3. Seul même ensemble.
L'appartement dans lequel vivait Izuku ressemblait étrangement à l'appartement qu'il connaissait dans son autre réalité créée par son cerveau. En fait, il ne se contentait pas de ressembler, c'était exactement le même. Il se dit que c'était normal, comme l'avait expliqué la psychiatre, le réel s'était mêlé à l'imagination. Mais il s'était tellement attendu à être perdu dans son propre chez lui que voir que ses chaussettes étaient dans le même tiroir, la poubelle de la cuisine cachée dans le même placard, et que les détails les plus futiles étaient les mêmes lui fit mal. Parce que cela signifiait, une fois encore, que sa vie de super-héros n'avait jamais existé, que tout n'était qu'un problème dans son cerveau. Il était bien chez lui ici. Il ne pouvait pas dire à Kacchan «je ne reconnais rien», il reconnaissait tout. La seule différence était son poster d'All Might. C'était toujours lui, mais en version dessin animé et non pas en personnage réel. Cela lui serra le cœur.
Kacchan ne parut pas faire attention à son désarroi, il posa le sac d'Izuku dans sa chambre et le sien dans le salon. Il avait pris la décision d'habiter avec son ami d'enfance au moins quelque temps, pour s'assurer qu'il n'y ait pas de rechute, qu'il se sente bien.
— Je me sens bien, assura Izuku.
Mais Kacchan était têtu et dans un grognement, il lui lança:
— Je ne te laisse pas le choix, tu devras supporter ma présence.
Izuku ne dit rien, ça ne le dérangeait pas que Kacchan reste avec lui, même s'il ne pensait pas en avoir besoin. Ou peut-être que si ? Parce qu'Izuku était complètement paumé dans ce nouveau monde qui en fait était son vrai monde, d'après tous les autres.
On lui avait appris qu'il était policier (sa mère avait souri en disant que c'était mieux qu'être un super-héros, Izuku était resté silencieux à cette remarque, pas tellement convaincu). Pour le moment il était en arrêt maladie. Izuku ne pouvait pas reprendre le boulot tant que son cerveau n'était pas complètement remis. Tant que les choses n'étaient pas complètement claires pour lui. Ce n'était pas parce qu'il avait accepté de dire qu'All Might n'était qu'un personnage d'animé, qu'il était prêt à faire face à cette vie qui lui appartenait et pourtant lui donnait l'impression d'être à quelqu'un d'autre.
C'était comme être un acteur de théâtre qui – par moment – aurait oublié son texte et improviserait. C'était étrange et pas du tout rassurant, tel un funambule qui se rendrait compte que le fil sur lequel il marche disparaît dans le brouillard.
Inko lui fit ses courses et remplit ses placards et son frigo afin qu'il ne manque de rien. Toujours au petit soin pour son fils adoré.
Kacchan cuisina à sa place en le laissant regarder la télévision.
Izuku se sentait hors de son corps, hors de sa propre vie.
Comme un fait exprès, Izuku tomba sur l'animé sur All Might et il put constater une nouvelle fois qu'effectivement tout ça n'existait pas vraiment. Kacchan lui avait dit et redit, lui avait montré et Izuku avait néanmoins encore du mal à y croire. Pourtant les preuves étaient là. En face de lui. Sur cet écran de télé.
Il éteignit l'appareil quand Kacchan arriva avec les plats qu'il avait préparés. Ils mangèrent ensemble.
— Si tu as besoin de quelque chose, tu me le dis, fit Kacchan.
— Je n'ai besoin de rien. Merci pour le repas.
— J'allais pas te laisser mourir de faim.
Izuku eut comme un déjà vu. Dans son autre réalité, Kacchan lui avait déjà dit ça, parce que le jeune homme aux cheveux verts ne prenait pas toujours le temps de cuisiner et mangeait des ramens tout préparés ou des cochonneries.
— Ce n'est pas la première fois que tu cuisines pour moi, n'est-ce pas? tenta-t-il.
Kacchan acquiesça:
— Tu te nourris très mal, répondit-il, alors il faut bien que quelqu'un prenne soin de toi.
— Il y a ma mère.
— Et il y a moi. Ce n'est pas bien de tout laisser à ta mère.
Izuku acquiesça parce que Kacchan avait raison, ce n'était pas bien. Il mangea, puis baya.
— Tu devrais aller te coucher.
Izuku, qui avait envie d'être seul, ne se fit pas prier. Kacchan dormirait sur le canapé convertible. Izuku, lui, rejoignit sa chambre, il se mit en pyjama et se laissa tomber sur le lit, épuisé. C'était dur de faire semblant, de sourire au bon moment, de trouver les bons mots, de ne pas montrer les millions de doutes qui l'habitaient. Il aurait préféré que Kacchan ne soit pas là et c'était bizarre comme pensée, parce qu'habituellement, il était plutôt content quand son ami d'enfance était présent. Malgré le caractère parfois brutal du blond, ils mataient des films ensemble et Kacchan faisait des commentaires souvent acerbes sur ce qu'ils regardaient. Ils passaient de bons moments, ils allaient manger dehors, ou ils s'asseyaient sur le balcon et regardaient les lumières de la ville, tout en discutant de choses et d'autres, ou tout simplement en se taisant. Izuku adorait ces moments normalement.
Mais pas avec ce Kacchan-là.
Pas avec celui-ci, où il avait l'impression de marcher sur des braises ardentes et de devoir faire attention à chacun de ses pas.
Il repensa à son rêve de la veille, aux cris de Kacchan au-dessus de lui qui le suppliait de rester avec lui. Il se demandait ce que cela signifiait. Était-ce un souvenir? Peut-être qu'après son accident, avant qu'il ne tombe dans le coma, Kacchan avait crié ces paroles.
Peut-être était-ce autre chose.
Il y avait des chances que ce ne soit qu'un banal cauchemar sans aucune signification.
Il s'enroula dans sa couette et se mit en boule, puis s'endormit.
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Il avait mal. Il voulait ouvrir les yeux, mais en était incapable. Il entendait du bruit autour de lui. Des voix. C'était flou. Trop flou.
Puis quelqu'un lui cria presque dans l'oreille:
— Izuku réveille-toi!
Izuku se réveilla en sursautant et se redressa dans son lit. Il eut du mal à retrouver sa respiration. Il était perdu, où était-il? Il reconnut petit à petit sa chambre plongée dans le noir, seulement éclairée par un rayon de lune qui passait par la fenêtre. Il était dans sa chambre, dans son appartement, tout allait bien. Tout allait bien. Mais son cœur tambourinait de toutes ses forces. Qui avait crié? Qui avait supplié qu'il se réveille?
Il avait cru reconnaître la voix de Kacchan, mais il n'y avait personne là, il était seul. Cela devait être un nouveau cauchemar. Un cauchemar qui avait paru si réel, si… effrayant.
Il se leva, les jambes tremblantes, il ouvrit doucement la porte de sa chambre et se dirigea à pas de loup jusqu'au salon où Kacchan dormait sur le canapé. Ce n'était pas lui qui l'avait appelé.
Pourtant Izuku était sûr et certain de ne pas s'être trompé de la voix qui avait crié à son oreille.
Mais ce n'était qu'un cauchemar n'est-ce pas?
Il était là, dans son appartement, à l'abri, et la seule chose qui clochait vraiment, c'était son cerveau qui confondait la réalité et l'imagination. Il secoua la tête, alla se chercher un verre d'eau et sans réveiller le blond endormit, il retourna dans sa chambre. Tout cela n'était qu'un mauvais tour de son cerveau, et ses cauchemars n'avaient comme sens que d'être des cauchemars.
Pourtant Izuku ne put se rendormir.
Il avait trop peur.
De virer dingue.
De retourner à l'hôpital psy.
Personne ne l'écouterait s'il racontait ses cauchemars, on croirait seulement qu'il était en train de replonger et cela annulerait tous ses efforts pour sortir de là-bas.
Il avait encore des médicaments à prendre, et bien sûr il comptait faire semblant de les prendre, puis les jeter dans les toilettes. Il avait encore des rendez-vous avec la psychiatre et jamais il ne lui parlerait de ses cauchemars, il se contenterait de lui dire ce qu'elle voulait entendre. Qu'il s'adaptait, qu'il retrouvait ses marques.
Aucun Kacchan n'avait crié à son oreille de se réveiller.
Jamais.
Les tripes d'Izuku se nouèrent, parce qu'au fond de lui, il était sûr de l'avoir entendu. Pas comme un rêve, comme la réalité.
Et pourtant quand il avait ouvert les yeux, il était toujours là, dans ce monde sans Alter. Il n'y comprenait rien, il ne savait plus ce qu'il devait croire. Il ne faisait même pas confiance au Kacchan couché dans son canapé. Il n'avait personne pour se confier, pour exprimer ses peurs et ses doutes, pour tenter de découvrir la vérité.
Il n'avait que lui-même.
— Qu'est-ce qu'il t'arrive Izuku? chuchota-t-il pour lui-même dans le noir.
Est-ce qu'une chute à vélo, même aussi grave, pouvait vraiment le rendre dingue à ce point?
Il secoua la tête, il devait se reprendre. Il avait toutes les preuves qu'il délirait, il avait vu de lui-même All Might en animé. Il avait eu un accident, il avait fait un joli rêve, et maintenant il devait apprendre à vivre sans ses idées délirantes. Peu importe combien cela lui faisait mal.
Les jours passèrent, Kacchan prenait soin de lui non sans ronchonner ou grommeler, même si Izuku savait que c'était juste pour la forme. C'était amusant de voir quelqu'un d'aussi explosif que Kacchan se montrer un peu maniaque, tout nettoyer et passer la serpillière alors qu'Izuku lui assurait que c'était suffisamment propre.
Plusieurs fois, les amis en communs d'Izuku et de Kacchan passèrent à l'appartement, pour discuter, s'assurer qu'Izuku allait mieux, emmener un petit cadeau. Inko passait très souvent elle aussi, prenait son fils dans ses bras, toujours rassurée de voir qu'il allait mieux. Izuku souriait beaucoup, jusqu'à s'en faire mal aux zygomatiques, mais c'était fictif, il ne se sentait pas aussi bien qu'il l'aurait dû.
Peut-être à cause de l'inaction.
Peut-être parce qu'il était temps pour lui de reprendre son boulot de policier.
Mais Izuku savait ce qui n'allait vraiment pas.
Il n'avait plus d'Alter.
Ou plutôt: il n'y avait plus d'Alter.
Plus de super-héros, plus rien.
Et ça lui manquait.
Même Kacchan lui manquait bizarrement, alors qu'ils vivaient l'un à côté de l'autre depuis des jours.
Il aurait voulu pouvoir voir All Might, lui dire ce qu'il avait sur le cœur, il aurait voulu que son mentor lui donne une tape gentille sur l'épaule en lui promettant que tout allait rentrer dans l'ordre. Mais All Might n'existait pas et ça aussi c'était douloureux.
— Comment te sens-tu? lui demanda la psychiatre alors qu'Izuku s'asseyait en face de son bureau.
— Bien, mentit Izuku. Je reprends mes marques, ajouta-t-il, je pense que je pourrai bientôt reprendre le travail.
— Et pourquoi est-ce que tu penses ça?
— Je n'aime pas rester inactif, admit Izuku.
— Est-ce que tes souvenirs sur ton travail se démêlent? interrogea la psy.
— Je ne sais pas, je crois qu'il faudrait que je m'y remette pour que ça devienne plus clair dans mon esprit.
— C'est positif que tu veuilles avancer, mais ne sois pas pressé, les choses vont se faire petit à petit et se remettre en place, ne t'inquiète pas. Tu vas retrouver ta vie d'avant.
Oui, mais laquelle?
— Sans doute, fit Izuku.
Il tenta de garder son sourire factice, d'être heureux de retrouver cette vie dont tout le monde lui parlait, mais dont il ne gardait que des souvenirs étranges et vagues. Son cerveau restait bloqué sur cette vie impossible et imaginaire. Pourtant il se rappelait de ses amis et sa famille, mais il y avait comme un décalage, comme s'il était un papier calque qu'on aurait déplacé. Une vie mal recopiée. Il lui manquait trop d'éléments et il y en avait d'autres qui n'auraient pas dû exister.
Mais il le cachait, il faisait semblant, il jouait son rôle et ne relâchait la pression qu'une fois seul.
— Au niveau des médicaments, comment te sens-tu?
Izuku aurait bien été incapable de le savoir puisqu'il ne les prenait pas et continuait de les jeter dans les toilettes.
— Je ne sais pas, répondit-il.
— Ressens-tu de la fatigue? Des étourdissements?
— Au début, mais plus maintenant. Ça va, je pense.
— On va donc garder le traitement tel quel pour l'instant, on diminuera petit à petit d'accord?
Izuku acquiesça.
Il n'aurait jamais cru qu'on puisse aussi bien mentir à un professionnel de santé, et pourtant, il n'avait l'impression de faire que ça depuis le début ou presque. Même Kacchan prenait pour argent comptant ce qu'il disait, il ne vérifiait même pas qu'il prenait bien ses médicaments. De temps en temps il lui posait des questions sur leur vie, mais ce n'était pas comme un interrogatoire, il ne vérifiait qu'Izuku se rappelait, il le faisait juste pour discuter.
Izuku se sentait seul.
Peut-être qu'il aurait mieux valu qu'il dise la vérité, qu'il explique qu'il avait envie d'un monde où les Alter existaient, où il était un peu le rival de Kacchan tout en étant son allié, il voulait être un super-héros, il voulait aider les gens et il voulait revoir All Might.
Mais on l'aurait drogué de force, enfermé, et personne ne l'aurait écouté ou compris. Il aurait fait pleurer sa mère, inquiété ses amis et Kacchan, et ce n'était pas ce qu'il voulait non plus.
Alors quoi? Continuer ainsi?
Avait-il vraiment le choix?
Une fois sorti du cabinet, Izuku perdit son sourire factice et soupira.
La vie ne l'intéressait plus ces derniers temps. Il en était désolé. Ce n'était la faute de personne, ou peut-être de celui responsable de son accident de vélo. Mais c'était comme ça. Il se trainait comme on traine un boulet. Et tous les gens qui l'entouraient lui manquaient quand même, ce qui était une sensation vraiment étrange.
Peut-être que s'il reprenait le travail ça irait mieux? Il était policier, il pouvait aider les gens ainsi non? Il se sentirait utiletout au moins. Ce serait déjà ça.
À suivre.
L'autatrice: un chapitre un peu rétrospectif, j'espère que vous l'aimerez quand même.
