Silence, ça tourne !
Chapitre 3
«Frigga, Loki a disparu.
—Il n'a pas disparu, très cher. Il a pris la fuite.
—C'est la même chose. Il n'est plus là et il a laissé ses moyens de paiement et son téléphone derrière lui. Il a disparu!
—Je t'avais prévenu. Loki n'est pas comme Thor. Il ne supporte pas qu'on puisse lui forcer la main. Assieds-toi, tu me donnes le tournis.
—Je ne peux pas laisser mon fils dormir sous les ponts ce soir, continua Odin sans obéir à sa femme.
—Je doute que Loki dorme dans la rue ce soir. C'est un garçon avec beaucoup de ressources, certes, souvent inorthodoxes, mais surtout créatives. Il va s'en sortir, et un jour, il se sentira prêt à revenir vers nous.
—Tu sais quelque chose que je ne sais pas? accusa presque Odin.
—Non, très cher. Mais j'ai confiance en Loki.»
Le soir venu, enfin seul dans une chambre presque plus grande que celle qu'il avait occupée chez ses parents, Loki se laissa submerger par ses émotions. En quelques jours, il était passé d'un statut fortement privilégié à paria de sa propre famille et de la société. Certes, il n'était pas sans domicile et allait vivre dans une situation très confortable, mais à quel prix? Celui de sa famille, de ce qu'il avait toujours connu. Il ne pouvait plus se permettre d'avoir de contacts avec sa mère, ou même son frère, qui, malgré la jalousie qui le rongeait, lui était cher.
Pour se changer les idées, Loki décida de travailler encore un peu. Il se donna pour objectif de lire le script en entier une deuxième fois, ce qui n'était pas une petite affaire, mais à la première scène de sexe, il s'arrêta.
Loki était loin d'être inexpérimenté en matière sexuelle, et il était difficilement choqué. Apprendre que Peter et Wade étaient dans une relation soumis-dominant en quasi-permanence ne l'avait pas surpris, puisqu'il avait été facile de deviner cette dynamique lors de leur rencontre. Il avait été davantage étonné par l'âge de Peter, qui était plus âgé que lui. L'absence relative et naturelle de pilosité lui conférait une apparence d'adolescent tout juste sorti de la puberté, alors qu'il avait déjà passé le quart de siècle.
En comptant Jarvis, le manoir accueillait une dizaine de personnes, et à part le vieil homme, tous travaillaient pour ARC reactor. Tout le monde s'entendait relativement bien, même si certains et certaines étaient plus agréables que d'autres. Nebula, une actrice depuis un an, était particulièrement froide et sèche. C'était le genre de personne que Loki appréciait le plus faire tourner en bourrique. Malheureusement pour son propre divertissement, elle ne faisait que passer et s'apprêtait même à quitter les États-Unis pour habiter à Paris. Rien que cela.
Son regard tomba à nouveau sur le script, à la page où il s'était arrêté. Une scène où Artemis jouait avec le corps de son mari.
Par curiosité, Loki ouvrit la petite mallette que Hulk leur avait donné, plus rouge qu'un feu de signalisation. Celle de Loki contenait un godemichet vibrant, trois plugs anaux de tailles différentes, un chapelet anal et un godemichet flexible et assez long, étiqueté «pour les gorges profondes». En fouillant un peu dans la salle de bain, il trouva un grand tube de lubrifiant tout neuf et se dit que pour tuer le temps et se changer les idées, il pouvait bien s'entraîner.
Loki était donc loin d'être inexpérimenté, mais sa dernière relation sexuelle remontait déjà à plusieurs semaines, pendant ses vacances. Pour se mettre dans l'ambiance, il se remémora les bras puissants de son amant, sa voix onctueuse dans son oreille, la chaleur de son corps.
Avec une solide dose de lubrifiant, il commença à jouer avec le plug le plus étroit, à le glisser sur les contours de son anus. Il se souvenait des doigts de son petit-ami d'une semaine qui l'exploraient avidement, et enfonça lentement le plug. Les longs va-et-vient étiraient ses muscles doucement, mais sûrement et attendrissaient ses chairs. Les caresses fantômes de son amant se firent plus affirmées et l'érection de Loki se fit douloureuse.
Le plug était étroit, mais long. Il fouillait dans ses entrailles à la recherche de l'orgasme qui montait inexorablement, quand il s'aperçut que ce n'était plus le Floridien de l'été dernier qu'il voyait derrière ses paupières. La voix était plus rauque, le corps imaginé moins jeune, les mains plus rêches. Loki éjacula en marmonnant un nom.
Putain.
Voilà.
Exactement.
Putain.
Il fallut quelques jours à Loki pour prendre ses marques. À part le premier matin, où il était d'abord passé à la banque pour ouvrir un nouveau compte, ses journées étaient rythmées de la même manière. Le matin, il avait cours en même temps que d'autres acteurs et actrices du projet, avec Peggy Carter, une quinquagénaire professionnelle et franche, mais qui pouvait s'adoucir un peu si on savait comme l'aborder. Puis, l'après-midi, il travaillait sa souplesse et son renforcement musculaire avec Peter Quill. L'homme était un clown, qui insistait pour qu'on l'appelât Star-Lord (alors qu'il ne faisait pas partie des équipes de tournage), qui avait un sens de l'humour douteux, mais qui connaissait particulièrement bien son sujet.
Loki rentrait alors, rincé, au manoir, conduit par Tony qui n'avait pas encore changé d'avis et acceptait le rythme que lui imposait ce covoiturage. Le plus souvent, Tony faisait la majorité de la conversation, mais parfois il lançait Loki sur son sujet préféré: le théâtre. Le jeune homme pouvait en parler pendant des heures, comparer les mises en scène, discuter des scènes et des personnages et regretter de ne plus avoir autant les moyens de sortir de Brooklyn pour se rendre sur Broadway voir une pièce.
Une fois lavé et repu, après avoir discuté avec d'autres habitants, il s'isolait enfin dans sa chambre pour travailler son texte et annihiler son réflexe nauséeux, ou insérer un objet plus ou moins volumineux dans son anus. Ce travail ne lui donnait pas toujours du plaisir, car ce n'était pas le but, mais il mettait un point d'honneur à éjaculer pour être certain d'en être capable le jour J.
Tony, James ou même Wade et Peter l'avaient rassuré en lui expliquant qu'il existait des trucages, des prothèses ou des médicaments pour régler les problèmes érectiles ou d'éjaculation.
«De toute façon, on n'est pas une petite production. On peut se permettre de refaire des scènes ou des morceaux de scène si on en a besoin, avait conclu Tony en haussant les épaules.»
Enfin, Peggy Carter se déclara satisfaite par les progrès de ses élèves, et la petite troupe eut rendez-vous le jour suivant avec Ant-Man, le script, pour discuter de l'ordre de tournage.
La distribution des rôles était bouclée depuis une dizaine de jours et Loki avait rencontré les autres acteurs et actrices à plusieurs reprises lors des cours de Peggy.
Outre Eskil et Edda dans les rôles principaux, le Prince von Eggenberg serait incarné par un homme qui se faisait appeler le Baron, et qui se prénommait Wolfgang, comme Mozart. Un certain nombre de jeunes femmes avaient été embauchées pour être les concubines d'Artemis. Enfin, l'amant principal d'Alister serait joué par Brock Rumlow, un acteur plutôt connu dans le milieu, surnommé Crossbones à cause d'une tache de naissance en forme d'os sur sa hanche.
Ant-Man, le script, leur présenta le planning prévisionnel de tournage. Chaque jour était travaillé, sauf les dimanches. Tout serait tourné en studio, à part deux ou trois plans en extérieur. Le chef décorateur, Captain America, donnait les dernières finitions sur les premiers décors.
«On essaie de tourner le plus de choses en un seul jour, mais les scènes de sexe limitent le planning, puisqu'on évite de mobiliser un acteur ou une actrice plus d'une fois, surtout pour des scènes particulièrement physiques. On commencera avec les scènes qui se déroulent dans les appartements d'Artemis. Edda, tu ouvriras le bal avec tes demoiselles. Deadpool devrait arriver d'ici peu de temps pour te coacher sur la domination. Le moment est interrompu par Alister qui vient chercher sa femme pour une sortie. Le texte n'est pas très compliqué donc pas d'excuses. L'après-midi, on tournera les scènes8 et 12. Elles sont plus longues et développent la caractérisation psychologique d'Alister et Artemis. Sur le plateau, on aura donc Eskil, Edda, le secrétaire joué par Crossbones et je crois que c'est tout. Les autres, reposez-vous et soyez en forme pour le lendemain. Si vous avez des questions, vous avez tous le numéro de War Machine et le mien. A d'main dans l'train!»
«Thor? C'est Amora.
—Je ne suis toujours pas intéressé, Amora, gronda-t-il. Laisse-moi tranquille.
—Non, attends! Je ne t'appelle pas pour ça. C'est à propos de Loki.
—Quoi Loki? Qu'est-ce qu'il a Loki?
—Justement, je ne sais pas. Je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis des semaines. Il faisait la tête parce que… enfin tu sais. Je l'ai appelé pour m'excuser et je suis tombée sur un numéro non attribué.
—C'est étrange. Il ne m'a pas dit qu'il avait changé de numéro.
—Attends, ça devient encore plus bizarre. Personne ne l'a vu à la rentrée. Je suis allée chez lui, et l'appartement est vide. Il n'y a personne, et si j'en crois la voisine, tu sais la petite dame qui radote, elle ne l'a pas vu depuis une quinzaine de jours. Peut-être plus, elle n'est pas sûre. Je suis inquiète, Thor.»
Loki n'avait jamais assisté à un tournage jusqu'à ce jour-là. Il découvrait donc l'envers du décor, bien différent de l'image que donnaient les reportages et les making-of. Un plateau de tournage était un lieu chaotique et pourtant organisé. Loki adora immédiatement cette effervescence chaude et précipitée, mais pourtant toujours professionnelle. Tout le monde parlait en même temps, réglait les derniers détails, retouchait les derniers défauts. Loki, qui n'entrait pas en scène avant un moment, observait et repérait tout ce qui pouvait être utile.
Là, Hulk expliquait la différence entre les costumes pour les scènes classiques et ceux pour les scènes sexuelles (le tissu était plus facile à laver pour ces dernières). Ici, Iron Man, Vision, le cadreur et Ant-Man revoyaient une dernière fois l'ordre des plans, les mouvements de caméra et le matériel technique. Plus loin, deux malabars, Falcon et Winter Soldier, les machinistes plateau, branchaient des câbles et testaient les lampes. À côté, Captain Marvel, l'ingénieuse son, vérifiait les perches, tandis que Captain America et Hawkeye modifiaient le décor, envoyant l'assistant Quicksilver courir chercher les objets les plus improbables.
Pendant ce temps, les actrices attendaient, en costume pour Edda, en peignoir pour les quatre autres, et Scarlet Witch papillonnait de l'une à l'autre pour retoucher là le teint, ici le rouge d'une lèvre. Enfin, Iron Man donna le signal, et le brouhaha s'atténua. Les quatre actrices retirèrent leur peignoir, Scarlet Witch vérifia qu'il n'y avait pas de retouche à faire sur leurs corps, puis tout le monde se mit en place.
Edda s'installa sur un fauteuil au milieu du décor, qui représentait un boudoir très orientalisant, tandis que les jeunes femmes nues qui l'accompagnaient se plaçaient à leurs endroits désignés dans la pièce. L'une s'installa à genoux aux pieds d'Artemis, un livre à la main, deux autres s'allongèrent sur des coussins, tandis que la dernière se positionna, à genoux elle aussi, dans un coin, le dos tourné aux autres. Scarlet Witch avait maquillé sur son postérieur des traînées rouge vif, laissant penser qu'elle avait reçu des coups de cravache. Celle-ci était d'ailleurs posée sur un guéridon juste à quelques centimètres d'elle.
«Je rappelle le contexte de la scène, annonça Iron Man. Artemis reçoit chez elle des jeunes femmes pas encore mariées. Elles sont, une par une, tombées sous son charme, et désormais, Artemis est leur dominatrice. Elles passent ensemble des après-midi de luxure et de culture. La scène commence sur quelque chose qui a déjà commencé depuis un moment. Maria, tu fais la lecture à Artemis. Marlene procure un cunni à Edith, et Judith, tu es punie pour avoir joui sans l'accord de ta maîtresse. Artemis, tu écoutes la lecture qui t'est faite, et tu regardes Marlene et Edith avec satisfaction. On va laisser tourner pendant cinq minutes, pour voir si ça fonctionne ou si on doit faire des modifications. Des questions? Bon. Silence plateau! Ça tourne!»
Aussitôt, Edda prit un air plus sûr d'elle, vaguement prédateur et définitivement satisfait. Elle tourna son visage vers les deux femmes allongées sur des couvertures et des coussins. Le personnage de Marlene avait la tête plongée entre les jambes de son amie et jouait du bout de la langue avec la vulve offerte. Maria se mit à lire:
«Une seule pensée les faisait trembler, la même angoisse, le même désir… Ils glissaient, chancelaient, retrouvaient leur équilibre et continuaient.»
Edith se mit à pousser des soupirs de plus en plus forts et à gigoter.
«Ttt, tiens-toi tranquille, petite souris, gronda Artemis.
—Oui, madame. Pardon, madame, gémit-elle avec obéissance.»
Du coin de l'œil, Loki vit Iron Man hocher la tête. Cette phrase n'était pas dans le script, mais les actrices étaient dans leur personnage.
«Et, coupez! lança le réalisateur après quelques minutes. C'était super, mais on va la refaire. J'ai beaucoup aimé la petite impro, ce serait chouette si on pouvait la garder au montage. Artemis, cette fois, tu joues nonchalamment avec les cheveux de Maria. Maria, avoir ta maîtresse qui te touche te fait de l'effet et tu as un peu plus de mal à lire. Est-ce que quelqu'un a besoin de se dégourdir les jambes? C'est bon? Scarlet Witch, la retouche est finie? Super. Silence plateau! Ça tourne!»
Iron Man demanda des variations sur le même thème pendant un petit moment, puis enfin, on passa au segment suivant.
«La même chose, mais cette fois, à mon signal, Alister frappe à la porte et entre dans le boudoir. Souvenez-vous, ce n'est pas la première fois, donc vous n'êtes pas effrayées. Vous continuez vos activités jusqu'à ce que votre maîtresse vous demande d'arrêter. Artemis, en bonne dominatrice, tu récompenses tes soumises, y compris celle qui est punie. Tu as pu voir avec Deadpool les bons gestes à avoir? Super.»
Le tournage reprit, et les soumises reprirent leurs activités. Après une minute, Iron Man leva le pouce en direction de Loki. Il prit une profonde inspiration, puis frappa à la porte et entra sur le plateau.
«Mes petites souris, dit Artemis d'un air ennuyé. Je crois qu'il est l'heure.»
Maria arrêta sa lecture, Marlene et Edith se redressèrent, sans toute fois se mettre debout, et Judith releva la tête. Le maquillage lui donnait les yeux rouges et des sillons sur les joues, comme si elle avait pleuré. Alister attendit simplement, les mains jointes devant lui, que son épouse eût fini de donner congé à ses soumises.
«Maria, merci pour ta lecture. Tu peux baiser mes pieds et aller t'habiller.
—Merci, madame. Madame est trop bonne!»
La jeune femme se prosterna, laissant voir son entrejambe parfaitement épilée. Elle embrassa les chaussures de sa maîtresse, des bottines en cuir, la réplique d'un modèle qu'on pouvait trouver au Victoria and Albert Museum de Londres.
«Marlene, Edith, merci pour le spectacle. Vous pouvez me baiser les mains.
—Merci Madame!
—C'est un grand honneur, Madame!»
Les jeunes femmes embrassèrent les mains offertes comme s'il s'agissait d'icônes religieuses fragiles et puissantes à la fois. Enfin, Artemis se leva et se dirigea vers le fond de la pièce. La caméra suivit le mouvement, tandis qu'Alister ne bougeait pas.
«Judith, soupira Artemis comme un parent fatigué.
—Oui, Madame?
—As-tu compris ta leçon?
—Oui, Madame. Je ne me toucherai plus sans votre permission, Madame.
—C'est bien ma biche.»
Cette fois, Artemis se pencha vers sa soumise, empoigna fermement ses cheveux pour forcer son visage dans la bonne direction, et lui embrassa chastement et légèrement les lèvres. Judith se mit à pleurer de joie.
«Merci, Madame. Merci, Madame, balbutia-t-elle. Je ferai tout ce que Madame voudra. Madame est trop bonne.
—Tu peux aller te rhabiller maintenant.»
Elle attendit que la dernière jeune femme quitte la pièce, puis elle se tourna vers son époux.
«Je suis tout à vous, cher ami, annonça-t-elle avec un sourire plaisant. Rappelez-moi où nous allons?
—Nous sommes invités chez le Prince von Eggenberg pour discuter de l'implantation d'une manufacture de production d'aluminium. La Princesse von Eggenberg a demandé votre présence pour enfin vous rencontrer. Elle veut vous remercier pour l'éducation que vous procurez diligemment à leur fille unique.
—Oui, je me souviens maintenant. La Princesse n'est pas une proche de l'Impératrice, mais elle fréquente d'autres Habsbourg. Je ne peux que me rapprocher de mon but.
—Si vous le dites, ma tendre amie, si vous le dites.»
Alister tendit la main à sa femme qui la saisit délicatement, et ils quittèrent la pièce.
«Et… coupez! C'était vraiment pas mal! On va la refaire, mais cette fois…»
À la fin de la journée, Loki se sentait épuisé. Il attendit avec impatience qu'Iron Man eût fini de vérifier pour la millième fois que tout était prêt pour le lendemain. Il n'avait qu'une envie: se coucher.
Tony finit par sortir de son bureau, accompagné par James. Les deux hommes riaient et plaisantaient de cette manière qu'on les gens qui se connaissent depuis longtemps. Loki avait compris assez vite que Rhodey et Tony étaient proches, mais il commençait à saisir à quel point. Une petite pointe de jalousie le surprit. Ce n'était pas ce genre de relation, il n'avait pas à être jaloux!
Le fait qu'il n'avait pas à être jaloux parce que Tony n'était pas son petit-ami ne lui traversa même pas l'esprit.
«Alors, cette première journée de tournage? demanda joyeusement le réalisateur.
—Épuisante. Le réal' est affreusement pointilleux et fait cent cinquante prises pour le moindre plan de coupe.»
Tony éclata de rire.
«C'est à la fois mon plus grand défaut et ma meilleure qualité. Honnêtement, tu t'en es bien tiré!
—Merci, répondit Loki fièrement.»
La modestie n'était pas sa première qualité, allez savoir. Ce n'était une qualité partagée par aucun Asgard, biologique ou adopté.
«Prêt pour ta première scène de sexe, demain? demanda Tony plus sérieusement. Tu commences fort, en plus. Trois jours, deux scènes d'orgie et une scène de soumission. Tu t'en sens capable?
—Oui, répondit simplement Loki. Oui, je pense.
—Je sais que tu prends ton rôle au sérieux, et que tu t'entraînes, y compris l'aspect performance sexuelle.
—Tu n'as jamais voulu être acteur? demanda Loki soudainement. Pas dans le porno, mais dans le cinéma.»
Tony eut un rire amer.
«J'ai été acteur toute ma vie. Dès ma naissance, on m'a placé devant une caméra. Être derrière, c'est presque une manière pour moi de me mettre dans une forme d'anonymat que je n'ai jamais connu.
—Tu es beaucoup moins médiatisé que ce que tu as été. J'étais jeune, mais je me souviens que tu étais dans toutes les pubs pour les consoles que SI vendait.
—Ça répond à ta question, alors. J'ai déjà été acteur.»
Le ton de Tony s'était fait plus sec.
«Pardon si ça te met mal à l'aise, dit Loki sans vraiment le penser.
—Non, c'est juste… bon disons que ce n'est pas la période de ma vie la plus heureuse.
—Je vois, fit Loki doucement.»
Il ne pouvait s'empêcher de trouver des points communs avec sa situation. Certes, il avait perdu beaucoup depuis qu'il avait quitté son appartement, mais étonnamment, il n'était pas malheureux, au contraire. Il s'entendait bien avec les habitants du manoir, avait une bonne alchimie avec sa partenaire Sigyn, et s'amusait en faisant tomber les tabous qui engonçaient sa famille depuis des générations.
S'il n'était pas heureux, il était loin d'être misérable. Il ne lui manquait plus que séduire l'homme derrière le volant, et sa vie serait parfaite.
Loki savait que s'il abordait Tony frontalement, il ne récolterait qu'un refus net, voire un renvoi pur et simple. Il devait donc réfléchir à une stratégie, et d'abord tâter le terrain. Grâce aux discussions dans la voiture et au fait qu'en plus de quinze jours, Tony n'avait toujours pas rompu l'accord de covoiturage, Loki en avait déduit que le réalisateur appréciait sa compagnie et sa discussion. Cela n'était que la première pierre d'une relation plus approfondie qu'une simple amitié, mais c'était aussi la pierre qui soutiendrait tout l'édifice.
Tony appréciait sa compagnie, mais était-il attiré sexuellement par lui? Il pouvait en avoir le cœur net le lendemain, lors de sa première scène sexuelle depuis son monologue masturbé le jour de ses essais. Certes, le fait que ce soit des scènes orgiaques n'arrangeait pas ses affaires, mais il y aurait de nombreuses prises, certaines qui s'intéresseraient bien plus au personnage d'Alister. Là, il devait se montrer le plus désirable possible, et peut-être observer une réaction chez le réalisateur.
En réalité, sur le plateau, et en bon perfectionniste, il ne put pas vraiment mettre en pratique toute sa stratégie imaginée la veille.
D'abord, on filma l'arrivée des convives au château pour la fête. Tout ce beau monde était habillé, jusqu'à l'arrivée d'un aréopage de prostituées très peu couvertes. Les bacchanales commencèrent, mais le couple hôte n'avait toujours pas fait d'apparition.
Toujours à la recherche de variations, Iron Man fit répéter l'entrée des convives, puis celle des prostituées avec différentes ambiances, différentes intentions. Il s'intéressa à des relations tertiaires entre des personnages qui n'apparaîtraient que peu à l'écran, mais qui donnait du caractère à l'histoire. Un homme d'affaires qui allait financer les projets n'avait sorti que sa verge de ses vêtements et accompagnait d'une main la tête d'une prostituée qui le suçait, pendant que sa femme l'embrassait, les seins sortis de leur carcan habituel.
Les jupons étaient retroussés, les vulves palpitantes, les phallus dressés et déjà enfouis dans des cavités diverses, et, au signal du réalisateur, tout ce beau monde forniquait avec délectation.
Enfin satisfait, Iron Man fit changer la position de la caméra et l'angle de vue pour s'intéresser à l'introduction dans la salle du Comte et de la Comtesse Howe. Elle était habillée en Artemis chasseresse, et Alister était en Apollon. Ils portaient tous les deux des tuniques à la romaine, et des caligae, ces sandales romaines ouvertes et formées de nombreuses lanières de cuir. La taille d'Artemis était rehaussée par une ceinture de cuir dorée. Elle tenait en laisse une soumise aux yeux bandés, qui marchait nue derrière elle, guidée par la lanière de cuir qui la reliait à sa maîtresse. Le spectateur pouvait deviner qu'il s'agissait de Judith, la soumise préférée de la dominatrice. De l'autre côté, Alister donnait la main à son épouse, à la manière des souverains d'Europe, délicate et maniérée.
Les trois arrivants marchèrent lentement, dignement pour le dieu et la déesse, humblement pour la soumise, jusqu'à un trône. Artemis s'y assit, très droite, et ordonna:
«Ma biche, agenouille-toi. C'est bien.»
D'une main ferme, elle dirigea le visage de Judith vers le plafond et se pencha délicatement pour effleurer ses lèvres entrouvertes avec les siennes.
«Et, coupez! On va la reprendre, mais seulement des plans différents. Artemis, essaie d'être un peu moins monolithique, Judith, tu es super, reste dans le personnage. Tu connais ton safeword si besoin. Alister essaie de chercher une intention plus ambivalente. Tu veux rejoindre la fornication collective, mais tu ne peux pas pour ne pas perdre votre domination psychologique sur l'élite viennoise. Mais faut pas que t'aies l'air en chien non plus. Pour rappel, c'est après cette première orgie qu'Alister va embaucher son secrétaire, qui va devenir son amant. Donc ça déclenche quelque chose chez lui, mais qui doit rester dans la nuance. Tout le monde est en place? Silence, ça tourne!»
Ils répétèrent l'entrée sous différents angles, puis ils passèrent à la suite de la scène. Artemis devait donner la permission à Alister de la faire jouir. Elle s'installa plus confortablement sur son trône et passa une jambe par-dessus l'épaule de son mari. Aussitôt, Alister mit la tête sous le pan de tunique qui cachait le sexe de sa compagne. Le reste de la salle était suspendu à leurs lèvres.
«Coupez! Ne bougez pas, on reprend dans une seconde, le temps de bouger la caméra pour se rapprocher. Alister, lève un peu plus la tunique d'Artemis, comme ça, ok. Et… ça tourne!»
Il y avait un monde entre le fait de se masturber devant un public et le fait d'avoir un rapport sexuel, de quelque nature que ce soit, avec une personne qu'on ne désirait pas plus que cela. Certes, Edda était très jolie, et même éblouissante dans sa tenue blanc et or, mais Loki et elle avaient sympathisé sur un plan platonique.
Pourtant, alors que Loki glissait sa langue dans la fente chaude et moite de sa partenaire, il éprouvait un désir paradoxal, non de faire jouir la femme, mais d'exciter son public, Iron Man en premier lieu. Occupé à lécher et sucer des chairs loin d'être palpitantes d'envie, Loki percevait en même temps l'essence du métier. Il n'était pas question du désir des acteurs, mais de l'excitation du public, tout comme dans une scène de théâtre classique, où le tragédien ne cherchait pas à exprimer une colère, mais à provoquer la catharsis des spectateurs. Cette catharsis pouvait être émotionnelle ou sensuelle, et il voulait prouver qu'il pouvait provoquer les deux.
La caméra était à quelques centimètres de son visage et enregistrait la moindre contraction des muscles de sa langue et de sa bouche. Les lèvres de la vulve glabre glissaient, humidifiées par quantité de salive, et les bruits humides qui en résultaient s'ajoutaient aux grognements bas et rauques qui sortaient de la gorge de Loki.
«Coupez! C'était vraiment bien, même s'il faut que je revoie les images pour savoir si la lumière est suffisante, et si on voit bien la vulve et l'entrée du vagin d'Artemis. On a encore pas mal de plans à prendre, mais avant ça, pause de vingt minutes. Hydratez-vous les enfants, soufflez. Et ouais, à dans vingt minutes.»
Loki prenait-il ses rêves pour la réalité ou la voix d'Iron Man était un ton ou deux plus grave que cinq minutes plus tôt? Il ne voulait pas sauter aux conclusions, mais voir le réalisateur procéder à une retraite vers les loges était suspicieux au mieux.
«Très bonne technique, le félicita Edda avec un sourire, le ramenant sur le plateau et à la réalité. C'était très plaisant.
—De rien, offrit simplement Loki.»
Il échangea quelques mots avec d'autres acteurs et actrices, puis quitta le plateau à la recherche d'Iron Man. Une fois dans le couloir des loges, il s'aperçut que derrière la porte de l'une d'entre elles, qui n'avait pas été attribuée, on pouvait entendre du bruit. Il tendit l'oreille et sourit. L'effet recherché avait été atteint.
Satisfait, et à pas de loup, il rejoignit ses collègues pour partager un petit moment de détente avant de reprendre le travail.
Il avait la réponse à sa question et comptait bien l'exploiter en temps et en heure.
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