Chapitre 10: Sous le Masque

Arno et Triss, éreintés par le combat contre les vampires à Barrow, s'éloignent lentement des ruines du village. L'air est lourd de tension, non pas à cause d'une nouvelle menace imminente, mais à cause de l'interrogation muette qui flotte entre eux. Triss ne peut pas effacer de sa mémoire la scène où Arno s'était fait arracher le cœur, et encore moins la manière déconcertante avec laquelle il s'était relevé, comme si rien ne s'était passé.

Ils marchent en silence, leurs pas étouffés par la boue et les débris qui jonchent le sol. Triss, pourtant habituée à voir des horreurs, ne peut plus supporter ce silence pesant. Elle finit par s'arrêter brusquement, plantant ses talons dans le sol. "Arno," dit-elle, sa voix coupante dans l'obscurité. "Je ne fais pas un pas de plus sans une explication."

Arno s'arrête également, son dos légèrement voûté sous le poids invisible qu'il semble porter. D'ordinaire, il aurait réagi à cette déclaration par une blague ou une réplique sarcastique, quelque chose du genre "Rouquine de feu exige des réponses !" Mais là, il se contente de la fixer, et pour la première fois depuis leur rencontre, Triss peut voir un éclat de nervosité dans ses yeux.

"Tu as gagné," finit-il par dire, sa voix un peu plus grave que d'habitude. "Mais pas ici. Si je dois t'expliquer... tout ça," il agite vaguement sa main en direction de son torse, "autant trouver un coin un peu plus tranquille pour... l'étendue de la scène."

Triss hausse un sourcil, perplexe. Elle ne savait même pas que l'humour pouvait être mis en pause chez Arno, et pourtant, elle sent bien que quelque chose de plus profond se joue derrière cette façade désinvolte. Elle acquiesce d'un signe de tête.

Ils continuent leur marche, cette fois en quête d'un endroit plus calme. Après plusieurs minutes, ils arrivent près d'un vieux moulin abandonné en bordure d'une rivière. Les pales du moulin grincent doucement dans le vent, et l'eau qui coule paisiblement contraste avec le chaos qu'ils viennent de quitter.

"Voilà, c'est parfait pour un moment émotionnel, non ?" lance Arno en jetant un regard autour de lui. Il s'assoit sur une vieille caisse de bois, puis tapote l'endroit à côté de lui pour que Triss le rejoigne. Elle hésite un instant, encore méfiante, mais elle finit par s'asseoir, ses yeux toujours fixés sur lui.

"Je dois t'avouer," commence Arno, ses yeux baissés sur le sol, "que tout ça, ma résurrection après m'être fait arracher le cœur... ce n'est pas exactement le genre de truc dont on parle au premier rendez-vous." Il rit nerveusement, mais cette fois, ce n'est pas une blague. Il est nerveux, et Triss peut le sentir.

"Écoute, je ne sais pas ce que tu es, ou comment tu peux... survivre à ça," dit-elle d'une voix plus douce, presque hésitante. "Mais je pense que tu me dois des réponses. Et ne me dis pas que tout ça fait partie de l'École de l'Aigle

Arno soupire, se frottant le visage avec ses mains avant de les laisser retomber lourdement sur ses genoux. "L'École de l'Aigle, c'est... compliqué. Mais cela n'explique pas ma capacité de guérison. Je suis unique dans mon genre."

Arno hésita un instant, ses doigts jouant nerveusement avec le bord de son masque en toile. Pour la première fois depuis leur rencontre, il n'avait aucune blague, aucune remarque sarcastique pour masquer ce qu'il s'apprêtait à faire. Le moment de vérité était enfin arrivé, et il le sentait. Avec un dernier regard vers Triss, il lâcha un long soupir et commença à détacher les lanières qui maintenaient le masque en place.

Le tissu tomba lentement, révélant son visage défiguré sous la pâle lueur de la lune. Sa peau, marquée par d'innombrables cicatrices, était à moitié brûlée et parsemée de crevasses comme si son visage avait été érodé par des siècles de souffrance. Là où la chair avait dû être lisse autrefois, il ne restait plus que des contours ravagés, un visage qui ne semblait plus tout à fait humain. Une cicatrice particulièrement large courait le long de sa mâchoire, tandis que son nez, autrefois bien formé, avait été partiellement écrasé lors de ses nombreuses "résurrections". Ses yeux, en revanche, étaient perçants, brillants d'une intelligence vivace, mais aussi d'une lassitude profonde.

Triss fixa Arno, et même si la surprise traversa brièvement ses traits, elle ne détourna pas le regard. Pas de dégoût, pas de jugement. Juste une observation calme et compatissante. Elle se pencha légèrement en avant, attentive à chaque mouvement, chaque respiration qu'il prenait.

"Eh bien, voilà," dit Arno d'une voix rauque, brisant le silence. "C'est pas vraiment le visage de quelqu'un qu'on aurait envie de voir tous les matins, hein ?" Il tenta un sourire, mais l'humour qu'il essayait d'injecter semblait creux. Pour une fois, ce n'était pas une blague pour masquer la gravité de la situation.

"Je m'attendais à beaucoup de choses," répondit Triss doucement, "mais je ne suis pas dégoûtée, Arno. Ce que tu es... ce n'est pas que ça." Elle désigna son visage, mais ses mots étaient empreints d'une sincérité rare, presque inattendue.

Arno hocha la tête, touché par son calme. "Je suppose qu'il est temps de te raconter une petite histoire, alors. L'École de l'Aigle, là où j'ai grandi... Enfin, si on peut appeler ça grandir. C'est pas vraiment une école comme les autres. C'est en Zerrikania, loin de ce que vous, sorceleurs du Nord, pouvez connaître."

Il marqua une pause, se levant de la caisse pour faire quelques pas autour du moulin. "L'épreuve des herbes, tu connais. C'est censé être une épreuve difficile, mais si tu passes, tu deviens un sorceleur. Enfin, en théorie. Moi, ça s'est... mal passé." Il se frotta le visage, ses doigts parcourant les contours irréguliers de ses cicatrices. "Je ne sais pas si c'était la mixture qu'ils ont utilisée ou si c'était mon corps qui n'a pas supporté, mais ça m'a transformé en... ça." Il désigna de nouveau son visage, cette fois avec plus de désespoir dans la voix.

"Je suis devenu immortel. Je guéris de tout, même quand je devrais être mort. La première fois que c'est arrivé, je me suis fait empaler lors d'un entraînement. J'ai senti la lame me traverser de part en part, puis tout est devenu flou. J'étais certain que c'était fini pour moi, mais quelques heures plus tard, je respirais à nouveau, avec seulement une nouvelle cicatrice pour me rappeler de ce qui s'était passé." Il marqua une pause, ses yeux se perdant dans le vide. "Ça aurait pu être une bénédiction, non ? Être immortel, pouvoir survivre à tout. Mais à chaque fois, ça me changeait un peu plus. Physiquement, mais aussi... ici." Il désigna son cœur.

"Ça ne fait pas que te sauver, ça te détruit aussi. Une partie de moi, à chaque résurrection, disparaît. À force, je me suis senti comme un monstre, pas seulement à cause de mon visage, mais parce que je ne reconnais plus qui je suis. J'ai vu des sorceleurs mourir, des amis disparaître, mais moi, je suis toujours là. Et je ne vieillis pas. Je reste bloqué dans cet état, incapable de changer, incapable de mourir."

Triss resta silencieuse, absorbant chaque mot qu'il prononçait. Elle comprenait maintenant pourquoi Arno portait toujours ce masque, pourquoi il utilisait constamment l'humour pour masquer ses véritables sentiments. Il était piégé dans une éternelle agonie, où chaque blessure lui rappelait qu'il ne pouvait échapper à son destin.

"Tu sais, la douleur physique... je m'y suis habitué," continua Arno en serrant les poings. "Mais c'est l'isolement qui est le pire. Les autres me voient comme un monstre, même ceux que j'ai sauvés. Et toi, Triss, tu me regardes là, et je sais que tu te dis que je suis peut-être plus qu'un monstre, mais crois-moi, ça n'efface pas ce que je ressens."

Triss prit une profonde inspiration, laissant quelques secondes s'écouler avant de répondre. "Je ne te vois pas comme un monstre, Arno. Oui, ce que tu es est... unique. Mais ça ne fait pas de toi une abomination." Elle se rapprocha légèrement, posant sa main doucement sur son bras. "Ce que tu as vécu est terrible, mais tu es encore là, à te battre pour ceux qui ne peuvent pas. Tu n'as pas perdu ton humanité."

Arno détourna les yeux, soudain mal à l'aise devant tant d'empathie. "Je n'ai plus l'habitude que quelqu'un me regarde autrement qu'avec horreur ou peur," avoua-t-il finalement. "Alors merci... mais ça ne change rien au fait que je suis coincé dans ce corps pour l'éternité."

Triss ne répondit pas tout de suite, mais son regard était empreint d'une profonde compréhension. "Je sais que tu penses que tu es seul dans cette épreuve, mais tu ne l'es pas," murmura-t-elle. "Je suis là, et d'autres pourraient l'être, si tu leur laissais une chance de te connaître au-delà de ça."

Arno haussa les épaules, tentant de minimiser l'impact des paroles de Triss, mais au fond, il savait que ses mots le touchaient plus qu'il ne voulait l'admettre. "Ouais, peut-être... mais faut avouer, j'ai pas vraiment la gueule de l'emploi pour faire des rencontres à long terme," dit-il avec un petit sourire tordu, essayant de reprendre son humour habituel.

Triss secoua la tête en souriant doucement. "Tu sais, l'apparence ne fait pas tout, Arno. Tu es bien plus que ce visage... ou que cette malédiction." Elle laissa ses paroles flotter un instant avant de reprendre : "Mais si tu veux que les autres te voient différemment, il faut que tu leur montres qui tu es vraiment."

Arno soupira, regardant le sol avant de relever les yeux vers elle. "Facile à dire quand on n'a pas une tête qui pourrait faire fuir un troll."

Triss ne put s'empêcher de rire légèrement, ce qui surprit Arno. "C'est peut-être vrai," admit-elle, "mais il y a des choses bien plus importantes que l'apparence, Arno. Et tu l'as prouvé aujourd'hui. Tu m'as sauvé la vie. Tu as fait ce que très peu auraient pu faire. Et pour ça, je te suis reconnaissante."

Un silence s'installa entre eux, mais cette fois, il n'était pas inconfortable. Arno pouvait sentir un poids s'échapper de ses épaules. Pour la première fois depuis longtemps, il avait confié une part de lui-même, et il n'avait pas été rejeté. Cela semblait presque... étrange.

"Merci," finit-il par dire, sa voix légèrement rauque, "pas seulement pour ne pas avoir hurlé en voyant ma gueule, mais pour... pour tout ça." Il fit un vague geste avec sa main, englobant leur conversation.

Triss hocha la tête. "Tu n'as pas besoin de me remercier, Arno. J'ai juste écouté."

Il reprit son masque, prêt à le remettre, mais avant cela, il la regarda une dernière fois. "Tu sais, je ne fais pas ça souvent. Montrer ce qu'il y a derrière le masque, je veux dire. Alors... ne va pas trop vite t'habituer, Rouquine de Feu."

Triss leva les yeux au ciel, mais un sourire flottait sur ses lèvres. "Tu te lasseras jamais de ce surnom, n'est-ce pas ?"

Arno fit un clin d'œil, mettant finalement le masque en place. "Ne compte pas là-dessus."

Ils restèrent ainsi quelques instants, Triss le regardant avec une affection grandissante, et Arno, malgré son masque remis en place, sentant pour la première fois depuis longtemps qu'il avait quelqu'un qui voyait au-delà du monstre.

Finalement, Arno brisa de nouveau le quatrième mur, regardant le lecteur avec un sourire sous son masque. "Bon, je crois que c'est là que le public commence à se demander s'il va y avoir une scène émotionnelle ou un truc romantique. Spoiler : pas aujourd'hui, les amis. Mais restez dans le coin, peut être qu'un jour, si l'auteur est sympa."