4. Sur deux plans.
Les jours continuèrent de passer. Kacchan de rester. Cela devenait plus facile pour Izuku, comme si le mensonge faisait désormais parti inerrante de sa personnalité. Il n'avait toujours pas repris le boulot, mais Kacchan, lui, l'exerçait et était rarement là la journée. Izuku aurait dû se sentir abandonné, mais il se sentait déjà seul même en présence de son ami d'enfance. Inko venait le voir régulièrement. Izuku se rendait compte qu'il sortait assez peu, seulement quand il avait rendez-vous avec la psy en fait. Mais sortir dehors et voir un monde terriblement normal et sans Alter nulle part lui donnait froid dans le dos, en quelques sortes. Il aurait dû accepter cet endroit, ce monde où il était vraiment né, il n'y arrivait pas.
Même s'il n'en avait pas l'air, même s'il donnait le change, à l'intérieur, Izuku dépérissait. Mais c'était facile de sourire, de faire semblant, de regarder Kacchan dans les yeux et de lui mentir en disant qu'il se sentait de mieux en mieux. Même si ce n'était pas le cas.
Izuku était quelqu'un de plutôt honnête, on lisait en lui comme dans un livre ouvert, en tout cas Kacchan y arrivait. Mais pas là, pas ici, pas dans ce monde, dans cet endroit fade et sans intérêt aucun. C'était peut-être méchant de penser ça, Izuku s'en voulait, mais il n'arrivait pas à prendre du plaisir à simplement vivre ici et mentir tout le temps sur son véritable état.
Ce jour-là, alors qu'Izuku mangeait un plat préparé par Kacchan et que celui-ci lui parlait de sa journée en grommelant contre certaines personnes, Izuku fut brusquement secoué et le monde disparu. Il ouvrit les yeux pour voir deux orbes rouges qui le fixaient en criant son nom.
— Izuku!
Tout à coup, il eut l'impression que deux réalités se superposaient et c'était la sensation la plus dingue et étrange qu'il n'ait jamais ressenti. Il était là, assis face à Kacchan qui ronchonnait pour de la paperasse à remplir, et en même temps couché il ne savait où avec un Kacchan qui le regardait le visage rongé par l'inquiétude. Il ne pouvait pas parler, il ressentit une douleur atroce et ferma les yeux. Kacchan hurla plus fort son prénom, mais tout disparût d'un coup et il fut à nouveau sur un seul plan. Assis sur sa chaise, mangeant, écoutant un Kacchan mécontent.
Il en avait la nausée. Il ne pouvait même pas faire semblant d'aller bien, ou que rien ne s'était passé, il se leva d'un coup et alla vomir aux toilettes. Il ne comprenait pas ce qu'il se passait mais il fondit en larmes. Il devenait fou, il était fou, son cerveau buggait, il allait finir enfermé toute sa vie entre quatre murs, bourré de médicament, et entouré de gens qui le regarderaient avec pitié.
Il n'entendit pas Kacchan le rejoindre, il sentit juste sa main sur son dos.
— Qu'est-ce qu'il se passe? Ma cuisine était si mauvaise que ça? interrogea le blond avec inquiétude.
— Non, je ne sais pas.
Qu'est-ce qu'il venait de se passer exactement? Izuku en avait mal à la tête et il continua de rendre son déjeuner. Kacchan resta près de lui.
— Si tu ne te sens pas bien, je peux t'emmener voir un médecin.
— Ça va passer, murmura Izuku.
Il n'avait pas envie de voir de médecin, il ne saurait pas expliquer la scène qu'il venait de vivre. Il avait l'impression d'être un torchon qu'on essore. Il revoyait le regard inquiet de Kacchan et il entendait encore ses cris comme des supplications. Est-ce que tomber sur la tête pouvait provoquer de telles hallucinations? Il n'en savait rien. Peut-être. Il ne se risquerait pas de demander à sa psy dans tous les cas, ni à personne d'autre d'ailleurs. Ce fardeau il allait devoir le porter seul, encore une fois, et comprendre ce qu'il se passait. Ce qu'il lui arrivait.
Lorsque Kacchan partit au boulot, Izuku se mit sur son ordinateur pour chercher sur Internet une idée de ce qui lui arrivait. Une maladie. Un handicap. Quelque chose qui pouvait être réglé, soit avec des médicaments, soit avec d'autres médecines. Il tomba sur des termes qu'il ne connaissait pas ou peu, schizophrénie, bipolarité, trouble dissociatif de l'identité. Il s'y intéressa en essayant de deviner s'il en souffrait ou non. Il fit des stupides tests avec de stupides questions qui donnaient des résultats stupides et pas du tout de véritables réponses. Il tenta des tests plus approfondis, venant de vrais médecins, mais les résultats ne l'aidèrent pas beaucoup plus. On lui donnait un pourcentage, mais aucune explication.
Il interrogea des gens sur les forums, expliquant son accident et ses symptômes. Ceux-ci se battaient entre eux pour donner un diagnostic à Izuku mais en prévenant qu'ils pouvaient se tromper et que le jeune homme devrait se faire diagnostiquer pour en avoir le cœur net.
Ce qu'Izuku voulait éviter. D'abord parce que c'était payant, ensuite parce qu'il ne voulait pas que d'autres personnes l'apprennent. Il avait besoin de savoir, et de savoir seul, avant de décider s'il pouvait en parler sans risque d'être à nouveau enfermé à l'hôpital ou non.
Izuku avait l'impression de subir une sorte de dissociation, comme s'il était à deux endroits à la fois, qu'il vivait deux vies en même temps. Celle-ci très morne, trop codé, strict et véritable, et cet autre où il voyait un autre Kacchan qui l'appelait sans qu'il n'ait jamais le temps de lui répondre. Qu'est-ce qui était vrai, qu'est-ce qui était faux?
Le jeune homme était à peu près sûr que tout le monde lui dirait que cela tenait de l'hallucination, qu'il avait un problème, qu'il confondait tout. Mais ça, c'était ce que les gens d'ici raconteraient.
Mais le Kacchan de là-bas? Celui qui lui criait dessus avec de la peur et de la tristesse dans la voix, qu'en dirait-il lui? Existait-il seulement? Et si c'était le cas?
Et si ce n'était pas le cerveau d'Izuku qui était déglingué et qu'il y avait réellement deux mondes?
Izuku cherchait des réponses et se retrouvait avec encore plus de questions. Et alors qu'il soupirait de dépit, une violente douleur lui remonta le long de la colonne vertébrale jusqu'à son crâne et le monde sembla exploser.
Kacchan était là et leurs yeux se rencontrèrent, il sentait la main du blond sur sa joue, il voyait les larmes qui coulaient sur ses joues (Kacchan était en train de pleurer et Izuku ne savait pas quoi faire de cette information).
— Izuku reste avec moi. Je t'en supplie.
La douleur était si intense qu'Izuku avait du mal à bouger, parler ou même respirer. Il voulait rassurer Kacchan, lui promettre qu'il était là, qu'il restait avec lui. Mais quelqu'un claqua une porte dans une autre réalité, le faisant sursauter, et Izuku se retrouva assis devant son ordinateur. Il ferma celui-ci par réflexe et se leva pour accueillir un Kacchan fatigué mais pas du tout en train de pleurer.
— La journée s'est bien passé? interrogea le blond en regardant Izuku. Tu as l'air encore plus fatigué que moi, ajouta-t-il.
Izuku ne savait pas quoi lui répondre. Il avait encore l'image de Kacchan et de ses larmes, de ses mots, de sa détresse. Il se souvenait encore de la douleur qu'il ressentait. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, il ne pouvait pourtant pas en parler même si ça aurait pu le soulager.
— Je… J'ai fais un rêve bizarre, c'est tout, dit-il.
— Quel rêve?
Izuku décida de prêcher le faux pour savoir le vrai et modifia son histoire comme ça l'arrangeait.
— J'avais très mal à la tête, ça devait être pendant l'accident de vélo, un souvenir peut-être. Tu étais là et tu pleurais et tu me suppliais de rester vivant.
Kacchan alla s'asseoir sur le canapé.
— Je n'étais pas là pendant ton accident, dit-il, c'était peut-être après quand on a appris que tu étais dans le coma, peut-être que tu m'as entendu.
— Peut-être.
Izuku n'était pas satisfait, et Kacchan mit ça de côté l'air de dire «de toute façon ce n'est qu'un rêve, ça ne veut peut-être rien dire». Mais Izuku était sûr que si, que ça voulait dire quelque chose. Soit qu'il devenait vraiment fou, soit qu'il y avait autre chose, un truc qu'il n'arrivait pas encore à totalement comprendre.
Il se posa sur le canapé à côté de son ami tandis que celui-ci allumait la télévision. Mais il resta perdu dans ses pensées, incapable de se concentrer sur ce qu'il se passait à l'écran. Izuku avait toujours adoré Kacchan, il l'admirait, mais aujourd'hui, il se sentait un peu énervé par le blond, par sa passivité, par le fait qu'il ne lui faisait pas suffisamment confiance pour lui raconter ce qui lui arrivait. Il n'aimait pas ce monde, et Kacchan le décevait. Il n'avait plus envie d'être ici. Et quand il fit ce vœu intérieur, il se retrouva à nouveau sur un deuxième plan, la douleur revint, Kacchan en pleure aussi.
— Izuku je suis là, lui dit-il.
Izuku aurait tellement voulu parler, faire quelque chose, lui dire qu'il était là aussi, qu'il l'entendait, qu'il le voyait. Il lui fallu un effort surhumain pour bouger sa main et la poser sur le bras de Kacchan. Ce dernier sembla un peu soulagé, pas totalement.
— Tu m'entends n'est-ce pas? Reste avec moi. Reste avec moi Izuku, je t'en supplie.
Izuku reçut un coup de coude et revint à la réalité. Il tourna les yeux vers Kacchan, ce Kacchan qu'il commençait à trouver énervant:
— Tu avais l'air perdu dans tes pensées, tout va bien?
— Oui.
— Sûr? Je ne dois pas appeler le médecin?
— Oui, sûr, je pensais juste à des trucs, c'est tout, ne t'en fais pas.
— D'accord.
Mais Kacchan continua à le regarder comme s'il le surveillait. Depuis quand le blond était devenu gendarme de son état, de sa vie?
— Et si on commandait? proposa le blond. J'ai la flemme de cuisiner.
Izuku haussa les épaules, l'air de dire «c'est toi qui décides». La nourriture parut tout aussi fade que le reste à Izuku, même si elle était épicée. Il perdait le goût, il perdait l'envie. Il ne se sentait pas bien dans ce monde, pas chez lui, comme décalé. All Might lui manquait comme s'il existait vraiment, Kacchan lui manquait alors qu'il vivait avec lui depuis des semaines.
— Je vais me coucher, dit-il après mangé.
Kacchan leva un sourcil:
— Plus tôt que moi?
— Je me sens un peu fatigué.
Le blond redemanda:
— Tu es vraiment sûr que ça va?
Izuku lui offrit son plus faux sourire:
— Parfaitement. Bonne nuit.
Et il s'enferma dans sa chambre.
Une fois dans son lit, il essaya de retourner dans l'autre monde, l'autre plan. Il n'y arriva pas mais il commença à réfléchir à ce qu'il se passait. De toute évidence, si tout ça n'était pas une hallucination, il existait deux mondes parallèles. Celui-ci où il avait eu un accident de vélo, s'était réveillé un mois après, et découvert un monde sans Alter ou les personnages semblaient les mêmes mais où tout sonnait faux. Comme une pièce de théâtre où les acteurs auraient oublié leur texte et serait soudainement obligé d'improviser quelque chose qui ne collerait pas avec la pièce. Puis un autre où Kacchan pleurait et le suppliait de rester et où tout le reste était flou, et pourtant un monde qui sonnait plus vrai, moins aseptisé, peut-être à cause de la douleur, peut-être pour autre chose.
Deux mondes. Un seul Izuku.
Il comprit alors soudainement que s'il ne délirait pas, il allait peut-être devoir faire un choix, il allait peut-être devoir abandonner un monde. Et alors qu'il se faisait cette réflexion, il se retrouva enfin sur le deuxième plan. C'était la troisième fois que ça arrivait aujourd'hui. La douleur était toujours aussi intense, et Kacchan toujours là. À parler, à supplier, à pleurer, à avoir des gestes tendres à son égard.
— Si tu t'en vas, qu'est-ce que je vais devenir?
Izuku mit toute son énergie pour réussir à coasser:
— Ka… cchan.
Le visage du blond parut s'illuminer.
— Izuku, tu m'entends, tu es là?
Izuku réussit à difficilement à acquiescer. Il aurait voulu dire plein de choses, prendre Kacchan dans ses bras pour le consoler, pour le rassurer, mais il ne pouvait guère faire plus que le regarder.
— Ecoute-moi Izuku, fit Kacchan, tu dois te battre, tu es victime d'un Alter, s'il te plaît ne me laisse pas.
Un Alter?
C'était bien ce que Kacchan avait dit n'est-ce pas? Un Alter.
Ce monde, c'était son monde, celui où les gens avaient des supers pouvoirs, et où Izuku et Kacchan combattaient ensemble les vilains. Un monde où All Might existait. Un monde où tout ce qu'il croyait faux était réel.
Bien sûr peut-être qu'il virait complètement fou. C'était une possibilité. Sa psy lui aurait même dit que c'était un épisode délirant et qu'il devait bien prendre son traitement, qu'il n'existait qu'un seul monde et qu'il devait l'accepter.
Sauf qu'Izuku ne pouvait pas l'accepter.
Tant pis si ça faisait de lui un fou, il accepta totalement cette explication. Il était victime d'un Alter, et cet Alter le forçait à vivre une vie dans un monde creux.
Quand il fut de nouveau projeté dans ce dit monde, il bondit de son lit d'un coup et alla rejoindre Kacchan qui était toujours devant la télé.
— Tu n'es pas couché? interrogea-t-il.
— Et toi? rétorqua Kacchan.
Comme il n'avait pas envie d'avoir cette discussion, Izuku alla droit au but:
— J'ai un truc à te raconter, dit-il.
Il s'assit à côté du blond et commença son histoire.
— Je sais que tout est faux, commença-t-il par dire, mais je dois quand même te parler de l'autre monde.
— Quel autre monde?
— Celui qui est dans ma tête depuis l'accident de vélo.
— Izuku… Je ne sais pas si c'est une bonne idée tu sais, d'y repenser. Le mieux c'est d'oublier et de revenir à la réalité.
— Justement, je fais ça pour revenir à la réalité.
Mais Izuku ne pouvait pas lui dire quelle réalité exactement.
— Peut-être que si je mets des mots sur mes faux souvenirs, je pourrai enfin laisser tout ça derrière moi.
— Alors d'accord, fit Kacchan.
Et Izuku raconta tout depuis le début, ses plus anciens souvenirs jusqu'au dernier vilain. Jusqu'à cette douleur atroce qui l'avait expulsé dans ce monde. Bien sûr il garda sous silence qu'il pensait que c'était à cause d'un Alter s'il était là, il se contenta de dire que le souvenir de la douleur devait être dû à l'accident de vélo.
Kacchan l'écouta, fronçant les sourcils, quand Izuku eut fini il dit:
— Mais tu as conscience que toute cette histoire est fausse, n'est-ce pas?
Izuku savait que s'il disait non, Kacchan se dépêcherait de le faire renvoyer en psychiatrie, ce qu'il ne voulait pas. Alors il se contenta d'un:
— Oui.
— Très bien, parce que tout est faux, et je ne veux pas te perdre.
Izuku ne put pas jurer qu'il ne le perdrait pas.
Parce que s'il trouvait un moyen de combattre l'Alter, le Kacchan de ce monde allait vraiment le perdre.
À suivre.
L'autatrice: je sais pas si les choses sont claires dans mon histoire, mais j'espère que vous aimerez ce chapitre.
