervenir.
- Monsieur Taylor. Bonjour. Nous venions juste de nous présenter à votre épouse. Emma Swan et Regina Mills. Comme l'a expliqué mon amie, elle a rencontré votre fille, Angelica, en prison. Bien entendu, rien ne vous y oblige, mais si vous acceptez, mon ancienne cliente souhaiterait avoir des nouvelles d'Angelica…et nous voudrions aussi nous entretenir avec vous. Ce ne sera pas long.
L'homme sembla les fusiller du regard, l'une après l'autre. Il paraissait les juger sévèrement. Durant ce laps de temps, un petit visage curieux apparut, entre les deux parents, au niveau des genoux. Un petit garçon de trois ou quatre ans, aux grands yeux brillants d'intelligence, qui examina les deux intruses avec intérêt. Leurs regards, à toutes deux, se posèrent sur lui, et elles lui sourirent gentiment, de concert. Il répondit en exhibant ses dents de lait, et toute sa face de chérubin en fut comme transfigurée.
Les yeux sombres du père s'étaient posés sur l'enfant. En le voyant sourire, il regarda à nouveau les deux femmes, suivit l'échange entre elles et le petit. « Jason, rentre dans la maison ! » aboya-t-il. Et il allongea à l'enfant une légère calotte, sur le côté du crâne. Jason, puisque c'était son nom, ne cria pas. Il se frotta seulement la tête, distraitement, et s'empressa de faire demi-tour. Le bruit caracolant de ses petits pas énergiques retentit jusque dans la rue.
Le regard perspicace de Regina n'avait pu manquer la réaction de la mère, qui s'était crispée au moment où l'homme avait frappé son fils. Elle avait eu un réflexe de protection, tendant un bras vers l'enfant, mais interrompant son geste sitôt que le bambin s'était éloigné. L'avocate s'efforçait de jauger, aussi précisément que possible, le fonctionnement de cette famille, et les liens qui en unissaient les membres.
Elle s'attendait à être vertement congédiée, et préparait déjà mentalement un discours consolateur qu'il faudrait administrer à Emma. Mais, à sa grande surprise, l'homme ouvrit complètement la porte et grommela « Entrez ! » sans cesser de les foudroyer de son regard perçant.
Le corridor était étroit et encombré. Sur une antique rangée de patères pendaient des effets de toutes tailles. Monsieur Taylor les avait précédées dans la demeure, et la mère leur proposa d'une voix tremblante de les débarrasser de leurs manteaux, ce qu'elles acceptèrent.
La pièce principale, sombre et misérablement meublée, servait visiblement de cuisine, de salle à manger et d'espace de vie, car à terre, presque sous la table, trois petits garçons jouaient avec quelques voitures et camions en plastique. Ils s'interrompirent en voyant arriver les deux intruses. Celui qui était apparu sur le seuil se leva et leur décocha son sourire éblouissant. Les deux autres, l'un, plus jeune, qui paraissait à peine en âge de marcher, l'autre un peu plus âgé, restèrent à genoux et les regardèrent, stupéfaits. Sur une chaise haute, près de la table, un quatrième enfant, un bébé de quelques mois, jouait sagement avec un hochet. Le ruban rose qui entourait sa petite tête indiquait que c'était une fille. Elle leva ses magnifiques yeux noirs sur les deux femmes et leur fit un sourire édenté.
Regina n'avait jamais été très sûre du comportement à adopter avec les enfants…les vrais, pas ceux dont elle s'occupait dans son métier. Elle en fréquentait très rarement, et ne ressentait généralement à leur égard que de l'inquiétude et un désir de protection. En jetant un œil à Emma, elle la vit faire successivement un petit signe complice de la main aux petits, tout en leur adressant un gentil sourire, sans oublier le bébé.
Monsieur et Madame Taylor se tenaient debout, chacun à une extrémité de la petite pièce, dans des attitudes diamétralement opposées. Le mari, les bras croisés, semblait incapable d'adopter une posture autre qu'intimidante. Ses yeux pénétrants, son expression sévère, donnaient l'impression qu'il s'apprêtait à juger et à condamner. La femme, au contraire, triturait nerveusement son tablier, tout en regardant avec inquiétude ses enfants. Regina comprit qu'elle craignait que leur comportement, d'une façon ou d'une autre, ne déplaise à son époux. Pourtant, ce fut elle qui brisa le silence. « Euh… » murmura-t-elle… « je…je vais chercher Angelica…elle fait le ménage, dans les chambres. » Et elle disparut, non sans avoir jeté un dernier regard sur sa couvée.
Monsieur Taylor, lorsque son épouse fut sortie, reporta son attention sur les trois petits garçons, et leur dit, avec sévérité mais sans crier et en détachant bien chaque syllabe : « Brian, Jason ! Emmenez Parker dans votre chambre. Et prenez vos jouets. » « Oui, M'sieur ! » coassèrent les deux bambins. Et, avec une coordination tout à fait étonnante pour leur âge, ils s'empressèrent d'obéir. Le plus âgé…Brian, donc…saisit le benjamin par la main, le fit lever et l'emmena. Le cadet réunit les voitures dans ses petits bras et suivit ses deux frères en trottinant. « Les plus grands sont à l'école ! » expliqua le père, bien qu'on ne lui ait rien demandé. Du coin de l'œil, l'avocate vit l'orpheline compter brièvement sur ses doigts. Mentalement, elle effectua la même opération. Les trois garçons, le bébé, Angelica, au moins deux autres à l'école…un minimum de sept enfants.
L'homme ne les avait, à aucun moment, quittées des yeux. Il leur désigna enfin deux chaises, parmi celles, nombreuses, qui entouraient la grande table. Elles remercièrent, s'assirent. Madame Taylor reparut, traînant sa fille aînée à sa suite. Angelica s'immobilisa sur le seuil de la porte de la cuisine, et regarda les deux femmes, les yeux hors de la tête. « Swan ! » dit-elle en dévisageant Emma, qui lui sourit tristement et lui dit : « Bonjour, Angelica ! Je suis contente de te voir libre… »
À peine eut-elle prononcé ces paroles que le timbre de baryton du père, s'adressant à sa progéniture, l'interrompit ! « Jeune fille ! Tu n'es pas en prison, ici ! Je te prierai de saluer nos visiteurs poliment, comme ta mère et moi te l'avons appris ! » Bien qu'elle fût noire, Regina eut tout de même l'impression de la voir rougir, et elle hocha vigoureusement la tête : « Oui, M'sieur ! Pardon, M'sieur ! Je veux dire… » et elle se retourna vers son ancienne codétenue : « Mademoiselle Swan ! » « Appelle-moi Emma, s'il te plaît… » fit l'orpheline. La jeune fille acquiesça d'un signe de tête, puis se tourna vers la juriste, sembla fouiller dans ses souvenirs… « Et…et Maître…euh…Mills ! » « Regina » fit la belle brune.
Sans la regarder, Monsieur Taylor ordonna à sa fille de préparer du thé. Comme celle-ci se dirigeait, en boitillant légèrement, vers la cuisinière, Madame Taylor fit mine de lui emboîter le pas, mais son mari l'arrêta d'un « Assieds-toi ! » retentissant, auquel elle s'empressa d'obéir, sans cesser de triturer son tablier.
Tandis que l'aînée de la fratrie faisait chauffer de l'eau et disposait des tasses sur un plateau, l'homme, s'adressant à Emma, lui demanda : « Alors comme ça, vous avez rencontré ma fille en prison ? » Regina craignait que sa protégée, face à toute la situation, ne soit prise de panique, mais elle semblait se maîtriser. Elle hocha la tête. « Oui. Nous n'avons pas eu le temps de faire connaissance mais Angelica est la seule à m'avoir souhaité bonne chance, quand j'ai été relaxée. Je lui en suis reconnaissante. » La simplicité de cette déclaration parut ébranler quelque peu le chef de famille.
Durant cet échange tendu, l'avocate observait Angelica à la dérobée. Vêtue d'un vieux pantalon de toile et d'une chemise d'homme, elle se mouvait lentement et avec gêne. Elle devait souffrir, mais s'efforçait visiblement de le dissimuler. Son jeune visage exprimait la douleur, la tristesse et la honte.
Un silence lourd s'installa, troublé seulement par le bruit carillonnant du hochet du bébé. Madame Taylor s'était assise à côté de la petite dernière et lui caressait doucement la tête, en évitant de regarder ailleurs. Le regard de la belle brune, ainsi que celui de l'orpheline, fit minutieusement le tour de la pièce.
Leur attention, à toutes deux, se porta sur une très haute chaise, posée dans un coin de la pièce. Regina mit quelques secondes à identifier ce qu'elle voyait. Mais elle perçut le haut-le-corps de l'ancienne détenue, et comprit. C'était un de ces meubles, vendus dans des magasins spécialisés, que la juriste rêvait de faire interdire. Sa mère l'avait emmenée dans un de ces commerces, juste avant son entrée au collège, en prévision des punitions qui ne manqueraient pas de pleuvoir et d'augmenter en intensité en même temps que le niveau scolaire. Cora avait affecté, devant sa fille tremblante d'épouvante, de passer longuement en revue l'invraisemblable assortiment de verges, cravaches, férules…il y avait des centaines d'instruments différents. La plupart étaient bien entendu consacrés à la fessée mais on trouvait aussi des appareils de contention, des savons spéciaux, destinés à laver les bouches enfantines coupables de grossièreté, des lanières pour frapper les pieds ou les mains. Et des meubles. Des bancs sur lesquels les coupables pouvaient être attachés dans une position commode, pour être fouettés, des chaises à fessées, qui permettaient d'entraver les jambes de l'enfant puni, parfois de l'immobiliser complétement en travers des genoux de son bourreau…et des chaises « post-fessée », comme celle qui trônait dans un coin de la cuisine des Taylor.
Il s'agissait d'un siège en bois dur, aussi haut qu'une chaise de troquet. Sa particularité tenait à la barre d'appui, qui permettait de se hisser en y posant les pieds, malgré la hauteur, et qui était amovible. Le principe était simple : obliger l'enfant ou l'adolescent puni à s'asseoir, puis ôter la barre. Il n'avait plus la possibilité de s'arcbouter, et ses fesses douloureuses pesaient directement sur cette surface impitoyable, prolongeant la punition à la fantaisie du parent ou de l'éducateur. Cora, versatile et obnubilée par sa vie mondaine, n'avait finalement pas mené à bien son projet d'acheter une chaise post-fessée, mais l'un des établissements, privés et réputés pour leur sévérité, où la future ténor du barreau avait passé quelque temps, en utilisait, et poussait le raffinement jusqu'à déculotter l'élève châtié avant de l'installer sur l'instrument de torture, au vu et au su de toute la classe. Regina n'avait plus songé à ce dispositif depuis des années, et elle sentit un début de nausée lui tordre l'estomac. La réaction d'Emma, qui avait pâli de façon alarmante, ne laissait pas place au doute. Elle aussi était familière de ce type de discipline. Au mur, derrière le terrible meuble, étaient accrochés une verge, une petite férule, une énorme ceinture, une grosse cuillère en bois, une règle.
Monsieur Taylor avait suivi les regards des deux intruses, et crut bon de donner une explication. « En cas de faute grave, » dit-il de sa voix bourrue, « je fais asseoir mes enfants là-dessus, après une fessée. Comme ça, ils s'en souviennent longtemps, et ils ne recommencent pas. Mais…ma femme a vu l'émission où vous êtes passées. Elle me l'a montrée. » Les yeux sombres, terriblement intimidants, se posèrent sur l'ancienne reprise de justice. L'avocate s'attendait à voir son amie se recroqueviller, mais, à sa grande surprise, elle soutint le regard fulminant. « Si vous étiez ma fille, Mademoiselle, je vous dirais ma façon de penser. Se montrer comme ça à la télévision ! A-t-on idée ! » Il grondait, à la façon d'un père autoritaire, en effet. Mais son expression avait quelque chose d'intelligent, de perspicace, et il semblait, à sa manière rude, assez troublé. Il continua, sans que personne n'ose l'interrompre. « Ma femme a été émue par votre témoignage. Elle m'a parlé d'Angelica… »
Du coin de l'œil, Regina vit les épaules de la jeune fille, qui prenait le plus de temps qu'elle pouvait pour préparer le thé, se contracter lorsqu'elle entendit son nom. Le père poursuivit. « Mon épouse me connaît. Elle sait à quel point j'ai été déçu quand ma fille aînée a volé…et qu'elle s'est retrouvée en prison. Elle a jeté la honte sur sa famille ! » Il tourna brusquement la tête vers son enfant, qui se mit à trembler et dut s'appuyer sur le plan de travail. « Ma femme savait que je me préparais à ajouter une bonne dose de coups de ceinture à la collection qu'elle ramènerait…et à la condamner à la chaise post-fessée, au moins pendant une semaine. Elle a essayé de me convaincre qu'elle aurait été assez punie. » Il reporta son attention sur les deux visiteuses. « J'ai regardé l'émission, plusieurs fois…Vous ne dites pas que des bêtises, mais…mon devoir est de punir mes enfants quand ils le méritent. Je n'étais pas décidé. Et puis, Angelica est revenue à la maison. Je lui ai ordonné de se déculotter et de me montrer si elle avait été bien fessée. »
Les yeux brillants de l'homme se voilèrent d'une ombre, difficile à définir. « Bien sûr, sur nous autres, gens de couleur, ça se voit moins…et elle a reçu moins de coups que vous, Mademoiselle… » Il s'adressait à nouveau à Emma. « Mais…en voyant ce qu'on lui avait fait, j'ai tout de même pensé à votre derrière… » L'ancienne délinquante, qui jusque-là avait gardé plus ou moins contenance, rougit brutalement. Pourtant, elle ne baissa pas les yeux. « Ma femme est trop sensible…Si je l'écoutais, je ne frapperais jamais les enfants. Mais disons que…j'ai décidé d'attendre. J'inspecterai le postérieur de ma fille tous les jours, en attendant qu'il guérisse. Et…je fais peut-être preuve de faiblesse, mais je me suis laissé convaincre de la laisser s'asseoir avec nous, normalement…Je lui donnerai sans doute une bonne fessée une fois que sa peau aura cicatrisé, et on n'en reparlera plus…Je ne suis pas encore décidé. »
Un silence lourd tomba. Le bébé geignit. Madame Taylor lui fourra avec un certain affolement une tétine dans la bouche. Angelica avait fini de préparer le thé. N'ayant plus le choix, elle s'approcha de la table, portant un plateau qui tremblait dans ses mains. Elle déposa d'abord une tasse fumante devant son père, puis devant les deux intruses, puis devant sa mère. Sans mot dire, elle repartit chercher le sucrier, s'assura qu'il était plein, le déposa au milieu de la table et resta debout, indécise. « Assieds-toi ! » lui fit le chef de famille avec autorité, en lui désignant une chaise. Elle obéit péniblement, gémit lorsque son séant pesa sur le bois dur. Elle ne s'était pas servi de tasse.
Alors que Regina s'apprêtait à parler, sa protégée la prit de vitesse. Elle entama un discours fluide, de sa douce voix éraillée. Elle parlait bien, simplement mais clairement, semblait savoir où allait son raisonnement.
- Monsieur Taylor…Tout d'abord, je tiens à vous remercier du fond du cœur, de nous permettre d'entrer ainsi chez vous, sans être annoncées, et de voir Angelica. Vous vous doutez probablement de ce que nous allons vous demander, puisque vous avez vu l'émission. Vous savez que Regina et moi, nous sommes contre les châtiments corporels, et que nous nous battons pour cela. Je voudrais prendre la défense de votre fille. Elle n'a volé que pour nourrir ses petits frères…
L'homme se redressa, visiblement outré. La mère et la fille se firent toutes petites, face à la colère paternelle.
- Je suis en mesure de nourrir ma famille !
La juriste crut bon d'intervenir.
- Nous n'en avons jamais douté, Monsieur Taylor !
Il ne lui laissa même pas le temps de finir sa phrase.
- J'ai traversé une mauvaise passe…Mon patron m'a mis à la porte. Pas que j'ai commis une faute…restriction budgétaire, comme ils disent. Alors…le temps que je retrouve autre chose…
La voix basse et étouffée d'Angelica figea tout le monde.
- Les garçons n'avaient mangé que quelques bouts de pain, depuis quatre jours…
Son père, stupéfait qu'elle ait osé l'interrompre, la foudroya du regard. À la grande surprise de toute l'assemblée, elle ne s'arrêta pas.
- Ils sont en pleine croissance. Je sais que ce n'est pas ta faute, Papa…Mais je ne pouvais plus les voir comme ça…
L'homme frappa soudainement sur la table, la faisant osciller. Le bébé, effrayé, se mit à pleurer. Madame Taylor le prit dans ses bras et disparut avec son enfant, sans doute à l'étage. « On ne vole pas ! » hurla le père de famille. « On meurt de faim plutôt que de voler ! C'est donc pour rien, que je t'ai éduquée ? Ma sévérité ne t'a rien appris ? » Regina, sentant le moment arrivé, se lança, comme au tribunal.
- Monsieur ! Je ne prétendrai pas pouvoir me mettre à votre place. Je suis issue d'un milieu extrêmement privilégié et j'ignore ce que cela peut être que de vivre dans la pauvreté, la misère…la faim.
D'un geste discret mais éloquent, elle désigna sa compagne, assise à ses côtés.
- Mais Emma, elle, a connu de longues années d'errance. Contrairement à votre famille, qui a la chance de vous avoir, vous qui vous démenez pour sa sécurité et son bien-être, elle a été complètement seule. Je ne vous apprends rien, puisque vous avez vu l'émission. La faim l'a poussée, encore et encore, à voler. Et les horribles condamnations répétées n'ont jamais pu la dissuader de le faire. Vous avez vous-même constaté, ainsi que des millions de spectateurs…des centaines de millions, sans doute, à présent, les conséquences de la dernière et de la plus terrible de ces condamnations. La faim est liée à la survie, Monsieur Taylor. Un être affamé fera tout ce qui est en son pouvoir pour survivre, quels que soient les risques. Et dans le cas d'Angelica, ce n'était même pas pour assouvir sa faim à elle, mais celle de ses petits frères…Il est bien entendu évident que vous faites de votre mieux pour votre famille, que vous vous battez pour que vos enfants et votre épouse aient le nécessaire. Et je vois également, dans votre façon de les éduquer, que vous agissez pour ce que vous pensez être leur bien…
Regina fit une courte pause et observa son interlocuteur, qui gardait un silence attentif. L'homme était en fait étonnamment expressif. Son langage non-verbal était transparent. Les bras croisés, dans une posture défensive, il écoutait pourtant, avec sérieux et intérêt. Un léger clignement d'yeux, ainsi qu'un discret rehaussement du torse, à la fin de la tirade, indiqua à l'avocate qu'il appréciait de voir son dévouement et son amour pour ses enfants reconnus. La déclaration de foi de la belle brune, dans les bonnes intentions du père de famille, était on ne peut plus sincère. Il régnait dans cette maison une ambiance qui suggérait une discipline rigoureuse et parfois violente. Les instruments exposés au mur, la chaise post-fessée, la sévérité de Monsieur Taylor envers Angelica, du fait sans doute qu'étant l'aînée, elle était censée donner l'exemple, et qu'elle revenait de prison, le coup sur la tête, asséné au petit Jason, la façon dont les enfants lui obéissaient au doigt et à l'œil, étaient autant d'indices qui ne trompaient pas. Il s'agissait d'une famille typique de la société américaine contemporaine, où le patriarche jouait le rôle de tyran domestique.
Cependant, un faisceau d'autres indices concordait. Les jouets des enfants, le hochet du bébé, ainsi que son nœud rose, la mise pauvre mais proprette des rejetons, le fait que la taloche allongée au petit garçon eût pu être bien plus violente. Dans la plupart des familles que Regina avait rencontrées dans l'exercice de ses fonctions, une telle remontrance aurait pris la forme d'une gifle assez forte pour jeter l'enfant à terre…Comme personne ne disait rien, elle poursuivit.
- Si mes informations sont exactes, vous avez retrouvé du travail, Monsieur ?
Il hocha la tête avec fierté.
- Absolument…et c'est mieux payé que le job que j'avais avant ! Aujourd'hui, je ne travaille que l'après-midi. Vous avez de la chance de m'avoir trouvé. Malheureusement, je ne suis pas encore à temps plein, mais ça ne saurait tarder. Ma femme doit s'occuper de la petite, et aussi des garçons, dans la journée…mais elle a trouvé un petit travail de couture à domicile. Ça arrondira nos revenus, aussi…Et…
Il fronça les sourcils. Regina ne pouvait s'empêcher de trouver étonnant qu'il détaille ainsi les moyens de subsistance du ménage, à de parfaites inconnues. Sans doute tenait-il à être jugé à même de subvenir aux besoins de sa famille. Par ailleurs, leur nouveau statut de célébrités aidait peut-être…se sentait-il secrètement flatté de leur visite ? Quoi qu'il en soit, il hésita à finir sa phrase, mais se décida.
- …et Angelica commence lundi. Elle a trouvé un job, grâce à votre collègue…Vous le remercierez encore, de ma part, si vous voulez bien…Tout ira mieux, après ça. Trois salaires !
Il se rengorgea, visiblement fier et satisfait. La juriste sauta sur l'occasion.
- Exactement, Monsieur ! Nous tenons à vous féliciter.
La ténor du barreau se tourna vers Emma, qui adressa à l'homme un sourire radieux, encourageant.
- Mon collègue Graham m'a dit, qu'il avait trouvé ce travail pour Angelica. Nous sommes ravies, de savoir que votre situation sortira améliorée de l'incarcération de votre fille. C'est pourquoi nous nous permettons, même si nous sommes bien conscientes de n'avoir aucun droit de vous adresser une telle demande, de n'ajouter aucun châtiment physique à la peine qu'elle a déjà purgée.
Comme les deux femmes s'y attendaient, son visage prit une expression à la fois autoritaire et contrariée. La jeune fille, seul autre membre du clan Taylor encore présent, se recroquevilla et adressa à Regina un regard affolé, comme pour lui demander de se rétracter immédiatement, de dire qu'elle plaisantait. Mais la juriste, tout comme l'orpheline, soutint le regard sombre du chef de famille. La belle brune, experte inégalée dans l'art de mener un argumentaire, abattit sa dernière carte.
- Je comprends que vous jugiez de votre devoir de punir votre fille, de votre propre main, pour le vol qu'elle a commis. Et encore une fois, je sais, sans aucun doute, que vous n'agissez que pour ce que vous considérez comme le bien de vos enfants. Cependant, je me permettrai de faire une remarque. Vos garçons sont à la maison, en pleine semaine, alors que vous pourriez parfaitement les envoyer dans une école maternelle publique, gratuite. Et que cela libérerait votre épouse, qui serait plus à même de trouver un emploi. Même votre petite dernière pourrait être placée dans une pouponnière de jour…Si vous ne le faites pas…dites-moi si je me trompe, Monsieur…c'est probablement parce qu'ils ne sont pas en âge de scolarité obligatoire. Vous avez vu l'émission, et je crois pouvoir dire que vous en avez été affecté, jusqu'à un certain point. Mais je suis certaine que tout, dans ce qu'Emma et moi avons déclaré, n'a pas été pour vous une surprise. Vous êtes conscient, je crois, de la façon dont vos enfants seraient traités dans ces établissements. Et vous voulez les préserver…quitte à vous charger vous-même de la discipline…De plus, vous avez décidé, contre vos principes, d'épargner également votre fille, à son retour…
Elle s'interrompit, observa un silence chargé. Angelica regardait ses mains. Sa respiration poussive indiquait la peur…la douleur aussi, sans doute, car les chaises étaient très inconfortables. Le père semblait réfléchir. Encore une fois, son langage corporel parlait de lui-même. Il était ébranlé, surpris de constater que, pour la première fois de sa vie peut-être, il était compris pour ce qu'il était réellement. Un père sévère mais bienveillant, à sa façon maladroite. Ce fut Emma, cette fois, qui brisa le silence.
- Monsieur…Je voudrais encore vous dire que je comprends…Oh ! Je comprends tellement bien ce que ressent Angelica en ce moment. Personne n'est mieux placé que moi pour le comprendre ! Elle souffre…Beaucoup. Les coups de verge judiciaires sont terribles ! Ils sont donnés par des professionnels, qui ont appris dans des stages. J'ai servi de cobaye, pour ça, plusieurs fois. Et les coups qu'on reçoit, dans ces cas-là, ne comptent pas pour la justice. C'est en plus de la peine ! Les stagiaires apprennent comment faire le plus mal possible. Même si vous pensez qu'elle méritait d'être punie…et ça aussi, je voudrais beaucoup que vous y réfléchissiez…vraiment…ne l'a-t-elle pas été assez ? Et le simple fait que nous parlions d'elle, comme ça…des punitions qu'elle a subies, et de la possibilité qu'elle en subisse une nouvelle. C'est terriblement humiliant, Monsieur Taylor ! Se déculotter devant vous, son père, surtout à son âge, ce doit être une honte pour elle ! Alors, imaginez ce qu'elle a ressenti à chaque fois que les gardiens chargés de la fouetter l'ont attachée sur le banc, et l'ont déshabillée…
Regina s'émerveilla, au passage, du niveau de langue de sa protégée, qui avait effectué un formidable bond en avant, depuis leur première rencontre. L'aînée des enfants Taylor sembla se courber encore un peu plus. L'homme se plongea dans une profonde réflexion, silencieuse. Et puis soudain, il déclara :
- Très bien…Vous m'avez convaincu. Je ne donnerai pas la fessée à Angelica !
Les deux amies eurent de concert une sorte de rehaussement du corps, qui exprimait un profond soulagement. Angelica se cacha brièvement le visage dans les mains, puis les regarda à tour de rôle, et forma silencieusement avec les lèvres le mot « merci ». Cependant, comme de peur de perdre une partie de son autorité, son père se tourna vers elle et lui dit d'un ton sans appel : « Mais à la moindre incartade…s'il y a le plus petit problème dans ton nouveau travail… ! » « Papa ! » s'écria-t-elle, « Il n'y aura aucun problème, je te le jure ! Je suis tellement heureuse de pouvoir gagner un peu d'argent pour la famille ! J'arriverai au boulot à l'avance, je ferai des heures supplémentaires, payées ou non ! Je serai un commis tellement extraordinaire qu'ils n'en voudront plus jamais d'autre ! »
Emma et Regina sourirent avec émotion. Sur le visage sombre de Monsieur Taylor apparut une sorte de grimace, vaguement amusée. La jeune fille baissa la tête et tendit en tremblant la main vers son père : « Papa…pardonne-moi, s'il te plaît… » Il se racla la gorge, puis effleura les doigts tendus vers lui, avec un hochement de tête et un murmure : « Je te pardonne. »
Du coin de l'œil, l'avocate vit sa compagne appliquer ses mains sur sa bouche, sans doute pour ne pas troubler le père et la fille par une exclamation de joie ou un sanglot. Jugeant qu'il valait mieux s'éclipser, Regina expédia sa tasse de thé, puis se leva, imitée par l'orpheline.
- Nous n'allons pas vous déranger plus longtemps, Monsieur.
Il fit un de ces signes de tête, qui chez lui prenaient une signification unique.
- Ma femme va vous raccompagner. Ava !
Il avait crié le prénom de sa moitié sans les quitter du regard. La rapidité avec laquelle cette dernière apparut dans l'encadrement de la porte fit penser à la juriste qu'elle se trouvait dans le couloir depuis un bon moment. Elle se précipita pour raccompagner ses invitées impromptues. Avant de quitter la pièce, les deux femmes se retournèrent et saluèrent avec déférence, d'abord le chef de famille, qui répondit évidemment d'un signe de tête, puis Angelica, qui leur adressa à toutes deux un long regard reconnaissant. Dans le corridor, elles eurent la surprise de trouver le petit Jason…Il avait dû s'y glisser avec la même discrétion que sa mère. Il leur sourit de toutes ses dents immaculées et leur fit « au revoir » de la main. Ava Taylor les aida à remettre leurs manteaux, puis, lorsqu'elles furent sur le pas de la porte, prêtes à prendre définitivement congé, jeta un œil en direction de l'intérieur de sa maison, d'où aucun bruit ne se faisait entendre, et leur murmura aussi rapidement qu'elle put: « Merci ! Ce n'est pas un mauvais homme, vous savez ! Les instruments et la chaise servent surtout à faire peur aux enfants. Il a été élevé à la dure. Bien plus durement qu'il ne les élève ! Il avait déjà été très ému par votre émission. Je pense que vous avez fait énormément de bien à ma famille. Dieu vous bénisse ! » Et elle referma la porte.
Dans la rue, elles firent d'abord quelques pas en silence. Regina commanda, à l'aide de son smartphone, un taxi. Puis Emma prit la parole.
- Je pensais pas que ce serait aussi facile. En tout cas, je…c'était très gênant quand il a parlé de l'émission, mais…je comprends maintenant. Si j'avais pas…euh…fait ce que j'ai fait…
Ne pas la laisser mariner et s'embourber dans son discours…
- Bien sûr ! La moitié du travail de persuasion était déjà accompli quand nous sommes arrivées. En réalité, il faisait partie des indécis. Ils sont, je pense, très nombreux ! Nous devons les convaincre, comme nous avons convaincu Monsieur Taylor. Et c'est grâce à toi, Emma ! Je suis sûre que tu as eu un effet comparable, sur beaucoup de familles.
« Que NOUS avons eu un effet comparable ! » corrigea la jeune femme. « Mais il reste beaucoup de travail ! » « C'est vrai… » concéda l'avocate.
Il ne pleuvait pas mais l'humidité saturait l'air, et le vent soufflait. La belle brune consulta l'écran de son téléphone.
- Le quartier est mal renseigné, sur l'application ! Je n'arrive pas à savoir si le taxi va arriver dans cette rue ou dans la parallèle…
Emma jeta un œil. La voiture devait arriver dans trois minutes. D'habitude, cela prenait plus de temps. C'était peut-être le chauffeur qui les avait déposées.
- Reste ici. Je vais attendre de l'autre côté. On s'appelle quand il est là !
Elle s'éloigna à pas rapides, les mains dans les poches de son manteau neuf. Regina la regarda disparaître au coin de la rue, avec un mélange de triomphe et d'étonnement. Sa protégée n'avait presque plus rien à voir avec la créature sale, blessée et apeurée, qui avait franchi pour la première fois le seuil de son appartement. Et elle venait d'épargner la torture à une jeune fille.
Un bip, provenant de son téléphone, lui fit tourner la tête. La rue dans laquelle elle se trouvait était longue, encombrée et très étroite. Tout au bout, grâce à son excellente vue, elle aperçut la voiture coiffée de l'enseigne « Taxi », qui tournait laborieusement le coin. Soulagée, elle composa le numéro d'Emma, porta l'appareil à son oreille.
Elle venait d'entendre la voix de son amie, qui demandait sans autre préambule : « Il est là ? ». C'est à peine si elle avait eu le temps d'ouvrir la bouche pour répondre. Elle perçut simultanément qu'une porte s'ouvrait, presque derrière elle. L'instant d'après, elle était projetée contre le mur crasseux. Son téléphone lui échappa. Elle trébucha sur les poubelles jetées pêle-mêle, faillit tomber, fut retenue par une poigne de fer, qui la prit au collet, et la plaqua violemment contre la paroi de brique. « Qu'est-ce qui est en train de m'arriver ? » fut la pensée qui fendit son esprit dérouté.
Un visage d'homme, affreux, couturé de cicatrices et de ce qui devait être une maladie de peau, était presque collé contre le sien. Lorsqu'il ouvrit la bouche, une haleine d'alcool et de pourriture lui prit la gorge. Elle ne comprenait rien à la situation, au point qu'elle ne parvenait pas à avoir peur. Mais les mains qui la tenaient par le revers de son manteau l'attirèrent brutalement, puis la cognèrent à nouveau contre le mur. Son crâne lui sembla exploser de douleur. Son dos et ses épaules avaient encaissé une partie du choc, et déjà un élancement se répandait jusque dans le creux de ses reins. Ce fut à ce moment seulement que la peur l'envahit. Une voix sépulcrale, tellement rongée par l'alcool qu'elle donnait l'impression de devoir fournir un effort pour crier, lui vociféra à la figure.
- Espèce de salope ! C'est bien toi ! Le gamin ne mentait pas ! Il t'a reconnue, par la fenêtre, avec ta gouine qui montre son cul à tout le monde ! Depuis que ma débile de femme vous a vues, elle ne veut plus que je corrige les mômes ! À cause de toi, je perds mon autorité !
Il hurla le dernier mot, au point qu'il se trouva déformé et méconnaissable, et que Regina ne le comprit que par le contexte. La peur avait laissé place à la terreur. Mais lorsque qu'elle sentit la main droite de son agresseur quitter son collet, se glisser sous son manteau, sous sa veste de tailleur, et ses gros doigts sales lui presser douloureusement un sein, à travers son chemisier, elle découvrit ce que c'était que l'épouvante. Elle n'était pas dans une prison ou au tribunal, où des gardiens armés pouvaient intervenir. Elle allait être violée par ce monstre effroyable et puant, dans cette ruelle crasseuse, sur des poubelles en décomposition, en guise de représailles pour avoir défendu les droits de pauvres enfants.
L'homme lui malmenait le sein gauche, l'écrasant avec force, et elle cria. Il eut un ricanement d'hyène, lui déposa un baiser sur la joue. Son haleine était si fétide qu'elle eut l'impression que tout l'air, autour d'elle, avait disparu. Sans cesser de presser, de broyer sa chair, cherchant d'un pouce énorme et rugueux, à travers l'étoffe, son mamelon érigé par l'adrénaline, il lui chuchota : « Tu la sens, celle-là ? » Elle crut qu'il parlait de sa main, mais lorsqu'il appuya son aine contre sa cuisse, elle comprit qu'il évoquait son érection. Son pantalon était raide de saleté. « Ça, ça va t'apprendre à rester à ta place, espèce de sa… »
Il fut interrompu au milieu de l'injure, par ce que Regina perçut comme une bourrasque. Ou plutôt, un cyclone, qui, au lieu de l'atteindre, balaya l'air devant elle, latéralement. La pression du corps brutal et pestilentiel, qui un instant auparavant l'écrasait contre le mur, disparut soudainement, de même que la main outrageuse, la dureté menaçante du membre turgescent. Une comète, suivie de sa longue traînée dorée. Ce fut le souvenir qu'elle devait en garder, bien des années plus tard.
« Lâche-la ! » C'était Emma, qui s'était précipitée aussi vite qu'elle l'avait pu. Elle avait jeté l'homme à terre, sur le trottoir humide et boueux, et à présent, elle le maintenait au sol, tout en lui assénant une volée de coups de poings en pleine face.
La belle brune, choquée au-delà des mots, regardait, en tremblant de tout son corps. « Espèce de salopard ! Tu ne la touches pas, tu m'entends ? » hurlait la jeune fille, de sa voix déformée par la rage. Et comme dans un éclair, cent souvenirs du dossier d'Emma, qu'elle avait compulsé avec tant de zèle, pour assurer sa défense, lui revinrent en mémoire. Des altercations, fréquentes, dans les orphelinats, les établissements scolaires, les maisons de correction, mais aussi dans la rue. Des mains courantes, des arrestations pour cause de bagarre. Tous ces démêlés avaient un point commun. La jeune fille se défendait, ou défendait des amis, des alliés, des complices. Elle n'était pas que la créature timide et éprouvée que son ancienne avocate avait toujours vue en elle. Elle était forte. Elle pouvait être dangereuse. Et elle savait se battre au besoin.
L'assaillant, hébété, non seulement par la surprise, mais aussi par la violence des coups, bataillait faiblement. Mais il ne pouvait rien contre la détermination de l'ex-détenue. Il ne se trouvait certainement pas en bonne forme physique, ravagé qu'il devait l'être par l'alcool et la maladie. Pourtant, il parvint à l'atteindre à la mâchoire, sans que cela semble même la perturber. Les coups de poing répétés faisaient saigner la bouche de l'homme. Il éructait des insultes à peine audibles.
Soudain, une porte, donnant sur la ruelle, s'ouvrit. Regina tourna la tête et comprit qu'il s'agissait de la maison d'où avait surgi son agresseur. Un petit garçon d'une dizaine d'années, les poings serrés, le visage pâle, sale, marqué d'hématomes, sortit sur le seuil. « Lâchez mon papa ! » cria-t-il à l'adresse d'Emma. Cette dernière arrêta de frapper, se tourna, surprise, vit l'enfant. À ce moment précis, le taxi s'arrêta, à quelques mètres de l'endroit où se déroulait la rixe. En le voyant, l'orpheline lâcha sa proie, se leva, récupéra le téléphone de son amie, tombé dans le caniveau. Elle saisit la juriste, toujours sous le choc, par les épaules, lui fit rejoindre la voiture, et la poussa à l'intérieur.
Regina ne savait plus du tout où elle en était. Tout ressemblait à un cauchemar. Le chauffeur, les yeux écarquillés de stupéfaction, se retourna vers ses clientes. « Qu'est-ce que… » commença-t-il. « Conduisez-nous à l'hôpital le plus proche ! » ordonna l'ancienne délinquante. Après avoir jeté un regard ahuri sur le trottoir, où le garçon relevait péniblement son père, qui le remercia d'une gifle, il démarra en trombe. « Pas d'hôpital… » essaya de protester l'avocate. « Si ! Ce salaud t'a touchée. J'ai vu où était sa main quand je suis arrivée… Je suis sûre qu'il t'a fait mal ! Je veux que tu sois examinée ! » rétorqua Emma, d'une voix ferme. Une ecchymose bleuâtre se formait déjà à gauche de son menton, en bas de la joue. « Et j'ai retenu le numéro de la maison d'où est sorti le petit. On peut facilement retrouver la rue, grâce à l'application. On va porter plainte ! »
